LE GIAOUR.
Paulin Paris translation
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Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la désolent!
Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe, dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!
Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme était digne de ton climat.
Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la première fois en fut touché.
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Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards, comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de charmes une nuit orientale.
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Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes! L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres d'une femme; et ces sons expirèrent dans le silence!--Tout est muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête, retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra désormais fermer les ouvertures de ce château.
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--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»
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L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien murmurer aux vagues.
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Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule, c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.
Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?
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Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent, soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre, les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent, les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie. Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité; de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!
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«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je pars seul.»
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On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas être éloigné.»
Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à travers les créneaux de sa tour la plus élevée.
«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa vitesse et les fatigues de sa route.»
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«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre, comme si la mort était imprimée sur son front.
»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite, d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul, lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les vagues.
»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne peuvent fuir son prestige magique.
»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure; mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance: hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!
»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon; ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle, comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie: mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété, mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais entendu de lui ni vœux ni même une parole.
»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»
Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut jamais cicatriser.
Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il se briserait-- plutôt que de se plier de nouveau.
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Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un malheur s'il fallait le supporter seul.
Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un ciel sans nuage ou sans soleil?
Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!
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»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis, excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te paraissent mes actions.
»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui a déjà fait ces actions. L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant et heureux;--tremblerais-je aujourd'hui?
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«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe, celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.
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«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines, le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, j'ai été heureux. Irai-je maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile matinale de mon souvenir!
«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!
«J'accorde que mon amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le sien n'était pas coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore le délire chéri de mon cœur!
«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.
«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par le souffle dévorant du malheur!
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«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! Mais lui, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!
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«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»
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FIN DU GIAOUR.