DU TASSE.
Paulin Paris translation
2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de rivage.
3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai reposer dans la tombe.
5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur: vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me torture,--seulement pour l'amour de toi. L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de la douleur.
6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi; --le monde avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre!
7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot, souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout entier devant lui.--Le mien est ici, dans un espace à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil. Bien qu'il doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon cachot.
8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.
9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte, la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur, indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour toujours;--mais il sera trop tard!
FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.