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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05

Chant Premier.

Paulin Paris translation

Nessun maggior dolore, Che ricordarsi, del tempo felice Nella miseria............ (Dante.)

1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se réveille et redouble le courage.

2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes tranchantes, choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce Chef? Son nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.

Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.

3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire peuplé?

4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête.

5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--

6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»

--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? «C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées s'introduisent près de lui.»

7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas, l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»

--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»

--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»

8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages vulgaires.

Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.

C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse pas celui qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui sembleraient légères!

9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions, mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras, comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu!

10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors, étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites! Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées?

11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs, lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient. Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard!

12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant. Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation, alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues, ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement, toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu éteindre la plus aimable des vertus!

13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier! Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh! destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver encore:--car il n'est pas trop tard.»

14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:

I.

Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais bientôt il tremble seul en silence comme avant.

II.

Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.

III.

Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe sans donner une pensée à celle dont elle contient les restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, serait de trouver l'oubli dans le tien.

IV.

Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule récompense de tant d'amour!

Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh! que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles: prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi; et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses plus doux penchans!»

--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour, et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous séparons,--mais non pour long-tems.»

--«Encore,--encore,--et toujours encore, --mon amour! Tant que la vie lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh! Adieu!»

Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe, accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit. Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il parti?

15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé. Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du désespoir.

Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs, noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un rêve,--je suis livrée à la désolation!»

16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit, sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne, qui le salue la première quand il rentre au port après une longue course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier l'affection--que l'obéissance.

17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?»

«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe n'attend plus que mon maître.»

--«Mon épée et mon manteau.»

Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera, qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; jusque-là, puisses-tu rester en paix!»

Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de sang qu'il s'est entretenu!

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