POÈTES ANGLAIS
Paulin Paris translation
ET
LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.
SATIRE.
Encouragé par ce grand exemple, je veux suivre la même route, mais je ferai ma propre revue; je n'irai point chercher celle du grand Jeffrey.... Cependant, comme lui, je me constituerai moi-même juge expert en poésies.
Tous les états exigent un apprentissage, excepté celui de censeur.... Les critiques naissent critiques. Prenez dans Joe Miller quelques anecdotes usées, apprenez-les par cœur; joignez-y assez d'érudition pour faire une citation à faux; ayez un esprit assez pénétrant pour découvrir ou inventer des défauts; une disposition à la pointe et au calembourg, que vous appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez silencieux et discret; il donne exactement dix livres sterling la feuille. Ne craignez pas de mentir, cela sera pris pour un tour heureux; ne reculez point devant un blasphème, cela passera pour de l'esprit. N'allez pas vous piquer de sentimens d'honneur..... sacrifiez tout pour placer vos bons mots, et devenez un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on caresse.
Voilà les productions qui appellent aujourd'hui nos éloges; voilà les poètes devant lesquels la muse doit s'incliner respectueusement! Milton, Dryden, Pope, également oubliés, doivent déposer leurs couronnes sacrées sur le front de Walter Scott.
Entouré d'un chœur de vierges; animées d'un autre feu que celui de Vesta, dont les yeux brillent, dont les joues sont enflammées par la passion, quel est ce poète si tendre, qui fait résonner les cordes d'une lyre hardie, tandis que les matrones l'écoutent dans un silence empressé? C'est Moore, le Catulle de notre âge, aussi doux mais aussi immoral dans ses chants. Quoiqu'affligée de le condamner, la muse doit cependant être juste; elle ne saurait pardonner les avocats harmonieux du libertinage. La flamme qui brûle sur son autel est pure; elle se détourne avec dégoût d'un encens plus grossier. Cependant, indulgente pour la jeunesse qui se repent, elle te dit: «Moore, corrige tes vers, va et ne pèche plus à l'avenir.»
Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui! Et comment pourrions-nous sans gémir songer à ce que nos pères ont été? Anglais dégénérés! Êtes-vous insensibles à la honte? Aimez-vous la lourde sottise?
Pour moi qui, sans mission, ai osé dire à mon pays ce que ses enfans devraient si bien savoir, c'est le zèle de son honneur qui m'engage à attaquer cette nuée d'idiots qui infeste notre âge. Ton nom honoré a droit à tous les genres de gloire, Albion: tu es la nation la plus libre du monde, tu es aussi la plus chère aux Muses. Oh! si tes bardes étaient les dignes émules de ta renommée, s'il s'en élevait de plus dignes de ton beau nom! Ce qu'Athènes était pour les arts, Rome pour la puissance, Tyr pour la richesse, tu as été tout cela à la fois, belle Albion, dominatrice de la terre, reine puissante de l'Océan. Mais Rome a dégénéré, Athènes n'est plus qu'un village, et les remparts de Tyr sont tombés dans la mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur: et la Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe, peut tomber un jour. Mais arrêtons-nous; je redoute le sort de Cassandre, dont on méprisa les avertissemens jusqu'à ce qu'il fût trop tard: je dois me renfermer dans des sujets moins grands, et me borner à forcer nos poètes à acquérir un renom égal à celui de leur patrie.
Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux qui te gouvernent soient bénis: qu'ils soient les oracles du sénat, et l'objet des railleries du peuple!
J'ai jusqu'ici poursuivi la carrière que je m'étais tracée, préparé à la haine que j'allais soulever, couvert d'acier contre toute espèce de craintes personnelles. Je n'ai jamais dédaigné d'avouer ces vers comme miens; je n'avais pas jeté mon nom au public, et cependant je ne m'étais point caché. Ma voix s'est fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec des accens moins élevés; quoique mes pages fussent d'abord anonymes, je ne les ai jamais désavouées. Aujourd'hui je déchire entièrement le voile: courage, meute de chiens, votre proie est devant vous! Je ne suis point effrayé de tout le bruit de Melbourne-House, du ressentiment de Lambe, de la femme d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de la rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin et de leurs pages incendiaires. Nos journalistes porteront cette fois les coups et les sentiront, tout cuirassés d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois celui qui me vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi facile à dompter. Il fut un tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres, qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des décrets emphatiques de nos critiques, et à les briser eux-mêmes sur la roue qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge que l'on voulait me faire baiser, à ne point m'inquiéter si la cour et la multitude m'applaudissent ou me sifflent. Bien plus, quoique tous mes confrères les rimailleurs froncent le sourcil, et moi aussi je puis terrasser un méchant écrivain. Sûr de mes armes à l'épreuve, je jette à la fois le gant aux maraudeurs écossais et aux sots de toute l'Angleterre.
Voici tout ce que j'ai osé quant à présent: jusqu'à quel point mes vers ont calomnié notre siècle exemplaire, c'est à d'autres de le dire. Je laisse au public le soin de me juger, lui qui, peu porté à l'indulgence, blâme cependant rarement avec injustice.