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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02

BEPPO,

Paulin Paris translation

HISTOIRE VÉNITIENNE.

1. On sait, ou du moins on devrait savoir, que dans tous les pays catholiques, quelques semaines avant le mardi-gras, les gens se donnent du bon tems, et achètent le repentir avant que de devenir dévots. Depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à ceux de la plus infime populace, ce n'est que violons, galas, danses, vins, mascarades et d'autres choses encore, qui ne coûtent que la peine de les demander.

2. Au moment, moins aimé des maris que des amans, où la nuit répand son manteau sur les cieux (et plus il est sombre, meilleur il est), la pruderie se dégage des entraves qu'elle s'est imposées, et la gaîté, se balançant légèrement sur l'extrémité de son pied flexible, minaude avec tous les galans qui l'assiégent; puis viennent les chansons, les roulades, le bourdonnement; le bruit des guitares et des autres instrumens à cordes.

3. Ajoutez à cela des costumes magnifiques, mais tous de fantaisie, des masques de tous les tems et de toutes les nations, des Turcs, des juifs, des arlequins et des paillasses qui font des tours de force, des Grecs, des Romains, des Américains, des Indous. Chacun peut prendre à son choix tous les costumes, excepté l'habit ecclésiastique, car dans ces pays-là nul n'ose plaisanter le clergé; prenez donc garde à vous, messieurs les philosophes, je vous en avertis.

6. Cette fête est appelée le Carnaval, ce qui, d'après l'étymologie, veut dire adieux à la viande; ici le mot et la chose s'accordent très-bien, car, pendant le carême, ils vivent de poisson frais et de poisson salé. Mais pourquoi font-ils précéder le carême de tant de bombance? c'est plus que je ne puis dire; je soupçonne cependant que c'est quelque chose d'analogue à notre usage de prendre un verre de vin, avec un ami, au moment de monter dans une diligence ou dans le paquebot.

9. C'est-à-dire si vous êtes catholique romain, et que, suivant le proverbe, vous vouliez, étant à Rome, faire comme font les Romains, quoiqu'un étranger ne soit pas obligé à l'abstinence. Mais vous, si vous êtes protestant, si vous êtes tant soit peu malade ou si vous êtes femme, vous aimeriez mieux pécher en dînant d'un bon ragoût; dînez donc et soyez damné! Je ne veux pas être grossier, mais c'est là la punition, pour ne rien dire de plus.

10. De tous les lieux où le carnaval était le plus gai autrefois, pour la danse, les chansons, les sérénades, les bals, les masques, les bouffonneries, le mystère, et plus de choses que je n'ai le tems de vous en dire à présent et que je ne l'aurai peut-être jamais, Venise l'emportait de beaucoup, et à l'époque où je fixe mon histoire, cette fille de la mer était à l'apogée de sa gloire.

11. Elles ont de jolies figures ces Vénitiennes, des yeux noirs, des sourcils arqués et une expression de physionomie si douce! de ces figures que les modernes copient depuis long-tems, et qu'ils nous vendent pour des copies de têtes grecques. Elles ont l'air d'autant de Vénus du Titien (la plus belle est à Florence, allez la voir si vous voulez), lorsqu'elles s'appuient sur leurs balcons, ou qu'elles semblent s'animer et sortir d'une des toiles de Giorgione.

12. Giorgione, dont les teintes sont tout ce que la vérité et la beauté ont de plus beau. Quand on est dans le palais Manfrini, ce tableau, quelque magnifique que soit le reste, est, à mon avis, ce qu'il y a de plus attachant dans toute l'exposition. Peut-être il serait aussi de votre goût, c'est ce qui fait que je m'y arrête si long-tems. Ce n'est que son portrait, celui de son fils et celui de sa femme; mais une telle femme! c'est l'amour personnifié!

13. L'amour grand, plein de vie, non pas l'amour idéal; non! non ce n'est pas la beauté idéale, qui n'est qu'un beau mot, mais quelque chose de meilleur encore; quelque chose de si réel, qu'on sent que l'heureux modèle a dû être absolument comme cela; quelque chose que vous achèteriez, que vous demanderiez ou que vous voleriez, s'il n'était pas impossible, outre que cela serait honteux. Cette figure vous rappelle, comme avec un sentiment pénible, une figure que vous avez vue autrefois et que vous ne reverrez plus désormais.

15. J'ai dit que les Vénitiennes ressemblaient à la femme du tableau de Giorgione, et cela est vrai; particulièrement quand on les voit à leurs balcons (car la beauté gagne quelquefois à être vue d'une certaine distance), et que là, comme les héroïnes de Goldoni, elles regardent à travers le rideau ou par-dessus le balustre, et en vérité elles sont généralement très-jolies, seulement elles aiment un peu trop à le faire voir, et c'est bien dommage.

16. Car un coup d'œil amène des œillades, les œillades les soupirs, les soupirs les désirs, les désirs les paroles, les paroles une lettre qui vole à l'aide de certains Mercures au pied léger, qui font cela parce qu'ils n'y voient pas de mal. Et alors, Dieu sait quels malheurs peuvent en résulter, quand l'amour enchaîne une fois deux jeunes cœurs! les rendez-vous coupables, le lit adultère, les enlèvemens, les vœux brisés, les cœurs et les têtes brisés pareillement.

17. A propos de Desdémona, Shakspeare peint le sexe comme quelque chose de très-beau, mais d'une réputation suspecte. De Venise à Vérone les choses peuvent être encore les mêmes aujourd'hui, excepté que depuis ce tems-là on n'a jamais vu un mari, sur un simple soupçon, étouffer une femme de vingt ans, parce qu'elle avait un cavaliere servente.

18. Leur jalousie, si tant est qu'ils soient jamais jaloux, a pour ainsi dire le teint blond, en comparaison de celle de ce diable d'Othello, avec son visage couleur de suie, qui étouffe les femmes dans un lit de plume; elle est plus digne de ces bons vivans qui, fatigués du joug matrimonial, ne se cassent pas la tête au sujet de leur moitié, mais vous prennent bravement une autre femme ou la femme d'un autre.

19. Avez-vous jamais vu une gondole? Je crains que non, et je vais vous en décrire une exactement. C'est un long bateau couvert, très-commun ici, sculpté à la proue, construit d'une manière légère, mais compacte, mu par deux rameurs, qu'on appelle gondoliers; ce bateau file sur l'eau, d'un aspect assez sombre, on croirait d'une bière clouée sur un canot, et quand vous êtes là-dedans, les gens ne peuvent deviner ce que vous faites ou ce que vous dites.

20. Ces gondoles passent et repassent le long du canal et sous le Rialto, de jour et de nuit, tantôt vite, tantôt plus doucement. On les voit attendre autour des théâtres et former comme un sombre cortége; cependant l'épithète de sombre ne leur convient pas toujours: il s'y passe par fois des choses fort plaisantes, comme dans les voitures de deuil, quand la cérémonie funèbre est terminée.

21. Mais revenons à mon histoire; c'était il y a quelques années, trente peut-être ou quarante, plus ou moins, le carnaval était dans tout son éclat, ainsi que tous les genres de bouffonneries et d'habillemens, une certaine dame alla voir la fête; son nom véritable, je ne le connais pas, je ne soupçonne même pas quel il pouvait être: ainsi donc nous l'appellerons Laura, s'il vous plaît, parce que ce nom s'encadre fort bien dans mon vers.

22. Elle n'était pas vieille, elle n'était pas jeune, elle n'avait pas non plus ce nombre d'années que certaines gens appellent un certain âge, ce qui cependant me paraît l'âge le plus incertain du monde, car jamais je n'ai pu engager qui que ce soit, pour amour, ou pour argent, à me dire verbalement, ou par écrit, quelle période de la vie humaine l'on entend au juste par ce mot,... ce qui est à coup sûr excessivement absurde.

23. Laura était encore fraîche; elle avait bien employé le tems; le tems de son côté en avait usé très-poliment avec elle, de sorte que, quand elle était habillée, on la trouvait extrêmement bien quelque part qu'elle allât. Une jolie femme est toujours bien reçue; rarement un nuage obscurcissait le front de Laura; au contraire, elle était tout sourire, et semblait de ses beaux yeux noirs remercier le genre humain du plaisir qu'il lui faisait en la regardant.

24. Elle était mariée; c'est plus convenable, parce que dans les pays chrétiens c'est une règle de regarder avec indulgence les petits faux-pas des épouses; tandis que si des demoiselles s'amusent à faire des folies, à moins qu'un mariage opportun ne vienne en tems convenable apaiser le scandale, je ne sais comment elles peuvent jamais s'en retirer, si ce n'est toutefois qu'elles parviennent à faire que l'on n'en sache rien.

26. C'était un homme brun comme un Espagnol, hâlé par les voyages, un bel homme après tout, quoiqu'il eût l'air d'avoir pris son teint dans une tannerie; jamais un meilleur marin ne s'était mis à cheval sur la grand'vergue; c'était à la fois un homme de sens et de courage. Madame, de son côté, quoique ses manières montrassent peu de rigueurs, était regardée comme une femme de principes très-sévères, au point qu'elle passait presque pour invincible.

27. Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne s'étaient vus; quelques-uns croyaient qu'il avait péri avec son vaisseau; d'autres pensaient qu'il avait contracté quelques dettes, et ne se souciait pas de revenir. Aussi y avait-il des paris ouverts qu'il reviendrait, ou qu'il ne reviendrait pas; car la plupart des hommes, jusqu'à ce que des pertes réitérées les aient rendus plus sages, sont toujours prêts à appuyer leur opinion de l'offre d'un pari.--

28. Leurs adieux furent touchans, comme les adieux le sont souvent, ou devraient l'être; ils éprouvèrent une sorte de pressentiment prophétique qu'ils ne se reverraient plus, lorsqu'il quitta son Ariane adriatique, piteusement agenouillée sur le rivage. C'est un sentiment morbifique, à demi poétique, et dont j'ai connu, je crois, deux ou trois exemples.

29. Laura attendit long-tems, et pleura un peu; elle eut envie de prendre le deuil, et elle en aurait bien eu sujet; elle perdit presqu'entièrement l'appétit, et ne pouvait seule dormir à son aise la nuit. Il lui sembla que les fenêtres et des volets étaient une faible protection contre de hardis voleurs ou des esprits; elle crut donc qu'il serait prudent de s'adjoindre un vice-mari, principalement pour la protéger.

30. Jusqu'à ce que Beppo revint de sa longue croisière, et ramena le bonheur dans son ame, elle choisit (et qui ne choisiraient-elles pas pour peu que l'on ait l'air de s'opposer à leur choix), elle choisit un de ces hommes que certaines femmes aiment tout en en disant du mal; la voix publique le déclarait un fat; c'était du reste un comte aussi remarquable pour sa fortune que pour sa naissance, et de plus d'une grande libéralité dans ses plaisirs.

31. Et puis c'était un comte, et puis il savait la musique et la danse, le violon, le français et le toscan; ce dernier point n'est pas peu de chose; car pour votre gouverne, bien peu d'Italiens parlent le véritable étrusque. C'était encore un connaisseur en opéras; le soque et le cothurne n'avaient point de secrets pour lui, et le public vénitien ne pouvait plus supporter une chanson, un décor, un air, dès qu'il s'écriait seccatura.

32. Ses bravos étaient décisifs; les Academie soupiraient en silence pour ce son désiré; les violons tremblaient dès qu'il jetait les yeux de leur côté, de peur que quelque note fausse n'eût attiré son attention. Le cœur de la prima donna bondissait dans la crainte de lui entendre prononcer quelques bah réprobateurs qui eussent suffi pour la perdre. Soprano, basso, même le contra-alto, tous eussent voulu le savoir cinq brasses au-dessous du Rialto.

33. Il patronisait les improvisateurs; bien plus, il pouvait au besoin improviser lui-même quelques stances. Il faisait des vers, chantait des chansons, savait raconter une histoire, vendait des tableaux, était aussi habile dans la danse que les Italiens le peuvent être, quoique sur ce point leur gloire le cède de beaucoup à celle de la France. En un mot c'était un cavalier parfait, un héros, même aux yeux de son valet de chambre.

34. Et puis il était fidèle autant qu'amoureux; de sorte que les femmes ne pouvaient se plaindre de lui, quoiqu'elles aient assez l'habitude de se plaindre de tems en tems; jamais il n'avait mis ces petites ames dans l'embarras. Son cœur était de ceux que l'on recherche le plus, de cire à recevoir une impression, de marbre pour la conserver. C'était un de ces galans de la bonne vieille école, qui deviennent plus constans à mesure qu'ils se refroidissent.

35. Avec de telles qualités il n'est pas étonnant qu'il ait tourné la tête d'une femme, toute sage et toute rangée qu'elle fût. A peine restait-il quelqu'espérance que Beppo pût reparaître; aux yeux de la loi c'était un homme mort; il n'avait rien envoyé, n'avait pas écrit, n'avait pas donné le plus petit signe de vie; elle avait déjà attendu plusieurs années, et réellement si un homme ne prend pas la peine de nous faire savoir qu'il est vivant; il est... mort, ou devrait l'être.

36. En outre, de l'autre côté des Alpes (quoique ce soit; Dieu le sait, un très-gros péché), il est presque reçu que chaque femme a deux hommes; je ne saurais dire qui a introduit cette coutume le premier, mais les cavalieri serventi sont une chose fort ordinaire, à laquelle personne ne prend garde, et dont on ne parle pas le moins du monde. Nous pourrions, pour ne rien dire de pis, appeler cela un second mariage, qui corrompt le premier.

38. Quoi qu'il en soit, je pense toujours, soit dit avec tout le respect dû à la partie du beau sexe demeurée célibataire, que l'on doit toujours préférer les dames mariées pour le tête-à-tête, aussi-bien que pour la conversation générale. Et ceci je le dis, sans avoir en vue plutôt l'Angleterre que la France, ou que toute autre nation, parce qu'elles connaissent le monde, sont plus à leur aise, et étant plus naturelles, plaisent naturellement.

39. Il est vrai que votre jeune miss, encore en fleur, est tout-à-fait charmante, mais elle est si réservée, si gauche quand elle entre dans le monde, si alarmée, qu'elle en est presque alarmante. Elle ne sait que ricaner et rougir, caqueter ou faire la moue; regardant toujours maman de peur qu'il n'y ait du mal à ce que vous, elle, lui ou eux pouvez être en train de dire ou de faire. On aperçoit la chambre des enfans dans tout ce qu'elles se hasardent à dire, et, en outre, elles sentent toujours la tartine de pain et de beurre.--

40. Mais cavalieri serventi est la phrase employée dans les cercles policés, pour exprimer cet esclave surnuméraire qui se tient à côté de la dame, comme une partie de son vêtement. Sa voix est la seule loi à laquelle il obéisse; ce n'est pas une sinécure que sa place; il va appeler voiture, serviteurs, gondoles; de plus c'est lui qui porte l'éventail, le boa, les gants et le schall.

41. Malgré tous les gros péchés qui s'y commettent, il faut que je l'avoue, l'Italie me semble un pays fort agréable à habiter, moi qui aime à voir luire le soleil tous les jours, et des vignes, non clouées contre les murs, festonner de cep en cep, absolument comme sur la toile de fond d'une de nos comédies ou d'un de nos mélodrames que les gens viennent voir en foule, quand le premier acte se termine par un ballet dans une vigne copiée du midi de la France.

42. Dans les belles soirées d'automne, j'aime à sortir à cheval dans la campagne, sans être obligé d'ordonner à mon domestique de ne pas oublier d'attacher mon manteau derrière lui, parce que le tems n'est pas sûr. Je sais aussi que, si je m'arrête dans ces allées dont la verdure m'attire, des charrettes qui plient sous le poids des raisins vont me fermer la route; mais en Angleterre ce serait du fumier, de la boue et des haquets de brasseur.

43. J'aime encore à manger des bec-figues à mon dîner, à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain, non à travers le crépuscule d'une matinée brumeuse, faible comme l'œil mourant d'un homme que l'ivresse plonge dans un désespoir hébété, mais avec tout le ciel à lui seul; sûr que le jour poindra beau, sans nuage, et ne sera pas forcé d'emprunter cette petite chandelle d'un sou, qui jette à peine une lumière incertaine au-dessus de ce grand chaudron enfumé de Londres.

44. J'aime aussi l'italien, ce doux bâtard du latin, qui coule comme les baisers de la bouche d'une femme, dont les sons sembleraient devoir être écrits sur du satin, dont les syllabes ont un parfum du Midi, dont les liquides si agréables se marient tellement bien ensemble, que l'oreille n'entend pas un seul accent inharmonieux, comme dans notre dur sifflement de nos langues du Nord, nos grognemens gutturaux, que nous sommes obligés de pousser, de cracher et d'expectorer péniblement.

45. J'aime aussi leurs femmes, pardonnez-moi cette folie, depuis la paysanne au teint bronzé, richement relevé d'un rouge épais, et aux grands yeux noirs qui dardent sur vous une volée de rayons qui disent mille choses à la fois, jusqu'à la dame de haut parage, dont l'air est plus mélancolique, mais dont le front est serein, dont les yeux sont pleins de vivacité et de larmes, dont le cœur est sur les lèvres, et l'ame dans les yeux, douce comme son climat; et brillante comme son ciel.

47. «Angleterre, je t'aime encore, malgré tout ce que tu as de mauvais;» je le disais à Calais, je ne l'ai point oublié; j'aime à parler et à ruminer tout mon soûl; j'aime le gouvernement (mais ce n'est pas cela); j'aime la liberté de la presse et de la plume; j'aime l'Habeas corpus (quand nous l'avons); j'aime les débats parlementaires, particulièrement quand il n'est pas trop tard;

48. J'aime les taxes, quand elles ne sont pas trop nombreuses; j'aime le feu de charbon de terre, quand il n'est pas trop cher; j'aime un beef-steak, tout autant qu'un autre, et n'ai pas d'objection à un pot de bière; j'aime le tems, quand il n'est pas pluvieux, c'est-à-dire que j'aime deux mois dans l'année. Et ainsi, vivent le régent, l'église et le roi! ce qui veut dire que j'aime tout en général et chaque chose en particulier.

49. Notre armée de terre maintenue, nos marins renvoyés, la taxe des pauvres, la réforme, mes dettes et la dette nationale; nos petits attroupemens séditieux, juste pour montrer que nous sommes libres; les petites banqueroutes qu'on voit dans nos gazettes, notre climat brumeux et nos femmes froides, je puis excuser ou oublier tout cela; je suis plein de vénération pour notre gloire récente et désirerais que nous ne la dussions pas aux tories.

50. Mais revenons à mon conte de Laura, car la digression est un péché, qui par degrés me devient très-ennuyeux à moi-même, et qui, par conséquent, pourrait bien déplaire aussi au lecteur. Ce bon lecteur qui se fâche quelquefois, et se mettant peu en peine de troubler les douces rêveries de l'auteur, insiste absolument pour savoir ce qu'il veut dire, position dure et bien malheureuse pour un poète.

51. Oh! si j'avais l'art d'écrire aisément des choses qui seraient lues de même! si je pouvais escalader le Parnasse, où les Muses dictent à leurs favoris ces jolis petits poèmes qui ont toujours du succès, comme j'imprimerais promptement, pour les délices du monde, quelqu'histoire grecque, syrienne ou assyrienne! comme je vous vendrais, mêlés au sentimentalisme de l'Occident, quelques exemples du plus bel orientalisme!

52. Mais je ne suis qu'un individu sans nom, qui viens à peine de quitter les rangs des dandies, pour commencer mes voyages; si je cherche une rime pour y coudre mon vers, je prends la première que m'offre le dictionnaire de Walker, et quand je ne puis trouver celle-là, j'en mets une pire en place; ne m'occupant pas, comme je le devrais, à prévenir les critiques minutieuses de nos journalistes. J'ai presque envie de me mettre à écrire en prose, mais les vers sont maintenant à la mode; ainsi, va pour les vers!

53. Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement, qui dura, comme les arrangemens font quelquefois, une demi-douzaine d'années sans interruption. Ils avaient bien de tems en tems quelques petits démêlés, ces petites piques, enfans de la jalousie, qui ne signifient pas du tout que l'on ait envie de se quitter. Dans des affaires de cette nature, il est peu de gens qui n'aient éprouvé de ces petites contrariétés, depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à l'infime populace.

54. Enfin, somme toute, c'était un heureux couple, aussi heureux qu'on peut l'être en se livrant à un amour illégal; le cavalier était aimant, la dame belle, leur chaîne était si légère que ce n'était pas la peine de la briser; le monde les regardait d'un œil indulgent, seulement les dévots s'écriaient que le diable les emporte! Il ne les emporta pas; il attend souvent, et se sert des vieux pécheurs pour en attirer de jeunes.

55. Mais ils étaient jeunes eux-mêmes. Oh! sans notre jeunesse que serait l'amour? Que serait aussi la jeunesse sans l'amour? La jeunesse prête à l'amour ses joies, sa douceur, sa force, sa vérité, son cœur, son ame et tout ce qui paraît divin; mais languissant avec les années, il devient bizarre et grossier. C'est une de ces choses en petit nombre qui ne se perfectionnent pas par l'expérience; voilà peut-être pourquoi les vieillards sont fâcheux et jaloux.

56. C'était le carnaval, comme je l'ai dit quelques trente-six stances plus haut, et, en conséquence. Laura faisait les préparatifs usuels que vous faites quand vous êtes décidé à aller au bal masqué de mistress Boehm, spectateur de... ou acteur dans la représentation. La seule différence que je voie entre les deux cas, c'est qu'ici nous en avons pour six semaines de nos visages en carton verni.

57. Laura habillée était, comme je l'ai dit déjà, une aussi jolie femme qu'on en puisse voir, fraîche comme l'ange qui sert d'enseigne à quelque nouveau cabaret, ou celui qu'on place au frontispice de quelqu'un de ces Magazines qui renferment toutes les modes du mois précédent enluminées, avec une feuille de papier de soie entre la gravure et le texte, de peur que la presse n'aille tacher de quelques parties du discours quelques parties du costume.

58. Ils se rendirent au Ridotto; c'est une grande salle où les gens dansent, soupent et redansent: le mot propre serait peut-être un bal masqué, mais cela est de peu d'importance. C'est, sur une plus petite échelle, comme notre Vauxhall, excepté qu'on ne craint point d'y être incommodé par la pluie. La compagnie y est mélangée; ce mot, que je cite ici, revient à dire composée de petites gens.

59. Car compagnie mélangée signifie une compagnie où, excepté vous, vos amis et une cinquantaine d'autres que vous pouvez saluer sans prendre votre air grave, vous ne trouverez qu'une foule, qu'un vulgaire, le fléau des lieux publics, qui osent pousser la bassesse jusqu'à braver les regards étonnés et dédaigneux de ces vingt fois vingt individus fashionables, qui s'appellent le monde, sans que moi, qui les connais, je puisse comprendre pourquoi.

60. C'est le cas en Angleterre, ce l'était du moins sous le règne de la dynastie des dandies, remplacée peut-être aujourd'hui par quelqu'autre classe d'imitateurs imités. Hélas! comme déclinent promptement et pour toujours les démagogues de la mode! Tout est fragile ici-bas! comme l'on perd aisément le monde, par l'amour, par la guerre, et de tems à autre par la gelée!

61. Napoléon fut écrasé par Thor, le Vulcain du septentrion, qui brisa son armée sous les coups de son marteau de glace. Arrêté par les élémens, comme un baleinier, ou comme un jeune écolier qui ouvre pour la première fois sa grammaire française, il eut de bons motifs de douter des chances de la guerre, et quant à la fortune..... mais je ne veux pas l'envoyer au diable, car quand j'y réfléchirais indéfiniment, je n'en serais que plus porté à croire à sa divinité.

62. C'est elle qui règle le présent, le passé et tout ce qui n'est pas encore; c'est elle qui nous donne de bons numéros dans les loteries, pour l'amour et pour le mariage. Je ne saurais dire qu'elle ait fait beaucoup pour moi jusqu'ici, non que je veuille déprécier ses faveurs: nous n'avons pas encore réglé nos comptes ensemble, nous verrons quelles compensations elle me réserve pour tous les tours qu'elle m'a joués. Jusque-là je n'importunerai plus la déesse, si ce n'est de mes remerciemens quand elle aura fait ma fortune.

63. Tourner et retourner... le diable l'emporte! cette histoire me coule entre les doigts, parce qu'il faut qu'elle soit précisément comme la stance le désire, ce qui fait qu'elle languit; cette forme de vers une fois adoptée, il faut que je garde le tems et la mesure comme un chanteur public; mais si je puis une fois triompher de la mesure que j'ai choisie aujourd'hui, j'en veux prendre une autre la première fois que je serai de loisir.

64. Ils allèrent au Ridotto, c'est un endroit où j'ai dessein d'aller moi-même demain, justement pour échapper un peu à mes idées sombres, parce que je suis un peu hypocondriaque, et que je puis m'animer un instant en cherchant à deviner quel genre de figure se cache sous chaque masque; et comme mon chagrin ralentit le pas quelquefois, je me ferai ou le hasard me procurera quelque moyen de le laisser une demi-heure en arrière.

65. Laura se promène donc au milieu de la foule joyeuse; le sourire est dans ses yeux et sur ses lèvres, elle parle tout haut à quelques-uns, tout bas à quelques autres, fait une révérence légère à ceux-ci, une plus profonde à ceux-là, et se plaint de l'extrême chaleur. A peine a-t-elle parlé que son amant lui offre une limonade; elle la savoure, regarde, critique et plaint ses plus chères amies d'être si mal habillées.

66. L'une a de faux cheveux, l'autre trop de rouge, une troisième..... où a-t-elle acheté cet effroyable turban? une quatrième est si pâle qu'elle craint de la voir s'évanouir; une cinquième a l'air commun, grossier, campagnard; la robe de soie blanche de la sixième a pris une teinte jaune; pour la septième, à coup sûr sa robe de mousseline trop claire lui vaudra un bon rhume, et la huitième paraît..... je ne veux pas en voir davantage, de peur que, comme les rois de Banco, il n'en vienne une vingtaine.

67. Cependant, pendant qu'elle regardait les autres, d'autres la regardaient; elle entendait les hommes lui prodiguer les éloges à demi-voix, et se serait bien gardée de bouger qu'ils n'eussent fini. Les femmes trouvaient seulement étonnant qu'à son âge elle eût encore tant d'admirateurs... mais ces hommes sont si déhontés! ces créatures au front d'airain, ils suivront toujours leurs penchans.

68. Pour moi, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi de méchantes femmes... mais je ne veux point discuter une chose qui est une honte pour le pays. Seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi; et si j'avais seulement une robe et une ceinture pour m'autoriser à faire un peu de bruit, je voudrais prêcher sur ce sujet jusqu'à ce que Wilberforce et Romilly citassent mes homélies dans leur prochain discours.

69. Tandis que Laura regardait ainsi et était regardée, souriant, parlant, sans savoir pourquoi et sans s'en soucier beaucoup, de sorte que les dames de ses amies bouillant de jalousie contemplaient les airs qu'elle se donnait, son triomphe, etc., et que des cavaliers bien mis passaient et repassaient devant elle, la saluant et se mêlant à sa conversation légère, une personne s'obstina à tenir les yeux fixés sur elle avec une rare pertinacité.

70. C'était un Turc couleur d'acajou; Laura le vit, et fut d'abord contente, parce que les Turcs sont très-amateurs du sexe, quoique la manière dont ils traitent les dames soit un peu maussade. Ils traitent, dit-on, comme des chiens les pauvres femmes qu'ils achètent comme des chevaux. Ils en ont un grand nombre, quoiqu'ils ne les montrent jamais en public; quatre femmes légitimes et des concubines..... ad libitum.

71. Ils les couvrent d'un voile, les enferment sous les verrous et les gardent à vue tous les jours: à peine peuvent-elles voir les hommes de leur famille; de manière qu'elles ne passent pas leur tems si gaîment que l'on croit qu'elles le font chez les nations du Nord. D'ailleurs, à force d'être renfermées, elles doivent avoir le teint pâle, et comme les Turcs abhorrent les longues conversations, leurs journées se passent à ne rien faire, ou à se baigner, soigner leurs enfans, faire l'amour et s'habiller.

73. Elles n'ont point de ces vieux rimeurs qui, ayant pêché la gloire à la ligne, toute leur vie, sans l'avoir pu attraper jamais, quoique se croyant toujours au moment de le faire, continuent toujours à pêcher, dans l'espérance de finir par en avoir quelque peu; sublimes dans le genre médiocre, les plus furieux des animaux apprivoisés, échos d'autres échos, maîtres pédans de l'école des femmes, beaux esprits, poètes des enfans..... des sots en un mot.

74. Fiers oracles, à l'imposante exclamation approbatrice bon! nullement bonne aux yeux de la loi, bourdonnant comme des mouches autour d'une nouvelle lumière, les plus bleues de toutes les mouches bleues que l'on ait jamais vues, vexant par leur blâme, torturant par leur approbation, se gorgeant de leur petite renommée qu'ils avalent toute crue, traduisant des langues dont ils ne connaissent pas une seule lettre, faisant péniblement des comédies si médiocres, qu'il vaudrait mieux qu'elles fussent tout-à-fait mauvaises.

75. On hait un auteur, c'est-à-dire tous les auteurs, ces gens habillés d'un uniforme de papier à passe-poil et galons d'encre, si empressés, si habiles, si beaux, si jaloux, qu'on ne sait que leur dire ou qu'en penser, si ce n'est de les enfler avec un soufflet; les fats au suprême degré de fatuité sont préférables à ces rognures de papier, à ces moucherons de chandelle mal éteints.

76. Nous en avons beaucoup de cette espèce, nous en avons aussi d'une autre, des hommes du monde, qui jugent le monde en hommes; Scott, Rogers, Moore, et les autres poètes distingués qui pensent à quelqu'autre chose qu'à leur plume. Mais pour ces enfans impuissans d'une mère puissante (la Muse), ces gens qui voudraient être de beaux esprits et ne sauraient être de vrais gentlemen, je les laisse à leurs thés habituels, à leurs coteries affectées, à leurs femmes savantes.

77. Les pauvres chères Musulmanes, dont je viens de parler, n'ont point de ces gens dont la conversation est si instructive et si agréable; un d'entr'eux leur paraîtrait une invention nouvelle, aussi inconnue que des cloches dans un clocher turc. Je crois que cela vaudrait presque la peine d'accorder une pension (quoique les meilleurs projets ne réussissent pas toujours) à une sorte d'auteur missionnaire, juste pour aller leur enseigner notre usage chrétien des parties du discours.

78. La chimie ne leur dévoile pas ses gaz, la métaphysique ne leur est point enseignée dans des cours publics; là point de cabinets de lecture où s'entassent les romans religieux, les contes moraux et les esquisses de mœurs contemporaines; là l'on ne voit point d'expositions annuelles de peintures; elles ne montent point au faîte de leurs maisons pour contempler les astres, et, grâce à Dieu, ne s'occupent point de mathématiques.

79. Pourquoi est-ce que je dis grâce à Dieu, peu vous importe, j'ai mes raisons pour cela, vous n'en doutez pas, sans doute; mais comme elles pourraient ne pas flatter tout le monde, je les garderai toute ma vie, pour les écrire plus tard en prose. Je crains d'être un peu porté à la satire, et cependant je crois que plus on vieillit, plus on est porté à rire plutôt qu'à gronder, quoique le rire nous laisse peu après doublement sérieux.

80. Oh! joie et innocence! Oh lait et eau! heureuses mixtures de jours plus heureux encore! hélas! dans ces siècles de péché et de carnage, l'homme abominable n'étanche plus sa soif dans un breuvage aussi pur. N'importe, je vous aime tous deux, je veux vous chanter tous deux; allons, à la mémoire du règne de sucre-candi du vieux Saturne! En attendant, je bois à votre retour..... un verre d'eau-de-vie.

81. Notre Turc tenait toujours les yeux fixés sur Laura, d'une manière chrétienne plutôt que musulmane, qui semblait dire: «Madame, je vous fais bien de l'honneur, et tant qu'il me plaira de vous regarder fixement, il vous plaira de ne pas vous éloigner.» Si l'on pouvait gagner le cœur d'une femme en la regardant, il eût gagné le sien; mais Laura n'était pas si facile, elle avait vu le feu trop long-tems et trop bien pour faiblir devant les regards tout-à-fait étranges de l'étranger.

82. Le jour était alors au moment de poindre, c'est le moment auquel je conseillerais aux dames qui ont dansé, ou qui ont pris part à quelqu'autre exercice, de se préparer à quitter la salle du bal avant que le soleil soit levé; car dès que les lustres et les bougies commencent à s'obscurcir devant sa lumière naissante, les dames paraissent un peu pâles.

83. J'ai vu dans mon tems quelques bals et quelques parties de nuit; je restais jusqu'à la fin pour un motif ou pour un autre, et alors je regardais, j'espère qu'il n'y a pas de crime à cela, pour voir laquelle de ces dames soutiendrait le mieux le moment critique, et quoique j'en aie vu quelques milliers de jeunes, d'aimables, qui plaisaient alors, qui peuvent plaire encore aujourd'hui, je n'en ai vu qu'une dont la fraîcheur, après les étoiles couchées, pouvait, à la suite d'un bal, braver l'influence de l'aube du matin.

84. Le nom de cette autre Aurore, je ne vous le dirai pas, je le pourrais néanmoins, car elle n'était rien pour moi, si ce n'est le chef-d'œuvre de la création divine, une femme charmante, dont la vue seule est déjà un plaisir; mais écrire des noms propres, cela ne serait pas bien. Si cependant vous voulez savoir quelle est cette belle privilégiée, vous la reconnaîtrez au premier bal, à Paris ou à Londres, à ses joues dont la fraîcheur éclipse toutes les autres.

85. Laura, qui savait bien qu'il ne lui serait pas avantageux d'affronter l'éclat du jour naissant, après une séance de sept heures au milieu d'un bal de trois mille personnes, crut qu'il était juste et convenable de tirer sa révérence. Le comte était alors à ses côtés, tenant son schall, et ils allaient quitter la salle, quand..... voyez un peu, ces maudits gondoliers! ils étaient allés précisément où ils n'auraient pas dû.

87. Le comte et Laura trouvèrent à la fin leur gondole, et se dirigèrent vers leur habitation au travers des flots silencieux, discutant sur toutes les danses actuellement passées, les danseurs et les costumes, et mêlant à tout cela un peu de médisance, quand tout-à-coup, au moment où les rameurs s'arrêtaient devant les degrés de son palais, Laura, toujours accompagnée de son amant, fut frappée d'étonnement de revoir le Turc qui y était arrivé avant elle.

88. «Monsieur, dit le comte en fronçant le sourcil, votre présence est ici si inattendue que je me vois forcé de vous en demander le motif. C'est une erreur peut-être, je l'espère, et pour laisser là de suite les complimens, je l'espère dans votre intérêt; vous entendez ce que je veux vous dire, ou bien je vous le ferai entendre.--Monsieur, dit le Musulman, il n'y a pas du tout d'erreur;

89. «Cette dame est ma femme!» Les joues de la dame se couvrirent d'une vive rougeur, et il y avait de quoi! Mais quand une Anglaise se trouverait mal, les Italiennes ne sont pas si promptes; elles invoquent un peu leurs patrons, et puis reviennent tout-à-fait à elles, ou à peu près: ce qui sauve de la corne de cerf, des sels, de l'eau jetée au visage, des lacets coupés, etc., etc.

90. Elle dit..... que pouvait-elle dire? Quoi? pas un mot; mais le comte invita poliment l'étranger à entrer, fort apaisé qu'il était, parce qu'il venait d'entendre. «Peut-être, dit-il, ferions-nous mieux d'entrer pour discuter ce sujet: ne nous donnons pas en spectacle en public, ne faisons pas de scène, pas de bruit; car tout ce qui pourrait en résulter de plus clair, c'est que nous nous ferions moquer de nous.»

91. Ils entrèrent et demandèrent du café; le café vint: c'est un breuvage à l'usage des Turcs, aussi bien que des chrétiens, quoiqu'ils ne le préparent pas absolument de la même manière. Alors Laura, bien revenue, ou plus hardie à parler, s'écria: «Beppo, quel est votre nom païen? Dieu me bénisse! votre barbe est d'une longueur effroyable! Comment avez-vous fait pour vous éloigner si long-tems? ne sentez-vous pas que vous avez eu grand tort?

92. «Êtes-vous vraiment, réellement Turc à présent? Avez-vous épousé d'autres femmes? Est-il vrai qu'ils se servent de leurs doigts en guise de fourchette? Bien... voilà le plus joli schal... comme je suis en vie, vous m'en ferez cadeau! On dit que vous ne mangez pas de porc, et comment avez-vous pu pendant tant d'années..... Dieu me bénisse! ai-je jamais... non je n'ai jamais vu un homme si jaune! Comment va votre foie?

93. «Beppo, votre barbe ne vous sied pas, elle sera coupée avant que vous ne soyez d'un jour plus vieux; pourquoi la portez-vous? Oh! j'oubliais! dites-moi, je vous prie, ne trouvez-vous pas que le tems est plus froid-ici? Voyons un peu quel air vous avez. Vous ne bougerez pas d'ici avec cet étrange costume, de peur que quelqu'un ne vous voie et ne devine toute l'histoire. Comme vos cheveux sont courts! mon Dieu! comme ils grisonnent!»

94. Quelle réponse Beppo fit-il à ce discours? c'est plus que je n'en sais. Il avait naufragé près de l'endroit où était Troie autrefois, et où il n'y a plus rien aujourd'hui, était naturellement devenu esclave, et n'avait pour salaire que des bastonnades, jusqu'à ce qu'une bande de pirates ayant pris terre dans le voisinage, il se joignit à eux, prospéra, et devint un renégat d'assez mauvaise réputation.

95. Mais il devint riche, et avec ses richesses il sentit s'augmenter le désir de revoir son pays natal. Il pensa qu'il était de son devoir de le faire, et de ne pas être toujours à voler en pleine mer; puis quelquefois, comme Robinson Crusoé, il sentait l'ennui d'être seul. En conséquence, il loua un navire venant d'Espagne et frété pour Corfou; c'était une belle polaque, montée par douze hommes et chargée de tabac.

96. Au risque de sa vie et de ses membres, il s'embarqua avec ses richesses, et Dieu sait combien il en avait amassé! L'entreprise était téméraire; il prétendait que la Providence l'avait protégé. Pour moi, je n'en dis rien, de peur que nous ne tombions pas d'accord. Bien, le navire mit à la voile et fit bonne marche, excepté trois jours de calme, après qu'ils eurent doublé le cap Bonn.

97. Ils arrivèrent dans l'île, il vendit son chargement, se transféra avec son bétail à bord d'un autre navire, et passa pour un vrai marchand turc, trafiquant de diverses marchandises dont j'ai malheureusement oublié les noms. Il s'échappa à l'aide de cette ruse, autrement les gens l'auraient peut-être tué, et il arriva ainsi à Venise pour réclamer sa femme, sa religion, sa maison, et son nom de baptême.

98. Sa femme le reçut, le patriarche le rebaptisa (il fit, comme de juste, un cadeau à l'église), il quitta alors les vêtemens qui le déguisaient, et emprunta pour un jour la culotte du comte. Ses amis firent d'autant plus de cas de lui, qu'il avait été plus long-tems absent, et qu'ils virent qu'il avait de quoi leur offrir de joyeux dîners, où il excitait souvent l'hilarité générale par des histoires..... mais je n'en crois pas la moitié.

99. Tout ce qu'il avait souffert durant sa jeunesse, il s'en récompensa dans sa vieillesse, par la fortune et le plaisir de parler, quoique Laura le mît souvent en fureur; j'ai entendu dire que le comte et lui furent toujours amis. Ma plume est au bas d'une page: puisque cette page est finie, mon histoire est finie aussi; il eût été à désirer qu'elle eût été terminée plus tôt; mais quand les histoires sont une fois commencées, elles tirent en longueur, sans que l'on sache trop pourquoi.

FIN DE BEPPO.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 530: (retour) Il y a, dans le texte, un jeu de mots qu'il est impossible de traduire: to haul over the coals, signifiant aussi au figurNote 2 · 4. Il vaudrait mieux vous montrer dans les rues couvert de buisson, au lieu d'habit et de culotte, que d'avoir sur vous le moindre bout de fNote 3 · Note 531: (retour) Montmouth-street et Rag-fair (foire aux chiffons) sont, à Londres, ce que sont à Paris le quartier et le marché du TempleNote 4 · 5. Excepté cela, vous pouvez revêtir tout ce qui vous plaira le mieux, sous forme d'habit, de chapeau ou de manteau, tout ce que vous trouveNote 5 · Note 532: (retour) Le poisson se sert à l'anglaise, frit dans le beurre, et plus souvent bouilli simplement à l'eau; on place sur la table uNote 6 · 7. C'est ainsi qu'ils disent adieu aux plats de viande, aux mets solides, aux ragoûts fortement épicés, pour vivre pendant quarante jours deNote 7 · Note 533: (retour) Hervey est un fabricant de sauces à Londres; celle qui porte son nom, et qui se compose principalement d'essence de champNote 8 · 8. Je recommanderai donc humblement aux amateurs de sauces pour le poisson, avant que de passer la mer, d'ordonner à leur cuisinier, à leur Note 9 · Note 534: (retour) Quœ septem dici, sex tamen esse solent. Ovide. (Note de Lord Byron.)Note 10 · 14. Une de ces formes divines qui passent rapidement devant nous, quand nous sommes jeunes et que nous attachons nos yeux sur toutes les figNote 11 · Note 535: (retour) Beppo est l'abréviation de Giuseppe, en italien, comme l'on dit en anglais Joe pour Joseph. (Note de Lord Byron.)Note 12 · 25. Son mari naviguait sur l'Adriatique; il avait fait aussi plusieurs voyages dans d'autres mers, et quand il était en quarantaine (c'est uNote 13 · Note 536: (retour) Cortejo se prononce corteho; avec un h aspiré, la lettre J étant une gutturale arabe. Ce mot désigne ce qui n'a pas encorNote 14 · 37. Le mot était jusqu'ici un cicisbeo, mais il est devenu vulgaire et indécent; les Espagnols appellent ce personnage un cortejo 536, car lNote 15 · Note 537: (retour) Pour la cause que l'on donne généralement à la mort de Raphaël, voyez ses biographes. (Note de Lord Byron.)Note 16 · Note 538: (retour) En bavardant ainsi, surtout sur l'article des femmes, l'auteur désirerait que l'on comprît bien qu'il parle en simple speNote 17 · 46. Ève d'un pays, véritable paradis de la terre, beauté italienne! n'est-ce pas toi qui as inspiré Raphaël 537, qui mourut dans tes embrassNote 18 · Note 539: (retour) Pédantes, précieuses ridicules, femmes de lettres, femmes auteurs.Note 19 · 72. Elles ne peuvent pas lire, et ainsi ne sauraient tomber dans le criticisme; elles n'écrivent pas, et ainsi ne s'avisent pas de devenir pNote 20 · Note 540: (retour) Rue où se trouvent les bureaux de la police municipale.Note 21 · 86. Ils sont en cela à peu près comme nos cochers, et la cause en est à peu près la même, la foule, les gens qui se pressent d'un côté, ceux
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