LE PIÉMONT
Reading edition
SOUS L'EMPIRE,
et
LA COUR DU PRINCE BORGHÈSE.
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SOUVENIRS D'UN INCONNU.
1808 ET 1809.
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CHAPITRE PREMIER.
Différence des temps.—Le prince Borghèse à Paris.—Le prince Pignatelli et M. Demidoff.—Première société du prince Borghèse et le concierge d'un hôtel garni.—La veuve du général Leclerc.—Mariage du prince.—Le faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de Bonaparte.—Le prince chef d'escadron dans la garde.—Courage et avancement.—Projets de l'empereur.—Conversation entre l'auteur et le lecteur.—Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.—Le prince Borghèse destiné à annoncer la paix.—Désintéressement de Moustache.—Paris en 1808.—Retour de l'empereur.—Enthousiasme causé par Napoléon.—Le fils de madame Visconti.—Rencontre au Palais-Royal.—Gardanne et Sopransi.—Le rendez-vous donné sur le champ de bataille d'Eylau.—Les bals de madame de La Ferté et la jolie danseuse.—Dîner chez Cambacérès.—Les deux extrêmes et questions de physiologie.—Projet de Tilsitt réalisé à Paris.—Création de nouveaux titres.—Réédification de l'université.—Le général Jourdan et le général Menou.—Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes érigé en grande dignité de l'empire.—Sénatus-consulte et message au sénat.—Contradictions et bon conseil.—Conflits inévitables.—Le prince Borghèse nommé gouverneur-général.—Brevet magnifique.—Départ du prince et le colonel Curto.—Départ de l'empereur pour Bayonne et déguerpissement général.
Bonaparte, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six années s'écoulèrent à peine, et Napoléon, empereur, eut à choisir entre la fille des Césars et la sœur du czar de toutes les Russies. L'aîné des arrière-neveux de Paul V, le prince Camille Borghèse, était venu dans la capitale des plaisirs étaler le faste de sa magnificence. Jeune, bien fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de la moyenne, mais doué d'une figure charmante, et possédant une fortune immense, il partagea, dès son arrivée, avec le prince de Fuentès-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire admirer aux Parisiens la richesse de ses équipages. Le prince Borghèse n'était pas dépourvu d'un certain esprit naturel; et s'il était presque entièrement privé d'éducation, ce n'était pas sa faute: c'était celle de son père, homme d'un rare mérite, mais systématique, et qui disait que ses enfans en sauraient toujours assez pour être les sujets d'un pape. Quoi qu'il en soit, le prince aurait été, au besoin, un des plus habiles cochers de toute la chrétienté, car il comptait peu de rivaux dans l'art de conduire à grandes guides un phaéton attelé de quatre chevaux fringans. En arrivant à Paris, le prince Borghèse occupa le grand hôtel d'Oigny, rue Grange-Batelière; sa première société fut le concierge de l'hôtel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le plus surpris à Paris était l'éducation et l'amabilité de la famille du concierge. Bientôt il se trouva lié avec tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la capitale, et particulièrement avec MM. de l'Aigle. Dès lors il se trouva de proche en proche lancé dans le grand monde, où il rencontra la jeune et ravissante veuve du général Leclerc, tout nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'idée d'une telle alliance flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il était amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoyé de Toscane en France, la veuve du général Leclerc ne tarda pas à devenir la princesse Borghèse.
Il faut se reporter à l'époque de ce mariage, il faut avoir été à même d'apprécier tout ce qu'il y a de misérable dans la vanité de ceux qui s'appellent les grands, pour se faire une idée de l'effet que produisit une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit brumaire, l'ancienne noblesse, caressée à la cour de Joséphine, avait repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convînt dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE fût un assez bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: «Il y aura donc une véritable princesse dans la famille de Bonaparte.» Oui, on disait cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain était un honneur très-grand pour le chef du gouvernement. Ni les lauriers de l'Italie, ni ceux de l'Égypte, ni les lauriers plus jeunes de Marengo, n'étaient, aux yeux d'un certain monde, des titres égaux au droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Pitié! dira-t-on; oui, pitié, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce pas des choses d'hommes que j'ai à raconter?
Voulant attacher son nouveau beau-frère au service de France, le premier consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un régiment à cheval de la garde consulaire. Le temps n'était pas venu où il serait possible de froisser les droits de la hiérarchie militaire en considération d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas à venir. Ainsi, par exemple, le frère même du prince Borghèse, le prince Aldobrandini, reçut quelques années après, pour premières épaulettes, les épaulettes de colonel du quatrième régiment de cuirassiers. Mais c'était à Bayonne; mais c'était après Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le prince Borghèse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il servait. Après la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le commandement du deuxième régiment de carabiniers. Ce fut à la tête de ce corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge brillante pendant la campagne de Prusse. Très-satisfait de la conduite de son beau-frère, l'empereur le fit général à Tilsitt, et jeta alors les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car déjà c'était trop peu pour un beau-frère de l'empereur de n'être qu'un prince romain; ce qui n'empêcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer à dire que la princesse Borghèse était la seule véritable princesse de la famille.
Je passe ici sur une foule de circonstances relatives à cette grande époque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prétention, ni la témérité d'écrire l'histoire de ce temps, si fécond en merveilles: je cherche tout simplement à rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement ils sont d'autant plus confus dans ma mémoire que je n'ai jamais pensé à les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce qu'il était dans ma destinée de le faire: voilà tout.
J'entends le lecteur me dire: «Mais quelle garantie donnez-vous à l'exactitude de ces souvenirs?—Aucune.—Comment alors y ajouter foi?—Il ne m'importe.—Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis à même de savoir?...—C'est mon secret.—Aviez-vous une position?—Tout comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au jour où nous aurons tous la même, la position horizontale? Au surplus, comme au moment où j'écris ceci il ne tiendrait qu'à moi de poser là ma plume et de m'arrêter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le droit d'en rester là; et, si vous voulez que je vous parle franchement, c'est peut-être ce que vous pourriez faire de mieux. Après un pareil avertissement, vous n'aurez point de reproche à me faire. Je poursuis donc.»
L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napoléon s'étaient embrassés sur le bateau du Niémen en présence des deux armées, rangées sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitté le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que se partageaient les deux empereurs; elle avait pleuré beaucoup, prié, boudé, sollicité, obtenu la Silésie, mais versé d'inutiles larmes sur la perte de Magdebourg; enfin elle avait été femme; mais Napoléon était resté homme, et Alexandre bon prince: chacun son métier dans ce monde. Bref, la paix était signée. À peine les bases en furent arrêtées, que l'empereur fit venir le prince Borghèse, et lui dit: «Je suis content de toi; voilà un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne; Estève te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est toi que je charge de porter à Paris la première nouvelle de la paix.» Il est facile de voir ici que Napoléon, roulant déjà dans sa pensée un projet d'élévation pour son beau-frère, ne le rendait porteur d'une si grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais il y eut alors, comme toujours, le chapitre des événemens. Moustache ne partit de Tilsitt que quelque temps après le prince, lorsque seulement on eut rédigé et signé les dépêches diplomatiques; mais ce diable de Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidité des chevaux, rejoignit le prince à trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperçu, lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son fouet; et déjà ses dépêches étaient remises à Cambacérès quand la voiture du prince arriva aux barrières.
Que tout était grand, que tout était beau alors, et que Paris était réellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle vitalité dans les choses de cette époque. Ce que nous voyions s'accomplir sous nos yeux était plus grand que ce que nous avions admiré dans les histoires de l'antiquité. La Prusse conquise en courant; la monarchie du grand Frédéric livrée à la merci du vainqueur dans une seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaitée des peuples, et qui jette en arrière un reflet si brillant sur les batailles qui l'ont précédée! Qui peut avoir oublié cet empressement avec lequel on recherchait les bulletins de la grande armée, quand, le matin, le canon des Invalides avait proclamé le sommaire du Moniteur du jour!
Suivant de près la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva à Paris le premier de janvier 1808. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui était encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dévorait pas encore nos soldats et nos trésors, et déjà le bronze de Vienne se fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendôme le plus beau monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien effacées, quelques traces de la république, puisque les titres nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais ils ne tardèrent pas à en sortir. Au reste, l'enthousiasme était si plein, si vrai, si général, qu'on se trouvait involontairement entraîné à approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de mon temps: y a-t-il ici la moindre exagération? et n'est-il pas vrai qu'une joie immense se manifesta alors partout où se montra Napoléon?
La fin de l'hiver ne fut qu'une longue série de fêtes. On se livrait aux plaisirs pour se réjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien différent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui aujourd'hui n'est plus même, hélas! l'apanage de la jeunesse. Chaque jour voyait revenir au sein de la capitale les étrangers que la guerre en avait momentanément éloignés, et nos généraux, que l'empereur, après Tilsitt, avait comblés de riches gratifications. Un de mes amis, alors chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reçu pour sa part une somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu à Paris les boutiques aussi brillantes, et surtout aussi fréquentées; et je m'en rapporte aux marchands pour établir la différence qui existe entre les curieux et les acheteurs. Pour ma part, je déclare que je ne professe aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrêtent devant l'étalage d'un libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis le remettent à sa place, et s'en vont sans l'acheter.
Dans le mouvement continuel que présentait Paris pendant l'hiver que j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal était un lieu de rendez-vous presque général: car le Palais-Royal est la capitale de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France. À cinq heures on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la Rotonde, et de là on se répandait dans les salons des plus brillans restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors très-fréquentés. À cette occasion je puis citer un fait vraiment caractéristique et qui peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais tout à l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collége, Sopransi, fils de la célèbre madame Visconti, qui l'avait eu de son premier mari, le comte Sopransi, général au service de Prusse. Il était alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie. Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un même mouvement; puis les questions d'usage: «Où vas-tu?... Que fais-tu?...—Que viens-tu faire ici? demandais-je.—Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donné rendez-vous à Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voilà, nous dînerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient pas.—Comment! tu n'es donc pas sûr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu vu?—Ma foi! il y a déjà assez long-temps; je ne l'ai aperçu qu'un instant à la tête de sa compagnie de dragons, à la bataille d'Eylau, comme j'allais porter un ordre du maréchal. Nous nous sommes donné rendez-vous ici pour le premier février, et c'est bien aujourd'hui.» Nous continuâmes à nous promener, en devisant sur tout ce qui nous passait par la tête, et au bout de dix minutes environ nous vîmes arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oublié ce rendez-vous si singulièrement donné. Nous dînâmes tous les trois, bien plus occupés de nos souvenirs du collége que des affaires du temps, et je me rappelle que nous passâmes une fort joyeuse soirée.
On se fait difficilement aujourd'hui une idée des mœurs du temps dont je parle; Paris n'était pas mort à onze heures du soir, on n'avait pas peur de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui fréquentaient le monde, la nuit n'était qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais à le rajeunir de vingt et quelques années, pour le conduire aux bals brillans de madame de La Ferté. «Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie personne que vous voyez là auprès de sa mère; c'est mademoiselle Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici!» Que j'aimerais encore à le faire asseoir à la table de Cambacérès, entre M. d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs était doué d'un appétit on ne peut plus recommandable, qui donnait à l'un et à l'autre une très-grande valeur; mais leur réunion m'a toujours paru un des phénomènes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que peut avoir la bonne chère sur l'embonpoint humain! Égaux en estomac, héros de la même table, nourris des mêmes sucs, l'un était le plus gras, l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est à vous que ceci s'adresse. Au reste, voilà de ces souvenirs auxquels je n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que de revivre le temps que l'on a déjà vécu? mais de souvenir en souvenir on peut devenir indiscret, et l'indiscrétion est une horreur.
Cependant la saison des plaisirs s'avançait et le temps approchait où les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur à Bayonne, et où chacun par conséquent allait retourner à son poste, ou occuper pour la première fois celui qui venait de lui être assigné. Au nombre de ces derniers se trouvait le prince Borghèse, pour lequel l'empereur, avant de partir, avait réalisé les projets conçus à Tilsitt. À la même époque furent récréés, par un sénatus-consulte, des comtes, des barons et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette mesure, je dois le dire, eut la désapprobation générale de tous les républicains qui ne furent pas titrés, et ce fut un vaste champ ouvert aux épigrammes du faubourg Saint-Germain. À parler sérieusement, les hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de titres que la révolution avait détruits, et, en vérité, la gloire de l'empire n'avait pas besoin d'être entourée d'un essaim de glorioles ridicules. L'empereur rétablit aussi dans le même temps l'ancienne Université, c'est-à-dire cet échafaudage monstrueux où l'instruction et l'éducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et le tabac. Mais, je le répète, la masse presque entière de la nation était emportée par la confiance que lui inspirait Napoléon.
Les départemens du Piémont réunis à la France formaient déjà un gouvernement général, dont le commandement avait été d'abord confié au général Jourdan, puis au général Menou, qui l'occupait alors; mais je glisse sur cet objet, attendu que j'aurai à y revenir quand nous serons installés à Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas même encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'érection de notre gouvernement en grande dignité de l'empire. Tout se fit de la manière la plus solennelle; l'empereur envoya un message au sénat, et le sénat y répondit le deux de février, par le sénatus-consulte suivant:
«art. I. Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes est érigé en grande dignité de l'empire, sous le titre de gouverneur général.
»art. II. Le prince gouverneur-général jouira des titres, rangs et prérogatives attribués aux autres princes grands dignitaires.
»art. III. Dans l'étendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majesté Impériale ne sera pas présente, il prendra rang avant les autres titulaires des grandes dignités et immédiatement après les princes français.
»art. IV. Il exercera dans les départemens au delà des Alpes les fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires, auxquels elles sont attribuées:
»1º. Il portera à la connaissance de l'empereur les réclamations formées par les colléges électoraux, ou par les assemblées de canton desdits départemens, pour la conservation de leurs priviléges.
»2º. Il recevra le serment des présidens des colléges électoraux, et des assemblées de canton, des présidens et des procureurs généraux des cours et des tribunaux, des administrateurs civils et des finances, des majors, chefs de bataillon et d'escadron de toutes armes.
»3º. Lorsque Sa Majesté Impériale se trouvera dans les départemens au delà des Alpes, le gouverneur général présentera au serment les généraux et fonctionnaires publics admis à prêter serment devant elle.
»Il présentera également les députations des colléges électoraux, des villes, des cours et des tribunaux.
»art. V. Il présidera l'assemblée du collége électoral du département de Gênes.»
Telle fut la Charte octroyée par le sénat au gouverneur général des départemens au delà des Alpes, qui n'était encore nommé que in petto. Quand j'en eus pris connaissance, je vis que les pouvoirs du prince gouverneur-général étaient assez vaguement définis, sous le rapport de l'autorité administrative qu'il aurait à exercer, et que, par conséquent, ce serait à lui à se faire la meilleur part possible dans l'exercice du pouvoir. Je fus frappé en outre de l'idée que, sous le prétexte de fonder un gouvernement général, l'empereur avait voulu seulement faire naître l'occasion de donner une cour à l'ancienne capitale des états du roi de Sardaigne. Je ne concevais pas non plus comment il avait pu échapper, à des rédacteurs aussi habiles que ceux qui avaient rédigé le sénatus-consulte, une contradiction qui me semblait absurde. Il est dit au troisième paragraphe de l'art. IV: «Le prince gouverneur-général recevra le serment des présidens des colléges électoraux, etc.;» et, aux termes de l'article V: «Il présidera le collége électoral du département de Gênes;» d'où il résultait que le prince recevrait son propre serment. Cela me paraissait tellement contraire à toute raison, à tout esprit de législation, que je crus devoir soumettre mes observations à un grand fonctionnaire de l'état, qui m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Quand il m'eut écouté, au lieu de me répondre, il m'adressa cette question, à laquelle, je l'avoue, je ne m'attendais guère: «Quel âge avez-vous?—Bientôt vingt-trois ans.—Ah!... Vos observations sont justes; mais vous avez tort, et je vous engage à les garder pour vous.—Comment donc...?—Oui, vous dis-je, vous êtes trop jeune pour avoir raison.» En cette circonstance je profitai de cet excellent conseil, dont malheureusement je ne profitai pas toujours depuis.
Mais revenons à notre fameux sénatus-consulte et à ce qui en fut la suite. L'empereur l'approuva le sept février; et le quinze du même mois il adressa au sénat un nouveau message pour lui faire connaître, ce qu'aucun sénateur n'ignorait, le choix qu'il avait fait du nouveau grand dignitaire de l'empire. Napoléon s'exprima en ces termes:
«Sénateurs,
»Nous avons jugé convenable de nommer notre beau-frère, le prince Borghèse, à la dignité de gouverneur-général, érigée par le sénatus-consulte organique du deux du présent mois. Nos peuples des départemens au delà des Alpes reconnaîtront, dans cette dignité, et dans le choix que nous avons voulu faire pour la remplir, notre désir d'être plus immédiatement instruit de tout ce qui peut les intéresser, et le sentiment qui rend aujourd'hui présentes à notre pensée les parties même les plus éloignées de notre empire.»
Le message de l'empereur me réconcilia un peu avec le sénatus-consulte. Le désir d'être plus immédiatement instruit me parut un de ces mots de valeur qui, émanés directement de l'empereur, nous fortifierait contre la lettre du sénatus-consulte, s'il survenait, comme cela ne manqua pas d'arriver, des conflits d'autorité. Il devait en survenir beaucoup, car la position du gouverneur général se trouvait unique dans la vaste étendue de l'empire. Il n'était pas vice-roi, comme Eugène, qui avait des ministres spéciaux pour le royaume d'Italie; le décret ne le mettait en relation directe qu'avec les autres grands dignitaires de l'empire: mais l'administration restait une dans toutes ses branches; mais l'influence des ministres de Paris s'étendait sur les départemens au delà des Alpes, tout aussi bien que sur ceux de l'intérieur de l'ancienne France; point de nominations à faire, par conséquent point de pouvoir: et pourtant il fallait, pour se faire bien venir, jouer toutes les simagrées du pouvoir. N'ayant rien à donner à la réalité des intérêts, il fallut nous borner à exploiter le champ de l'amour-propre; mais ce champ était vaste, bien préparé et fécond; le Piémont est un pays fertile.
Le prince fut enchanté quand il reçut le magnifique diplôme de sa nomination. Le sénatus-consulte s'y trouvait relaté dans son ensemble, sur une belle feuille de peau de vélin, scellée du grand sceau de l'empire, revêtue de la signature de l'empereur, et, par ampliation, de celle de Cambacérès; enfin, rien n'y manquait.
À cette époque, la princesse Borghèse n'était point à Paris; sa santé, ou, si l'on veut, son caprice, l'avait engagée à passer la fin de l'hiver à Nice, ville dont le climat est si favorable aux médecins qui veulent envoyer mourir leurs malades ailleurs. L'empereur, cependant, avait donné à sa sœur un brevet de bonne santé au moins momentanée, en lui prescrivant d'accompagner son mari dans sa prise de possession du gouvernement général des départemens au delà des Alpes. L'empereur étant parti le trois d'avril, le prince quitta Paris le lendemain, accompagné du colonel Curto son premier aide-de-camp, pour aller rejoindre la princesse à Nice; et le reste du convoi se mit en marche le sept du même mois, comme on le verra dans le chapitre suivant. Si, au reste, je brusque un peu la fin de celui-ci, j'aurais le droit d'appeler cela du style imitatif: car on ne peut se figurer en quelle hâte chacun déguerpissait de Paris.
CHAPITRE II.
Le marronnier précoce et grande observation.—Voyage au devant du printemps.—Départ de Paris pour Nice.—La cour de l'hôtel Borghèse.—Les aides-de-camp du prince.—M. de Montbreton et M. de Clermont-Tonnerre.—Rapidité extraordinaire.—Point de changemens de température.—Arrivée à Lyon et le souper de cent écus.—Le vin de l'Ermitage.—Deux mois en une nuit.—Admirable climat du Comtat.—Tristesse des oliviers.—La bonne femme de Brignolles.—Trente-six francs et six généraux.—Les gorges de l'Estrelle.—Quatre millions de diamans et petit conseil.—Absence de voleurs et mauvais chemins.—Le golfe Juan et la rade d'Antibes.—Bonnes relations entre les voyageurs.—Le bal de madame de Luynes et déguisemens.—Don Quichotte et M. de Louvois.—Arrivée à Nice.—Maison de M. Vinaille occupée par la princesse Borghèse.—Conversation avec le prince en regardant la mer.—Coup d'œil admirable.—Histoire des statues du prince.—La vente forcée.—Emploi de dix-huit millions.—Le prince trompé par l'empereur.—Influence de la conduite de l'empereur sur le caractère de son beau-frère.—Commencement de désenchantement.—Commensaux de la princesse.—Madame de Chambaudouin, la lectrice et les dames d'annonces.—Blangini et ses premiers concerts.—Premier dîner à la cour.—Ma présentation à la princesse.—Paulette, petit nom d'amitié.—Portrait de Pauline.—Conversation et musique.—Singulier caprice de la princesse.—Exil d'une minute.—La princesse et la femme.—Le colonel Gruyer.—Le général Garnier, plan des Alpes maritimes et bon effet du hasard.—Promenade dans Nice avec M. de Clermont-Tonnerre.—Madame d'Escars en surveillance et lettre à l'empereur.—Souvenir d'une visite chez Fouché.—Ordre de l'empereur de parler toujours français.—Tous les jours une lettre à l'empereur.—Promenade sur mer et amabilité de Pauline.—La pointe de Monaco et lecture inattendue.—Préparatifs de notre départ pour Turin.
Si je ne profitais pas de cette occasion pour faire une observation que je renouvelle chaque année, quand je me trouve à Paris, aux approches du printemps, je me le reprocherais toute ma vie. Parmi les marronniers des Tuileries, qui s'élèvent en dôme au dessus des statues d'Hippomène et d'Atalante, il en est un dont la verdure se développe avant celle de tous les autres arbres de Paris; voilà vingt-cinq ans au moins que j'en fais la remarque et jamais je n'ai trouvé mon arbre en défaut. Il y a plus, comme j'en parlais un jour devant quelques personnes, une d'elles me fit voir dans les papiers de son grand-père la même remarque consignée et se rapportant parfaitement au même marronnier, par la désignation du lieu où il est situé. À présent me voilà soulagé, car depuis long-temps je brûlais de faire part au public de cette grande et utile observation; c'est aux naturalistes à déterminer la cause de ce phénomène. Mais, quel rapport, dira-t-on peut-être, entre cet arbre et...?—Pardon, si je vous interromps, mais il y en a beaucoup, comme vous l'allez voir. Le sept d'avril, jour de notre départ pour rejoindre le prince et la princesse à Nice, les gousses de mon arbre étaient à peine gonflées; enfin, dans les jardins hâtifs de Paris aucun signe encore de verdure, et nous allions voyager au devant du printemps! Ceci n'est point une exagération, comme on le verra tout à l'heure.
Le sept d'avril, à une heure après midi, la veille du jour où devaient commencer les promenades de Longchamp, la grande cour de l'hôtel Borghèse[84] retentissait du bruit des chevaux et des voitures de voyage. Six chevaux étaient attelés à une grande et commode berline, quatre à une dormeuse, et un onzième cheval était destiné au courrier à la livrée de l'empereur, chargé de commander nos relais sur toute la route. M. Louis de Montbreton, écuyer de la princesse, et roi du voyage en sa qualité d'écuyer, monta dans la dormeuse avec le colonel Gruyer, aide-de-camp du prince. La berline fut occupée par le chef de bataillon Henrion, le capitaine du génie Delmas, autres aides-de-camp du prince; M. Enard de Clermont-Tonnerre, chambellan de la princesse, et moi. Nous voilà partis.
Rien n'est plus doux que de voyager de la sorte; on va grand train, et pas une minute à attendre aux relais; aussi ne mîmes-nous que quatre heures moins un quart à franchir les quatorze lieues de Paris à Fontainebleau. Nous ne devions nous arrêter qu'une seule nuit pour coucher à Lyon. Le lendemain, quand le jour vint à poindre, point de changement sensible encore dans la température ni dans la végétation. Le second jour, entre Roanne et Tarare, quelques feuilles, mais rares, des amandiers et des cerisiers en fleurs nous annoncèrent le retour de la belle saison; et le neuf, nous arrivâmes de fort bonne heure à Lyon, où, moyennant une légère rétribution de trois cents francs, nous trouvâmes à l'hôtel de l'Europe, sur la place Bellecour, chacun un lit, un bain, à souper et à déjeuner le lendemain matin. C'était un peu cher, mais l'ordre était donné de ne point lésiner et de payer largement sur toute la route: aussi, en arrivant à Nice, ne resta-t-il pas grand'chose des dix mille francs destinés aux dépenses du voyage.
Partis de Lyon le dix, nous suivîmes la route qui longe les bords du Rhône à travers le Dauphiné; nous dînâmes à Thain, sur le terroir qui produit l'excellent vin de l'Ermitage, et nous ne manquâmes pas d'en remplir les caves de nos voitures, en nargue des droits-réunis. Nous traversâmes de nuit Montélimart, et le lendemain quel réveil pour nous! Sans exagération nous avions changé de climat; nous étions sous un autre ciel; le temps était magnifique, la campagne verte et riante comme elle l'est à Paris à la fin de mai; enfin c'était le printemps dans toute sa splendeur; nous avions vécu deux mois en une nuit: et nous arrivâmes à Avignon par une chaleur très-forte, tandis qu'à Paris, il n'était pas encore prudent de quitter le coin du feu. Ce changement de température, et la richesse de la végétation du Comtat, produisit sur moi une impression que je ne puis rendre; et mes compagnons, bien que plus expérimentés que moi en fait de voyages, en furent également frappés.
Nous dînâmes à Avignon dans l'hôtel où depuis fut horriblement massacré l'infortuné maréchal Brune; vers le soir, nous traversâmes la Durance dans un bac, et nous nous avançâmes vers Aix, où nous arrivâmes le 12 au matin. Avant d'arriver à Aix, je me rappelle qu'à la pointe du jour nous nous étions arrêtés dans un hameau dépendant du bourg de Brignolles. De là, la vue s'étendait, à notre gauche et dans un fond, sur une vaste plaine entièrement plantée d'oliviers. L'arbre de Minerve, comme nous disions dans nos amplifications de collége, me parut d'une tristesse affreuse, et c'est peut-être pour cela que l'ingénieuse antiquité en avait fait le symbole de la déesse de la sagesse. Comme nous étions à contempler cette mer d'oliviers, une grosse femme, à l'accent provençal très-caractérisé, nous pria de faire honneur à son établissement en prenant chacun une tasse de café au lait de chèvre. Nous acceptâmes la proposition, et quand il fut question de payer, notre hôtesse, en essayant de donner de la grâce à son gros sourire, nous demanda trente-six francs. Malgré la recommandation de payer généreusement, nous ne pûmes nous empêcher de nous récrier un peu; mais elle, sans se déconcerter, nous tint à peu près cette harangue: «Si vous voulez payer ce que cela vaut, Messieurs, c'est huit sous par personne: mais nous sommes bien pauvres; et, d'ailleurs, ajouta-t-elle en se rengorgeant, on n'a pas tous les jours l'honneur de recevoir six généraux!» On lui donna un louis, ce dont elle parut fort satisfaite. Six généraux!... Cela valait bien ça.
Cependant, nous n'avions plus qu'une nuit à passer en voiture, et nous devions traverser le soir, assez tard, la forêt et les gorges resserrées de l'Estrelle, lieu célèbre par la quantité des vols et des assassinats qui s'y étaient commis depuis long-temps et qui s'y commettaient encore quelquefois. Or nous aurions été de bien bonne prise; car précisément la vache placée sur l'impériale de la berline dans laquelle j'étais, contenait les diamans du prince et ceux de la princesse, et il y en avait pour une valeur de quatre millions au moins. Nous tînmes un petit conseil pour savoir si nous prendrions une escorte de gendarmerie. Après avoir pesé le pour et le contre, nous arrêtâmes qu'il valait mieux continuer notre route sans aucune précaution, pensant qu'une ostensible escorte de gendarmerie ne servirait qu'à donner l'éveil dans un pays où la plupart des brigands de nuit n'étaient que les honnêtes habitans du jour. Nous n'eûmes point à nous repentir du parti que nous avions pris; car nous ne rencontrâmes sur la route d'autre obstacle que le mauvais état des chemins, qui étaient affreux. C'est dans l'Estrelle que je vis pour la première fois cette espèce de chêne vert et élancé dont l'écorce forme le liége. La nuit passée sans encombre, nous aperçûmes la mer presque au point du jour; nous la perdîmes bientôt de vue pour nous enfoncer dans de nouvelles gorges, et nous arrivâmes enfin sur les bords de cette mer au golfe Juan, lieu destiné à devenir si célèbre, et dont aucun de nous alors n'aurait pu rêver la future célébrité. Nous déjeunâmes dans une cabane de pêcheur, que la mer baignait de ses flots, ayant en perspective l'île Sainte-Marguerite qui s'élevait au dessus des eaux, comme une vaste corbeille de verdure. À notre gauche se développait la rade d'Antibes jusqu'aux bouches du Var et jusqu'à Nice. Une friture d'anchois pêchés sous nos yeux nous parut une chose exquise, et là finit la provision que nous avions faite à l'Ermitage.
Pour peu que le lecteur ait voyagé, il sait quelle intimité s'établit entre personnes qui ont fait deux cents lieues dans la même voiture. La nôtre était d'autant plus grande que nous étions destinés à vivre ensemble; et d'après l'étude que j'avais faite de mes compagnons de voyage, je vis que ce serait une chose facile et agréable. La vérité est, que je ne connaissais ces messieurs que pour les avoir vus deux ou trois fois chez le prince, à l'exception toutefois de M. de Montbreton, homme bon et excellent s'il en fut. Je l'avais assez souvent rencontré dans le monde, dans les bals, notamment à l'hôtel de Luynes, et dans nos réunions maçonniques de la très-respectable loge écossaise de Sainte-Caroline. Il me serait impossible d'oublier la superbe mascarade de don Quichotte, qui produisit tant d'effet à un bal de madame de Luynes; mascarade dans laquelle M. de Montbreton, dans le personnage de Sancho, aurait été incontestablement le plus beau de la troupe, si M. de Louvois n'eût prêté sa figure au héros de la Manche.
Dans la journée du treize, nous arrivâmes à Nice vers deux heures, après avoir traversé le Var pour ainsi dire à pied sec. À Avignon, nous avions trouvé le printemps; nous trouvâmes presque l'été à Nice. On nous attendait, et nos logemens avaient été préparés à l'avance dans une maison particulière que le prince avait fait louer. Celle que la princesse avait occupée pendant l'hiver n'était pas assez spacieuse pour nous contenir tous; mais c'était notre grand quartier-général. C'était cependant une habitation délicieuse, appartenant à M. Vinaille, dont la fille avait un talent très-remarquable comme peintre de miniature. Cette maison, située à droite en arrivant à Nice, dominait un magnifique jardin d'orangers et de citronniers qui descendait en pente jusque sur le bord de la mer. Là règne une plage de sable dont l'inclinaison est si peu sensible, que quand la mer est calme on peut faire mouiller l'extrémité de ses souliers sans que la vague s'élève plus haut. Mon premier soin fut de me rendre dans l'appartement du prince, qui occupait l'étage supérieur, au dessus de l'appartement de la princesse. Nous nous mîmes à la fenêtre, le prince et moi, pour jouir de la plus belle vue que je pouvais alors me figurer. À droite s'étendaient les côtes de France, à gauche, la partie cintrée de la rade de Nice jusqu'à la pointe de Monaco, et devant nous la mer. Comme ce spectacle était nouveau pour moi, je ne me lassais pas de l'admirer. L'immobile uniformité de la mer n'était rompue que par quelques barques qui se hasardaient à peu de distance des côtes, mais qui revenaient chaque soir au port, dans la crainte de surprise par les bâtimens anglais, qui sillonnaient continuellement ces parages.
Ce fut là que j'appris du prince l'histoire de ses statues, que l'empereur venait tout récemment de lui acheter. Un jour, comme il sortait du lever de l'empereur, celui-ci le fit rappeler et l'emmena avec lui dans son cabinet. Après avoir été d'une amabilité extrême, l'empereur, rompant tout à coup la conversation fraternelle qu'il avait établie entre eux: «À propos, lui dit-il, j'ai oublié de te dire que j'achetais tes statues.» Le prince, pris au dépourvu, et profondément étonné de cette brusque interpellation, allégua d'abord qu'il n'avait pas le droit d'en disposer, que la galerie qu'il possédait était substituée dans sa famille; se hasardant ensuite à ajouter que, quand même elle ne le serait pas, il regarderait comme un devoir de conserver une collection que son père avait pris tant de peine à compléter. «Substituée! interrompit l'empereur avec une humeur marquée, substituée! qu'est-ce cela? Est-ce que je reconnais des substitutions? D'ailleurs, je ne te demande pas si tu veux vendre tes statues; je te dis que je les achète: mets-y un prix.»
«Voyant que l'empereur le prenait sur ce ton-là, me dit le prince, je vis bien qu'il fallait céder. N'osant d'ailleurs mettre un prix à mes statues, je lui dis, ce qui est vrai, que mon père en avait refusé vingt-cinq millions, que lui offrit une compagnie anglaise. Là-dessus l'empereur se calma tout à coup, et me dit d'un ton très-amical: «Écoute, mon ami: vingt-cinq millions, cela serait trop; cependant j'y veux mettre un bon prix; je t'en donne dix-huit millions, et je te ferai très-prochainement savoir quel sera le mode de paiement que j'aurai arrêté.»
Je ne saurais dire combien j'étais peiné en apprenant ces choses, et combien je le fus encore plus quand j'appris comment l'empereur paya au prince ses dix-huit millions. Cela commença à me désenchanter sur cette grandeur impériale, que j'aurais voulu voir toujours au milieu d'une auréole de gloire. Or, voici ce qui advint: l'empereur donna au prince trois cent mille livres de rentes sur le grand livre, comme si la rente eût été au pair pour six millions; ensuite il lui donna pour six autres millions le domaine de Lucedio, domaine national situé en Piémont, à quelques lieues de Verceil, et qui n'en valait pas plus de la moitié. Un million fut destiné par l'empereur à achever de payer l'hôtel de Paris et à le faire remeubler à neuf; ensuite l'empereur fit dire qu'il gardait entre ses mains les quatre autres millions pour en faire plus tard un emploi convenable, en achetant pour le prince une belle résidence aux environs de Paris. Maintenant, récapitulons: six et six font douze, et un treize, et quatre dix-sept. Le prince fit lui-même cette addition, d'où il lui sembla résulter qu'il y avait soustraction d'un million sur dix-huit, et il en fit l'observation à l'empereur, qui lui répondit: «Et le million que je t'ai donné d'avance à Tilsitt!» Il n'y eut rien à répliquer, et il fallut bien que la volonté de l'empereur fût faite en toutes choses.
La conduite de l'empereur en cette circonstance eut une influence fâcheuse sur le caractère du prince. Naturellement méfiant, et trompé de la sorte par son beau-frère, il ne crut plus à la probité de personne; malheur presque aussi grand chez un prince que de croire à la probité de tout le monde. En outre, tout objet d'art lui devint fastidieux, et arrêta en lui le penchant qu'il aurait eu à protéger les artistes en achetant leurs ouvrages. Quand on lui en proposait, ce qui m'arriva plusieurs fois, il me répondait: «Que voulez-vous que j'achète des tableaux et des statues! Est-ce que je pourrai jamais remplacer ma galerie?» À cette réponse, je n'avais rien à répliquer.
L'histoire des statues du prince m'a presque fait oublier que nous n'étions encore qu'à Nice; j'y reviens. Comme les logemens étaient peu nombreux dans la maison qui nous était destinée, je me trouvai colloqué dans la même chambre que le colonel Gruyer; et là commença entre ce brave militaire, cet excellent homme, et moi, une liaison que rien n'a jamais altérée. Celui-là, certes, était bien peu fait pour être le commensal d'une cour; et il en était de même du chef de bataillon Henrion: c'étaient des hommes si droits, si francs! Aussi le salon leur était-il fort antipathique, et ils aimaient bien mieux le champ de bataille.
Après nous être débarbouillés de la poussière du voyage, nous revînmes tous, vers six heures, chez la princesse. Le prince et elle dînèrent seuls; ce que l'on appelle, en style de cour, dans leur intérieur. Pour nous, nous dînâmes tous ensemble, avec les personnes qui avaient accompagné la princesse. C'était donc pour moi de nouvelles figures à examiner, et la plupart étaient fort agréables à voir. Madame de Chambaudouin, femme du préfet d'Évreux, était là la seule dame d'honneur; les autres étaient des lectrices, des demoiselles d'annonce, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'aurai à reparler. Là je retrouvai Blangini, musicien plein de goût, que j'avais déjà connu à Paris lorsqu'il donnait tous les dimanches matin, rue Basse-du-Rempart, des concerts que la mode avait pris sous sa protection. Blangini avait inspiré de l'intérêt à tout le monde par le soin qu'il avait pris de sa famille. Forcé de fuir le Piémont, sa patrie, poursuivi par les barbets, qui commirent tant de cruautés dans les Alpes maritimes, chargé d'une mère, de quatre sœurs ou frères en bas âge, il s'était réfugié à Paris, étant à peine âgé de dix-huit ans, et, par l'exercice de son talent, il était parvenu à élever et à établir sa famille; une de ses sœurs même était devenue lectrice de la princesse, ou plutôt cantatrice; car elle chantait à merveille; ce dont je pus juger plus tard à Turin.
Après le dîner, magnifiquement servi, comme on peut le croire, quoique cela ne ressemblât pas encore au luxe des tables de Turin, on vint annoncer que le prince et la princesse étaient dans le salon. Chacun s'empressa d'y monter; mais comme je n'avais pas encore été présenté à la princesse, je ne savais pas trop ce que je devais faire, n'ignorant pas combien une infraction à l'étiquette serait un cas grave. Dans le doute, je m'abstins, priant seulement M. de Montbreton de demander au prince s'il avait quelque ordre à me donner. L'ordre fut de monter; et le prince, qui était venu au devant de moi dans un premier salon, me dit fort aimablement: «Puisqu'il n'y a pas ici de maître des cérémonies pour vous présenter à la princesse, je vais vous présenter moi-même à ma femme.» La présentation eut lieu immédiatement, et je dus juger, à l'accueil charmant que je reçus, que l'on n'avait pas encore médit de moi. Je remarquai qu'en parlant à la princesse, son mari l'appelait Paulette, petit nom d'amitié qu'il lui donnait en diminutif du nom de Pauline, quand ils n'étaient point en bisbille. La conversation roula sur Paris, sur les riens du grand monde, sur les spectacles, les modes, enfin, sur ces importantes frivolités sans lesquelles la plupart des gens n'auraient pas grand'chose à se dire; mais le plus qu'il me fut possible, je réduisis mon rôle à celui d'observateur, et j'avoue que cela m'amusait beaucoup. M. de Clermont-Tonnerre était celui qui tenait le dez, et je me confirmai dans l'opinion que j'avais déjà que c'était un homme fort aimable, et surtout racontant à merveille.
Je voyais Pauline pour la première fois; elle me parut d'une beauté très-supérieure encore à tout ce que j'en avais entendu dire: c'était réellement la perfection. Il y avait en elle je ne sais quoi d'idéal, de fin, de coquet, dont il est impossible de rendre compte; enfin, c'était une femme femme, et c'est, selon moi, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une femme: ceux qui s'y connaissent me comprendront. On voyait de la vie dans sa langueur et de l'énergie dans sa faiblesse apparente; son regard surtout avait quelque chose de pénétrant et de spirituel qui donnait à sa physionomie, sinon à ses traits, quelque ressemblance avec la physionomie de l'empereur. Je m'efforçai de ne rien laisser paraître de l'admiration réelle que j'éprouvai; car je savais déjà qu'un visage discret, sinon menteur, était de mise indispensable à la cour. L'impassibilité que j'affectai fut probablement cause du singulier caprice dont je devins l'objet au moment où j'y pensais le moins. La musique avait succédé à la conversation; déjà Blangini et mademoiselle Millo avaient chanté d'une manière ravissante le duo d'Armide; alors on pria la princesse de chanter aussi, et, par discrétion, je n'osai joindre mes instances à celles de quelques-uns de ces messieurs, me modelant en cela sur les aides-de-camp du prince.
Le piano était au milieu du salon. Bien que la princesse nous eût tous invités à nous asseoir, j'étais resté debout, le bras gauche appuyé sur la cheminée, de telle sorte que je me trouvais presque en face des exécutans. Cependant la princesse venait de céder aux instances de ces messieurs et de ces dames; elle était debout devant le piano, s'apprêtant à chanter un duetto italien avec Blangini; déjà même la ritournelle était achevée, et la princesse commençait à filer un premier son, quand, s'arrêtant tout à coup, après avoir eu un instant les yeux dirigés de mon côté, elle me dit: «Je ne chanterai pas si vous restez; non!... On m'a dit que vous étiez très-méchant, et je suis sûre que vous vous moqueriez de moi.» J'assurai la princesse du contraire; mais, comme tout en souriant elle répétait que je me moquerais d'elle, je lui dis que je ne me pardonnerais jamais de priver la société du bonheur d'entendre Son Altesse Impériale, et je m'avançai vers la porte, que je refermai doucement sur moi.
Au bout d'une minute d'exil, je rompis mon ban; et voici pourquoi. J'avais réfléchi; ceci, m'étais-je demandé, est-il bien un ordre de princesse? assurément non. Qu'est-ce donc? un caprice de femme; donc il doit être passé, puisqu'il a une minute de date. Si j'ai l'air d'en avoir douté, je passe évidemment pour un sot; et d'ailleurs, si la princesse se fâche, ce qui n'est pas probable, la femme pardonnera. Enhardi par ce beau raisonnement, je rentrai donc tout doucement, et je me remis à la place où j'étais précédemment; ce que la princesse vit très-bien, mais ce qui ne l'empêcha nullement d'achever son duo. Quand il fut fini, je m'approchai de la princesse, à laquelle je demandai très-respectueusement si Son Altesse voulait bien me permettre de l'avoir entendue. «Pardi, me dit-elle en riant, il est bien temps!»
Vers onze heures, on se retira. Gruyer et moi nous regagnâmes notre chambre commune, où, avant de nous endormir, nous fîmes la causette, prenant pour texte la soirée qui venait de s'écouler. Mon brave colonel ne manqua pas de me dire de prendre bien garde à moi; conseil fort sage, mais dont je n'avais pas besoin, car je connaissais le terrain sur lequel j'avais à marcher.
Le lendemain, j'allai de bonne heure chez le prince; il me donna à examiner une nombreuse collection de cartes topographiques, et me dit de lui en donner mon opinion par écrit: c'était le plan des Alpes maritimes, dressé sur une échelle assez vaste, par le général Garnier. Je l'avais connu à Paris, comme un brave soldat et comme un intrépide joueur de bouillotte; mais à son ton et à ses manières un peu sanculotides, je ne me serais jamais douté qu'il fût un ingénieur aussi habile. Il avait fait ses cartes pour être offertes à l'empereur, si on les en jugeait dignes. Comme il était alors à Nice, il devait venir le jour même savoir ce que le prince en pensait, et voilà que ce jugement se trouvait remis à ma décision. Or je déclare avec toute franchise que nul plus que moi n'était incapable de juger le travail du général Garnier; ce qui, toutefois, ne m'arrêta pas une seule minute. Je consignai dans une note que ses plans étaient d'une parfaite exactitude, pensant que si je me trompais, l'auteur du moins rendrait justice à mes connaissances, et en cette occasion le hasard me servit à miracle; car j'ai su depuis que les cartes du général Garnier, qui sont encore, je le crois, au dépôt de la guerre, furent considérées comme les meilleures cartes topographiques des Alpes maritimes que l'on eût encore faites.
Cela réussit quelquefois; mais il ne serait pas bon de s'y fier toujours. Toutefois, sous le gouvernement impérial, tout marchait si vite que l'on aurait pardonné plus facilement une erreur que la moindre hésitation; aussi racontait-on qu'un jour l'empereur, s'étant brusquement approché d'un colonel, lui dit: «Combien d'hommes dans votre régiment?—Douze cent vingt-cinq.—Combien à l'hôpital?—Treize cent dix.—C'est bon.» Le colonel avait répondu si rapidement que l'empereur avait à peine eu le temps de comparer ses réponses.
Les journées que nous passâmes à Nice se ressemblèrent beaucoup. J'allai voir la ville, qui me parut fort peu remarquable par ses édifices. Je la parcourus un jour avec M. de Clermont-Tonnerre; et il n'y a point d'exagération à dire que si, dans les jardins, l'odeur de la fleur d'oranger se fait toujours sentir, l'odeur du fromage nous poursuivit dans presque toutes les rues, mitigée seulement paf l'odeur de l'ail. Il y avait alors à Nice quelques Français exilés de Paris; j'y rencontrai M. Alexandre de la Tour-du-Pin, et M. de Clermont-Tonnerre y alla voir madame d'Escars et sa fille, mademoiselle de Nadaillac, qui avaient obtenu la permission de s'y fixer, après avoir été long-temps détenues à l'île Sainte-Marguerite. Il me donna sur la captivité de ces dames des détails qui me firent vraiment pitié, et dès le jour même je proposai au prince d'écrire à l'empereur en leur faveur. Je vis avec une vive satisfaction, par la manière dont ma proposition fut accueillie, que je n'éprouverais jamais de difficultés pour des demandes de cette nature. Madame d'Escars obtint quelque temps après l'autorisation de revenir dans l'intérieur de la France. Nous écrivîmes aussi à Fouché, qui était encore ministre de la police, pour l'engager à être favorable à la demande qui lui serait probablement renvoyée. J'avais vu ce personnage célèbre la veille de notre départ pour Paris, car j'avais oublié d'aller prendre des passe-ports pour notre voyage, et comme les bureaux étaient fermés le soir, Fouché seul pouvait me les faire expédier sur-le-champ, ce qu'il fit avec la meilleure grâce du monde. Pendant que l'on exécutait l'ordre qu'il avait donné pour nos passe-ports, je remarquai qu'il me regardait fort attentivement, après quoi il me donna, quoique sans me connaître, quelques instructions, me recommandant surtout de lui donner souvent des renseignemens sur l'état des prisonniers en Piémont; et, chose assez singulière, la même recommandation se trouvait au nombre des instructions particulières que l'empereur avait remises au prince. Je me rappelle que l'empereur y insistait principalement sur ce que chacun de nous parlât français, et évitât de se jamais servir de la langue italienne. Je fis à Nice une étude de ces instructions, et j'en eus tout le loisir, car nous n'avions encore à faire que des projets de gouvernement. Il était dit encore dans les instructions de l'empereur que le prince, à dater de son arrivée à Turin, lui écrirait tous les jours.
Le seize au matin, comme nous finissions de déjeuner, on vint dire au colonel Gruyer et à moi que la princesse nous demandait. Nous nous hâtâmes de nous rendre à ses ordres, et nous trouvâmes chez elle le prince et madame de Chambaudouin. La princesse me dit d'une manière fort affable: «Je vous ai entendu dire hier que vous n'aviez jamais été sur la mer; je veux voir si cela vous fera mal au cœur.» Je fus enchanté de cette proposition; car, à part son rang et même sa beauté, Pauline était en vérité une femme extrêmement aimable quand le vent de ses caprices était au beau. Nous descendîmes tous les cinq par le jardin, la princesse ayant pris mon bras, et nous trouvâmes sur le bord de la mer une élégante chaloupe garnie d'une seule voile, et dirigée par quatre rameurs. Nous mîmes une heure environ à gagner en ligne droite la pointe de Monaco, trajet d'une lieue et demie, et voilà, je l'avoue, la plus longue navigation qui puisse me donner des droits à être un jour ministre de la marine. Quant à l'essai que voulait faire la princesse, il me réussit au mieux, car je n'éprouvai pas le plus léger symptôme de ce qu'on appelle le mal de mer. Nous descendîmes à terre, et nous allâmes nous promener dans une magnifique campagne qui appartient aussi à M. Vinaille. Nous nous assîmes sur le gazon, où la princesse, qui avait fait apporter un livre, voulut que je fisse la lecture. À quatre heures, nous reprîmes la route de Nice par la même voie, ne me lassant point d'admirer le magnifique coup d'œil qu'offrent les côtes, vues à une certaine distance, et qui semblent se rapprocher sans que l'on sente le mouvement qui en rapproche, au contraire. Je sus dans cette promenade, vraiment délicieuse, que le jour de notre départ pour Turin était fixé au surlendemain, et que nous nous y rendrions par le col de Tende. Ainsi donc, adieu, Nice.
CHAPITRE III.
Voyage de Nice à Turin par le col de Tende.—Heureuse disposition des voyageurs.—Les arcs de triomphe et les malédictions.—L'hiver dans les montagnes.—La berline de la princesse et la chaise à porteur.—Caprices sur caprices.—Dispute de Pauline avec son mari sur la préséance.—M. de Clermont-Tonnerre et les oreillers de la princesse.—Le froid aux pieds et madame de Chambaudouin.—Mon premier voyage dans les montagnes.—Les Alpes maritimes.—Sospello et les billets de logement.—Mes deux bonnes religieuses.—Siete pur Francese!—Seconde journée.—Sites pittoresques et hardiesse des chemins.—Arrivée à Tende et appétit général.—Scène comique et inattendue.—Histoire d'une fraise de veau et souper retardé.—Causeries nocturnes avec M. de Clermont-Tonnerre.—Anecdotes piquantes.—Souvenirs d'une nuit.—Conversation remarquable de l'empereur avec M. de Clermont-Tonnerre.—Conseils de Napoléon.—Manière de faire un colonel.—La montagne de Tende.—Le porteur de la princesse, une bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.—Approches de notre gouvernement.—La princesse voulant répondre aux autorités.—Nouvelle dispute.—Observation faite à Pauline et influence du nom de l'empereur.—Arrivée à Coni—La ville illuminée.—Discours de l'évêque et réponse du prince.—Influence du clergé en Piémont.—Mot heureux de Voltaire sur les papes.—M. Arborio, préfet de Coni.—Promenade de Coni à Racconiggi.—Maison de plaisance des princes de Carignan.—Parc dessiné par Le Nôtre.—Le lit de Louis XV et l'écho factice.—Commencement de l'étiquette.—Le service d'honneur.—Mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy.—Notre entrée à Turin et le canon de la citadelle.
Il faudrait avoir la plume de Sterne pour raconter dignement toutes les bizarreries, tous les incidens comiques qui signalèrent notre voyage de Nice à Turin par le col de Tende. Nous étions tous jeunes, tous disposés à nous amuser, et pour chacun de nous l'avenir ne se présentait qu'en beau. Qui de nous, en effet, aurait pu supposer alors que cet empire, si grand, si fort, si puissant, ne tarderait pas à s'écrouler? En concevoir la possibilité eût été chose absurde. Cependant je ne tardai pas à m'apercevoir, comme j'aurai l'occasion de le faire remarquer plus tard, qu'il y avait plus d'apparence que de réalité dans l'attachement à la France des peuples annexés à l'empire. Quoi qu'il en soit, nous voilà sur la route du chef-lieu de notre gouvernement général, où nous attendent de brillantes réceptions, des arcs triomphaux, des fêtes à l'extérieur, et au dedans bon nombre de malédictions. Nous mîmes quatre grands jours pour parcourir un espace d'environ cinquante lieues, dont trente dans les montagnes: c'est dire assez que nous voyagions à petites journées, ainsi que l'exigeait la santé de la princesse. Elle me paraissait se bien porter alors; mais elle possédait au suprême degré l'art d'être malade à volonté. Il nous fallut en outre dire momentanément adieu au printemps anticipé dont nous avions joui si délicieusement. À peine, en effet, eûmes-nous fait quelques lieues en nous enfonçant dans les gorges des montagnes, que nous retrouvâmes l'hiver, et un hiver très-rigoureux.
Notre convoi se composait de sept ou huit voitures au moins, sans compter la chaise à porteur de la princesse, où elle montait chaque fois que la raideur des escarpemens nous obligeait à descendre de voiture. Elle était, le reste du temps, dans la berline que nous avions amenée de Paris, et que le sellier Braidy avait faite aussi douce que possible exprès pour ce voyage. Dans la même voiture se trouvait le prince, madame de Chambaudouin, et M. de Clermont-Tonnerre. Dieu sait ce qu'ils eurent à souffrir sur toute la route des caprices de la princesse, car le vent y était à la tempête. Il faut lui rendre cette justice: elle était comme un vrai démon; mais quel joli petit démon! À peine elle était dans sa voiture qu'elle voulait qu'on la portât, et quelques minutes après, il fallait remonter en voiture. L'ennui et l'impatience, à grande peine contenus, que l'on voyait sur la figure du prince, étaient à faire pitié; aussi, tant qu'il le put, fit-il la route à pied. Sa femme le tourmentait sur tous les points possibles: tantôt elle lui disait qu'elle voulait prendre le pas sur lui, arguant du fameux sénatus-consulte que j'ai rapporté précédemment; elle y avait vu que le prince avait le pas immédiatement après les princes français, d'où elle concluait que les princesses françaises se trouvaient dans le même cas, et que, par conséquent, ce serait à elle à répondre aux harangues des autorités. Vainement le prince objectait que c'était lui qui était le gouverneur-général, et qu'elle n'était point, elle, gouvernante générale; elle n'en voulait point démordre, et lui disait alors d'une façon peu aimable qu'il n'était gouverneur-général que parce qu'il était son mari, et qu'il ne serait rien s'il n'eût pas épousé la sœur de l'empereur, ce qui, au fond, ne manquait pas de quelque vérité. Alors le prince l'appelait Paulette, Paulette!... du ton le plus doux possible; mais je t'en souhaite! Paulette avait de la tête, et son état capricieux demeurait en permanence. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, lui, il était simplement victime du jeu des oreillers. Or, voici ce que c'était: de bon compte fait, il y avait bien au moins quatre ou cinq oreillers dans la voiture de la princesse. Par momens, ce nombre était à peine suffisant pour envelopper Pauline d'un rempart de plumes; mais parfois aussi la princesse s'en trouvait trop échauffée; alors on les entassait sur les genoux de monsieur le chambellan de service, qui, n'étant pas très-grand, était obligé de se tenir extrêmement droit pour pouvoir respirer au dessus de cette masse de plume. Pour madame de Chambaudouin, c'était autre chose: quand la princesse avait trop grand froid aux pieds, il fallait qu'elle eût de temps à autres des complaisances peu décentes, pour que Pauline trouvât à mettre ses pieds dans un endroit assez chaud.
À cette époque, je n'avais point encore voyagé dans les montagnes; depuis, j'ai parcouru les Alpes proprement dites et les Apennins; mais je puis assurer que, dans aucune des chaînes qui séparent l'Italie du reste de l'Europe ou la dominent dans sa longueur, je n'ai trouvé une nature aussi bizarrement saccadée que dans les Alpes maritimes, depuis Nice jusqu'à Coni. Là j'ai pu admirer ce que peuvent le temps et la main des hommes pour forcer des montagnes ardues à livrer un passage aux voyageurs. J'avais peine à concevoir comment les princes de la maison de Savoie avaient pu parvenir à exécuter des travaux qui sont réellement prodigieux.
Notre itinéraire était tracé d'avance, et nous devions coucher le premier soir à Sospello, bourg enclavé dans une profonde vallée que de hautes montagnes dominent de tous côtés. Quelle que soit mon horreur pour le genre descriptif, je ne puis me dispenser de dire quelques mots de la disposition vraiment unique de ce point des Alpes maritimes. Vers deux heures de l'après-midi, nous nous trouvâmes en vue de Sospello, et nous avions encore près de quatre heures de marche pour y arriver. Figurez-vous un immense cône renversé, ou, si vous aimez mieux un terme plus simple, un vaste entonnoir; supposez un bourg bâti dans sa partie la plus profonde, et vous aurez une idée de Sospello. Arrivés sur un des points dominans du cercle de l'entonnoir, nous en découvrions très-facilement la profondeur; il semblait qu'avec la main on aurait lancé une pierre sur le clocher de l'église; eh bien! c'est de ce point que nous avions encore quatre heures de marche, en suivant les sinuosités des voies pratiquées le long des flancs intérieurs de la montagne; il fallait aller, revenir, aller de nouveau, revenir encore, et quand nous avions fait une lieue de chemin, à peine nous étions-nous approchés de deux cents toises de notre but. Nous y parvînmes enfin un peu avant la chute du jour, et la princesse s'étant enfermée avec ses femmes, nous n'en entendîmes plus parler de la soirée. Nous eûmes seulement à essuyer la visite de toutes les petites autorités du lieu, sans en excepter le séminaire. Rien n'est plus pittoresque que Sospello; le bas-fond sur lequel ce bourg est construit a plus d'étendue que nous n'aurions pu le supposer en le voyant d'en haut. Le torrent qui le traverse n'était à cette époque qu'une jolie petite rivière encaissée par des quais. Sospello était autrefois le quartier-général des Barbets, auxquels il avait fallu faire une guerre d'extermination, et véritablement on dirait que la providence, qui pense à tout, a pensé, en taillant ces montagnes sur un patron si bizarre, à doter les brigands d'une retraite inexpugnable.
Le prince et la princesse furent logés dans la maison du maire, et nous distribués dans le bourg par billets de logement. M. de Montbreton, à sa qualité d'écuyer commandant le voyage, joignait les fonctions de maréchal-des-logis. Pour s'assurer du profond respect que m'inspirerait, l'hospitalité, il m'avait fait la plaisanterie de me colloquer chez deux bonnes vieilles religieuses, ce qui, le lendemain, divertit beaucoup le prince et la princesse. Les bonnes et excellentes femmes! Elles avaient mis tout sens dessus dessous pour m'arranger, dans le modeste asile qu'elles habitaient en commun, une chambre aussi confortable que possible; elles avaient enfin réuni les matelas de leurs lits pour que je fusse mieux couché. M'en étant aperçu, je leur déclarai positivement que je m'en irais à l'instant de chez elles si elles me laissaient plus qu'un matelas, et ne refaisaient pas leurs lits, les assurant que pour tout au monde je ne voudrais pas les incommoder un seul instant. Non, je n'oublierai de ma vie l'expression de surprise qui se manifestait sur leurs figures vénérables pendant que je parlais de la sorte. Quand j'eus fini, la plus jeune des deux, qui avait au moins cinquante ans, me dit en croisant ses deux mains et avec un accent impossible à rendre: Ma, Signor, siete pur Francese!... «Comment, Monsieur, mais vous êtes pourtant un Français!...» Quelle avait donc été la conduite d'indignes Français dans la profondeur de ces montagnes, pour que deux pauvres religieuses fussent si surprises de voir un Français faire ce que tout homme bien élevé ferait à l'égard de toutes les femmes! Elles reprirent leur chambre, m'arrangèrent un lit de sangle dans une autre petite pièce, et le lendemain matin elles épiaient mon réveil pour m'offrir une tasse de café, di café nero, comme disent les Italiens. Au surplus j'avais reçu là une excellente leçon qui me dédommagea par avance des plaisanteries du lendemain.
Le cortége se remit en route d'assez bonne heure sans que la princesse eût pensé à en contrarier le départ par une fantaisie instantanée, et nous nous dirigeâmes vers Tende, où nous devions coucher. Lorsque nous eûmes gravi le versant opposé à celui que nous avions descendu la veille, et redescendu une autre montagne, l'aspect et la nature des lieux changèrent tout-à-fait; nous n'eûmes plus à monter ni à descendre; nous suivîmes une route unie, mais extrêmement sinueuse, frayée sur les bords d'un torrent. Rien de plus pittoresque que cette partie des Alpes maritimes dans lesquelles nous nous trouvions pour ainsi dire encaissés; je me rappelle surtout deux lieues que nous fîmes sur une route taillée dans le roc un peu au dessus du torrent, dont les eaux grondaient au milieu des roches détachées. Les deux côtés de la montagne, extrêmement rapprochés, se resserraient encore à leur ouverture, c'est-à-dire à quatre cents pieds au dessus de nos têtes, de telle sorte que ces immenses murailles naturelles s'avançaient sur la route, à peu près comme la tour penchée de Pise du côté où elle est saillante. Ce chemin avait été creusé sous le duc de Savoie Victor-Amédée.
Enfin nous arrivâmes à Tende, village affreux, composé moins de maisons que de tannières, qui s'élèvent en amphithéâtre sur le plan incliné de la montagne qui fait face à la route. Ces maisons sont tellement les unes au dessus des autres, que pour se faire une idée exacte de Tende, il suffit de regarder une de ces vieilles gravures sur bois où il y a absence totale de perspective, celle, par exemple, où le fameux cheval de Troie se trouve perché sur un fort joli échantillon de rempart; on la trouve, je crois, dans le Virgile in-folio ex codice vaticano.
Quiconque a éprouvé l'influence de l'air des montagnes sur l'estomac humain, concevra quel devait être notre appétit à cinq heures du soir, n'ayant pris de tout le jour qu'un très-léger déjeuner à huit heures du matin; aussi n'y avait-il qu'un cri après le repas tant souhaité. Les ordres étaient donnés, le couvert mis, et déjà nous croyions le moment venu de nous mettre à table, quand un événement imprévu vint répandre parmi nous la consternation. Un mouvement extraordinaire venait de se manifester dans l'espèce d'hôtellerie où était descendue la princesse; on allait, on venait, on se heurtait dans les escaliers; la grosse femme de chambre Émilie courait comme un page; tous les valets étaient sur pieds, les courriers prêts à monter à cheval, la dame d'honneur tout en émoi; les lectrices ne savaient où donner de la tête, enfin les apprêts du souper étaient généralement suspendus. Que se passait-il donc? Nous ne le sûmes pas d'abord, mais enfin nous fûmes officiellement informés que la princesse avait la colique, et son altesse venait de signifier qu'il lui fallait absolument un lavement à la fraise de veau. C'était admirable dans un pays où il n'y a pas de veau! mais les entrailles de la princesse n'admirent aucune espèce de conciliation; la farine de graine de lin fut rejetée avec horreur, et l'huile d'amande douce elle-même ne put obtenir la moindre faveur; c'était une fraise de veau qu'il fallait. Tous les valets se mirent donc en campagne avec des guides du pays; enfin, par une espèce de miracle, au bout de deux heures, un des courriers revint triomphant, portant en selle un jeune veau qui fut immédiatement immolé. La fraise en fut extraite, lavée, bouillie; nous eûmes à notre souper la seule fraise de veau qui probablement ait paru sur une table de Tende depuis la création, et les entrailles de la princesse se trouvèrent émolliées à la satisfaction générale.
Cet incident, comme on peut le croire, jeta beaucoup de gaieté sur notre souper, bien qu'il en ait été retardé jusqu'à huit heures, et je me rappelle que M. de Clermont-Tonnerre et moi ayant été désignés pour occuper la même chambre, nous nous en donnâmes au cœur-joie fort avant dans la nuit. Il était impossible d'être plus aimable que mon camarade de chambre; il savait surtout raconter avec une grâce infinie une foule d'anecdotes dont sa mémoire était remplie. Je pense qu'il n'y aura pas d'indiscrétion à en rapporter ici une qui me vient en souvenance: elle est d'ailleurs caractéristique, et montre parfaitement quelles furent les dispositions de l'empereur en faveur de l'ancienne noblesse.
Il y avait peu de temps que M. de Clermont-Tonnerre avait accepté les fonctions de chambellan de la princesse Borghèse, fonctions qui donnaient le droit d'assister au lever de l'empereur, lorsqu'un jour, après le lever, Napoléon lui adressa la parole, et poursuivit même assez loin la conversation. «Vous avez bien fait, lui dit l'empereur, de vous rattacher à moi. Je vous en sais gré, et j'aurai soin de vous. Mais, voyez-vous, M. de Clermont-Tonnerre, être chambellan de ma sœur, cela ne vous suffit pas; il faut servir... Dam!... Écoutez... je ne puis pas vous rendre les priviléges que vous aviez autrefois... Non, cela ne se peut pas... Mais, enfin, allez voir Clarke, il est ministre de la guerre... Demandez-lui de vous faire capitaine et de vous prendre pour aide-de-camp... Vous lui direz que c'est moi qui vous l'ai conseillé.» Certes, M. de Clermont-Tonnerre n'eut garde de manquer à suivre un aussi bon conseil, et Clarke, comme on peut le croire, s'empressa fort d'y faire droit, d'où il advint que M. Clermont-Tonnerre fit la campagne d'Iéna en qualité de capitaine aide-de-camp du ministre de la guerre. Mais il advint, ma foi, bien autre chose! Après le retour de Tilsitt, l'empereur ayant encore remarqué M. de Clermont-Tonnerre à son lever, l'interpella de la sorte: «Pourquoi n'êtes-vous pas colonel?... Vous avez tort...—Sire.—Oui, je sais bien, les difficultés... C'est difficile, en effet. Pourtant... faites ce que je vais vous dire: On organise dans ce moment-ci des régimens de gardes-côtes. Votre belle-mère a des propriétés en Normandie; allez-y. Montrez du zèle, de l'activité; mettez-vous à la tête d'un de ces régimens; prenez des épaulettes de colonel; à votre retour, vous viendrez me voir avec; je ne dirai rien, et vous verrez que personne n'osera rien dire. Cela passera comme ça, et je suis sûr que Clarke sera très-flatté d'avoir un aide-de-camp colonel[85].» Il serait superflu d'ajouter que ce nouveau conseil donné par l'empereur ne fut pas moins ponctuellement suivi que le premier; l'issue, d'ailleurs, n'en fut pas moins heureuse.
Cependant il ne faut pas que je m'arrête trop long-temps à nos causeries nocturnes, car ce serait à n'en pas finir. Il vaut mieux nous replacer au point où nous en étions, M. de Clermont-Tonnerre et moi, quand nous nous imposâmes un mutuel silence pour profiter du peu d'heures qui nous restaient à dormir. En effet, il fallait être sur pied le lendemain à six heures du matin, notre troisième journée étant de douze heures de marche, dont sept pour monter seulement les soixante-douze grandes marches, liées par des tournans, qui conduisent au sommet de l'immense escalier que présente la montagne de Tende. Jusque là nous n'avions vu de neige que sur quelques roches culminantes; mais, à demi-montée, nous en trouvâmes beaucoup même sur la route, et il faisait un froid des plus rigoureux. La plupart des hommes étaient à pied, et, pour ma part, je ne montai en voiture que quand nous fûmes parvenus sur le plateau qui s'étend au sommet de la montagne de Tende, mais qui a cependant beaucoup moins d'étendue que la plaine élevée du Mont-Cénis. Là, je me le rappelle, le froid et la marche nous donnaient une soif excessive, et nous n'avions aucun moyen de l'étancher, quand j'aperçus un des porteurs de la princesse qui buvait à même une bouteille de vin de Bordeaux. Le gaillard avait été de précaution, et je l'en félicitai en enviant son sort. Il m'assura que s'il n'avait pas bu à même, il m'en offrirait volontiers; à quoi je lui répondis qu'il ne m'inspirait aucun dégoût, et la bouteille passa de ses mains dans les miennes. À peine eus-je humé quelques gorgées, que le prince m'apercevant: «Ne buvez pas tout,» me cria-t-il. Moi, alors, lui rendant le scrupule que m'avait témoigné le porteur de la princesse: «Monseigneur, lui dis-je, si je n'avais pas bu à même, je...—Ah! bah! donnez, donnez donc! je meurs de soif. «Quand le prince eut bu, la bouteille me revint, et je la rendis à son premier propriétaire, fort satisfait de ne pas la revoir tout-à-fait vide.
Quand nous commençâmes à dévaler du côté du Piémont, il fit un temps épouvantable; une espèce de tourmente venait de s'élever: le vent et la neige, qui tombait à flocons serrés, nous coupaient la figure; et les roues de nos voitures s'enfonçaient dans de profondes ornières de neige; enfin nous arrivâmes au premier village de notre gouvernement, où la princesse commença à réaliser ses menaces en voulant répondre au maire du lieu, tandis que le prince lui répondait de son côté; d'où il résulta que le maire n'eut réellement, pour réponse aux magnifiques complimens qu'il avait débités, qu'une dispute de préséance entre le mari et la femme. Je ris de ceci, aujourd'hui que je ris de tout: mais je n'en riais point alors; j'étais au contraire profondément affligé de l'espèce de déconsidération que de pareilles discussions pouvaient faire retomber sur le prince, et je me permis, quand nous arrivâmes à Coni, tout aussitôt que nous fûmes descendus de voiture, de m'approcher de la princesse et de lui en faire respectueusement l'observation, ajoutant que si l'empereur en était informé, Sa Majesté serait fort mécontente. C'était le grand moyen, car le nom de l'empereur seul y pouvait quelque chose; encore ce moyen n'était-il pas toujours efficace. Il réussit pourtant cette fois, et il fut arrêté que ce serait le prince qui répondrait au discours de félicitations que devait prononcer l'évêque de Coni au nom de toutes les autorités du département de la Stura.
Cependant nous étions tous descendus à la préfecture, après avoir traversé une partie de la ville de Coni, toute resplendissante d'illuminations. La princesse passa avec ses femmes dans l'appartement qui lui était destiné. Je me rendis dans la chambre du prince, où nous prîmes préalablement connaissance du discours de l'évêque. Il nous parut fort convenable, et nous arrangeâmes en toute hâte une réponse dans laquelle le prince se félicitait d'entendre la voix d'un vénérable ecclésiastique lui donner la première assurance du dévouement des Piémontais à l'empereur; qu'un pareil choix le flattait personnellement, puisqu'il devait toute son illustration à sa parenté avec un des princes de l'église. Ce rapprochement fit un bon effet dans un pays où l'influence du clergé était très-grande, et où un grand nombre de personnes étaient adonnées à la dévotion. En somme, sous l'Empire même, la partie la plus délicate dans l'action du gouvernement, était celle où elle se trouvait en contact avec le clergé, surtout dans les départemens au delà des Alpes; d'ailleurs, c'est un principe généralement reconnu, que les politesses, même exagérées, n'ont jamais d'inconvéniens, et ne compromettent jamais quand elles s'adressent aux femmes et aux évêques. Voltaire, dont les plaisanteries sont quelquefois si pleines de raison, a touché du doigt la chose quand il a dit, en parlant des papes, qu'il fallait continuer à leur baiser les pieds, mais leur lier les mains. Si j'étais roi, je ne donnerais pas d'autres instructions à mon ambassadeur à Rome; mais voilà sur ce point assez de bavardage.
La préfecture de Coni, depuis que nous y étions descendus en si grand nombre, présentait un état de désordre qui ressemblait presque à de l'anarchie. On ne savait auquel entendre, soit pour le service des tables, soit pour les logemens. Nous fûmes encore presque tous disséminés dans la ville, et j'échus en partage à un bon Piémontais, dont j'ai oublié le nom, mais dont la maison était plus noire et plus enfumée qu'une vieille prison. Au surplus, je ne vins me coucher que fort tard, étant resté plusieurs heures avec le préfet, pour m'informer de l'état et des besoins de son département. C'était un fort brave homme, menant bien sa barque sans bruit, et comptant peu de réfractaires parmi les conscrits de son département, ce qui était un des points essentiels il se nommait M. Arborio. Il mourut malheureusement quelques mois après, et ce fut une perte réelle pour son département qu'il menait aussi doucement que les ordres d'en haut pouvaient le permettre.
Le lendemain, conformément à notre itinéraire, nous n'avions que douze lieues à faire, et ce fut plutôt une promenade qu'une fraction de voyage. En peu d'heures, nous eûmes franchi la distance de Coni à Racconiggi, où nous devions passer la journée, afin d'y concerter notre entrée solennelle qui devait avoir lieu à Turin le lendemain. Les routes étaient magnifiques, comme elles le sont toutes en Piémont, où elles ressemblent réellement à des allées de jardin; aussi ne sont-elles point larges comme nos routes délabrées de l'intérieur de la France, dont on devrait vendre la moitié pour faire réparer l'autre. Les campagnes que nous traversâmes étaient riches de culture et de végétation, et je remarquai, dès lors, le système d'irrigation que j'ai tant admiré depuis, et qui répandait dans toutes les terres la vie et la fécondité.
Racconiggi, palais de campagne des princes de Carignan, est une des belles habitations de prince qui existent. Le Nôtre en a dessiné le parc réservé, qui n'a pas moins de deux cents arpens d'étendue. La végétation y est admirable, les eaux superbes et convenablement éloignées du palais. Les bâtimens sont vastes et parfaitement en harmonie avec les jardins. Là, se trouvait, dans une chambre, le lit qui avait servi au mariage de Louis XV; dans une autre, l'architecte avait ménagé un écho factice que nos lectrices, ou demoiselles d'annonce, firent bavarder à qui mieux mieux. Les autorités de Turin accoururent présenter leurs hommages au prince et à la princesse. Les officiers de leurs maisons, les dames piémontaises de la princesse s'y rendirent également: mais ce serait trop nous hâter que de faire, dès à présent, connaissance avec tout ce monde-là. Ce fut à Racconiggi que la sainte étiquette réclama pour la première fois ses droits imprescriptibles, et le service d'honneur, dont je n'avais pas l'honneur de faire partie, fut seul admis à la table du prince et de la princesse, où il y eut grand gala; et comme ma table n'était point encore officiellement organisée, je dînai avec deux jeunes personnes dont l'une était fort jolie, et l'autre fort agréable, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'ai déjà parlé, mais que je ne commençai réellement à connaître que ce jour-là. J'aimais mieux ce petit comité, qui n'était pas sans charmes, mais qui aurait pu aussi ne pas être sans inconvénient. Enfin, tout se passa pour le mieux; et le lendemain, vingt-deux d'avril, jour de ma naissance, ce qui est pour moi une circonstance assez singulière, nous fîmes, en grande pompe, notre entrée à Turin, escortés par une garde d'honneur, et salués par le bruit du canon de la citadelle.
CHAPITRE IV.
Conseil bon à suivre.—Les faiseurs de plans.—Souvenir du ministère des relations extérieures.—Simplicité d'organisation.—Le colonel Clément, M. d'Auzer, M. Dauchy et le général Porson.—Les deux secrétaires.—M. Charles de La Ville et sa famille.—Les chefs d'état-major de Rapp et de Davoust.—Difficultés de notre position.—Circulaire aux préfets dans l'intérêt des administrés.—Le baron Giulio.—Lutte engagée et allégations de droits.—Correspondance singulière.—Le préfet sur les grands chemins.—Décision indispensable.—Conciliation amiable.—Visite au général Menou.—Horreur du général pour payer ses créanciers.—Le danseur de soixante-dix ans.—Madame de Menou victime de l'expédition d'Égypte.—Seule distraction de madame de Menou.—Le général Menou et le tyran domestique.—Le théâtre Carignan et la troupe de mademoiselle Raucourt.—Ma première soirée au spectacle et mœurs nouvelles.—Incertitudes à l'occasion d'une clef.—M. et madame d'Angennes.—Les théâtres éclairés.—La cour décente et mot du prince Borghèse.—Mon lit et le frère assassiné par son frère.—Promenades avec M. de Clermont-Tonnerre.—La consola et les ex-voto.—Rencontres d'anciennes connaissances.—M. de Salmatoris et M. de Seyssel.—Bon usage piémontais.—Le comte Peiretti et M. de Luzerne.—Le théâtre de l'Opéra orgueil des habitans de Turin.—M. Négro, maire de Turin.—Grand bal donné par la ville au prince et à la princesse.—Bonne idée et heureux effet d'un petit moyen.—Fête magnifique, et Pauline la reine du bal.—Honneurs rendus au fauteuil de l'empereur.—Conseil suivi par Pauline, et enthousiasme à propos d'une Montferrine.
Quand on arrive dans un pays où l'on aura à exercer une part quelconque d'autorité dans le gouvernement ou dans l'administration, la première chose à faire est de chercher parmi les habitans un homme intègre, sans fonctions, sans ambition et appartenant à la classe aisée. Quand vous l'avez un peu tâté, donnez-lui votre confiance; mais, sur toutes choses, ne la donnez qu'à lui: ne l'éparpillez pas sur ces innombrables donneurs d'avis, sur ces faiseurs de projets, qui se jettent à votre tête. À peine étions-nous à Turin, que les plans nous pleuvaient de tout côté, comme des projectiles sur une citadelle assiégée. Si l'on en avait cru la plupart de ces messieurs, l'administration du gouvernement des départemens au delà des Alpes, aurait ressemblé à un ministère de Paris, ayant ses divisions, ses bureaux, ses chefs, ses sous-chefs et son armée d'employés. J'avais remarqué, dans ma première jeunesse, que le personnel du ministère des relations extérieures, qui n'était pas autrement mal régi par M. de Talleyrand, se bornait à quarante-cinq employés, y compris le ministre et ses secrétaires. Je jugeai, d'après cela, que notre machine gubernative serait d'autant meilleure qu'elle serait plus simple; par cette raison toute naturelle, que, moins il y a de roues à une voiture, et plus elle roule facilement. Dès lors, point de divisions, point de bureaux. Les affaires de la maison du prince, ou, si l'on veut ennoblir les choses, l'administration de notre liste civile, ressortissait d'un intendant général, le colonel Clément; M. d'Auzers, ancien chevalier de Malte et émigré, était intendant général de la police; le général Porson, chef d'état major du prince; et le conseiller d'état Dauchy, intendant général des finances. Ces messieurs, comme on dit vulgairement, étaient chargés du gros de la besogne, de la partie matérielle qui se rattachait à leurs attributions respectives. Quant aux matières plus délicates, elles furent réservées, soit pour le secrétaire des commandements, soit pour le cabinet particulier. Mais les attributions de ces deux secrétariats ne furent point tellement définies, que les deux titulaires n'aient souvent confondu leurs fonctions; ce qui était sans inconvénient, car ils ne tardèrent pas à se lier de la plus étroite intimité. Charles de La Ville, secrétaire des commandemens, était un homme excellent, plein d'esprit et de connaissances variées. Il était Piémontais, mais n'avait rien de cette sournoiserie que l'on peut reprocher à un certain nombre de ses compatriotes. Son père, ancien préfet de Turin, s'était dès l'origine prononcé en faveur de la cause française, pour la réunion du Piémont à la France; aussi avait-il été nommé sénateur et chambellan de Madame Mère. Le seul reproche que peut-être on aurait pu adresser au comte de La Ville aurait été la trop longue prolongation d'habitudes qui devraient être plus spécialement l'apanage de la jeunesse. Il avait deux autres fils, César et Alexandre, alors colonels tous les deux dans l'armée française, dont l'un fut chef d'état-major de Rapp à Dantzig, et l'autre chef d'état-major de Davoust à Hambourg. C'est dire assez que c'étaient des officiers distingués. Au surplus, les trois frères de La Ville étaient presque Français; ils l'étaient du moins par leur éducation, ayant été tous les trois élevés au collége de Sorrèze.
On a pu voir facilement, par ce qui précède, comment se trouva organisé le gouvernement général des départemens au delà des Alpes. Mais qu'est-ce qu'un gouvernement dont le chef n'a point de places à donner? Le prince se trouvait soumis par le fait à l'action de chacun des ministres dans la sphère de leurs attributions. Quand le ministre de l'intérieur, par exemple, avait obtenu de l'empereur la nomination de tel ou tel préfet, de tel ou tel sous-préfet; si, nous qui étions sur les lieux, nous le jugions, soit incapable, soit digne d'avancement, il fallait que le prince s'adressât au ministre de l'intérieur, et si celui-ci ne faisait pas droit aux observations du prince, que devenait la considération dont devait être entourée la personne du prince gouverneur-général, qui ne pouvait pas, d'ailleurs, descendre jusqu'à invoquer l'influence souvent toute-puissante des bureaux? À la vérité, il partait chaque jour du cabinet du prince une lettre à l'empereur; mais ce n'était pas avec un homme comme Napoléon que l'on eût été bien venu de faire servir cette note quotidienne à des intérêts privés, qui cependant n'en étaient pas moins sacrés. Toutefois, nous eûmes quelquefois recours à ce moyen, et presque toujours avec succès; ce qui tenait peut-être à ce que nous n'en usions qu'avec réserve, et avec une parfaite connaissance de cause.
Dès les premiers temps de notre arrivée, nous pensâmes que, dans l'intérêt des services publics, il fallait tâcher de donner une direction commune à l'action des préfets et à la nôtre; nous envoyâmes à cet effet une circulaire aux préfets des neuf départemens dont se composait le gouvernement. Nous les engagions à nous communiquer l'objet de leur correspondance, pour que, la nôtre coïncidant avec la leur, les affaires pussent obtenir une décision plus prompte. Certes, une pareille invitation était bien évidemment dans l'intérêt général: aussi fut-elle comprise de la sorte par huit de nos neuf préfets, qui s'empressèrent de l'accueillir et nous en adressèrent même des remerciemens. Quant au neuvième, le baron Giulio, préfet de Verceil, il prit la chose tout de travers. C'était un ancien médecin, patriote plus que chaud dans les troubles du Piémont, bon administrateur, mais jaloux de toute autorité qui portait ombrage à la sienne. Il ne vit, lui, dans notre invitation qu'un besoin indiscret de nous immiscer dans les affaires de sa préfecture, que sais-je? un simple acte de curiosité. Il voulut donc se renfermer dans son droit, et l'alla puiser dans ce même sénatus-consulte en vertu duquel Pauline voulait avoir le pas sur son mari. Il faut dire, d'abord, que la circulaire contre laquelle il se gendarmait avait été écrite, par ordre du prince, mais non signée par lui. Ce fut donc au signataire de la lettre que le baron Giulio répondit qu'après avoir bien examiné le sénatus-consulte en question, il n'y voyait aucune disposition qui le contraignît à communiquer sa correspondance au prince gouverneur-général; que, par conséquent, il croyait devoir s'abstenir de le faire, jusqu'à ce qu'il eût consulté le ministre de l'intérieur. Le cas était délicat parce que, au fait, le préfet avait rigoureusement raison. Comment faire pour ne froisser aucun droit et pourtant ne pas céder? Nous fûmes servis au mieux par la découverte que nous fîmes, dans les instructions particulières de l'empereur au prince, d'un article ainsi conçu: «Le prince gouverneur-général a le droit, quand il le jugera convenable, de mander à son lever les chefs d'administration de son gouvernement.» Nous voilà donc sauvés. Le préfet, en réponse à sa lettre en reçut une conçue à peu près en ces termes:
«Monsieur le préfet, j'ai reçu avec surprise la lettre que vous avez jugé à propos de répondre à celle que je vous ai adressée par ordre du prince gouverneur-général. Cependant vous êtes dans votre droit. Non, Son Altesse impériale n'a pas le droit d'exiger la communication de votre correspondance avec les ministres; aussi n'exigeait-elle pas; elle vous engageait seulement à la lui communiquer dans l'intérêt de vos administrés. Vous ne l'avez pas voulu; chacun se trouve donc, par votre faute, replacé dans son droit. Aux termes de tel article des instructions de l'empereur, Son Altesse impériale a le droit de vous mander à son lever quand elle le jugera convenable, et elle en use. J'ai donc l'honneur de vous faire savoir, Monsieur le préfet, que le prince juge convenable de vous mander à son lever tous les matins jusqu'à nouvel ordre. Le chef-lieu de votre préfecture n'est qu'à quinze lieues de Turin, ainsi, en partant à cinq heures du matin, vous pourrez arriver ici de manière à vous trouver au lever de Son Altesse impériale, qui a lieu à dix heures précises.»
Qui fut penaud, au reçu de cette lettre? Ce fut notre récalcitrant préfet. Dès le lendemain, le voilà sur la route avant le jour, et à neuf heures et demie il était auprès du signataire de la lettre, se récriant, comme on peut le croire, sur un ordre qui lui faisait passer la moitié de son temps sur les chemins. «Les appointemens de ma préfecture, disait-il, n'y suffiront pas pendant deux mois.» À cela on lui répondait: «Que pouvons-nous y faire? vous arguez d'un droit, nous arguons d'un autre droit. C'est votre faute.—Ma faute! ma faute! Cela ne peut-il pas s'arranger? Parbleu, je ne demande pas mieux que de vous communiquer mes correspondances.—Nous ne demandons pas autre chose, et, s'il faut vous l'avouer, notre surprise a été grande de voir un administrateur aussi éclairé que vous l'êtes ne pas comprendre tout de suite que nous n'avons agi comme nous l'avons fait que pour le plus grand bien de votre département. Nous pourrons, par ce moyen, appuyer les justes réclamations que vous aurez à faire dans l'intérêt de vos administrés.»
M. Giulio se rendit tout d'abord à ces raisons; puis il ajouta avec un peu de frayeur: «Mais, dites-moi, monsieur, le prince est peut-être furieux contre moi; je crains qu'il ne me fasse des reproches.—Le prince!... Il ne sait pas un mot de tout ceci, et il est inutile qu'il en sache rien. Croyez-vous que nous aurions été si légèrement vous nuire dans son esprit? Non, monsieur; nous étions trop sûr de la manière dont finirait ce léger malentendu tout aussitôt que nous aurions eu la moindre explication avec vous. Voyez le prince, si vous voulez; il vous recevra bien, comme il reçoit tous les fidèles et dévoués serviteurs de l'empereur.» Alors qui fut content? ce fut le préfet.
Mais voilà assez long-temps que je tiens le lecteur enfermé dans le cabinet de Turin; il est, je pense, à propos d'en sortir. La ville, d'ailleurs, est fort agréable à voir, et nous pouvons faire des rencontres qui ne le seront pas moins. Cependant je crois que la convenance exige que nous commencions par faire une visite au général Menou, puisque nous sommes venus le supplanter dans son gouvernement, en réduisant ses fonctions à celles de commandant de la vingt-septième division militaire. Le général Menou était, comme l'on dit, un vrai panier-percé, mais en même temps un homme parfaitement aimable. Plus l'empereur lui donnait d'argent, plus il faisait de dettes, et jamais homme n'a poussé plus loin l'horreur de payer ses créanciers.
C'était pour lui une espèce de religion à laquelle il était bien plus dévot qu'il ne l'avait été à la religion catholique et même au culte de Mahomet. Comme j'avais connu à Paris beaucoup de personnes de sa connaissance, je me trouvai tout d'abord en point de contact avec lui. C'était un vrai philosophe, se moquant des grandeurs, des dignités, des rangs, et sachant parfaitement jouir des avantages réels qui y étaient attachés. Il était fort gros, d'une taille médiocre, mais d'une force prodigieuse; car, étant alors âgé de soixante-dix ans, il ne quittait guère la place dans les bals du prince qui avaient lieu tous les lundis. On sait qu'il avait épousé une Égyptienne; d'abord il l'avait tenue long-temps presque renfermée, ou, si elle sortait, ce n'était que la tête couverte d'un voile épais qui ne permettait pas de distinguer ses traits. La pauvre femme! c'est bien elle sans doute qui a été la plus malheureuse victime de notre expédition d'Égypte, car le général Menou était un des premiers entre ces maris qui dépensent au dehors toute leur amabilité, et rapportent chez eux, à cet égard, une économie qui ressemble beaucoup à de l'avarice. Cependant depuis notre arrivée, madame de Menou avait un peu de liberté, et celle de se découvrir la figure n'était pas la plus agréable pour les autres, car elle était d'une extrême laideur; mais, en vérité, elle était si malheureuse qu'elle faisait pitié, et chaque fois que nous lui faisions une visite, nous pouvions regarder cela comme une bonne action. Elle n'avait reçu aucune espèce d'instruction, ne savait ni lire, ni écrire, ni travailler à aucun ouvrage de femme; long-temps sa seule distraction fut de jouer sur un piano, l'air: Ah! vous dirai-je maman, le seul qu'elle eût pu parvenir à apprendre. De notre temps, elle allait au spectacle, et je puis citer, comme étant de la plus scrupuleuse vérité, un fait qui donnera idée des douceurs de son ménage. Un jour, j'allai la voir dans sa loge, au théâtre Carignan, où les comédiens français, sous la direction de mademoiselle Raucourt, donnaient une représentation du Tyran domestique. Madame de Menou, dans je ne sais plus quelle situation de la pièce, se met à fondre en larmes; je lui demande avec empressement ce quelle a. «Monsieur, me répondit-elle, c'est comme le général, quand il est de bonne humeur.» Quand il est de bonne humeur!... Jugez, si vous connaissez l'œuvre de M. Alexandre Duval, de ce que cela devait être quand le général était de mauvaise humeur. Madame de Menou ne devait, au reste, le plus de liberté dont elle jouissait, qu'à l'ntervention du prince; mais elle ne paraissait jamais chez le général quand il donnait des fêtes et de grands dînés.
Puisque j'ai cité le théâtre Carignan, je veux parler du singulier usage dont je fus frappé le jour où j'y allai pour la première fois. Ce fut, je crois, le lendemain de notre arrivée. J'arrive à la porte du théâtre, et je demande un billet de première. On me prend vingt sous, et l'on me met en place dans la main, une espèce de contremarque. Un individu qui se trouvait là soulève un rideau de vieille tapisserie, et me voilà dans une salle de médiocre grandeur, éclairée seulement par deux lumignons placés de l'un et de l'autre côté de l'avant-scène. Je ressors bien vite pour expliquer au bureau que je veux un billet de premières loges, et non un billet de parterre, me faisant comprendre d'autant plus difficilement que je n'entendais encore rien au baragouin piémontais. Cependant, moyennant une nouvelle rétribution d'une pièce piémontaise, de trois livres douze sous, on me donne une clef. J'avoue qu'à la vue de cette clef je crus m'être mal expliqué, trouvant cependant que c'était un peu cher pour la jouissance momentanée du lieu que je la supposais destinée à ouvrir. Mon embarras était extrême quand quelqu'un m'indiqua l'escalier par lequel je devais monter. Je monte; point d'ouvreuses, et par conséquent nouvel embarras. À force d'aller et de venir dans les corridors obscurs, je vis arriver un monsieur et une dame, auxquels je demandai, en ma qualité d'étranger, la permission de leur expliquer l'objet de ma perplexité. C'était précisément le marquis et la marquise d'Angennes, fort aimables tous les deux, et que je revis beaucoup dans la suite. L'un et l'autre parlaient très-bien le français, et ils m'expliquèrent que la clef que j'avais était celle d'une loge dont j'avais la jouissance pour la soirée, que j'en connaîtrais la situation par un numéro gravé à droite de la clef si la loge était à droite, et à gauche si la loge était du côté gauche, et que la contremarque, prise séparément, attestait un simple droit d'entrer dans la salle. Ainsi informé, j'entrai dans ma loge, où j'écoutai nonchalamment une partie du spectacle; après quoi je retournai au palais, fort peu satisfait de ma déconvenance: car, s'il faut parler vrai, j'avais été au spectacle dans l'espoir d'y avoir des voisins et surtout des voisines. Rien n'était triste comme cette salle, éclairée seulement par la rampe, mais en peu de temps nous changeâmes tout cela, et les théâtres de Turin eurent des lustres, à l'instar des salles de Paris. Puisque je suis sur ce chapitre, j'ajouterai que cette innovation ne fut pas du goût de tout le monde et surtout des maris, parce que les femmes se trouvèrent obligées à de plus grands frais de toilette; ce à quoi elles se résignèrent avec beaucoup de complaisance.
Avant nous, en effet, le théâtre à Turin n'était, pour ainsi dire, pas l'objet d'une dépense; l'obscurité des salles permettait aux femmes d'y venir à peu près comme elles seraient restées chez elles; elles y recevaient des visites; et d'ailleurs, le prix d'une loge pour une saison était très-peu élevé. Plusieurs personnes en faisaient même l'objet d'une innocente spéculation, en louant leur clef les jours où elles n'allaient point au théâtre. Sans cela, même, des étrangers, passant par Turin, n'auraient pas pu très-souvent se procurer une loge. Les jeunes gens, eux, étaient fort ennemis de l'introduction des lumières, pour des motifs que je laisse deviner; mais nous avions en notre faveur les lois de la décence, et il est bon que l'on sache, à n'en pas douter, que notre cour était très-décente. «Comment pourrait-il en être autrement, remarquait très-judicieusement le prince, quand le chef donne l'exemple?» Or ceci, je vous prie de le croire, est dit très-sérieusement.
Les deux ou trois premiers jours que nous passâmes à Turin, furent consacrés à notre organisation intérieure; nous nous installâmes dans nos appartemens, qui étaient fort convenables. Pour moi, je couchai dans un lit qui avait été précédemment le théâtre d'un événement tragique; un frère y était mort assassiné par son frère. Il se nommait, je crois, Capello. Cela ne me fit faire aucun mauvais rêve; toutefois je ne pus dormir à cause du bruit que faisaient, au moindre mouvement de ma part, les feuilles de blé de Turquie, dont on avait rempli une paillasse, conformément à l'usage du Piémont. Dès le lendemain, feus soin de m'en faire débarrasser. Les heures de loisir, qui étaient assez nombreuses, surtout au commencement, ne me parurent nullement longues. Un de nos grands plaisirs, à M. de Clermont-Tonnerre et à moi, était d'aller visiter les églises, et nous rendîmes notre première visite à l'église dédiée à Notre-Dame de Consolation. Elle est en grande vénération à Turin, aussi l'appelle-t-on tout simplement la Consola, parce qu'il faut un nom court à tout ce qui est populaire. Nous fûmes frappés de la quantité énorme d'ex-voto dont tous les murs intérieurs étaient tapissés, tant dans l'église supérieure que dans l'église souterraine; il y en avait jusque sur les murs des galeries qui conduisent à l'ancien cloître. On y voyait, sans aucun doute, plus de bras et de jambes qu'il n'en manque à notre hôtel des Invalides; ici ce sont des bateaux prêts à chavirer sur une rivière, là des cavaliers emportés par des chevaux fougueux, mais ce qui surtout y domine, ce sont les femmes en couches. Telle partie de l'église passerait facilement pour avoir été peinte d'après nature, à l'hospice de la Maternité. C'est, à parler franchement, un musée éminemment grotesque, tant ces petites peintures sont bizarrement faites; mais, par bonheur, les yeux de la foi n'ont pas besoin de se connaître en peinture. Je me rappelle que ce premier examen nous divertit beaucoup, et je renouvelai plusieurs fois mes visites à la Consola, dont la collection est infiniment plus riche et plus variée que celle de Martinet.