← Table of contents
Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

DU PALAIS IMPÉRIAL (continued 4)

Reading edition

C'était moins le sang qui allait couler que je désirais épargner que notre gloire nationale que j'aurais voulu sauver. Dès les premiers instans du débarquement de Napoléon je m'étonnai des mesures adoptées pour arrêter sa marche.

Je ne suis qu'une faible femme, dont les facultés ne s'étendent guère au delà d'une petite dose de sens commun; mais si j'eusse été à la place de ceux qui ordonnèrent ces mesures, j'aurais agi absolument en sens inverse.

Loin d'envoyer des troupes à sa rencontre, je me serais pressée d'éloigner de sa route toutes celles qui pouvaient s'y trouver; tandis qu'il s'avançait en venant du midi, j'aurais fait marcher vers le nord tous les régimens qui pouvaient se trouver sur son passage. Je me serais bien gardée de le rapprocher des soldats avec lesquels il avait combattu; j'aurais voulu au contraire l'isoler de tous, et mettre une grande distance entre eux et lui.

Qui ne sait que l'armée ne juge pas? Le soldat sait se battre et mourir, mais ce n'est pas lui qui peut décider si l'homme en possession de la puissance n'en abusera pas. Ce n'est pas à lui qu'il appartient déjuger quelle est l'espèce de gouvernement qui convient le mieux à son pays; cette grande question ne doit jamais lui être soumise.

Quand on les envoyait pour tourner leurs armes contre le général qui les avait conduits si souvent à la victoire, on devait prévoir que c'était un cortége qu'on lui formait, pour protéger et assurer son retour dans la capitale.

Je n'ai jamais conçu qu'une idée si simple n'ait pas frappé tous les esprits. Si chaque commandant de place qui se trouvait sur la route parcourue par Napoléon eût éloigné les troupes dont il avait le commandement, l'isolement dans lequel il se fût trouvé (réduit seulement au petit nombre qu'il avait ramené de l'île d'Elbe) eût rendu bien facile son arrestation. Pour l'opérer, il n'eût plus fallu qu'un petit nombre d'hommes dévoués...

Quand je vis quels étaient les moyens employés, je jugeai que tout était perdu.

C'est alors qu'une pensée forte, unique, vint me saisir et absorber toutes mes facultés.

En voyant cette hydre menaçante s'élancer vers nous, j'osai me demander si le bras qui l'arrêterait n'aurait pas bien mérité de sa patrie. C'était la vie des Français, leurs trésors, leur honneur qui allaient payer le retour de Napoléon. À la vie de cet homme qui n'avait presque jamais épargné celle de personne étaient attachées les destinées de la France... Toute personne raisonnable pouvait prévoir ces destinées. Il était impossible, dans l'état de désunion où elle se trouvait, qu'elle ne succombât pas sous les armes qu'on allait diriger contre elle; et par combien de sang ce grand débat allait être scellé!

Quand de si graves intérêts étaient attachés à une seule vie, je ne concevais pas qu'elle ne fût pas encore tranchée. Cet homme avait fait périr des milliers de ses semblables, et il ne s'en trouvait pas un qui sût mourir pour sauver son pays!...

Cette action me semblait grande et héroïque; j'enviais la gloire de celui qui l'exécuterait.

La pensée que cette action pût être considérée comme un crime ne se présenta pas un seul instant à moi. Le duelliste qui tue son adversaire n'a jamais rien perdu dans l'opinion; pourquoi? parce qu'en prenant la vie de son ennemi, il a exposé la sienne. La possibilité d'être tué lui-même (quoique fort incertaine) ôte à cette action tout le blâme dont on flétrit les assassins.

Et cependant c'est seulement sa propre cause qu'il venge! Avec bien plus de raison, celui qui n'a nulles chances d'échapper à une mort certaine, et qui s'y dévoue dans l'intérêt du bien public, me paraissait digne des hommages de l'univers. Mon imagination plaçait son nom parmi ceux qui sont cités honorablement comme, les sauveurs de leur patrie. Je me disais que c'était avec admiration qu'on parlait de Scévola se brûlant la main qui avait manqué Porsenna.

Bientôt mon imagination exaltée me présenta sans cesse la même idée; j'en étais poursuivie dans mon sommeil; à mon réveil, je la retrouvais avant la lumière du jour. Je crus qu'à moi était réservé l'honneur de cet honorable dévouement; une seule pensée venait combattre ma résolution!... je n'aimais pas Napoléon.

Je craignais que mon éloignement pour lui n'eût égaré mon jugement; cette action, digne de l'admiration des siècles à venir, n'eût plus été qu'un crime, si quelques ressentimens personnels s'y fussent mêlés.

J'examinai mon cœur; je n'y trouvai qu'un désir passionné de sauver la France.

Bien loin d'être dirigée par aucune animosité contre Napoléon, j'aurais voulu l'aimer. Je regrettais que cette victime à immoler au bien public ne me fût pas chère à quelque titre; alors j'aurais pu ajouter le sacrifice de mes propres affections à celui de ma vie, qui me paraissait trop peu de chose.

Dès l'instant où cette grande résolution fut prise, je m'occupai d'en assurer l'exécution; ma position la rendait très-difficile: j'étais entourée de mes amis, de mon mari; je ne pouvais en aucune façon me confier à eux: ils m'eussent gardée à vue pour me retenir.

Mon plan était simple, il consistait à me munir d'une bonne paire de petits pistolets et d'une chaise de poste; je me croyais certaine de pouvoir approcher de Napoléon.

Il n'entrait pas dans ma pensée de lui survivre; je croyais succomber sous les coups des amis qui l'entouraient. Je dis plus, c'était cette certitude que je croyais avoir qui me donnait le courage de tenter cette action si hardie. Il fallait qu'elle fût lavée dans mon sang, pour passer à la postérité comme un dévouement digne d'éloges. La première exécution que je donnai à ce projet fut d'aller m'exercer au tir de Lepage, qui se trouvait à côté de chez moi.

L'espace que Napoléon avait déjà parcouru, le peu de temps qui me restait, si je voulais que sa mort empêchât le départ du roi, me forçaient de précipiter le mien, et me mettaient dans la nécessité de me confier à quelqu'un qui pût me seconder. Dans ce moment, je ne pouvais faire l'achat d'une chaise de poste sans que mon mari en fût instruit. Je cherchai, parmi les personnes que je connaissais, une qui fût assez dévouée au roi pour garder mon secret. Je crus que le prince de Polignac pourrait faire mettre de suite à ma disposition la voiture dont j'avais besoin. Son dévouement au roi me persuadait qu'il approuverait le mien.

Malheureusement le prince ne savait pas qu'il y avait en moi autant de courage pour exécuter que d'exaltation pour concevoir. Il pensa peut-être que ce dévouement n'était qu'un acte de folie. Il me dit que nous devions nous en remettre aux soins de la Providence, qui savait mieux que nous ce qui pouvait nous sauver de la crise qui s'approchait.

Je ne sais si l'expression de sa figure ordinairement si gracieuse m'abusa, mais je crus voir un léger sourire errer sur ses lèvres.

L'effet de ce sourire, si imperceptible, si fugitif, fut incroyable sur moi; celui d'un bain de glace n'eût pas été plus prompt.

Cette auréole de gloire au milieu de laquelle mon imagination avait placé mon nom disparut dans un instant.

En sortant de chez le prince, j'étais comme une personne qui verrait tomber autour d'elle les murs d'un palais enchanté, et qui se trouverait seule au milieu d'un désert.

Ce rêve de gloire était fini. L'apparence d'un sourire l'avait fait évanouir.

Une heure avant, cette action me semblait mériter qu'on élevât des autels pour en consacrer le souvenir, et dans ce moment je commençai à me demander si j'avais bien le droit de disposer de la vie de mon semblable. Dès l'instant où je pus m'adresser cette question, elle fut résolue pour moi.

Si cette action n'excitait pas l'admiration, elle n'était plus qu'un crime.

Mon parti fut pris à l'instant. Je revins chez moi, je m'y enfermai, et j'attendis les événemens.

Ils se succédèrent avec rapidité, comme chacun sait. Tous les corps constitués vinrent prodiguer à la famille royale les assurances de leur zèle, de leur respectueux dévouement. Peu de jours après ils offrirent la parodie complète de ces paroles.

Ah! combien j'eus à souffrir! Chaque fois que le bruit de ces coupables défections parvenait jusqu'à moi, je pensais que la honte m'en était due, pour m'être laissée arrêter dans l'exécution de ce noble projet par une si faible cause.

Tout le sang qui fut répandu, nos musées dévastés, jusqu'aux longues souffrances de Napoléon sur le rocher où il expira, m'ont semblé quelquefois mon ouvrage, tant est grande sur moi la puissance de l'imagination.

Le temps a jeté son voile sur ces souvenirs; si je les rappelle quelquefois dans le secret de ma pensée, c'est pour méditer sur la faiblesse des causes qui produisent ou paralysent souvent les plus grands événemens.

Un mot, un regard d'encouragement eût soutenu cette force morale; l'apparence d'un sourire la fit évanouir. Mes parens, mes amis, ne surent jamais rien de cette circonstance importante.

Le prince de Polignac seul en a eu connaissance. En la publiant aujourd'hui, je crois accomplir un devoir envers lui. Je m'occupe peu de politique et ne lis pas toujours les journaux, que je reçois cependant chaque jour. Dernièrement il en est tombé un sous mes yeux, dans lequel j'ai vu qu'on osait lui attribuer la machine infernale.

Je laisse à tout esprit raisonnable à décider si l'homme qui a arrêté mon bras quand il voulait frapper Bonaparte put avoir quelque chose de commun avec la machine infernale.

Il devait mourir seul, sa mort n'exposait personne autre que moi, elle sauvait la France; l'intérêt immense attaché à cette mort avait bien de quoi la justifier; et cependant le prince ne l'a pas voulue. Son âme pure a cru y voir un crime. Lorsqu'on parle d'un ministre, l'opinion émise sur lui peut être suspectée; on croira sans doute que la mienne a pu être influencée par cette considération, mais on serait dans une grande erreur. Je vis loin de la société, et ne lui demande rien. Je n'ai pas vu M. de Polignac depuis plusieurs années. Il n'est personne, peut-être qui ait plus d'indépendance dans ses opinions, et qui soit moins susceptible que moi de se laisser influencer par toutes les petites considérations qui gouvernent le monde. Je crois en donner la preuve dans ce moment, en publiant un fait qui était inconnu, et qui sera blâmé par la grande majorité.

Tous ces êtres froids, égoïstes, qui, sous tous les gouvernemens, se sont traînés au pied du pouvoir, depuis Robespierre jusqu'à Charles X, n'ont rien en eux de ce qu'il faut pour me comprendre et me juger.

J'entends d'avance l'arrêt dont ils flétriront un projet dont l'inexécution ne tint pas à ma volonté.

Le peu d'intérêt que je prends à tous ces jugemens d'un monde auquel je n'appartiens plus, m'empêchera sans doute de les connaître; mais dans tous les cas, ils ne troubleront pas un seul instant mon repos.

On a dit, et on répète encore, que le règne de Napoléon fut environné de gloire; si c'est de la gloire militaire qu'on veut parler, on a tort de la faire rejaillir sur lui. En France, elle sera toujours indépendante des souverains; ce n'est pas à eux qu'on doit en rapporter l'honneur, il appartient tout entier au caractère français. Qu'on se rappelle plutôt les premières victoires de la révolution; nous n'avions ni généraux expérimentés, ni magasins, ni armes; nous marchions contre toute l'Europe, avec le seul secours de nos bras et de notre courage; on sait ce qu'il a produit.

Bien loin d'attribuer au règne de Napoléon aucune gloire pour la nation, je dis qu'il l'a avilie, qu'il l'a dégradée, qu'il a perdu notre caractère national; son despotisme a fait courber devant lui tous les fronts dans la poussière.

Les hommes les plus distingués par leur esprit, leurs lumières, rampaient à ses pieds, beaucoup plus par l'effet de la peur que par celui de l'admiration. Une seule voix généreuse s'est élevée pour défendre la cause de l'humanité et faire sentir au despote qu'en avilissant la nation qui lui était soumise, il ne pouvait plus trouver de gloire à la commander. La noble conduite de M. de Chateaubriand à cette époque a fixé son rang parmi les plus grands hommes, bien plus encore que son admirable génie.

Ce n'est jamais qu'avec un sentiment pénible que je reporte ma pensée sur ce règne tant vanté par quelques personnes. À l'exception de M. de Chateaubriand, qui eut le noble courage d'opposer sa volonté à la sienne, je n'y trouve que des esclaves courbés sous le joug. Loin de nous glorifier de ce règne, oublions-le s'il est possible, et déchirons la page de l'histoire qui, en le consacrant, éternise des souvenirs peu honorables pour la nation.

On a dit qu'il faut gouverner les Français avec une main de fer et un gant de velours[63]; nous avons senti la main de fer, Napoléon l'a appesantie sur nous de tout son poids, mais il ne nous a jamais montré le gant. En lisant quelquefois des journaux, je m'étonne de trouver à côté des critiques sur notre gouvernement des éloges de ce règne qu'ils nomment glorieux. Quel est celui d'entre eux qui eût osé se permettre la plus légère observation sur aucun acte de cette puissance infaillible? Le voile même de l'allégorie n'était pas assez épais pour couvrir quelques légers signes de désapprobation; celui qui eût osé s'en servir en eût été bientôt puni par l'exil ou la prison.

On pourra penser peut-être que la chute de Bonaparte, que tous les changemens survenus depuis ont pu en apporter dans mon opinion, et influencer celle que je viens d'exprimer; mais c'est quand il était à l'apogée de sa puissance que mon jugement sur lui s'est formé.

J'ai eu presque toute ma vie l'habitude de me rendre compte le soir de mes actions, de mes impressions de la journée, sans autre but que celui de fixer des observations, des idées souvent passagères, dont il ne restait nulles traces, si elles n'étaient pas écrites de suite.

Durant le voyage que j'ai fait avec Joséphine, j'ai continué ce journal chaque soir.

C'est une copie de ce journal qui a été publiée par M. Constant. On peut y reconnaître que l'opinion énoncée quand Napoléon n'est plus qu'un nom historique ne diffère en rien de celle qui fut émise quand il gouvernait le monde[64]. Cela est si vrai que j'avouerai que, lorsque j'ai revu dernièrement ce journal, que je n'avais pas relu depuis qu'il avait été écrit, je me suis presque étonnée de la sévérité de mes jugemens. Alors j'avais lu le récit des souffrances de Bonaparte à Sainte-Hélène. La pitié (même à mon insu) avait affaibli cette sévérité. Pour ne pas trouver trop amères les expressions qu'elle m'avait dictées, j'ai eu besoin de me rappeler que nous lui devions la dégradation des Français flétris par son joug despotique, et la tache imprimée à notre gloire militaire par la folie et l'imprévoyance de son orgueil.

fin des souvenirs de madame la baronne de v....

SUITE DES MÉMOIRES

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings