À PARIS, (continued 3)
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Ce n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.
Le ton militaire est à l'armée une des choses les plus difficiles à définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.
Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun, Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur accordant la considération que méritaient leur éducation et leur courage, on les appelait les geais de l'armée, obtenant des faveurs mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi, insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers; s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison d'établir en principe que le militaire français est léger, présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.
Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux, qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs, les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de quelques parasites de la gloire.
Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment trouvez-vous le vin?—Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave, dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.
Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'armée, je crois, connaissait sous le nom de corps-de-garde. Il était vieux, sale et laid, mais ses qualités morales faisaient bien vite oublier ce que son extérieur avait de défectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus brave chien de l'empire. Il avait reçu un coup de baïonnette à Marengo; il avait eu une patte cassée d'un coup de feu à Austerlitz. Il était alors attaché à un régiment de dragons, car il n'avait point de maître. Il s'attachait à un corps, auquel il restait fidèle tant qu'on le nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup de plat de sabre le faisait déserter le régiment et passer dans un autre. Il était d'une rare intelligence. Quelle que fût la position du corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mêlée, il était toujours auprès du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il rencontrait un soldat d'un régiment qu'il avait abandonné, on le voyait, l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et retourner auprès de ses nouveaux frères d'armes. Quand son régiment marchait, il courait en éclaireur tout autour, et avertissait, par ses aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauvé plus d'une fois ses camarades d'une embuscade.
Parmi les officiers qui périrent à la bataille de Wagram, ou plutôt dans un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille était déjà terminée, un de ceux qui furent le plus regrettés par les soldats, fut le général Oudet. C'était un des plus intrépides généraux de l'armée; mais ce qui fait surtout que son nom revient à ma mémoire plus que tout autre de ceux que perdit l'armée dans cette mémorable journée, c'est une note que j'ai conservée d'une conversation que j'eus plusieurs années après cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'étais lié de la plus sincère amitié.
Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il me dit: «Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre aventure qui m'arriva à Wagram. Je ne vous l'ai pas racontée dans le temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que personne ne peut plus être compromis par mon indiscrétion, et que ceux mêmes qui alors auraient le plus redouté que leurs idées singulières (car je n'ai jamais appelé cela autrement) fussent révélées, seraient les premiers à en rire, je peux bien vous apprendre la mystérieuse découverte que je fis à cette époque.
»Vous savez que j'étais très-lié avec ce pauvre F... que nous avons tant regretté. C'était un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus aimables, et ses bonnes qualités le faisaient chérir surtout de ceux qui avaient, comme lui, une disposition constante à la franchise et à la bonne humeur. Tout à coup je vis changer ses manières ainsi que celles de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au contraire tout bas et avec mystère. Plusieurs fois ce changement subit m'avait frappé; je les avais, par hasard, rencontrés souvent dans des lieux écartés, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y avaient accoutumé, ils semblaient vouloir m'éviter. Enfin, fatigué de ce mystère que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour à part F..., et lui demandai ce que signifiait cette étrange conduite.—Vous m'avez prévenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de méfiance à votre égard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz à âme qui vive un mot de ce que je vais vous dire.» Quand j'eus fait ce serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant pour moi, F.... ajouta: «Si je ne vous ai pas parlé des philadelphes, c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empêcheraient d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y aurait manque de confiance en vous, et peut-être même imprudence, à ne pas vous le dévoiler. Quelques patriotes se sont réunis sous le titre de philadelphes pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est exposée. L'empereur Napoléon a terni la gloire de Bonaparte, premier consul; il avait sauvé notre liberté, et il nous l'a ravie par le rétablissement de la noblesse et par le concordat. La société des philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrêtés pour empêcher le mal que l'ambition voudrait continuer de faire à la France; c'est lorsque la paix nous sera rendue que nous verrons s'il est désormais impossible de ramener Bonaparte à des institutions républicaines; mais en attendant, nous sommes accablés de douleur et de désespoir. Le brave chef des philadelphes, le vertueux Oudet, a été assassiné! Qui sera digne de le remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus éloquent que lui! À une noble fierté de caractère, à une fermeté inébranlable, il joignait un cœur excellent. Sa première affaire montra toute l'énergie de son âme. Renversé à San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades voulaient l'enlever. «Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de moi; aux Espagnols! aux Espagnols!—Vous laisserons-nous aux ennemis? lui dit un de ceux qui s'étaient avancés vers lui.—Eh bien! repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste.» Au commencement de la campagne de Wagram, il était colonel du neuvième régiment de ligne; il fut fait général de brigade la veille de la bataille. Son corps faisait partie de l'aile gauche, commandée par Masséna. Ce fut de ce côté que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts incroyables pour la réformer. Frappé de trois coups de lance, perdant beaucoup de sang, entraîné par ceux des nôtres qui étaient forcés de reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le combat.
»Après la bataille, il reçut l'ordre de se porter en avant, de se placer avec son régiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir aussitôt au quartier-général avec un certain nombre de ses officiers pour prendre de nouveaux ordres. Il exécute ce mouvement, et revient pendant la nuit. Tout à coup une décharge de mousqueterie se fait entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurité avec fureur, sans connaître ni le nombre ni l'espèce de ses adversaires. Au point du jour, on le trouve étendu, criblé de blessures, au milieu de vingt officiers massacrés autour de lui. Il respirait encore... Il vécut trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer étaient pour plaindre le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hôpital pour lui rendre les derniers devoirs, plusieurs blessés déchirèrent de désespoir l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se précipita sur son sabre près de sa fosse, et un lieutenant s'y brûla la cervelle. «Voilà, ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.» J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui démontrer que les projets des philadelphes étaient folies; mais je n'y réussis qu'incomplètement; et, tout en écoutant mes conseils, il me recommanda vivement le secret.»
Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre d'officiers se mirent à déjeuner auprès de la tente de l'empereur. Les généraux étaient assis sur l'herbe, et les officiers étaient debout autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita différens traits fort remarquables, et qui me restèrent gravés dans la mémoire. Un officier d'ordonnance de Sa Majesté dit: «J'ai pensé perdre mon plus beau cheval. Comme je l'avais monté dans la journée du 5, et que je voulais qu'il se reposât, je le donnai à mon domestique pour le tenir en bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut à l'instant volé, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla le vendre à un capitaine démonté, en lui disant que c'était un cheval de prise. Je le reconnus dans les rangs, je le réclamai, prouvant par mon porte-manteau et mes effets qui étaient dessus, que ce n'était pas un cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis donnés au dragon pour ce cheval, qui m'en avait coûté soixante.»
Le plus beau trait peut-être de la journée fut celui-ci: M. Salsdorf, chirurgien saxon du régiment du prince Christian, eut, dans le commencement de l'affaire, la jambe fracassée par un obus. Étendu par terre, il voit à quinze pas de lui M. Amédée de Kerbourg, aide-de-camp, qui, froissé par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet officier va périr d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes ses forces, se traîne sur la poussière en rampant jusqu'à lui, le saigne et lui sauve la vie.
M. de Kerbourg ne put embrasser son libérateur. M. Salsdorf, transporté à Vienne, ne survécut que quatre jours à l'amputation.
CHAPITRE XV.
Bienfaits de l'empereur durant son séjour à Schœnbrunn.—Anecdote.—La jeune musulmane enlevée par des corsaires.—Une autre Héloïse.—Second enlèvement.—Détresse.—Voyage à pied de Constantinople à Vienne.—Nouvelle désespérante.—Mariage de la jeune musulmane avec un officier français.—Voyage de madame Dartois à Constantinople.—Terreur et fuite.—Madame Dartois veuve pour la seconde fois.—Démarches auprès de l'empereur.—M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le général Lebrun—Générosité et reconnaissance.—Le 15 août à Vienne.—Singulière illumination.—Affreux accident.—Le commissaire général de la police de Vienne.—Anecdote.—Méprise singulière d'un officier.—Passion du jeu et trahison.—L'espion surpris et fusillé.—Courage d'un conscrit et gaîté de l'empereur.—Second attentat contre les jours de l'empereur.—La maîtresse de lord Paget.—Avances faites à la comtesse au nom de l'empereur.—Hésitation.—Résolution hardie.—L'homme de la police.—La mêche éventée.—Sécurité de l'empereur.—Courage de l'empereur à Essling.—Sollicitude de l'empereur pour les soldats.—Schœnbrunn rendez-vous des savans.—M. Maëlzel, mécanicien.—L'empereur jouant aux échecs avec un automate.—L'empereur trichant et battu.—Belle action du prince de Neufchâtel.—Reconnaissance de deux jeunes filles.
À Schœnbrunn comme ailleurs, Sa Majesté signala sa présence par ses bienfaits. Ma mémoire est demeurée frappée d'un trait qui occupa long-temps les conversations à cette époque. La singularité des détails mérite que je le rapporte.
Une petite fille de neuf ans, appartenant à une famille de Constantinople très-riche et très-considérée, fut enlevée par des pirates, un jour qu'avec une servante elle se promenait hors de la ville. Les pirates transportèrent leurs deux captives en Anatolie, et les vendirent. La petite fille, qui promettait d'être charmante un jour, échut en partage à un riche marchand de Brousse, l'homme le plus sévère, le plus dur et le plus intraitable de la ville. Les grâces naïves de l'enfant touchèrent pourtant son humeur farouche; il eut pour elle les plus grands égards, la distingua de ses autres esclaves, et ne l'occupa qu'à des travaux faciles, tels que d'avoir soin de ses fleurs, etc. Un Européen, qui logeait chez ce marchand, lui offrit de se charger de l'éducation de la petite, et cet homme y consentit d'autant mieux qu'elle lui avait gagné le cœur et qu'il avait envie d'en faire sa femme, quand elle aurait l'âge d'être mariée. Mais l'Européen avait conçu le même projet, et, comme il était jeune, d'une figure agréable, plein d'intelligence et fort riche, il parvint facilement à s'attacher la jeune esclave, qui s'échappa un beau jour de la maison de son maître, et, nouvelle Héloïse, suivit son Abeilard à Kutahié, où ils demeurèrent cachés pendant six mois.
Elle avait alors dix ans; son précepteur, qui l'aimait tous les jours davantage, la conduisit à Constantinople, et la confia aux soins d'un évêque grec, auquel il recommanda d'en faire une bonne chrétienne. De là il partit pour aller à Vienne chercher le consentement de sa famille, et la permission de son gouvernement pour épouser son élève.
Deux ans s'écoulèrent ainsi: la pauvre fille ne recevait point de nouvelles de son futur époux; l'évêque était mort, et ses héritiers avaient abandonné Marie (c'était le nom de baptême de la musulmane convertie), et Marie, sans secours, sans protecteur, courait à chaque instant le risque d'être découverte par quelque parent, quelque ami de sa famille, et l'on sait que les Turcs ne pardonnent pas le changement de religion. Tourmentée de mille inquiétudes, lasse de la retraite et de l'obscurité profonde où elle vivait ensevelie, elle prit la résolution hardie d'aller rejoindre son bienfaiteur. Les dangers de la route ne l'arrêtèrent point. Elle partit de Constantinople seule, à pied; et, arrivée dans la capitale de l'Autriche, elle apprit que son époux était mort depuis plus d'un an.
On comprend facilement dans quel désespoir une nouvelle aussi triste dut plonger cette pauvre enfant. Que faire? que devenir? Retourner dans sa famille: c'est ce qu'elle voulut faire. Elle se rendit à Trieste, et trouva cette ville dans un affreux désordre. Elle venait de recevoir garnison française, mais les troubles inséparables de la guerre n'étaient point encore apaisés. La jeune Marie entra dans un couvent grec, en attendant le moment favorable pour gagner Constantinople. Ce fut là qu'un sous-lieutenant d'infanterie, nommé Dartois, la vit, en devint éperduement amoureux, s'en fit aimer, et l'épousa au bout d'un an.
Le bonheur dont jouissait madame Dartois ne put la faire renoncer à son projet d'aller voir sa famille. Devenue française, elle pensait que ce titre l'aiderait à rentrer en grâce auprès de ses parens. Le régiment de son mari reçut l'ordre de quitter Trieste, ce fut une occasion pour madame Dartois de renouveler ses instances auprès de lui, afin d'obtenir la permission d'aller à Constantinople. Il y consentit, non sans lui faire envisager tout ce qu'elle avait à redouter, tous les dangers auxquels ce voyage allait de nouveau l'exposer. Enfin elle partit, et quelques jours après son arrivée, comme elle venait de commencer ses démarches auprès de sa famille, elle reconnut dans la rue, à travers son voile, le marchand de Brousse, son premier maître, qui la cherchait par tout Constantinople, et qui avait juré de la tuer, s'il parvenait à la découvrir.
Cette terrible rencontre l'effraya au point que pendant trois ans, elle vécut dans une anxiété continuelle, osant à peine sortir pour ses plus pressantes affaires, et craignant toujours de revoir le farouche Anatolien. Elle recevait de temps en temps des lettres de son mari qui lui faisait part de la marche des armées françaises et de son avancement; dans les dernières, il la conjurait de revenir en France, espérant pouvoir aller l'y rejoindre bientôt.
Privée désormais de tout espoir de réconciliation avec sa famille, madame Dartois se détermina à faire ce que lui demandait son mari, et quoique la guerre entre la Russie et les Turcs rendît les routes fort peu sûres, elle partit de Constantinople au mois de juillet 1809.
Après avoir traversé la Hongrie et passé au milieu des camps autrichiens, madame Dartois se dirigeait sur Vienne, quand elle eut la douleur d'apprendre à Gratz que son époux avait été mortellement blessé à la bataille de Wagram. Il était dans cette ville; on la conduisit auprès de lui, il rendit le dernier soupir dans ses bras.
Elle pleura long-temps son époux. Bientôt il lui fallut songer à l'avenir; le peu d'argent qui lui restait à son départ de Constantinople avait à peine suffi pour les dépenses du voyage. M. Dartois n'avait rien laissé en mourant; quelques personnes donnèrent à la pauvre femme le conseil d'aller à Schœnbrunn réclamer les secours de Sa Majesté. Un officier supérieur lui remit une lettre de recommandation pour M. Jaubert, secrétaire interprète de l'empereur.
Madame Dartois arriva au moment où Sa Majesté se préparait à quitter Schœnbrunn. Elle s'adressa à M. Jaubert, à M. le duc de Bassano, au général Lebrun et à plusieurs autres personnes qui prirent à ses malheurs l'intérêt le plus vif. L'empereur, instruit par le duc de Bassano de la position déplorable où se trouvait cette dame, rendit sur-le-champ un décret spécial, constituant en faveur de madame Dartois une pension annuelle de 1600 francs, dont la première année lui fut payée d'avance. Quand le duc de Bassano vint dire à la veuve ce que Sa Majesté avait fait pour elle, et lui remit la première année de sa pension, elle tomba à ses genoux et les mouilla de larmes.
La fête de l'empereur fut célébrée à Vienne avec beaucoup d'éclat. Tous les habitans s'étaient crus obligés d'illuminer leurs fenêtres: ce qui faisait un coup d'œil vraiment extraordinaire. Il n'y avait pas de lampions; mais presque, toutes les croisées étant à double châssis, on avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc., arrangées avec art: c'était d'un effet charmant. Les Autrichiens paraissaient aussi gais que nos soldats; ils n'eussent point fêté leur propre empereur avec autant d'empressement. Il y avait bien au fonds quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutumée, mais les apparences n'en disaient rien.
La veille de la fête, pendant la parade, on entendit à Schœnbrunn une explosion terrible; le bruit semblait venir de la ville. Quelques instans après on vit un gendarme accourir au grand galop. «Oh! oh! dit en riant le colonel Mechnem, il faut que le feu soit à Vienne. Un gendarme qui galope!» Il venait annoncer un événement bien déplorable. Une compagnie d'artilleurs préparait dans l'arsenal de la ville plusieurs pièces d'artifice pour célébrer la fête de Sa Majesté. Un d'eux, en foulant une bombe, mit le feu à la fusée, il eut peur, et jeta loin de lui la pièce qui alluma les poudres que renfermait l'atelier. Il y eut dix-huit canonniers de tués du coup et sept de blessés.
Dans le temps de la fête de Sa Majesté, comme j'entrais un matin dans son cabinet, je trouvai avec elle M. Charles Sulmetter, commissaire général de la police de Vienne. Je l'avais déjà vu plusieurs fois: il avait commencé par être premier espion de l'empereur, et ce métier avait été profitable pour lui au point de lui faire amasser quarante mille livres de rente. Il était né à Strasbourg, avait commencé par être chef de contrebandiers en Alsace, et la nature l'avait merveilleusement organisé pour cet état comme pour celui qu'il exerça ensuite: il le disait lui-même en racontant ses aventures, et prétendait que la contrebande et la police avaient ensemble beaucoup de points de ressemblance; que le grand art d'un contrebandier était de savoir éviter, comme celui de l'espion de savoir chercher.
Il inspirait une si grande terreur aux Viennois, que seul il valait tout un corps d'armée pour les maintenir. Son regard vif et pénétrant, son air de résolution et de sévérité, la brusquerie de sa démarche et de ses gestes, un organe terrible et son apparence de vigueur, justifiaient pleinement sa réputation. Ses aventures fourniraient une ample matière à quelque romancier. Dans les premières campagnes d'Allemagne, chargé d'un message du gouvernement français pour l'un des plus importans personnages de l'armée autrichienne, il passe chez l'ennemi, déguisé en bijoutier allemand, muni de passe-ports en règle et fourni d'une fort belle provision de diamans et de bijoux. Il avait été vendu: on l'arrête et on le fouille. Sa lettre était cachée dans le double-fond d'une boîte en or: on la trouva, et l'on eut la sottise d'en faire lecture devant lui. Jugé et condamné à mort, il fut livré aux soldats qui devaient le fusiller; mais il était nuit, et l'on remit son supplice au lendemain. Il reconnaît parmi ses gardes un déserteur français; il cause avec lui, lui promet beaucoup d'argent; il fait venir du vin, boit avec les soldats, les enivre, et, couvert d'un de leurs habits, il s'échappe avec le Français: mais, avant de rentrer au camp, il trouve le moyen de prévenir la personne pour qui était la lettre saisie, et de ce qu'elle contenait, et de ce qui lui est arrivé.
On donnait souvent à l'armée des mots d'ordre difficiles à retenir, pour fixer davantage l'attention. Un jour, le mot était Périclès, Persépolis. Un capitaine de la garde, qui connaissait mieux l'art de commander une charge que l'histoire grecque et la géographie, entend mal, et donne, pour mot d'ordre perce l'église. On rit de bon cœur de ce quiproquo. Le vieux capitaine fut bien loin de s'en fâcher, et disait qu'après tout il n'en avait pas été déjà si loin.
Le secrétaire du général Andréossy, gouverneur de Vienne, avait la malheureuse passion du jeu, et trouvant qu'il ne gagnait point assez pour fournir à ses dépenses, il se vendit à l'ennemi. Sa correspondance fut saisie, il avoua sa trahison et fut condamné à mort. Au moment du supplice, il fit preuve d'un étonnant sang-froid: «Approchez-vous davantage, dit-il aux soldats qui devaient le fusiller; comme cela vous me viserez mieux et j'aurai moins à souffrir.»
Dans une de ses excursions autour de Vienne, l'empereur rencontra un conscrit très-jeune qui rejoignait son corps; il l'arrête, lui demande son nom, son âge, son régiment, son pays. «Monsieur, répond le soldat qui ne le connaissait pas, je m'appelle Martin, j'ai dix-sept ans et je suis des Hautes-Pyrénées.—Tu es donc Français?—Oui, Monsieur.—Ah! tu es un coquin de Français!... Qu'on désarme cet homme, et qu'on le pende...—Oui, f..., je suis Français, répète le conscrit, et vive l'empereur!» Sa Majesté rit beaucoup, le conscrit fut détrompé, félicité, et courut rejoindre ses camarades avec la promesse d'une récompense, promesse que l'empereur ne tarda point à exécuter.
Deux ou trois jours avant son départ de Schœnbrunn, l'empereur courut de nouveau le risque d'être assassiné. Cette fois le coup devait être porté par une femme.
La comtesse*** attirait à cette époque tous les regards, tant à cause de son étonnante beauté que du scandale de ses liaisons avec lord Paget, ambassadeur d'Angleterre. Il serait difficile de trouver des expressions qui peignissent avec vérité tout ce qu'il y avait de grâce et de charmes dans cette dame, pour laquelle les sociétés de Vienne ne s'ouvraient qu'avec une sorte de répugnance, mais qui se dédommageait de leurs mépris, en recevant chez elle ce que l'armée française avait de plus brillant.
Un fournisseur de l'armée se mit dans la tête de procurer à l'empereur la connaissance de cette dame, et sans que Sa Majesté en fût informée, il fit faire à la comtesse des propositions par un de ses amis, officier de cavalerie attaché à la police militaire de la ville de Vienne.
L'officier de cavalerie crut parler de la part de l'empereur, et ce fut de très-bonne foi qu'il dit à la comtesse que Sa Majesté avait le plus grand désir de la voir à Schœnbrunn. C'était un matin qu'il lui faisait cette proposition pour le soir; ce qui parut tant soit peu brusque à la comtesse, qui ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour y réfléchir, ajoutant qu'elle voulait des preuves irrécusables pour croire que l'empereur était vraiment pour quelque chose dans cette affaire. L'officier protesta de sa sincérité, promit au reste de donner toutes les preuves qu'on exigerait, et prit rendez-vous pour le soir. Ayant rendu compte de sa négociation au fournisseur, celui-ci donna les ordres nécessaires pour qu'une voiture fût prête pour le soir indiqué par la comtesse, à l'officier de cavalerie. À l'heure convenue, l'officier retourna chez la comtesse, pensant l'emmener avec lui: mais elle le pria de revenir le lendemain, disant qu'elle n'était point décidée, et qu'elle avait besoin de la nuit pour réfléchir encore. Sur les observations de l'officier, elle se décida pourtant, mais toujours pour le lendemain, et lui donna sa parole d'honneur d'être prête pour l'heure à laquelle il viendrait la chercher.
La voiture fut donc renvoyée, et redemandée le lendemain à pareille heure. Cette fois, l'envoyé du fournisseur trouva la comtesse très-bien disposée. Elle le reçut avec gaîté, avec empressement même, et lui fit voir qu'elle avait mis ordre à ses affaires comme s'il se fût agi pour elle de quelque grand voyage: puis après l'avoir regardé quelques instans en face, elle lui dit en le tutoyant «Tu peux revenir dans une heure, je serai prête: j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à terminer, mais aujourd'hui je suis libre. Si tu es bon Autrichien, tu me le prouveras: tu sais combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien, ce soir, notre pays sera vengé! Viens me chercher, n'y manque pas!»
L'officier de cavalerie, effrayé d'une semblable confidence, n'en voulut point porter la responsabilité. Il vint tout dire au château. L'empereur le récompensa richement, l'engagea, dans son propre intérêt, à ne plus revoir la comtesse, et défendit expressément de donner la moindre suite à cette affaire. Tous ces dangers n'altéraient en rien son humeur: il avait coutume de dire: «Qu'ai-je à craindre? je ne puis pas être assassiné: je ne mourrai que sur un champ de bataille.» Et même sur un champ de bataille, il ne prenait aucunement garde à lui. À Essling, par exemple, il s'exposa comme un chef de bataillon qui veut devenir colonel: les boulets tuaient du monde à côté de lui, devant, derrière; il ne bougeait pas. Ce fut au point qu'un général effrayé s'écria: «Sire, si votre majesté ne se retire pas, il faudra que je la fasse enlever par mes grenadiers.» Qu'on juge après cela si l'empereur songeait à prendre des précautions pour lui-même? Mais les marques d'exaspération manifestées par les habitans de Vienne le faisaient veiller à la sûreté de ses troupes; il avait défendu expressément que les soldats quittassent leurs cantonnemens le soir. Sa Majesté avait peur pour eux.
Le château de Schœnbrunn était le rendez-vous de tous les savans illustres de l'Allemagne. Il ne paraissait point un ouvrage nouveau, point une invention curieuse qu'aussitôt l'empereur ne donnât l'ordre de lui en présenter les auteurs. Ce fut ainsi que M. Maëlzel, le fameux mécanicien, inventeur du métronome, fut admis à l'honneur d'offrir à sa majesté plusieurs pièces de son invention. L'empereur admira les jambes artificielles destinées à remplacer bien mieux et plus commodément que des jambes de bois, celles que les boulets emportaient. Il le chargea de construire un char pour emporter les blessés du champ de bataille. Ce char devait être fait de telle sorte, qu'il pût, étant ployé, se charger facilement en croupe des gens à cheval qui se trouvent à la suite de l'armée, comme les chirurgiens, les aides, les employés, etc. M. Maëlzel avait aussi fabriqué un automate connu dans toute l'Europe sous le nom du joueur d'échecs. Il l'avait apporté à Schœnbrunn pour le faire voir à Sa Majesté, et l'avait monté dans l'appartement du prince de Neufchâtel. L'empereur alla chez le prince: je le suivis avec quelques personnes. L'automate était assis devant une table sur laquelle le jeu d'échecs était disposé. Sa Majesté prend une chaise et s'asseyant en face de l'automate, dit en riant: «Allons! mon camarade; à nous deux.» L'automate salue et fait signe de la main à l'empereur, comme pour lui dire de commencer. La partie engagée, l'empereur fait deux ou trois coups, et pose exprès une pièce à faux. L'automate salue, reprend la pièce et la remet à sa place. Sa Majesté triche une seconde fois; l'automate salue encore, mais il confisque la pièce. C'est juste, dit Sa Majesté et pour la troisième fois, elle triche. Alors l'automate secoue la tête, et, passant la main sur l'échiquier, il renverse tout le jeu.
L'empereur fit de grands complimens au mécanicien. Comme il sortait de l'appartement, accompagné du prince de Neufchâtel, nous trouvâmes dans l'antichambre deux jeunes filles qui présentèrent au prince de la part de la mère une corbeille de fruits magnifiques. Comme le prince les accueillait avec un air de familiarité, l'empereur, curieux de les connaître, s'approcha d'elles et les questionna; mais elles n'entendaient pas le français. Quelqu'un dit alors à Sa Majesté que ces deux jolies personnes étaient les filles d'une bonne femme à qui le maréchal Berthier avait sauvé la vie en 1805. Il était seul, à cheval; le froid était horrible et la terre couverte de neige; il aperçoit couchée au pied d'un arbre une femme qui paraissait mourante. Le froid l'avait saisie; le maréchal la prend dans ses bras, la place sur son cheval avec son manteau sur les épaules, et la ramène ainsi chez elle où ses filles pleuraient son absence. Il sortit sans vouloir se faire connaître; mais elles le retrouvèrent lors de la prise de Vienne, et toutes les semaines, les deux sœurs venaient voir leur bienfaiteur, et lui apporter en reconnaissance des corbeilles de fleurs ou de fruits.
CHAPITRE XVI.
Excursion à Raab.—L'évêque et Soliman.—Méprise de M. Jardin.—Sensibilité de l'empereur.—Devoir pénible.—Les chouans de Normandie.—La femme brigand.—Scène déchirante.—Tendresse conjugale.—Désespoir et folie.—Rendez-vous de chasse avec l'archiduc Charles.—Départ de Schœnbrunn.—Arrivée à Passau.—La veuve d'un médecin allemand.—Terreur des habitans d'Augsbourg.—Bonté du général Lecourbe.—Trait d'humanité d'un grenadier.—Désespoir et joie maternelle.—Voyage rapide de l'empereur.—Arrivé à Fontainebleau.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Prédilection de l'empereur pour les manufactures de Lyon.—Promenade forcée de Sa Majesté.—Accueil sévère fait par l'empereur à l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Réparation de l'empereur.
Vers la fin de septembre, l'empereur fit un voyage à Raab; il allait monter à cheval pour retourner à la résidence de Schœnbrunn, quand il aperçut l'évêque de Raab, à quelques pas de lui.
«N'est-ce pas l'évêque? dit-il à M. Jardin qui tenait la tête du cheval.—Non, Sire, c'est Soliman.—Je te demande si ce n'est pas l'évêque,» répéta Sa Majesté en montrant le prélat. M. Jardin, tout à son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom de l'Évêque, répondit: «Sire, je vous assure que vous l'avez monté à l'avant-dernier relais.» L'empereur s'aperçut de la méprise et rit aux éclats.
Je fus témoin, à Wagram, d'un trait qui atteste toute la bonté et la sensibilité de l'empereur, dont je crois avoir déjà donné plusieurs preuves, car si dans le récit que je vais faire, il fut forcé de se refuser à un acte de clémence, son refus même fera admirer la générosité et la force de son âme.
Une dame fort riche, qui habitait près de Caen, madame de Combray, livrait son château à une bande de royalistes qui croyaient servir dignement leur cause en dévalisant les diligences sur les grandes routes. Elle s'était faite trésorière de cette bande de partisans, et faisait passer les fonds à un prétendu trésorier de Louis XVIII. Sa fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habillée en homme, elle s'était distinguée par son audace. Mais leurs exploits ne furent pas de longue durée; poursuivis et atteints par des forces supérieures, on leur fit leur procès; madame Aquet fut condamnée à mort, avec ses complices. Elle prétexta une grossesse et obtint un sursis, pendant lequel elle mit en œuvre, mais inutilement, tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour obtenir sa grâce. Enfin, au bout de huit mois de vaines sollicitations, elle se décida à envoyer ses enfans en Allemagne pour demander sa grâce à l'empereur. Son médecin, sa sœur et ses deux filles arrivèrent à Schœnbrunn le jour où l'empereur était allé visiter le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journée, sur le perron du palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, âgées, l'une de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intérêt; mais le crime de leur mère était affreux; car si, en politique, des opinions quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins être puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on se fait voleur et assassin. Les enfans vêtus de deuil se jettent aux pieds de l'empereur en criant: «Grâce, grâce, rendez-nous notre mère!» L'empereur les relève avec bonté, prend des mains de la tante la pétition, la lit tout entière avec attention, interroge le médecin avec intérêt... regarde les enfans... il hésite... mais au moment où je croyais, comme tous ceux qui étaient présens à cette scène touchante, qu'il allait prononcer la grâce, il s'éloigna à grands pas en disant: «Je ne le peux pas!...» J'avais vu les combats intérieurs qu'il avait éprouvés; il avait changé plusieurs fois de couleur, des larmes roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée; son refus me parut un acte de courage.
À côté du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus condamnables peut-être qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y livrer, avait dû commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidélité et de tendresse conjugale qui auraient mérité une meilleure destinée. La femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari. Pendant la marche de l'armée, elle suivait le régiment dans une calèche; les jours de combat elle montait à cheval, et se tenait le plus près possible de la ligne. À Friedland, elle vit le colonel tomber percé d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-même des rangs et l'emporta à l'ambulance; mais il était trop tard, il était mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme. Elle offrit sa bourse à un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps de son mari. L'opération se fit aussi bien que possible. Le cadavre, enveloppé de linges, fut placé dans un coffre à charnières et mis dans la calèche. La veuve au désespoir s'asseoit auprès et reprend le chemin de la France; mais sa douleur concentrée égare bientôt sa raison. Dans chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son précieux dépôt, tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui découvre la face, lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il était vivant et s'endort auprès de lui. Le matin, elle replace son mari dans le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement avant d'arriver à Paris, il fut dévoilé. L'embaumement du corps n'était pas fait de manière à le garantir long-temps de la putréfaction. Elle arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le coffre éveilla quelques soupçons; on pénétra le soir dans la chambre de cette épouse infortunée, et on la trouva tenant dans ses bras le corps horriblement défiguré de son mari... «Silence! cria-t-elle à l'aubergiste épouvanté, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler son sommeil de gloire?...» On eut beaucoup de peine à retirer des mains de cette insensée le cadavre qu'elle gardait, et à la conduire à Paris où peu de temps après, elle mourut, sans avoir recouvré un moment la raison.
On s'étonnait beaucoup au château de Schœnbrunn de n'y avoir point encore vu l'archiduc Charles que l'on savait être très-estimé de l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en témoignant la plus haute considération pour lui. J'ignore entièrement quels motifs empêchèrent ce prince de venir à Schœnbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours est-il que, deux ou trois jours avant le départ pour Munich, Sa Majesté sortit un matin du château en partie de chasse avec quelques officiers et moi, et qu'elle nous fit arrêter à un rendez-vous de chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukusdorf. En arrivant, nous trouvâmes l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majesté avec seulement deux personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restèrent long-temps enfermés dans le pavillon, et nous ne rentrâmes que fort tard à Schœnbrunn.
L'empereur partit de cette résidence le 16 octobre, à midi. La suite de Sa Majesté se composait du grand-maréchal duc de Frioul, des généraux Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans; de M. Labbé, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrétaire de Sa Majesté, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore, alors ministre des relations extérieures, partirent avec nous.
Nous arrivâmes à Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la journée à visiter les forts Maximilien et Napoléon, ainsi que sept ou huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient à ces constructions importantes. Ce fut une fête pour tous ces braves gens que la visite de Sa Majesté. Le soir on se remit en chemin, et deux jours après nous étions à Munich.
À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit. Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un cri de joie.
Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs; effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient. L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le rendre à sa mère.
On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.
L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay, pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre, dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir, l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit: «Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.
La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal, qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver. Il fallait attendre jusque là.
En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du Cheval-Blanc, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené, l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses secrétaires qui n'arrivaient pas.
À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.
Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien, car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine; elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda pardon à l'impératrice en convenant de son tort.
CHAPITRE XVII.
Opinion erronée sur le divorce.—Motifs de l'empereur.—Tendres ménagemens.—Sacrifice douloureux.—Courage et résignation de l'impératrice.—Les convives désappointés.—Gaîté de l'empereur.—Le roi de Saxe à Fontainebleau.—Amitié des deux monarques.—Promenade à pied au pont d'Iéna.—L'œil du maître.—Compliment du roi de Saxe à Sa Majesté.—Préoccupation de l'empereur.—Embarras de l'empereur et de l'impératrice.—Gêne mutuelle.—Tristesse du séjour à Fontainebleau.—Abattement de l'empereur.—Le 30 novembre.—Repas lugubre.—Scène terrible.—L'impératrice évanouie.—Paroles échappées à l'empereur.—Fêtes données par la ville de Paris.—Horrible situation de l'impératrice.—Enthousiasme inexprimable.—Agitation de l'empereur.—Tableau d'un grand couvert impérial.—Arrivée du prince Eugène.—Son désespoir.—Entrevue de l'empereur et du vice-roi.—Paroles touchantes de l'empereur.—Cérémonie du divorce.—Visite nocturne de Joséphine.—Départ de Joséphine pour la Malmaison.
Ce n'est pas, comme on le dit dans quelques mémoires, à cause et à la suite de la petite brouillerie que j'ai rapportée ci-dessus que l'idée première du divorce vint à Sa Majesté. L'empereur croyait nécessaire au bonheur de la France qu'il eût un héritier de son nom, et comme il était certain que l'impératrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus grands ménagemens, qu'il tâcha d'amener l'impératrice à ce sacrifice douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre, aux emportemens, aux menaces; ce fut à la raison de son épouse qu'il en appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le répète, il n'y eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage, résignation et soumission de la part de l'impératrice. Son dévouement à l'empereur l'aurait fait souscrire à tous les sacrifices; elle eût donné sa vie pour lui, et, quoique cette terrible séparation brisât son cœur, elle trouvait de la consolation dans l'idée qu'elle épargnerait une inquiétude, un tourment à l'homme qu'elle chérissait le plus au monde; et quand elle apprit que le roi de Rome était né, elle oublia toutes ses douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent toujours l'un pour l'autre les soins, les égards de la plus parfaite amitié.
L'empereur n'avait pris dans toute la journée du 26, qu'une tasse de chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu se plaindre de la faim quand arriva l'impératrice. La querelle finie, les deux époux s'embrassèrent tendrement, et l'impératrice passa dans ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur reçut MM. Decrès et de Montalivet, qu'il avait envoyé chercher le matin par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impératrice reparut, habillée avec un goût parfait. En dépit du froid, elle s'était fait coiffer en cheveux avec des épis d'argent et des fleurs bleues; elle avait une polonaise en satin blanc bordée de cygne qui lui seyait à ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: «Je ne suis pas restée long-temps à ma toilette, n'est-ce pas?» dit-elle en souriant. Sa Majesté, sans répondre, lui montra la pendule, puis se leva, lui donna la main, et se disposant à passer dans la salle à manger, il dit à MM. de Montalivet et Decrès: «Je suis à vous dans cinq minutes.—Mais, répliqua l'impératrice, ces messieurs n'ont sans doute pas dîné, puisqu'ils arrivent de Paris.—Ah! c'est juste;» et les ministres entrèrent avec Leurs Majestés dans la salle à manger, où ils ne mangèrent rien, car à peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva, jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, où ces messieurs le suivirent nécessairement, mais à leur bien grand regret, je pense.
La journée finit mieux qu'elle n'avait commencé: il y eut le soir une réception peu nombreuse, mais fort agréable, dans laquelle l'empereur se montra très-gai et très-aimable; il semblait qu'il voulût effacer le souvenir de la petite scène qu'il avait faite à l'impératrice.
Leurs Majestés restèrent à Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de Saxe était arrivé la veille à Paris; l'empereur, qui avait fait à cheval presque toute la route de Fontainebleau à Paris, se rendit en arrivant au palais de l'Élysée. Les deux monarques paraissaient fort liés et sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de très-bonne heure, ils sortirent à pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne; j'étais avec l'empereur; ils se dirigèrent, en suivant le bord de l'eau, du côté du pont d'Iéna, dont les travaux étaient poussés avec une grande activité. Ils atteignaient la place de la Révolution, lorsque cinquante à soixante personnes se réunirent dans l'intention d'accompagner les deux souverains. Ce groupe commençait à gêner l'empereur, mais des agens de police le dissipèrent. Arrivée au pont, Sa Majesté examina avec attention les travaux, et trouvant à redire dans la construction, elle fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fondée, bien que pour en convenir l'empereur eût besoin de parler beaucoup et de revenir souvent sur les mêmes explications. Sa Majesté, se tournant alors vers le roi de Saxe, lui dit: «Vous voyez, mon cousin, que l'œil du maître est nécessaire partout.»—«Oui, répondit le roi de Saxe, et surtout un œil aussi exercé que celui de Votre Majesté.»
Presque aussitôt après que nous fûmes à Fontainebleau, je m'aperçus que l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste épouse, était contraint, préoccupé. Le même embarras se peignait dans les traits de l'impératrice. Cet état de gêne et de mutuelle observation devint en peu de temps assez visible pour être remarqué de tout le monde. Il en résulta que le séjour à Fontainebleau fut extrêmement triste et ennuyeux. À Paris, la présence du roi de Saxe fit quelque diversion; mais l'impératrice paraissait plus inquiète que jamais. Chacun s'épuisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le front de l'empereur était plus soucieux de jour en jour, quand arriva le 30 novembre.
Ce jour-là, le dîner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu. L'impératrice avait pleuré toute la journée, et, pour cacher autant que possible sa pâleur et la rougeur de ses yeux, elle s'était coiffée d'un grand chapeau blanc noué sous le menton, et dont la passe couvrait son front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux baissés; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'était pour regarder à la dérobée l'impératrice avec un sentiment bien visible de profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes, observaient avec une inquiétude curieuse cette scène sombre et pénible; et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs Majestés ne touchèrent à rien, on n'entendit que le bruit uniforme des assiettes apportées et remportées, tristement varié par la voix monotone des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une seule fois Sa Majesté rompit le silence par un gros soupir suivi de ces mots adressés à l'un des officiers: «Quel temps fait-il?» Question sans intention et sans résultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou ne parut point entendre la réponse. Presque aussitôt il se leva de table, et l'impératrice le suivit à pas lents et le mouchoir sur sa bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le café, et, selon l'usage, un page présenta le plateau à l'impératrice pour qu'elle versât elle-même la liqueur; mais l'empereur le prit lui-même, versa le café dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours l'impératrice, qui restait debout, comme frappée de stupeur; il but, et rendit le tout au page. Ensuite il témoigna par un signe qu'il voulait être seul, et poussa la porte du salon derrière lui. Je restai dehors, et m'assis à côté de la porte; bientôt il ne resta plus dans la salle à manger qu'un de messieurs les préfets du palais, qui se promenait les bras croisés, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible événement. Au bout de quelques minutes j'entends des cris, je me précipite... L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux... L'impératrice était par terre, pleurant et criant à fendre le cœur: «Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!» L'huissier de la chambre avait le dos tourné; je cours à lui, il me comprend et sort. Sa Majesté fit entrer la personne qui se trouvait avec moi, et la porte fut refermée. J'ai su depuis que l'empereur lui avait dit d'enlever l'impératrice avec lui, afin de la transporter dans son appartement; elle venait, dit Sa Majesté, d'avoir une violente attaque de nerfs, et sa position réclamait les soins les plus prompts. M. de B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impératrice dans ses bras, et Sa Majesté, prenant elle-même un flambeau sur la cheminée, éclaira M. de B... le long d'un couloir où prenait le petit escalier qui communiquait de ses appartemens à ceux de l'impératrice. Cet escalier, extrêmement étroit, ne permettait pas qu'un homme, chargé d'un tel fardeau, pût le descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majesté, sur l'observation que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la charge était de se tenir toujours à la porte du cabinet de l'empereur, donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majesté fit passer le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant elle-même les jambes de l'impératrice, elle descendit avec M. de B... fort heureusement, et ils arrivèrent ainsi dans la chambre à coucher. Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent entrées, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de la plus vive émotion. Cette scène l'avait tellement affecté, qu'il lui échappa de dire à M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupée, quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrême pour que Sa Majesté apprît à M. de B... la cause du désespoir de l'impératrice, pour qu'elle lui dît que l'intérêt de la France et de la dynastie impériale avaient fait violence à son cœur; que le divorce était devenu un devoir déplorable, rigoureux, mais que c'était un devoir.
La reine Hortense et M. Corvisart ne tardèrent point à se rendre auprès de l'impératrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son côté, l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller s'informer lui-même de l'état où se trouvait Joséphine. Pendant toute cette nuit, Sa Majesté ne prononça point une seule parole: je ne l'avais jamais vue dans un chagrin pareil.
Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg et les reines et princesses de la famille impériale arrivaient à Paris pour assister aux fêtes que la ville de Paris devait donner à Sa Majesté en réjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en même temps que pour célébrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre côté, la session du corps législatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans l'intervalle qui sépara la fièvre dont je viens de parler et le jour de la signature de l'acte du divorce, l'impératrice fût présente à toutes ces solennités, à toutes ces fêtes, qu'elle parût à la face d'une immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter quelque adoucissement à ses maux; il fallut qu'elle se couvrît le visage de rouge afin de dissimuler sa pâleur et les ravages d'un mois passé dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien elle devait maudire cette élévation, dont il ne lui restait plus que la contrainte à sentir!
Le 3 décembre, Leurs Majestés se rendirent à Notre-Dame. Un Te Deum fut chanté; ensuite le cortége impérial se mit en marche pour le palais du Corps-Législatif, et l'ouverture de la session se fit avec une magnificence inusitée. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme inexprimable; jamais peut-être son apparition n'avait excité tant de cris et d'applaudissemens. L'impératrice fut moins triste un instant; elle semblait jouir de ces témoignages d'affection pour celui qui allait cesser d'être son époux; mais quand il eut commencé à parler, elle retomba dans ses réflexions douloureuses.
Il était cinq heures à peu près lorsque le cortége rentra aux Tuileries. Le banquet impérial n'était que pour sept heures et demie. Dans cet intervalle, il y eut réception des ambassadeurs, après laquelle les convives passèrent dans la galerie de Diane.
L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tête coiffée de son chapeau à plumes, qu'il ne quitta point un seul instant. Il mangea plus que de coutume, malgré l'inquiétude qui semblait l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrière, faisant qu'à chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre qu'il ne donnait jamais. L'impératrice était assise en face de lui, dans la plus riche parure, en robe lamée, couverte de diamans, mais le visage plus souffrant encore que le matin.
À la droite de l'empereur était assis le roi de Saxe, en uniforme blanc, avec revers et collet rouges brodés richement en argent. Il avait une queue postiche d'une longueur prodigieuse.
À côté du roi de Saxe était le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, en tunique de satin blanc, et ceinture chargée de perles et de diamans; cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col était nu et blanc; il n'avait point de favoris et très-peu de barbe; une collerette rabattue sur les épaules et d'une dentelle magnifique, une toque de velours noir ornée de plumes blanches, complétaient ce costume, le plus frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg avec son énorme ventre, qui le forçait de se tenir éloigné de la table, et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en était presque extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa fourchette sans boire ni manger.
À la droite de l'impératrice étaient Madame-Mère, la reine de Westphalie, la princesse Borghèse et la reine Hortense, pâle comme l'impératrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse Pauline, qui ne parut peut-être jamais plus gaie que ce jour-là. La princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherchée, mais qui ne rehaussait point, à beaucoup près, les charmes de sa personne autant que la mise élégante, mais simple et pleine de goût, de la reine de Hollande.
Le lendemain, il y eut une fête magnifique à l'Hôtel-de-Ville: l'impératrice y montra sa grâce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut la dernière fois qu'elle se montra en grande cérémonie.
Quelques jours après toutes ces réjouissances, le vice-roi d'Italie, Eugène de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche même de l'impératrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre nécessaire. Cette confidence l'accabla; troublé, désespéré, il vint chez Sa Majesté; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre, il demanda à l'empereur s'il était vrai que le divorce dût avoir lieu. L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le visage, il tendit la main à son fils adoptif. «Sire, permettez que je vous quitte.—Comment?—Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus l'impératrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mère dans sa retraite; je la consolerai.—Tu veux me quitter, Eugène? toi! Eh! ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus chers désirs, ce fils qui m'est si nécessaire, qui me remplacera auprès de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de père, si je meurs? qui l'élevera qui fera un homme de lui?» L'empereur avait les larmes aux yeux en prononçant ces dernières paroles: il prit de nouveau la main du prince Eugène, et, l'attirant à lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus entendre la fin de cette intéressante conversation.
Enfin le jour fatal arriva: c'était le 16 décembre. La famille impériale se trouvait réunie en costume de grande cérémonie, lorsque l'impératrice entra, vêtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre ornement: elle était pâle, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la reine Hortense, aussi pâle et bien plus émue que son auguste mère. Le prince de Beauharnais était debout à côté de l'empereur, les bras croisés, et agité d'un tremblement si violent qu'on s'attendait à le voir tomber à chaque instant. Lorsque l'impératrice fut entrée, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély fit la lecture de l'acte de séparation.
Cette lecture fut écoutée dans un profond silence; tous les visages peignaient une vive anxiété; l'impératrice paraissait plus calme que tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnées de larmes. Elle était assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout derrière elle. La lecture de l'acte achevée, l'impératrice se leva, s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, prononça les paroles d'adhésion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et signa. Ensuite elle se retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugène sortit en même temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressèrent de lui prodiguer les soins que réclamait une position aussi douloureuse.
Pendant cette terrible cérémonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; il était immobile comme une statue, les yeux fixes et presque égarés. Il fut silencieux et morne toute la journée. Le soir, comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers ordres, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impératrice, les cheveux en désordre, la figure toute renversée. Cet aspect me terrifia. Joséphine (car elle n'était plus que Joséphine) s'avança d'un pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrivée tout près, elle s'arrête et pleure d'une manière déchirante. Elle tombe sur le lit, passe ses bras autour du cou de Sa Majesté, et lui prodigue les caresses les plus touchantes. Mon émotion ne peut se décrire. L'empereur se mit à pleurer aussi; il se leva sur son séant, et serra Joséphine sur son sein, en lui disant: «Allons! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable. Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami.» Étouffée par ses sanglots, l'impératrice ne pouvait répondre; il y eut alors une scène muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majesté, sortant de cet accablement comme d'un rêve, s'aperçut que j'étais là, et me dit d'une voix altérée par ses pleurs: «Sortez, Constant.» J'obéis, et passai dans le salon à côté. Une heure après, je vis repasser Joséphine, toujours bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance en passant. Alors je rentrai dans la salle à coucher pour en retirer les flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur était silencieux comme la mort, et tellement enfoncé dans son lit, qu'il me fut impossible de voir son visage.
Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il ne me dit pas un mot de la visite de l'impératrice; mais je le trouvai souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprimés sortaient de sa poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et dès qu'elle fut terminée, il entra dans son cabinet. C'était ce jour-là que Joséphine devait quitter les Tuileries pour se rendre à la Malmaison. Toutes les personnes que leur service ne retenait pas étaient rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette impératrice détrônée, que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se regardait sans oser se parler. Joséphine parut, voilée entièrement, un bras passé sur l'épaule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir exprimer, lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt baissés, et les chevaux partirent comme l'éclair.
Quelques heures après, l'empereur partit pour Versailles.
CHAPITRE XVIII.
Anecdotes antérieures au second mariage de l'empereur.—Jalousie de l'impératrice Joséphine contre madame Gazani.—Interposition de l'empereur.—Changement de rôles.—Madame Gazani attaquée par l'empereur et défendue par l'impératrice.—Fournisseurs consignés à la porte.—Conciliabule féminin surpris par l'empereur.—Marchande de modes mise à Bicêtre.—Grande rumeur.—Indifférence de l'empereur.—Hardiesse d'un modiste.—L'empereur censuré en face.—Crainte de Constant.—Retraite précipitée.—L'empereur ayant besoin de la présence de Constant.—L'empereur voulant faire écrire Constant sous sa dictée.—Refus de Constant.—Permission spéciale de chasser accordée à Constant.—Fusil donné à Constant par l'empereur.—Préférence de l'empereur pour les fusils de Louis XVI.—Louis XVI excellent arquebusier.—Opinion de Napoléon sur Louis XVI.—Déjeuners diplomatiques.—Le salon et les portraits de famille.—Scène burlesque dans la loge de l'impératrice.—Singulier usage d'un cachemire.—Le chambellan peu dégoûté.—Attentions d'un chambellan pour le petit chien de l'impératrice.—Un cousin de Constant au spectacle de Saint-Cloud.—Curiosité et extase.—Prudence provinciale.—Le cousin de Constant en garde contre les filous au théâtre de la cour.—Pétitions adressées à l'empereur par Constant.—Mauvais succès des réclamations de la famille Cerf-Berr.—Heureux succès d'une demande de Constant pour le général Lemarrois.—Disgrâce d'un oncle de Constant, involontairement causée par le maréchal Bessières.—Réparation du maréchal.—Imprudence d'une femme et malheur d'un mari.
Le mariage de Sa Majesté avec l'archiduchesse Marie-Louise fut le premier pas de l'empereur dans une nouvelle carrière. Il se flattait qu'elle serait aussi glorieuse que celle qu'il avait déjà parcourue; il en a été tout autrement. Avant d'entrer dans le récit de ce que j'ai à dire sur les événemens de l'année 1810, je vais rapporter ici quelques souvenirs jetés sur des notes éparses, et qui, sans que je puisse leur assigner de date bien précise, sont néanmoins antérieurs à l'époque à laquelle je suis parvenu.
L'impératrice Joséphine avait été long-temps jalouse de la belle madame Gazani, une de ses lectrices, et la traitait assez froidement. Celle-ci s'en plaignit à l'empereur, qui en parla à Joséphine, en l'engageant à avoir plus de bienveillance pour sa lectrice, qui le méritait par son attachement à la personne de l'impératrice, et en ajoutant que celle-ci avait tort de supposer qu'il y eût encore entre madame Gazani et lui la moindre liaison. L'impératrice, sans avoir été convaincue par cette dernière assertion de l'empereur, avait néanmoins cessé de bouder madame Gazani, lorsqu'un matin, l'empereur, qui avait apparemment quelque crainte que la belle Génoise ne reprît sur lui quelque empire, entra brusquement chez l'impératrice, en lui disant: «Je ne veux plus voir chez vous madame Gazani; il faut qu'elle retourne en Italie.» Cette fois ce fut la bonne Joséphine qui prit la défense de sa lectrice. Il courait déjà des bruits de divorce. L'impératrice dit à Sa Majesté: «Vous savez bien, mon ami, que le meilleur moyen que vous ayez d'être délivré de la présence de madame Gazani, c'est de la laisser avec moi. Souffrez donc que je la garde. Nous pleurerons ensemble; elle et moi nous nous entendrons bien.»
Dès ce moment l'impératrice fut en effet pleine de bonté pour madame Gazani, qui la suivit à la Malmaison et à Navarre. Ce qui augmentait les bons procédés de l'impératrice pour cette dame, c'est qu'elle la croyait affligée pour sa part de l'inconstance de l'empereur. Pour moi, j'ai toujours douté que l'attachement de madame Gazani pour l'empereur fût sincère; son amour-propre avait pu souffrir lorsqu'elle s'était vue délaissée; mais elle s'était consolée sans peine au milieu des hommages et des adorations qui entouraient naturellement une aussi jolie femme.
En mentionnant le nom de l'impératrice Joséphine, je me rappelle deux anecdotes que l'empereur lui-même prenait plaisir à rapporter. Le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l'impératrice était un continuel sujet de chagrin pour lui, et il avait fait défendre la porte de Joséphine à divers fournisseurs dont il connaissait par expérience la disposition à abuser de la trop grande confiance de l'impératrice.
Un matin, qu'il était entré sans être attendu chez l'impératrice, il y trouva rassemblées quelques dames qui formaient le conseil secret de la toilette, et une célèbre marchande de modes, faisant un rapport officiel sur les nouveautés les plus riches et les plus recherchées. C'était précisément une des personnes à qui l'empereur avait interdit sévèrement l'entrée du palais, et il ne s'attendait point à la trouver là. Toutefois il ne fit point d'éclat, et Joséphine, qui le connaissait mieux que personne, fut la seule qui comprit l'ironie de son regard, lorsqu'il se retira en disant: «Continuez, Mesdames; je suis fâché de vous avoir dérangées.» La marchande, fort étonnée de n'avoir point été rudement mise à la porte, se hâta de se retirer. Mais arrivée à la dernière marche de l'escalier qui conduisait aux appartemens de Sa Majesté l'impératrice, elle se vit abordée par un agent de police, qui l'invita le plus poliment du monde à monter dans un fiacre qui l'attendait dans la cour du Carrousel. Elle eut beau protester qu'elle aimait mieux s'en aller à pied; l'agent, qui avait reçu des instructions précises, lui saisit le bras de façon à prévenir toute réplique. Il fallut obéir, et prendre avec ce fâcheux compagnon le chemin de Bicêtre.
Quelqu'un vint rapporter à l'empereur que cet enlèvement faisait grand scandale dans tout Paris; qu'on l'accusait tout haut de vouloir relever la Bastille; que beaucoup de personnes avaient été faire à la captive leurs complimens de condoléance, et qu'il y avait devant la porte de la prison de Bicêtre une queue de voitures. Sa Majesté n'en tint aucun compte, et s'amusa beaucoup de cet intérêt excité, comme disait l'empereur, par une marchande de pompons. «Je laisserai, disait encore Sa Majesté à ce sujet, je laisserai bavarder les caillettes, qui tiennent à honneur de se ruiner pour des chiffons. Mais je veux que l'on apprenne à cette vieille juive que je l'ai fait mettre dedans parce qu'elle a oublié que je l'avais mise dehors.»
Un autre célèbre modiste excita aussi un jour la surprise et la colère de Sa Majesté par des observations que personne en France, excepté cet homme, n'aurait eu la hardiesse de lui faire. L'empereur, qui avait coutume, comme je l'ai rapporté, de régler, à la fin de chaque mois, les comptes de sa maison, trouva exorbitant le mémoire du marchand de modes en question, et m'ordonna de le faire venir. Je l'envoyai chercher. Il vint en moins de dix minutes, et je l'introduisis dans la chambre de Sa Majesté, qui était à sa toilette. «Monsieur, lui dit l'empereur, ayant sous les yeux le compte du modiste, vos prix sont fous, plus fous, s'il est possible, que les niais et les sottes qui s'imaginent avoir besoin de votre industrie. Réduisez-moi cela raisonnablement, ou je me chargerai moi-même de la réduction.» Le marchand, qui tenait à la main le double de son mémoire, se mit à justifier, article par article, le prix de ses fournitures, et conclut cette énumération assez longue par une sorte de surprise et de regret que la somme totale ne s'élevât point plus haut. L'empereur, que j'habillais pendant tout ce bavardage, avait peine à contenir son impatience; et je prévoyais déjà que cette singulière scène aurait une mauvaise fin, lorsque le modiste combla la mesure, en se permettant de faire observer à Sa Majesté que la somme qu'elle destinait à la toilette de l'impératrice était insuffisante, et qu'il y avait de simples bourgeoises qui dépensaient plus que cela. J'avoue qu'à cette dernière impertinence je tremblai pour les épaules de l'imprudent personnage, et je suivis avec inquiétude les mouvemens de l'empereur. Cependant il se contenta, à mon grand étonnement, de froisser dans sa main le mémoire de l'audacieux modiste; et, les bras croisés sur sa poitrine, il fit deux pas vers lui, en prononçant ce seul mot: Vraiment! avec un tel accent et un tel regard que le marchand se précipita vers la porte, et gagna au pied sans attendre son règlement.
L'empereur ne pouvait souffrir que je m'éloignasse du château, et il voulait me savoir à sa portée, même quand mon service était fait, et qu'il n'avait pas besoin de moi. Je ne sais si c'était dans l'idée de me retenir que Sa Majesté voulut me charger plusieurs fois de lui faire des copies. Quelquefois aussi l'empereur, ayant des notes à prendre, pendant qu'il était dans son lit et dans le bain, me disait: «Constant, prenez une plume et écrivez.» Mais je m'y refusais toujours, et j'allais appeler M. Menneval. J'ai déjà raconté comment les malheurs de la révolution avaient été cause que ma première éducation n'avait point été aussi soignée qu'elle devait l'être. Mais quand j'aurais été aussi instruit que je le suis peu, je doute fort que j'eusse jamais pu me faire à écrire sous la dictée de l'empereur. Assurément ce n'était pas chose facile que de remplir cet office. Il fallait pour cela une grande habitude. Il parlait vite, tout d'une haleine, ne faisant aucune pause, et s'impatientant quand on le faisait répéter.
Afin de m'avoir toujours à sa disposition, l'empereur m'accorda la permission de chasser dans le parc de Saint-Cloud. Sa Majesté avait eu la bonté de remarquer que j'aimais beaucoup la chasse; et en m'accordant ce privilége elle daigna me dire qu'elle était fort contente d'avoir imaginé ce moyen d'accorder mon plaisir avec le besoin qu'elle avait de moi. J'étais le seul à qui la permission de chasser dans le parc eût été donnée. L'empereur me fit présent en même temps d'un superbe fusil double qui lui avait été offert à Liége, et que j'ai encore en ma possession. Sa Majesté n'aimait point pour lui-même l'usage des fusils à deux coups, et se servait de préférence de petits fusils simples qui avaient appartenu à Louis XVI, et auxquels ce monarque, excellent arquebusier, avait, dit-on, travaillé de ses mains.
La vue de ces fusils amenait souvent l'empereur à parler de Louis XVI, et il ne le faisait jamais qu'avec des sentimens et des expressions de respect et de pitié. «Cet infortuné prince, disait l'empereur, était bon, sage et instruit. À une autre époque c'eût été un excellent roi; mais il ne valait rien pour un temps de révolution. Il manquait de résolution et de fermeté, et ne sut résister ni aux sottises de la cour ni à l'insolence des jacobins. Les courtisans l'ont jeté aux jacobins, qui l'ont conduit à l'échafaud. À sa place je serais monté à cheval, et, avec quelques concessions d'un côté, quelques coups de cravache de l'autre, j'aurais tout fait rentrer dans l'ordre.»
Quand le corps diplomatique venait saluer l'empereur à Saint-Cloud (le même usage existait pour les Tuileries), on servait, dans le salon des ambassadeurs, du thé, du café, du chocolat, ou ce que ces messieurs demandaient. M. Colin, maître-d'hôtel-contrôleur, assistait à ce déjeuner, qui était servi par les garçons d'appartemens.
Il y avait à Saint-Cloud un salon que l'empereur affectionnait beaucoup; il ouvrait sur une belle allée de marronniers, dans le parc fermé, où il pouvait se promener à toute heure sans être vu. Cet appartement était entouré des portraits en pied et de grandeur naturelle de toutes les princesses de la famille impériale; on l'appelait le salon de famille.
Leurs Altesses étaient debout, entourées de leurs enfans; la reine de Westphalie était seule assise, ayant, comme je l'ai dit, un très-beau buste, mais le reste du corps moins gracieux. Sa Majesté la reine de Naples était représentée avec ses quatre enfans; la reine Hortense avec un seulement, qui est l'aîné de ses fils vivans; la reine d'Espagne avec ses deux filles; la princesse Éliza avec la sienne, habillée en garçon; la vice-reine, seule, n'ayant point encore d'enfant à l'époque où son portrait avait été fait; la princesse Pauline également seule.
Le spectacle était avec la chasse mon plus grand divertissement à Saint-Cloud. Il arriva un jour, à je ne sais quelle représentation extraordinaire, sur le théâtre de cette résidence, que l'impératrice Joséphine fut prise tout à coup, au milieu du premier acte, d'un léger mais impérieux besoin. Sa Majesté, pour ne point causer de dérangement, eut la constance d'attendre que l'acte fût fini, et alors elle se hâta de passer dans le petit salon attenant à la loge impériale. Par malheur on n'y trouva point le meuble si nécessaire à Sa Majesté dans un pareil moment, et il fallut courir dans le château pour réparer cette négligence. L'impératrice, qui déjà avait attendu trop long-temps, n'y pouvant plus tenir, mit elle-même messieurs les chambellans à la porte, pria ses dames de se ranger en cercle autour d'elle, dans la crainte de quelque surprise, et, jetant son cachemire sur le parquet, se passa du meuble absent. L'impératrice et la reine Hortense étaient naturellement fort disposées à rire; aussi cette aventure excita-t-elle de leur part, et de celle de leurs dames, les plus bruyans éclats d'hilarité. Cependant cet accès de gaîté s'était calmé, lorsqu'il recommença tout-à-coup de plus belle, et à tel point, que l'empereur, qui entendait les rires de sa loge, craignant qu'ils n'excitassent du scandale dans la salle, envoya quelqu'un pour chuter Leurs Majestés et leur suite. Ce ne fut pas sans grande peine que Sa Majesté l'impératrice parvint à se contenir; et elle fut plus d'une demi-heure à recueillir la gravité nécessaire pour reparaître dans sa loge.
Or, voici ce qui avait redoublé les rires de ces dames. Lorsque Sa Majesté eût fait de son châle de cachemire un usage inaccoutumé, messieurs les chambellans de service étaient rentrés dans le petit salon, et l'un d'eux, M. le comte de B***, trouvant le précieux tissu en si piteux état, et ne le jugeant plus digne de figurer sur les épaules de sa souveraine, l'avait ramassé et mis dans sa poche, humide comme il était, pour en faire hommage à madame la comtesse sa femme, au détriment et surtout au grand mécontentement des femmes de chambre de Sa Majesté l'impératrice, auxquelles le châle revenait de droit.
J'ai vu à la Malmaison ce même M. de B*** se charger officieusement et presque officiellement d'administrer de ses mains le plus rafraîchissant des remèdes au petit chien de l'impératrice Joséphine. Ce devoir rempli, il poussait la complaisance jusqu'à suivre son malade au jardin, pour s'assurer du résultat de l'opération, et en faire son rapport à Sa Majesté.
Pendant un séjour à Saint-Cloud, j'y reçus la visite d'un cousin éloigné, que je n'avais pas vu depuis des années. Tout ce qu'il avait entendu dire du luxe qui entourait l'empereur, et de la magnificence de la cour, excitait au plus haut point sa curiosité; je me fis un plaisir de la satisfaire: à chaque pas il était émerveillé. Un soir, qu'il y avait spectacle au château, je le conduisis dans ma loge, qui était une baignoire près du parterre. Le coup d'œil qu'offrit la salle lorsqu'elle fut remplie enchanta mon parent. Il fallut lui nommer chaque personnage, car son infatigable curiosité les passa tous en revue, l'un après l'autre. C'était peu de temps avant le mariage de l'empereur avec l'archiduchesse d'Autriche, et la cour était plus brillante que jamais. Je montrai donc successivement à mon cousin Leurs Majestés, le roi de Bavière, le roi et la reine de Westphalie, le roi et la reine de Naples, la reine de Hollande; leurs altesses la grande-duchesse de Toscane, le prince et la princesse Borghèse, la princesse de Bade, le grand-duc de Wurtzbourg, etc., etc., sans compter tous les dignitaires, princes, maréchaux, ambassadeurs, dont la salle était pleine. Mon cousin était dans l'extase, et se trouvait plus grand d'un pied en se voyant mêlé à cette multitude toute dorée. Aussi ne fit-il aucune attention au spectacle; l'intérieur de la salle l'intéressait bien plus vivement que ce qui se passait sur la scène; et lorsque nous fûmes sortis du théâtre, il ne put me dire quelle pièce on avait jouée. Son enthousiasme n'alla pas jusqu'à lui faire oublier les histoires qu'on lui avait contées dans son pays sur l'adresse incroyable des filous de la capitale, et les recommandations qui lui avaient été faites à ce sujet. Dans les promenades, au spectacle, dans les réunions quelconques, mon cousin veillait avec une inquiète sollicitude sur sa montre, sa bourse et son mouchoir. Sa prudence habituelle ne l'abandonna point au spectacle de la cour. Au moment de quitter notre baignoire, pour nous mêler à la foule brillante qui sortait du parterre et descendait des loges, il me dit avec le plus grand sang-froid, en couvrant de sa main la chaîne et les cachets de sa montre: Après tout, il est bon de prendre ses précautions. On ne connaît pas tout le monde ici.
À l'époque de son mariage, l'empereur fut plus que jamais accablé de pétitions, et il accorda, comme je le dirai plus tard, un grand nombre de faveurs et de grâces.
Toutes les pétitions remises à l'empereur étaient données par lui à l'aide de camp de service, qui les portait au cabinet de Sa Majesté, où l'ordre était donné de lui en rendre compte le lendemain. Il ne m'est peut-être pas arrivé dix fois d'en trouver dans les poches de l'empereur, que je visitais exactement; et quand il s'en trouvait, c'est qu'il n'avait pas eu, au moment même de leur remise, l'aide de camp assez près de lui. C'est donc à tort que l'on a dit et imprimé que l'empereur mettait dans une poche particulière, que l'on appelait la bonne poche, les demandes qu'il voulait accorder même sans examen; toutes les pétitions qui en valaient la peine étaient répondues. J'en ai présenté un grand nombre à Sa Majesté; elle ne les mettait point dans sa poche, et presque toujours j'ai eu le bonheur de les voir réussir. Il faut en excepter plusieurs, que j'ai présentées pour les frères Cerf-Berr, qui réclamaient le paiement de fournitures faites aux armées de la république; pour celles-là, l'empereur fut toujours inexorable. Cela venait, disait-on, de ce que MM. Cerf-Berr avaient refusé au général Bonaparte une certaine somme dont il avait besoin, dans le temps, pour la campagne d'Italie.
Ces messieurs m'avaient vivement intéressé, et je présentai plusieurs fois leurs placets à l'empereur. Malgré le soin que j'avais de ne remettre ces demandes aux mains de Sa Majesté que quand je la voyais de bonne humeur, je ne recevais aucune réponse. Je continuai toutefois à lui remettre pétition sur pétition, et je m'aperçus que, quand l'empereur jetait les yeux dessus, il avait toujours un mouvement d'humeur. Enfin, un matin, la toilette étant terminée, je lui remis comme de coutume ses gants, son mouchoir, sa tabatière, et j'y joignis encore ce malencontreux papier. Sa Majesté passa dans son cabinet, et je restai dans la chambre où j'avais quelques dispositions à faire. Je m'en occupais, lorsque je vis rentrer l'empereur un papier à la main. Il me dit: «Tenez, Constant, lisez ceci, vous verrez qu'on vous trompe. Le gouvernement ne doit rien aux frères Cerf-Berr. Ne m'en parlez plus, ce sont des Arabes.» Je jetai les yeux sur le papier, et en lus quelques mots par obéissance. Je n'y compris presque rien, mais je dus dès ce moment être certain qu'il ne serait jamais fait droit à la réclamation de ces messieurs. J'en étais désolé, et les sachant malheureux, je leur fis des offres de services qu'ils refusèrent. Malgré mon peu de succès, MM. Cerf-Berr furent persuadés du zèle que j'avais apporté à leur faire rendre justice, et m'en remercièrent. Chaque fois que j'adressais une pétition à l'empereur, je voyais M. de Menneval, que je priais de s'en occuper; il était extrêmement obligeant, et avait la bonté de m'avertir si ma demande pouvait ou non espérer du succès. Il m'avait dit de celle de MM. Cerf-Berr qu'il ne croyait pas que jamais l'empereur y fît droit.
Et en effet, cette famille, riche autrefois, et qui avait perdu un immense patrimoine, en avances faites au directoire, n'a jamais vu la fin des liquidations qu'elle réclamait, et qui étaient confiées à un homme d'une grande probité, mais trop disposé peut-être à justifier le surnom[68] qu'on lui donnait alors.
Madame Théodore Cerf-Berr, sur mon invitation, s'était rendue plusieurs fois avec ses enfans soit à Rambouillet, soit à Saint-Cloud, pour implorer la justice de l'empereur. Cette respectable mère de famille, que rien ne rebutait, se rendit de nouveau au mois d'octobre 1811, avec l'aînée de ses filles, à Compiègne; elle attendit l'empereur dans la forêt, et, s'étant jetée au milieu des chevaux, elle parvint à remettre sa pétition; mais cette fois qu'en advint-il? madame et mademoiselle Cerf-Berr étaient à peine rentrées à l'hôtel où elles étaient descendues, qu'un officier de gendarmerie d'élite vint leur intimer l'ordre de les suivre. Il les fit monter dans une mauvaise charrette remplie de paille, et les conduisit, sous l'escorte de deux gendarmes, à la préfecture de police, à Paris. Là, on leur fit signer l'engagement de ne jamais se présenter devant l'empereur, et, à ces conditions, on les rendit à la liberté.
Il se présenta environ dans ce temps-là une occasion où je fus plus heureux dans mes démarches. Le général Lemarrois, un des plus anciens aides-de-camp de Sa Majesté, d'une bravoure à toute épreuve, et qui avait su gagner tous les cœurs par ses excellentes qualités, fut quelque temps dans la disgrâce de l'empereur, et tenta plusieurs fois de faire demander une audience; mais, soit que la demande ne fût pas présentée à Sa Majesté, soit qu'elle n'y voulût pas répondre, M. Lemarrois n'en entendait pas parler. Pour savoir à quoi s'en tenir, il eut l'idée de s'adresser à moi, en me priant de remettre sa pétition dans un moment opportun. J'eus le bonheur de réussir. M. le comte Lemarrois obtint son audience, en sortit satisfait, et ce fut peu de temps après qu'il obtint le gouvernement de Magdebourg.
L'empereur était quelquefois fort distrait, et oubliait souvent où il avait déposé les pétitions qu'on lui remettait quand elles restaient dans ses habits. Je les portais au cabinet de Sa Majesté, et les remettais à M. Menneval et à M. Fain. Souvent aussi on trouvait chez l'impératrice les papiers qu'il demandait. Il est arrivé plusieurs fois à l'empereur de me donner des papiers à lui serrer. Je les mettais alors dans un nécessaire dont j'avais seul la clef. Il y eut un jour une grande agitation dans l'intérieur des appartemens pour un papier qui ne se retrouvait plus. Voici comment cela arriva. Il y avait près du cabinet de l'empereur, où se tenaient les secrétaires, un petit salon avec un bureau, sur lequel des notes ou des pétitions étaient souvent déposées. Ce salon était celui où se tenait habituellement l'huissier du cabinet, et l'empereur avait coutume d'y passer pour causer confidentiellement avec les personnes dont la conversation ne devait pas être entendue, même par les secrétaires de Sa Majesté. Quand l'empereur entrait dans ce salon, l'huissier se retirait, et restait à la porte extérieure. Il avait donc la responsabilité de ce qui pouvait se distraire de cet appartement, qui n'était ouvert que sur un ordre exprès de Sa Majesté.
M. le maréchal Bessières avait remis quelques jours auparavant une demande d'avancement pour un colonel de l'armée, et l'avait vivement appuyée auprès de l'empereur. Un matin le maréchal entra dans le petit salon dont je viens de parler, et, trouvant sur le bureau sa demande apostillée, il ne vit point d'inconvénient à la prendre, et l'emporta, sans que l'oncle de ma femme, qui était de service, s'en aperçût. Peu d'heures après, l'empereur voulut revoir cette pétition. Il était sûr de l'avoir déposée dans le salon; elle ne s'y trouvait plus; l'huissier avait donc laissé entrer quelqu'un sans l'ordre de Sa Majesté. On chercha partout dans la chambre et dans le cabinet de l'empereur, dans les appartemens de l'impératrice, et il fallut venir annoncer à Sa Majesté que les recherches avaient été infructueuses. Alors l'empereur eut une de ces colères si terribles, et heureusement si rares, qui bouleversaient tout le château. Le pauvre huissier eut ordre de ne plus paraître devant ses yeux. Enfin le maréchal Bessières, apprenant tout ce désordre, vint s'accuser lui-même. L'empereur s'apaisa; l'huissier rentra en grâce, et tout fut oublié. Mais chacun veilla plus que jamais à ce que rien ne fût dérangé, et que l'empereur pût trouver sous sa main les papiers dont il avait besoin.
L'empereur ne pouvait souffrir que personne fût introduit, sans sa permission, dans ses appartemens, ou dans ceux de sa majesté l'impératrice. C'était de la part des gens du service la seule faute pour laquelle il n'y avait point de pardon à espérer. Je ne sais à quelle époque la femme d'un des suisses du palais laissa un amant, qu'elle avait, entrer dans les appartemens de l'impératrice. Ce misérable, à l'insu de son imprudente maîtresse, prit, avec de la cire molle, l'empreinte de la serrure d'un coffre à joyaux, qui était celui dont j'ai déjà parlé comme ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. À l'aide d'une fausse clef fabriquée d'après cette empreinte, il parvint un jour à voler divers bijoux. La police eut bientôt découvert l'auteur du vol, qui fut puni comme il le méritait. Mais une autre personne fut aussi punie, qui certes ne le méritait pas; le pauvre mari perdit sa place.
CHAPITRE XIX.
Diverses opinions au château sur le mariage de l'empereur.—Conjectures mises en défaut.—Constant chargé de renouveler la garde-robe de l'empereur.—Sa Majesté reçoit le portrait de Marie-Louise.—Souvenir de l'École-Militaire.—Étourdissemens causés à l'empereur par la valse.—Les chaises cassées.—Leçon de valse donnée par la princesse Stéphanie à l'empereur.—Départ du prince de Neufchâtel pour Vienne.—Mariage par procuration.—Formation de la maison de l'impératrice.—Présens de noce de l'impératrice.—Gaîté de l'empereur.—Le soulier de bon augure.—Opinions de l'empereur sur la reine Caroline de Naples.—Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle impératrice.—Ambition désappointée.—L'impératrice privée de sa grande-maîtresse.—Ressentiment de Marie-Louise contre la reine Caroline.—Correspondance de Leurs Majestés.—L'empereur envoie sa chasse à l'impératrice.—Sévérité de M. le duc de Vicence.—Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre de l'empereur.—Impatience de Sa Majesté.—Actes de bienfaisance.—La coquetterie de gloire.—Rencontre de Leurs Majestés Impériales.—Un moment d'humeur.—Amabilité de Marie-Louise.
Depuis son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château, toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai, se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa jeune épouse, et en parut enchanté.