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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

DE CONSTANT. (continued 4)

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On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, à droite, était la chambre à coucher de Sa Majesté, fermée d'une porte vitrée, éclairée par une fenêtre qui donnait sur le camp de droite et de laquelle on voyait la mer, à gauche. Là se trouvait le lit de l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fixé au plafond par un anneau de cuivre doré. Sur ce lit, deux matelas, un sommier, deux traversins, un à la tête, l'autre au pied, point d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence vert, ouatée et piquée; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un filet d'or, sous le lit, sans plus de cérémonie. Deux sièges plians très-simples à côté du lit. À la croisée, petits rideaux en florence vert; cette pièce était tapissée d'un papier fond rose, à dentelle, bordure étrusque.

Vis-à-vis de la chambre à coucher était une chambre parallèle dans laquelle se trouvait une espèce de télescope qui avait coûté douze mille francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un pied de diamètre, il se montait sur un support en acajou à trois pieds, et le coffre qui servait à le contenir avait à peu près la figure d'un piano. Dans la même chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette carrée couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets et du linge. C'était la garde-robe de campagne de Sa Majesté; au dessus un seul chapeau de rechange, doublé de satin blanc et très-usé. L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tête fort délicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps les mêmes.

Le corps principal de la baraque impériale était divisé en trois pièces: un salon, un vestibule et une grande salle à manger, qui communiquait par un couloir, parallèle à celui que je viens de décrire, avec les cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et dans laquelle on lavait la vaisselle.

La baraque de l'amiral Bruix offrait les mêmes dispositions que celle de l'empereur, mais en petit.

À côté de cette baraque se trouvait le sémaphore des signaux, sorte de télégraphe maritime qui faisait manœuvrer la flotte. Un peu plus loin la tour d'ordre, batterie terrible composée de six mortiers, six obusiers et douze pièces de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre qu'on eût jamais fait, avaient seize pouces d'épaisseur, portaient quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes de sept cents livres, à quinze cents toises en l'air et à une lieue et demie en mer. Chaque bombe lancée coûtait à l'état trois cents francs. On se servait pour mettre le feu à ces épouvantables machines, de lances qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que possible, baissant la tête entre les jambes et ne se relevant qu'après le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-même lancer la première bombe.

À droite de la tour d'ordre, était la baraque du maréchal Soult, construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'à terre et vitrée par le haut, avec une porte par laquelle on descendait dans les appartemens, qui étaient comme enterrés. La chambre principale était ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un tapis vert et entourée de petits plians en cuir.

La dernière baraque enfin, était celle de M. Decrès, ministre de la marine, faite et distribuée comme celle du maréchal Soult.

De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manœuvres de mer, et la longue-vue dont j'ai parlé était si bonne, que le château de Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de Sa Majesté.

Le camp de droite, établi sur la falaise, se divisait en rues qui toutes portaient le nom de quelque général distingué. Cette falaise était hérissée de batteries depuis Boulogne jusqu'à Ambleteuse, c'est-à-dire sur une longueur de plus de deux lieues.

Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la baraque de Sa Majesté et celles de MM. Bruix, Soult et Decrès. Lorsqu'à la marée basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui fallait faire un très-grand détour. Un jour il s'en plaignit assez vivement. M. Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne, entendit les plaintes de Sa Majesté, et s'adressant à M. Sordi, ingénieur des communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de remédier à ce grave inconvénient. L'ingénieur répondit que la chose était faisable, que l'on pouvait procurer à Sa Majesté les moyens d'aller directement de sa baraque à la plage, mais que, vu l'excessive élévation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidité de la descente, creuser le chemin en zig-zag. «Faites-le comme vous l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par là dans trois jours.» L'habile ingénieur se mit à l'œuvre; en trois jours et trois nuits, un chemin en pierres liées ensemble par des crampons de fer, fut construit, et l'empereur, charmé de tant de diligence et de talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On ne sait par quelle fâcheuse négligence cet habile homme fut oublié.

Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents bâtimens, tels que bateaux plats, chaloupes canonnières, caïques, prames, bombardes, etc. L'entrée du port était défendue par une énorme chaîne, et par quatre forts, deux à droite, deux à gauche.

Le fort Musoir, placé sur la gauche, était armé de trois batteries formidables, étagées l'une sur l'autre; le premier rang en canons de vingt-quatre, le second et le troisième en canons de trente-six. À droite, en regard de ce fort, se trouvait le pont de halage, et derrière ce pont, une vieille tour, appelée la tour Croï, garnie de bonnes et belles batteries. À gauche, distance d'environ un quart de lieue du fort Musoir, était le fort la Crèche, avancé de beaucoup dans la mer, construit en pierres de taille, et terrible. À droite enfin, en regard du fort la Crèche, on voyait le fort en bois; armé d'une manière prodigieuse, et percé d'une large ouverture qui se trouvait à découvert, en marée basse.

Sur la falaise à gauche de la ville, à la même élévation que l'autre, à peu près, était le camp de gauche. On y voyait la baraque du prince Joseph, alors colonel du quatrième régiment de ligne. Cette baraque était couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut employée.

C'était dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfoncé dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dégager sa brouette, encore plus embourbée que lui; mais il ne pouvait en venir à bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un grenadier en colère. Tout à coup, en levant par hasard les yeux, il aperçut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son frère Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit à le regarder avec un air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental: «Venez, venez à mon secours!» Sa Majesté ne put s'empêcher de sourire, et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se débourbant à grand'peine.—Quel est ton régiment?—Sire, le premier de la garde.—Depuis quand es-tu soldat?—Depuis que vous êtes empereur, sire.—Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien, et je te ferai nommer sergent-major. Après cela, si tu veux, la croix et les épaulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?—Oui, sire.—Major général, continua l'empereur en s'adressant au général Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois cents francs pour faire nettoyer son pantalon et réparer sa brouette.—Et Sa majesté poursuivit sa course, au milieu des acclamations des soldats.

Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le pont de service. Les magasins à poudre étaient derrière, et renfermaient d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans donner le mot d'ordre à la seconde sentinelle, car la première laissait toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne entrée sur le pont ignorait ou venait à oublier le mot d'ordre, elle était repoussée par la seconde sentinelle, et la première placée à la tête du pont, avait ordre exprès de passer sa baïonnette au travers du corps de l'imprudent qui s'était engagé dans ce passage dangereux, sans pouvoir répondre aux questions des factionnaires. Ces précautions rigoureuses étaient rendues nécessaires par le voisinage des terribles magasins à poudre, qu'une étincelle pouvait faire sauter avec la ville, la flotte et les deux camps.

La nuit, on fermait le port avec la grosse chaîne dont j'ai parlé, et les quais se garnissaient de sentinelles placées à quinze pas de distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles criaient: «Sentinelles, prenez garde à vous!» Et les soldats de marine placés dans les huniers répondaient à ce cri par celui de: «Bon quart!» prononcé d'une voix traînante et lugubre. Rien de plus monotone et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix hurlant toutes sur le même ton, d'autant plus que ceux qui proféraient ces cris, mettaient toute leur science à les rendre aussi effrayans que possible.

Il était défendu aux femmes non-domiciliées à Boulogne, d'y séjourner sans une autorisation spéciale du ministre de la police. Cette mesure avait été jugée nécessaire, à cause de l'armée. Sans cela, chaque soldat peut-être eût fait venir à Boulogne une femme; et Dieu sait quel désordre il en serait advenu. En général, les étrangers n'étaient reçus dans la ville qu'avec les plus grandes difficultés.

Malgré toutes ces précautions, il s'introduisait journellement à Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils étaient découverts, il ne leur était point fait de grâce; et pourtant des émissaires qui débarquaient on ne sait où, venaient le soir au spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu'à écrire leur opinion sur le compte des acteurs et des actrices qu'ils désignaient par leur nom, et coller ces écrits aux murs du théâtre. Ils bravaient ainsi la police. On trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile goudronnée, qui servaient probablement à ces messieurs pour leurs excursions clandestines.

En juin 1804, on arrêta huit Anglais, parfaitement bien vêtus, en bas de soie blancs, etc. Ils avaient sur eux des appareils soufrés, qu'ils destinaient à incendier la flotte. On les fusilla au bout d'une heure, sans autre forme de procès.

Il y avait aussi des traîtres à Boulogne. Un maître d'école, agent secret des lords Keith et Melvil, fut surpris un matin sur la falaise du camp de droite, faisant avec ses bras des signaux télégraphiques. Arrêté presque au même instant par les factionnaires, il voulut protester de son innocence et tourner la chose en plaisanterie. Mais on visita ses papiers, et l'on y trouva une correspondance avec les Anglais, qui prouvait sa trahison jusqu'à l'évidence. Traduit devant le conseil de guerre, il fut fusillé le lendemain.

Un soir, entre onze heures et minuit, un brûlot gréé à la française, portant pavillon français, ayant tout-à-fait l'apparence d'une chaloupe canonnière, s'avança vers la ligne d'embossage, et passa. Par une impardonnable négligence, la chaîne du port n'était pas tendue ce soir-là. Ce brûlot fut suivi d'un second qui sauta en l'air en heurtant une chaloupe qu'il fit disparaître avec lui. L'explosion donna l'alarme à toute la flotte: à l'instant des lumières brillèrent partout, et à la faveur de ces lumières, on vit, avec une anxiété inexprimable, le premier brûlot s'avancer entre les jetées. Trois ou quatre morceaux de bois attachés avec des câbles l'arrêtèrent heureusement dans sa marche. Il sauta avec un tel fracas que toutes les vitres des fenêtres furent brisées dans la ville, et qu'un grand nombre d'habitans qui, faute de lits, couchaient sur des tables, furent jetés à terre et réveillés par la chute, sans comprendre de quoi il s'agissait. En dix minutes tout le monde fut sur pied. On croyait les Anglais dans le port. C'était un trouble, un tumulte, des cris à ne pas s'entendre. On fit parcourir la ville par des crieurs précédés de tambours, qui rassurèrent les habitans, en leur disant que le danger était passé.

Le lendemain, on fit des chansons sur cette alerte nocturne. Elles furent bientôt dans toutes les bouches. J'en ai conservé une que je vais rapporter ici, et qui fut celle que les soldats chantèrent le plus long-temps.

Depuis long-temps la Bretagne, Pour imiter la Montagne, Menaçait le continent D'un funeste événement, Dans les ombres du mystère Vingt monstres[14] elle enfanta. Pitt s'écria: j'en suis père, Et personne n'en douta. Bientôt dans la nuit profonde, Melville[15] lance sur l'onde Tous ces monstres nouveau-nés, Pour Boulogne destinés. Lord Keith, en bonne nourrice, Dans son sein les tient cachés: Le flot lui devient propice, Et les enfans sont lâchés. Le Français, qui toujours veille, Vers le bruit prête l'oreille; Mais il ne soupçonnait pas Des voisins si scélérats. Son étoile tutélaire Semble briller à ses yeux: Le danger même l'éclaire En l'éclairant de ses feux. Cette infernale famille S'approche de la flottille: En expirant elle fait Beaucoup de bruit, peu d'effet. Les marques qu'elle a laissées De sa brillante valeur, Sont quelques vitres cassées Et la honte de l'auteur. Mons Pitt, sur votre rivage Vous bravez noire courage, Bien convaincu que jamais Vous n'y verrez les Français. Vous comptez sur la distance, Vos vaisseaux et vos bourgeois; Mais les soldats de la France Vous feront compter deux fois. Dans nos chaloupes agiles, Les vents, devenus dociles, Vous retenant dans vos ports, Nous conduiront à vos bords; Vous forçant à l'arme égale, Vous verrez que nos soldats Ont la machine infernale Placée au bout de leurs bras.

Une autre alerte, mais d'un genre tout différent, mit tout Boulogne sens dessus dessous, dans l'automne de 1804. Vers huit heures du soir, le feu prit dans une cheminée sur la droite du port. La clarté de ce feu donnant à travers les mâts de la flottille, effraya le commandant d'un poste qui était du côté oppose. À cette époque, tous les bâtimens étaient chargés de poudre et de munitions. Le pauvre commandant perdit la tête; il s'écria: Mes enfans! le feu est à la flottille! et fit aussitôt battre la générale. Cette effrayante nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. En moins d'une demi-heure, plus de soixante mille hommes débouchèrent sur les quais; on sonna le tocsin à toutes les églises, les forts tirèrent le canon d'alarme; et tambours et trompettes se mirent à courir les rues en faisant un vacarme infernal.

L'empereur était au quartier-général quand ce cri terrible: Le feu est à la flotte, parvint à ses oreilles. «C'est impossible!» s'écria-t il aussitôt. Nous partîmes néanmoins à l'instant même.

En entrant dans la ville, de quel affreux spectacle je fus témoin! les femmes éplorées tenaient leurs enfans dans leurs bras et couraient comme des folles en poussant des cris de désespoir; les hommes abandonnaient leurs maisons, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, se heurtant, se renversant dans l'obscurité. On entendait partout: «Sauve qui peut! Nous allons sauter! Nous sommes tous perdus!» Et des malédictions, des blasphèmes, des lamentations à faire dresser les cheveux.

Les aides-de-camp de Sa Majesté, ceux du maréchal Soult, couraient au galop partout où ils pouvaient passer, arrêtant les tambours et leur demandant: «Pourquoi battez-vous la générale? Qui vous a donné l'ordre de battre la générale?—Nous n'en savons rien,» leur répondait-on; et les tambours continuaient de battre, et le tumulte allait toujours croissant, et la foule se précipitait aux portes, frappée d'une terreur qu'un instant de réflexion eût fait évanouir. Mais la peur n'admet point de réflexion, malheureusement.

Il est vrai de dire cependant qu'un nombre assez considérable d'habitans, moins peureux que les autres, se tenaient fort tranquilles chez eux, sachant bien que si le feu eût été à la flotte, on n'aurait pas eu le temps de pousser un cri. Ceux-là faisaient tous leurs efforts pour rassurer la foule alarmée. Madame F...., très-jolie et très-aimable dame, épouse d'un horloger, veillait dans sa cuisine aux préparatifs du souper, lorsqu'un voisin entre tout effaré et lui dit: «Sauvez-vous, madame, vous n'avez pas un moment à perdre!—Qu'est-ce donc?—Le feu est à la flotte.—Ah! bah!—Fuyez donc, madame, fuyez donc! je vous dis que le feu est à la flotte.» Et le voisin prenait madame F.... par le bras et la tirait fortement. Madame F.... tenait dans le moment une poêle dans laquelle cuisaient des beignets. «Prenez donc garde! vous allez me faire brûler ma friture,» dit-elle en riant; et quelques mots moitié sérieux, moitié plaisais, lui suffirent pour rassurer le pauvre diable, qui finit par se moquer de lui-même.

Enfin, le tumulte s'apaisa: à cette frayeur si grande succéda un calme profond; aucune explosion ne s'était fait entendre. C'était donc une fausse alarme? Chacun rentra chez soi, ne pensant plus à l'incendie, mais agité d'une autre crainte. Les voleurs pouvaient fort bien avoir profité de l'absence des habitans pour piller les maisons.... Par bonheur, aucun accident de ce genre n'avait eu lieu.

Le lendemain, le pauvre commandant qui avait pris et jeté l'alarme si mal à propos, fut traduit devant le conseil de guerre. Il n'avait pas de mauvaises intentions, mais la loi était formelle. Il fut condamné à mort, mais ses juges le recommandèrent à la clémence de l'empereur, qui lui fit grâce.

CHAPITRE XVII.

Distribution de croix de la Légion-d'Honneur, au camp de Boulogne.—Le casque de Duguesclin.—Le prince Joseph, colonel.—Fête militaire.—Courses en canots et à cheval.—Jalousie d'un conseil d'officiers supérieurs.—Justice rendue par l'empereur.—Chute malheureuse, suivie d'un triomphe.—La pétition à bout portant.—Le ministre de la marine tombé à l'eau.—Gaîté de l'empereur.—Le général gastronome.—Le bal.—Une boulangère, dansée par l'empereur et madame Bertrand.—Les Boulonnaises au bal.—Les macarons et les ridicules.—La maréchale Soult reine du bal.—La belle suppliante.—Le garde-magasin condamné à mort.—Clémence de l'empereur.

Beaucoup des braves qui composaient l'armée de Boulogne avaient mérité la croix dans les dernières campagnes. Sa Majesté voulut que cette distribution fût une solennité qui laissât des souvenirs immortels. Elle choisit pour cela le lendemain de sa fête, 16 août 1804. Jamais rien de plus beau ne s'était vu, ne se verra peut-être.

À six heures du matin, plus de quatre-vingt mille hommes sortirent des quatre camps et s'avancèrent par divisions, tambours et musique en tête, vers la plaine du moulin Hubert, situé sur la falaise au delà du camp de droite. Dans cette plaine, le dos tourné à la mer, se trouvait dressé un échafaudage élevé à quinze pieds environ au dessus du sol. On y montait par trois escaliers, un au milieu et deux latéraux, tous trois couverts de tapis superbes. Sur cet amphithéâtre d'environ quarante pieds carrés, s'élevaient trois estrades. Celle du milieu supportait le fauteuil impérial, décoré de trophées et de drapeaux. L'estrade de gauche était couverte de sièges pour les frères de l'empereur et pour les grands dignitaires. Celle de droite supportait un trépied de forme antique portant un casque, le casque de Duguesclin, je crois, rempli de croix et de rubans; à côté du trépied on avait mis un siège pour l'archi-chancelier.

À trois cents pas, environ, du trône, le terrain s'élevait en pente douce et presque circulairement; c'est sur cette pente que les troupes se rangèrent en amphitéâtre. À la droite du trône, sur une éminence, étaient jetées soixante ou quatre-vingts tentes, faites avec les pavillons de l'armée navale. Ces tentes, destinées aux dames de la ville, faisaient un effet charmant; elles étaient assez éloignées du trône pour que les spectateurs qui les remplissaient fussent obligés de se servir de lorgnettes. Entre ces tentes et le trône, était une partie de la garde impériale à cheval, rangée en bataille.

Le temps était magnifique; il n'y avait pas un nuage au ciel: la croisière anglaise avait disparu, et sur la mer on ne voyait que la ligne d'embossage superbement pavoisée.

À dix heures du matin, une salve d'artillerie annonça le départ de l'empereur. Sa Majesté partit de sa baraque, entourée de plus de quatre-vingts généraux et de deux cents aides-de-camp; toute sa maison le suivait. L'empereur était vêtu de l'uniforme de colonel général de la garde à pied, il arriva au grand galop jusqu'au pied du trône, au milieu des acclamations universelles et du plus épouvantable vacarme que puissent faire tambours, trompettes, canons, battant, sonnant et tonnant ensemble.

Sa Majesté monta sur le trône, suivie de ses frères et des grands dignitaires. Quand elle se fut assise, tout le monde prit place, et la distribution des croix commença de la manière suivante: un aide-de-camp de l'empereur appelait les militaires désignés, qui venaient un à un, s'arrêtaient au pied du trône, saluaient et montaient l'escalier de droite. Ils étaient reçus par l'archi-chancelier, qui leur délivrait leur brevet. Deux pages, placés entre le trépied et l'empereur, prenaient la décoration dans le casque de Duguesclin et la remettaient à Sa Majesté, qui l'attachait elle-même sur la poitrine du brave. À cet instant, plus de huit cents tambours battaient un roulement, et lorsque le soldat décoré descendait du trône par l'escalier de gauche, en passant devant le brillant état-major de l'empereur, des fanfares exécutées par plus de douze cents musiciens, signalaient le retour du légionnaire à sa compagnie. Il est inutile de dire que le cri de vive l'empereur était répété deux fois à chaque décoration.

La distribution commencée à dix heures, fut terminée à trois heures environ. Alors on vit les aides-de-camp parcourir les divisions; une salve d'artillerie se fit entendre, et quatre-vingt mille hommes s'avancèrent en colonnes serrées jusqu'à la distance de vingt-cinq ou trente pas du trône. Le silence le plus profond succéda au bruit des tambours, et l'empereur ayant donné ses ordres, les troupes manœuvrèrent pendant une heure environ. Ensuite chaque division défila devant le trône pour retourner au camp, chaque chef inclinant, en passant, la pointe de son épée. On remarqua le prince Joseph, tout nouvellement nommé colonel du quatrième régiment de ligne, lequel fit en passant à son frère un salut plus gracieux que militaire. L'empereur renfonça d'un froncement de sourcils les observations tant soit peu critiques que ses anciens compagnons d'armes semblaient prêts à se permettre à ce sujet. Sauf ce petit mouvement, jamais le visage de Sa Majesté n'avait été plus radieux.

Au moment où les troupes défilaient, le vent, qui depuis deux ou trois heures soufflait avec violence, devint terrible. Un officier d'ordonnance accourut dire à Sa Majesté que quatre ou cinq canonnières venaient de faire côte. Aussitôt l'empereur quitta la plaine au galop, suivi de quelques maréchaux, et alla se poster sur la plage. L'équipage des canonnières fut sauvé, et l'empereur retourna au Pont de Briques.

Cette grande armée ne put regagner ses cantonnemens avant huit heures du soir.

Le lendemain, le camp de gauche donna une fête militaire, à laquelle l'empereur assista.

Dès le matin, des canots montés sur des roulettes, couraient à pleines voiles dans les rues du camp, poussés par un vent favorable. Des officiers s'amusaient à courir après, au galop, et rarement ils les atteignaient. Cet exercice dura une heure ou deux; mais le vent ayant changé, les canots chavirèrent au milieu des éclats de rire.

Il y eut ensuite une course à cheval. Le prix était de douze cents francs. Un lieutenant de dragons, fort estimé dans sa compagnie, demanda en grâce à concourir. Mais le fier conseil des officiers supérieurs refusa de l'admettre, sous prétexte qu'il n'était point d'un grade assez élevé, mais en réalité, parce qu'il passait pour un cavalier d'un talent prodigieux. Piqué au vif de ce refus injuste, le lieutenant de dragons s'adressa à l'empereur, qui lui permit de courir avec les autres, après avoir pris des informations qui lui apprirent que ce brave officier nourrissait à lui seul une nombreuse famille, et que sa conduite était irréprochable.

Au signal donné, les coureurs partirent. Le lieutenant de dragons ne tarda pas à dépasser ses antagonistes; il allait toucher le but, lorsque par un malencontreux hasard, un chien caniche vint se jeter étourdiment dans les jambes de son cheval qui s'abattit. Un aide-de-camp, qui venait immédiatement après lui, fut proclamé vainqueur. Le lieutenant se releva tant bien que mal, et se disposait à s'éloigner bien tristement, mais un peu consolé par les témoignages d'intérêt que lui donnaient les spectateurs, lorsque l'empereur le fit appeler et lui dit: «Vous méritez le prix, vous l'aurez.... Je vous fais capitaine.» Et s'adressant au grand maréchal du palais: «Vous ferez compter douze cents francs au capitaine N....» (le nom ne me revient pas). Et tout le monde de crier: Vive l'empereur! et de féliciter le nouveau capitaine sur son heureuse chute.

Le soir, il y eut un feu d'artifice, que l'on put voir des côtes d'Angleterre. Trente mille soldats exécutèrent toutes sortes de manœuvres avec des fusées volantes dans leurs fusils. Ces fusées s'élevaient à une hauteur incroyable. Le bouquet, qui représentait les armes de l'empire, fut si beau, que pendant cinq minutes, Boulogne, les campagnes et toute la côte furent éclairés comme en plein jour.

Quelques jours après ces fêtes, l'empereur passant d'un camp à l'autre, un marin qui l'épiait pour lui remettre une pétition, fut obligé, la pluie tombant par torrens, et dans la crainte de gâter sa feuille de papier, de se mettre à couvert derrière une baraque isolée sur le rivage, et qui servait à déposer des cordages. Il attendait depuis long-temps, trempé jusqu'aux os, quand il vit l'empereur descendre du camp de gauche au grand galop. Au moment où Sa Majesté, toujours galopant, allait passer devant la baraque, mon brave marin, qui était aux aguets, sortit tout-à-coup de sa cachette et se jeta au devant de l'empereur, lui tendant son placet, dans l'attitude d'un maître d'escrime qui se fend. Le cheval de l'empereur fit un écart, et s'arrêta tout court, effrayé de cette brusque apparition. Sa Majesté, un instant étonnée, jeta sur le marin un regard mécontent, et continua son chemin, sans prendre la pétition qu'on lui offrait d'une façon si bizarre.

Ce fut ce jour-là, je crois, que le ministre de la marine, M. Decrès, eut le malheur de se laisser tomber à l'eau, au grand divertissement de Sa Majesté. On avait, pour faire passer l'empereur du quai dans une chaloupe canonnière, jeté une simple planche du bord de la chaloupe au quai: Sa Majesté passa, ou plutôt sauta ce léger pont, et fut reçue à bord dans les bras d'un marin de la garde. M. Decrès, beaucoup plus replet et moins ingambe que l'empereur, s'avança avec précaution sur la planche qu'il sentait, avec effroi, fléchir sous ses pieds: arrivé au milieu, le poids de son corps rompit la planche, et le ministre de la marine tomba dans l'eau entre le quai et la chaloupe. Sa Majesté se retourna au bruit que fit M. Decrès en tombant, et se penchant aussitôt en dehors de la chaloupe: «Comment! c'est notre ministre de la marine qui s'est laissé tomber? Comment est-il possible que ce soit lui?» Et l'empereur, en parlant ainsi, riait de tout son cœur. Cependant, deux ou trois marins s'occupaient à tirer d'embarras M. Decrès, qui fut avec beaucoup de peine hissé sur la chaloupe, dans un triste état, comme on peut le croire, rendant l'eau par le nez, la bouche et les oreilles, et tout honteux de sa mésaventure, que les plaisanteries de Sa Majesté contribuaient à rendre plus désolante encore.

Vers la fin de notre séjour, les généraux donnèrent un grand bal aux dames de la ville. Ce bal fut magnifique; l'empereur y assista.

On avait construit à cet effet une salle en charpente et menuiserie. Elle fut décorée de guirlandes, de drapeaux et de trophées, avec un goût parfait. Le général Bertrand fut nommé maître des cérémonies par ses collègues, et le général Bisson fut chargé du buffet. Cet emploi convenait parfaitement au général Bisson, le plus grand gastronome du camp, et dont le ventre énorme gênait parfois la marche. Il ne lui fallait pas moins de six à huit bouteilles pour son dîner, qu'il ne prenait jamais seul, car c'était un supplice pour lui que de ne pas jaser en mangeant. Il invitait assez ordinairement ses aides-de-camp que, par malice sans doute, il choisissait toujours parmi les plus minces et les plus frêles officiers de l'armée. Le buffet fut digne de celui qu'on en avait chargé.

L'orchestre était composé des musiques de vingt régimens, qui jouaient à tour de rôle. Au commencement du bal seulement, elles exécutèrent toutes ensemble une marche triomphale, tandis que les aides-de-camp, habillés de la manière la plus galante du monde, recevaient les dames invitées et leur donnaient des bouquets.

Il fallait pour être admis à ce bal avoir au moins le grade de commandant. Il est impossible de se faire une idée de la beauté du coup d'œil que présentait cette multitude d'uniformes, tous plus brillans les uns que les autres. Les cinquante ou soixante généraux qui donnaient le bal avaient fait venir de Paris des costumes brodés avec une richesse inconcevable. Le groupe qu'ils formèrent autour de Sa Majesté, lorsqu'elle fut entrée, étincelait d'or et de diamans. L'empereur resta une heure à cette fête et dansa la boulangère avec madame Bertrand; il était vêtu de l'uniforme de colonel-général de la garde à cheval.

Madame la maréchale Soult était la reine du bal. Elle portait une robe de velours noir, parsemée de ces diamans connus sous le nom de cailloux du Rhin.

Au milieu de la nuit, on servit un souper splendide dont le général Bisson avait surveillé les apprêts. C'est assez dire que rien n'y manquait.

Les Boulonnaises, qui ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête, en étaient émerveillées. Quand vint le souper, quelques-unes s'avisèrent d'emplir leurs ridicules de friandises et de sucreries; elles auraient emporté, je crois, la salle, les musiciens et les danseurs. Pendant plus d'un mois ce bal fut l'unique sujet de leurs conversations.

À cette époque, ou à peu près, Sa Majesté se promenant à cheval dans les environs de sa baraque, une jolie personne de quinze ou seize ans, vêtue de blanc et tout en larmes, se jeta à genoux sur son passage. L'empereur descendit aussitôt de cheval et courut la relever en s'informant avec bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre fille venait lui demander la grâce de son père, garde-magasin des vivres, condamné aux galères pour des fraudes graves. Sa Majesté ne put résister à tant de charmes et de jeunesse: elle pardonna.

CHAPITRE XVIII.

Popularité de l'empereur à Boulogne.—Sa funeste obstination.—Fermeté de l'amiral Bruix.—La cravache de l'empereur et l'épée d'un amiral.—Exil injuste.—Tempête et naufrage.—Courage de l'empereur.—Les cadavres et le petit chapeau.—Moyen infaillible d'étouffer les murmures.—Le tambour sauvé sur sa caisse.—Dialogue entre deux matelots.—Faux embarquement.—Proclamation.—Colonne du camp de Boulogne.—Départ de l'empereur.—Comptes à régler.—Difficultés que fait l'empereur pour payer sa baraque.—Flatterie d'un créancier.—Le compte de l'ingénieur acquitté en rixdales et en frédérics.

À Boulogne, comme partout ailleurs, l'empereur savait se faire chérir par sa modération, sa justice et la grâce généreuse avec laquelle il reconnaissait les moindres services. Tous les habitans de Boulogne, tous les paysans des environs se seraient fait tuer pour lui. On se racontait les plus petites particularités qui lui étaient relatives. Un jour pourtant, sa conduite excita les plaintes, il fut injuste. Il fut généralement blâmé: son injustice avait causé tant de malheurs! Je vais rapporter ce triste événement dont je n'ai encore vu nulle part un récit fidèle.

Un matin, en montant à cheval, l'empereur annonça qu'il passerait en revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter aux bâtimens qui formaient la ligne d'embossage, leur position, ayant l'intention, disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour sa promenade habituelle, et témoigna le désir que tout fût prêt pour son retour, dont il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir de l'empereur était sa volonté; on alla, pendant son absence, le transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit avec un imperturbable sang-froid qu'il était bien fâché, mais que la revue n'aurait pas lieu ce jour-là. En conséquence, aucun bâtiment ne bougea.

De retour de sa promenade, l'empereur demanda si tout était prêt; on lui dit ce que l'amiral avait répondu. Il se fit répéter deux fois cette réponse, au ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant du pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se rendit auprès de lui.

L'empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez vite, le rencontra à moitié chemin de sa baraque. L'état-major suivait Sa Majesté, et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lançaient des éclairs.

«Monsieur l'amiral, dit l'empereur d'une voix altérée, pourquoi n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?»

—«Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral Bruix, une horrible tempête se prépare.... Votre Majesté peut le voir comme moi: veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens?» En effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd qui se faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de l'amiral. «Monsieur, répond l'empereur de plus en plus irrité, j'ai donné des ordres; encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point exécutés? Les conséquences me regardent seul. Obéissez!—Sire, je n'obéirai pas.—Monsieur, vous êtes un insolent!» Et l'empereur, qui tenait encore sa cravache à la main, s'avança sur l'amiral en faisant un geste menaçant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur la garde de son épée: «Sire! dit-il en pâlissant; prenez garde!» Tous les assistans étaient glacés d'effroi. L'empereur, quelque temps immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l'amiral, qui, de son côté, conservait sa terrible attitude. Enfin, l'empereur jeta sa cravache à terre, M. Bruix lâcha le pommeau de son épée, et, la tête découverte, il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.

«Monsieur le contre-amiral Magon, dit l'empereur, vous ferez exécuter à l'instant le mouvement que j'ai ordonné. Quant à vous, monsieur, continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en Hollande. Allez.» Sa Majesté s'éloigna aussitôt; quelques officiers, mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que leur tendait l'amiral.

Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte le mouvement fatal exigé par l'empereur. À peine les premières dispositions furent-elles prises, que la mer devint effrayante à voir. Le ciel, chargé de nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le tonnerre grondait à chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait prévu l'amiral arriva, et la tempête la plus affreuse dispersa les bâtimens de manière à faire désespérer de leur salut. L'empereur, soucieux, la tête baissée, les bras croisés, se promenait sur la plage, quand tout-à-coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt chaloupes canonnières chargées de soldats et de matelots venaient d'être jetées à la côte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre les vagues furieuses, réclamaient des secours que personne n'osait leur porter. Profondément touché de ce spectacle, le cœur déchiré par les lamentations d'une foule immense que la tempête avait rassemblée sur les falaises et sur la plage, l'empereur, qui voyait ses généraux et officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l'exemple du dévoûment, et malgré tous les efforts que l'on put faire pour le retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant: «Laissez-moi! laissez-moi! il faut qu'on les tire de là.» En un instant sa barque fut remplie d'eau. Les vagues passaient et repassaient par dessus, et l'empereur était inondé. Une lame encore plus forte que les autres faillit jeter Sa Majesté par dessus le bord, et son chapeau fut emporté dans le choc. Electrisés par tant de courage, officiers, soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns à la nage, d'autres dans des chaloupes, pour essayer de porter du secours. Mais, hélas! on ne put sauver qu'un très-petit nombre des infortunés qui composaient l'équipage des canonnières, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.

Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne et pour le camp. Il n'était personne qui ne courût au rivage cherchant avec anxiété parmi les corps que les vagues amoncelaient. L'empereur gémissait de tant de malheurs, qu'intérieurement il ne pouvait sans doute manquer d'attribuer à son obstination. Des agens chargés d'or parcoururent par son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent des murmures tout près d'éclater.

Ce jour-là, je vis un tambour, qui faisait partie de l'équipage des chaloupes naufragées, revenir sur sa caisse, comme sur un radeau. Le pauvre diable avait la cuisse cassée. Il était resté plus de douze heures dans cette horrible situation.

Pour en finir avec le camp de Boulogne, je raconterai ici ce qui ne se passa en effet qu'au mois d'août 1805, après le retour de l'empereur de son voyage et de son couronnement en Italie.

Soldats et matelots brûlaient d'impatience de s'embarquer pour l'Angleterre; le moment tant désiré n'arrivait pas. Tous les soirs on se disait: Demain il y aura bon vent, il fera du brouillard, nous partirons; et l'on s'endormait dans cet espoir. Le jour venait avec du soleil ou de la pluie.

Un soir pourtant que le vent favorable soufflait, j'entendis deux marins, causant ensemble sur le quai, se livrer à des conjectures sur l'avenir: «L'empereur fera bien de partir demain matin, disait l'un, il n'aura jamais un meilleur temps, il y aura sûrement de la brume.»—«Bah! disait l'autre, il n'y pense seulement pas; il y a plus de quinze jours que la flotte n'a bougé. On ne veut pas partir de sitôt.»—«Pourtant toutes les munitions sont à bord; avec un coup de sifflet, tout ça peut démarer.» On vint placer les sentinelles de nuit, et la conversation des vieux loups de mer en resta là. Mais j'eus lieu bientôt de reconnaître que leur expérience ne les avait pas trompés. En effet, sur les trois heures du matin, un léger brouillard se répandit sur la mer, qui était un peu houleuse; le vent de la veille commençait à souffler. Le jour venu, le brouillard s'épaissit de manière à cacher la flotte aux Anglais. Le silence le plus profond régnait partout. Aucune voile ennemie n'avait été signalée pendant la nuit, et comme l'avaient dit les marins, tout favorisait la descente.

À cinq heures du matin, des signaux partirent du sémaphore. En un clin-d'œil, tous les marins furent debout; le port retentit de cris de joie; on venait de recevoir l'ordre du départ! Tandis qu'on hissait les voiles, la générale battait dans les quatre camps. Elle faisait prendre les armes à toute l'armée, qui descendit précipitamment dans la ville, croyant à peine ce qu'elle venait d'entendre. «—Nous allons donc partir, disaient tous ces braves; nous allons donc dire deux mots à ces (....) d'Anglais!» Et le plaisir qui les agitait s'exprimait en acclamations qu'un roulement de tambour fit cesser. L'embarquement s'opéra dans un silence profond, avec un ordre que j'essayerais vainement de décrire. En sept heures, deux cent mille soldats furent à bord de la flotte; et, lorsqu'un peu après midi cette belle armée allait s'élancer au milieu des adieux et des vœux de toute la ville rassemblée sur les quais et sur les falaises, au moment où tous les soldats debout, et la tête découverte, se détachaient du sol français en criant: Vive l'empereur! un message arriva de la baraque impériale, qui fit débarquer et rentrer les troupes au camp. Une dépêche télégraphique reçue à l'instant même par Sa Majesté l'obligeait à donner une autre direction à ses troupes.

Les soldats retournèrent tristement dans leurs quartiers; quelques-uns témoignaient tout haut, et d'une manière fort énergique, le désappointement que leur causait cette espèce de mystification. Ils avaient toujours regardé le succès de l'entreprise contre l'Angleterre comme une chose de toute certitude, et se voir arrêté à l'instant du départ était à leurs yeux le plus grand malheur qui pût leur arriver.

Lorsque tout fut en ordre, l'empereur se rendit au camp de droite, et là, il prononça devant les troupes une proclamation que l'on porta dans les autres camps, et qui fut affichée partout. En voici à peu près la teneur:

«Braves soldats du camp de Boulogne!

«Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a séduit l'empereur d'Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France. Son armée a rompu la ligne qu'il devait garder; la Bavière est envahie. Soldats! de nouveaux lauriers vous attendent au delà du Rhin; courons vaincre des ennemis que nous avons déjà vaincus.»

Des transports unanimes accueillirent cette proclamation. Tous les fronts s'éclaircirent. Il importait peu à ces hommes intrépides d'être conduits en Autriche ou en Angleterre. Ils avaient soif de combattre, on leur annonçait la guerre: tous leurs vœux étaient comblés.

Ce fut ainsi que s'évanouirent tous ces grands projets de descente en Angleterre, si long-temps mûris, si sagement combinés. Il n'est pas douteux aujourd'hui qu'avec du temps et de la persévérance, l'entreprise n'eût été couronnée du plus beau succès. Mais il ne devait pas en être ainsi.

Quelques régimens restèrent à Boulogne; et tandis que leurs frères écrasaient les Autrichiens, ils érigeaient sur la plage une colonne destinée à rappeler long-temps le souvenir de Napoléon, et de son immortelle armée.

Aussitôt après la proclamation dont je viens de parler, Sa Majesté donna l'ordre de préparer tout pour son prochain départ. Le grand maréchal du palais fut chargé de régler et de payer toutes les dépenses que l'empereur avait faites, ou qu'il avait fait faire pendant ses différens séjours; non sans lui recommander, selon son habitude, de prendre bien garde à ne rien payer de trop, ou de trop cher. Je crois avoir déjà dit que Sa Majesté était extrêmement économe pour tout ce qui la regardait personnellement, et que vingt francs lui faisaient peur à dépenser sans un but d'utilité bien direct.

Parmi beaucoup d'autres comptes à régler, le grand maréchal du palais reçut celui de M. Sordi, ingénieur des communications militaires, qui avait été chargé par lui des ornemens intérieurs et extérieurs de la baraque de Sa Majesté. Le compte s'élevait à une cinquantaine de mille francs. Le grand maréchal jeta les hauts cris à la vue de cet effrayant total; il ne voulut point régler le compte de M. Sordi, et le renvoya en lui disant qu'il ne pouvait autoriser le paiement sans avoir, au préalable, pris les ordres de l'empereur.

L'ingénieur se retira, après avoir assuré le grand maréchal qu'il n'avait surchargé aucun article et qu'il avait suivi pas à pas ses instructions.

Il ajouta que dans cet état de choses, il lui était impossible de faire la moindre réduction.

Le lendemain, M. Sordi reçut l'ordre de se rendre auprès de Sa Majesté.

L'empereur était dans la baraque, objet de la discussion: il avait sous les yeux, non pas le compte de l'ingénieur, mais une carte sur laquelle il suivait la marche future de son armée. M. Sordi vint et fut introduit par le général Cafarelli: la porte entr'ouverte permit au général, ainsi qu'à moi, d'entendre la conversation qui vint à s'établir. «Monsieur, dit Sa Majesté, vous avez dépensé beaucoup trop d'argent pour décorer cette misérable baraque: oui certainement, beaucoup trop.... Cinquante mille francs! y songez-vous, monsieur? mais c'est effrayant, cela. Je ne vous ferai pas payer.» L'ingénieur, interdit par cette brusque entrée en matière, ne sut d'abord que répondre. Heureusement l'empereur en rejetant les yeux sur la carte qu'il tenait déroulée, lui donna le temps de se remettre. Il répondit: «Sire, les nuages d'or qui forment le plafond de cette chambre (tout cela se passait dans la chambre du conseil), et qui entourent l'étoile tutélaire de Votre Majesté, ont coûté vingt mille francs, à la vérité. Mais si j'avais consulté le cœur de vos sujets, l'aigle impérial qui va foudroyer de nouveau les ennemis de la France et de votre trône, eût étendu ses ailes au milieu des diamans les pins rares.—C'est fort bien, répondit en riant l'empereur, c'est fort bien, mais je ne vous ferai point payer à présent, et puisque vous me dites que cet aigle qui coûte si cher doit foudroyer les Autrichiens, attendez qu'il l'ait fait, je paierai votre compte avec les rixdales de l'empereur d'Allemagne et les frédérics d'or du roi de Prusse.» Et Sa Majesté reprenant son compas, se mit à faire voyager l'armée sur la carte.

En effet, le compte de l'ingénieur ne fut soldé qu'après la bataille d'Austerlitz, et, comme l'avait dit l'empereur, en rixdales et en frédérics.

CHAPITRE XIX.

Voyage en Belgique.—Congé de vingt-quatre heures.—Les habitans d'Alost.—Leur empressement auprès de Constant.—Le valet de chambre fêté à cause du maître.—Bonté de l'empereur.—Journal de madame***—sur un voyage à Aix-la-Chapelle.—Histoire de ce journal.—Narration de Madame***.—M. d'Aubusson, chambellan.—Cérémonie du serment.—Grâce de Joséphine.—Une ancienne connaissance.—Aversion de Joséphine pour l'étiquette.—Madame de La Rochefoucault.—Le faubourg Saint-Germain.—Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de colonel.—Formation des maisons impériales.—Les gens de l'ancienne cour, à la nouvelle.—Le parti de l'opposition dans le noble faubourg.—Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de Bouilley.—Solliciteurs honteux.—Distribution de croix d'honneur.—Le chevalier en veste ronde.—Napoléon se plaint d'être mal logé au Tuileries.—Mauvaise humeur.—La robe de madame de La Valette et le coup de pied.—Le musée vu aux lumières.—Passage périlleux.—Napoléon devant la statue d'Alexandre.—Grandeur et petitesse.—Un mot de la princesse Dolgorouki—L'empereur à Boulogne et l'impératrice à Aix-la-Chapelle.—L'impératrice manque à l'étiquette, et est reprise par son grand-écuyer.—La route sur la carte.—Les femmes et les dragons.—M. Jacoby et sa maison.—Le journal indiscret.—Inquiétude de Joséphine.—La malaquite et la femme du maire de Reims.—Silence imposé aux journaux.—Ennui.—La troupe et les pièces de Picard.—Répertoire fatigant.—La diligence et la rue Saint-Denis.—Excursion à pied.—Désespoir du chevalier de l'étiquette.—Retour embarrassant.—Les robes de cour et les haillons.—Maison et cercle de l'impératrice.—Les caricatures allemandes.—Madame de Sémonville—Madame de Spare.—Madame Macdonald.—Confiance de l'impératrice.—Son caractère est celui d'un enfant.—Son esprit;—son instruction;—Ses manières.—Le canevas de société.—Un quart d'heure d'esprit par jour.—Candeur et défiance de soi-même.—Douceur et bonté.—Indiscrétion.—Réserve de l'empereur avec l'impératrice.—Dissimulation de l'empereur.—Superstition de l'empereur.—Prédiction faite à Joséphine.—Plus que reine, sans être reine.—Les cachots de la terreur et le trône impérial.—M. de Talleyrand.—Motif de sa haine contre Joséphine.—Le dîner chez Barras.—Le courtisan en défaut.—M. de Talleyrand poussant au divorce.—La princesse Willelmine de Bade.—Fausse sécurité de l'impératrice.—Les deux étoiles.—Madame de Staël et M. de Narbonne.—Correspondance interceptée.—L'espion et le ministre de la police.—L'habit d'arlequin.—Napoléon arlequin.—Courage par lettres, et flagornerie à la cour.—Indifférence de l'empereur au sujet de l'attachement de ceux qui l'entouraient.—Le thermomètre des amitiés de cour.—Politesse et envie.—Profondes révérences et profonde insipidité.—Orage excité par les atténuons de Joséphine.—Cérémonie dans l'église d'Aix.—Éloquence du général Lorges.—La vertu sur le trône et la beauté à côté.—Mouvement causé par la prochaine arrivée de l'empereur.—L'empereur savait-il se faire aimer?—Arrivée de l'empereur.—Chagrins.—Espionnage.—Lejeune général et le vieux militaire.—La causeuse et l'impératrice.—Faux rapports.—Jalousie de l'empereur.—Joséphine justifiée.—Les enfans et les conquérans.—Napoléon tout occupé de l'étiquette.—Pourquoi le respect est-il marqué par des attitudes gênantes?—Grande réception des autorités constituées.—Admiration des bonnes gens.—Prétendu charlatanisme de l'empereur.—Lui aussi y aurait appris sa leçon.—Les dames d'honneur au catéchisme.—L'empereur parlant des arts et de l'amour.—L'empereur avait-il de l'esprit?—Adulation des prêtres.—Les grandes reliques.—Le tour du reliquaire, exécuté par Joséphine et par le clergé.—Méditation sur les prêtres courtisans.—M. de Pradt, premier aumônier de l'empereur.—Récompense accordée sans discernement.—Alexandre et le boisseau de millet.—Talma.—M. de Pradt croyait-il en Dieu?—Le wist de l'empereur.—Le duc d'Aremberg; le joueur aveugle.—L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le jeu.—Un axiôme du grand Corneille.—Disgrâce de M. de Sémonville,—Il ne peut obtenir une audience.—Propos indiscret attribué à M. de Talleyrand.—Les deux diplomates aux prises; assaut de finesse.—L'annulation au sénat.—M. de Montholon.—Madame la duchesse de Montebello.—Indiscrétion de l'empereur.—Observation digne et spirituelle de la maréchale.—Boutade de Napoléon contre les femmes.—Les mousselines anglaises.—La première amoureuse de l'empereur.—L'empereur plus que sérieusement jugé.—L'empereur représenté comme insolent, dédaigneux vulgaire.—Observation de Constant sur ce jugement.—Les manières de Murat opposées à celles de l'empereur.—L'empereur orgueilleux et méprisant l'espèce humaine.

Vers la fin de novembre, l'empereur partit de Boulogne pour faire une tournée en Belgique, et rejoindre l'impératrice, qui s'était rendue de son côté à Aix-la-Chapelle. Partout sur son passage il fut accueilli non-seulement avec les honneurs réservés aux têtes couronnées, mais encore avec des acclamations qui s'adressaient plutôt à sa personne qu'à sa puissance. Je ne dirai rien de tant de fêtes qui lui furent données durant ce voyage, ni de tout ce qui s'y passa de remarquable. Ces détails se trouvent partout, et je ne veux parler que de ce qui m'est personnel, ou du moins de ce qui n'est pas connu de tous et de chacun. Qu'il me suffise donc de dire que nous traversâmes comme en triomphe Arras, Valenciennes, Mons, Bruxelles, etc. À la porte de chaque ville, le conseil municipal présentait à Sa Majesté le vin d'honneur et les clefs de la place. On s'arrêta quelques jours à Lacken, et, n'étant qu'à cinq lieues d'Alost, petite ville où j'avais des parens, je demandai à l'empereur la permission de le quitter pour vingt-quatre heures; ce qu'il m'accorda, quoique avec peine. Alost, comme le reste de la Belgique, à cette époque, professait le plus grand attachement pour l'empereur. À peine si j'eus un moment à moi. J'étais descendu chez un de mes amis, M. D..., dont la famille avait long-temps été dans les hautes fonctions du gouvernement Belge. Là je crois que toute la ville vint me rendre visite; mais je n'eus pas la vanité de m'attribuer tout l'honneur de cet empressement. On voulait connaître jusque dans les plus petits détails tout ce qui se rapportait au grand homme près duquel j'étais placé. Je fus par cette raison extraordinairement fêté, et mes vingt-quatre heures passèrent trop vite. À mon retour Sa Majesté daigna me faire mille questions sur la ville d'Alost, et sur les habitans, sur ce qu'on y pensait de son gouvernement et de sa personne. Je pus lui répondre, sans flatterie, qu'il y était adoré. Il parut content, et me parla avec bonté de ma famille et de mes petits intérêts. Nous partîmes le lendemain de Lacken, et nous passâmes par Alost. Si la veille j'avais pu prévoir cela, je serais peut-être resté quelques heures de plus. Cependant l'empereur avait eu tant de peine à m'accorder un seul jour, que je n'aurais probablement pas osé en perdre davantage, quand même j'aurais su que la maison devait passer par cette ville.

L'empereur aimait Lacken; il y fit faire des réparations et des embellissemens considérables; et ce palais devint par ses soins un charmant séjour.

Ce voyage de Leurs Majestés dura près de trois mois. Nous ne fûmes de retour à Paris, ou plutôt à Saint-Cloud, qu'en octobre. L'empereur avait reçu à Cologne et à Coblentz la visite de plusieurs princes et princesses d'Allemagne; mais, comme je ne pus savoir que par ouï-dire ce qui se passa dans ces entrevues, j'avais résolu de n'en pas parler, lorsqu'il me tomba dans les mains un manuscrit dans lequel l'auteur est entré dans tous les détails que je n'étais point à même de connaître. Voici comment je me suis trouvé possesseur de ce curieux journal.

Il paraît qu'une des dames de S. M. l'impératrice Joséphine tenait note, jour par jour, de ce qui se passait d'intéressant dans l'intérieur du palais et de la famille impériale. Ces souvenirs, parmi lesquels il se trouvait beaucoup de portraits qui n'étaient pas flattés, furent mis sous les yeux de l'empereur, probablement, comme on le soupçonna dans le temps, par l'indiscrétion et l'infidélité d'une femme de chambre.

Leurs Majestés étaient fort durement, et, selon moi, fort injustement traitées dans les mémoires de madame***. Aussi l'empereur entra-t-il dans une violente colère, et madame*** reçut son congé. Le jour où Sa Majesté lut ces manuscrits dans sa chambre à coucher de Saint-Cloud, son secrétaire, qui avait coutume d'emporter tous les papiers dans le cabinet de Sa Majesté, oublia sans doute un cahier assez mince, que je trouvai par terre, près de la baignoire de l'empereur. Ce cahier n'était autre chose que la relation du Voyage de l'impératrice à Aix-la-Chapelle, relation qui faisait apparemment partie des mémoires de madame***. Comme nous étions au moment de partir pour Paris, et que d'ailleurs des papiers négligemment oubliés et non réclamés ne me semblèrent pas devoir être d'une grande importance, je les jetai dans le haut de l'armoire d'un cabinet, laquelle ne s'ouvrait qu'assez rarement, et je ne m'en occupai plus. Personne, à ce qu'il paraît, n'y pensa plus que moi; car ce ne fut que deux ans après, que cherchant dans tous les recoins de la chambre à coucher je ne sais quel objet qui se trouvait égaré, mes yeux tombèrent sur le manuscrit tout poudreux de madame***. La pensée de l'empereur était alors bien loin d'être occupée d'une petite tracasserie de 1805, et je ne m'avisai pas d'aller lui rappeler des souvenirs désagréables. Mais, comme je trouvai dans cette relation des détails piquans sur le retour de Leurs Majestés d'Aix-la-Chapelle, je ne crus pas me rendre coupable d'une grande indiscrétion en emportant chez moi le manuscrit, et j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de le trouver joint à mes mémoires. Toutefois je proteste ici d'avance contre toute interprétation qui tendrait à me rendre solidairement responsable des opinions de madame***. Elle était du nombre de ces personnes qui, appartenant à l'ancien régime, soit par elles-mêmes, soit par leurs liens de famille, avaient cru pouvoir accepter ou même solliciter les charges de la maison de l'empereur, sans renoncer à leurs préventions et à leur haine contre lui. Cette haine a porté plus d'une fois l'auteur du Voyage à une exagération injuste sur tout ce qui se rapporte à Leurs Majestés, et j'ai répondu dans quelques notes à ce qui m'a paru inexact dans ses jugemens. Quant à ce qui concerne les princes allemands, et divers autres personnages, madame*** me fait l'effet d'avoir été spirituellement véridique, quoique un peu trop railleuse.

Notes in this chapter

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