À PARIS,
Reading edition
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,
quai voltaire et palais-royal.
MDCCCXXX.
PARIS.—IMPRIMERIE DE COSSON,
rue saint germain-des-prés, nº 9.
CHAPITRE PREMIER.
Voyage en Flandre et en Hollande.—M. Marchand, fils d'une berceuse du roi de Rome.—O'Méara.—Ce voyage de Leurs Majestés en Hollande généralement peu connu.—Réfutation des Mémoires contemporains.—Quel est mon devoir.—Petit incident à Montreuil.—Napoléon passe un bras de rivière dans l'eau jusqu'aux genoux.—Le meunier.—Le moulin payé.—Le blessé de Ratisbonne.—Boulogne.—La frégate anglaise.—La femme du conscrit.—Napoléon traverse le Swine sur une barque de pêcheurs.—Les deux pêcheurs.—Trait de bienfaisance.—Marie-Louise au théâtre de Bruxelles.—Le personnel du voyage.—Les préparatifs en Hollande.—Les écuries improvisées à Amsterdam.—M. Emery, fourrier du palais.—Le maire de la ville de Bréda.—Réfutation d'une fausseté.—Leurs Majestés à Bruxelles.—Marie-Louise achète pour cent cinquante mille francs de dentelles.—Les marchandises confisquées.—Anecdote.—La cour fait la contrebande.—Je suis traité de fraudeur.—Ma justification.—Napoléon descendant à des détails de femme de chambre.—Note injurieuse.—Mes mémoires sur l'année 1814.—Arrivée de Leurs Majestés à Utrecht.—La pluie et les curieux.—La revue.—Les harangues.—Nouvelle fausseté des Mémoires contemporains.—Délicatesse parfaite de Napoléon.—Sa conduite en Hollande.—Les Hollandais.—Anecdote plaisante.—La chambre à coucher de l'empereur.—La veilleuse.—Entrée de Leurs Majestés dans Amsterdam.—Draperie aux trois couleurs.—Rentrée nocturne aux Tuileries, un an plus tard.—Talma.—M. Alissan de Chazet.—Prétendue liaison entre Bonaparte et mademoiselle Bourgoin.—Napoléon pense à l'expédition de Russie.—Le piano.—Le buste de l'empereur Alexandre.—Visite à Saardam.—Pierre-le-Grand.—Visite au village de Broeck.—L'empereur Joseph II.—La première dent du roi de Rome.—Le vieillard de cent un ans.—Singulière harangue.—Départ.—Arrivé à Saint-Cloud.
En septembre 1811, l'empereur résolut de faire un voyage en Flandre avec l'impératrice, dans la vue de s'assurer par ses yeux si ses intentions étaient fidèlement remplies, en ce qui concernait l'administration tant civile que religieuse. Leurs Majestés partirent le 19 de Compiègne, et arrivèrent à Montreuil-sur-Mer à cinq heures du soir. Je suivis l'empereur dans ce voyage. J'ai lu dans le Mémorial d'O'Méara que M. Marchand faisait alors partie du service de Napoléon; c'est un fait inexact, M. Marchand n'est entré au service particulier de l'empereur qu'à Fontainebleau, en 1814. Sa Majesté m'avait ordonné de choisir parmi les garçons d'appartement un jeune homme intelligent qui pût m'aider dans mes fonctions auprès de sa personne, puisque aucun de MM. les valets de chambre ordinaires ne devait rester à l'île d'Elbe. Je parlai à l'empereur de M. Marchand, fils d'une berceuse du roi de Rome, et qui réunissait toutes les qualités désirables: Sa Majesté l'accepta, et dès ce jour-là M. Marchand fit partie du service de la chambre. Il pouvait être du voyage de Hollande; mais Napoléon ne le connaissait pas, son service ne le rapprochant pas de Sa Majesté.
Je raconterai une partie de ce que j'ai vu durant ce voyage, dont les circonstances sont en général peu connues. Ce sera d'ailleurs une occasion pour moi de relever d'autres assertions du genre de celle que je viens de mentionner, et que j'ai lues avec surprise et souvent avec indignation dans les Mémoires contemporains. Il est important que le public connaisse parfaitement tout ce qui se rapporte à ce voyage, et qu'il soit éclairé sur certains incidens où la calomnie a trouvé à attaquer l'honneur de Napoléon et quelquefois le mien. Serviteur obscur, mais dévoué, de l'empereur, je dois avoir à cœur d'expliquer tout ce qui est douteux, de réfuter tout ce qui est mensonger, de relever tout ce qui est inexact, en ce qui touche les jugemens portés sur mon maître et sur moi. J'accomplirai mon devoir avec franchise; j'en ai donné quelques garanties dans ce qu'on a déjà lu de mes Mémoires.
Un petit incident eut lieu à Montreuil, que je me fais un plaisir de rappeler, parce qu'il prouve tout l'empressement que mettait Napoléon à visiter les travaux de fortifications ou d'embellissemens qui se faisaient dans les villes, par suite de ses ordres directs ou de l'impulsion générale qu'il avait donnée à cette partie importante des services publics. Après avoir parcouru les travaux faits dans l'année aux fortifications de Montreuil, et avoir fait le tour des remparts, l'empereur se rendit à la citadelle, d'où il sortit ensuite pour visiter les ouvrages extérieurs. Un bras de la rivière de Canche, qui baigne un des murs d'enceinte de la ville, lui coupait le chemin. Toute sa suite se mit en mouvement pour former un pont avec des planches et des fascines; mais l'empereur, impatienté, traversa le bras de rivière, ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Le propriétaire d'un moulin, situé sur la rive opposée, prit Sa Majesté sous le bras pour l'aider à monter la digue; il profita de cela pour exposer à l'empereur que son moulin, se trouvant dans la ligne des fortifications projetées, allait être nécessairement abattu. Sa Majesté se tourna vers les ingénieurs, et dit: Il faut que ce brave homme soit dédommagé de la perte qu'il va faire. L'empereur continua sa visite, et il ne remonta dans sa voiture qu'après avoir tout vu à loisir, et s'être entretenu long-temps avec les autorités civiles et militaires de Montreuil. Chemin faisant, un militaire, blessé à Ratisbonne, lui fut présenté; Sa Majesté lui fit remettre à l'instant une gratification, et ordonna qu'on lui adressât la réclamation de cet homme à Boulogne, où elle arriva le 20.
C'était la seconde fois que Boulogne recevait l'empereur dans ses murs. Dès son arrivée, il se rendit sur la flottille, et la fit manœuvrer. Une frégate anglaise ayant fait mine de s'approcher pour observer ce qui se passait dans la rade. Sa Majesté fit sortir à l'instant une frégate française, qui se dirigea à toutes voiles contre le navire ennemi: mais celui-ci prit le large, et disparut. Le 29 septembre, Sa Majesté était à Flessingue. De Flessingue, elle alla visiter les fortifications de Terveere. Comme elle parcourait les différens travaux de cette place, une jeune femme vint se jeter à ses pieds; ses yeux étaient baignés de pleurs; elle tendit d'une main tremblante une pétition à l'empereur. Napoléon la fit relever avec bonté, et lui demanda quel était l'objet de sa pétition. «Sire, dit en sanglotant la pauvre femme, je suis mère de trois enfans, dont le père est conscrit de Votre Majesté; les enfans et la mère sont dans la détresse.—Monsieur, dit Sa Majesté à quelqu'un de de sa suite, prenez le nom de cet homme; j'en ferai un officier.» La jeune femme voulut lui témoigner sa reconnaissance, mais l'émotion et les larmes qu'elle versait ne lui permirent pas de proférer une seule parole. L'empereur continua sa visite.
Un autre acte de bienfaisance avait signalé son départ d'Ostende. En quittant cette ville, il suivit l'Estrau. Ne voulant pas faire le tour par les écluses, il se jeta, pour passer le Swine, dans un bateau pêcheur avec le duc de Vicence, son grand écuyer, le comte Lobau, l'un de ses aides-de-camp, et deux chasseurs de la garde. Deux pauvres pêcheurs menaient la barque, qui, avec tout son gréement, valait cent cinquante florins. C'était tout leur bien. La traversée dura une demi-heure. Sa Majesté arriva au Fort-Orange, dans l'île de Cadsan, où l'attendaient le préfet et sa suite. L'empereur était mouillé et avait souffert du froid; on alluma un grand feu, auquel il se chauffa du meilleur cœur. On fit ensuite demander aux deux pêcheurs ce qu'ils prendraient pour la traversée; ils répondirent: Un florin par passager. Napoléon ordonna qu'on les lui amenât; il leur fit compter cent napoléons, et il leur assigna trois cents francs de pension leur vie durant. On se figure difficilement la joie de ces pauvres gens, qui étaient bien loin de se douter quel passager ils avaient reçu sur leur barque. Quand ils le surent, tout le pays le sut, et cela ne gagna pas peu de cœurs à Napoléon. Déjà l'impératrice Marie-Louise recueillait pour lui, au théâtre et dans les rues de Bruxelles, les plus vifs et les plus sincères applaudissemens.
Deux mois avant l'arrivée de Leurs Majestés, partout, en Hollande, on s'était disposé à les recevoir dignement. Il n'y eut pas de si petit village, placé sur l'itinéraire de l'empereur, qui ne se montrât jaloux de mériter ses suffrages par la magnificence proportionnée de l'accueil que Sa Majesté devait y recevoir. Presque toute la cour de France était de ce voyage. Grands dignitaires, dames d'honneur, officiers supérieurs, aides-de-camp, chambellans, écuyers, dames d'atour, maréchaux-des-logis, valets de chambre, quartiers-maîtres, fourriers, gens de bouche, rien n'y manquait. Napoléon avait voulu éblouir les bons Hollandais par la magnificence de sa cour. Et, en vérité, cela ne fut pas sans effet sur cette population que ses bonnes manières, son affabilité, le récit des bienfaits qu'il semait sur ses pas, lui avaient déjà conquise malgré quelques mines renfrognées, qui murmuraient, en fumant leur pipe, contre les entraves apportées au commerce par le système continental.
La ville d'Amsterdam, où l'empereur s'était proposé de rester quelque temps, se trouva tout à coup dans un singulier embarras. Cette ville avait un palais fort étendu, mais point de remise ni d'écurie qui en dépendent. Or pour la suite de Napoléon c'était un objet de première nécessité. Les écuries du roi Louis, outre leur insuffisance, étaient placées dans un quartier trop éloigné du palais pour qu'on pût songer à y remiser même une section du service de l'empereur. L'embarras était grand dans la ville, et on s'y donnait beaucoup de mouvement pour loger les chevaux de l'empereur. Improviser des écuries en quelques jours, presque à la minute, c'était chose impossible. Dresser des hangars au milieu des cours, c'était chose ridicule. Heureusement qu'il se trouva, pour tirer tout le monde d'embarras, un des fourriers du palais, homme très-intelligent, ancien militaire, M. Emery, qui avait appris de Napoléon et des circonstances à ne jamais reculer devant les difficultés. Il imagina, au grand étonnement des bons Hollandais, de convertir leur Marché-aux-Fleurs en remises et en écuries, pour y établir sous d'immenses tentes les équipages de l'empereur.
J'ai lu dans des Mémoires contemporains une anecdote qu'il est de mon devoir de démentir formellement; la voici:
«Le contrôleur du service, qui précéda Leurs Majestés, éprouva du maire de la ville de Bréda le refus de mettre à sa disposition tout ce qui pouvait être nécessaire à l'exécution de ses ordres. M. le maire, tout dévoué au parti anglais, et peu jaloux de la visite de son nouveau souverain, ne voulait absolument rien faire pour la réception de Napoléon, et le contrôleur allait dresser procès-verbal de sa désobligeance, lorsque les notables de la ville obtinrent de leur premier magistrat une courtoisie que la politique exigeait impérieusement. Il advint que dès le lendemain M. le maire, enlacé dans les honneurs de sa place, fut chargé de complimenter l'empereur à son arrivée. Napoléon était à cheval, et le maire, en déguisant son humeur nationale, lui débitait pompeusement sa harangue municipale en lui présentant les clefs de la ville; mais l'empereur, qui connaissait les opinions politiques du maire de Bréda, lui dit fort cavalièrement, en donnant un coup de pied sous le plat où étaient les clefs, qui tombèrent par terre: Retirez-vous! gardez vos clefs pour ouvrir les portes à vos chers amis les Anglais; quant à moi, je n'en ai que faire pour entrer dans votre ville, où je suis le maître.»
Cette anecdote est de toute fausseté; l'empereur, brusque quelquefois, ne manqua jamais à sa dignité d'une façon si étrange, et j'ajoute si ridicule. Cela peut paraître une plaisante invention à l'auteur de ces mémoires; mais je dois déclarer que cela me paraît avoir aussi peu de vraisemblance que de sel.
L'empereur rejoignit enfin son auguste épouse à Bruxelles. L'enthousiasme que sa présence y excita fut unanime. D'après sa recommandation, aussi délicate que politique, Marie-Louise y acheta pour cent cinquante mille francs de dentelles, afin d'y ranimer les manufactures. L'introduction en France des marchandises anglaises était alors sévèrement défendue, toutes celles qu'on parvenait à saisir étaient brûlées sans miséricorde. De tout le système de politique offensive établi par Napoléon contre la tyrannie maritime de l'Angleterre, rien ne lui tenait plus à cœur que l'observation rigoureuse des décrets de prohibition. La Belgique renfermait alors beaucoup de marchandises anglaises, qu'elle tenait cachées avec soin, et dont chacun se montrait naturellement très-avide, comme on l'est d'un fruit défendu. Toutes les dames de la suite de l'impératrice en firent d'amples provisions, et on en chargea plusieurs voitures, non sans crainte que Napoléon n'en fût informé et ne fît tout saisir en arrivant en France. Les voitures aux armes de l'empereur passèrent le Rhin, pleines de ce précieux bagage, et arrivèrent en même temps aux portes de Coblentz. Ce fut une occasion de pénible incertitude pour les commis de la douane: fallait-il arrêter les voitures et les visiter? fallait-il laisser passer sans examen un convoi qui paraissait appartenir à l'empereur? Après mûre délibération, la majorité adopta ce dernier avis, et les voitures franchirent librement cette première ligne des douanes françaises, et amenèrent à bon port, notamment à Paris, la cargaison de marchandises prohibées. Si les voitures eussent été arrêtées, il est probable que Napoléon eût fort applaudi au courage des préposés de la douane, et qu'il eût impitoyablement brûlé les objets confisqués.
Au sujet de ces marchandises confisquées, je trouve dans les Mémoires contemporains une nouvelle anecdote, qui me paraît, comme la première, un conte fait à plaisir. Il m'importe beaucoup de relever cette prétendue anecdote, où l'on me fait jouer un rôle indigne de mon caractère, et, par suite, encourir une disgrâce que je n'ai jamais encourue. Bien qu'il me coûte d'entretenir le public de ce qui ne touche que moi, je dois pourtant à la vérité de démentir complétement des assertions qui fausseraient le jugement du lecteur, non pas seulement en ce qui regarde ma conduite, mais en ce qui regarde Napoléon, dont le caractère dans ces étranges mémoires est en mille circonstances gratuitement altéré.
«Marie-Louise, y est-il dit, à l'insu de l'empereur, cherchait, pour sa toilette, à se procurer des marchandises anglaises; et, pour cela, une dame d'atours mettait en campagne tout ce qu'il y avait de plus fin, de plus madré parmi les enfans de Jacob, qui faisaient payer au centuple tout ce qu'ils vendaient, afin de se dédommager du danger qu'il y avait à se mettre en contravention ouverte sous les yeux même de Napoléon.
Constant, le premier valet de chambre de l'empereur, quoiqu'il sût bien que son maître abhorrait tout ce qui venait de l'Angleterre, eut pourtant l'indiscrétion d'acheter des objets qui y avaient été manufacturés; l'empereur en fut informé, et sur-le-champ donna l'ordre au grand chambellan et au grand maréchal de renvoyer ce fraudeur en France, en le dépossédant de son emploi. Constant, qui savait que Marie-Louise faisait aussi un peu la fraude, sollicita de sa bienveillance qu'elle obtînt sa grâce de Napoléon. En l'accordant, mais non pas sans peine, il protesta qu'à l'avenir il ferait pendre au mât de misaine du premier bâtiment de la rade celui qui aurait enfreint ses ordres.»
Tout cela est de la plus complète fausseté d'un bout à l'autre. Est-il raisonnable de penser que Marie-Louise cherchât sous main à se procurer des marchandises anglaises, quand elle savait combien ces marchandises étaient en horreur à l'empereur? Outre que la jeune impératrice n'était pas femme à causer un tel déplaisir à son mari, il était difficile que l'empereur ne s'aperçût pas qu'on le jouait, s'il fût venu dans la fantaisie de Marie-Louise de se parer de ces objets prohibés; car il distinguait à merveille d'où provenaient les différentes étoffes dont se composait la toilette de l'impératrice, et quelquefois même il présidait au choix qui s'en faisait. Ce n'était pas alors chose peu curieuse de voir cet homme si puissant, et préoccupé de si vastes idées, descendre de cette haute sphère jusqu'à des détails de femme de chambre. C'est que Bonaparte savait être à la fois grand homme et homme. La simplicité lui était aussi facile que la grandeur. Je ne l'ai jamais vu gauche en quoi que ce soit.
Quant au paragraphe qui me concerne, je ne puis le qualifier que de mensonge. Jamais je n'ai fait la fraude: cela n'était ni dans mon caractère ni dans mes goûts. Abuser de ma position auprès de l'empereur pour me livrer à de honteuses spéculations de ce genre, c'eût été, à la fois, absurde et dangereux. Honoré d'une bienveillance auguste, il me convenait moins qu'à tout autre de désobéir à mon maître; et il était tout au contraire dans mes principes de m'imposer tout le premier les restrictions auxquelles il contraignait tout le monde, encore même que les restrictions eussent été des sacrifices. Je ne puis donc que donner un démenti formel à ce passage des Mémoires contemporains, où l'auteur me paraît s'être étendu avec d'autant plus de complaisance que, cette anecdote étant de son crû, il a pu s'y livrer sans gêne à des développemens, fort jolis sans doute, mais auxquels il ne manque que la vérité.
L'auteur de ces mémoires, non content d'avoir imaginé à mon sujet une anecdote mensongère, et de m'avoir fait passer pour un fraudeur, a ajouté au bas de la page une note injurieuse, où il me reproche ma conduite à Fontainebleau en 1814. Il est dit dans cette note, qu'après avoir reçu de l'empereur une gratification de cinquante mille francs pour l'accompagner à l'île d'Elbe, je l'abandonnai indignement lorsque d'autres, sans nul motif d'intérêt, s'étaient fait un devoir de partager le sort de leur souverain déchu. À cette partie de mes Mémoires, je donnerai de grands détails sur ce qui s'est passé: le public jugera. Ce n'est pas moi qui reculerai devant la vérité. Qu'il me suffise, quant à présent, de protester hautement contre le reproche d'ingratitude; c'est tout ce que je répondrai à l'auteur de ces Mémoires. Je reviens à mon récit.
Le 6 octobre, Leurs Majestés arrivèrent a Utrecht. Toutes les maisons des quais et des rues étaient ornées de rubans et de guirlandes. La pluie tombait à flots. Cela n'empêcha pas les autorités d'être sur pied dès le matin, et la population de remplir les rues. À peine descendu de voiture, Napoléon, malgré le mauvais temps, monta à cheval, et alla passer en revue quelques régimens qui étaient aux portes d'Utrecht. Il était accompagné d'un grand état-major et d'un assez grand nombre de curieux, mouillés la plupart jusqu'aux os. Après la revue, Napoléon rentra au palais, où toute la députation l'attendait dans une salle immense, non encore meublée, qui avait été construite par le roi Louis. Sans changer de vêtemens, il donna audience à tous ceux qui s'empressaient de le complimenter, et il écouta avec une bienveillante patience les harangues qui lui furent adressées.
Ici encore, l'auteur des Mémoires contemporains a trouvé moyen de faire commettre une sotte et grossière inconvenance à Napoléon. «Napoléon, dit-il, rentré dans ses appartemens, et se sentant fatigué de sa cavalcade, se mit au lit, quoiqu'on l'attendît dans la salle à manger, où se trouvaient réunis d'importans personnages. Il fit dire à l'impératrice de se mettre à table sans lui, avec les personnes invitées. Marie-Louise vint le trouver, en lui faisant sentir quel serait son embarras au milieu de personnes inconnues. Napoléon insista, et l'impératrice fut obligée de dîner sans l'empereur. On se mit à table; et Dieu sait si le dîner fut triste. L'impératrice ne pouvait cacher sa mauvaise humeur, et les convives paraissaient scandalisés de la conduite de l'empereur. Ils le furent bien davantage, lorsque Napoléon parut, après avoir fait sa sieste, en simple redingote du matin et en pantoufles.» Suivent des réflexions très-philosophiques et une citation de deux vers, dont je fais grâce au lecteur. Tout ce récit est, comme les précédens, enjolivé de détails: il est malheureux que ce soit en pure perte, car l'anecdote est aussi invraisemblable que ridicule. En aucun temps l'empereur ne se fût permis une si grossière violation de la loi des convenances. En aucun pays, il n'eût si gratuitement aigri les classes supérieures, en montrant un dédain si inconvenant pour de hauts fonctionnaires, invités à sa table par son chambellan et en son nom. Il avait non-seulement trop de tact, mais encore trop d'esprit pour s'oublier à ce point. Mais surtout en Hollande, dans un pays qui venait de passer sous sa domination, et où il ne comptait que des sujets de la veille; en Hollande, où il avait plus besoin que partout ailleurs de cette affabilité qui attache au vainqueur les populations conquises; en Hollande, où il lui était arrivé cent fois de payer de sa personne, de se prodiguer, d'user presque de coquetterie, afin d'y neutraliser, en gagnant les cœurs, l'effet fâcheux, mais inévitable, de ses mesures commerciales; est-il croyable qu'il se fût permis une impolitesse aussi déplacée, et qu'il eût volontairement donné lieu à toutes les interprétations défavorables qui auraient infailliblement résulté de cette étrange conduite? est-il croyable qu'il eût insulté, dans la personne de ses hauts fonctionnaires, un peuple bon, mais susceptible, et d'autant plus sensible à l'injure qu'il avait pu savoir que quelques élégans de la cour de France se raillaient de sa simplicité?
À la suite de cette anecdote, on lit celle qui suit: «Partout où se trouvait Napoléon, le valet de chambre de service veillait avec soin à ce qu'il y eût un bain de prêt à toute heure, et pour cela il y avait un garçon de fourneau uniquement chargé de tenir l'eau toujours au degré de chaleur qu'on savait convenir à l'empereur.
»Napoléon, à Utrecht, occupa au rez-de-chaussée la chambre à coucher de son frère Louis, à laquelle la salle du bain était contiguë. Le soir de son arrivée, quand l'empereur fut couché, le garçon de fourneau, quoique harassé de fatigue et mouillé, comme beaucoup d'autres gens du service, prépara le bain, et se coucha dans un cabinet voisin de celui où était la baignoire. La nuit, pour un besoin qu'il ne pouvait satisfaire où il était, il veut sortir; mais il ne connaît point les localités; à moitié endormi, il entrevoit une petite porte, tourne doucement le bouton, entre, et le voilà à tâtons cherchant une autre issue; il heurte une chaise; au bruit qu'il fait, une voix forte, qui était celle de l'empereur, et qu'il reconnaît bien, demande: Qui est là? La méprise de ce garçon le confond, lui fait perdre la tête, lui paralyse la langue; dans l'obscurité, il touche, il dérange d'autres meubles en cherchant en vain à sortir par la porte où il est entré. L'empereur réitère sa demande et d'un ton encore plus élevé, s'imagine qu'on veut le surprendre au lit, s'en échappe, s'empare seulement d'une grosse montre d'argent qu'il avait toujours au chevet de son lit, et parvient à saisir au collet le malheureux garçon de fourneau plus mort que vif, et que Napoléon, éveillé dans son premier sommeil, soupçonnait au moins de vouloir attenter à ses jours. Il appelle, il crie, il jure; au bruit qu'il fait, le valet de chambre de service accourt, apporte de la lumière, et trouve l'empereur des Français faisant presque le coup de poing avec un pauvre diable qui, pressé vigoureusement à la gorge, sans pourtant oser se défendre, cherchait à se débarrasser des mains de son adversaire. Au valet de chambre succéda le chambellan de service, puis l'aide-de-camp, le grand-maréchal, un préfet du palais; et en un instant toute la cour fut sur pied. Avant qu'on sût la vérité, mille conjectures plus invraisemblables les unes que les autres avaient été faites sur cet événement. On avait, disait-on, voulu enlever Napoléon, essayé de le tuer, mais il avait étouffé l'assassin. Le fait est que, s'il avait eu des armes, il eût cherché à brûler la cervelle de celui qui l'éveilla de la sorte, et auquel il ne porta que quelques coups de cette grosse montre dont il s'était armé pour se défendre.»
J'ai conscience de démentir une anecdote où le louable désir d'être amusant se fait sentir à chaque phrase. Mais je publie ces Mémoires pour dire la vérité dans les plus petites choses; et, quoique cela doive coûter deux pages à l'auteur des Mémoires contemporains, je prends la liberté de le contredire par cette réponse fort simple: D'abord, Roustan et un valet de chambre de service couchaient en tout temps dans la pièce qui précédait l'appartement de l'empereur, et par laquelle on pouvait pénétrer jusqu'à lui; en second lieu une veilleuse était toujours allumée dans la chambre à coucher de Sa Majesté.
L'entrée de Leurs Majestés à Amsterdam fut des plus brillantes. L'impératrice, dans un char attelé de chevaux magnifiques, devançait de quelques heures l'empereur, qui devait faire son entrée à cheval. Il parut bientôt lui-même, entouré d'un brillant état-major, qui s'avançait à pas lents, étincelant de broderies, au milieu des cris d'étonnement et d'enthousiasme des bons Hollandais. À travers la simplicité de sa mise perçait une profonde satisfaction, et peut-être un juste sentiment d'orgueil, en voyant l'accueil que lui valait sa gloire, là comme ailleurs, et l'universelle sympathie que sa présence excitait dans les masses. Une draperie aux trois couleurs, d'un très-bel effet, suspendue à des poteaux plantés de distance en distance, décorait les rues par où devaient passer Leurs Majestés; et celui qui devait trois ans plus tard rentrer de nuit au palais des Tuileries comme un fugitif, après avoir eu beaucoup de peine à se faire ouvrir les portes du château, passait encore sous des arcs de triomphe avec une gloire vierge encore de défaites et une fortune encore fidèle. Ces rapprochemens me sont douleureux; mais ils me viennent à l'esprit malgré moi, aucune année de l'empire n'ayant été marquée par plus de fêtes, plus d'entrées triomphantes, plus de réjouissances populaires, que l'année qui précéda les malheurs de 1812.
Une partie des artistes du Théâtre-Français de Paris avait suivi la cour en Hollande. Talma y joua les rôles de Bayard et d'Orosmane. M. Alissan de Chazet y fit exécuter, par les comédiens français d'Amsterdam, un à-propos vaudeville en l'honneur de Leurs Majestés: j'en ai oublié le titre. Ici encore je dois relever une assertion non moins fausse de l'auteur de ces Mémoires sur la prétendue liaison qui eut lieu entre l'empereur et mademoiselle Bourgoin. Je cite le passage: «Mademoiselle Bourgoin, l'une des déléguées de la cour de Thalie, pour être du voyage en Hollande, mademoiselle Bourgoin, étourdie, avait, disait-on, succombé à la tentation de faire quelques révélations indiscrètes, se flattant même tout haut d'attirer l'empereur au théâtre où elle jouerait. Ces petites fanfaronnades, qui n'étaient point des fanfaronnades de vertu, allèrent jusqu'aux oreilles de l'empereur, qui ne voulut point paraître au théâtre. Il chargea Talma, pour lequel il avait une grande bienveillance, d'engager la jolie actrice à se taire, et de lui annoncer qu'à la plus petite indiscrétion elle serait, sous bonne escorte, reconduite en France.» Cela s'accorde peu avec ce que Sa Majesté dit un jour à l'empereur Alexandre au sujet de cette actrice, lors du séjour à Erfurt. Ces paroles, dont l'auteur des Mémoires aurait dû se souvenir, prouvent bien que l'empereur n'avait aucune vue sur elle. Il y a quelque chose qui le prouve mieux encore, c'est la grande discrétion qu'il a toujours eue sur le chapitre des amours.
Durant tout le voyage de Hollande, l'empereur se montra bon, affable, accueillant tout le monde, et parlant à chacun le langage qui devait lui convenir. Jamais on ne le vit plus aimable ni plus empressé à plaire. Il visitait les manufactures, inspectait les chantiers, passait les troupes en revue, haranguait les marins, et acceptait les bals qui lui étaient offerts dans toutes les villes où il passait. Dans cette vie de plaisirs et de distractions apparentes, il se donnait presque plus de mouvement que dans la vie sérieuse et inquiète des camps. Il se montrait à ses nouveaux sujets gracieux, poli, parlant à tout le monde. Mais dans ces promenades, au milieu même de ces fêtes, dans tout ce bruit des villes qui se portaient à sa rencontre ou lui servaient d'escorte, sous ces arcs de triomphe qui lui étaient dressés quelquefois à l'entrée d'un obscur village, sa pensée était plus sérieuse que jamais, et son âme plus soucieuse, car il songeait dès ce temps à son expédition de Russie. Peut-être même entrait-il dans cette aménité de manières, dans cette bonne grâce, dans ces actes de bienfaisance, dont la meilleure partie était d'ailleurs dans son caractère, le dessein de préparer à l'avance quelque adoucissement au mécontentement que cette expédition devait produire; peut-être, en rattachant les cœurs à sa personne, en déployant tous ses moyens de plaire, pensait-il à se faire pardonner par l'enthousiasme une guerre dont le résultat, quel qu'il fût, devait coûter tant de sang et de larmes à l'empire.
Pendant le séjour de Leurs Majestés à Amsterdam, on avait placé dans un cabinet de l'impératrice un piano, construit de manière à faire l'effet d'un secrétaire partagé au milieu. Dans ce vide était placé un petit buste de l'empereur de Russie. Quelques momens après, l'empereur voulut voir si l'impératrice était bien logée; en visitant l'appartement, il aperçut ce buste; il l'ôta, et le mit sous son bras sans dire un mot. Il dit ensuite à une dame de l'impératrice qu'il voulait qu'on ôtât ce buste. On obéit; mais cela causa de l'étonnement, car on ne croyait pas encore que la mésintelligence se fût mise entre les deux empereurs.
Quelques jours après son arrivée à Amsterdam, l'empereur s'était mis à faire quelques excursions dans le pays, accompagné d'une suite peu nombreuse. Il alla visiter à Saardam la chaumière qui abrita quelque temps Pierre-le-Grand, lorsqu'il vint en Hollande, sous le nom de Pierre Michaëloff, étudier la construction. Après s'y être arrêté un quart d'heure, l'empereur dit en sortant à son grand-maréchal du palais: «Voilà le plus beau monument de la Hollande.» La veille, sa majesté l'impératrice avait été visiter le village de Broeck, dont la Nord-Hollande s'enorgueillit comme d'une merveille. La presque totalité des maisons de ce village est bâtie en bois et à un seul étage; les planches qui garnissent le devant sont ornées de peintures diverses, selon le caprice des propriétaires. Ces peintures sont entretenues avec un très-grand soin, et se conservent dans un état de fraîcheur parfaite. Les carreaux des croisées, d'un verre très-fin, laissent apercevoir des rideaux en soieries brochées de Chine, en mousselines peintes et d'autres toiles de l'Inde. Les rues sont pavées en briques et fort propres; on les lave et frotte régulièrement. Elles sont couvertes d'un sable blanc très-fin avec lequel on imite diverses figures, et particulièrement des fleurs. Des poteaux placés aux deux bouts de chaque rue interdisent aux voitures l'entrée du village, dont les maisons ressemblent de loin à des joujoux d'enfans. Les bestiaux sont soignés par des mercenaires, à une certaine distance, et il y a même, hors du village, une auberge pour les étrangers, qui n'ont pas le droit de loger dans l'intérieur. Sur le devant de quelques maisons, j'ai remarqué, soit un parterre, soit un certain arrangement de sables colorés et de coquillages; tantôt de petites statues de bois peint, tantôt des buissons bizarrement taillés. Il n'y a pas jusqu'à la vaisselle et aux manches des balais qui ne soient peints de diverses couleurs, et entretenus comme le reste de la maison. Les habitans poussent la propreté jusqu'à forcer ceux qui entrent chez eux d'ôter leurs chaussures et de mettre des pantoufles qui sont à la porte et destinées à ce singulier usage. On se souvient, à ce sujet, de l'anecdote de l'empereur Joseph. Ce prince s'étant présenté en bottes à la porte d'une maison de Broeck, comme on voulait les lui faire quitter pour entrer: «Je suis l'empereur, dit-il.»—«Quand vous seriez le bourguemestre d'Amsterdam, lui répondit le maître du logis, vous n'y entrerez pas en bottes.» Le bon empereur mit les pantoufles.
Pendant le Voyage de Hollande, on avait appris à Leurs Majestés que la première dent du roi de Rome venait de percer. Ce premier travail de la dentition n'avait point altéré la santé de l'auguste enfant.
Dans une des petites villes de la Nord-Hollande, les notables demandèrent à l'empereur la permission de lui présenter un vieillard âgé de cent un ans. Il ordonna qu'on le fît venir. C'était un vieillard encore vert, qui avait servi jadis dans les gardes du stathouder; il présenta une pétition où il suppliait l'empereur d'exempter de la conscription un de ses petits-fils, l'appui de sa vieillesse. Sa Majesté lui fit répondre par un interprète qu'on ne le priverait pas de son petit-fils, et le maréchal Duroc fut chargé de laisser au pauvre vieillard un témoignage de la libéralité impériale. Dans une autre petite ville de la Frise, les autorités firent à l'empereur cette singulière allocution: «Sire! nous avions peur de vous voir avec toute la Cour; vous êtes presque seul, nous ne vous en verrons que mieux et plus à notre aise. Vive l'empereur!» L'empereur applaudit à cette loyale félicitation, et il en fit à l'orateur de touchans remercîmens. Après ce long voyage, passé dans des fêtes, des revues et des pompes de tout genre, où l'empereur, sous un air d'amusemens, avait fait de profondes observations sur la situation morale, commerciale et militaire de la Hollande, observations qui se résolurent, à son retour à Paris et dans le pays même, en sages et utiles décrets, Leurs Majestés quittèrent la Hollande, en passant par Harlem, La Haye, Rotterdam, où elles furent accueillies, comme dans le reste de la Hollande, par des fêtes. Elles traversèrent le Rhin, visitèrent Cologne-la-Chapelle, et arrivèrent à Saint-Cloud dans les premiers jours de novembre 1811.»
CHAPITRE II.
Marie-Louise.—Son portrait.—Ce qu'elle était dans l'intérieur et en public.—Ses relations avec les dames de la cour.—Son caractère.—Sa sensibilité.—Son éducation.—Elle détestait le désœuvrement.—Comment elle est instruite des affaires publiques.—L'empereur se plaint de sa froideur avec les dames de la cour.—Comparaison avec Joséphine.—Bienfaisance de Marie-Louise.—Somme qu'elle consacre par mois aux pauvres.—Napoléon ému de ses traits de bienfaisance.—Journée de Marie-Louise.—Son premier déjeuner.—Sa toilette du matin.—Ses visites à madame de Montebello.—Elle joue au billard.—Ses promenades à cheval.—Son goûter avec de la pâtisserie.—Ses relations avec les personnes de son service.—Le portrait de la duchesse de Montebello retiré de l'appartement de l'impératrice quand l'empereur était au château.—Portrait de l'empereur François.—Le roi de Rome.—Son caractère.—Sa bonté.—Mademoiselle Fanny Soufflot.—Le petit roi.—Albert Froment.—Querelle entre le petit roi et Albert Froment.—La femme en deuil et le petit garçon.—Anecdote.—Docilité du roi de Rome.—Ses accès de colère.—Anecdote.—L'empereur et son fils.—Les grimaces devant la glace.—Le chapeau à trois cornes.—L'empereur joue avec le petit roi sur la pelouse de Trianon.—Le petit roi dans la salle du conseil.—Le petit roi et l'huissier.—Un roi ne doit pas avoir peur.—Singulier caprice du roi de Rome.
Marie-Louise était une fort belle femme. Elle avait une taille majestueuse, de la noblesse dans le port, beaucoup de fraîcheur dans le teint, les cheveux blonds, les yeux bleus, et pleins d'expression; ses pieds et ses mains faisaient l'admiration de la cour, mais elle avait peut-être un peu trop d'embonpoint. Elle en perdit un peu pendant son séjour en France; aussi est-il vrai de dire qu'elle gagna d'autant en grâce et en beauté.
Telle elle était à l'extérieur. Dans ses rapports avec les personnes qui formaient sa société la plus habituelle, elle était affable et expansive: alors tout le bonheur qu'elle ressentait dans la liberté de ces entretiens se peignait sur sa figure, qui s'animait et prenait une grâce infinie. Mais dans les occasions où elle devait représenter, elle devenait extrêmement timide. Le beau monde semblait l'isoler d'elle-même: et comme les personnes qui ne sont point naturellement hautes ont toujours mauvaise grâce à le paraître, ainsi Marie-Louise, qui était toujours très-embarassée dans les jours de réception, donnait lieu souvent à des remarques peu justes; car, comme je l'ai dit, sa froideur au fond venait d'une excessive timidité.
Dans les premiers momens de son arrivée en France, Marie-Louise avait plus que jamais cet air d'embarras. Cela se conçoit facilement de la part d'une princesse qui se trouvait si subitement transportée dans une nouvelle société dont il fallait prendre les usages et affecter les goûts. Et puis, quoique sa haute position dût naturellement appeler le monde à elle, cependant force lui était de l'aller chercher un peu elle-même. C'est ce qui explique la gêne de ses premières relations avec les dames de la cour. Mais quand les rapprochemens de ce genre devinrent plus fréquens et que la jeune impératrice eut fait ses choix dans tout l'abandon de son cœur, alors les grands airs de froideur ne furent plus gardés que pour les grands jours. Marie-Louise était d'un caractère calme, réfléchi. Il fallait peu de chose pour donner l'éveil à sa sensibilité; et cependant, quoique facile à s'émouvoir, elle était peu démonstrative. L'impératrice avait reçu une éducation très-soignée. Son esprit était cultivé et ses goûts fort simples. Elle avait tous les talens d'agrément: elle détestait ces heures fades passées dans le désœuvrement. Aussi aimait-elle à s'occuper, parce que ses goûts l'y portaient, et puis parce qu'elle voyait dans le bon emploi des heures le seul moyen de chasser l'ennui. Je crois que c'était bien la femme qui convenait à l'empereur. Elle aimait trop son intérieur pour se mêler jamais aux intrigues politiques, et très-souvent elle n'avait connaissance des affaires publiques, elle impératrice et reine, que par la voie des journaux. L'empereur, au sortir de ses journées agitées, ne devait trouver un peu de délassement que dans un intérieur paisible, et qui le rappelât au bonheur d'être en famille. Une femme intrigante, une causeuse politique lui eût cassé la tête.
Cependant l'empereur se plaignit quelquefois du peu d'amabilité que la nouvelle impératrice témoignait aux dames de la cour. Il souffrait de son excessive réserve dans un pays où l'on pèche peut-être par l'excès contraire; c'est qu'il songeait un peu au temps passé, à l'impératrice Joséphine, dont l'inaltérable gaîté faisait le charme de la cour. Il devait être frappé du contraste, mais n'y avait-il pas un peu d'injustice dans le fond de sa pensée? L'impératrice Marie-Louise était fille d'empereur, et n'avait jamais vu et connu que des courtisans, et point de gens du peuple. Aussi ses sympathies n'allaient pas au-delà des murs du palais de Vienne. Elle était arrivée un beau jour aux Tuileries, au milieu d'un peuple qu'elle n'avait jamais vu qu'habillé en soldat: c'est pourquoi la raideur de ses manières, avec les personnes de la brillante société de Paris, me semblait jusqu'à un certain point excusable. Il paraît en outre que l'on habituait l'impératrice à un rigorisme de franchise et de naturel tout-à-fait déplacé. À force de lui répéter d'être naturelle, on avait empêché chez elle cet abandon dans les formes, si convenable de la part des grands, que l'on ne va trouver qu'autant qu'ils vous appellent à eux. L'impératrice Joséphine aimait le peuple parce qu'elle en avait fait partie. En montant sur un trône, sa bonté communicative eut tout à gagner, car elle trouva à s'étendre plus au large.
Bonne comme elle l'était, l'impératrice Marie-Louise devait chercher à faire des heureux. On parlera long-temps de sa bienfaisance, et surtout de sa manière délicate de faire le bien. Tous les mois elle prenait sur les fonds affectés à sa toilette dix mille francs pour les pauvres. Ses aumônes ne se bornaient pas là; elle accueillit toujours avec un vif intérêt ceux qui lui parlèrent de malheureux à soulager. À l'empressement qu'elle mettait à écouter les solliciteurs, il semblait qu'on l'eût rappelée tout à coup à un devoir; et pourtant on n'avait fait que toucher la corde sensible de son cœur.
Je ne sache pas que l'on ait jamais éprouvé d'elle un refus dans les demandes de ce genre. L'empereur était profondément ému toutes les fois qu'il venait à connaître un acte de bienfaisance de l'impératrice.
À huit heures du matin on ouvrait les rideaux et les persiennes à moitié dans l'appartement de l'impératrice Marie-Louise; on lui donnait les journaux qu'elle parcourait. Ensuite on lui servait du chocolat ou du café, avec une espèce de pâtisserie que l'on nomme conque; elle faisait ce premier déjeuner dans son lit. À neuf heures Marie-Louise se levait, faisait sa toilette du matin, et recevait les personnes qui avaient droit au petites entrées. Tous les jours, en l'absence de l'empereur, l'impératrice montait dans l'appartement de madame de Montebello. À onze heures, elle déjeunait presque toujours seule et s'occupait de musique ou de petits ouvrages: quelquefois elle jouait au billard. À deux heures elle montait à cheval ou en voiture avec madame de Montebello, sa dame d'honneur, et suivie de son service, qui se composait du chevalier d'honneur et de quelques dames du palais. En rentrant dans ses appartemens, après la promenade, elle prenait un léger repas de pâtisserie et de fruits. Après avoir pris ses leçons de dessin, de peinture et de musique, elle commençait sa grande toilette. De six à sept heures elle dînait avec l'empereur, ou en son absence avec madame de Montebello. Le dîner se composait d'un seul service. La soirée se passait ou en réceptions ou en concerts, spectacles, etc. L'impératrice se retirait à onze heures. Une de ses femmes couchait toujours dans l'appartement qui précédait la chambre à coucher; et c'était devant cette dame que l'empereur devait passer, quand il voulait coucher avec Marie-Louise.
Les habitudes de l'impératrice étaient quelquefois dérangées, quand l'empereur était présent; mais, seule, l'impératrice était ponctuelle dans tout et faisait exactement les mêmes choses aux mêmes heures. Son service particulier paraissait lui être fort attaché. Elle était froide et grave; mais on la trouvait bonne et juste.
En l'absence de l'empereur, le portrait de la duchesse de Montebello ornait la chambre de l'impératrice, avec tous ceux de la famille impériale d'Autriche. Au retour de l'empereur, le portrait de la duchesse était retiré. Pendant la guerre qui eut lieu entre l'empereur et les empereurs d'Autriche et de Russie, le portrait de François II fut enlevé de l'appartement de sa fille par les ordres de Sa Majesté, et fut, je pense, mis en pénitence dans quelque endroit caché.
Le roi de Rome était un très-bel enfant; mais il ressemblait moins à l'empereur que le fils d'Hortense. Ses traits offraient un mélange fort agréable de ceux de son père et de sa mère. Je ne l'ai connu que dans sa première enfance. Ce qu'on remarquait le plus en lui à cet âge, c'était une grande bonté et beaucoup d'attachement pour les personnes qui l'entouraient. Il aimait beaucoup une jeune et jolie personne, fille d'une première dame, mademoiselle Fanny Soufflot, qui ne le quittait presque pas; il voulait toujours la voir parée; il demandait à l'impératrice Marie-Louise ou à sa gouvernante, madame la comtesse de Montesquiou, quelques colifichets qui lui semblaient jolis, et qu'il voulait donner à sa jeune amie. Il lui faisait promettre de le suivre à la guerre quand il serait grand, et lui disait de ces mots charmans qui peignent un bon cœur.
On avait laissé auprès du petit roi (comme il se nommait lui-même) un jeune enfant appartenant aussi à une première dame: c'était, je crois, Albert Froment. Un matin qu'ils jouaient ensemble dans le jardin sur lequel ouvrait l'appartement du roi à Saint-Cloud, mademoiselle Fanny les veillant sans gêner leurs jeux, Albert voulait la brouette du roi; celui-ci résiste, et Albert le frappe. Le roi lui dit aussitôt: «Si on te voyait! mais je ne le dirai pas.» Je crois ce trait caractéristique.
Un jour il était aux fenêtres du château avec sa gouvernante, s'amusant beaucoup à voir passer le monde, et montrant du doigt à sa gouvernante ce qui attirait le plus son attention. En regardant au bas de ses fenêtres, il aperçut une femme en deuil qui tenait par la main un petit garçon de trois à quatre ans, aussi en deuil. Ce petit enfant tenait à la main une pétition qu'il montrait de loin au prince, et paraissait le supplier de la recevoir. Ces vêtemens noirs intriguèrent fort le jeune prince. Il demanda à sa gouvernante pourquoi ce pauvre petit était habillé tout en noir.—«Sans doute, c'est que son papa est mort,» lui répondit la gouvernante. L'enfant manifesta un vif désir de parler au petit solliciteur. Madame de Montesquiou, qui avait surtout à cœur de favoriser dans son jeune élève cette disposition à la bonté, donna ordre qu'on fît monter la mère et l'enfant. Cette femme était la veuve d'un brave homme qui avait été tué dans la dernière campagne. Cette perte l'avait mise dans la misère; elle sollicitait une pension de l'empereur. Le jeune prince prit la pétition, et promit de la remettre à son papa. Le lendemain il va présenter ses devoirs à son père comme à l'ordinaire, et lui remet toutes les pétitions de la veille dont il était chargé; une seule fut remise à part: c'était celle de son petit protégé. «Papa, dit-il à son père, voici une pétition d'un petit garçon dont le papa est mort à cause de toi; donne-lui une pension.» Napoléon ému embrassa son fils. Le brevet de la pension fut expédié dans la journée. C'est là sans contredit le trait d'une âme de bien bonne heure excellente.
Sa première éducation d'enfance fut très-facile. Madame de Montesquiou avait pris sur lui un grand empire: elle le devait à la manière tout à la fois douce et grave dont elle le reprenait, quand il faisait quelque faute. L'enfant était généralement docile; cependant il avait quelquefois de violens accès de colère. Sa gouvernante avait adopté un moyen excellent pour l'en corriger: c'était de demeurer impassible, laissant se calmer d'elles-mêmes ses petites fureurs. Quand l'enfant revenait à lui, une observation faite avec sévérité et onction en faisait un petit Caton pour tout le reste de la journée. Un jour qu'il se roulait à terre en poussant de grands cris, sans vouloir écouter les remontrances de sa gouvernante, celle-ci ferma les fenêtres et les contrevents. L'enfant, que ce changement imprévu de décoration étonne, oublie ce qui l'avait contrarié, et lui demande pourquoi elle agissait ainsi. «C'est de peur qu'on ne vous entende, répondit-elle; croyez-vous que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils savaient que vous vous mettez ainsi en colère?—«Crois-tu qu'on m'ait entendu? s'écria-t-il; j'en serais bien fâché. Pardon, maman Quiou (c'est ainsi qu'il l'appelait); je ne le ferai plus.»
L'empereur aimait passionnément son fils; il le prenait dans ses bras toutes les fois qu'il le voyait, l'enlevait violemment de terre, puis l'y ramenait, puis l'enlevait encore, s'amusant beaucoup de sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille grimaces dont l'enfant riait jusqu'aux larmes. Lorsqu'il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer, et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'empereur riait plus fort, et l'enfant, qui prenait plaisir au jeu, demandait dans sa joie bruyante que son père réitérât. C'était là le bon moment pour faire arriver les pétitions au château. Elles étaient toujours bien accueillies, grâce au crédit tout puissant du petit médiateur.
L'empereur, dans ses tendresses, était quelquefois plus enfant que son fils. Le jeune prince n'avait encore que quatre mois, que son père mettait sur ce joli nourrisson son chapeau à trois cornes. L'enfant pleurait assez ordinairement; alors l'empereur l'embrassait avec une force et un plaisir qu'il n'appartient qu'à un père tendre de ressentir. Il lui disait: «Quoi, sire, vous pleurez! Un roi, un roi pleure! fi donc; comme cela est vilain!» Il avait un an, quand un jour, à Trianon, sur la pelouse, devant le château, je vis l'empereur qui avait placé la ceinture de son épée sur l'épaule du roi et son chapeau sur sa tête. Il se mettait à quelque distance, tendant les bras à l'enfant, qui marchait jusqu'à lui en chancelant. Quelquefois ses petits pieds s'embarrassaient dans l'épée de son père. Il fallait voir alors avec quel empressement Sa Majesté étendait les bras pour lui éviter une chute.
Une fois, dans son cabinet, l'empereur était couché sur le tapis; le roi, à cheval sur ses jambes, montait par saccades jusqu'au visage de son père, et alors il l'embrassait. Une autre fois l'enfant vint dans le salon du conseil, qui était fini. Les conseillers et les ministres y étaient encore. Le roi courut dans les bras de son père sans faire attention à d'autres qu'à lui. L'empereur lui dit: «Sire, vous n'avez pas salué ces messieurs.» L'enfant se retourna, salua avec grâce, et son père l'enleva dans ses bras. Quand il venait voir l'empereur, il courait dans les appartemens de manière à laisser madame de Montesquiou loin derrière lui. Il disait à l'huissier du cabinet: «Ouvrez-moi, je veux voir papa.» L'huissier lui répondait: «Sire, je ne puis ouvrir.—Mais je suis le petit roi.—Non, sire, je n'ouvrirai pas.» Pendant ce moment, sa gouvernante arrivait, et, fier alors de sa protection, il disait: «Ouvrez, le petit roi le veut.»
Madame de Montesquiou avait fait ajouter aux prières que l'enfant faisait soir et matin ces mots: «Mon Dieu, inspirez à papa de faire la paix pour le bonheur de la France.» Un jour que l'empereur assistait au coucher de son fils, il fit la même prière. L'empereur l'embrassa, ne dit rien, mais sourit d'une manière pleine de bonté en regardant madame de Montesquiou.
L'empereur disait au roi de Rome quand il était effrayé de son bruit et de ses grimaces: «Comment! comment! un roi ne doit pas avoir peur.»
Je me rappelle encore une anecdote sur le jeune fils de l'empereur qui m'a été racontée par Sa Majesté elle-même un soir que j'étais à la déshabiller comme de coutume. L'empereur en riait de tout son cœur. «Vous ne vous douteriez pas, me dit-il, de la singulière récompense que mon fils a demandée à sa gouvernante pour avoir été bien sage. Ne voulait-il pas qu'elle lui permît d'aller barbotter dans la boue!» Le fait était vrai, et prouve, ce me semble, que les grandeurs dont on environne le berceau des princes, ne suffisent point pour détruire ce qu'il y a souvent de bizarre dans les caprices de l'enfance.
CHAPITRE III.
L'abbé Geoffroy reçoit les étrivières.—Mot de l'empereur à ce sujet.—M. Corvisart.—Sa franchise.—Il tient à ce qu'on observe ses ordonnances.—L'empereur l'aimait beaucoup.—M. Corvisart à la chasse pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.—Ce qu'il en arrive.—Crédit de M. Corvisart auprès de l'empereur.—Il parle chaudement pour M. de Bourrienne.—Réponse de Sa Majesté.—Le cardinal Fesch.—Sa volubilité.—Mot de l'empereur.—Ordre que me donne Sa Majesté avant le départ pour la Russie.—M. le comte de Lavalette.—Les diamans.—Joséphine me fait demander à la Malmaison.—Elle me recommande d'avoir soin de l'empereur.—Elle me fait promettre de lui écrire.—Elle me donne son portrait.—Réflexion sur le départ de la grande armée.—Quelle est ma mission.—Le transfuge.—On l'amène devant l'empereur.—Ce que c'était.—Discipline russe.—Fermentation de Moscou.—Barclay.—Kutuzof.—La classe marchande.—Kutuzof généralissime.—Son portrait.—Ce que devient le transfuge.—L'empereur fait son entrée dans une ville russe, escorté de deux Cosaques.—Les Cosaques descendus de cheval.—Ils boivent de l'eau-de-vie comme de l'eau.—Murat.—D'un mouvement de son sabre il fait reculer une horde de Cosaques.—Les sorciers.—Platof.—Il fait fouetter un sorcier.—Relâchement dans la police des bivouacs français.—Mécontentement de l'empereur.—Sa menace.—Promenade de Sa Majesté avant la bataille de la Moskowa.—Encouragemens donnés à l'agriculture.—L'empereur monte sur les hauteurs de Borodino.—La pluie.—Contrariété de l'empereur.—Le général Caulaincourt.—Mot de l'empereur.—Il se donne à peine le temps de se vêtir.—Ordre du jour.—Le soleil d'Austerlitz.—On apporte à l'empereur le portrait du roi de Rome.—On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille garde.—L'empereur malade.—Mort du comte Auguste de Caulaincourt.—Il avait quitté sa jeune épouse peu d'heures après le mariage.—Ce que l'empereur disait des généraux morts à l'armée.—Ses larmes en apprenant la mort de Lannes.—Mot de Sa Majesté sur le général Ordener.—L'empereur parcourt le champ de bataille de la Moskowa.—Son emportement en entendant les cris des blessés.—Anecdote.—Exclamation de l'empereur pendant la nuit qui suivit la bataille.
Tout le monde a connu l'abbé Geoffroy de satirique mémoire, et ces feuilletons qui faisaient le désespoir des auteurs et des acteurs les plus en vogue à cette époque. Il fallait que cet impitoyable Aristarque se fût voué de bien bon cœur à cette profession épineuse, car il y alla quelquefois pour lui, non pas de sa vie, ce que bien des gens peut-être auraient désiré, mais au moins de sa santé et de son repos. Il est bon sans doute de s'attaquer à qui peut répliquer avec la plume; alors les conséquences de la lutte ne vont pas au delà du ridicule qui en résulte souvent pour les deux adversaires. Mais l'abbé Geoffroy ne remplissait qu'une des deux conditions en vertu desquelles on peut être critique méchant; il avait beaucoup de fiel dans le style, mais il n'était pas homme d'épée. Or on sait qu'il est tels gens devant qui il est bon de se présenter avec ces deux argumens.
Un de ces acteurs, que l'abbé Geoffroy ne gâtait pas précisément par ses éloges, voulut se venger d'une manière piquante, et dont il pût rire long-temps. Un soir, à la sortie du spectacle, prévoyant peut-être ce qui l'attendait dans le feuilleton du lendemain, il ne trouva rien de mieux que d'enlever le terrible Geoffroy à la sortie du spectacle, de le conduire les yeux bandés dans une maison où il lui serait infligé, à lui, maître en l'art d'écrire, une punition d'écolier. Ainsi fut fait: à l'instant où l'abbé regagnait son logis, se frottant peut-être les mains de quelque trait piquant à jeter le lendemain sur le papier, trois ou quatre vigoureux gaillards le saisissent et l'emportent sans mot dire au lieu du supplice. Le même soir l'abbé, bien flagellé, ouvrit les yeux dans le beau milieu de la rue, où il se trouva seul, et fort éloigné de son domicile. L'empereur, à qui on parla de ce tour plaisant, n'en rit pas du tout. Loin de là, il s'emporta, et dit que s'il connaissait l'auteur de cette violence inique, il le ferait punir. «Quand un homme attaque avec la plume, ajouta-t-il, il faut lui répondre de même.» La vérité est d'ailleurs que l'empereur aimait beaucoup Geoffroy, dont il ne voulait pas que les feuilletons fussent soumis à la censure comme ceux des autres journalistes. On disait dans Paris que cette prédilection d'un grand homme pour un critique acerbe venait de ce que les feuilletons du Journal de l'empire, dont on s'occupait beaucoup à cette époque, étaient une utile diversion donnée aux esprits de la capitale. Je ne sais rien de positif à cet égard, mais quand je me rappelle le caractère de l'empereur, qui ne voulait pas que l'on s'occupât de sa politique, ces bruits ne me paraissent pas dénués de fondement.
Le docteur Corvisart n'était pas courtisan. Il venait rarement hors des jours de son service: c'était le mercredi et le samedi; il était d'une grande franchise avec l'empereur, tenait fortement à ce que ses ordonnances fussent suivies à la lettre, et usait largement de ce droit qu'ont tous les médecins de gourmander les malades négligens. L'empereur l'aimait particulièrement, et le retenait toujours, paraissant jouir beaucoup de sa conversation. Après le voyage de Hollande, en 1811, un samedi, M. Corvisart vint voir l'empereur, qu'il trouva très-bien portant. Il partit après la toilette et fut de suite à sa campagne pour se livrer au plaisir de la chasse, qu'il aimait prodigieusement. Il avait pour habitude de ne jamais dire chez lui où il allait, afin de n'être pas dérangé pour peu de chose, comme cela lui était déjà arrivé; car du reste le docteur était plein d'obligeance et de dévouement.
Un jour après son déjeuner, qu'il fit comme de coutume fort vite, l'empereur se trouva pris tout à coup de violentes coliques et d'un malaise général; il demanda M. Corvisart, et un courrier fut expédié pour l'aller chercher. Ne le trouvant pas à Paris, il piqua son cheval et courut à la campagne du docteur; mais le docteur était à la chasse, et l'on ne savait de quel côté. Le courrier revint sans le docteur. L'empereur en fut vivement contrarié; il souffrait beaucoup. Enfin il se mit au lit, et Marie-Louise vint passer quelques instans près de lui. M. Ivan, ayant été appelé, donna quelques ordonnances dont l'empereur se trouva bien.
M. Corvisart, inquiet peut-être, vint le lundi au lieu du mercredi. Quand il entra dans la chambre de Napoléon, celui-ci était en robe de chambre, courut à lui, et lui prenant les deux oreilles, lui dit: «Eh bien, Monsieur, si j'étais sérieusement malade, il faudrait donc que je me passasse de vos soins?» M. Corvisart s'excusa, demanda à l'empereur ce qu'il avait ressenti, ce qu'il avait pris, et promit de dire toujours chez lui où il serait, afin qu'on pût le trouver au premier ordre de Sa Majesté, qui fut vite calmée. Le docteur y gagna ainsi, en ce qu'il se corrigea d'une mauvaise habitude. Il est probable que ses malades s'en trouvèrent bien.
M. Corvisart avait un immense crédit auprès de l'empereur. Aussi bien des gens qui le savaient chargeaient de préférence le docteur de pétitions. Il était rare qu'il n'obtînt pas les demandes qu'il faisait quelquefois à l'empereur. Pourtant je l'ai souvent entendu parler chaudement de M. de Bourrienne pour parvenir à lui faire comprendre qu'il était fort attaché à Sa Majesté; mais elle répondait toujours: «Non, Bourrienne est trop Anglais. Au reste, il est bien; je l'ai mis à Hambourg. Il aime l'argent, et il en peut avoir là.»
C'est dans le courant de l'année 1811 que le cardinal Fesch vint le plus souvent dans la chambre de l'empereur. Les discussions qu'ils avaient ensemble me parurent des plus vives. Le cardinal tenait fort à ses opinions, et parlait d'un ton fort haut et avec une grande volubilité. Il ne fallait pas plus de cinq minutes pour que la conversation prît de l'aigreur. Alors j'entendais l'empereur élever la voix en proportion. Assez souvent il y eut entre eux échange de propos amers; et toutes les fois que je voyais arriver le cardinal, je ne pouvais m'empêcher de plaindre l'empereur, qui était toujours fort agité au sortir de ces discussions. Un jour, au moment où le cardinal prenait congé de l'empereur, j'entendis ce dernier lui dire avec aigreur: «Cardinal, vous êtes bien de votre caste.»
Quelques jours avant notre départ pour la Russie, l'empereur me fit appeler dans la journée, et me dit d'aller prendre au trésor le coffre aux diamans et de le déposer dans sa chambre, puis de ne pas m'éloigner, ajoutant qu'il aurait encore besoin de moi. Sur les neuf heures du soir, je fus appelé, et trouvai M. le comte de Lavalette, directeur général des postes, dans la chambre de l'empereur. Sa Majesté ouvrit le coffre devant moi, en examina le contenu, et me dit: «Constant, portez vous-même ce coffre dans la voiture de M. le comte, et restez-y jusqu'à ce qu'il arrive.» La voiture était au grand perron, dans la cour des Tuileries. Je me la fis ouvrir et y entrai. J'attendis jusqu'à onze heures et demie, que M. de Lavalette y arrivât. Il avait passé tout ce temps à causer avec l'empereur. Je ne m'expliquai pas d'où venait cette précaution de donner les diamans à M. de Lavalette. Mais elle n'était sûrement pas sans motif.
Le coffre contenait: le glaive sur le pommeau duquel était monté le régent; la poignée était enrichie de diamans d'un grand prix. Le grand collier de la Légion-d'Honneur, les plaques, la ganse du chapeau, la contre-épaulette, les boutons de l'habit du sacre, les boucles de souliers et de jarretières, tous objets d'un prix immense.
Peu de temps avant notre départ pour la campagne de Russie, l'impératrice Joséphine me fit demander. Je fus de suite à la Malmaison, où cette excellente femme me renouvela les recommandations les plus vives sur les soins à donner à l'empereur pour sa santé et sa sûreté. Elle me fit promettre que, s'il lui arrivait le moindre accident, je lui écrirais; avant tout voulant être certaine de savoir la vérité. Elle pleura beaucoup, me parla constamment de l'empereur; et, après un entretien de plus d'une heure, où elle épancha toute sa sensibilité, elle me fit présent de son portrait peint par Saint sur une tabatière en or. J'avais le cœur serré quand je sortis de cette entrevue. Rien n'était plus touchant en effet que cette femme disgraciée, et pourtant toujours aimante, faisant des vœux pour l'homme qui l'avait abandonnée, et, mieux que cela, s'intéressant à lui comme l'aurait fait l'épouse la plus aimée.
En entrant en Russie, chose dont je parle ici plus selon l'ordre de mes souvenirs que selon l'ordre du temps, l'empereur envoyait sur trois routes différentes des services de gendarmerie d'élite pour préparer à l'avance les logemens, les lits, cantines, etc.. C'était MM. Sarrazin, adjudant lieutenant, Verges, Molène, le lieutenant Pachot. Au surplus je consacrerai plus tard un chapitre entier à notre itinéraire de Paris à Moscou.
Quelque temps avant la bataille de la Moskowa, on amena au camp un homme habillé à la russe, mais qui parlait français; du moins il y avait dans son langage un singulier mélange de russe et de français. Cet homme s'était échappé furtivement des lignes ennemies: quand il s'était aperçu que nos soldats n'étaient plus qu'à une petite distance de lui, il était sorti des rangs, avait jeté son fusil à terre en s'écriant avec l'accent russe fortement prononcé: «Je suis Français.» Nos soldats l'avaient fait prisonnier.
Jamais prisonnier ne fut plus enchanté de son changement de domicile. Ce malheureux, qui paraissait avoir pris les armes contre son gré pour servir les ennemis de son pays, arrive au camp français se disant le plus heureux des hommes d'avoir retrouvé ses compatriotes. Il serrait la main à tous nos soldats avec une liberté qui plut à tous. On l'amena à l'empereur: il parut très-intimidé de se trouver en présence du roi des Français; c'est ainsi qu'il appelait Sa Majesté. L'empereur le questionna long-temps: il dit que le bruit du canon français lui avait fait toujours battre le cœur; qu'il n'avait craint qu'une chose: c'était d'être tué par ses compatriotes. D'après ce qu'il dit à l'empereur, il paraît que c'était un de ces hommes comme il y en a tant, qui se trouvent transportés par leur famille dans une terre étrangère sans connaître bien les causes de leur émigration. Son père avait exercé à Moscou une profession industrielle assez misérable. Il était mort, et l'avait laissé sans ressources et sans avenir. Pour avoir du pain, il s'était fait soldat. Il dit que la discipline militaire russe était une des grandes raisons qui l'avaient encouragé à déserter. Il ajouta qu'il avait de bons bras, du cœur, et qu'il servirait dans l'armée française, si son général le permettait. Sa franchise plut à l'empereur, qui désirait tirer de lui quelques renseignemens positifs sur l'état des esprits à Moscou. On sut d'après ses révélations, plus ou moins intelligibles, qu'il régnait dans cette ancienne capitale une grande fermentation. On entendait, disait-il, crier dans les rues: «Plus de Barclay! à bas le traître! le lâche! Vive Kutusof!» La classe marchande, qui avait une grande influence parce qu'elle était la plus généralement riche, se plaignait d'un système de temporisation qui laissait les choses dans l'incertitude, et compromettait l'honneur des armes russes. On ne pouvait pas pardonner à l'empereur d'investir de sa confiance un étranger, quand le vieux Kutusof, qui avait le sang et l'âme d'un Russe, avait un emploi secondaire. L'empereur Alexandre n'avait pas tenu compte de ces réclamations énergiques. À la fin, effrayé des symptômes de soulèvement qui s'étaient manifestés dans son armée, il avait cédé. Kutusof était nommé généralissime. On avait illuminé à Moscou en réjouissance de cet important événement. On parlait d'une grande bataille avec les Français; l'enthousiasme était au comble dans l'armée russe: tous les soldats avaient attaché à leurs shakos une branche d'arbre verte. Le prisonnier parlait avec effroi de Kutusof. Il disait que c'était un vieux à cheveux blancs, qui avait de grandes moustaches, des yeux à faire peur; qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il fût vêtu comme les généraux français; qu'il avait des habits fort ordinaires, lui qui pouvait en avoir de si beaux; qu'il rugissait comme un lion quand il était en colère; qu'il ne se mettait jamais en marche sans avoir récité ses prières; qu'il se signait fréquemment à différentes heures de la journée. «Les soldats l'aiment beaucoup, ajoutait-il, parce qu'ils disent qu'il ressemble à Souwarow: je crains qu'il ne fasse beaucoup de mal aux Français.» L'empereur, content de ces renseignemens, renvoya le prisonnier, et ordonna qu'on le laissât circuler librement dans le camp. Plus tard il se battit bravement avec les nôtres.
L'empereur fit son entrée à Gjatz avec l'escorte la plus singulière. Dans une échauffourée on avait pris quelques Cosaques. Sa Majesté, qui dans ce moment était très-avide de renseignemens de quelque part qu'ils vinssent, désira questionner ces sauvages. Elle en fit venir deux ou trois au quartier-général. Ces hommes semblent faits pour être éternellement accolés à un cheval. Rien de plus plaisant que leur marche quand ils descendent à terre. Leurs jambes, que l'habitude de presser les flancs d'un cheval rend très-écartées, ressemblent assez à des branches de tenaille. Quand ils mettent pied à terre ils ont l'air d'être sur un élément qui n'est pas le leur. L'empereur entra dans Gjatz, escorté par deux de ces barbares à cheval. Ils parurent très-flattés de cet honneur. Je remarquai, à diverses reprises, que l'empereur ne pouvait s'empêcher de rire en voyant la tournure gauche de ces cavaliers de l'Ukraine, surtout alors qu'ils se donnaient des grâces. Leurs rapports, que l'interprète de Sa Majesté eut quelque peine à comprendre, parurent confirmer tout ce que l'on avait ouï dire de Moscou. Ces barbares firent entendre à l'empereur, par leurs gestes animés, leurs mouvemens convulsifs et leur posture guerrière, que dans peu il y aurait grande bataille entre les Russes et les Français. L'empereur leur fit donner de l'eau-de-vie; ils l'avalaient comme de l'eau pure, et tendaient de nouveau leurs verres avec un sang-froid très-plaisant. Leurs chevaux étaient petits, écourtés, à longues queues. Ces animaux paraissaient très-dociles. Hélas! on a pu en voir sans sortir de Paris.
C'est un fait historique que le roi de Naples en imposait beaucoup à ces barbares. On vint annoncer un jour à l'empereur qu'ils voulaient le nommer leur hetman. L'empereur rit beaucoup de leur offre, et dit en plaisantant qu'il était prêt à appuyer cette élection d'une peuplade libre. Il est certain que le roi de Naples avait dans son extérieur quelque chose de théâtral qui fascinait les yeux de ces barbares. Il était toujours vêtu avec un grand luxe. Quand son cheval l'emportait en avant de ses colonnes, et que le vent mettait le désordre dans ses grands cheveux, quand il donnait ces grands coups de sabre qui fauchaient les hommes, alors je conçois qu'il plût singulièrement à ces peuplades guerrières, chez qui les qualités extérieures peuvent être les seules appréciées. On a dit que le roi de Naples avait, en agitant seulement son grand sabre, fait rebrousser toute une horde de ces barbares. Je ne sais pas jusqu'à quel point le fait est vrai, mais il est au moins très-possible.
Le peuple casaque croit aux sorciers. Il a cela de commun avec toutes les races encore dans l'enfance. On nous conta un trait assez plaisant sur le grand chef des Cosaques, le célèbre Platof. Poursuivi par le roi de Naples, il battait en retraite. Une balle atteignit un de ses officiers à côté de lui. L'hetman, courroucé contre son sorcier, le fit fustiger en présence de toutes les hordes, l'accusant amèrement de n'avoir pas détourné les balles par ses sortiléges. C'était à coup sûr avoir plus de foi en cet art que n'en avait le sorcier lui-même.
Le 3 septembre, de son quartier-général de Gjatz, l'empereur fit annoncer à son armée qu'elle eût à se préparer à une affaire générale. Il y avait depuis quelques jours un grand relâchement dans la police des bivouacs. Il fit redoubler la rigueur des consignes. Plusieurs détachemens qui étaient allés aux vivres avaient un peu trop prolongé leurs excursions. L'empereur chargea ses colonels de leur faire part de son mécontentement, ajoutant que ceux qui ne seraient pas de retour le lendemain ne combattraient pas. Ces paroles ne veulent pas de commentaire.
La campagne qui environnait Gjatz était très-fertile. Les champs étaient presque tous semés de seigles bons à couper. Cependant on voyait çà et là de vastes trouées que les chevaux cosaques y avaient laissées dans leur fuite. J'ai comparé depuis l'aspect de ces campagnes, au mois de novembre, avec ce qu'il était en septembre. Quelle chose horrible que la guerre! Quelques jours avant la bataille, Napoléon, accompagné de deux de ses maréchaux, alla visiter en se promenant les environs de la ville. À la veille de ce grand événement, il causait de tout avec calme. Il parlait de ce pays comme il aurait parlé d'une belle et bonne province de France. À l'entendre, les greniers de l'armée étaient tout trouvés. Il y aurait là d'excellens quartiers d'hiver. Le premier soin de l'administration qu'il établirait à Gjatz serait d'encourager l'agriculture; puis il montrait du doigt à ses maréchaux les riantes sinuosités de la rivière qui donne son nom à la ville. Il paraissait ravi de la perspective qu'il avait devant les yeux. Jamais je ne vis l'empereur livré à d'aussi douces émotions; jamais je ne vis tant de sérénité répandue sur sa figure, tant de calme dans sa conversation. Jamais aussi je ne n'eus plus grande idée de sa force d'âme.
Le 5 septembre, l'empereur monta sur les hauteurs de Borodino pour embrasser d'un seul coup d'œil la position respective des deux armées. Le temps était couvert. Bientôt tombe une de ces pluies fines et froides, telles qu'il en tombe assez ordinairement aux approches de l'automne. Cette pluie ressemble de loin à un brouillard assez dense. L'empereur essaya de se servir de ses lunettes, mais cette espèce de voile qui couvrait toute la campagne l'empêchait de voir; il s'impatienta. La pluie, qui, chassée par le vent, venait en biais, s'arrêtait sur les verres de ses lunettes; il les fit essuyer à diverses reprises, étant fort vexé de cette contrariété.
La température était froide et humide; il demanda son manteau, s'en enveloppa, et dit qu'il n'était plus possible d'y tenir, qu'il fallait retourner au quartier général; il rentra dans sa tente et se jeta sur son lit; il dormit un peu. En se réveillant, il me dit: «Constant, allez voir, je crois entendre du bruit dehors.» Je sortis et je revins, lui annonçant l'arrivée du général Caulaincourt. L'empereur sauta à bas du lit, et courut au devant du général, lui demandant avec inquiétude: «M'amenez-vous des prisonniers?» Le général lui répondit qu'on ne pouvait faire de prisonniers, parce que les soldats russes se faisaient tuer plutôt que de se rendre. L'empereur s'écria de suite: «Qu'on amène toute l'artillerie.» Il avait jugé que, tout se préparant pour faire de cette guerre une guerre d'extermination, le canon devait épargner le plus possible à ses troupes la fatigue de tirer des feux de mousquet.
Le 6, à minuit, on vint annoncer à l'empereur que les feux des Russes paraissaient n'être plus aussi multipliés, que l'on voyait la flamme s'éteindre sur plusieurs points. Quelques-uns dirent que l'on avait entendu un roulement sourd de tambours. L'armée était dans la plus grande inquiétude. L'empereur sortit effrayé de son lit. «Cela n'est pas possible,» dit-il à plusieurs reprises. Je voulus lui donner ses vêtemens pour qu'il s'habillât un peu chaudement, car la nuit était froide. Il était si pressé de s'assurer lui-même de l'exactitude du fait, qu'il ne fit que jeter son manteau sur lui et sortit précipitamment de la tente. En effet, les feux des bivouacs avaient un peu pâli. L'empereur eut des soupçons effrayans. Où s'arrêterait la guerre si les Russes rétrogradaient encore? Il rentra dans sa tente, fort agité, et se remit au lit en répétant plusieurs fois: «Enfin nous verrons demain matin.»
Le 7 septembre, le soleil se leva sans nuages. L'empereur s'écria: «C'est le soleil d'Austerlitz.» Ce mot de l'empereur fut redit à l'armée, et répété par elle avec enthousiasme. On battit un ban et on lut l'ordre du jour suivant:
«Soldats,
»Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witespk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou.»
L'armée répondit par des acclamations réitérées. L'empereur, quelques heures avant la bataille, avait dicté cette proclamation. Elle fut lue le matin aux soldats. Napoléon était alors sur les hauteurs de Borodino; quand les cris d'enthousiasme de l'armée vinrent frapper son oreille, il était debout les bras croisés, le soleil lui donnait en plein dans les yeux, ainsi que le reflet des baïonnettes françaises et russes; il sourit, puis devint sérieux jusqu'à ce que l'affaire fût terminée.
Ce jour-là on apporta à Napoléon le portrait du roi de Rome; il avait besoin qu'une émotion aussi douce vînt faire diversion à ses grandes anxiétés. Il tint long-temps ce portrait sur ses genoux, le contemplant avec ravissement. Il dit que c'était la surprise la plus agréable qu'on lui eût jamais faite. Il répéta plusieurs fois à voix basse: «Ma bonne Louise! c'est une attention charmante.» Il y avait sur la figure de l'empereur une expression de bonheur qu'il est difficile de peindre. Les premières émotions furent calmes et eurent quelque chose de mélancolique. «Le cher enfant!» C'est tout ce qu'il disait.
Mais il reprit tout son orgueil de père et d'empereur, quand on eut fait venir, par son ordre, des officiers et même des soldats de la vieille garde pour qu'ils vissent le roi de Rome. Le portrait était exposé devant la tente. Rien de plus touchant et de plus grave en même temps que ces vieux soldats, qui se découvraient avec respect devant cette image où ils cherchaient à retrouver quelques-uns des grands traits de Napoléon. L'empereur eut, dans ce moment, cette joie expansive d'un père qui savait bien qu'après lui son fils n'avait pas de meilleurs amis que ses vieux compagnons de fatigue et de gloire.
À quatre heures du matin, c'est-à-dire une heure avant l'affaire, Napoléon avait éprouvé un grand épuisement dans toute sa personne; il eut un léger frisson, mais sans fièvre; il se jeta sur son lit. Toutefois, il n'était pas aussi malade que le dit M. de Ségur. Il avait depuis quelque temps un gros rhume qu'il avait un peu négligé, et qui augmenta par les fatigues continuelles de cette mémorable journée. Il s'y joignit une extinction de voix qu'il combattit par un remède tout-à-fait militaire; il but du punch fort léger, pendant la nuit qu'il passa tout entière à travailler au cabinet, mais sans pouvoir parler; cette incommodité lui dura deux jours; le 9, il était bien portant, et sa toux était presque passée.
Après la bataille, sur six cadavres il y en avait un français et cinq russes. À midi, un aide-de-camp vint dire à l'empereur que le comte Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence, avait été frappé par un boulet. L'empereur poussa un profond soupir et ne dit mot; il savait bien qu'il aurait peut-être le cœur brisé plus d'une fois dans la journée. Après la bataille il porta ses consolations au duc de Vicence de la manière la plus touchante.
Le comte Auguste de Caulaincourt était un jeune homme plein de bravoure. Il avait quitté sa jeune femme peu d'heures après son mariage, pour suivre l'armée française; il vint trouver une mort glorieuse à la bataille la Moskowa. Il avait épousé la sœur d'un des pages de l'empereur, dont il fut gouverneur pendant quelque temps. Cette charmante personne était d'une si grande jeunesse, que les parens désirèrent que la consommation du mariage n'eût lieu qu'au retour de la campagne, ainsi que cela était arrivé pour le prince Aldobrandini lors de son mariage avec mademoiselle de La Rochefoucault, avant la campagne de Wagram. Le général Auguste de Caulaincourt fut tué dans une redoute où il avait conduit les cuirassiers du général Montbrun, qui lui-même venait d'être frappé à mort d'un coup de canon, dans l'attaque de la même redoute.
L'empereur disait souvent, en parlant de quelques généraux tués à l'armée: «Un tel est heureux; il est mort au champ d'honneur, et moi je serai peut-être assez malheureux pour mourir dans mon lit.» Il avait été moins philosophe à la mort du maréchal Lannes, et je l'ai vu pleurer pendant son déjeuner; même de grosses larmes lui roulaient sur les joues et tombaient dans son assiette. Il regretta vivement Desaix, Poniatowski, Bessières, mais surtout Lannes, et après lui Duroc.
Tout le temps que dura la bataille de la Moskowa, l'empereur eut des attaques de dysurie. On l'avait plusieurs fois menacé de cette maladie s'il ne prenait pas plus de précautions. Il souffrait beaucoup; il se plaignait peu, et quand il lui échappait quelque exclamation étouffée, c'est qu'il ressentait des douleurs bien aiguës. Or, rien ne fait plus de mal que d'entendre se plaindre ceux qui n'en ont pas l'habitude; car alors on a l'idée de la douleur dans toute son intensité, puisqu'elle est plus forte que l'homme fort. À Austerlitz, l'empereur avait dit: «Ordener est usé; on n'a qu'un temps pour la guerre; j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter.»
L'empereur parcourut le champ de bataille. C'était un spectacle horrible: presque tous les morts était couverts de blessures; ce qui prouvait avec quel acharnement on s'était battu. Dans ce moment il faisait un fort mauvais temps; il pleuvait; le vent était très-violent. De pauvres blessés, que l'on n'avait pas encore transportés aux ambulances, se levaient à demi de terre afin qu'on pût les remarquer et leur donner des secours. Il y en eut qui crièrent vive l'empereur! malgré leurs souffrances et leur épuisement. Tous ceux de nos soldats qui avaient été frappés des balles russes laissaient voir sur leurs cadavres des blessures larges comme de larges trous, car les balles russes étaient beaucoup plus volumineuses que les nôtres. Nous vîmes un porte-drapeau qui s'était enveloppé de son drapeau comme d'un linceul. Il paraissait donner signe de vie; mais il expira dans la secousse qu'on lui donna en le relevant. L'empereur marchait, et ne disait rien. Plusieurs fois, quand il passa devant les plus mutilés, il mit sa main sur ses yeux pour ne point les voir. Ce calme dura peu: il y avait une place du champ de bataille où des Français et des Russes étaient tombés pêle-mêle; presque tous n'étaient que blessés plus ou moins grièvement. Quand l'empereur entendit leurs cris, je le vis s'emporter, crier après ceux qui étaient chargés d'enlever les blessés, s'irritant du peu de promptitude qu'ils mettaient à faire leur service. Il était difficile que les chevaux ne foulassent point quelques-uns des cadavres là où il y en avait tant. Un blessé fut atteint par le sabot d'un des chevaux de la suite de l'empereur: ce malheureux poussa un cri déchirant; l'empereur se retourna vivement, demandant avec colère quel était le maladroit qui avait blessé cet homme. On lui dit, croyant le calmer, que cet homme n'était qu'un Russe. «Russe ou Français, répliqua-t-il, je veux qu'on emporte tout.»
De pauvres jeunes gens; qui étaient venus faire leur première campagne en Russie, frappés à mort, perdaient courage et pleuraient comme des enfans en appelant leur mère. Cet horrible tableau me restera éternellement gravé dans la mémoire.
L'empereur réitéra avec instance ses ordres pour le transport des blessés, tourna bride en silence, et revint au quartier-général le soir. Je passai la nuit près de lui. Il eut le sommeil très-agité, ou plutôt il ne dormit pas. Il répétait plusieurs fois, en s'agitant brusquement sur son oreiller: «Ce pauvre Caulaincourt! Quelle journée! quelle journée!»
CHAPITRE IV.
Itinéraire de France en Russie.—Magnificence de la cour de Dresde.—Conversation de l'empereur avec Berthier.—La guerre faite à la seule Angleterre.—Bruit général sur le rétablissement de la Pologne.—Questions familières de l'empereur.—Passage du Niémen.—Arrivée et séjour à Wilna.—Enthousiasme des Polonais.—Singulier rapprochement de date.—Députation de la Pologne.—Réponse de l'empereur aux députés.—Engagemens pris avec l'Autriche.—Espérances déçues.—M. de Balachoff à Wilna, espoir de la paix.—Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la vieille Russie.—Retraite continuelle des Russes.—Orage épouvantable.—Immense désir d'une bataille.—Abandon du camp de Drissa.—Départ d'Alexandre et de Constantin.—Privations de l'armée et premiers découragemens.—La paix en perspective après une bataille.—Dédain affecté de l'empereur pour ses ennemis.—Gouvernement établi à Wilna.—Nouvelles retraites des armées russes.—Paroles de l'empereur au roi de Naples.—Projet annoncé et non effectué.—La campagne de trois ans, et prompte marche en avant.—Fatigue causée à l'empereur par une chaleur excessive.—Audiences en déshabillé.—L'incertitude insupportable à l'empereur.—Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de Lobau et du grand maréchal.—Départ de Witepsk et arrivée à Smolensk.—Édifices remarquables.—Les bords de la Moskowa.
Ainsi que je l'ai annoncé précédemment, je tâcherai de réunir dans ce chapitre quelques souvenirs relatifs à des choses personnelles à l'empereur, dans les différens séjours que nous fîmes entre la frontière de France et les frontières de l'empire russe. Il résulterait, hélas! un bien grand contraste de la comparaison que l'on ferait entre notre route pour aller à Moscou et notre route pour en revenir. Il faut avoir vu Napoléon à Dresde, environné d'une cour de princes et de rois, pour se faire une idée du plus haut point que peuvent atteindre les grandeurs humaines. Là, plus encore que partout ailleurs, l'empereur se montra affable envers tout le monde; tout lui souriait, et aucun de ceux qui jouissaient comme nous du spectacle de sa gloire ne pouvait seulement concevoir la pensée de voir bientôt la fortune lui être pour la première fois infidèle; et quelle infidélité!
Je me rappelle, entre autres particularités de notre séjour à Dresde, un mot que j'entendis un jour l'empereur dire au maréchal Berthier, qu'il avait fait appeler de très-bonne heure auprès de lui. Quand le maréchal arriva, l'empereur n'était pas encore levé. Je reçus l'ordre de le faire entrer sur-le-champ, de sorte que tout en habillant l'empereur j'entendis, entre Napoléon et son major-général, une conversation dont je voudrais bien me rappeler les détails; mais au moins suis-je assuré de rapporter fidèlement une pensée qui me frappa. L'empereur dit en propre termes: «Je n'en veux nullement à Alexandre; ce n'est point à la Russie que je fais la guerre, pas plus à elle qu'à l'Espagne; je n'ai qu'une ennemie, c'est l'Angleterre; c'est elle que je veux atteindre en Russie; je la poursuivrai partout.» Pendant ce temps le maréchal rongeait ses ongles, selon sa constante habitude. Ce jour-là il y eut une revue magnifique, à laquelle assistèrent tous les princes de la confédération, qui entouraient leur chef comme de grands vassaux de sa couronne.
Quand les différens corps d'armée, échelonnés de l'autre côté de l'Elbe, se furent avancés sur les confins de la Pologne, nous quittâmes Dresde, pour trouver partout le même enthousiasme éclatant où arrivait l'empereur. Nous étions par contre-coup choyés dans toutes les résidences où nous nous arrêtions, tant on s'efforçait de fêter Sa Majesté jusque dans les personnes qui avaient l'honneur de la servir.
À cette époque c'était un bruit généralement répandu dans toute l'armée et parmi toutes les personnes de la maison de l'empereur que son intention était de rétablir le royaume de Pologne. Bien qu'étranger comme je l'étais et comme je devais l'être à tout ce qui avait rapport aux affaires, je n'entendais pas moins que tout autre l'expression d'une opinion qui était celle de tout le monde et dont tout le monde parlait. Quelquefois l'empereur ne dédaignait pas de me faire rendre compte de ce que j'avais entendu dire, et alors il souriait, car il aurait fallu trahir la vérité pour lui rapporter des choses qui auraient pu lui être désagréables; il était alors, le terme n'est pas trop fort, l'objet des bénédictions des populations polonaises.
Le 23 de juin nous étions sur les bords du Niémen, de ce fleuve devenu déjà si fameux par l'entrevue des deux empereurs, dans des circonstances bien différentes de celles où ils se trouvaient l'un à l'égard de l'autre. L'opération du passage de l'armée commença le soir, et dura près de quarante-huit heures, pendant lesquelles l'empereur fut presque constamment à cheval, tant il savait que sa présence activait les travaux. Ensuite nous continuâmes notre route sur Wilna, capitale du grand duché de Lithuanie. Nous arrivâmes devant cette ville occupée par les Russes le 27, et l'on peut dire que ce fut là, là seulement, que commencèrent les opérations militaires, car jusque là l'empereur avait voyagé comme il l'aurait pu faire dans les départemens de l'intérieur de la France. Les Russes attaqués furent battus et se retirèrent, de sorte que deux jours après nous étions à Wilna, ville assez considérable et qui me parut devoir contenir près de trente mille habitans. J'y fus frappé de l'incroyable quantité de couvens et d'églises qui y sont construits. À Wilna l'empereur fut extrêmement satisfait de la démarche que firent auprès de lui cinq ou six cents étudians qui demandèrent à être enrégimentés, et je n'ai pas besoin de dire que ces sortes de sollicitations manquaient rarement d'être bien accueillies par Sa Majesté.
Nous restâmes assez long-temps à Wilna; l'empereur y suivait le mouvement de ses armées, et s'occupait aussi de l'organisation du grand-duché de Lithuanie, dont cette ville est, comme l'on sait, la capitale. Comme l'empereur était très-souvent à cheval, j'avais assez de loisirs pour bien prendre connaissance de la ville et de ses environs. Les Lithuaniens étaient dans un enthousiasme impossible à décrire, et quoique j'aie vu célébrer dans ma vie bien des fêtes, je ne saurais oublier l'élan de toute une population lorsqu'on célébra la grande fête nationale de la régénération de la Pologne, fête qui se trouva, par une bizarrerie du hasard, ou par un calcul de l'empereur, fixée précisément au 14 de juillet. Les Polonais étaient encore incertains sur le sort définitif que l'empereur réservait à leur patrie, mais un avenir tout d'espérance brillait à leurs yeux. Il n'en fut plus de même lorsque l'empereur eut reçu la députation de la confédération polonaise établie à Varsovie. Cette députation nombreuse, ayant à sa tête un comte palatin, demandait le rétablissement intégral de l'ancien royaume de Pologne. Voici quelle fut la réponse de l'empereur:
«Messieurs les députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous: j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie; l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.
»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second et du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler le sang de mes sujets.
»J'aime votre nation. Depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.
»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions, je le ferai.
»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits. Mais dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos espérances de succès.
»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilow, la Wolhynie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera par le succès la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie qui vous a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les circonstances.»
J'ai cru devoir rapporter ici la réponse entière de l'empereur aux députés de la confédération polonaise, ayant été témoin de l'effet qu'elle produisit à Wilna. Quelques Polonais avec lesquels je m'étais lié m'en parlèrent avec douleur; mais leur consternation n'était pas expansive, et l'air n'en retentissait pas moins de cris de vive l'Empereur! chaque fois que Sa Majesté se montrait en public, c'est-à-dire presque tous les jours.
Pendant notre séjour à Wilna, on conçut quelques espérances de voir la conclusion d'une nouvelle paix, un envoyé de l'empereur Alexandre étant venu auprès de l'empereur Napoléon; mais ces espérances furent de courte durée, et j'ai su depuis que l'officier russe M. Balachoff, craignant, comme presque tous ceux de sa nation, un rapprochement entre les deux empereurs, avait rempli son message de manière à irriter l'orgueil de Sa Majesté, qui le renvoya après l'avoir mal accueilli. Tout souriait à l'Empereur: il était alors à la tête de l'armée la plus nombreuse et la plus formidable qu'il eût encore commandée. M. Balachoff partit donc, et tout fut disposé pour l'exécution des projets de l'empereur. Sa Majesté, au moment de pénétrer sur le territoire russe, n'eut plus sa sérénité ordinaire, ou du moins j'eus l'occasion de remarquer qu'elle était plus silencieuse que de coutume, aux heures où j'avais l'honneur de l'approcher. Cependant dès que son parti fut pris, dès qu'il eut fait passer ses troupes de l'autre côté de la Vilia, rivière sur laquelle est située Wilna, l'empereur prit possession de la terre de Russie avec une ardeur enthousiaste et que l'on pourrait appeler de jeune homme. Un des piqueurs qui l'accompagnaient me raconta que l'empereur lança son cheval en avant, et le fit courir de toute sa vitesse à près d'une lieue devant lui dans les bois, étant sans escorte, et malgré les gros de cosaques disséminés dans ces bois qui s'élèvent le long de la rive droite de la Vilia.
J'ai vu plus d'une fois l'empereur s'impatienter de ce qu'il ne trouvait point d'ennemis à combattre; en effet, les Russes avaient abandonné Wilna, où nous étions entrés sans résistance, et encore, en quittant cette ville, les rapports des éclaireurs annonçaient l'absence des troupes ennemies, à l'exception de ces cosaques dont j'ai parlé tout à l'heure. Je me rappelle qu'un jour nous crûmes tous entendre le bruit lointain du canon, et l'empereur en frémit presque de joie; mais nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; ce bruit était celui du tonnerre, et tout à coup l'orage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie éclata sur toute l'armée. La terre, dans un espace de plus de quarante lieues, fut tellement couverte d'eau que l'on ne pouvait plus distinguer les chemins, et cet orage, aussi meurtrier que l'aurait pu être un combat, nous coûta un grand nombre d'hommes, plusieurs milliers de chevaux et une partie de l'immense matériel de l'expédition.
On savait dans toute l'armée que depuis long-temps les Russes avaient fait d'immenses travaux à Drissa, où ils avaient construit un énorme camp retranché. Le nombre des troupes qui s'y trouvaient réunies, les sommes considérables employées aux travaux, tout donnait lieu de penser qu'enfin l'armée russe attendrait sur ce point l'armée française; et l'on était d'autant plus fondé à le croire que l'empereur Alexandre dans les nombreuses proclamations répandues dans son armée, et dont plusieurs nous étaient parvenues, s'était vanté de vaincre les Français à Drissa, où (disaient les proclamations) nous devions trouver notre tombeau. Il en était autrement ordonné par la destinée: les Russes, se repliant encore vers le cœur de la Russie, abandonnèrent ce fameux camp de Drissa aux approches de l'empereur. J'entendis dire à cette époque à plusieurs officiers généraux qu'une grande bataille eût été alors un événement salutaire pour l'armée française, où le découragement commençait à se glisser, d'abord faute d'ennemis à combattre, et ensuite parce que les privations de toute nature devenaient de jour en jour plus pénibles à supporter. Des divisions entières ne vivaient pour ainsi dire que de maraude; les soldats dévastaient les rares habitations et les châteaux disséminés dans les campagnes, et malgré la sévérité des ordres de l'empereur contre les maraudeurs et les pillards, ces ordres ne pouvaient être exécutés; les officiers, pour la plupart, ne vivant eux-mêmes que du butin que les soldats recueillaient et partageaient ensuite avec eux.
L'empereur affectait devant ses généraux une sérénité qu'il n'avait pas toujours dans le fond de l'âme. D'après quelques mots entrecoupés que je lui entendis prononcer dans ces graves circonstances, je suis autorisé à croire que l'empereur ne souhaitait si ardemment une bataille que dans l'espoir de voir l'empereur Alexandre lui faire de nouvelles ouvertures pour traiter avec lui de la paix. Je pense qu'alors il l'aurait acceptée après une première victoire; mais il ne se serait jamais déterminé à revenir sur ses pas, après des préparatifs aussi immenses, sans avoir livré une de ces grandes batailles qui suffisent à la gloire d'une campagne: c'est du moins ce que j'entendais continuellement répéter. L'empereur aussi parlait très-souvent des ennemis qu'il allait combattre, avec un dédain affecté, mais qu'il ne ressentait pas réellement; son but en cela était de remonter le moral des officiers et des soldats, dont plusieurs ne dissimulaient point leur découragement.
Avant de quitter Wilna, l'empereur y avait fondé une espèce de gouvernement central à la tête duquel il avait placé M. le duc de Bassano, dans le but d'avoir un point intermédiaire entre la France et la ligne des opérations qu'il allait tenter dans l'intérieur de la Russie. Désappointés, comme je l'ai dit, par l'abandon du camp de Drissa par l'armée russe, nous marchâmes rapidement vers Witepsk, où se trouvait réunie, à la fin de juillet, la majeure partie des forces françaises. Là encore l'impatience de Sa Majesté fut trompée par une nouvelle retraite des Russes; car les combats d'Ostrovno et de Mohilow, quoique importans, ne peuvent être rangés au nombre de ces batailles que l'empereur souhaitait avec tant d'ardeur. En entrant à Witepsk, l'empereur apprit que l'empereur Alexandre, qui peu de jours auparavant y avait son quartier-général, et le grand-duc Constantin avaient quitté l'armée pour se rendre à Saint-Pétersbourg.
À cette époque, c'est-à-dire au moment de notre arrivée à Witepsk, le bruit se répandit que l'empereur se contenterait d'y prendre position, de s'y fortifier, d'y organiser les moyens de subsistance de son armée et qu'il remettrait à l'année suivante l'exécution de ses vastes desseins sur la Russie. Je ne saurais dire quel était à cet égard le fond de sa pensée; mais ce que je puis certifier, c'est que, étant dans la pièce contiguë à celle où il se tenait, je l'entendis un jour dire au roi de Naples, que la première campagne de Russie était finie, qu'il serait l'année suivante à Moscou, l'autre année à Saint-Pétersbourg, et que la guerre de Russie était une guerre de trois ans. Plût à Dieu que Sa Majesté eût exécuté le plan qu'elle traça avec une extrême vivacité au roi de Naples! tant de braves n'auraient peut-être pas succombé quelques mois après dans l'effroyable retraite dont j'aurai, plus tard, à rappeler les désastres.
Pendant notre séjour à Witepsk il faisait une chaleur excessive dont l'empereur était extrêmement fatigué; je l'entendis souvent s'en plaindre, et je ne l'ai vu dans aucune autre circonstance supporter avec autant d'impatience le poids de ses vêtemens; dans son intérieur il était presque toujours sans habit, et se jetait fréquemment sur un lit de repos. C'est un fait dont beaucoup de personnes ont pu être témoins comme moi; car il lui arriva souvent de recevoir ainsi ses officiers généraux, devant lesquels ordinairement il ne se montrait guère sans être revêtu de l'uniforme qu'il portait habituellement. Cependant l'espèce d'influence que la chaleur exerçait sur les dispositions physiques de l'empereur n'avait point énervé sa grande âme; et son génie, toujours actif, embrassait toutes les branches de l'administration. Mais il était facile de voir, pour les personnes que leur position avait mis le plus à même de connaître son caractère, qu'à Witepsk ce qui le faisait souffrir par-dessus tout était l'incertitude: resterait-il en Pologne, ou s'avancerait-il sans retard dans le cœur de la Russie? Tant qu'il flotta entre ces deux idées, je lui vis souvent l'air triste et taciturne. Dans cette perplexité entre le repos et le mouvement, le choix ne pouvait être douteux pour l'empereur; aussi, à la suite d'un conseil où j'ai ouï dire que Sa Majesté avait trouvé beaucoup d'opposans, j'appris que nous allions marcher en avant et nous avancer vers Moscou, dont on disait que nous n'étions plus qu'à vingt journées de distance. Parmi les personnes qui s'opposèrent le plus vivement à la marche immédiate de l'empereur sur Moscou, j'ai entendu citer les noms de M. le duc de Vicence et M. le comte de Lobau; mais ce que je puis assurer, c'est que j'ai su personnellement, et de manière à n'en pouvoir douter, que le grand-maréchal du palais avait tenté à plusieurs reprises de dissuader l'empereur de son projet; mais toutes ces tentatives se brisèrent contre sa volonté.