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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

À PARIS,

Reading edition

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

quai voltaire et palais-royal.

MDCCCXXX.

PARIS.—IMPRIMERIE DE COSSON,

rue saint germain-des-prés, nº 9.

CHAPITRE PREMIER.

La campagne des miracles.—Promesse solennelle trahie.—Violation du territoire suisse.—Les troupes alliées dans le Brisgaw.—Le pont de Bâle.—Villes de France occupées par l'ennemi.—Energie de l'empereur croissant avec le danger.—Carnot gouverneur d'Anvers et satisfaction de l'empereur.—Défection du roi de Naples.—Le roi de Naples et le prince royal de Suède.—Colère de l'empereur.—La veille du départ.—Les officiers de la garde nationale aux Tuileries.—Paroles remarquables de l'empereur.—Scène touchante.—Le roi de Rome et l'impératrice sous la sauve-garde des Parisiens.—Scène d'enthousiasme et d'attendrissement.—Larmes de l'impératrice.—Serment spontané.—M. de Bourrienne aux Tuileries.—Départ pour l'armée.—Le colonel Bouland et la croix de la Légion-d'Honneur.—Les braves infatigables.—Rencontre singulière.—Le vieux curé de campagne reconnu par l'empereur.—Le guide ecclésiastique.—Arrivée devant Brienne.—Blücher en fuite.—L'empereur croyant Blücher prisonnier.—Souvenirs de dix ans, et différence des temps.—Changemens frappans pour tout le monde.—Abominations commises par les étrangers.—Cruautés atroces.—Viols, pillages et incendies.—Mensonges officieux sur les alliés.—Détestables faiseurs de plaisanteries.—Nonchalance de l'empereur Alexandre à empêcher le désordre.—Le champ de La Rothière.—Combats d'un enfant, et bataille sanglante.—Retraite sur Troyes.—Danger imminent de l'empereur, et flamberge au vent.—La guerre de l'aigle et des corbeaux.—L'armée de Blücher.

Nous allons bientôt voir commencer la campagne des miracles. Mais avant de rapporter les choses dont je fus témoin pendant cette campagne, où je ne quittai pour ainsi dire pas l'empereur, il est nécessaire que je réunisse ici quelques souvenirs qui en sont pour ainsi dire l'introduction obligée. On sait que les cantons suisses avaient solennellement déclaré à l'empereur qu'ils ne laisseraient point violer leur territoire, et qu'ils feraient tout pour s'opposer au passage des armées alliées qui se dirigeaient sur les frontières de France par le Brisgaw. L'empereur, pour les arrêter dans leur marche, comptait sur la destruction du pont de Bâle. Mais ce pont ne fut pas détruit; et la Suisse, au lieu de garder la neutralité à laquelle elle s'était engagée, entra dans la coalition contre la France. Les armées étrangères passèrent le Rhin à Bâle, à Schaffouse et à Manheim. Des capitulations faites avec les généraux des troupes coalisées pour les garnisons françaises de Dantzick, de Dresde et autres places fortes, furent, comme on l'a vu, ouvertement violées. Ainsi, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et son corps d'armée avaient été, contre la foi des traités, entourés par des forces supérieures, désarmés et conduits prisonniers en Autriche; et vingt mille hommes, reste de la garnison de Dantzick, furent aussi arrêtés par l'ordre de l'empereur Alexandre, et conduits dans les déserts de la Russie. Genève ouvrit ses portes à l'ennemi. Dans le courant de janvier, Vesoul, Épinal, Nancy, Langres, Dijon, Châlons-sur-Saône et Bar-sur-Aube furent occupés par les coalisés.

L'empereur, à mesure que le danger devenait plus pressant, déployait de plus en plus son énergie et son infatigable activité. Il pressait l'organisation des nouvelles levées, et, pour subvenir aux dépenses les plus urgentes, puisait trente millions dans le trésor secret qu'il conservait dans les caves du pavillon Marsan. Mais les levées de conscrits se faisaient difficilement. Dans le cours de la seule année 1813, un million quarante mille soldats avaient été appelés sous les drapeaux. La France ne pouvait plus suffire à de si énormes sacrifices. Cependant les vétérans venaient de toutes parts s'enrôler. Le général Carnot offrit ses services à l'empereur, qui fut vivement touché de cette démarche, et lui confia la défense d'Anvers. Tout le monde sait avec quel courage le général s'acquitta de cette importante mission. Des colonnes mobiles et des corps de partisans s'armèrent dans les départemens de l'est, quelques riches propriétaires levèrent et organisèrent des compagnies de volontaires, et il se forma des corps de cavalerie d'élite dont les cavaliers s'équipaient à leurs frais.

Au milieu de ces préparatifs, l'empereur reçut une nouvelle qui l'affligea profondément: le roi de Naples venait de se joindre aux ennemis de la France. Déjà, lorsque Sa Majesté avait vu le prince royal de Suède, après avoir été maréchal et prince de l'empire, entrer dans la coalition contre son ancienne patrie, je l'avais entendu éclater en reproches et en cris d'indignation; et cependant le roi de Suède avait plus d'une raison à faire valoir pour sa justification. Il était seul dans le Nord, cerné par les puissances ennemies, et tout-à-fait hors d'état de lutter contre elles, quand même les intérêts de sa nouvelle patrie auraient été inséparables de ceux de la France. En refusant d'entrer dans la coalition, il aurait attiré sur la Suède la colère de ses redoutables voisins, et avec le trône, il aurait sacrifié et perdu sans fruit la nation qui l'avait adopté. Ce n'était point à l'empereur qu'il devait son élévation. Le roi Joachim, au contraire, n'était rien que par l'empereur. C'était bien l'empereur qui lui avait donné une de ses sœurs pour femme, qui lui avait donné un trône, l'avait traité aussi bien et mieux qu'un frère. Le devoir du roi de Naples était donc de ne point séparer sa cause de celle de la France. Et d'ailleurs c'était aussi son intérêt: si l'empereur tombait, comment les rois de sa famille et de sa façon pouvaient-ils espérer de rester debout? C'était ce qu'avaient compris les rois Joseph et Jérôme, et le brave et loyal prince Eugène. Celui-ci défendait courageusement en Italie la cause de son père adoptif. Si le roi de Naples se fût joint à lui, ils auraient ensemble marché sur Vienne; et cette manœuvre audacieuse, mais pourtant très-praticable, aurait infailliblement sauvé la France.

Telles sont quelques-unes des réflexions que j'ai entendu faire à l'empereur lorsqu'il parlait de la défection du roi de Naples. Dans le premier moment toutefois il ne raisonna point avec tant de calme; sa colère était extrême, et il s'y mêlait de la douleur et comme des mouvemens de pitié: «Murat, s'écriait-il, Murat me trahir! Murat se vendre aux Anglais! Le malheureux! Il s'imagine que, s'ils venaient à bout de me renverser, ils lui laisseraient le trône sur lequel je l'ai fait asseoir. Pauvre fou! Ce qui peut lui arriver de pire est que sa trahison réussisse; car il aurait moins de pitié à attendre de ses nouveaux alliés que de moi-même.»

La veille de son départ pour l'armée, l'empereur reçut le corps d'officiers de la garde nationale parisienne. La réception se fit dans la grande salle des Tuileries. Cette cérémonie fut imposante et triste. L'empereur se présenta à l'assemblée avec Sa Majesté l'impératrice, et tenant par la main le roi de Rome, âgé de trois ans moins deux mois. Quoique le discours qu'il prononça dans cette circonstance soit déjà connu, je le répète ici, ne voulant point que ces belles et solennelles paroles de mon ancien maître manquent dans mes mémoires:

«Messieurs les officiers de la garde nationale, j'ai du plaisir à vous voir réunis autour de moi. Je pars cette nuit pour aller me mettre à la tête de l'armée. Je laisse avec confiance sous votre garde, en quittant la capitale, ma femme et mon fils, sur lesquels sont placées tant d'espérances. Je vous devais ce témoignage de confiance pour tous ceux que vous n'avez cessé de me donner dans les principales époques de ma vie. Je partirai l'esprit dégagé d'inquiétude lorsqu'ils seront sous votre fidèle garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la France, et le remets à vos soins.

»Il pourrait arriver que, par les manœuvres que je vais faire, les ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne peut être que l'affaire de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre secours. Je vous recommande d'être unis entre vous et de résister à toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne manquera pas de chercher à ébranler votre fidélité à vos devoirs; mais je compte que vous repousserez ces perfides instigations.»

À la fin de ce discours, l'empereur arrêta ses regards sur l'impératrice et sur le roi de Rome, que son auguste mère tenait dans ses bras; et montrant des yeux et du geste à l'assemblée cet enfant, dont la physionomie expressive semblait répondre à la solennité de la circonstance, il ajouta d'une voix émue: «Je vous le confie, messieurs; je le confie à l'amour de ma fidèle ville de Paris. «À ces mots de Sa Majesté, mille cris et mille bras se levèrent, jurant de garder et de défendre ce dépôt précieux. L'impératrice, baignée de larmes, et pâle des émotions diverses dont elle était agitée, allait se laisser tomber, si l'empereur ne l'eût soutenue dans ses bras. À cette vue, l'enthousiasme fut à son comble; des pleurs coulèrent de tous les yeux; et il n'y avait aucun des assistans qui ne parût, en se retirant, disposé à donner son sang pour la famille impériale. C'est ce jour-là que je revis pour la première fois M. de Bourrienne au palais; il portait, si je ne me trompe, l'habit de capitaine de la garde nationale.

Le 25 janvier, l'empereur partit pour l'armée, après avoir conféré la régence à Sa Majesté l'impératrice. Nous allâmes coucher à Châlons-sur-Marne. Son arrivée arrêta les progrès des armées ennemies et la retraite de nos troupes. Le surlendemain, il attaqua à son tour les alliés à Saint-Dizier. L'entrée de Sa Majesté dans cette ville fut signalée par les marques d'enthousiasme et de dévouement les plus touchantes. Au moment où l'empereur mettait pied à terre, un ancien colonel, M. Bouland, vieillard plus que septuagénaire, se jeta aux genoux de Sa Majesté, lui exprimant toute la douleur que lui avait causée la vue des baïonnettes étrangères, et la confiance qu'il avait que l'empereur en nettoierait le sol de la France. Sa Majesté releva le digne vétéran, en lui disant avec gaîté qu'elle n'épargnerait rien pour accomplir une si bonne prédiction. Les alliés s'étaient conduits inhumainement à Saint-Dizier; des femmes, des vieillards étaient morts ou malades des mauvais traitemens qu'ils en avaient éprouvés: aussi la présence de Sa Majesté fut-elle un grand sujet de joie pour le pays.

L'ennemi ayant été repoussé à Saint-Dizier, l'empereur apprit que l'armée de Silésie se concentrait sur Brienne. Aussitôt il se mit en marche à travers la forêt de Déo. Les braves qui le suivaient paraissaient être aussi infatigables que lui. On fit halte au bourg d'Éclaron, où Sa Majesté accorda des fonds aux habitans pour la réparation de leur église, que les ennemis avaient dévastée. Le chirurgien de ce bourg s'étant avancé pour remercier l'empereur, Sa Majesté l'examina attentivement et lui dit: «Vous avez servi, monsieur?—Oui, sire; j'étais à l'armée d'Égypte.—Pourquoi n'avez-vous pas la croix?—Sire, parce que je ne l'ai jamais demandée.—Monsieur, vous n'en êtes que plus digne. J'espère que vous porterez celle que je vais vous faire remettre.» Et en quelques minutes son brevet fut signé par l'empereur et remis au nouveau chevalier, à qui l'empereur recommanda d'avoir le plus grand soin des malades et des blessés de notre armée qui se trouveraient à portée de recevoir ses secours[79].

En entrant dans Mézières, Sa Majesté fut reçue par les autorités de la ville, le clergé et la garde nationale. «Messieurs, dit l'empereur aux gardes nationaux qui se pressaient autour de lui, nous combattons aujourd'hui pour nos foyers; sachons les défendre, et que les Cosaques ne viennent pas s'y chauffer: ce sont de mauvais hôtes qui ne vous y laisseraient pas de place. Montrons-leur que tout Français est né soldat et bon soldat.» Sa Majesté, en recevant les hommages du curé, s'aperçut que cet ecclésiastique la regardait avec intérêt et attendrissement. Cela fit que l'empereur, à son tour, considéra le bon prêtre avec plus d'attention; il le reconnut pour un de ses anciens régens du collége de Brienne. «Eh quoi! c'est vous, mon cher maître! s'écria Sa Majesté. Vous n'avez donc jamais quitté la contrée? Tant mieux; vous n'en pourrez que mieux servir la cause de la patrie. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous connaissez le pays.—Sire, dit le curé, j'y trouverais mon chemin les yeux fermés.—Venez donc avec nous; vous nous servirez de guide; et nous causerons.» Aussitôt le digne prêtre fit seller sa paisible jument, et vint se placer au centre de l'état-major impérial.

Le même jour, nous arrivâmes devant Brienne. La marche de l'empereur avait été si secrète et si prompte, que les Prussiens n'en furent informés qu'au moment où il tomba sur eux. Quelques officiers-généraux furent faits prisonniers; et Blücher lui-même, qui descendait tranquillement du château, n'eut que le temps de tourner les talons et de s'enfuir le plus vite qu'il put, au milieu des balles de notre avant-garde. L'empereur crut un instant que le général prussien avait été pris, et s'écria: «Nous tenons ce vieux sabreur; la campagne ne sera pas longue.» Les Russes établis dans le bourg y mirent le feu. On se battit au milieu de l'incendie. La nuit arriva sans séparer les combattans. Dans l'espace de douze heures, le bourg fut pris et repris plusieurs fois. L'empereur était furieux que Blücher lui eût échappé.

En rentrant au quartier-général, qui avait été établi à Mézières, Sa Majesté faillit être percée de la lance d'un Cosaque; mais avant que l'empereur eût eu le temps de voir le mouvement de ce misérable, le brave colonel Gourgaud, qui marchait derrière Sa Majesté, abattit le Cosaque d'un coup de pistolet.

L'empereur n'avait avec lui que quinze mille hommes, et ils avaient lutté avec un succès égal contre quatre vingt mille soldats étrangers. À la suite de ce combat, les Prussiens battirent en retraite sur Bar-sur-Aube, et Sa Majesté s'établit au château de Brienne, où il passa deux nuits. Je me rappelai, durant ce séjour, celui que j'avais fait dix ans auparavant avec l'empereur dans ce même château de Brienne, lorsqu'il allait à Milan ajouter le titre de roi d'Italie à celui d'empereur des Français. «Aujourd'hui, me disais-je, non-seulement l'Italie est perdue pour lui; mais encore c'est au centre de l'empire français, c'est à quelques lieues de sa capitale, que l'empereur se défend contre d'innombrables ennemis!» La première fois que j'avais vu Brienne, l'empereur y avait été reçu en souverain par une noble famille qui, quinze ans auparavant, l'y accueillait en protégé. Il y avait retrouvé les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; et en comparant ce qu'il était en 1805 à ce qu'il avait été à l'école militaire, il avait parlé avec orgueil du chemin qu'il avait fait. En 1814, le 31 janvier, on pouvait commencer à prévoir où ce chemin aboutirait. Ce n'est pas que je veuille m'annoncer comme ayant prévu la chute de l'empereur. Non; je n'allais pas jusque là. Habitués à le voir compter sur son étoile, la plupart de ceux qui l'entouraient n'y comptaient pas moins que lui. Mais cependant nous ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait eu du changement. Pour se faire illusion là-dessus, il aurait fallu fermer les yeux, afin de ne plus voir ni entendre ces masses d'étrangers que nous n'avions jusqu'alors vus que chez eux, et qui étaient chez nous à leur tour.

À chaque pas, en effet, nous trouvions d'horribles preuves du passage des ennemis. Après avoir pris possession des villes ou des villages, ils en arrêtaient les habitans, les maltraitaient à coups de sabre et de crosse de fusil, les dépouillaient de leurs habits, et se faisaient suivre par ceux qu'ils jugeaient propres à leur servir de guides dans leur marche. S'ils ne se trouvaient point conduits comme ils l'entendaient, ils sabraient ou fusillaient leurs malheureux guides. Ils se faisaient livrer partout les vivres, boissons, bestiaux, fourrages, en un mot, tout ce qui pouvait être utile à leur armée, frappaient d'énormes réquisitions; et quand ils avaient épuisé toutes les ressources de leurs victimes, ils achevaient le plus souvent leur œuvre de destruction par le pillage et l'incendie. Les Prussiens, et surtout les Cosaques, se signalaient par leur brutale férocité. Tantôt ces hideux saunages entraient de vive force dans les maisons, se partageaient tout ce qui leur tombait sous la main, chargeaient de butin leurs chevaux, et brisaient ce qu'ils ne pouvaient enlever; tantôt, ne trouvant pas de quoi contenter leur avidité, ils décrochaient les portes, les fenêtres, démolissaient les plafonds pour en arracher les poutres, et faisaient de ces débris, ainsi que des meubles trop lourds pour être emportés, un feu qui, se communiquant aux toitures de chaque maison, consumait en un instant l'asile des malheureux habitans, et les forçait à se réfugier dans les bois.

Ailleurs les habitans plus aisés leur donnaient ce qu'ils demandaient, et surtout de l'eau-de-vie, dont ils étaient le plus avides, croyant par cette docilité échapper à leur férocité. Mais ces barbares, échauffés par la boisson, se portaient alors aux derniers excès; ils se saisissaient des filles, des femmes, des servantes, les battaient à outrance pour les contraindre à boire de l'eau-de-vie, et quand elles étaient tombées dans un état complet d'anéantissement, ils assouvissaient sur elles leur infâme lubricité. Beaucoup de femmes et de jeunes filles avaient assez de courage et de force pour se défendre contre ces brigands; mais ils se réunissaient trois ou quatre contre une seule; et souvent, pour se venger de la résistance de ces malheureuses, après les avoir déshonorées, ils les mutilaient, les tuaient avec leurs armes, ou les jetaient au milieu de leurs feux de bivouac. Des fermes étaient incendiées, et des familles tout à l'heure opulentes ou aisées réduites en un instant au désespoir et à la mendicité. Des maris, des vieillards étaient sabrés en voulant défendre l'honneur de leurs femmes et de leurs filles; et quand de pauvres mères s'approchaient du feu pour réchauffer l'enfant suspendu à leur sein, elles étaient brûlées ou tuées par l'explosion des paquets de cartouches que les Cosaques jetaient à dessein dans le foyer, et leurs cris d'angoisse et de douleur étaient étouffés par les éclats de rire de ces monstres.

Je n'en finirais pas s'il fallait raconter toutes les atrocités commises par les hordes étrangères. Il a été de mode, à l'époque de la restauration, de dire que les plaintes et les rapports de ceux qui furent en butte à ces excès avaient été exagérés par la peur ou par la haine. J'ai même entendu des personnes bien pensantes plaisanter fort agréablement sur les gentillesses des Cosaques. Mais ces beaux-esprits s'étaient toujours tenus à distance du théâtre de la guerre, et ils avaient le bonheur d'habiter les départemens qui n'eurent à souffrir ni de la première ni de la seconde invasion. Je ne leur aurais pas conseillé d'adresser leurs plaisanteries aux malheureux habitans de la Champagne, et en général des départemens de l'est. On a prétendu aussi que les souverains alliés et les officiers-généraux russes et prussiens interdisaient sévèrement toute violence à leurs troupes régulières, et que le mal n'était fait que par les bandes indisciplinées et ingouvernables des Cosaques. J'ai été à même d'acquérir en cent occasions, mais particulièrement à Troyes, la preuve du contraire. Cette ville n'a sans doute pas oublié comment les princes de Wurtemberg et de Hohenlohe, et l'empereur Alexandre lui-même, firent justice de l'incendie, du pillage, du viol, des assassinats sans nombre qui furent commis sous leurs yeux, non pas seulement par les Cosaques, mais aussi par les soldats enrégimentés et disciplinés. Aucune mesure ne fut prise par les souverains, ni par leurs généraux, pour mettre un terme à tant d'atrocités; et pourtant, lorsqu'ils s'éloignèrent de la ville, il ne fallut qu'un ordre de leur part pour éloigner tout d'un coup les nuées de Cosaques qui dévastaient le pays.

Le champ de La Rothière avait été, comme je l'ai dit ailleurs, le rendez-vous des élèves de l'école militaire de Brienne. C'était là que l'empereur, étant enfant, avait préludé dans des combats d'écoliers à ses batailles gigantesques. Celle de La Rothière fut acharnée; et l'ennemi n'obtint qu'au prix de beaucoup de sang l'avantage dont il fut redevable à son immense supériorité numérique. Dans la nuit qui suivit cette lutte inégale, l'empereur ordonna la retraite sur Troyes.

En retournant au château, après la bataille, Sa Majesté courut encore un danger imminent: elle se trouva tout à coup entourée d'une troupe de hulans, et tira son épée pour se défendre. M. Jardin fils, écuyer, qui suivait l'empereur de très-près, reçut une balle dans le bras. Plusieurs chasseurs de l'escorte furent blessés; mais ils parvinrent enfin à dégager Sa Majesté. Je puis attester que l'empereur montrait le plus grand sang-froid dans toutes les rencontres de ce genre. Ce jour là, lorsque je débouclai la ceinture de son épée, il la tira à moitié du fourreau, en disant: «Savez-vous, Constant, que ces coquins-là m'ont fait mettre flamberge au vent? Les drôles sont effrontés. Il leur faut une bonne leçon pour leur apprendre à se tenir à distance respectueuse.»

Mon intention n'est pas de faire en détail l'histoire de cette campagne de France, dans laquelle l'empereur déploya une activité, une énergie qui excitaient au plus haut point l'admiration de tous deux qui l'entouraient. Malheureusement les avantages qu'il remportait coup sur coup épuisaient ses troupes, et ne faisaient éprouver à l'ennemi que des pertes faciles à réparer. C'était, comme l'a si bien dit M. de Bourrienne, le combat d'un aigle des Alpes contre une nuée de corbeaux: «L'aigle en tue des centaines; chaque coup de bec qu'il donne est la mort d'un ennemi; mais les corbeaux reviennent toujours plus nombreux, et pressent l'aigle jusqu'à ce qu'ils aient fini par l'étouffer.» À Champ-Aubert, à Montmirail, à Nangis, à Montereau, à Arcis, et dans vingt autres mêlées, l'empereur eut l'avantage du génie et notre armée celui du courage; mais ce fut inutilement. À peine des masses d'ennemis avaient-elles été dissipées, qu'il s'en formait d'autres toutes fraîches devant nos soldats, harassés de batailles continuelles et de marches forcées. L'armée surtout que commandait Blücher semblait renaître d'elle-même; partout battue, elle reparaissait avec des forces égales, sinon supérieures à celles qui avaient été détruites ou dispersées. Comment résister toujours à une aussi grande supériorité du nombre?

CHAPITRE II.

Renouvellement des prodiges de l'Italie.—Courage personnel de l'empereur.—Mot de l'empereur à ses soldats.—Obus éclatant près de l'empereur.—Fréquence du réveil de l'empereur.—Extrême bonté de Sa Majesté envers moi.—Point de paix déshonorante.—Oubli réparé.—Je m'endors dans le fauteuil de l'empereur.—Sa Majesté s'asseyant sur son lit pour ne pas m'éveiller.—Paroles adorables de l'empereur.—Sa Majesté décidée à faire la paix.—Succès et nouvelle indécision.—L'empereur et le duc de Bassano.—Départ pour Sézanne.—Suite de triomphes.—Généraux prisonniers à la table de l'empereur.—Combat de Nangis.—Blücher sur le point d'être prisonnier.—La veille de la bataille de Méry.—L'empereur sur une botte de roseaux.—Nuée de bécassines et mot de l'empereur.—Mouvement sur Anglure.—Incendie de Méry.—Position critique des alliés.—Position critique de M. Ansart.—Un huissier guide de l'empereur.—Peur du canon.—Pont construit en une heure sous le feu de l'ennemi.—L'empereur mourant de soif et courage d'une jeune fille.—Le quartier-général de l'empereur dans la boutique d'un charron.—Prisonniers et drapeaux envoyés à Paris.—Mission délicate de M. de Saint-Aignan.—Vive colère de l'empereur.—Disgrâce de M. de Saint-Aignan et prompt oubli.—L'ennemi abandonnant Troyes par capitulation.—Décret sévère.—Les insignes et les couleurs de l'ancienne dynastie.—Conseil de guerre et peine de mort.—Exécution du chevalier de Gonault.

Jamais l'empereur ne s'était montré aussi admirable que durant cette fatale campagne de France; en luttant contre la fortune il y renouvelait les prodiges des premières guerres d'Italie quand la fortune lui souriait; l'attaque avait signalé le commencement de sa carrière; la fin en fut marquée par la plus belle défense dont les annales de la guerre puissent conserver le souvenir. On peut dire qu'à tout moment et partout Sa Majesté se montrait tout ensemble général et soldat. En toute circonstance il donna l'exemple du courage personnel, et cela au point d'alarmer tous ceux qui l'entouraient et dont l'existence était attachée à la sienne. On sait, par exemple, qu'à Montereau, l'empereur pointa lui-même des pièces d'artillerie, s'exposa gaiement aux coups de l'ennemi, et dit aux soldats que cela inquiétait et qui voulaient l'éloigner: «Laissez-moi faire, mes amis; le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu.»

À Arcis, l'empereur se battit encore comme un soldat: il tira plus d'une fois son épée pour se dégager du milieu des ennemis qui l'entouraient. Un obus étant venu tomber à quelques pas de son cheval, l'animal surpris fit un saut de côté, et faillit désarçonner l'empereur, qui, la lorgnette à la main, était alors fort occupé à examiner le champ de bataille. Sa Majesté s'étant raffermie sur la selle, mit à son cheval les éperons dans le ventre, le poussa vers l'obus, et le contraignit à le flairer; au même instant la pièce éclata, et par un hasard inouï, ni l'empereur ni son cheval ne furent blessés.

En plus d'une circonstance pareille, l'empereur sembla, durant cette campagne, avoir fait l'abandon de sa vie; et cependant ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'il renonça à l'espérance de conserver le trône. Mais il lui en coûtait de traiter avec l'ennemi tant que celui-ci occuperait le territoire français. Sa Majesté aurait voulu purger le sol de la France de la présence des étrangers, avant d'entrer avec eux en accommodement. De là vinrent ses hésitations, ses refus de souscrire à la paix qui lui fut offerte à différentes reprises.

Le 8 de février, l'empereur, à la suite d'une longue discussion avec deux ou trois de ses conseillers intimes, se coucha fort tard et dans une extrême préoccupation: il me réveilla souvent dans la nuit, se plaignit de ne pouvoir dormir; et me fit emporter et rapporter plusieurs fois son flambeau. Vers cinq heures du matin je fus appelé de nouveau; je tombais de fatigue; Sa Majesté s'en aperçut et me dit avec bonté: «Vous êtes sur les dents, mon pauvre Constant; nous faisons une rude campagne, n'est-ce pas? mais ayez encore un peu de courage; vous allez bientôt vous reposer?»—Encouragé par le ton de bienveillance de Sa Majesté, je pris la liberté de lui répondre que personne ne pouvait songer à se plaindre de la fatigue et des privations que l'on éprouvait, puisqu'elles étaient partagées par Sa Majesté; mais que pourtant le désir et l'espérance de tout le monde étaient pour la paix. «Hé bien, oui, reprit l'empereur, avec une sorte de violence concentrée, on aura la paix; on verra ce que c'est qu'une paix déshonorante!» Je gardai le silence; l'agitation et le chagrin de Sa Majesté m'affligeaient profondément, et j'aurais souhaité en ce moment que l'empereur eût une armée d'hommes de fer, comme lui. Il n'aurait fait la paix que sur la frontière de France.

Le ton de bonté et de familiarité avec lequel l'empereur me parla cette fois-là, me rappelle une autre circonstance que j'ai oublié de rapporter en son temps, et que je ne passerai point ici sous silence, la croyant de nature à faire juger des manières de Sa Majesté avec les personnes de son service, et particulièrement avec moi. Roustan a été témoin du fait, et c'est de sa bouche que j'en tiens le commencement.

Dans une des campagnes au-delà du Rhin (je ne saurais dire laquelle), j'avais passé plusieurs nuits de suite, et j'étais harassé. L'empereur étant sorti sur les onze heures du soir, resta trois ou quatre heures dehors. Je m'étais assis, pour l'attendre, dans son fauteuil, auprès de sa table de travail, comptant bien me lever et me retirer dès que je l'entendrais rentrer. Mais j'étais tellement épuisé de fatigue que le sommeil me surprit tout d'un coup, et je m'endormis d'un profond somme, la tête appuyée sur le bras, et le bras sur la table de Sa Majesté. L'empereur rentra enfin, accompagné du maréchal Berthier et suivi de Roustan. Je n'entendis rien. Le prince de Neufchâtel voulut s'approcher de moi et me pousser pour me réveiller, et me faire rendre, à Sa Majesté, son siége et sa table; mais l'empereur le retint, en disant: «Laissez dormir ce pauvre garçon; il a passé je ne sais combien de nuits blanches.» Alors comme il n'y avait point d'autre siége dans l'appartement, l'empereur s'assit sur le bord de son lit, y fit asseoir le maréchal et causa long-temps avec lui, pendant que je continuais de dormir. Mais ayant eu besoin d'une des cartes qui étaient sur sa table, et sur lesquelles mon coude était appuyé, Sa Majesté, quoiqu'elle cherchât à la tirer avec précaution, m'éveilla, et je me levai aussitôt tout confus et m'excusant de la liberté que j'avais prise bien involontairement. «Monsieur Constant, me dit alors l'empereur avec un sourire plein de bonté, je suis désespéré de vous déranger: veuillez bien m'excuser.» Tels étaient les égards de l'empereur pour ses gens. Je désire que cela puisse encore, avec ce que j'ai déjà rapporté du même genre, servir de réponse à ceux qui l'ont accusé de dureté dans son intérieur. Je reprends mon récit des événemens de 1814.

Dans la nuit du 8 au 9, l'empereur paraissant décidé à faire la paix, on passa la nuit à préparer les dépêches, et le 9, à neuf heures du matin, on les lui apporta pour les signer; mais il avait changé d'avis. À sept heures, il avait reçu des nouvelles des armées russe et prussienne. Lorsque M. le duc de Bassano entra, tenant à la main les dépêches à signer, Sa Majesté était couchée sur ses cartes et y plantait des épingles: «Ah! c'est vous, dit-elle à son ministre, il n'est plus question de cela. Voyez, me voilà en train de battre Blücher; il a pris la route de Montmirail. Je pars. Je le battrai demain, je le battrai après-demain. La face des affaires va changer, et nous verrons. Ne précipitons rien; il sera toujours assez temps de faire une paix comme celle qu'on nous propose.» Une heure après, nous étions sur la route de Sézanne.

Il y eut alors plusieurs jours de suite pendant lesquels les efforts héroïques de l'empereur et de ses braves soldats furent couronnés du plus éclatant succès. À peine arrivée à Champ-Aubert, l'armée se trouvant en présence du corps d'armée russe contre lequel elle avait déjà combattu à Brienne, tombe sur lui, sans s'arrêter pour prendre du repos, le sépare de l'armée prussienne, et fait prisonniers le général en chef et plusieurs officiers-généraux. Sa Majesté, dont la conduite vis-à-vis ses ennemis vaincus était toujours honorable et généreuse, les fit dîner à sa table et les traita avec les plus grands égards. Les ennemis sont encore battus à la Ferme des Frénaux par les maréchaux Ney et Mortier, et par le duc de Raguse, à Vaux-Champs, où Blücher fut encore sur le point d'être fait prisonnier. À Nangis, l'empereur disperse cent cinquante mille hommes commandés par le prince de Schwartzenberg, et lance à leur poursuite les maréchaux Oudinot, Kellermann, Macdonald, et les généraux Treilhard et Gérard.

La veille de la bataille de Méry, l'empereur parcourut tous les environs de cette petite ville, et son œil observateur s'arrêta sur une immense étendue de marais, au milieu desquels est le village de Bagneux, et à peu de distance le bourg d'Anglure, où passe l'Aube. Après la rapide excursion qu'il fit sur le terrain mouvant de ces marais dangereux, il mit pied à terre, et s'assit sur une botte de roseaux; là, le dos appuyé contre la hutte d'un chasseur de nuit, il déroula sa carte de campagne; après l'avoir examinée quelques instans, il remonta à cheval et repartit au galop.

En ce moment une nuée de sarcelles et de bécassines s'étant envolée devant Sa Majesté, elle s'écria en riant: «Allez, allez, mes belles; faites place à un autre gibier.» Sa Majesté disait à tous ceux qui l'entouraient: «Pour cette fois nous les tenons!»

L'empereur galopait vers Anglure, pour voir si la butte de Baudement, qui est près de ce bourg, était occupée par l'artillerie, lorsque le bruit du canon qui se faisait entendre du côté de Méry, l'obligea de rétrograder. Il retourna donc à Méry, et s'adressant aux officiers qui le suivaient: «Au galop, Messieurs, nos ennemis sont pressés, il ne faut pas les faire attendre.» Une demi-heure après il était sur le champ de bataille.

Les flammes de l'incendie de Méry rabattaient d'énormes tourbillons de fumée sur les colonnes russes et prussiennes, et masquaient en partie les manœuvres de l'armée française. Dans ce moment tout annonçait la réussite du plan que l'empereur avait conçu le matin dans les marais de Bagneux; tout allait bien: Sa Majesté voyait la défaite des alliés et la France sauvée, tandis qu'à Anglure tout était dans la désolation. La population de plusieurs villages frémissait en voyant les ennemis s'approcher, et pas une pièce de canon n'était là pour leur couper la retraite, pas un soldat pour les empêcher de passer la rivière.

La position des alliés était tellement critique que toute l'armée française les croyait perdus; ils s'enfonçaient avec toute leur artillerie dans les marais, et criblés par la mitraille de nos canons, ils y seraient restés. Tout à coup on les vit faire un nouvel effort, se ranger en ordre de bataille, et se disposer à passer l'Aube. L'empereur, qui ne pouvait plus les poursuivre sans exposer son armée à s'enfoncer aussi dans les marais, arrêta l'impétuosité de ses soldats, croyant que la butte de Baudement était couverte d'artillerie pour foudroyer l'ennemi. N'entendant pas un seul coup de fusil de ce côté, il se rendit en toute hâte à Sézanne, pour faire avancer des troupes; mais celles qu'il croyait y trouver avaient été dirigées sur Fère-Champenoise.

Dans cet intervalle, un nommé Ansart, propriétaire à Anglure, était monté à cheval, et avait couru à toute bride à Sézanne, pour avertir le maréchal, qui s'y trouvait, que l'ennemi, poursuivi par l'empereur, allait passer l'Aube. Arrivé près du duc, et voyant que le corps d'armée qu'il commandait ne prenait pas le chemin d'Anglure, il s'empressa de parler. Mais comme apparemment on n'avait point reçu d'ordres de l'empereur, on ne l'écouta pas, on le traita d'espion, et ce ne fut pas sans peine que ce brave homme échappa à la fusillade.

Tandis que cette scène se passait, Sa Majesté était déjà à Sézanne; entourée de plusieurs habitans de cette ville, elle demandait quelqu'un pour la guider jusqu'à Fère-Champenoise: un huissier se présenta. Aussitôt l'empereur partit escorté des officiers supérieurs qui l'avaient accompagné à Sézanne, et sortit de la ville; il dit à son guide: «Passez devant moi, monsieur, et prenez le chemin le plus court.» Arrivée à peu de distance du champ de bataille de Fère-Champenoise, Sa Majesté vit que chaque détonation de l'artillerie faisait baisser la tête au pauvre huissier. «Vous avez peur, monsieur, lui dit l'empereur.—Non, sire.—En ce cas, pourquoi baissez-vous ainsi la tête?—C'est que je n'ai pas l'habitude d'entendre, comme Votre Majesté, tout ce tintamarre.—Il faut se faire à tout, ne craignez rien, allez toujours.» Mais le guide, plus mort que vif, retenait son cheval et tremblait de tous ses membres. «Allons, allons, je vois que vous avez réellement peur, passez derrière moi.» Il obéit, tourna bride, et galopa jusqu'à Sézanne en se promettant bien de ne plus jamais servir de guide à l'empereur en pareille occasion.

À la bataille de Méry, l'empereur fit jeter, sous le feu même de l'ennemi, un petit pont sur une rivière qui coule près de la ville. Ce pont fut construit en une heure avec des échelles attachées ensemble et soutenues par des pièces de bois; mais cela ne suffisait pas; il fallait, pour qu'il pût être praticable, qu'on posât des planches dessus; et l'on n'en trouvait point, car les personnes qui auraient pu en procurer, n'osaient s'approcher du terrain mitraillé que l'empereur occupait en ce moment. Impatient, et même en colère de ne pouvoir plancheyer le pont, Sa Majesté fit décrocher les volets de plusieurs grandes maisons bâties à peu de distance de la rivière, puis les fit poser et clouer sous ses yeux. Pendant ce travail, une soif ardente le tourmentait, et il allait puiser de l'eau dans sa main pour l'étancher, lorsqu'une jeune fille, qui avait méprisé le danger pour pouvoir s'approcher de l'empereur, courut à la maison voisine, et lui apporta un verre d'eau et de vin qu'il but avec avidité.

Étonné de voir cette jeune fille dans un endroit si périlleux, l'empereur lui dit en souriant: «Vous feriez un brave militaire, mademoiselle. Voulez-vous prendre les épaulettes? vous serez un de mes aides-de-camp.» La jeune fille rougit, fit à l'empereur une révérence, et allait s'éloigner, lorsqu'il lui tendit sa main qu'elle baisa. «Plus tard, ajouta Sa Majesté, venez à Paris, et rappelez-moi le service que vous m'avez rendu aujourd'hui; vous serez contente de ma reconnaissance.» La jeune personne remercia l'empereur, et se retira toute fière des paroles qu'il lui avait adressées.

Le jour de la bataille de Nangis, un officier autrichien était venu dans la soirée au quartier-général, et avait eu une longue conférence secrète avec Sa Majesté. Quarante-huit heures après, à la suite du combat de Méry, parut un nouvel envoyé du prince de Schwartzenberg avec une réponse de l'empereur d'Autriche, à la lettre confidentielle que Sa Majesté avait écrite deux jours auparavant à son beau-père. Nous avions quitté Méry, qui était en feu, et dans le petit hameau de Châtres, où l'on avait établi le quartier-général, il ne s'était trouvé d'abri pour Sa Majesté que dans la boutique d'un charron. C'était là que l'empereur avait passé la nuit, travaillant, ou étendu tout habillé sur son lit, sans dormir. Ce fut aussi là qu'il reçut l'envoyé autrichien, qui était M. le prince de Lichtenstein. Le prince resta long-temps en tête à tête avec Sa Majesté. Il ne transpira rien de leur conversation; mais personne ne doutait qu'il n'eût été question de la paix. Après le départ du prince, l'empereur était d'une gaieté extraordinaire et qui gagna tous ceux qui entouraient Sa Majesté. Notre armée avait fait sur l'ennemi des milliers de prisonniers; Paris venait de recevoir les drapeaux russes et prussiens pris à Nangis et à Montereau: l'empereur avait vu fuir devant lui les souverains étrangers qui eurent pendant quelque temps la crainte de ne pouvoir regagner la frontière. Tant de succès avaient rendu à Sa Majesté toute sa confiance dans sa fortune. Mais cette confiance n'était malheureusement qu'une dangereuse illusion.

Le prince de Lichtenstein avait à peine quitté le grand quartier-général, lorsque je vis arriver M. de Saint-Aignan, beau-frère de M. le duc de Vicence, et écuyer de l'empereur. M. de Saint-Aignan se rendait, je crois, auprès de son beau-frère, qui était au congrès de Châtillon, ou du moins qui y avait été; car les conférences de ce congrès étaient suspendues depuis quelques jours. Il paraît qu'avant de quitter Paris, M. de Saint-Aignan avait eu une entrevue avec M. le duc de Rovigo et un autre ministre, et que ceux-ci l'avaient chargé d'un message verbal auprès de l'empereur. La mission était délicate et difficile; il aurait bien voulu que ces messieurs missent par écrit les représentations qu'ils le chargeaient de porter à Sa Majesté; mais ils s'y étaient refusés, et en serviteur fidèle, M. de Saint-Aignan s'était dévoué à son devoir, et disposé à dire toute la vérité, quelque danger qu'il y eût pour lui à le faire.

Au moment où il arriva dans la boutique du charron de Châtres, l'empereur, comme on vient de le voir, se laissait aller aux plus brillantes espérances. Cette circonstance était fâcheuse pour M. de Saint-Aignan qui n'était point porteur de nouvelles agréables. Il venait, comme on l'a su depuis, annoncer à Sa Majesté qu'elle ne pouvait pas compter sur l'esprit de la capitale; que l'on y murmurait sur la durée de la guerre, et qu'on aurait voulu que l'empereur saisît la première occasion de faire la paix. On a même dit que le mot de désaffection était sorti, durant cette conférence secrète, de la bouche sincère et véridique de M. de Saint-Aignan. Je ne sais si cela est vrai, car la porte était bien fermée, et M. de Saint-Aignan parlait à voix basse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses rapports et sa franchise excitèrent au plus haut point la colère de Sa Majesté, qui, en le congédiant avec une dureté que certainement il n'avait pas méritée, éleva la voix de manière à être entendu du dehors. M. de Saint-Aignan s'étant retiré, Sa Majesté m'appela pour mon service; je la trouvai encore pâle et agitée de colère. Quelques heures après cette scène, l'empereur ayant fait demander son cheval, M. de Saint-Aignan, qui avait repris son service d'écuyer, s'approcha pour tenir l'étrier de Sa Majesté; mais dès que l'empereur l'aperçut, il lui lança un regard courroucé, et lui fit signe de s'éloigner, en s'écriant d'une voix forte: «Mesgrigny!» c'était le nom de M. le baron de Mesgrigny, autre écuyer de Sa Majesté. Pour se conformer à la volonté de l'empereur, M. de Mesgrigny prit le service de M. de Saint-Aignan, qui se retira sur le derrière de l'armée, en attendant que l'orage fût passé. Au bout de quelques jours sa disgrâce cessa, et tous ceux qui le connaissaient s'en réjouirent: M. le baron de Saint-Aignan se faisait aimer de tout le monde par son affabilité et sa loyauté.

De Châtres, l'ennemi marcha sur Troyes. L'ennemi, qui occupait cette ville, sembla d'abord disposé à s'y défendre mais il la céda bientôt, et en sortit à la suite d'une capitulation. Durant le peu de temps que les alliés avaient passé à Troyes, les royalistes avaient affiché publiquement leur haine contre l'empereur, et leur dévouement aux puissances étrangères, qui ne venaient, disaient-ils, que pour rétablir les Bourbons sur le trône. Ils avaient eux-mêmes l'imprudence d'arborer le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les troupes étrangères les avaient protégés, tout en se montrant exigeantes et dures à l'égard de ceux des habitans dont l'opinion était directement contraire.

Malheureusement pour les royalistes, ils n'étaient qu'en très-faible minorité, et la faveur dont ils étaient l'objet de la part des Prussiens et des Russes, faisait que la population écrasée par ceux-ci, haïssait les protégés à l'égal des protecteurs. Déjà, avant l'entrée de l'empereur à Troyes, il lui était tombé dans les mains des proclamations royalistes adressées à des officiers de sa maison ou de l'armée. Il n'en avait point témoigné de colère; mais il avait engagé les personnes qui avaient reçu ou qui recevaient des pièces de ce genre, à les détruire et à n'en dire mot à qui que ce fût. Arrivée à Troyes, Sa Majesté rendit un décret portant la peine de mort contre les Français au service des ennemis, et contre ceux qui porteraient les signes et les décorations de l'ancienne dynastie. Un malheureux émigré, traduit levant un conseil de guerre, fut convaincu d'avoir porté la croix de Saint-Louis et la cocarde blanche, durant le séjour des alliés à Troyes, et d'avoir fourni aux généraux étrangers tous les renseignemens qu'il avait été en son pouvoir de donner. Le conseil prononça la peine de mort; car les faits étaient positifs et la loi ne l'était pas moins. Victime de son dévouement prématuré à une cause qui était encore loin de paraître nationale, surtout dans les départemens occupés par les armées étrangères, le chevalier Gonault fut exécuté militairement.

CHAPITRE III.

Négociations pour un armistice.—Blücher et cent mille hommes.—Le prince de Schwartzenberg reprenant l'offensive.—Ruse de guerre.—L'empereur au devant de Blücher.—Halte au village d'Herbisse.—Le bon curé.—Politesse de l'empereur.—Singulière installation d'une nuit.—Le maréchal Lefebvre théologien.—L'abbé Maury maréchal, et le maréchal Lefebvre cardinal.—Le souper de campagne.—Gaîté et privation.—Le réveil du curé et générosité de l'empereur.—Fatalité du nom de Moreau.—Bataille de Craonne.—M. de Bussy, ancien camarade et aide-de-camp de l'empereur.—Empressement général à fournir des renseignemens.—Le brave Wolff et la croix d'honneur.—Plusieurs généraux blessés.—Habileté du général Drouot.—Défense des Russes.—M. de Rumigny au quartier-général et nouvelles du congrès.—Conférence secrète peu favorable à la paix.—Scène très-vive entre l'empereur et M. le duc de Vicence.—Insistance courageuse du ministre et conseils pacifiques.—Vous êtes Russe!—Véhémence de l'empereur.—Une victoire en perspective.—Larmes de M. le duc de Vicence.—Marche sur Laon.—L'armée française surprise par les Russes.—Mécontentement de l'empereur.—Prise de Reims par M. de Saint-Priest.—Valeur du général Corbineau.—Notre entrée à Reims pendant que les Russes en sortent.—Résignation des Rémois.—Bonne discipline des Russes.—Trois jours à Reims.—Les jeunes conscrits.—Six mille hommes et le général Janssens.—Les affaires de l'empire.—Le seul homme infatigable.

Après les brillans avantages remportés par l'empereur en l'espace de si peu de jours, et avec des forces si extraordinairement inférieures aux masses de l'ennemi, Sa Majesté, sentant la nécessité de laisser à ses troupes le temps de prendre à Troyes quelques jours de repos, était entrée en négociations pour un armistice avec le prince de Schwartzenberg. Dans ces circonstances, on vint annoncer à l'empereur que le général Blücher, qui avait été blessé à Méry, descendait le long des deux rives de la Marne à la tête d'une armée de troupes fraîches que l'on n'évaluait pas à moins de cent mille hommes, et qu'il marchait sur Meaux. De son côté, le prince de Schwartzenberg, ayant été informé de ce mouvement de Blücher, coupa court aux négociations, et reprit immédiatement l'offensive à Bar-sur-Seine. L'empereur, dont le génie suivait d'un seul coup d'œil toutes les marches, toutes les opérations de l'ennemi, mais ne pouvant être à la fois partout, résolut d'aller combattre Blücher en personne, et de faire croire, à l'aide d'un stratagème, à sa présence vis-à-vis Schwartzenberg. Deux corps d'armée, commandés, l'un par le maréchal Oudinot, l'autre par le maréchal Macdonald, furent donc envoyés à la rencontre des Autrichiens. Dès que les troupes furent à portée du camp ennemi, elles firent retentir l'air de ces cris de confiance et d'allégresse qui annonçaient ordinairement la présence de Sa Majesté. Pendant tout ce temps-là, nous nous rendions en toute hâte à la rencontre du général Blücher.

Nous fîmes halte au petit village d'Herbisse, où nous passâmes la nuit dans le presbytère. Le curé, en voyant arriver chez lui l'empereur avec les maréchaux, les aides-de-camp de Sa Majesté, les officiers d'ordonnance, le service d'honneur et les autres services, fut au moment d'en perdre la tête. Sa Majesté, en mettant pied à terre, lui dit: «Monsieur le curé, nous venons vous demander l'hospitalité pour une nuit. Ne vous effrayez pas de cette visite; nous nous ferons tout petits pour ne pas vous gêner.» L'empereur, conduit par le bon curé, qui suait à la fois d'empressement et d'embarras, s'établit dans la pièce unique, qui servait en même temps à notre hôte de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, de cabinet et de salon. En un instant Sa Majesté se trouva entourée de ses cartes et de ses papiers, et elle se mit au travail avec autant d'aisance que dans son cabinet des Tuileries. Mais les personnes de sa suite eurent besoin d'un peu plus de temps pour s'installer. Ce n'était pas chose facile pour tant de monde de trouver place dans un fournil, dont, avec la chambre occupée par Sa Majesté, se composait sans plus le presbytère d'Herbisse; mais ces messieurs, bien qu'il y eût parmi eux plus d'un dignitaire et prince de l'empire, étaient accommodans et tout disposés à se prêter à la circonstance. C'était une chose remarquable, et qui peignait bien le caractère français, que la bonne humeur de ces braves guerriers, en dépit des combats qu'ils avaient chaque jour à soutenir, et des événemens, qui prenaient à chaque instant une tournure plus alarmante.

Les plus jeunes officiers faisaient cercle autour de la nièce du curé, qui leur chantait des cantiques champenois. Le bon curé, au milieu de ses allées et venues continuelles, et des peines qu'il se donnait pour jouer dignement son rôle de maître de maison, se vit attaqué sur son terrain, c'est-à-dire sur son bréviaire, par le maréchal Lefebvre, qui avait fait dans sa jeunesse quelques études pour être prêtre, et n'avait conservé, disait-il, de sa première vocation, que la coiffure, parce que c'était la plus tôt peignée. Le digne maréchal entremêlait ses citations latines de ces locutions militaires dont il n'était point avare, faisant rire aux éclats les assistans, y compris le curé lui-même, qui lui dit: «Monseigneur, si vous aviez continué vos études pour la prêtrise, vous seriez devenu cardinal pour le moins.—Pourquoi non? observa un des officiers; si l'abbé Maury eût été sergent-major en 89, il serait peut-être aujourd'hui maréchal de France.—Ou bien mort, ajouta le duc de Dantzick, en se servant d'un terme beaucoup plus énergique; et tant mieux pour lui, il ne verrait pas les Cosaques à vingt lieues de Paris.—Oh! bah! monseigneur, reprit le même officier, nous les en chasserons.—Oui, murmura entre ses dents le maréchal, va-t-en voir s'ils viennent.»

En ce moment arriva le mulet de la cantine, long-temps et impatiemment attendu. Il n'y avait point de table; on en fit une avec une porte jetée sur des tonneaux: des siéges furent improvisés avec quelques planches. Les principaux officiers s'assirent, et les autres mangèrent debout. Le curé prit place à la table militaire, sur laquelle il avait placé lui-même les meilleures bouteilles de sa cave, et sa naïve bonhomie continua d'égayer les convives. La conversation vint à rouler sur la situation d'Herbisse et des environs. Le curé ne pouvait revenir de son étonnement en voyant que ses hôtes connaissaient le pays jusque dans les moindres détails. «Ah çà, s'écriait-il en les considérant l'un après l'autre, vous êtes donc Champenois?» Pour mettre fin à sa surprise, ces messieurs tirèrent de leurs poches des plans sur lesquels ils lui firent lire les noms des plus petites localités. Mais alors son étonnement ne fit que changer d'objet; il n'avait jamais imaginé que la science militaire exigeât des études si scrupuleuses. «Quels travaux! répétait le bon curé, que de peines! et tout cela pour s'envoyer des boulets de canon!» Le souper fini, on s'occupa du coucher, et l'on trouva dans les granges voisines un abri et de la paille. Il ne resta en dehors, et près de la porte de la chambre occupée par l'empereur, que les officiers de service, Roustan et moi. Chacun eut sa botte de paille pour s'en faire un lit. Notre digne hôte, ayant cédé le sien à Sa Majesté, resta avec nous, et se reposa comme nous de ses fatigues de la journée. Il dormait encore de son premier somme lorsque le quartier-général quitta le presbytère, car l'empereur se leva et partit avant le point du jour. Le curé, à son réveil, témoigna tout son chagrin de n'avoir pu faire ses adieux à Sa Majesté. On lui remit dans une bourse la somme que l'empereur, lorsqu'il s'arrêtait chez des particuliers peu fortunés, avait coutume de leur laisser pour les indemniser de leurs dépenses et de leur peine, et nous nous remîmes en marche sur les pas de l'empereur, qui courait au-devant des Prussiens.

L'empereur voulait arriver à Soissons avant les alliés; mais quoiqu'ils eussent eu à traverser des chemins difficilement praticables, ils avaient de l'avance sur nos troupes, et en entrant à la Ferté Sa Majesté les vit se retirer sur Soissons. L'empereur se réjouit à cette vue. Soissons était défendu par une bonne garnison, et pouvait arrêter l'ennemi, tandis que les maréchaux Marmont et Mortier, et Sa Majesté en personne, attaquant Blücher en queue et sur les deux flancs, l'auraient enfermé comme dans un piége. Mais cette fois encore l'ennemi échappa aux combinaisons de l'empereur au moment où il croyait le saisir. À peine Blücher se fut-il présenté devant Soissons, que les portes lui en furent ouvertes. Déjà le général Moreau, commandant de la place, avait livré la ville à Bülow, et assuré ainsi aux alliés le passage de l'Aisne. En recevant cette désolante nouvelle, l'empereur s'écria: «Ce nom de Moreau m'a toujours été fatal.»

Cependant Sa Majesté, continuant de poursuivre les Prussiens, s'occupa de suspendre le passage de l'Aisne. Le 5 mars, elle envoya en avant le général Nansouty, qui, avec sa cavalerie, enleva le pont, repoussa l'ennemi jusqu'à Corbeny, et fit prisonnier un colonel russe. Après avoir passé la nuit à Béry-au-Bac, l'empereur marchait sur Laon, lorsqu'on vint lui annoncer que l'ennemi venait au devant de nous. Ce n'étaient point les Prussiens, mais un corps d'armée russe commandé par Sacken. En avançant, nous trouvâmes les Russes établis sur les hauteurs de Craonne, et masquant la route de Laon. Leur position paraissait être inattaquable. Néanmoins l'avant-garde de notre armée, conduite par le maréchal Ney, s'élança et parvint à occuper Craonne. C'était assez pour ce jour-là, et l'on passa des deux côtés la nuit à se préparer à la bataille du lendemain. L'empereur passa cette nuit au village de Corbeny, mais sans se coucher. Il arrivait à toute heure des habitans des villages voisins pour donner des renseignemens sur la position de l'ennemi et sur la distribution du terrain. Sa Majesté les interrogeait elle-même, les louait ou même les récompensait de leur zèle, et mettait à profit leurs lumières et leurs services. Ce fut ainsi qu'ayant reconnu dans le maire d'une commune des environs de Craonne un de ses anciens camarades au régiment de La Fère, elle le mit au nombre de ses aides-de-camp, et l'engagea à servir de guide sur ce terrain, que personne ne connaissait mieux que lui. M. de Bussy (c'était le nom de cet officier) avait quitté la France pendant la terreur, et depuis sa rentrée de l'émigration il n'avait point repris de service, et vivait retiré dans ses terres.

L'empereur retrouva encore dans cette même nuit un de ses anciens compagnons d'armes au régiment de La Fère: c'était un Alsacien nommé Wolff, qui avait été sergent d'artillerie dans ce régiment, où il avait eu l'empereur et M. de Bussy pour supérieurs. Il arrivait de Strasbourg, et rendait témoignage de la bonne disposition des habitans dans toute l'étendue des départemens qu'il avait traversés. L'ébranlement causé dans les armées alliées par les premières attaques de l'empereur s'était fait ressentir jusqu'aux frontières, et sur toutes les routes les paysans, soulevés et armés, avaient coupé la retraite et tué beaucoup de monde à l'ennemi. Des corps de partisans s'étaient formés dans les Vosges, et avaient à leur tête des officiers d'un courage éprouvé et habitués à ce genre de guerre. Les garnisons des villes et places fortes de l'est étaient pleines de courage et de résolution; et il n'aurait pas tenu à la bonne volonté de la population de cette partie de l'empire que la France ne devînt, suivant le vœu exprimé par l'empereur, le tombeau des armées étrangères. Le brave Wolff, après avoir donné ces renseignemens à Sa Majesté, les répéta devant beaucoup d'autres personnes, au nombre desquelles je me trouvais. Il ne resta que quelques heures à se reposer, et repartit sur-le-champ; mais l'empereur ne le renvoya pas sans l'avoir décoré de la croix d'honneur, en récompense de son dévouement.

La bataille de Craonne commença ou plutôt recommença le 7 à la pointe du jour. L'infanterie était commandée par M. le prince de la Moskowa et par M. le duc de Bellune, qui fut blessé dans cette journée. MM. les généraux Grouchy et Nansouty, le premier commandant la cavalerie de l'armée, le second à la tête de la cavalerie de la garde, reçurent aussi de graves blessures. Le difficile n'était pas tant de gravir les hauteurs que de s'y tenir. Toutefois l'artillerie française, dirigée par le modeste et habile général Drouot, força celle de l'ennemi à céder peu à peu le terrain; mais cette lutte fut horriblement sanglante. Les deux penchans de la hauteur étaient trop escarpés pour permettre d'attaquer les Russes en flanc, de sorte que leur retraite était lente et meurtrière. Ils reculèrent pourtant, et abandonnèrent le champ de bataille à nos troupes. Poursuivis jusqu'à l'auberge de l'Ange-Gardien, située sur la grande route de Soissons à Laon, ils firent volte-face, et tinrent encore quelques heures en cet endroit.

L'empereur, qui dans cette bataille, comme dans toutes les autres de cette campagne, avait payé de sa personne et couru autant de dangers que le soldat le plus exposé, transporta son quartier-général au hameau de Bray. À peine entré dans la chambre qui lui servait de cabinet, il me fit appeler, se débotta, en s'appuyant sur mon épaule, mais sans proférer une parole, jeta son chapeau et son épée sur la table, et s'étendit sur son lit en poussant un profond soupir, ou plutôt une de ces exclamations telles qu'on ne saurait dire si c'est le découragement ou simplement la fatigue qui les arrache. Sa Majesté avait le visage attristé et soucieux; cependant elle dormit de lassitude durant quelques heures. Je la réveillai pour lui annoncer l'arrivée de M. de Rumigny, qui apportait des dépêches de Châtillon. Dans la disposition d'esprit où était en ce moment l'empereur, il paraissait prêt à accepter toutes les conditions raisonnables qui lui seraient offertes: aussi, je l'avoue, avais-je l'espérance (et beaucoup d'autres l'avaient comme moi) que nous touchions au moment d'obtenir cette paix si ardemment désirée. L'empereur reçut M. de Rumigny sans témoins, et le tête-à-tête dura long-temps. Rien ne transpira de ce qu'ils s'étaient dit, et il me parut qu'il n'y avait rien de bon à conclure de ce mystère. Le lendemain, de très-bonne heure, M. de Rumigny repartit pour Châtillon, où l'attendait M. le duc de Vicence, et à quelques paroles que prononça Sa Majesté en montant à cheval pour se rendre à ses avant-postes, il fut aisé de voir qu'elle n'avait pu encore se résigner à l'idée de faire une paix qu'elle regardait comme un déshonneur.

Pendant que M. le duc de Vicence était à Châtillon ou à Lusigny pour traiter de la paix, les ordres de l'empereur faisaient ralentir ou presser la conclusion du traité suivant ses succès ou ses désavantages. À chaque lueur d'espérance il demandait plus qu'on ne voulait lui accorder, imitant en cela l'exemple que lui avaient donné les souverains alliés, dont les exigences, depuis l'armistice de Dresde, augmentaient toujours à mesure qu'ils avançaient vers la France. Lorsqu'enfin tout fut rompu, M. le duc de Vicence rejoignit Sa Majesté à Saint-Dizier. J'étais dans un petit salon si près de sa chambre à coucher que je ne pus m'empêcher d'entendre leur entretien. M. le duc de Vicence pressait vivement l'empereur d'accéder aux conditions proposées, disant qu'elles étaient encore raisonnables, mais que plus tard elles ne le seraient peut-être plus. Comme M. le duc de Vicence revenait toujours à la charge en combattant l'éloignement de l'empereur pour une décision positive, Sa Majesté éclata en lui disant avec beaucoup de véhémence: «Vous êtes Russe, Caulaincourt!—Non, Sire, répondit vivement le duc, non, je suis Français! Je crois le prouver en pressant Votre Majesté de faire la paix.»

La discussion continua ainsi avec chaleur dans des termes que malheureusement je ne puis me rappeler. Ce que je sais bien, c'est que toutes les fois que M. le duc de Vicence insistait et s'efforçait de faire apprécier à Sa Majesté les raisons pour lesquelles la paix lui paraissait indispensable, l'empereur répliquait: «Si je gagne une bataille, comme j'en suis sûr, je serai le maître d'exiger de meilleures conditions... Le tombeau des Russes est marqué sous les murs de Paris!... Mes mesures sont toutes prises, et la victoire ne peut me manquer.»

Après cet entretien, qui dura plus d'une heure, et dans lequel M. le duc de Vicence ne put rien obtenir, je le vis sortir de la chambre de Sa Majesté. Il traversa rapidement le salon où j'étais. J'eus cependant le temps de remarquer que sa figure était extrêmement animée, et que, cédant à sa vive émotion, de grosses larmes tombaient de ses yeux. Sans doute il avait été vivement blessé de ce que l'empereur lui avait dit de son penchant pour la Russie. Quoi qu'il en soit, depuis ce jour je ne revis plus M. le duc de Vicence qu'à Fontainebleau.

Cependant l'empereur marchait avec l'avant-garde, et voulait arriver à Laon dans la soirée du 8; mais pour gagner cette ville il fallait traverser, sur une chaussée étroite, des terrains marécageux. L'ennemi était maître de cette route, et s'opposa à notre passage. Après quelques coups de canon échangés, Sa Majesté remit au lendemain l'attaque pour forcer le passage, et revint, non pas coucher (car dans ce temps de crise elle se couchait rarement), mais passer la nuit au hameau de Chavignon. Au milieu de cette nuit, le général Flahaut vint annoncer à l'empereur que les commissaires des puissances alliées avaient rompu les conférences de Lusigny. On n'en instruisit point l'armée, quoique cette nouvelle n'eût probablement excité la surprise de personne. Avant le jour, le général Gourgaud partit à la tête d'une troupe choisie parmi les plus braves soldats de l'armée, et suivant un chemin de traverse qui tournait à gauche, au milieu des marais, tomba à l'improviste sur l'ennemi, lui tua beaucoup de monde à la faveur de l'obscurité, et attira de son côté l'attention et les efforts des généraux alliés, pendant que le maréchal Ney, toujours en tête de l'avant-garde, profitait de cette manœuvre audacieuse pour forcer le passage de la chaussée. Toute l'armée se hâta de suivre ce mouvement, et le 9 au soir elle était en vue de Laon et rangée en ordre de bataille devant l'ennemi, qui occupait la ville et les hauteurs. Le corps d'armée du duc de Raguse était arrivé par une autre route, et se trouvait aussi en ligne devant l'armée russe et prussienne. Sa Majesté passa la nuit à expédier ses ordres et à tout préparer pour la grande attaque, qui devait avoir lieu le lendemain dès la pointe du jour.

L'heure marquée étant arrivée, je venais de terminer à la hâte la courte toilette de l'empereur, et il avait déjà le pied à l'étrier, lorsque l'on vit accourir à pied et hors d'haleine des cavaliers du corps d'armée de M. le duc de Raguse. Sa Majesté les fit amener devant elle, et leur demanda d'un ton de colère d'où provenait ce désordre; ils dirent que leurs bivouacs avaient été attaqués inopinément par l'ennemi, qu'eux et leurs camarades avaient résisté autant qu'ils l'avaient pu à des forces écrasantes, quoiqu'ils eussent eu à peine le temps de sauter sur leurs armes; mais qu'il avait enfin fallu céder au nombre, et que ce n'était que par miracle qu'ils avaient échappé au massacre. «Oui, leur dit l'empereur en fronçant le sourcil, par miracle d'agilité: nous verrons cela tout à l'heure. Qu'est devenu le maréchal?» L'un des soldats répondit qu'il avait vu M. le duc de Raguse tomber mort; un autre qu'il avait été fait prisonnier. Sa Majesté envoya ses aides-de-camp et officiers d'ordonnance à la découverte, et il se trouva que le rapport des cavaliers n'était que trop vrai. L'ennemi n'avait pas attendu qu'on l'attaquât; il avait fondu sur le corps d'armée de M. le duc de Raguse, l'avait enveloppé, et lui avait pris une partie de son artillerie. Du reste, le maréchal n'avait été ni blessé ni fait prisonnier; il était sur la route de Reims, s'efforçant d'arrêter et de ramener les débris de son corps d'armée.

La nouvelle de ce désastre ajouta encore au chagrin de Sa Majesté. Toutefois l'ennemi fut repoussé jusqu'aux portes de Laon; mais la reprise de la ville était devenue impossible. Après quelques tentatives infructueuses, ou plutôt après quelques fausses attaques dont le but était de cacher sa retraite à l'ennemi, l'empereur revint à Chavignon, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, 11, nous quittâmes ce village, et l'armée se replia sur Soissons. Sa Majesté descendit à l'évêché, et manda aussitôt M. le maréchal Mortier et les principaux officiers de la place, pour s'occuper avec eux des moyens de mettre la ville en état de défense. Pendant deux jours, l'empereur s'enferma pour travailler dans son cabinet, et il n'en sortait que pour aller examiner le terrain, visiter les fortifications, donner partout ses ordres, et en surveiller l'exécution. Au milieu de ces préparatifs de défense, Sa Majesté apprit que la ville de Reims avait été prise par le général russe Saint-Priest, malgré la vigoureuse résistance du général Corbineau, dont on ignorait le sort, mais que l'on croyait mort ou tombé entre les mains des Russes. Sa Majesté confia la défense de Soissons au maréchal duc de Trévise, et se dirigea de sa personne sur Reims à marches forcées. Nous arrivâmes le soir même aux portes de cette ville. Les Russes n'attendaient pas là Sa Majesté. Nos soldats engagèrent le combat sans avoir pris aucun repos, et se battirent avec la résolution que la présence et l'exemple de l'empereur ne manquaient jamais de leur inspirer. Le combat dura toute la soirée, et se prolongea même fort avant dans la nuit; mais le général Saint-Priest ayant été grièvement blessé, la résistance de ses troupes commença à mollir, et sur les deux heures après minuit elles abandonnèrent la ville. L'empereur et son armée y entrèrent par une porte pendant que les Russes en sortaient par une autre. Les habitans se pressèrent en foule autour de Sa Majesté, qui s'informa, avant de descendre de cheval, du dégât qu'elle supposait avoir été fait par l'ennemi. On répondit à l'empereur que la ville n'avait souffert que le dommage qui avait dû inévitablement résulter d'une lutte sanglante et nocturne, et que du reste le général ennemi avait sévèrement maintenu la discipline parmi ses troupes pendant son séjour et au moment de sa retraite. Au nombre des personnes qui entouraient Sa Majesté en ce moment se trouva le brave général Corbineau; il était en habit bourgeois, et était resté déguisé et caché dans une maison particulière de la ville. Le lendemain au matin, il se présenta de nouveau devant l'empereur, qui l'accueillit fort bien, et lui fit compliment du courage qu'il avait déployé dans des circonstances si difficiles. M. le duc de Raguse avait rejoint Sa Majesté sous les murs de Reims, et il avait contribué, avec son corps d'armée, à la reprise de la ville. Lorsqu'il parut devant l'empereur, celui-ci s'emporta en vifs et durs reproches au sujet de l'affaire de Laon; mais sa colère ne fut pas de longue durée. Sa Majesté reprit bientôt avec M. le maréchal le ton d'amitié dont elle l'honorait habituellement. Ils eurent ensemble une longue conférence, et M. le duc de Raguse resta à dîner avec l'empereur.

Sa Majesté passa trois jours à Reims, pour donner à ses troupes le temps de se reposer et de se refaire avant de continuer cette rude campagne. Elles en avaient besoin; car de vieux soldats n'auraient qu'à grande peine résisté à des marches forcées continuelles, et dont le terme n'était jamais qu'une sanglante bataille; et pourtant la plupart des braves qui obéissaient avec une si infatigable ardeur aux ordres de l'empereur, et qui ne se refusaient à aucune fatigue, à aucun danger, étaient des conscrits levés en toute hâte et envoyés au combat contre des troupes aguerries et les mieux disciplinées de l'Europe. La plupart n'avaient pas eu le temps d'apprendre à faire l'exercice, et prenaient leur première leçon devant l'ennemi. Brave jeunesse, qui se sacrifiait sans murmurer, et à laquelle une seule fois l'empereur ne rendit pas justice dans une circonstance que j'ai précédemment racontée, et où M. Larrey joua un si beau rôle! Il est de toute vérité, en effet, que la terrible campagne de 1814 fut faite en majeure partie avec de nouvelles levées.

Durant la halte de trois jours que nous fîmes à Reims, l'empereur y vit arriver avec une joie très-vive, et qu'il manifesta, un corps d'armée de six mille hommes que lui amenait le fidèle général hollandais Janssens. Ce renfort de troupes exercées ne pouvait venir plus à propos. Pendant que nos soldats reprenaient haleine pour recommencer bientôt une lutte désespérée, Sa Majesté se livrait aux travaux les plus divers avec son ardeur accoutumée. Au milieu des soins et des dangers de la guerre, l'empereur ne négligeait aucune des affaires de l'empire; il travaillait tous les jours pendant plusieurs heures avec M. le duc de Bassano, recevait de Paris des courriers, dictait ses réponses, fatiguait ses secrétaires presque à l'égal de ses généraux et de ses soldats. Quant à lui-même, il demeurait toujours infatigable.

CHAPITRE IV.

Expression familière à l'empereur.—Nouveau plan d'attaque.—Départ de Reims.—Mission secrète auprès du roi Joseph.—Précautions de l'empereur pour l'impératrice et le roi de Rome.—Conversation du soir.—Arrivée à Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse.—Belle conduite d'Épernay, M. Moët et la croix d'honneur.—Autre croix donnée à un cultivateur.—Retraite de l'armée ennemie.—Combat de Fère-Champenoise.—Le comte d'Artois à Nancy.—Le 20 mars, bataille d'Arcis-sur-Aube.—Le prince de Schwartzenberg sur la ligne de guerre.—Dissolution du congrès et présence de l'armée autrichienne.—Bataille de nuit.—L'incendie éclairant la guerre.—Retraite en bon ordre.—Présence d'esprit de l'empereur et secours aux sœurs de la charité.—Le nom des Bourbons prononcé pour la première fois par l'empereur.—Souvenir de l'impératrice Joséphine.—Les ennemis à Épernay.—Pillage et horreur qu'il inspire à Sa Majesté.—L'empereur à Saint-Dizier.—M. de Weissemberg au quartier-général.—Mission verbale pour l'empereur d'Autriche.—L'empereur d'Autriche contraint de se retirer à Dijon.—Arrivée à Doulevent et avis secret de M. de Lavalette.—Nouvelles de Paris.—La garde nationale et les écoles.—L'Oriflamme à l'Opéra.—Marche rapide du temps.—La bataille en permanence.—Reprise de Saint-Dizier.—Jonction du général Blücher et du prince de Schwartzenberg.—Nouvelles du roi Joseph.—Paris tiendra-t-il?—Mission du général Dejean.—L'empereur part pour Paris.—Je suis pour la première fois séparé de Sa Majesté.

Les choses en étaient arrivées au point où la grande question du triomphe ou de la défaite ne pouvait demeurer long-temps indécise. Selon une des expressions les plus habituellement familières à l'empereur, la poire était mûre; mais qui allait la cueillir? L'empereur à Reims paraissait ne pas douter que le résultat ne lui fût avantageux; par une de ces combinaisons hardies qui étonnent le monde et changent en une seule bataille la face des affaires, Sa Majesté n'ayant pu empêcher les ennemis d'approcher de la capitale, résolut de les attaquer sur leurs derrières, de les contraindre à faire volte face, à s'opposer à l'armée qu'elle allait commander en personne, et sauver ainsi Paris de la présence de l'ennemi. Ce fut pour l'exécution de cette audacieuse combinaison que l'empereur quitta Reims. Toutefois, songeant à sa femme et à son fils, l'empereur, avant de tenter cette grande entreprise, envoya dans le plus grand secret à son frère, le prince Joseph, lieutenant-général de l'empire, l'ordre de les faire mettre en lieu de sûreté dans le cas où le danger deviendrait imminent. Je ne sus rien de cet ordre le jour où il fut expédié, l'empereur l'ayant tenu secret pour tout le monde. Mais lorsque depuis j'appris que c'était de Reims que cette injonction avait été adressée au prince Joseph, j'ai pensé que je pourrais, sans crainte de me tromper, en fixer la date au 15 de mars. Ce soir-là, en effet, Sa Majesté m'avait beaucoup parlé, à son coucher, de l'impératrice et du roi de Rome; et comme en général, quand l'empereur avait été dominé dans la journée par une affection très-vive, cela lui revenait presque toujours le soir, j'ai pu en conclure que c'était ce jour-là même qu'il s'était occupé de mettre à l'abri des dangers de la guerre les deux objets de sa plus intime tendresse.

De Reims nous nous dirigeâmes sur Épernay, dont la garnison et les habitans venaient de repousser l'ennemi, qui la veille même s'était présenté pour s'en emparer. Ce fut là que l'empereur apprit l'arrivée à Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse. Sa Majesté, pour témoigner aux habitans d'Épernay sa satisfaction pour leur belle conduite, les récompensa dans la personne de leur maire en lui donnant la croix de la Légion-d'Honneur. C'était M. Moët, dont la réputation est devenue presque aussi européenne que la renommée du vin de Champagne.

Pendant cette campagne, sans devenir prodigue de la croix d'honneur, Sa Majesté en distribua plusieurs à ceux des habitans qui se mettaient en avant pour repousser l'ennemi. Ainsi, par exemple, je me rappelle qu'avant de quitter Reims elle en donna une à un simple cultivateur du village de Selles, duquel j'ai oublié le nom. Ce brave homme ayant appris qu'un détachement de Prussiens s'approchait de sa commune, s'était mis à la tête des gardes nationales qu'il avait enflammées par ses paroles et par son exemple, et le résultat de son entreprise fut quarante-cinq prisonniers, dont trois officiers, qu'il ramena dans la ville.

Que de traits, semblables à celui-là, dont il est malheureusement impossible de se souvenir! Quoi qu'il en soit de tant de belles actions demeurées dans l'oubli, l'empereur, en quittant Épernay, marcha sur Fère-Champenoise, je ne dirai plus en toute hâte, car c'est un terme dont il faudrait se servir pour chacun des mouvemens de Sa Majesté, qui fondait, avec la rapidité de l'aigle, sur le point où sa présence lui semblait le plus nécessaire. Cependant l'armée ennemie qui avait passé la Seine à Pont et à Nogent, ayant appris la réoccupation de Reims par l'empereur, et comprenant le mouvement qu'il voulait faire sur ses derrières, commença sa retraite le 17 et releva successivement les ponts qu'elle avait jetés à Pont, à Nogent et à Arcis-sur-Aube. Le 18 eut lieu le combat de Fère-Champenoise que Sa Majesté livrait pour balayer la route qui la séparait d'Arcis-sur-Aube, où se trouvaient l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, qui, ayant appris ce nouveau succès de l'empereur, rétrogradèrent précipitamment jusqu'à Troyes. L'intention connue de Sa Majesté était alors de remonter jusqu'à Bar-sur-Aube; déjà nous avions passé l'Aube à Plancy et la Seine à Méry, mais il fallut revenir sur Plancy. C'était le 19, le jour même où le comte d'Artois arrivait à Nancy, et où avait lieu la rupture du congrès de Châtillon dont j'ai été entraîné à parler dans le chapitre précédent, pour obéir à l'ordre dans lequel se présentaient mes souvenirs.

Le 20 de mars était, comme l'on sait, une date de prédestination dans la vie de l'empereur et qui devait le devenir bien plus encore un an après à pareil jour. Le 20 de mars 1814 le roi de Rome accomplissait sa troisième année, tandis que l'empereur s'exposait, s'il se peut, encore plus que de coutume. À la bataille d'Arcis-sur-Aube, qui eut lieu ce jour-là, Sa Majesté vit qu'enfin elle allait avoir de nouveaux ennemis à combattre; les Autrichiens entraient en ligne, et une armée immense sous les ordres du prince de Schwartzenberg se développa devant lui quand il croyait n'avoir sur les bras qu'une affaire d'avant-garde. Ainsi, et ce rapprochement ne paraîtra peut-être pas indifférent, l'armée autrichienne ne commença à combattre sérieusement et à attaquer l'empereur en personne que le lendemain de la rupture du congrès de Châtillon. Était-ce un résultat du hasard, ou bien l'empereur d'Autriche avait-il voulu demeurer en seconde ligne et ménager la personne de son gendre, tant que la paix lui paraîtrait possible? c'est une question qu'il ne m'appartient pas de résoudre.

La bataille d'Arcis-sur-Aube fut terrible: elle ne finit point avec le jour. L'empereur occupait toujours la ville, malgré les efforts réunis d'une armée de cent trente mille hommes de troupes fraîches qui en attaquaient trente mille harassés de fatigue. On se battit encore pendant la nuit, où l'incendie des faubourgs éclairait notre défense et les travaux des assiégeans. Tenir plus long-temps devint impossible, et cependant un seul pont restait à l'armée pour effectuer sa retraite. L'empereur en fit construire un second, et la retraite commença, mais en en bon ordre, malgré les masses nombreuses qui nous menaçaient de près. Cette malheureuse affaire fut la plus désastreuse que Sa Majesté eût encore éprouvée de toute la campagne, puisque les routes de la capitale se trouvaient découvertes; mais les prodiges du génie et de la valeur furent inutiles contre le nombre. Une chose bien capable de donner une idée de la présence d'esprit que savait conserver l'empereur dans les positions les plus critiques, c'est que, avant d'évacuer Arcis, il fit remettre une somme assez considérable aux sœurs de la charité, pour subvenir aux premiers soins dus aux blessés.

Le 21 au soir nous arrivâmes à Sommepuis, où l'empereur passa la nuit. Là, je l'entendis pour la première fois prononcer le nom des Bourbons. Sa Majesté, extrêmement agitée, en parlait d'une manière entrecoupée, qui ne me permit d'en saisir d'autres mots que ceux-ci, qu'elle répéta plusieurs fois: «Les rappeler moi-même!... Rappeler les Bourbons... Que dirait l'ennemi? Non, non, impossible!... Jamais!» Ces mots échappés à l'empereur dans une de ces préoccupations auxquelles il était sujet quand son âme était violemment contractée, me frappèrent d'un étonnement que je ne puis rendre; car il ne m'était pas venu une seule fois à l'idée qu'il pût y avoir en France un autre gouvernement que celui de Sa Majesté. D'ailleurs on concevra facilement que dans la position où j'étais, j'avais à peine entendu parler des Bourbons, si ce n'est à l'impératrice Joséphine, mais seulement dans les premiers temps du consulat, lorsque j'étais encore à son service.

Les diverses divisions de l'armée française et les masses des ennemis étaient alors tellement serrées les unes contre les autres, que celles-ci occupaient immédiatement les points que nous étions obligés d'abandonner: ainsi dès le 22 les alliés s'emparèrent d'Épernay, et pour punir cette ville fidèle de la défense qu'elle avait faite précédemment, en ordonnèrent le pillage. Le pillage! L'empereur l'appelait le crime de la guerre; plusieurs fois je lui ai entendu exprimer vivement l'horreur qu'il lui inspirait; aussi ne voulut-il jamais l'autoriser durant la longue série de ses triomphes. Le pillage! Et pourtant toutes les proclamations de nos dévastateurs déclaraient effrontément qu'ils ne faisaient la guerre qu'à l'empereur, et on eut l'audace de le répéter, et on eut la sottise de le croire! Sur ce point, j'ai trop bien vu ce que j'ai vu pour avoir jamais cru à ces magnanimités idéales dont on s'est tant vanté depuis.

Le 23, nous étions à Saint-Dizier, où l'empereur était revenu à son premier plan d'attaque sur les derrières de l'ennemi. Le lendemain, au moment où Sa Majesté montait à cheval pour se porter sur Doulevent, on lui amena un officier-général autrichien, dont la présence causa une assez vive sensation au quartier général, puisqu'elle retarda de quelques minutes le départ de l'empereur. J'appris bientôt que c'était M. le baron de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche à Londres, qui revenait d'Angleterre. L'empereur l'engagea à le suivre à Doulevent, où Sa Majesté le chargea d'une mission verbale pour l'empereur d'Autriche, tandis que M. le colonel Galbois était chargé de porter à ce monarque une lettre que l'empereur lui avait fait écrire par M. le duc de Vicence. Mais à la suite d'un mouvement de l'armée française sur Chaumont et sur la route de Langres, l'empereur d'Autriche s'étant trouvé séparé de l'empereur Alexandre, s'était vu contraint de rétrograder jusqu'à Dijon. Je me rappelle qu'en arrivant à Doulevent, Sa Majesté reçut un avis secret de son fidèle directeur général des postes, M. de Lavalette. Cet avis, dont j'ignorais le contenu, parut produire une assez vive sensation sur l'empereur; mais bientôt il reprit aux yeux de ceux qui l'entouraient sa sévérité accoutumée; depuis quelque temps je voyais bien qu'elle n'était qu'apparente. J'ai su depuis que M. de Lavalette faisait savoir à l'empereur qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour sauver la capitale. Un tel avis venu d'un tel homme ne pouvait être que l'expression de la plus exacte vérité, et c'est cette conviction même qui contribuait à augmenter les soucis de l'empereur. Jusque là les nouvelles de Paris avaient été favorables; on y parlait du zèle, du dévouement de la garde nationale, que rien ne démentait. On avait donné sur les divers théâtres des pièces patriotiques, et notamment à l'Opéra, l'Oriflamme[80], circonstances bien petites en apparence, mais qui agissent cependant assez vivement sur des esprits enthousiastes pour n'être point à dédaigner. Enfin le peu de nouvelles que nous avions nous représentaient Paris comme entièrement dévoué à Sa Majesté et prêt à se défendre contre une attaque. Certes, ces nouvelles n'étaient point mensongères; la belle conduite de la garde nationale sous les ordres du maréchal Moncey, l'enthousiasme des écoles, la bravoure des élèves de l'école polytechnique en fournirent bientôt la preuve; mais les événemens furent plus forts que les hommes.

Cependant le temps marchait; nous approchions du fatal dénouement; chaque jour, chaque instant voyait ces masses immenses, accourues de toutes les extrémités de l'Europe, serrer Paris, le presser de ses millions de bras, et pendant ces derniers jours, on peut dire que la bataille était en permanence. Le 26 encore, l'empereur, appelé par le bruit d'une assez forte canonnade, s'était porté sur Saint-Dizier. Attaquée par des forces très-supérieures, son arrière-garde s'était vue contrainte d'évacuer cette ville; mais le général Milhaud et le général Sébastiani repoussent l'ennemi sur la Marne, au gué de Valcourt; la présence de l'empereur produit son effet accoutumé, nous rentrons dans Saint-Dizier, et l'ennemi se disperse dans le plus grand désordre sur la route de Vitry-le-François et sur celle de Bar-sur-Ornain. L'empereur se dirige sur cette dernière ville, croyant avoir en tête le prince de Schwartzenberg; sur le point d'y arriver il apprend que ce n'est plus le généralissime autrichien qu'il a combattu, mais seulement un de ses lieutenans, le comte de Witzingerode. Schwartzenberg l'a trompé; depuis le 23 il a fait sa jonction avec le général Blücher, et ces deux généraux en chef de la coalition poussent leurs flots de soldats sur la capitale.

Quelque désastreuses que fussent ces nouvelles apportées au quartier général, l'empereur voulut en vérifier lui-même l'exactitude. De retour à Saint-Dizier, il fait une course sur Vitry, pour s'assurer de la marche des alliés sur Paris. Il a vu, ses doutes sont dissipés. Paris tiendra-t-il assez long-temps pour qu'il puisse écraser l'ennemi contre ses murs? Voilà désormais sa seule, son unique pensée. Aussitôt il est à la tête de son armée, et nous marchons sur Paris par la route de Troyes. À Doulencourt il reçoit un courrier du roi Joseph, qui lui annonce la marche des alliés sur Paris. À l'instant même il expédie le général Dejean auprès de son frère, pour lui donner avis de sa prochaine arrivée. Qu'on se défende deux jours, deux jours seulement, et les armées alliés n'auront entrevu les murs de Paris que pour y trouver leur tombeau. Dans quelle anxiété se trouvait alors l'empereur! Il part avec ses escadrons de service; je l'accompagne, et il me laisse pour la première fois à Troyes le 30 au matin, ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE V.

Souvenirs déplorables.—Les étrangers à Paris.—Ordre de l'empereur.—Départ de Sa Majesté de Troyes.—Dix lieues en deux heures.—L'empereur en cariole.—J'arrive à Essone.—Ordre de me rendre à Fontainebleau.—Arrivée de Sa Majesté.—Abattement de l'empereur.—Le maréchal Moncey à Fontainebleau.—Morne silence de l'empereur.—Préoccupation continuelle.—Seule distraction de l'empereur causée par ses soldats.—Première revue de Fontainebleau.—Paris, Paris!—Nécessité de parler de moi.—Ma maison pillée par les Cosaques.—Don de 50,000 fr.—Augmentation graduelle de l'abattement de l'empereur.—Défense à Roustan de donner des pistolets à l'empereur.—Bonté extrême de l'empereur envers moi.—Don de 100,000 fr.—Sa Majesté daignant entrer dans mes intérêts de famille.—Reconnaissance impossible à décrire.—100,000 fr. enfouis dans un bois.—Le garçon de garde-robe Denis.—L'origine de tous mes chagrins.

Quel temps, grand dieu! Quelle époque et quels événemens que ceux dont j'ai maintenant à rappeler les déplorables souvenirs! Me voilà arrivé à ce jour fatal, où les armées de l'Europe coalisée allaient fouler le sol de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs siècles de la présence de l'étranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande âme expiait cruellement ses entrées triomphales à Vienne et à Berlin! C'était donc en vain qu'il avait déployé une si incroyable activité pendant l'admirable campagne de France où son génie s'était trouvé rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'était après Marengo que je l'avais vu pour la première fois le lendemain d'une bataille; quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars à Fontainebleau!

Ayant accompagné partout Sa Majesté, je me trouvais auprès d'elle, à Troyes, le 30 mars au matin.

L'empereur en partit à dix heures, suivi seulement du grand maréchal et de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-général que les troupes alliées s'avançaient sur Paris; mais nous étions loin de soupçonner qu'au moment même du départ précipité de Sa Majesté, la bataille devant Paris était engagée dans sa plus grande force; du moins je n'avais rien entendu dire qui pût me le faire croire. Je reçus l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport étaient devenus très-rares et très-difficiles, je n'y pus arriver que le 31 de grand matin. J'y étais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'était rendu de Troyes à Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et sa suite peu nombreuse avaient été obligés d'avoir recours au moyen d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et Villejuif. Il s'était avancé jusqu'à la Cour de France, dans l'intention de marcher sur Paris; mais là, ayant eu la nouvelle et la cruelle certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expédier le courrier dont je viens de parler tout à l'heure.

Il n'y avait pas long-temps que j'étais à Fontainebleau lorsque l'empereur y arriva; il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais jamais vu au même degré, et lui, qui savait si bien commander aux impressions de son âme, ne paraissait point chercher à dissimuler le découragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On voyait combien il était bourrelé de tous les événemens désastreux qui, depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une affreuse progression.

L'empereur ne dit rien à personne, et s'enferma immédiatement dans son cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano, et le prince de Neufchâtel. Ces messieurs restèrent long-temps avec l'empereur, qui reçut ensuite quelques officiers-généraux. Sa Majesté se coucha fort tard et me parut toujours fort accablée; de temps en temps j'entendais quelques soupirs étouffés qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se joignait le nom de Marmont, ce que je ne savais comment m'expliquer, n'ayant encore rien appris sur la manière dont avait été faite la capitulation de Paris, et sachant que M. le duc de Raguse était un des maréchaux pour lesquels l'empereur avait toujours eu le plus d'affection. Je vis venir ce soir même à Fontainebleau le maréchal Moncey, qui la veille avait si vaillamment commandé la garde nationale à la barrière de Clichy, et le maréchal duc de Dantzig.

J'aurais peine à peindre la tristesse morne et silencieuse qui régna à Fontainebleau pendant les deux jours qui suivirent. Abattu sous tant de coups qui l'avaient frappé, l'empereur ne se rendait que très-peu dans son cabinet, où il passait ordinairement tant d'heures consacrées au travail. Il était tellement absorbé dans le conflit de ses pensées, que souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait appeler étaient près de lui; il les regardait pour ainsi dire sans les voir, et restait quelquefois près d'une demi-heure sans leur adresser la parole. Alors, comme se réveillant à peine de cet état d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas l'air d'entendre la réponse; la présence même du duc de Bassano et du duc de Vicence, qu'il faisait le plus fréquemment demander, ne rompait pas toujours cet état de préoccupation, pour ainsi dire léthargique. Les heures des repas étaient les mêmes, et l'on servait comme à l'ordinaire, mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit inévitable du service. À la toilette de l'empereur, même silence; pas un mot ne sortait de sa bouche, et si le matin je lui proposais une de ces potions qu'il prenait habituellement, non-seulement je n'en obtenais aucune réponse, mais rien sur sa figure, que j'observais attentivement, ne pouvait me faire croire qu'il m'eût entendu. Cette situation était horrible pour toutes les personnes attachées à Sa Majesté.

L'empereur était-il réellement vaincu par sa mauvaise fortune? Son génie était-il engourdi comme son corps? Je dirai avec toute franchise que, le voyant si différent de ce que je l'avais vu, après les désastres de Moscou, et même quelques jours auparavant quand je le quittai à Troyes, je le croyais fermement: mais il n'en était rien: son âme était en proie à une idée fixe, l'idée de reprendre l'offensive et de marcher sur Paris. En effet, s'il restait consterné même dans l'intimité de ses plus fidèles ministres et de ses généraux les plus habiles, il se ranimait à la vue de ses soldats, pensant sans doute que les uns lui suggéreraient des conseils de prudence, tandis que les autres ne répondraient jamais que par les cris de vive l'empereur! aux ordres les plus téméraires qu'il voudrait leur donner. Aussi, dès le 2 d'avril, avait-il, pour ainsi dire, secoué momentanément son abattement pour passer en revue, dans la cour du palais, sa garde, qui venait de le rejoindre à Fontainebleau. Il parla à ses soldats d'une voix ferme et leur dit:

«Soldats! l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu maître de Paris, il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche, et se sont joints aux ennemis. Les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur.»

L'enthousiasme des troupes fut extrême à la voix de leur chef; tous s'écrièrent: Paris! Paris! Mais l'empereur n'en reprit pas moins son accablement en passant le seuil du Palais, ce qui venait sans doute de la crainte trop bien fondée, de voir son immense désir de marcher sur Paris, contenu par ses lieutenans. Au surplus, ce n'est que depuis, en réfléchissant sur ces événemens, que je me suis permis d'interpréter de la sorte les combats qui se livraient dans l'âme de l'empereur, car alors, tout entier à mon service, je n'aurais pas même osé concevoir l'idée de sortir du cercle de mes fonctions ordinaires.

Cependant les affaires devenaient de plus en plus contraires aux vœux et aux projets de l'empereur; M. le duc de Vicence, qu'il avait envoyé à Paris, où s'était formé un gouvernement provisoire, sous la présidence du prince de Bénévent, en revint sans avoir pu réussir dans sa mission auprès de l'empereur Alexandre, et chaque jour Sa Majesté apprenait avec une vive douleur l'adhésion des maréchaux et celle d'un grand nombre de généraux au nouveau gouvernement. Celle du prince de Neufchâtel lui fut particulièrement sensible, et je puis dire que, étrangers comme nous l'étions aux combinaisons de la politique, nous en fûmes tous frappés d'étonnement.

Ici, je me vois dans la nécessité de parler de moi, ce que j'ai fait le moins possible dans le cours de mes mémoires, et je pense que c'est une justice que me rendront tous mes lecteurs; mais ce que j'ai à dire se lie trop intimement aux derniers temps que j'ai passés auprès de l'empereur, et importe trop d'ailleurs à mon honneur personnel pour que je puisse supposer que qui que ce soit m'en fasse un reproche. J'étais, comme on peut le croire, fort inquiet du sort de ma famille, dont je n'avais depuis long-temps reçu aucune nouvelle, et en même temps la maladie cruelle dont j'étais atteint avait fait d'affreux progrès par suite des fatigues des dernières campagnes. Toutefois les souffrances morales auxquelles je voyais l'empereur en proie, absorbaient tellement toutes mes pensées, que je ne prenais aucune précaution contre les douleurs physiques qui me tourmentaient, et je n'avais pas même songé à demander une sauve-garde pour la maison de campagne que je possédais dans les environs de Fontainebleau. Des corps francs, s'en étant emparés, y avaient établi leur logement après avoir tout pillé, tout brisé, et détruit jusqu'au petit troupeau de mérinos que je devais aux bontés de l'impératrice Joséphine. L'empereur en ayant été informé par d'autres que par moi, me dit un matin à sa toilette: «Constant, je vous dois une indemnité.—Sire?—Oui, mon enfant, je sais qu'on vous a pillé; je sais que vous avez fait des pertes considérables à la campagne de Russie; j'ai donné l'ordre de vous compter cinquante mille francs pour vous couvrir de tout cela.» Je remerciai Sa Majesté, qui m'indemnisait au delà de mes pertes.

Ceci se passait dans les premiers jours de notre dernier séjour à Fontainebleau. À la même époque, comme on parlait déjà de la translation de l'empereur à l'île d'Elbe, M. le grand-maréchal du palais me demanda un jour si je suivrais Sa Majesté dans cette résidence. Dieu m'est témoin que je n'avais d'autre désir, d'autre pensée que de consacrer toute ma vie au service de l'empereur; aussi n'eus-je pas besoin d'un instant de réflexion pour répondre à M. le grand maréchal, que cela ne pouvait pas faire l'objet d'un doute, et je m'occupai presque immédiatement des préparatifs nécessaires pour un voyage qui n'était pas de long cours, mais dont aucune intelligence humaine n'aurait pu alors assigner le terme.

Cependant, dans son intérieur, l'empereur devenait de jour en jour plus triste et plus soucieux, et dès que je le voyais seul, ce qui lui arrivait souvent, je cherchais le plus possible à être auprès de lui. Je remarquai la vive agitation que lui causait la lecture des dépêches qu'il recevait de Paris; cette agitation fut plusieurs fois telle que je m'aperçus qu'il s'était déchiré la cuisse avec ses ongles, au point que le sang en sortait, sans que lui-même s'en fût aperçu. Je prenais alors la liberté de l'en prévenir le plus doucement qu'il m'était possible, dans l'espoir de mettre un terme à ces violentes préoccupations qui me navraient le cœur. Plusieurs fois aussi l'empereur demanda ses pistolets à Roustan; j'avais heureusement eu la précaution, voyant Sa Majesté si violemment tourmentée, de lui recommander de ne jamais les lui donner, quelqu'instance que fît l'empereur. Je crus devoir rendre compte de tout ceci à M. le duc de Vicence, qui m'approuva en tout point.

Un matin, je ne me rappelle plus si c'était le 10 ou le 11 d'avril, mais ce fut bien certainement un de ces deux jours-là, l'empereur, qui ne m'avait rien dit le matin, me fit appeler pendant la journée. À peine fus-je entré dans sa chambre, qu'il me dit avec le ton de la plus obligeante bonté: «Mon cher Constant, voilà un bon de cent mille francs que vous allez recevoir chez Peyrache; si votre femme arrive ici avant notre départ, vous les lui donnerez; si elle tarde, enterrez-les dans un coin de votre campagne; prenez exactement la désignation du lieu, que vous lui enverrez par une personne sûre. Quand on m'a bien servi on ne doit pas être misérable. Votre femme achètera une ferme ou placera cet argent: elle vivra avec votre mère et votre sœur, et vous n'aurez pas alors la crainte de la laisser dans le besoin.» Plus ému encore de la bonté prévoyante de l'empereur, qui daignait descendre dans les détails de mes intérêts de famille, que satisfait de la richesse du présent qu'il venait de me faire, je trouvai à peine des expressions pour lui peindre ma reconnaissance; et, telle était d'ailleurs notre insouciance de l'avenir, tant était loin de nous la seule pensée que le grand empire pût avoir une fin, que ce fut alors seulement que je pensai à l'état de détresse dans lequel j'aurais laissé ma famille, si l'empereur n'y eût aussi généreusement pourvu. Je n'avais en effet aucune fortune, et ne possédais au monde que ma maison dévastée et les cinquante mille francs destinés à la réparer.

Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majesté avait bien voulu me donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq sacs; j'emmenai avec moi le garçon de garde-robe, nommé Denis, dont la probité était à toute épreuve, et nous prîmes le chemin de la forêt, afin de n'être vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous entrâmes avec précaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont la porte était masquée par les bois, quoique encore privés de leur feuillage; à l'aide de Denis, je parvins à enfouir mon trésor après avoir pris une exacte désignation du lieu, et je revins au palais, étant, certes, bien loin de prévoir combien ces maudits cent mille francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le verra dans l'un des chapitres suivans.

CHAPITRE VI.

Besoin d'indulgence.—Notre position à Fontainebleau.—Impossibilité de croire au détrônement de l'empereur.—Pétitions nombreuses.—Effet produit par les journaux sur Sa Majesté.—M. le duc de Bassano.—L'empereur plus affecté de renoncer au trône pour son fils que pour lui.—L'empereur soldat et un louis par jour.—Abdication de l'empereur.—Grande révélation.—Tristesse du jour et calme du soir.—Coucher de l'empereur.—Réveil épouvantable.—L'empereur empoisonné.—Débris du sachet de campagne.—Paroles que m'adresse l'empereur mourant.—Affreux désespoir.—Résignation de Sa Majesté.—Obstination à mourir.—Première crise.—Ordre d'appeler M. de Caulaincourt et M. Yvan.—Paroles touchantes de Sa Majesté à M. le duc de Vicence.—Longue inutilité de nos prières réunies.—Question de l'empereur à M. Yvan et effroi subit.—Seconde crise.—L'empereur prenant enfin une potion.—Assoupissement de l'empereur.—Réveil et silence complet sur les événemens de la nuit.—M. Yvan parti pour Paris.—Départ de Roustan.—Le 12 d'avril.—Adieux de M. le maréchal Macdonald à l'empereur.—Déjeuner comme à l'ordinaire.—Le sabre de Mourad-Bey.—L'empereur plus causant que du coutume.—Variations instantanées de l'humeur de l'empereur.—Tristesse morose et la Monaco.—Répugnance que causent à l'empereur les lettres de Paris.—Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.—Une belle dame à Fontainebleau.—Une nuit entière d'attente et d'oubli.—Autre visite à Fontainebleau et souvenir antérieur.—Aventure à Saint-Cloud.—Le protecteur des belles près de Sa Majesté.—Mon voyage à Bourg-la-Reine.—La mère et la fille.—Voyage à l'île d'Elbe et mariage.—Triste retour aux affaires de Fontainebleau.—Question que m'adresse l'empereur.—Réponse franche.—Parole de l'empereur sur M. le duc de Bassano.

Notes in this chapter

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