À PARIS, (continued 3)
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L'empereur était très-gai, et semblait avoir oublié toutes ses fatigues. J'allais me retirer par respect quand Sa Majesté me dit: «Non, Constant; restez encore un moment. Dites-moi ce que vous avez vu sur la route.» Quand même j'aurais eu l'intention de déguiser à l'empereur une partie de la vérité, pris à l'improviste, le temps m'aurait manqué pour préparer un mensonge obligeant: je lui dis donc que partout, jusqu'à la Silésie, mes yeux avaient été frappés d'un spectacle effroyable; que partout j'avais vu des morts, des mourans, des malheureux luttant sans espoir contre le froid et la faim. «C'est bien, c'est bien me dit-il; allez vous reposer, mon enfant; vous devez en avoir besoin. Demain vous reprendrez votre service.»
Le lendemain, en effet, je repris mon service auprès de l'empereur, et je le retrouvai absolument comme il était avant d'entrer en campagne; la même sérénité se peignait sur sa figure; on aurait dit que le passé n'était plus rien pour lui, et que, vivant déjà dans l'avenir, il voyait la victoire rangée de nouveau sous ses drapeaux, et ses ennemis humiliés et vaincus. Il est vrai que le langage des nombreuses adresses qu'il reçut, et des discours que prononcèrent en sa présence les présidens du sénat et du conseil-d'état, n'avaient rien de moins louangeur que par le passé; mais il fut facile de démêler dans ses réponses que, s'il avait pu feindre d'oublier les désastres éprouvés en Russie, il était plus vivement préoccupé de l'échauffourée du général Malet, que de toute autre chose[71]. Quant à moi, je ne tairai point le sentiment pénible que j'éprouvai la première fois que je sortis dans Paris, et que je traversai les promenades publiques à mes heures de loisir: je fus frappé de la quantité extraordinaire de personnes en deuil que je rencontrai; c'étaient des femmes, des sœurs de nos braves moissonnés dans les champs de la Russie; mais je gardai pour moi cette pénible observation.
Quelques jours après mon retour à Paris, Leurs Majestés assistèrent à une représentation à l'Opéra, où l'on donnait la Jérusalem délivrée; je m'y rendis de mon côté dans une loge qu'avait eu la bonté de me donner pour ce soir-là M. le comte Rémusat, premier chambellan de l'empereur, et chargé des théâtres. Je fus témoin de la réception qui fut faite à l'empereur et à l'impératrice. Jamais je n'avais vu plus d'enthousiasme, et je dois avouer que la transition était brusque pour moi du passage récent de la Bérésina à une représentation vraiment magique. C'était un dimanche. Je quittai le spectacle un peu avant la fin, afin de me trouver au palais au retour de l'empereur. Je me trouvai à temps pour le déshabiller, et je me rappelle que ce soir-là Sa Majesté me parla de la querelle que Talma avait eue peu de jours avant son arrivée avec Geoffroy. L'empereur, quoiqu'il aimât beaucoup Talma, lui donnait complétement tort. Il répéta plusieurs fois: «Un vieillard!... Un vieillard!... Cela n'est pas excusable!... Parbleu! ajouta-t-il en souriant, est-ce qu'on ne dit pas du mal de moi?... N'ai-je pas aussi mes critiques qui ne m'épargnent guère? Il n'aurait pas dû être plus susceptible que moi.» Cette affaire passa cependant sans désagrément pour Talma; car, je le répète, l'empereur l'aimait beaucoup, et le comblait de pensions et de cadeaux.
Talma, sous ce rapport, était du petit nombre des privilégiés: car le chapitre des cadeaux n'était pas le fort de Sa Majesté, surtout à l'égard de son service particulier. Nous approchions alors du 1er janvier: mais nous n'avions point à bâtir sur cette époque de châteaux en Espagne: car l'empereur ne donnait jamais d'étrennes; nous savions que nous ne devions compter que sur nos émolumens, et, à moi particulièrement, il m'était bien impossible de faire aucune économie; car l'empereur voulait que ma toilette fût extrêmement recherchée. C'était vraiment une chose bien extraordinaire que de voir le maître de la moitié de l'Europe, ne pas dédaigner de s'occuper de la toilette de son valet de chambre; c'était au point que lorsqu'il me voyait un habit neuf qui lui plaisait, il ne manquait jamais de m'en faire compliment; puis il ajoutait: «Vous êtes bien beau, M. Constant.»
À l'époque même du mariage de l'empereur et de Marie-Louise, et à celle de la naissance du roi de Rome, les personnes composant le service particulier de Sa Majesté n'avaient reçu aucun présent; l'empereur avait trouvé que les dépenses de ces deux cérémonies s'étaient élevées trop haut. Une fois cependant, mais sans que cela fût déterminé par aucune circonstance particulière, l'empereur me dit un matin, comme je finissais de l'habiller: «Constant, allez trouver M. Mennevalle, je lui ai donné l'ordre de vous acheter dix-huit cents livres de rente[72].» Or il arriva que, la rente ayant monté dans l'intervalle de l'ordre à l'achat, au lieu de dix-huit cents livres de rente je n'en eus que dix-sept, que je vendis peu de temps après; et c'est avec le produit de cette vente que j'achetai une modeste propriété dans la forêt de Fontainebleau.
Quelquefois l'empereur faisait des cadeaux aux princes et aux princesses de sa famille; j'étais presque toujours chargé de les porter, et je puis assurer qu'à deux ou trois exceptions près, les fonctions du commissionnaire furent des fonctions parfaitement gratuites, circonstance que je ne rappelle ici que comme un simple souvenir. La reine Hortense et le prince Eugène ne furent jamais compris, du moins à ma connaissance, dans la distribution des largesses impériales: la princesse Pauline était la plus favorisée.
Malgré les nombreuses occupations de l'empereur qui, depuis son retour de l'armée, passait un temps considérable des jours et une partie des nuits à travailler dans son cabinet, il se montrait plus fréquemment en public que par le passé. Il sortait presque sans suite; le 2 janvier 1813, par exemple, je me souviens qu'il alla, accompagné seulement du maréchal Duroc, visiter la basilique de Notre-Dame, les travaux de l'archevêché, ceux du dépôt central des vins; puis, traversant le pont d'Austerlitz, les greniers d'abondance, la fontaine de l'Éléphant, et enfin le palais de la Bourse, dont Sa Majesté parlait souvent comme du plus beau monument qui existerait en Europe. Au surplus la passion des monumens était, après celle de la guerre, celle qui était la plus vive dans l'empereur. Le froid était assez rigoureux pendant que Sa Majesté se livrait à ces excursions presque solitaires; mais, en vérité, le froid de Paris était une température bien douce pour tous ceux qui revenaient de Russie.
Je remarquai à cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1812 et au commencement de 1813, que jamais l'empereur n'avait été aussi fréquemment à la chasse. Deux ou trois fois par semaine je l'aidais à endosser l'habit de sa livrée, qu'il portait comme toutes les personnes de sa suite, conformément à l'usage renouvelé de l'ancienne monarchie. Plusieurs fois l'impératrice l'accompagna en calèche, quoique le froid fût très-vif; mais quand il avait dit quelque chose, il n'y avait point d'observation à faire. Sachant combien le plaisir de la chasse était ordinairement fastidieux pour Sa Majesté, je m'étonnais du nouveau goût qui lui était survenu; mais j'appris bientôt que l'empereur n'agissait ainsi que par politique. Un jour que le maréchal Duroc était dans sa chambre, pendant qu'il mettait son habit vert à galons d'or, j'entendis l'empereur dire au maréchal: «Il faut bien que je me donne du mouvement et que les journaux en parlent, puisque ces imbéciles de journaux anglais répètent tous les jours que je suis malade, que je ne puis remuer, que je ne suis plus bon à rien. Patience!... Je leur ferai bientôt voir que je suis aussi sain de corps que d'esprit.» Au surplus, je crois que l'exercice de la chasse, pris modérément, était très-favorable à la santé de l'empereur; car je ne l'avais jamais vu mieux portant qu'au moment où les journaux anglais se plaisaient à le faire malade, et peut-être par leurs annonces mensongères contribuèrent-ils à le rendre encore mieux portant.
CHAPITRE X.
Chasse et déjeuné à Grosbois.—L'impératrice et ses dames.—Voyage inattendu.—La route de Fontainebleau.—Costumes de chasse, et désappointement des dames.—Précautions prises pour l'impératrice.—Le prétexte et les motifs du voyage.—Concordat avec le pape.—Insignes calomnies sur l'empereur.—Démarches préparatoires et l'évêque de Nantes.—Erreurs mensongères relevées.—Première visite de l'empereur au Pape.—La vérité sur leurs relations.—Distribution de grâces et de faveurs.—Les cardinaux.—Repentir du pape après la signature du concordat.—Récit fait par l'empereur au maréchal Kellermann.—Ses hautes pensées sur Rome ancienne et Rome moderne.—État du pontificat selon Sa Majesté.—Retour à Paris.—Arméniens et offres de cavaliers équipés.—Plans de l'empereur, et Paris la plus belle ville du monde.—Conversation de l'empereur avec M. Fontaine sur les bâtimens de Paris.—Projet d'un hôtel pour le ministre du royaume d'Italie.—Note écrite par l'empereur sur le palais du roi de Rome.—Détails incroyables dans lesquels entre l'empereur.—L'Élysée déplaisant à l'empereur, et les Tuileries inhabitables.—Passion plus vive que jamais pour les bâtimens.—Le roi de Rome à la revue du champ de Mars.—Enthousiasme du peuple et des soldats.—Vive satisfaction de l'empereur.—Nouvelles questions sur Rome adressées à M. Fontaine.—Mes appointemens doublés le jour de la revue à dater de la fin de l'année.
Le 19 janvier, l'empereur envoya prévenir l'impératrice qu'il allait chasser dans les bois de Grosbois, qu'il déjeunerait chez la princesse de Neufchâtel, et que Sa Majesté y viendrait avec lui. L'empereur me dit aussi de me rendre à Grosbois pour l'aider à changer de linge après la chasse. Cette partie eut lieu comme l'empereur l'avait annoncé. Mais quelle fut la surprise de toutes les personnes de la suite de l'empereur, lorsqu'au moment de remonter en voiture, au lieu de reprendre la route de Paris, Sa Majesté donna l'ordre de se diriger sur Fontainebleau! L'impératrice et les dames qui l'accompagnaient n'avaient absolument que leur costume de chasse, et l'empereur se divertit un peu des tribulations de coquetterie que les dames éprouvèrent en se voyant inopinément engagées dans une campagne sans munitions de toilette. Avant de partir de Paris, l'empereur avait donné des ordres pour que l'on envoyât en toute hâte à Fontainebleau tout ce qui pouvait être nécessaire à l'impératrice; mais ses dames se trouvaient prises au dépourvu, et c'était une chose curieuse que de les voir expédier, en arrivant, exprès sur exprès pour avoir les objets de première nécessité dont elles demandaient le prompt envoi.
Cependant on sut bientôt que la partie de chasse et le déjeuner à Grosbois n'avaient été que des prétextes, et que le but de l'empereur avait été de terminer lui-même avec le pape les différends qui existaient encore entre Sa Sainteté et Sa Majesté. Toutes choses ayant été préparées et convenues, l'empereur et le pape signèrent le 25 un arrangement, sous le nom de concordat, dont voici la teneur.
«Sa Majesté l'empereur et roi et Sa Sainteté, voulant mettre un terme aux différends qui se sont élevés entre eux, et pourvoir aux difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'église, sont convenus des articles suivans, comme devant servir de base à un arrangement définitif.
Art. Ier. Sa Sainteté exercera le pontificat en France et dans le royaume d'Italie de la même manière et dans les mêmes formes que ses prédécesseurs.
2. Les ambassadeurs, ministres, chargés d'affaires des puissances près du Saint Père, et les ambassadeurs, ministres ou chargés d'affaires que le pape pourrait avoir près des puissances étrangères, jouiront des immunités et priviléges dont jouissent les membres du corps diplomatique.
3. Les domaines que le Saint Père possédait, et qui ne sont pas aliénés, seront exempts de toute espèce d'impôt; ils seront administrés par ses agens ou chargés d'affaires. Ceux qui seront aliénés seront remplacés jusqu'à la concurrence de deux millions de francs de revenu.
4. Dans les six mois qui suivront la notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera l'institution canonique, conformément aux concordats et en vertu du présent indult. L'information préalable sera faite par le métropolitain. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé l'institution, le métropolitain, et à son défaut, ou s'il s'agit du métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province procédera à l'institution de l'évêque nommé, de manière qu'un siége ne soit jamais vacant plus d'une année.
5. Le pape nommera, soit en France, soit dans le royaume d'Italie, à dix évêchés qui seront ultérieurement désignés de concert.
6. Les six évêchés suburbicaires seront rétablis. Ils seront à la nomination du pape. Les biens actuellement existans seront restitués, et il sera pris des mesures pour les biens vendus. À la mort des évêques d'Anagni et de Rieti, leurs diocèses seront réunis auxdits six évêchés, conformément au concert qui aura lieu entre Sa Majesté et le Saint Père.
7. À l'égard des évêques des états romains, absens de leurs diocèses par les circonstances, le saint père pourra exercer en leur faveur son droit de donner des évêchés in partibus. Il leur sera fait une pension égale au revenu dont ils jouissaient, et ils pourront être replacés aux siéges vacans, soit de l'empire, soit du royaume d'Italie.
8. Sa Majesté et Sa Sainteté se concerteront en temps opportun sur la réduction à faire, s'il y a lieu, aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes, ainsi que pour les évêchés à établir en Hollande et dans les départemens anséatiques.
9. La propagande, la pénitencerie, les archives seront établis dans le lieu du séjour du Saint Père.
10. Sa Majesté rend ses bonnes grâces aux cardinaux, évêques, prêtres, laïques, qui ont encouru sa disgrâce par suite des événemens actuels.
11. Le Saint Père se porte aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de l'église, et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la religion dans les temps où nous vivons.
Napoléon. Pie vii.
Fontainebleau le 25 janvier 1813.»
On a cherché, par tous les moyens possibles, à jeter de l'odieux sur la conduite de l'empereur dans cette circonstance. On l'a accusé d'avoir injurié le pape, de l'avoir menacé même: tout cela est de la plus insigne fausseté. Les choses se passèrent de la façon la plus convenable. M. Devoisin, évêque de Nantes, ecclésiastique très-estimé de l'empereur, et son médiateur favori dans les discussions fréquentes qui s'élevaient entre le pape et Sa Majesté, était venu aux Tuileries le 19 janvier. Après être resté deux heures enfermé avec Sa Majesté, il était parti pour Fontainebleau. Ce fut immédiatement après cette entrevue que l'empereur monta en voiture avec l'impératrice, en costume de chasse, suivi de tout le service, également en costume de chasse.
Le pape, prévenu par M. l'évêque de Nantes, attendait Sa Majesté; les points importans étaient convenus d'avance et réglés, il ne s'agissait plus que de quelques clauses accessoires au but principal du concordat; il est donc impossible que l'entrevue n'ait point été amicale. On se pénétrera de cette vérité d'autant plus que l'on voudra réfléchir aux excellentes dispositions du Saint Père à l'égard de l'empereur, à l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, à l'admiration que le grand génie de Napoléon inspirait au pape. J'affirme donc, parce que je crois pouvoir le faire, que toutes les choses se passèrent honorablement, et que le concordat fut signé librement et sans contrainte par Sa Sainteté en présence des cardinaux réunis à Fontainebleau. C'est une calomnie atroce que d'avoir osé dire que, sur les refus réitérés du pape, l'empereur lui mit une plume trempée d'encre à la main, et, lui saisissant le bras et les cheveux, le força de signer en lui disant qu'il le lui ordonnait, et que sa désobéissance serait punie d'une prison perpétuelle. Il faut avoir bien peu connu le caractère de l'empereur, pour ajouter foi à ce conte absurde.
Une personne présente à cette entrevue, dont on s'est plu si méchamment à dénaturer les circonstances, me les a toutes racontées: c'est d'après elle que je parle. Aussitôt son arrivée à Fontainebleau, l'empereur fit une visite au Saint Père, qui la lui rendit le lendemain: celle-ci dura deux heures au moins; pendant ce temps la contenance de Sa Majesté fut toujours calme et ferme à la vérité, mais pleine de bienveillance et de respect pour la personne vénérable du pape. Quelques stipulations du traité alarmaient la conscience du Saint Père, l'empereur s'en aperçut; et, sans attendre de réclamations, déclara qu'il y renonçait. Ce procédé subjugua tout ce qu'il pouvait rester de scrupules dans l'esprit de Sa Sainteté; un secrétaire fut appelé, et rédigea les articles du traité, que le pape approuva l'un après l'autre avec une bonté toute paternelle.
Le 25 janvier, le concordat étant définitivement arrêté, le Saint Père se rendit dans les appartemens de Sa Majesté l'impératrice. Les deux contractans paraissaient également satisfaits; c'est une preuve de plus qu'il n'y avait eu ni tromperie ni violence. Le concordat fut signé par les augustes personnages, au milieu d'un cercle magnifique de cardinaux, d'évêques, de militaires, etc. Le cardinal Doria remplissait les fonctions de grand maître des cérémonies: ce fut lui qui recueillit les signatures.
Je ne saurais dire combien il y eut ensuite de félicitations données et reçues, de grâces demandées et obtenues, de reliques, de décorations, de chapelets, de tabatières, distribués de part et d'autre. Le cardinal Doria reçut de la propre main de Sa Majesté l'aigle d'or de la Légion-d'Honneur. Le grand aigle fut aussi donné au cardinal Fabricio-Ruffo; le cardinal Maury, l'évêque de Nantes, l'archevêque de Tours reçurent la grande croix de l'ordre de la Réunion; les évêques d'Évreux et de Trèves, la croix d'officiers de la Légion-d'Honneur; enfin le cardinal de Bayanne et l'évêque d'Évreux furent faits sénateurs par Sa Majesté. Le docteur Porta, médecin du pape, fut gratifié d'une pension de douze mille francs, et le secrétaire ecclésiastique, qui était venu dans le cabinet transcrire les articles du concordat, reçut en cadeau une magnifique bague en brillans.
À peine Sa Sainteté eut-elle signé le concordat qu'elle s'en repentit. Ce fut ainsi que l'empereur le dit au maréchal Kellermann, en se trouvant avec lui à Mayence vers la fin du mois d'avril.
«Le lendemain de la signature du fameux concordat de Fontainebleau, le pape devait dîner en public avec moi; mais dans la nuit, il fut malade ou feignit de l'être. C'était vraiment un agneau, tout-à-fait bon homme, un véritable homme de bien, que j'estime, que j'aime beaucoup, et qui de son côté me le rend un peu, j'en suis sûr.
»Croiriez-vous, continua Sa Majesté, qu'il m'écrivit huit jours après, qu'il était bien fâché d'avoir signé, que sa conscience lui en faisait un reproche, et qu'il me priait avec instance de regarder le concordat comme non avenu? C'est qu'immédiatement après que je l'eus quitté, il retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantail de ce qu'il venait d'arrêter. Si nous eussions été seuls, j'en aurais fait ce que j'aurais voulu. Je lui répondis que ce qu'il me demandait était contraire aux intérêts de la France, qu'étant d'ailleurs infaillible, il n'avait pu se tromper, et que sa conscience était trop prompte à s'alarmer.
»Dans le fait, qu'était Rome ancienne, et qu'était-elle aujourd'hui? Froissée par les conséquences impérieuses de la révolution, pourrait-elle se relever et se maintenir? Un gouvernement vicieux dans l'ordre politique a succédé à l'ancienne législation romaine qui, sans être parfaite, était cependant propre à former de grands hommes dans tous les genres. Rome moderne a appliqué à l'ordre politique des principes qui pouvaient être respectables dans l'ordre religieux, et leur a donné une extension fatale au bonheur des peuples...
»Ainsi la charité est la plus parfaite des vertus chrétiennes... Il faut donc faire la charité à ceux qui la demandent. Voilà le raisonnement qui a rendu Rome le réceptacle de la lie de toutes les nations. On y voit réunis (m'a-t-on dit, car je n'y ai jamais été) tous les fainéans de la terre qui viennent s'y réfugier, assurés qu'ils sont d'y trouver une nourriture abondante et des largesses considérables. C'est ainsi que le territoire papal, que la nature avait destiné à produire des richesses immenses, par sa position sous un ciel heureux, par la multiplicité des ruisseaux dont il est arrosé et encore plus par la bonté du sol, languit faute de culture. Berthier m'a souvent répété que l'on traverse des pays considérables sans apercevoir l'empreinte de la main des hommes. Les femmes mêmes, qui sont regardées comme les plus belles de l'Italie, y sont indolentes, et leur esprit n'est susceptible d'aucune activité pour les soins ordinaires de la vie: c'est la mollesse des mœurs de l'Asie.
»Rome moderne s'est bornée à conserver une certaine prééminence par les merveilles des arts qu'elle renfermait. Mais nous l'avons un peu affaiblie, cette prééminence; le Muséum s'est enrichi de tous ces chefs-d'œuvre dont elle tirait tant de vanité; et bientôt le beau monument de la Bourse qui s'élève à Paris, l'emportera sur tous ceux de l'Europe ancienne et moderne.
»La France avant tout.
»Pour en revenir à l'ordre politique, que pouvait être le gouvernement papal dans son état actuel en présence des grandes souverainetés de l'Europe? De vieux petits souverains parvenaient au trône pontifical dans un âge où l'on ne soupire qu'après le repos. À cette époque de la vie, tout est routine, tout est habitude; on ne songe qu'à jouir de sa grandeur et à la faire rejaillir sur sa famille. Un pape n'arrive au pouvoir souverain qu'avec un esprit rétréci par un long usage de l'intrigue, et avec la crainte de se faire des ennemis puissans qui pourraient dans la suite se venger sur sa famille; car son successeur est toujours inconnu. Enfin il ne veut que vivre et mourir tranquille. Pour un Sixte-Quint, que de papes n'y a-t-il pas eu qui ne s'occupaient que d'objets minutieux, aussi peu intéressans dans le véritable esprit de la religion que propres à inspirer du mépris pour un pareil gouvernement? Mais ceci nous mènerait? trop loin[73].»
Depuis son retour de Moscou, Sa Majesté s'était occupée, avec une activité sans égale, des moyens à prendre pour arrêter l'invasion des Russes qui, réunis aux Prussiens depuis la défection du général Yorck, formaient une masse des plus formidables. Des levées nouvelles avaient été ordonnées: pendant deux mois on avait reçu et utilisé les offres innombrables de chevaux et de cavaliers faites par toutes les villes de l'empire, par les administrations, par les individus riches tenant de près à la cour, etc. La garde impériale fut réorganisée par les soins du brave duc de Frioul, qui devait, hélas! quelques mois après, être enlevé à ses nombreux amis.
Au milieu de ces graves occupations, Sa Majesté ne perdait pas de vue son plan favori, de faire de Paris la plus belle ville du monde. Une semaine ne se passait jamais sans que les architectes et les ingénieurs fussent admis à lui présenter leurs devis, à lui faire des rapports, etc.
«C'est une honte, disait un jour l'empereur en regardant la caserne de la garde, espèce de hangar noir et enfumé, c'est une honte, disait-il à M. Fontaine, de faire des bâtimens aussi affreux que ceux de Moscou. Je n'aurais jamais dû laisser exécuter un pareil ouvrage: n'êtes-vous pas mon premier architecte?» Là dessus M. Fontaine s'excusa en faisant observer à Sa Majesté que les constructions de Paris ne le regardaient pas, qu'il avait bien l'honneur d'être le premier architecte de l'empereur, mais pour les Tuileries et le Louvre seulement. «C'est vrai, reprit Sa Majesté; mais ne pourrait-on pas, dit-elle en montrant le quai, à la place de ce chantier à bois, qui fait d'ici un très-mauvais effet, construire un hôtel pour le ministre d'Italie?» M. Fontaine répondit que la chose était très-faisable, mais qu'il faudrait pour cela trois à quatre millions. Alors l'empereur sembla abandonner cette idée, et pensant au jardin des Tuileries, peut-être à cause de la conspiration du général Malet, il dit de mettre en état toutes les fermetures du palais de manière à ce que la même clef pût servir pour toutes les serrures. «Cette clef, ajouta Sa Majesté, devra être remise au grand maréchal tous les soirs après les portes fermées.»
Quelques jours après cet entretien avec M. Fontaine, l'empereur lui remit pour lui et pour M. Costaz la note suivante, dont une copie est tombée entre mes mains. Sa Majesté était allée, dans la matinée, visiter les constructions de Chaillot.
«Il serait temps de discuter la construction du palais du roi de Rome.
»Je ne veux point que l'on m'entraîne dans des dépenses folles; je voudrais un palais moins grand que celui de Saint-Cloud, mais plus grand que celui du Luxembourg.
»Je voudrais pouvoir l'habiter lorsque le seizième million sera dépensé; alors ce sera le moyen que je puisse en jouir; si, au lieu de cela, on me fait des choses à prétention, il en sera de celui-ci comme du Louvre, qui n'a jamais été terminé.
»Il faut commencer par les plantations, déterminer l'enceinte, et la fermer.
»Je veux que ce palais soit un peu plus beau que celui de l'Élysée; or l'Élysée ne coûterait pas huit millions à construire; il est cependant l'un des plus beaux palais de Paris.
»Celui du roi de Rome sera le second palais après le Louvre, qui est un grand palais. Ce ne sera, pour ainsi dire, qu'une maison de campagne pour Paris; car on préférera toujours passer l'hiver au Louvre et aux Tuileries.
»J'ai peine à croire que Saint-Cloud coûtât seize millions à construire.
»Avant de voir le projet, je veux qu'il ait été bien discuté et arrêté par le comité des bâtimens, de manière que j'aie l'assurance que cette somme de seize millions ne sera point dépassée: je ne veux point une chimère, mais une chose réelle pour moi, et non pas pour le plaisir de l'architecte. L'achèvement du Louvre suffit pour faire la part de sa gloire. Quand une fois le projet sera adopté, je le mènerai grand train.
»L'Élysée ne me plaît point, et les Tuileries sont inhabitables. Rien ne pourra me plaire, s'il n'est extrêmement simple, et bâti suivant mes goûts et ma manière de vivre. Alors ce palais me sera utile. Je veux en quelque façon que ce soit un Sans-souci renforcé. Je veux surtout que ce soit un palais agréable plutôt qu'un beau jardin, deux conditions qui sont incompatibles; qu'il soit entre cour et jardin, comme les Tuileries; que de mon appartement je puisse aller me promener dans le jardin et le parc, comme à Saint-Cloud: mais à Saint-Cloud il y a l'inconvénient de ne pas avoir de parc pour la maison.
»Il faut aussi étudier l'exposition, de manière que mon appartement soit au nord et au midi, afin que suivant la température je puisse changer de logement.
»Il faut que mon logement d'habitation soit celui d'un riche particulier, comme celui de mon petit appartement à Fontainebleau.
»Il faut que mon appartement soit très-près de celui de l'impératrice et au même étage.
»Enfin il me faut un palais de convalescent, ou d'habitation pour un homme sur le retour de l'âge. Je veux un petit théâtre, une petite chapelle, etc.; et surtout que l'on ait grand soin qu'il n'y ait point d'eau stagnante autour du palais.»
Le goût des bâtimens était alors poussé à l'excès par l'empereur; il semblait un architecte plus actif, plus pressé d'exécuter ses plans, plus jaloux de ses idées que tous les architectes du monde. Cependant, l'idée de mettre le palais du roi de Rome sur les hauteurs de Chaillot n'était pas tout entière à lui, M. Fontaine pouvait en revendiquer la meilleure part: on en avait parlé la première fois à propos du palais de Lyon qui, pour avoir une belle apparence, disait M. Fontaine, avait besoin d'être situé sur une élévation qui pût dominer la ville, comme par exemple les hauteurs de Chaillot dominent Paris. L'empereur n'eut pas l'air de prendre garde à ce que venait de dire M. Fontaine; il avait, deux ou trois jours auparavant, donné l'ordre que l'on mît le château de Meudon en état de recevoir son fils... quand, un matin, il fit appeler l'architecte, et lui dit de lui présenter un projet pour l'embellissement du bois de Boulogne, en y ajoutant une maison de plaisance bâtie sur le sommet de la montagne de Chaillot. «Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en souriant; le lieu vous paraît-il bien choisi?»
Un matin du mois de mars, l'empereur fit apporter son fils à une revue qu'il passait au Champ-de-Mars; ce fut un enthousiasme impossible à décrire; la sincérité ne pouvait point en être suspectée, car il était facile de voir que les cris partaient du cœur: aussi l'empereur fut-il vivement ému. Il rentra aux Tuileries dans la plus charmante disposition d'esprit; il caressait le roi de Rome, le couvrait de baisers, en faisant remarquer à M. Fontaine et à moi l'intelligence précoce que ce cher enfant témoignait. «Il n'a pas eu peur du tout, disait Sa Majesté; il semblait savoir que tous ces braves étaient de ma connaissance.» Ce jour-là, il causa long-temps avec M. Fontaine, en jouant avec son fils qu'il tenait dans ses bras; la conversation étant venue à tomber sur Rome et ses monumens, M. Fontaine parla du Panthéon avec l'admiration la plus profonde. L'empereur lui demanda s'il avait habité Rome, et sur la réponse de M. Fontaine qu'il y était resté trois ans à son premier voyage, «C'est une ville que je n'ai pas vue, continua Sa Majesté; j'irai sûrement un jour. C'est la ville du peuple-roi.» Et ses yeux se fixèrent sur le roi de Rome avec tout l'orgueil de la tendresse paternelle.
Lorsque M. Fontaine fut sorti, l'empereur me fit signe d'approcher, et commença par me tirer les oreilles, selon son habitude quand il était de bonne humeur. Après quelques questions personnelles, il me demanda de combien étaient mes appointemens.—«Sire, six mille francs.—Et monsieur Colin, combien a-t-il?—Douze mille francs.—Douze mille francs! Cela n'est pas juste; vous ne devez pas avoir moins que M. Colin: je me ferai rendre compte de cela.» Sa Majesté eut en effet la bonté de se faire informer sur-le-champ, mais on lui dit que les comptes de l'année étaient faits. Alors l'empereur m'annonça que jusqu'à la fin de l'année ce serait M. le baron Fain qui me donnerait chaque mois, sur sa cassette, cinq cents francs, voulant, disait-il, que mes appointemens fussent égaux à ceux de M. Colin.
CHAPITRE XI.
Départ de Murat quittant l'armée pour retourner à Naples.—Eugène commandant au nom de l'empereur.—Quartier général à Posen.—Les débris de l'armée.—Nouvelles de plus en plus inquiétantes.—Résolution de départ.—Bruits jetés en avant.—L'impératrice régente.—Serment de l'impératrice.—Notre départ pour l'armée.—Marche rapide sur Erfurt.—Visite à la duchesse de Weymar.—Satisfaction causée à l'empereur par sa réception.—Maison de l'empereur pour la campagne de 1813.—La petite ville d'Eckartsberg transformée en quartier-général.—L'empereur au milieu d'un vacarme inouï.—Arrivée à Lutzen, et bataille gagnée le lendemain.—Mort du duc d'Istrie.—Lettre de l'empereur à la duchesse d'Istrie.—Monument érigé au duc par le roi de Saxe.—Belle conduite des jeunes conscrits.—Opinion de Ney à leur égard.—Les Prussiens commandés par leur roi en personne.—L'empereur au milieu des balles.—Entrée de Sa Majesté à Dresde le jour où l'empereur Alexandre avait quitté cette ville.—Députation, et réponse de l'empereur.—Explosion, et l'empereur légèrement blessé.—Mission du général Flahaut auprès du roi de Saxe.—Longue conférence entre le roi de Saxe et l'empereur.—Plaintes de l'empereur sur son beau-père.—Félicitations de l'empereur d'Autriche après la victoire.—M. de Bubna à Dresde.—L'empereur ne prenant point de repos.—Faculté de dormir en tous lieux et à toute heure.—Bataille de Bautzen.—Admirable mouvement de pitié de la population saxonne.—L'empereur, le baron Larrey, et vive discussion.—Les conscrits blessés par maladresse.—Injustice de l'empereur reconnue par lui-même.
Depuis que l'empereur avait quitté l'armée et laissé, comme on l'a vu, le commandement au roi de Naples, Sa Majesté sicilienne avait elle-même abandonné le commandement qui lui avait été confié, et l'avait remis, en partant pour ses états, au prince Eugène. L'empereur était très-avide des nouvelles qu'il recevait de Posen où était le grand quartier-général vers la fin de février et au commencement de mars; mais le prince vice-roi n'avait guère sous ses ordres que des débris de différens corps, dont quelques-uns n'étaient plus représentés que par un très-petit nombre d'hommes.
D'ailleurs chaque fois que les Russes se présentaient en forces, il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de se retirer; et chaque jour, durant le mois de mars, les nouvelles devinrent de plus en plus inquiétantes. L'empereur se décida donc, à la fin de Mars, à partir très-prochainement pour l'armée.
Déjà, depuis assez long-temps, l'empereur, préoccupé de la tentative que Malet avait faite pendant sa dernière absence, s'était exprimé sur le danger de laisser son gouvernement sans chef, et les journaux avaient été remplis de recherches sur les cérémonies usitées lorsque la régence du royaume avait été autrefois déférée à des reines. Comme on connaissait dans le public le moyen fréquemment adopté par Sa Majesté de nourrir à l'avance l'opinion sur ce qu'elle avait l'intention de faire, personne ne fut surpris de la voir, avant de partir, confier la régence à l'impératrice Marie-Louise, les circonstances ne lui ayant pas encore permis de la faire couronner, ainsi que depuis long-temps il en avait le désir. L'impératrice prêta le serment solennel au palais de l'Élysée, en présence des princes grands dignitaires et des ministres. Le duc de Cadore fut nommé secrétaire de la régence, pour conseiller Sa Majesté l'impératrice de concert avec l'archi-chancelier: le commandement de la garde fut confié au général Cafarelli.
L'empereur partit de Saint-Cloud le 15 avril à quatre heures du matin. Le lendemain à minuit, il entrait à Mayence. En arrivant, Sa Majesté apprit qu'Erfurt et toute la Westphalie étaient en proie aux alarmes les plus vives: rien ne pourrait exprimer la rapidité que cette nouvelle lui fit donner à sa marche: en huit heures il fut à Erfurt. Sa Majesté s'arrêta peu dans cette dernière ville; les renseignemens qu'elle y recueillit la tranquillisèrent pleinement sur les suites de la campagne. En sortant d'Erfurt, l'empereur voulut passer par Weimar pour saluer la grande duchesse; il lui fit sa visite le même jour et à la même heure que l'empereur Alexandre se rendait de Dresde à Tœplitz pour voir l'autre duchesse de Weimar (la princesse héréditaire, sa sœur).
La grande duchesse reçut l'empereur avec une grâce dont il fut enchanté. Leur entretien dura près d'une demi-heure. En la quittant, Sa Majesté dit au prince de Neufchâtel: «Cette femme est toujours étonnante; c'est vraiment une tête de grand homme.» Le duc voulut accompagner l'empereur jusqu'au bourg d'Eckartsberg, où Sa Majesté le retint à dîner avec elle[74].
L'empereur était logé sur la place d'Eckartsberg; il n'avait que deux chambres; sa suite campait sur le palier et sur les degrés de l'escalier. Rien de plus extraordinaire que l'aspect de cette petite ville ainsi transformée pour quelques heures en quartier-général. Sur une place entourée de camps, de bivouacs et de parcs militaires, au milieu de plus de mille voitures qui se croisaient, se mêlaient, s'accrochaient en tous sens, on voyait défiler lentement des régimens, des convois, des trains d'artillerie, des fourgons, etc. À leur suite, des troupeaux de bœufs venaient, précédés ou coupés par les petites charrettes des cantinières et des vivandières, équipages si légers, si frêles, que le moindre choc les endommageait; et puis des maraudeurs qui rapportaient du fourrage; des paysans conduisant de force les équipages en jurant et maugréant, au milieu des éclats de rire de nos soldats; et des courriers, des ordonnances, des aides-de-camp se lançant au galop à travers toute cette multitude d'hommes et de bêtes, bigarrés, bariolés de la manière la plus bizarre. Et si l'on veut ajouter à cela les hennissemens des chevaux, le mugissement des bœufs, le bruit des roues sur le pavé, les cris des soldats, les trompettes, les tambours, les fanfares, les réclamations des habitans, quatre cents personnes qui demandent ensemble la même chose en parlant allemand aux Italiens, français aux Allemands, comment comprendre jamais qu'il fût possible à Sa Majesté d'être aussi tranquille, aussi à l'aise au milieu de cet infernal vacarme que dans son cabinet des Tuileries ou de Saint-Cloud? Il en était ainsi pourtant; l'empereur, assis devant une mauvaise table couverte d'une espèce de nappe, une carte sous les yeux, le compas et la plume à la main, tout entier à ses méditations, ne témoignait pas la moindre impatience, on eût dit que rien du bruit extérieur ne parvenait à ses oreilles...; mais qu'un cri de douleur s'élevât quelque part, à l'instant l'empereur levait la tête et donnait l'ordre d'aller s'informer de ce qui pouvait être arrivé. Le pouvoir de s'isoler aussi complétement de tout ce qui nous entoure est bien difficile à acquérir; personne au monde ne l'a possédé comme Sa Majesté.
Le 1er mai, l'empereur était à Lutzen. La bataille ne fut livrée que le lendemain. Ce jour-là, sur les six heures du soir, le brave maréchal Bessières, duc d'Istrie, fut emporté par un boulet de canon, au moment où monté sur une hauteur, enveloppé d'un long manteau qu'il avait mis pour ne pas être remarqué, il venait d'ordonner la sépulture du brigadier de son escorte qu'un premier boulet venait de jeter mort à quelques pas de lui.
Depuis les premières campagnes d'Italie, le duc d'Istrie n'avait presque pas quitté l'empereur; il l'avait suivi dans toutes ses campagnes; il avait assisté à toutes ses batailles, et s'y était toujours distingué par un courage à toute épreuve, par une droiture et une franchise trop rares chez les hauts personnages dont Sa Majesté était entourée. Il avait passé par presque tous les grades du commandement de la garde impériale; et sa grande expérience, ses excellentes qualités, son bon cœur et son attachement inaltérable l'avaient rendu bien cher à Sa Majesté.
L'empereur fut vivement ému en apprenant la mort du maréchal; il resta quelques instans sans parler, la tête baissée et les yeux fixés sur la terre. «Enfin, dit-il, il est mort de la mort de Turenne; son sort est digne d'envie;» puis il passa la main sur ses yeux et quitta précipitamment la place.
Le corps du maréchal fut embaumé et transporté à Paris; l'empereur écrivit la lettre suivante à madame la duchesse d'Istrie.
«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur! La perte que vous faites et celle de vos enfans est grande, sans doute; mais la mienne l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est acquise. Ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père. Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolations pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.
«Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Napoléon.»
Le roi de Saxe fit élever un monument au duc d'Istrie, à l'endroit même où il était tombé.
La victoire, long-temps disputée dans cette bataille de Lutzen, n'en fut que plus glorieuse pour l'empereur. Ce fut principalement les jeunes conscrits qui la gagnèrent. Ils se battirent comme des lions. Le maréchal Ney s'y attendait bien, au reste: car avant la bataille il disait à Sa Majesté: «Sire, donnez-moi beaucoup de ces petits jeunes gens-là... Je les mènerai où je voudrai. Les vieilles moustaches en savent autant que nous, ils réfléchissent; ils ont trop de sang-froid: mais ces enfans intrépides ne connaissent pas les difficultés; ils regardent toujours devant eux, jamais à droite ni à gauche.»
Effectivement, au milieu de la bataille, les Prussiens, commandés par le roi en personne, attaquèrent avec tant de fureur le corps du maréchal Ney qu'ils le firent plier; mais les conscrits ne prirent point la fuite: ils attendaient les coups, se ralliaient par pelotons, et tournaient ainsi autour des ennemis en criant de toutes leurs forces: «Vive l'empereur!» L'empereur vint à paraître; alors, remis du choc terrible qu'ils avaient essuyé, électrisés par la présence du héros, ils attaquèrent à leur tour, avec une violence incomparable. Sa Majesté en fut surprise. «Il y a vingt ans, disait-elle, que je commande des armées françaises, et je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de dévouement.»
Il fallait voir ces jeunes soldats, blessés, quelques-uns privés d'un bras, d'une cuisse, n'ayant plus qu'un souffle de vie, tâcher, à l'approche de l'empereur, de se soulever de terre, et crier de tout ce qu'il leur restait de voix: Vive l'empereur! Les larmes me viennent aux yeux quand je songe à cette jeunesse si brillante, si forte et si courageuse.
Même bravoure, même enthousiasme du côté de nos ennemis; les chasseurs de la garde prussienne étaient presque tous des jeunes gens qui voyaient le feu pour la première fois; ils se précipitaient au devant de la mort et tombaient par centaines avant d'avoir reculé d'un pas.
Dans aucune bataille, je crois, l'empereur ne parut plus visiblement protégé par sa destinée. Les balles sifflaient à ses oreilles; elles emportaient, en passant, des morceaux du harnais de son cheval; les boulets et les grenades roulaient à ses pieds: rien ne l'atteignit. On voyait toutes ces choses, et l'enthousiasme en redoublait.
L'empereur vit, au commencement de la bataille, s'avancer un bataillon dont le chef avait été suspendu de ses fonctions, deux ou trois jours avant, pour une faute assez légère de discipline. Le pauvre officier marchait au second rang de ses soldats, dont il était adoré. L'empereur l'aperçoit, fait arrêter le bataillon, prend l'officier par la main, et le remet à la tête de sa troupe. L'effet que produisit cette scène ne peut se décrire.
Le 8 mai, à sept heures du soir, l'empereur fit son entrée à Dresde, et prit possession du palais, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient quitté le matin même. À quelque distance des barrières, l'empereur fut salué par une députation de la municipalité de cette ville. «Vous mériteriez, dit-il à ces envoyés, que je vous traitasse en pays conquis. Je sais tout ce que vous avez fait pendant que les alliés occupaient votre ville; j'ai l'état des volontaires que vous avez habillés, équipés et armés contre moi, avec une générosité qui a étonné l'ennemi lui-même; je sais quelles insultes vous avez prodiguées à la France, et combien d'indignes libelles vous avez à cacher ou à brûler aujourd'hui. Je n'ignore pas les transports de joie que vous avez fait éclater, quand l'empereur de Russie et le roi de Prusse sont entrés dans vos murs. Vos maisons sont encore ornées de guirlandes, et nous voyons encore sur le pavé les fleurs que vos jeunes filles ont semées sur leurs pas. Cependant je veux tout pardonner. Bénissez votre roi, car c'est lui qui vous sauve, et je ne pardonne que pour l'amour de lui. Qu'une députation d'entre vous aille le prier de vous rendre sa présence. C'est mon aide-de-camp, le général Durosnel, qui sera votre gouverneur. Votre bon roi, lui-même, ne choisirait pas mieux.»
Au moment d'entrer dans la ville, l'empereur apprit qu'une partie de l'arrière-garde russe cherchait à se maintenir dans la ville neuve, séparée par l'Elbe de la vieille ville, tombée au pouvoir de notre armée. Aussitôt Sa Majesté ordonne que tout soit fait pour chasser ce reste de troupes, et pendant un jour tout entier il n'y eut que canonnade et fusillade dans la ville, d'une rive à l'autre. Les boulets et les grenades tombaient comme la grêle sur le terrain occupé par l'empereur. Une grenade brisa, près de lui, la cloison d'un magasin à poudre et lui lança des débris à la tête. Heureusement le feu ne prit point aux poudres. Quelques minutes après, une autre grenade tomba entre Sa Majesté et plusieurs Italiens; ils se courbèrent pour éviter les effets de l'explosion. L'empereur vit ce mouvement, et, se mettant à rire, il leur dit: «Ah! coglioni! non fa male.»
Le 11 mai, dans la matinée, les Russes étaient en fuite et poursuivis, et l'armée française entrait de toutes parts dans la ville. L'empereur resta toute la journée sur le pont à voir défiler les troupes. Le lendemain, à dix heures, la garde impériale prit les armes, et se mit en bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Grow Garten; l'empereur en passa la revue, et envoya le général Flahaut en avant; le roi de Saxe arriva vers midi. En se rencontrant, les deux souverains descendirent de cheval et s'embrassèrent; ils entrèrent ensuite dans Dresde aux acclamations générales.
Le général Flahaut, qui était allé au devant du roi de Saxe, avec une partie de la garde impériale, reçut de ce bon roi les témoignages les plus flatteurs de satisfaction et de reconnaissance. Il est impossible de montrer plus de bonhomie, plus de douceur que le roi de Saxe. L'empereur disait de lui et de sa famille que c'était une famille de patriarches, et que toutes les personnes qui la composaient joignaient à de grandes vertus une bonté expansive qui devait les faire adorer de leurs sujets. Sa Majesté eut toujours pour cette royale personne les soins les plus affectueux. Tant que la guerre dura, il envoyait chaque jour des courriers pour tenir le roi au courant des moindres circonstances; il venait lui-même le plus souvent qu'il pouvait; enfin il fut toujours avec lui plein de cette amabilité qu'il savait prendre si bien et rendre irrésistible quand il le voulait.
Quelques jours après son arrivée à Dresde, Sa Majesté eut avec le roi de Saxe une longue conversation dans laquelle il fut principalement question de l'empereur Alexandre. Les qualités et les défauts de ce prince furent amplement analysés, et le résultat de la conversation fut que l'empereur Alexandre avait été sincère à l'entrevue d'Erfuth, et qu'il avait fallu des intrigues bien compliquées pour l'amener ainsi à la rupture de toutes leurs liaisons d'amitié. «Les souverains sont si malheureux! disait Sa Majesté; toujours circonvenus, toujours entourés de flatteurs ou de conseillers perfides, dont le premier besoin est d'empêcher que la vérité puisse arriver jusqu'aux oreilles de leur maître, qui a tant d'intérêt à la connaître.»
Après, les deux souverains vinrent à parler de l'empereur d'Autriche. Sa Majesté paraissait profondément affligée de ce que son union avec l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il faisait tout au monde pour rendre la plus heureuse des femmes, eût manqué l'effet, qu'il espérait, de lui acquérir la confiance et l'amitié de son beau-père. «Mais je ne suis pas né souverain, disait l'empereur; c'est peut-être à cause de cela... Et pourtant, j'aurais cru que cette condition serait un titre de plus à l'amitié de François. Je ne pourrai jamais, je le sens, me persuader que des liens pareils ne soient pas assez forts pour retenir l'empereur d'Autriche dans mon alliance. Car enfin je suis son gendre; mon fils est son petit-fils; il aime sa fille; elle est heureuse... Comment donc serait-il mon ennemi?»
En apprenant la victoire de Lutzen et l'entrée de l'empereur à Dresde, l'empereur d'Autriche se hâta d'envoyer M. de Bubna auprès de son gendre. Il arriva le 16 au soir, et l'entrevue, qu'il obtint aussitôt de Sa Majesté, dura jusqu'à deux heures après minuit. Cela nous donnant l'espoir que la paix allait se faire, nous arrangeâmes là-dessus mille conjectures plus rassurantes les unes que les autres; mais deux ou trois jours s'écoulèrent pendant lesquels nous ne vîmes que des préparatifs de guerre qui trompèrent bien douloureusement notre espoir. Ce fut alors que j'entendis ces mots sortis de la bouche de l'infortuné maréchal Duroc: «Ceci devient trop long! nous y passerons tous.» Il avait le pressentiment de sa mort.
Pendant toute cette campagne l'empereur n'eut pas un instant de repos. Les jours s'écoulaient en combats ou en courses, toujours à cheval; les nuits, en travaux de cabinet. Je n'ai jamais compris comment son corps pouvait résister à de telles fatigues, et pourtant il jouissait presque constamment de la meilleure santé. La veille de la bataille de Bautzen, il s'était couché fort tard, après avoir visité tous les postes militaires. Les ordres étant donnés, il s'endormit profondément. Le 20 mai, jour de la bataille, de grand matin, les évolutions commencèrent, et nous attendîmes, au quartier-général, avec une bien vive impatience, le résultat de cette journée. Mais la bataille ne devait pas finir ce jour-là. Après une suite de combats tous à notre avantage, quoique vivement disputés, l'empereur rentra le soir, à neuf heures, au quartier-général, prit un léger repas, et resta avec le prince Berthier jusqu'à minuit. Le reste de la nuit se passa en travail, et à cinq heures du matin, l'empereur était debout et prêt à retourner au combat.
Trois ou quatre heures après son arrivée sur le champ de bataille, l'empereur ne put résister au sommeil qui l'accablait. Prévoyant l'issue de la journée, il s'endormit sur la pente d'un ravin, au milieu des batteries du duc de Raguse. On le réveilla pour lui dire que la bataille était gagnée.
Ce fait, qui me fut rapporté le soir, ne m'étonna point; car j'avais déjà remarqué que, lorsqu'il lui fallait céder au sommeil, ce besoin impérieux de la nature, l'empereur prenait le repos qui lui était nécessaire où et comme il pouvait, en vrai soldat.
Quoique l'affaire fût décidée, on se battit jusqu'à cinq heures du soir; à six heures, l'empereur fit dresser sa tente près d'une auberge isolée qui avait servi de quartier-général à l'empereur Alexandre pendant les deux jours précédens. Je reçus l'ordre de m'y rendre, et j'accourus aussitôt; mais Sa Majesté passa encore toute la nuit à recevoir et féliciter les principaux chefs, ainsi qu'à travailler avec ses secrétaires.
Tous les blessés qui pouvaient encore marcher étaient déjà sur la route de Dresde, où de nombreux secours les attendaient; mais sur le champ de bataille étaient étendus plus de dix mille hommes français, russes, prussiens, etc., respirant à peine, mutilés, dans un état à faire pitié. Les efforts du bon et infatigable baron Larrey et d'une multitude de chirurgiens, encouragés par son exemple héroïque, ne suffisaient pas encore aux premiers pansemens. Et quels moyens de transport pour ces malheureux pouvait-on trouver dans cette campagne désolée, dont tous les villages avaient été saccagés et brûlés, où il ne restait plus ni chevaux ni voitures? Fallait-il donc laisser périr tous ces hommes, dans les plus atroces douleurs, faute de pouvoir les conduire à Dresde?
Ce fut alors que cette population de villageois saxons, que les désastres de la guerre devaient avoir aigris, qui voyaient leurs demeures brûlées, leurs champs ravagés, voulut donner à toute l'armée le spectacle de ce que la pitié peut inspirer de plus sublime au cœur de l'homme. Ils s'aperçurent des inquiétudes cruelles auxquelles se livraient M. Larrey et ses compagnons sur le sort de tant de malheureux blessés; en un instant, hommes, femmes, enfans, vieillards accourent avec des brouettes; les blessés sont enlevés, sont posés sur ces frêles voitures; deux ou trois personnes se mettent à chaque brouette, et la conduisent ainsi jusqu'à Dresde, s'arrêtant dès que, par un cri ou par un signe, le blessé demandait du repos, s'arrêtant pour replacer les bandages que le mouvement avait dérangés, s'arrêtant auprès d'une source pour lui donner à boire et calmer ainsi la fièvre qui le dévorait. Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant.
Le baron Larrey eut avec l'empereur une assez vive discussion. Parmi les blessés, on avait trouvé un grand nombre de jeunes soldats, ayant deux doigts de la main droite déchirés. Sa Majesté crut que ces pauvres jeunes gens l'avaient fait exprès pour se dispenser du service. Elle le dit à M. Larrey, qui se récria hautement, disant que c'était impossible, qu'une telle lâcheté n'était point dans le caractère de ces braves conscrits. Comme l'empereur insistait, M. Larrey se laissa emporter jusqu'à le taxer d'injustice. Les choses en étaient là, quand on eut la preuve certaine que ces blessures uniformes venaient toutes de la précipitation avec laquelle ces jeunes soldats chargeaient et déchargeaient leurs fusils, au maniement desquels ils n'étaient point habitués. Alors Sa Majesté vit que M. Larrey avait eu raison, et lui sut bon gré de sa fermeté à soutenir ce qu'il savait être vrai: «Vous êtes un parfait homme de bien, M. Larrey, dit l'empereur; je voudrais n'être entouré que d'hommes comme vous, mais les hommes comme vous sont bien rares.
CHAPITRE XII.
Mort du maréchal Duroc.—Douleur de l'empereur et consternation générale dans l'armée.—Détails sur cet événement funeste.—Impatience de l'empereur de ne pouvoir atteindre l'arrière-garde russe.—Deux ou trois boulets creusant la terre aux pieds de l'empereur.—Un homme de la garde tué près de Sa Majesté.—Annonce de la mort du général Bruyère.—Duroc près l'empereur.—Un arbre frappé par un boulet.—Le duc de Plaisance annonce, en pleurant, la mort du grand-maréchal.—Mort du général Kirgener.—Soins empressés, mais inutiles.—Le maréchal respirant encore.—Adieux de l'empereur à son ami.—Consternation impossible à décrire.—L'empereur immobile et sans pensée.—À demain tout.—Déroute complète des Russes.—Dernier soupir du grand-maréchal.—Inscription funéraire dictée par l'empereur.—Terrain acheté et propriété violée.—Notre entrée en Silésie.—Sang-froid de l'empereur.—Sa Majesté dirigeant elle-même les troupes.—Marche sur Breslaw.—L'empereur dans une ferme pillée.—Un incendie détruisant quatorze fourgons.—Historiette démentie.—L'empereur ne manque de rien.—Entrée à Breslaw.—Prédiction presque accomplie.—Armistice du 4 juin.—Séjour à Gorlitz.—Pertes généreusement payées.—Retour à Dresde.—Bruits dissipés par la présence de l'empereur.—Le palais Marcolini.—L'empereur vivant comme à Schœnbrunn.—La Comédie française mandée à Dresde.—Composition de la troupe.—Théâtre de l'Orangerie et la comédie.—La tragédie à Dresde.—Emploi des journées de l'empereur.—Distractions, et mademoiselle G...—Talma et mademoiselle Mars déjeunant avec l'empereur.—Heureuse repartie, et politesse de l'empereur.—L'abondance répandue dans Dresde par la présence de Sa Majesté.—Camps autour de la ville.—Fête de l'empereur avancée de cinq jours.—Les soldats au Te Deum.
Nous étions à la veille du jour où l'empereur, encore tout ému de la perte qu'il avait faite dans la personne du duc d'Istrie, devait recevoir le coup qui peut-être lui fut le plus sensible de tous ceux dont son âme fut atteinte en voyant tomber autour de lui ses vieux compagnons d'armes. Le lendemain même du jour où l'empereur avait eu, avec le baron Larrey, l'espèce de discussion que j'ai rapportée à la fin du chapitre précédent, fut marqué par la mort irréparable de l'excellent maréchal Duroc. L'empereur en eut l'âme brisée, et il n'y en eut pas un seul de nous qui ne lui donnât des larmes sincères; tant il était juste et bon quoique grave et sévère avec toutes les personnes que la nature de leur service mettait en contact avec lui. Ce fut une perte non-seulement pour l'empereur, qui possédait en lui un véritable ami, mais j'ose dire que c'en fut une aussi pour la France entière, qu'il adorait jusqu'à la passion, et pour laquelle il ne cessait de prodiguer ses conseils, quoiqu'ils ne fussent pas toujours écoutés. La mort du maréchal Duroc fut un de ces événemens tellement douloureux, tellement imprévus, que l'on reste quelque temps indécis s'il faut y croire, alors même qu'une trop évidente réalité ne permet plus de se faire aucune illusion.
Voici dans quelles circonstances ce funeste événement vint répandre la consternation dans toute l'armée. L'empereur poursuivait l'arrière-garde russe, qui lui échappait sans cesse. Elle venait de lui échapper pour la dixième fois peut-être depuis le matin, après avoir tué et fait prisonniers un bon nombre de nos braves, quand deux ou trois boulets, creusant la terre aux pieds de l'empereur, excitèrent son attention, et lui firent dire: «Comment, après une telle boucherie, point de résultat! point de prisonniers! Ces gens-là ne me laisseront pas un clou.» À peine avait-il parlé, un boulet passe et renverse un chasseur à cheval de l'escorte presque dans les jambes du cheval de Sa Majesté. «Ah! Duroc! ajouta-t-il en se tournant vers le grand maréchal, la fortune nous en veut bien aujourd'hui!—Sire, dit un aide-de-camp qui accourait au galop, le général Bruyères vient d'être tué.—Mon pauvre camarade d'Italie! Est-il possible? Ah! il faut en finir pourtant!» Et, voyant sur sa gauche une éminence du haut de laquelle il pourra mieux observer ce qui se passe, l'empereur se dirige de ce côté au milieu d'un nuage de poussière; le duc de Vicence, le duc de Trévise, le maréchal Duroc et le général du génie Kirgener suivaient Sa Majesté de très-près; mais le vent poussait la poussière et la fumée avec une telle violence qu'on se voyait à peine. Tout à coup un arbre, près duquel l'empereur passait, est frappé par un boulet qui le renverse à moitié; Sa Majesté, arrivée sur le plateau, se retourne pour demander sa lunette, et ne voit plus que le duc de Vicence. Le duc Charles de Plaisance survient; une pâleur mortelle couvre ses traits; il se penche vers M. le grand-écuyer, et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'est-ce que c'est? demande vivement l'empereur, que se passe-t-il?—Sire, dit en pleurant le duc de Plaisance, le grand-maréchal est mort.—Le grand-maréchal est mort? Duroc? Mais vous vous trompez, il était tout à l'heure à côté de moi!»
Plusieurs aides-de-camp arrivent avec un page qui portait la lunette de Sa Majesté. La fatale nouvelle est confirmée, en grande partie en moins. Le duc de Frioul n'était pas encore mort; mais le coup avait frappé les entrailles, et tous les secours de l'art devenaient inutiles. Le boulet, après avoir ébranlé l'arbre, avait ricoché sur le général Kirgener, qui était tombé raide mort, puis sur le duc de Frioul. MM. Yvan et Larrey étaient auprès du blessé, qu'on avait transporté dans une maison de Makersdorf; il n'y avait aucun espoir de sauver le maréchal.
Dire la consternation de l'armée, la douleur de Sa Majesté à cet affreux événement, serait impossible. L'empereur donna machinalement quelques ordres, et revint au camp. Arrivé dans le carré de la garde, il s'assit sur un tabouret devant sa tente, la tête baissée, les mains jointes, et demeura près d'une heure ainsi, sans proférer une seule parole. Cependant on avait à prendre pour le lendemain des mesures essentielles; le général Drouot s'approche, et, d'une voix que les sanglots entrecoupaient, il demande ce qu'il faut faire: «À demain tout,» répond l'empereur; il ne dit pas un mot de plus. «Pauvre homme! murmuraient en le regardant les vieux grognards de la garde; il a perdu un de ses enfans.»
La nuit close, l'ennemi étant en pleine retraite, et l'armée ayant pris ses positions, l'empereur sortit du camp, et, accompagné du prince de Neufchâtel, de M. Yvan et du duc de Vicence, il se rendit dans la maison où l'on avait déposé le grand maréchal. La scène fut terrible. L'empereur désolé embrassa plusieurs fois ce fidèle ami, en cherchant à lui donner quelques espérances; mais le duc, qui connaissait parfaitement son état, ne lui répondit qu'en le suppliant de lui faire donner de l'opium. À ces mots l'empereur sortit: il ne pouvait plus y tenir.
Le duc de Frioul mourut le lendemain matin. L'empereur ordonna que son corps fût transporté à Paris pour être déposé sous le dôme des Invalides; il acheta la maison dans laquelle était mort le grand-maréchal, et chargea le pasteur du village de faire placer à l'endroit du lit une pierre sur laquelle seraient gravés ces mots:
«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, est mort dans les bras de l'empereur, son ami.»
La conservation de ce monument fut imposée en obligation au locataire de la maison. Ce fut la condition du don que lui en fit Sa Majesté. Le pasteur, le magistrat du village et le donataire furent appelés à cet effet en présence de l'empereur; il leur fit connaître ses intentions, qu'ils s'engagèrent solennellement à remplir. Alors Sa Majesté, tirant de sa cassette les fonds nécessaires, les remit à ces messieurs.
Il est bon maintenant que le lecteur sache comment cette convention, si religieusement contractée, a reçu son exécution. Cet ordre de l'état-major russe le lui apprendra.
«Un protocole, en date du 16 (28) mars, constate que l'empereur Napoléon a remis au ministre du culte Hermann, à Makersdorf, la somme de deux cents napoléons d'or, destinés à l'érection d'un monument à la mémoire du maréchal Duroc, mort sur le champ de bataille. Son excellence le prince Repnin, gouverneur-général de la Saxe, ayant ordonné qu'un commis de mes bureaux se rendrait à Makersdorf, afin de se faire remettre ladite somme pour m'en faire le dépôt jusqu'à disposition ultérieure, le commis Meyerheim est chargé de cette mission. En conséquence, il se rendra sur le champ à Makersdorf, à l'effet de s'y légitimer auprès du ministre Hermann en lui montrant le présent ordre, et saisira entre ses mains la somme énoncée plus haut de deux cents napoléons d'or. Le commis Meyerheim n'aura à rendre compte qu'à moi de l'exécution de cet ordre.
»À Dresde, ce 20 mars (1er avril) 1814.
»Signé Baron de Rosen.»
Cette pièce n'a pas besoin de commentaire.
Après les batailles de Bautzen et de Wurtchen, l'empereur entra en Silésie. Il voyait partout l'armée combinée des alliés fuir devant la sienne, et ce spectacle flattait vivement son amour-propre en entretenant dans son cœur l'idée qu'il allait bientôt se voir maître d'un pays riche et fertile, où l'abondance des subsistances favoriserait ses entreprises. Plusieurs fois par jour on lui entendait dire: «Sommes-nous loin de telle ville?—Quand arriverons-nous à Breslaw?» Son impatience ne l'empêchait point, au reste, de s'occuper de tous les objets qui le frappaient, comme l'aurait pu faire un homme libre de tous soins; il examinait les maisons les unes après les autres, quand on passait dans quelque village; il remarquait la direction des rivières et des montagnes, recueillant jusqu'aux moindres renseignemens qu'on pouvait ou qu'on voulait lui donner.
Dans la journée du 27 mai, Sa Majesté, n'étant plus qu'à trois jours de marche de Breslaw, rencontra, en avant d'une petite ville appelée Michelsdorf, plusieurs régimens de cavalerie russe qui barraient le passage; ils étaient déjà tout près de l'empereur et de l'état-major, que Sa Majesté n'avait pas encore songé à les regarder seulement. Le prince de Neufchâtel, voyant l'ennemi si près, court à l'empereur, et lui dit: «Sire, ils avancent toujours.—Eh bien! nous avancerons aussi, répond en souriant Sa Majesté; ne voyez-vous pas derrière nous?» Et elle montrait au prince l'infanterie française qui approchait en colonnes serrées. Quelques décharges eurent bientôt chassé les Russes de cette position; mais on les retrouvait à une demi-lieue, à une lieue plus loin: c'était toujours à recommencer. L'empereur le savait bien, aussi manœuvrait-il avec la plus grande précision. Dirigeant lui-même les troupes qui se portaient en avant, il allait d'une hauteur à l'autre; faisait le tour de toutes les villes et de tous les villages, pour reconnaître les positions et voir les ressources qu'il pourrait tirer du terrain. Par ses soins, par les effets de son infatigable coup d'œil, la scène changeait dix fois par jour. Une colonne avait débouché par un chemin creux, par un bois, par un village; elle pouvait à l'instant même prendre possession d'une hauteur, pour la défense de laquelle une batterie était déjà toute prête. L'empereur indiquait tous les mouvemens avec un tact admirable, de manière à ce qu'il fût impossible de le prendre au dépourvu. Il ne commandait qu'en grand, transmettant en personne, ou par ses officiers d'ordonnance, ses ordres aux commandans des corps et des divisions, lesquels, à leur tour, transmettaient ou faisaient transmettre les leurs aux chefs de bataillon. Tous les ordres donnés par Sa Majesté étaient courts, précis et tellement clairs que jamais on n'avait besoin d'en demander l'explication.
Le 29 mai, ne sachant pas jusqu'à quel point la prudence permettait d'avancer sur la route de Breslaw, Sa Majesté s'établit dans une petite ferme appelée Rosnig. Elle avait déjà été pillée et présentait l'aspect le plus misérable. On ne put trouver dans la maison qu'une petite pièce avec un cabinet pour l'usage de l'empereur; le prince de Neufchâtel et la suite s'établirent comme ils purent dans des chaumières, dans des granges, dans les jardins même; car il n'y avait pas d'abri pour tout le monde. Le lendemain le feu prit dans une métairie à côté du logement de Sa Majesté. Il y avait quatorze ou quinze fourgons dans cette métairie qui furent tous brûlés; un de ces fourgons contenait la caisse du payeur des voyages; dans un autre se trouvaient des habits et du linge pour l'empereur, ainsi que des bijoux, des bagues, des tabatières et d'autres objets précieux. On ne sauva que peu de chose de cet incendie, et si le service de réserve n'était arrivé promptement, Sa Majesté eût été obligée de déroger à ses habitudes de toilette faute de bas et de chemises. Le major saxon d'Odeleben, qui a écrit des choses fort intéressantes sur cette campagne, dit que tout ce qui appartenait à Sa Majesté fut brûlé, et qu'il fallut faire faire à la hâte quelques culottes à Breslaw: c'est une erreur. Je ne crois pas que le fourgon de la garde-robe ait été brûlé; mais quand même il l'eût été, l'empereur n'eût pas pour cela manqué de vêtemens, puisqu'il y avait toujours quatre à cinq services, soit en avant soit en arrière des quartiers-généraux. En Russie, où l'ordre fut donné de brûler toutes les voitures qui manquaient de chevaux, cet ordre eut sa rigoureuse exécution à l'égard des personnes de la maison, qui restèrent avec presque rien; mais on garda pour Sa Majesté tout ce qui pouvait être regardé comme indispensable.
Enfin, le 1er juin, à six heures du matin, l'avant-garde française entra dans Breslaw, ayant à sa tête le général Lauriston et le général Hogendorp, que Sa Majesté avait investi d'avance des fonctions de gouverneur de cette ville, capitale de la Silésie. Ainsi fut accomplie en partie la promesse qu'avait faite l'empereur en revenant de Russie et passant à Varsovie: «Je vais chercher trois cent mille hommes. Le succès rendra les Russes audacieux; je leur livrerai deux batailles entre l'Elbe et l'Oder, et dans six mois je serai encore sur le Niémen.»
Ces deux batailles, livrées et gagnées par des conscrits et sans cavalerie, avaient rétabli la réputation des armées françaises. Le roi de Saxe avait été ramené en triomphe dans sa capitale. Le quartier-général de l'empereur était à Breslaw, un des corps de la grande-armée aux portes de Berlin, et l'ennemi chassé de Hambourg; la Russie allait être rejetée dans ses limites, lorsque l'empereur d'Autriche, intervenant dans les affaires des deux souverains alliés, leur conseilla de proposer un armistice. Ils suivirent ce conseil, et l'empereur eut la faiblesse de consentir à ce qu'ils demandaient. L'armistice fut accordé et signé le 4 juin; et Sa Majesté se mit en route pour retourner à Dresde. Une heure après son départ elle dit: «Si les alliés ne veulent pas de bonne foi la paix, cet armistice peut nous devenir bien fatal.»
Le 8 juin, Sa Majesté vint coucher à Gorlitz. Cette nuit-là le feu prit dans un faubourg où la garde avait établi son quartier. À une heure du matin arrive au quartier de l'empereur un des notables de la ville, pour répandre l'alarme et dire que tout est perdu. Les troupes éteignirent le feu, et l'on vint ensuite rendre compte à Sa Majesté de ce qui s'était passé. Je l'habillais dans le moment, parce qu'elle voulait partir à la pointe du jour. «À combien s'élève la perte? demande l'empereur.—Sire, à sept ou huit mille francs, du moins pour les plus nécessiteux.—Qu'on en donne dix mille, et qu'ils soient distribués sur-le-champ.» La population apprit à l'instant même la générosité de l'empereur, et lorsqu'il quitta la ville, une heure ou deux après, il fut salué par des acclamations unanimes.
Le 10 au matin nous étions de retour à Dresde. L'arrivée de l'empereur dissipa des bruits assez étranges qui y circulaient depuis que l'on avait vu passer les restes du grand-maréchal Duroc. On assurait que le cercueil qu'on avait amené était celui de l'empereur, qu'il avait été tué dans la dernière bataille, que son corps était mystérieusement renfermé dans une chambre du château, à travers les fenêtres de laquelle on voyait toute la nuit brûler des bougies. Quand il arriva, ces personnes, entêtées dans leurs idées, allèrent jusqu'à redire ce qui avait été dit déjà dans une autre circonstance, que ce n'était pas l'empereur que l'on voyait dans sa voiture, mais un mannequin avec une figure de cire. Pourtant, lorsque le lendemain il parut aux yeux de tous à cheval, dans une prairie aux portes de la ville, il fallut bien croire qu'il vivait encore.
L'empereur alla descendre au palais Marcolini, charmante habitation d'été située dans le faubourg de Frédérichstadt. Un immense jardin, les belles prairies de l'Osterwise, sur les bords de l'Elbe, et la plus agréable exposition possible, rendaient ce séjour bien plus attrayant que celui du palais d'hiver: aussi l'empereur sut-il un gré infini au roi de Saxe de l'avoir fait préparer pour lui. Là, sa vie était comme à Schœnbrunn; des revues tous les matins, beaucoup de travail dans la journée et quelque peu de distraction le soir. Plus de simplicité que de faste, en général. Le milieu du jour était consacré au travail du cabinet; alors il régnait une telle tranquillité dans le palais que, sans les deux vedettes à cheval et les deux factionnaires, qui annonçaient le séjour d'un monarque, on aurait eu de la peine à supposer que cette belle demeure fût habitée même par le plus simple particulier.
L'empereur avait choisi pour son logement l'aile droite du palais; l'aile gauche était occupée par le prince de Neufchâtel. Au centre de l'édifice se trouvaient un grand salon et deux autres plus petits qui servaient pour les réceptions.
Deux jours après son retour, Sa Majesté fit donner à Paris les ordres nécessaires pour que les acteurs de la Comédie française vinssent passer à Dresde le temps de l'armistice. Le duc de Vicence, chargé par intérim des fonctions de grand-maréchal du palais, fut chargé de tout faire préparer pour les recevoir. Il s'en remit aux soins de MM. de Beausset et de Turenne, auxquels l'empereur donna la surintendance du théâtre. À cet effet on construisit une salle dans l'orangerie du palais Marcolini. Cette salle communiquait avec les appartemens, et pouvait contenir environ deux cents personnes; elle fut bâtie comme par enchantement, et s'ouvrit, en attendant les débuts de la troupe française, par deux ou trois représentations que donnèrent les comédiens italiens du roi de Saxe.
Les acteurs de Paris étaient, pour la tragédie:
MM. Saint-Prix, Talma;
Mademoiselle Georges.
Pour la comédie:
MM. Fleury, Saint-Fal, Baptiste cadet, Armand, Thénard, Michot, Devigny, Michelot, Barbier;
Mesdames Mars, Bourgoin, Thénard, Émilie Contat, Mézeray.
La direction avait été confiée aux soins de M. Després.
Tous ces acteurs arrivèrent le 19 juin, et trouvèrent tout disposé de la manière la plus convenable: des logemens meublés avec goût, des voitures, des domestiques, enfin tout ce qui pouvait les aider à supporter facilement l'ennui d'un séjour en pays étranger, et leur prouver en même temps combien Sa Majesté avait de considération pour leurs talens, considération que la plupart d'entre eux méritaient doublement à cause de leurs excellentes qualités sociales, de la noblesse et du bon ton de leurs manières.
Le début de la troupe française au théâtre de l'Orangerie se fit le 22 juin, par la Gageure imprévue et une autre pièce, fort en vogue alors à Paris et que l'on a toujours vue depuis avec plaisir, la Suite d'un bal masqué.
Comme la salle de l'Orangerie eût été trop petite pour les représentions tragiques, on réserva ce genre de spectacle pour le grand théâtre de la ville, où l'on n'était admis ces jours-là qu'avec des billets du comte de Turenne et sans aucune rétribution.
Au grand théâtre, les jours de représentation française, comme dans la salle du palais Marcolini, le service des loges était fait seulement par les valets-de-pied de Sa Majesté, qui présentaient des rafraîchissemens pendant toute la durée du spectacle.
Voici comment l'emploi des journées fut réglé après l'arrivée de MM. les acteurs du théâtre français.
Tout était tranquille jusqu'à huit heures du matin, à moins que quelque courrier ne fût arrivé, ou que quelque aide-de-camp n'eût été appelé à l'improviste. À huit heures j'habillais l'empereur. À neuf heures, il y avait lever, auquel pouvaient assister toutes les personnes qui avaient rang de colonel. On y admettait aussi les autorités civiles et militaires du pays; les ducs de Weimar et d'Anhalt, les frères et les neveux du roi de Saxe y venaient quelquefois. Après, le déjeuner; ensuite, la parade dans les prairies d'Osterwise, distantes de cent pas à peu près du palais. L'empereur s'y rendait toujours à cheval, et mettait pied à terre en arrivant; les troupes défilaient devant lui, et le saluaient trois fois avec l'enthousiasme ordinaire. Les évolutions étaient commandées tantôt par l'empereur, et tantôt par le comte de Lobau; dès que la cavalerie avait commencé à défiler, Sa Majesté rentrait au palais, et se mettait à travailler. Alors commençait cette tranquillité dont j'ai parlé. Le dîner n'avait lieu que fort tard, à sept ou huit heures. L'empereur dînait souvent seul avec le prince de Neufchâtel, à moins d'avoir quelques convives de la famille royale de Saxe. Après dîner, on allait au spectacle, quand il y avait spectacle, et après le spectacle, l'empereur rentrait dans son cabinet pour travailler encore, seul, ou avec ses secrétaires.
C'était tous les jours la même chose, à moins que, et le cas était fort rare, à moins que, fatigué outre mesure du travail de la journée, il prît fantaisie à Sa Majesté de faire venir mademoiselle G... après la tragédie. Alors elle passait deux ou trois heures dans son appartement, mais jamais davantage.
Il arrivait aussi quelquefois à l'empereur de faire inviter à déjeuner Talma ou mademoiselle Mars. Un jour, dans une conversation qu'il eut avec cette admirable actrice, l'empereur parla de son début: «Sire, dit-elle avec la grâce que tout le monde lui connaît, j'ai commencé toute petite. Je me suis glissée sans être aperçue.—Sans être aperçue! répliqua vivement Sa Majesté; vous vous trompez. Croyez au reste, Mademoiselle, que j'ai toujours applaudi, avec toute la France, à vos rares talens.»
Le séjour de l'empereur à Dresde y répandit l'abondance et la richesse. Plus de six millions d'étrangers passèrent dans cette ville depuis le 8 mai jusqu'au 16 novembre, si l'on en croit les états publiés par l'autorité saxonne et le nombre de logemens distribués. Ce passage était une pluie d'or que ramassaient soigneusement les traiteurs, les aubergistes et les marchands. Ceux qui se chargeaient des logemens militaires, pour le compte des habitans, faisaient aussi de grands profits. On voyait à Dresde des tailleurs parisiens, des bottiers parisiens qui aidaient ceux du pays à travailler à la française; on voyait jusqu'à des décroteurs criant sur les ponts de l'Elbe, comme ils avaient crié sur ceux de la Seine: «Cirer les bottes!»
Autour de la ville on avait établi plusieurs camps pour les blessés, les convalescens, etc. Rien de plus gracieux à l'œil qu'un de ces camps, appelé le camp westphalien. C'était une suite de petits jardins charmans. Là, était une forteresse de gazon avec ses bastions couronnés d'hortensias. Ici, un emplacement avait été converti en plate-forme, en allées garnies de fleurs comme le parterre le mieux soigné. Sur un tertre on voyait une statue de Pallas. Toutes les baraques, revêtues de mousse, étaient chargées de branchages et de guirlandes renouvelées tous les jours.
L'armistice finissant le 15 août, on avança de cinq jours la fête de Sa Majesté. L'armée, la ville et la cour avaient fait de magnifiques préparatifs pour que les cérémonies fussent dignes de celui qui en était l'objet. Tout ce que Dresde renfermait de riche et de puissant voulut se distinguer à l'envi par des bals, des concerts, des festins, des réjouissances de toute espèce. Le matin avant l'heure de la revue, le roi de Saxe vint chez l'empereur avec toute sa famille; et les deux souverains se firent beaucoup d'amitiés. On déjeuna; et Sa Majesté, accompagnée du roi de Saxe, de ses frères et de ses neveux, se rendit dans la prairie derrière le palais, où l'attendaient quinze mille hommes de la garde, en tenue comme aux plus belles parades du Champ-de-Mars.
Après la revue, les troupes françaises et saxonnes se répandirent dans les églises pour entendre le Te Deum. La cérémonie religieuse terminée, tous ces braves allèrent s'asseoir aux banquets préparés pour eux, et les cris de joie, la musique, les danses se prolongèrent bien avant dans la nuit.
CHAPITRE XIII.
Désir de la paix.—L'honneur de nos armes réparé.—Difficultés élevées par l'empereur Alexandre.—Médiation de l'Autriche.—Temps perdu.—Départ de Dresde.—Beauté de l'armée française.—L'Angleterre âme de la coalition.—Les conditions de Lunéville.—Guerre nationale en Prusse.—Retour vers le passé.—Circonstances du séjour à Dresde.—Le duc d'Otrante auprès de l'empereur.—Fausses interprétations.—Souvenirs de la conspiration Mallet.—Fouché gouverneur général de l'Illyrie.—Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc d'Otrante.—Dévouement du duc de Rovigo.—Arrivée du roi de Naples.—Froideur apparente de l'empereur.—Dresde fortifié et immensité des travaux.—Les cartes et répétition des batailles.—Notre voyage à Mayence.—Mort du duc d'Abrantès.—Regrets de l'empereur.—Courte entrevue avec l'impératrice.—L'empereur trois jours dans son cabinet.—Expiration de l'armistice.—La Saint-Napoléon avancée de cinq jours.—La Comédie française et spectacle gratis à Dresde.—La journée des dîners.—Fête chez le général Durosnel.—Baptiste cadet et milord Bristol.—L'infanterie française divisée en quatorze corps.—Six grandes divisions de cavalerie.—Les gardes d'honneur.—Composition et force des armées ennemies.—Deux étrangers contre un Français.—Fausse sécurité de l'empereur à l'égard de l'Autriche.—Déclaration de guerre.—Le comte de Narbonne.
Toute la durée de l'armistice fut employée en négociations pour arriver à la conclusion de la paix. L'empereur la souhaitait alors ardemment, surtout depuis qu'il avait vu l'honneur de ses armes réparé aux journées de Lutzen et de Bautzen. Malheureusement il la voulait à des conditions auxquelles les ennemis ne pouvaient se déterminer à consentir, et bientôt on verra commencer la seconde série de nos désastres, qui rendirent la paix de plus en plus impossible. D'ailleurs, dès le commencement des négociations relatives à l'armistice dont nous touchions au terme, l'empereur Alexandre, malgré les trois batailles gagnées par l'empereur Napoléon, n'avait pas voulu écouter de propositions directes de la part de la France, mais seulement sous la condition que l'Autriche agirait comme médiatrice. Cette défiance ne pouvait être de nature à amener un rapprochement définitif: vainqueur, l'empereur devait naturellement en être irrité; cependant, dans ces graves circonstances, il était parvenu à dompter sa juste susceptibilité, à l'égard du procédé de l'empereur de Russie envers lui. Il en résulta du temps perdu à Dresde, comme il y en avait eu lors de la prolongation de notre séjour à Moscou, et, dans l'une et dans l'autre de ces circonstances, ce temps perdu pour nous profita seulement à l'ennemi.
Tout espoir d'accommodement étant donc évanoui, le 15 d'août l'empereur monta en voiture, nous quittâmes Dresde, et la guerre recommença. L'armée française était encore magnifique et imposante: elle était forte de deux cent mille hommes d'infanterie, et seulement de quarante mille hommes de cavalerie, tant il avait été impossible de réparer complétement les nombreuses pertes que nous avions faites en chevaux. Le malheur voulait alors que l'Angleterre fût l'âme de la coalition de la Russie, de la Prusse et de la Suède contre la France; ses subsides lui avaient acquis des droits; on ne voulait rien décider sans la consulter, et j'ai su depuis que, pendant que l'on faisait des simulacres de négociations, le gouvernement britannique déclara à l'empereur de Russie que, dans les circonstances où on se trouvait, les conditions de Lunéville seraient encore trop favorables pour la France. Toutes ces difficultés pouvaient se traduire par ces mots: «Nous voulons la guerre!» On eut donc la guerre, ou plutôt, ce fléau continua à désoler l'Allemagne, et bientôt menaça et envahit la France. Je dois en outre faire observer que ce qui contribuait à rendre notre position extrêmement critique en cas de revers, c'est que la Prusse ne nous faisait pas seulement une guerre de soldats, mais une guerre devenue nationale par le soulèvement de la landwer et de la landsturm, guerre plus dangereuse mille fois que la tactique des armées les mieux disciplinées. À tant d'embarras se joignait la crainte, qui ne tarda pas à être justifiée, de voir l'Autriche, de médiatrice molle et nonchalante qu'elle était, devenir ennemie déclarée.
Avant d'aller plus avant, il est à propos, ce me semble, que je revienne sur deux ou trois circonstances que j'ai involontairement omises, et qui se rapportent à notre séjour à Dresde, avant ce que l'on pourrait appeler la seconde campagne de 1813. La première de ces circonstances est l'apparition à Dresde de M. le duc d'Otrante, que Sa Majesté y avait mandé. On ne l'avait vu que rarement aux Tuileries, depuis que M. le duc de Rovigo l'avait remplacé au ministère de la police générale, et je me rappelle que sa présence au quartier-général surprit bien du monde, car on le croyait dans une disgrâce complète. Ceux qui cherchent toujours à expliquer les causes des moindres événemens pensèrent que l'intention de Sa Majesté était d'opposer les moyens astucieux de la police de M. Fouché à la police, alors toute-puissante, du baron de Stein, chef avoué des sectes occultes qui se formaient de toutes parts, et que l'on regardait, non sans raison, connue le directeur de l'opinion populaire en Prusse et en Allemagne, et surtout dans les nombreuses écoles, où les étudians n'attendaient que le moment de prendre les armes. Ces conjectures sur la présence de M. Fouché à Dresde n'étaient nullement fondées. L'empereur, en l'appelant auprès de lui, avait un motif réel qu'il avait toutefois déguisé sous la forme d'un prétexte apparent. Ayant sans cesse présente à la pensée l'entreprise de Mallet, Sa Majesté avait pensé qu'il ne serait pas prudent de laisser à Paris, en son absence, un mécontent aussi influent que M. le duc d'Otrante, et je l'ai entendu plusieurs fois s'exprimer sur ce sujet d'une manière qui ne me permet pas de doute. Toutefois, pour colorer ce motif réel, l'empereur nomma M. Fouché gouverneur des provinces illyriennes, en remplacement de M. le comte Bertrand, appelé au commandement d'un corps d'armée, et qui bientôt fut appelé à succéder à l'adorable général Duroc, dans les fonctions de grand-maréchal du Palais. Quoi qu'il en soit de M. Fouché, c'est une chose bien certaine que peu de personnes étaient aussi convaincues de la supériorité de ses talens pour la police que Sa Majesté elle-même; plusieurs fois, quand il s'était passé à Paris quelque chose d'extraordinaire, et notamment quand il eut appris la conspiration de Mallet, l'empereur, revenant le soir sur ce qui l'avait le plus affecté dans le jour, conclut en disant: «Cela ne serait pas arrivé si Fouché eût été ministre de la police.» Peut-être était-ce une prévention, car certainement l'empereur n'a jamais eu de serviteur plus fidèle et plus dévoué que M. le duc de Rovigo, quoiqu'on ait fort plaisanté dans Paris de sa captivité de quelques heures.
Le prince Eugène étant retourné en Italie au commencement de la campagne, pour y organiser une nouvelle armée, nous ne le vîmes point à Dresde; le roi de Naples, arrivé dans la nuit du 13 au 14 d'août, s'y présenta presque seul, n'ayant plus dans la grande armée que le petit nombre de troupes napolitaines qu'il y avait laissées lors de son départ pour Naples.
J'étais dans la chambre de l'empereur quand le roi de Naples y entra et le vit pour la première fois. Je ne sus à quoi l'attribuer, mais je crus remarquer que l'empereur ne faisait pas à son beau-frère un accueil aussi amical que par le passé. Le prince Murat dit qu'il n'avait pu demeurer plus long-temps tranquille à Naples, sachant que l'armée française, à laquelle il n'avait jamais cessé d'appartenir, se battait, et qu'il ne demandait qu'à combattre dans ses rangs. L'empereur l'emmena avec lui à la parade, et lui donna le commandement de la garde impériale: il eût été difficile de le confier à un chef plus intrépide. Plus tard, il eut le commandement général de la cavalerie.
Pendant toute la durée de l'armistice, occupée plutôt que remplie par les lentes et inutiles conférences du congrès de Prague, il serait impossible de se figurer tous les travaux divers auxquels l'empereur se livrait du matin au soir, et souvent pendant la nuit. On le voyait sans cesse couché sur ses cartes, faisant pour ainsi dire une répétition des batailles qu'il méditait. Cependant, souvent impatienté de la lenteur des négociations, sur l'issue desquelles il ne paraissait plus se faire d'illusion, il me dit, un peu avant la fin de juillet, de voir si l'on avait préparé ce qui lui était nécessaire pour une excursion que nous allions faire jusqu'à Mayence. Il y avait donné rendez-vous à l'impératrice, qui devait y arriver le 25, de sorte que l'empereur combina son départ de manière à y arriver peu de temps après elle. Au surplus, je ne rapporte ce voyage pour ainsi dire que comme un fait, car il ne fut signalé par aucune circonstance remarquable, si ce n'est que ce fut pendant notre excursion à Mayence que l'empereur apprit la mort du duc d'Abrantès, qui venait de succomber à Dijon aux violens accès de la maladie terrible dont il était atteint. Quoique l'empereur, sachant déjà qu'il était dans un état déplorable d'aliénation mentale, dût s'attendre à cette perte, elle ne lui fut pas moins sensible, et il donna de sincères regrets à son ancien aide-de-camp.
L'empereur ne resta que peu de jours avec l'impératrice, qu'il avait revue avec une vive satisfaction. Mais les grands intérêts de sa politique le rappelaient à Dresde; il y revint en visitant plusieurs places situées sur la route, et le 4 d'août nous étions de retour dans la capitale de la Saxe. Les voyageurs qui n'avaient vu cette belle ville que dans un temps de paix auraient eu de la peine à la reconnaître; d'immenses travaux l'avaient métamorphosée en ville de guerre; de nombreuses batteries étaient élevées aux environs pour pouvoir dominer la rive opposée de l'Elbe. Tout prit une attitude guerrière; et les occupations de l'empereur devinrent multipliées et pressées au point qu'il resta près de trois jours sans sortir de son cabinet.
Cependant, au milieu des préparatifs de guerre, tout se disposait à célébrer, le 10 d'août, la fête de l'empereur, que l'on avait avancée de cinq jours, parce que, ainsi que je crois l'avoir fait observer, l'armistice expirait précisément le jour anniversaire de la Saint-Napoléon; et l'on peut dire qu'avec son caractère belliqueux la reprise des hostilités n'était pas pour l'empereur un bouquet de fête qu'il fût tenté de dédaigner.
Comme à Paris, il y eut à Dresde spectacle gratis la veille de la fête de l'empereur. Les acteurs du Théâtre-Français jouèrent deux comédies le 9 à cinq heures du soir; et cette représentation fut la dernière, la Comédie française ayant immédiatement après reçu l'ordre de retourner à Paris. Le lendemain, le roi de Saxe, accompagné de tous les princes de sa famille, se rendit à neuf heures du matin au palais Marcolini, pour y présenter ses hommages à l'empereur; ensuite il y eut grand-lever comme aux Tuileries, une revue dans laquelle l'empereur inspecta une partie de sa garde, plusieurs régimens, et quelques troupes saxonnes qui furent invitées à dîner par les troupes françaises. Ce jour-là, on aurait pu sans trop d'exagération comparer la ville de Dresde à une vaste salle à manger. En effet, pendant que Sa Majesté dînait en grand couvert au palais du roi de Saxe, où toute la famille de ce prince se trouvait réunie, tout le corps diplomatique était assis à la table de M. le duc de Bassano; M. le baron Bignon, envoyé de France à Varsovie, traitait tous les Polonais de distinction présens à Dresde; M. le comte Daru donnait un grand dîner aux autorités françaises; le général Friant aux généraux français et saxons; et le baron de Serra, ministre de France à Dresde, aux chefs des colléges saxons. Enfin cette journée de dîners fut couronnée par un souper de près de deux cents couverts, que le général Henri Durosnel, gouverneur de Dresde, donna le soir même à la suite d'un bal magnifique dans l'hôtel de M. de Serra.
À notre retour de Mayence à Dresde, j'avais appris que la maison du général Durosnel était le lieu de rendez-vous de la haute société, tant parmi les Saxons que parmi les Français. Pendant l'absence de Sa Majesté, le général, profitant de ses loisirs, donna des fêtes, et entre autres une aux acteurs et aux actrices de la Comédie française. Je me rappelle même à ce sujet une anecdote comique que l'on me raconta alors. Sans manquer aux bienséances ni à la politesse, Baptiste cadet, me dit-on, contribua beaucoup à l'agrément de la soirée. Il s'y présenta sous le nom de milord Bristol, diplomate anglais, se rendant au congrès de Prague. Son déguisement était si vrai, son accent si naturel, et son flegme si imperturbable, que plusieurs personnes de la cour de Saxe y furent prises de la meilleure foi du monde. Cela ne m'étonna pas, et je vis par là que le talent de Baptiste cadet pour les mystifications n'avait rien perdu depuis le temps où il me divertissait si fort aux déjeuners du colonel Beauharnais. Que de choses déjà depuis cette époque!
Cependant l'empereur, voyant que rien ne pouvait plus retarder la reprise des hostilités, avait aussitôt divisé ses deux cent mille hommes d'infanterie en quatorze corps d'armée, dont le commandement fut donné aux maréchaux Victor, Ney, Marmont, Augereau, Macdonald, Oudinot, Davoust et Gouvion-Saint-Cyr[75], le prince Poniatowski, et les généraux Reynier, Rapp, Lauriston, Vandamme et Bertrand. Les quarante mille hommes de cavalerie formèrent six grandes divisions sous les ordres des généraux Nansouty, Latour-Maubourg, Sébastiani, Arrighi, Milhaud et Kellermann; et, comme je l'ai déjà dit, le roi de Naples eut le commandement de la garde impériale. En outre on vit dans cette campagne apparaître pour la première fois sur nos champs de bataille les gardes d'honneur, troupe d'élite recrutée dans les familles les plus riches et les plus considérables, et qui s'élevait à plus de dix mille hommes séparés en deux divisions sous le simple titre de régimens, dont l'un était commandé par le général comte de Pully, et l'autre, si je ne me trompe, par le général Ségur. Cette jeunesse, naguère oisive, adonnée au repos et aux plaisirs, devint en peu de temps une excellente cavalerie, qui se signala en plusieurs occasions, et notamment à la bataille de Dresde, dont j'aurai bientôt à parler.
On a vu précédemment quelle était la force de l'armée française. L'armée combinée des alliés ennemis s'élevait à quatre cent vingt mille hommes d'infanterie, et sa cavalerie n'était guère moindre de cent mille chevaux, sans compter un corps d'armée de réserve de quatre-vingt mille Russes prêt à sortir de la Pologne sous les ordres du général Beningsen. Ainsi les soldats étrangers étaient contre les nôtres dans une proportion plus grande que celle de deux contre un.
À cette époque de l'entrée en campagne, l'Autriche venait de se déclarer contre nous. Ce coup, bien qu'attendu, frappa vivement l'empereur; il s'en expliqua souvent devant toutes les personnes qui avaient l'honneur de l'approcher. M. de Metternich, ai-je entendu dire, l'en avait presque prévenu dans les dernières entrevues que ce ministre avait eues à Dresde avec Sa Majesté; mais l'empereur avait long-temps répugné à croire que l'empereur d'Autriche ferait cause commune avec les coalisés du nord contre sa fille et son petit-fils. Enfin tous les doutes furent levés par l'arrivée de M. le comte Louis de Narbonne, qui revint de Prague à Dresde, porteur de la déclaration de guerre de l'Autriche. Chacun prévit dès lors que la France compterait bientôt pour ennemis tous les pays que ses troupes n'occuperaient plus. L'événement ne justifia que trop cette prévision. Cependant tout n'était pas désespéré, et nous n'avions pas encore été obligés de prendre la défensive.
CHAPITRE XIV.
L'empereur marchant à la conquête de la paix.—Le lendemain du départ et le champ de bataille de Bautzen.—Murat à la tête de la garde impériale et refus des honneurs royaux.—L'empereur à Gorlitz.—Entrevue avec le duc de Vicence.—Le gage de paix et la guerre.—Blücher en Silésie.—Violation de l'armistice par Blücher.—Le général Jomini au quartier-général de l'empereur Alexandre.—Récit du duc de Vicence.—Première nouvelle de la présence de Moreau.—Présentation du général Jomini à Moreau.—Froideur mutuelle et jugement de l'empereur.—Prévision de Sa Majesté sur les transfuges.—Deux traîtres.—Changemens dans les plans de l'empereur.—Mouvemens du quartier-général.—Mission de Murat à Dresde.—Instructions de l'empereur au général Gourgaud.—Dresde menacée et consternation des habitans.—Rapport du général Gourgaud.—Résolution de défendre Dresde.—Le général Haxo envoyé auprès du général Vandamme.—Ordres détaillés.—L'empereur sur le pont de Dresde.—La ville rassurée par sa présence.—Belle attitude des cuirassiers de Latour-Maubourg.—Grande bataille.—L'empereur plus exposé qu'il ne l'avait jamais été.—L'empereur mouillé jusqu'aux os.—Difficulté que j'éprouve à le déshabiller.—Le seul accès de fièvre que j'aie vu à Sa Majesté.—Le lendemain de la victoire.—L'escorte de l'empereur brillante comme aux Tuileries.—Les grenadiers passant la nuit à nettoyer leurs armes.—Nouvelles de Paris.—Lettres qui me sont personnelles.—Le procès de Michel et de Reynier.—Départ de l'impératrice pour Cherbourg.—Attentions de l'empereur pour l'impératrice.—Soins pour la rendre populaire.—Les nouvelles substituées aux bulletins.—Lecture des journaux.
La guerre recommença sans que les négociations fussent précisément rompues, puisque M. le duc de Vicence était encore auprès de M. de Metternich; aussi l'empereur, en montant à cheval, dit-il aux nombreux généraux qui l'entouraient qu'il marchait à la conquête de la paix. Mais quel espoir pouvait-on encore conserver après la déclaration de l'Autriche, et surtout quand on savait que les souverains alliés avaient sans cesse augmenté leurs prétentions à mesure que l'empereur faisait les concessions qui lui étaient demandées? Ce fut à cinq heures de l'après-midi que l'empereur partit de Dresde, s'avançant par la route de Kœnigstein. Le lendemain, il passa la journée à Bautzen, où il examina le champ de bataille théâtre de sa dernière victoire. Là, le roi de Naples, qui n'avait pas voulu qu'on lui rendît les honneurs royaux, vint le rejoindre à la tête de la garde impériale, dont l'aspect était aussi imposant qu'il l'avait jamais été.
Nous arrivâmes le 18 à Gorlitz, où l'empereur trouva le duc de Vicence, qui revenait de Bohême. Il confirma l'empereur dans la nouvelle que Sa Majesté avait déjà reçue à Dresde de la détermination qu'avait prise l'empereur d'Autriche de faire cause commune avec l'empereur de Russie, le roi de Prusse et la Suède contre l'époux de sa fille, de cette princesse qu'il avait donnée à l'empereur comme un gage de paix. Ce fut aussi par M. le duc de Vicence que l'empereur apprit que le général Blücher venait d'entrer en Silésie à la tête d'une armée de cent mille hommes, et que, sans respect pour les conventions les plus sacrées, il s'était emparé de Breslau la veille du jour fixé pour la rupture de l'armistice; que ce même jour le général Jomini, Suisse de naissance, mais tout à l'heure encore au service de France, et chef d'état-major du maréchal Ney, comblé des bontés de l'empereur, venait de déserter son poste pour se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre, qui l'avait accueilli avec toutes les démonstrations d'une vive satisfaction.
Le duc de Vicence entra dans quelques détails sur cette désertion, qui parut affliger Sa Majesté plus que toutes les autres nouvelles. Il lui dit, entre autres choses, que lorsque le général Jomini était arrivé en présence d'Alexandre, il avait trouvé ce monarque entouré de chefs, parmi lesquels on désignait le général Moreau; et ce fut alors que l'empereur reçut la première nouvelle de la présence de Moreau au quartier-général ennemi. M. le duc de Vicence ajouta que l'empereur Alexandre avait présenté le général Jomini à Moreau, que celui-ci l'avait salué froidement, et que Jomini n'avait répondu à ce salut que par une simple inclinaison de tête, après quoi il s'était retiré sans dire un seul mot, et que tout le reste de la soirée il était resté triste et silencieux dans un coin du salon opposé à celui où se tenait Moreau. Cette froideur n'avait point échappé à l'empereur Alexandre; aussi le lendemain à son lever, interpellant l'ex-chef d'état-major du maréchal Ney: «Général Jomini, lui dit-il, d'où vient ce qui s'est passé hier? Il aurait dû, ce me semble, vous être agréable de rencontrer le général Moreau?—Partout ailleurs, Sire.—Comment?—Si j'étais né Français, comme le général, je ne serais pas aujourd'hui dans le camp de Votre Majesté.» M. le duc de Vicence ayant ainsi terminé son rapport à l'empereur, Sa Majesté dit avec un sourire amer: «Je suis sûr que ce misérable Jomini croit avoir fait une belle action! Ah! Caulaincourt, ce sont les transfuges qui me perdront!» Peut-être Moreau, en accueillant lui-même le général Jomini avec froideur, avait-il pensé que s'il eût servi encore dans l'armée française, il n'aurait pas trahi les armes à la main; et, après tout, ce n'est point une chose hors de nature que de voir deux traîtres rougir l'un de l'autre, se faire en même temps illusion sur leur propre trahison, et sans penser que le sentiment qu'ils éprouvent est en même temps celui qu'ils inspirent.