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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

LE PIÉMONT (continued 2)

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Au bout de quelques jours, je commençai à voir du monde, n'étant pas d'ailleurs très-pressé de me mettre en avant, tant je pensais qu'il y avait à gagner à étudier le terrain; mais je rencontrai plusieurs personnes que j'avais connues à Paris, et notamment à notre fameuse loge écossaise de Sainte-Caroline, que j'ai déjà citée une fois. Tels furent le bon homme Salmatoris, ancien préfet du palais sous le Consulat, et alors intendant des domaines de la couronne en Piémont, et M. de Seyssel, introducteur des ambassadeurs, qui venait passer le temps de ses congés à Turin. Ces messieurs parlèrent obligeamment de moi à quelques personnes, et, en peu de temps, je reçus un assez bon nombre de visites que, bien entendu, il fallut rendre, ce qui m'amène tout naturellement à parler d'un usage piémontais que je trouve excellent.

Quand vous arrivez à Turin, il est fort inutile que vous alliez faire des visites; on ne vous recevrait pas; si l'on veut vous voir, vous êtes prévenu. Par ce moyen on est sûr d'un bon accueil, et on ne peut s'exposer à en recevoir un mauvais. Je me trouvai donc introduit dans la maison du vénérable M. de Balbe, directeur de l'Université de Turin, homme d'un grand savoir, d'un rare mérite et d'une extrême modestie qui avait épousé une française, veuve de M. de Séguin: si je ne me trompe, madame de Séguin avait joué un certain rôle à Paris, lors du dernier ministère de M. de Maurepas; dans tous les cas, c'était une femme extrêmement aimable; le temps, quoiqu'elle fût déjà assez âgée, avait laissé sur son visage des souvenirs de beauté, et ses manières étaient on ne peut plus distinguées. Je vis aussi le comte Peiretti, notre premier président de la cour impériale, et sa jolie femme; le marquis et la marquise Dubourg, dont la maison passait avec raison pour être la première de Turin, mais où il était extrêmement difficile aux Français d'être admis; enfin M. de Luzerne, gouverneur du palais de Stupinis, me présenta chez la comtesse de Salmours, où se réunissait la société la plus distinguée de Turin, et dont, très-certainement, j'aurai à reparler encore.

Cependant la ville de Turin, fière avec raison de la beauté de sa grande salle de spectacle, voulant nous la faire voir dans toute sa splendeur, se disposait à y donner un grand bal paré au prince et à la princesse. Le jour en étant fixé, ce fut un mouvement général pour se procurer des billets et pour se livrer aux importans travaux de la toilette. Nous, nous n'avions pas besoin de solliciter pour nous, mais chacun était assailli de demandes, et le baron Négro, maire de Turin, et en cette qualité grand distributeur des invitations, ne savait à qui entendre. Le matin du jour où devait avoir lieu le bal, j'étais allé faire tout seul une promenade à cheval dans les environs de Turin; tout en chevauchant il me vint pour le soir une idée que je trouvai bonne, et je résolus d'en faire part à la princesse, dont l'esprit bonaparte me parut surtout susceptible de l'apprécier. En rentrant au palais, je me rendis donc à l'appartement de la princesse, où je me présentai du côté des petites entrées. Elle occupait dans le palais Chablais, que nous habitions, l'appartement le plus rapproché de la place Impériale, tandis que l'appartement du prince se trouvait à l'opposite. Mademoiselle Millo, sa lectrice, alla lui dire que je demandais à lui parler, et je fus reçu immédiatement dans la galerie même où plus tard se trouva placée mystérieusement la statue de Canova. L'accueil de la princesse fut extrêmement gracieux, et je lui parlai à peu près en ces termes: «Madame, l'influence des riens est souvent très-grande, et Votre Altesse ne peut l'ignorer. Quoique nous soyons ici depuis huit jours seulement, j'ai déjà pu observer combien les Piémontais sont engoués de tout ce qui leur reste de national. Ce soir, c'est naturellement Votre Altesse qui ouvrira le bal. Faites-le commencer par une Montferrine. C'est un enfantillage peut-être, mais j'ai la certitude que tout le monde vous en saura gré. Pour que cela produise plus d'effet, ajoutai-je, il faudrait faire donner l'ordre à Canavassi[86] de faire entendre la ritournelle d'une contredanse française, et alors vous lui ferez imposer silence en disant que vous voulez une Montferrine.» Ainsi parlé-je, et j'eus la satisfaction de voir que Pauline goûta fort mon avis. Tout cela, dira-t-on, est bien frivole: eh! bon dieu! pas plus qu'autre chose; remontez donc aux causes premières des plus grands événemens, et vous m'en direz des nouvelles.

Quoi qu'il en soit, tout se passa le soir comme je l'avais prévu. À neuf heures précises, nous nous rendîmes tous à pied à la salle de l'Opéra, par les galeries intérieures du Palais-Impérial et la longue galerie qui communique au théâtre. Nous entrâmes par une grande porte pratiquée au milieu de la salle, sur l'emplacement qu'occupait ordinairement la grande loge d'apparat, et je dois dire que nous fûmes tous saisis d'un mouvement d'admiration involontaire en voyant cette salle magnifique éclairée par des milliers de bougies, et remplie de femmes brillantes de jeunesse et de parure, parmi lesquelles il y en avait d'extrêmement jolies. Mais le prix de la beauté appartenait sans conteste à la princesse, qui était, si on peut ainsi s'exprimer, ruisselante de diamans. Les banquettes pour les dames formaient un immense carré long, autour duquel les hommes circulaient. Au fond de la salle était le fauteuil de l'empereur, et comme s'il eût été présent, toutes les personnes attachées à son service se tenaient debout derrière son fauteuil. De chaque côté on avait placé seulement une chaise, l'une à droite pour le prince, l'autre à gauche pour la princesse, qui toléra, sans murmurer, cette infraction à ses prétentions. Derrière leur chaise les personnes de ce que l'on appelait leur maison d'honneur étaient debout, comme les officiers civils de l'empereur derrière son fauteuil, et ce genre de service parut bien nouveau à mes bons aides-de-camp. Gruyer et Henrion auraient mieux aimé être chargés d'une mission à travers la mitraille; mais enfin ils se considérèrent comme des soldats en faction, et ne bougèrent pas du poste.

Quand le prince et la princesse eurent fait le tour de l'assemblée en singeant le mieux possible les habitudes de l'empereur en pareille circonstance, ils allèrent prendre place, et je me tins coi pour observer l'effet que produirait notre comédie concertée le matin. Canavassi et ses acolytes commencèrent une ritournelle de contredanse française, et la princesse joua son rôle à ravir. À peine elle eut fait entendre ces mots: Une Montferrine! ce fut un cri général. Les vive l'empereur! vive le prince! vive la princesse! formèrent un tintamarre à ne pas s'entendre, et c'est ce que l'on appelle de l'enthousiasme. Pauvre peuple, que tu es bête!

CHAPITRE V.

M. Alfieri de Sostegno.—Beauté et gravité d'un maître des cérémonies.—La femme morte d'ennui.—Trève de plaisanteries et caractère honorable de M. Alfieri.—Correspondances entre Turin et Cagliari.—Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers Napoléon.—Singulier exemple de la mémoire de l'empereur.—Mes souvenirs et les proverbes de Sancho.—Mademoiselle Raucourt à Turin.—Usage de la langue française, remontant dans quelques localités au temps de Louis XIV.—Notre statistique dramatique à Turin.—Soirée à la cour.—Mademoiselle Raucourt, Jocaste et un Œdipe improvisé.—Représentations de mademoiselle Raucourt au théâtre Carignan.—Monrose et Perrier.—Le bâton de maréchal des comédiens.—Théorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le principal et l'accessoire.—Récompenses données par l'empereur au général Menou.—M. de Menou remplacé par César Berthier, et les deux dissipateurs.—Folies de César Berthier et mécontentement de son frère.—Huissiers battus et intervention indispensable.—Charmante famille de César Berthier.—Esprit de mademoiselle Raucourt et leçon de convenance donnée à César Berthier.—Lettre du prince de Neufchâtel au prince Borghèse.—Mort de M. Visconti et désespoir du maréchal.—Plaintes confidentielles contre l'empereur.—Vive tendresse du prince pour sa mère.—Incroyable influence de la température sur son humeur.—Soixante mille francs d'aumônes par an.—Le prince malade d'ennui.—Arrivée à Turin du prince Aldobrandini.—Singulière ambition du dentiste de la cour et les dents des deux frères.—Le Pô et l'Eridan.—Un mot sur Turin.—Mugissemens d'un taureau d'airain et croyance des bonnes femmes.—La manie des alignemens.—La part de Turin dans les projets d'embellissemens de l'empereur.—Le nouveau pont de Turin.—Murmures contre la destruction d'une église.—Entêtement d'une madone, suivi de complaisance.—Cause sérieuse de la chute de l'empire et défi porté aux savans.—Apparition de Lucien à Turin sans qu'il voie sa sœur.—Palais de plaisance des rois de Sardaigne.—La Vennerie, Montcallier et Stupinis.—La cour à Stupinis.—Courte description.—Histoire de ma chambre.—L'empereur, la belle dame et l'aide-de-camp.—Bon voisinage du colonel Gruyer.—La chasse aux yeux d'un pape.—Tour d'écolier et utilité du blanc d'Espagne.—Bonne qualité du prince Aldobrandini, lettre de l'empereur et départ.—Présentation en habit de soldat et les épaulettes de colonel.—Le roi Joseph, à Stupinis.—Le Piémont pris en grippe par Pauline.—Caprices plus violens que jamais.—Départ de Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.

Ce que l'esprit humain a inventé de plus grand, ce que le génie des siècles a engendré de plus sublime, ce qui atteste le plus la dignité de l'homme, l'étiquette, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'était pas moins scrupuleusement observée à la petite cour de Turin qu'à la cour des Tuileries. La direction de cette sauve-garde des empires était confiée à M. Alfieri de Sostegno. Qu'il était beau dans l'exercice de ses fonctions de maître des cérémonies! Il me semble le voir encore! Le voilà, revêtu d'un habit bleu de ciel tout chamarré de broderies d'argent. Le voyez-vous, le corps légèrement appuyé sur la hanche gauche, le pied droit en avant, et de sa main droite se faisant une espèce de garde-vue? Savez-vous ce que fait notre maître des cérémonies dans cette attitude? Il lorgne, car il faut que vous sachiez qu'il lorgne toujours, même à table, et surtout au dessert, pour arrêter dans sa pensée quels sont les bonbons qu'il mettra dans sa poche. Son fidèle lorgnon, attaché en sens contraire à une bague, ne le quitte jamais, et c'est à l'aide de cet instrument que M. Alfieri surveille les grandes évolutions de l'étiquette. M. Alfieri a des cheveux noirs et un peu crépus. Or ceci, sachez-le bien, est une des conquêtes du prince Borghèse, car M. Alfieri a été poudré à blanc. Qu'il me soit même permis de dire ici par anticipation que ce fut pendant que Napoléon prenait Vienne pour la seconde fois, que son beau-frère, à la suite d'habiles négociations, amena M. Alfieri à quitter la poudre, et, qui plus est, à danser le grand-père.

Or, maintenant, voici bien autre chose. C'était un bruit généralement répandu dans la haute société médisante de Turin, que la femme de M. Alfieri était morte d'ennui; on allait même jusqu'à dire que son mari n'avait pas été étranger à ce crime involontaire. Madame Alfieri, m'a-t-on dit, était une femme fort agréable, douée des plus aimables qualités et d'une vertu que la calomnie elle-même n'aurait osé attaquer. Elle avait succombé, assurait-on, à la suite de nombreuses conversations, dont la dernière l'avait emportée, mais cela sans qu'il s'y fût joint aucun accident étranger: pas le plus léger symptôme de maladie, pas le plus petit accès de fièvre. D'abord, ennemi, comme doit l'être tout bon chrétien, de tout ce qui peut ressembler à de la médisance, je pris un pareil bruit pour un jeu de langues féminines; cependant, ayant eu souvent l'honneur de causer avec M. Alfieri, j'ai dû demeurer convaincu que cela était, sinon vrai, au moins très-possible.

Eh! mon Dieu! n'est pas amusant qui veut; et j'ai connu tels personnages qui, pour se donner la réputation d'hommes d'esprit, n'avaient trouvé d'autre moyen que de se renfermer dans un silence absolu. Tel était à Paris, dans ma jeunesse, M. Raymond Delaistre. Au surplus, M. Alfieri était un homme essentiellement honnête et d'une rigide vertu. Opposé d'abord à la cause française par attachement, par fidélité aux anciens rois de Sardaigne, il avait même subi un assez long exil en France, et, je crois, quelque temps de détention à Dijon; mais le trésor des grâces impériales était alors inépuisable pour ceux qui n'avaient été que les ennemis de la république française. Nous savions bien que la plupart des nobles piémontais n'avaient accepté de fonctions dans le gouvernement et de places à la cour qu'après avoir pris l'assentiment du roi de Sardaigne; nous savions bien qu'il existait encore quelques correspondances entre Turin et Cagliari; il y a plus, nous savions bien ce que contenaient ces correspondances, mais le gouvernement impérial était si fort qu'il n'y avait pas lieu à autre chose qu'à fermer les yeux quand il ne s'agissait que de vains regrets et de vœux qui nous semblaient insensés. À cette occasion je regarde comme un devoir de rendre justice à M. d'Auzers, car il n'était nullement du parti de la persécution.

Parmi les Piémontais il y en eut un dont la conduite envers l'empereur fut remarquablement noble et exemplaire. Je parle ici de M. de Saint-Marsan, frère de la marquise Dubourg. M. de Saint-Marsan et M. de Balbe étaient réellement les deux hommes les plus distingués du Piémont. Lors de la réunion des états du roi de Sardaigne à la France, Bonaparte, l'homme peut-être qui se soit jamais le mieux connu en hommes, ayant su apprécier les rares qualités de M. de Saint-Marsan, le fit venir et lui proposa de s'attacher à lui. À cela, M. de Saint-Marsan ne dissimula pas au premier consul l'attachement sincère qu'il conservait à ses anciens princes, qu'il nourrissait encore des espérances pour eux; et sa conclusion fut qu'il verrait plus tard, mais qu'il n'était pas encore temps. Loin de se plaindre de cette loyale franchise de la part d'un homme de conscience et de mérite, le premier consul n'en conçut que plus d'estime pour M. de Saint-Marsan. Ses dernières paroles même, et je puis certifier ce fait, restèrent si bien gravées dans la tête de Napoléon, que lorsqu'en mil huit cent cinq l'empereur s'arrêta à Turin, avant de se faire couronner roi d'Italie, ayant distingué M. de Saint-Marsan parmi les nombreuses personnes qui s'étaient rendues au Palais, il alla droit à lui, et lui dit: «Eh bien! monsieur de Saint-Marsan, est-il temps?—Oui, Sire.» Dès lors l'empereur compta dans ses conseils un homme capable et fidèle de plus: M. de Saint-Marsan fut fait conseiller d'état et quelques années plus tard nommé à l'ambassade de Berlin, où il servit la France avec toute la loyauté que l'on peut attendre d'un homme qui ne s'est pas montré trop empressé de servir.

J'enfile ces souvenirs, comme ils se présentent à ma mémoire, à la bonne franquette, absolument comme Sancho enfilait ses proverbes. Sans cela, s'il m'était donné de m'astreindre à quelque régularité, j'aurais déjà dû parler de mademoiselle Raucourt à Turin, des premières réceptions chez la princesse, de l'arrivée du prince Aldobrandini, de la position de Turin, de sa délicieuse colline et surtout de notre premier séjour à Stupinis. C'est ce que je vais essayer de faire, sans répondre toutefois qu'il ne me viendra pas quelque autre idée à la traverse.

Mademoiselle Raucourt avait obtenu un privilége pour l'exploitation d'un théâtre français dans le royaume d'Italie et dans les départemens au delà des Alpes. Ses comédiens étaient divisés en deux troupes, dont l'une demeurait à poste fixe à Milan. L'autre passait environ six mois à Turin, depuis la fin du carême jusqu'à la saison d'automne. Le reste de l'année elle devenait presque nomade, et allait donner des représentations tantôt à Gênes, tantôt à Alexandrie, et quelquefois à Casal, l'une des villes du Piémont où la langue française était le plus usitée, et c'était un reste traditionnel de la possession de Casal par la France, sous le règne de Louis XIV. J'ajouterai, en passant, que je remarquai la même chose à Pignerol et dans les vallées de la Tour et de Luzerne. Au mois de septembre, la troupe de mademoiselle Raucourt qui se tenait au théâtre Carignan, où l'on a vu mon début, cédait cette salle à une troupe d'Opéra Buffa, dont la clôture avait lieu le premier jour de l'Avent; pendant l'Avent point de spectacle, et le commencement du carnaval était signalé par l'ouverture du grand Opéra, dont la dernière représentation avait lieu le mardi gras. Clôture générale des théâtres pendant le carême, et jamais de représentation le vendredi. Joignez à cela deux autres petits théâtres, où venaient des comédiens italiens et des Buffi Caricali: le théâtre d'Angennes, faisant partie de la maison du marquis d'Angennes; et le théâtre Sutera, dans la rue du Pô: vous aurez alors une idée complète de notre statistique dramatique.

Ayant donc appris l'arrivée à Turin du prince et de la princesse, mademoiselle Raucourt, qui se trouvait alors à Milan, s'empressa de venir présenter ses hommages à Leurs Altesses; et elle donna plusieurs représentions au théâtre Carignan. Je la vis d'abord à la cour, à une soirée chez la princesse, où elle déclama plusieurs passages de nos poëtes tragiques, entre autres le songe d'Athalie, avec une réelle supériorité. La princesse, dans cette même soirée, voulut entendre Jocaste dans la grande scène de la double confidence; mais il manquait un Œdipe, et Pauline me métamorphosa en roi de Thèbes. Je dirai à cette occasion que je ne m'en tirai pas mal et même bien; car il faut absolument que l'outre qui renferme notre amour-propre crève par quelque endroit; et j'ai beau faire pour être modeste, je ne puis me dissimuler que j'ai de la prétention à bien dire des vers, et surtout des vers de tragédie. Au théâtre, nous eûmes Médée, Clytemnestre, Mérope, où un gros monsieur Chaperon vociféra le rôle de Polyphonte. En général, notre troupe tragique était médiocre, surtout en l'absence de mademoiselle Raucourt; mais notre troupe comique comptait de jeunes sujets qui annonçaient un vrai talent. Je puis citer parmi ceux-ci Monrose et Perrier, qui ont actuellement obtenu le bâton de maréchal des comédiens, c'est-à-dire la dignité de sociétaire à la Comédie française.

Mademoiselle Raucourt n'était point seulement une grande actrice; elle joignait à beaucoup d'esprit des manières très-distinguées, et se tenait parfaitement dans le monde. Sa morale était fort douce pour ses compagnes, cependant elle trouvait qu'il y avait un peu trop de luxe dans leur commerce de galanterie. «Je ne demande point, lui ai-je entendu dire, je ne demande point que ces dames soient des vestales; cela est trop difficile; mais je voudrais que l'on ne fît pas le principal de ce qui ne devrait être qu'un agrément, et tout au plus un accessoire.» Au surplus, mademoiselle Raucourt avait un tact exquis, et je pus en juger un jour où elle donna à César Berthier une leçon de convenance, et cela de la manière la plus délicate.

Le général Menou avait été nommé comte de l'empire, ce dont il ne se souciait guère, et grand-aigle de la Légion-d'Honneur, pour le dédommager de la perte de son gouvernement. L'empereur avait décidé en outre que, quelles que fussent ses fonctions, M. de Menou jouirait, sa vie durant, d'un traitement de trois cent mille francs; mais il ne voulut jamais lui permettre de revenir en France. Ayant résolu de former un gouvernement général des pays Toscans, l'empereur le nomma président de la junte d'organisation. Cette petite explication était nécessaire pour que César Berthier ne nous tombât pas des nues. Après le départ de M. de Menou, il fut appelé à Turin pour le remplacer dans le commandement de la vingt-septième division militaire; et je puis dire que, sous le rapport de la dissipation, il était impossible de trouver dans toute l'armée un homme plus digne de succéder au général Menou. César Berthier venait de Corfou, où il s'était signalé, comme précédemment à Naples, par les plus incroyables extravagances. Comme son frère le maréchal n'avait pas d'enfans, et que lui il avait un petit garçon de cinq à six ans, qui au reste était très-gentil, il lui avait donné une maison telle que devait être celle de l'héritier présomptif de la principauté de Neufchâtel. Par malheur, les carrossiers et les maquignons du futur monseigneur n'ayant pas été payés, César Berthier avait eu la douleur de voir ces impertinens créanciers saisir chevaux et voitures au moment où il sortait de Naples. Son frère avait souvent payé ses dettes, mais il ne voulait plus les payer à l'avenir, et il l'avait fait appeler à Turin, dans l'espoir que, se voyant écrasé par le luxe de la maison vraiment royale du prince Borghèse, il mettrait un frein à sa folle manie de briller. Mais le pli était pris, et il était bien difficile de le redresser: aussi César Berthier passa-t-il quelquefois son temps entre des huissiers le matin et des fêtes le soir. Or les huissiers n'étaient nullement de son goût, et je me rappelle que nous fûmes obligés d'intervenir dans une petite affaire où il avait traité ces noirs plumitifs comme il n'est permis de le faire que dans les comédies. Le prince avait payé douze mille francs, par égard pour le prince de Neufchâtel qu'il aimait beaucoup, et ainsi tout s'était arrangé. Au surplus, si César Berthier ne jouissait d'aucune considération personnelle, sa charmante famille était digne du plus grand intérêt. Madame Berthier était une femme presque aussi bonne que malheureuse, et outre leur fils ils avaient trois filles dont deux étaient déjà de grandes personnes. L'une des deux était extrêmement jolie, et toutes deux charmantes de manières. Un jour donc, me trouvant à dîner chez César Berthier, celui-ci tenait des propos tellement lestes, malgré la présence de ses filles, que nous en étions réellement à la gêne; mademoiselle Raucourt surtout, qui se trouvait placée entre lui et moi, et à laquelle il s'adressait. Elle affectait de ne pas répondre, et le général insistait d'autant plus: enfin de guerre lasse, mademoiselle Raucourt se retourne de son côté, et lui dit d'un ton demi-solennel, en lui montrant ses filles: «Général, quel âge ont ces demoiselles?...» César Berthier comprit, et immédiatement nous nous hâtâmes de donner un autre tour à la conversation, pour que cela eût l'air de passer inaperçu. Il faut convenir que c'était une chose assez curieuse que de voir une actrice rappeler à un père de famille le respect qu'il doit à l'innocence de ses enfans.

Cependant, vers cette époque, César Berthier venait de recevoir un assez rude échec dans ses rêves de future principauté pour son fils. Le prince de Neufchâtel venait d'épouser une princesse de Bavière, et gare aux héritiers directs. Le pauvre maréchal! Je me rappellerai toujours quelle lettre douloureuse il écrivit au prince Borghèse à la mort de M. Visconti, qui eut lieu six semaines environ après son mariage. «Mon cher prince, lui disait-il, vous savez combien de fois l'empereur m'a pressé d'engager madame Visconti à faire divorce avec son mari et de l'épouser. Mais le divorce a toujours répugné à mes principes d'éducation. J'attendais tout du temps. Aujourd'hui madame Visconti est libre, et je pourrais être le plus heureux des hommes. Mais l'empereur m'a forcé à un mariage qui m'empêche d'épouser la seule femme que je puisse jamais aimer. Ah! mon cher prince! tout ce que l'empereur a fait pour moi, tout ce qu'il pourra faire encore, ne sera jamais capable de compenser le malheur éternel auquel il m'a condamné.» Toute la lettre de Berthier était sur ce ton, et bien que je cite de mémoire, je puis répondre de la parfaite exactitude du fragment que l'on vient de lire. Il est bien sûr que Berthier rappelait au prince que l'empereur lui avait souvent conseillé le divorce de madame Visconti, et le prince me dit qu'effectivement Berthier le lui avait dit plusieurs fois. Berthier parlait aussi de son frère, de tous les désagrémens que lui causait sa conduite et de la ferme résolution où il était de ne plus rien faire pour lui.

Dès le jour de notre arrivée à Turin, le prince avait écrit à Rome, à sa mère et à son frère. Je ferai remarquer ici, comme une chose parfaitement honorable pour le prince, que la vénération qu'il avait pour sa mère était un véritable culte. Elle était née princesse Salviati. Son fils avait pour elle une tendresse que rien ne peut égaler, et quand il la perdit, il fut dans une profonde affliction qui dura beaucoup plus long-temps que ne semblait le comporter la frivolité de son caractère; elle lui écrivait des lettres adorables, et chaque fois qu'il en arrivait une au prince, le moment aurait été bien choisi pour les solliciteurs qui auraient eu quelque chose à lui demander, car cela le mettait toujours dans des dispositions bienveillantes. Au surplus, je n'ai jamais connu un homme dont le caractère fût soumis, à l'égal de celui du prince Borghèse, à l'influence de la température: le ciel était-il pur, l'air rare, le soleil brillant? il était gai, allègre, bien dispos, très-obligeant; mais le temps était-il couvert, brumeux? le vent soufflait-il de l'ouest? il devenait morose, et il n'y avait rien de bon à en espérer. Quelquefois il convenait lui-même de cette fâcheuse influence, et me disait qu'elle était tellement puissante, tellement active sur lui, qu'il lui était impossible d'en triompher. Il importait donc beaucoup avec lui de consulter le baromètre. Le prince était essentiellement bon, mais égoïste et avare, si ce n'est envers les pauvres, pour lesquels il avait fixé dans son budget de dépenses une somme annuelle de soixante mille francs, sans que la gazette de Turin s'extasiât tous les matins sur l'inépuisable bonté du meilleur des princes. Cette propension à la charité était en même temps un hommage à sa mère, dont la bienfaisance était proverbiale à Rome. Mais, par une de ces contradictions si communes chez les hommes et surtout chez les princes, tout en faisant donner aux pauvres, il avait la plus invincible répugnance à donner quoi que ce fût lui-même.

Le prince était atteint de la plus fatale de toutes les maladies, de l'ennui. Il s'ennuyait, parce qu'il avait un insurmontable dégoût pour toute occupation sérieuse; quand il n'était pas à cheval, en voiture, à table, au bal ou au spectacle, il fallait qu'il fût couché; jamais je ne lui ai vu prendre un livre, et de tous les journaux que nous recevions, le seul qu'il lût habituellement était le journal des modes. Il aurait aimé à avoir une société particulière, à vivre bourgeoisement, mais sa position ne le lui permettrait pas. Combien de fois ne regretta-t-il pas cette première société qu'il avait eue à Paris chez le concierge de l'hôtel d'Oigny! Et combien de fois aussi, lorsque je lui disais ce que je comptais faire le soir, ne me dit-il pas: «Ah! vous êtes heureux, vous; vous allez chez madame Dubourg; vous allez rire, vous amuser... Et moi!... Allons, il faut que je fasse mon métier de prince: je vais m'ennuyer.»

Son frère, ayant su son arrivée à Turin, quitta Rome et s'empressa de venir le rejoindre. Ce fut pour le prince un moment de vive satisfaction, car les deux frères étaient parfaitement unis et s'aimaient beaucoup tous les deux. Le prince Aldobrandini n'était pas très-riche, et le prince Borghèse l'était immensément; mais celui-ci avait soin que son frère tînt un état convenable à sa position. Le prince Aldobrandini était fort bon, très-gai, sans aucune espèce de morgue, très-simple dans ses manières, enfin ce que l'on appelle dans le monde un excellent garçon. Quant à son éducation, elle avait été malheureusement pareille à celle de son frère aîné. Sa présence donna du mouvement à la cour, et fut cause d'une anecdote qui me parut trop plaisante pour que je ne la rapporte pas ici. Le dentiste de la cour, dont j'ai oublié le nom, vint un matin chez moi pour voir si j'avais besoin de ses services, et je lui dis que je n'en avais nul besoin, ce qui était heureusement vrai. Comme il ne s'en allait pas, je vis qu'il avait quelque démangeaison de causer avec moi, et comme j'étais de loisir, je lui adressai sur Turin quelques-unes de ces questions oiseuses qui équivalent à un interrogatoire en règle sur la pluie et le beau temps. Après quelques propos échangés: «Monsieur, me dit-il, le prince Aldobrandini est un prince bien aimable.—Sans aucun doute. Est-ce que vous l'avez-vu?—J'ai eu cet honneur; je sors de chez lui... Ah! quel dommage que ce ne soit pas lui qui soit le gouverneur général!...—Comment?... que dites-vous là?... Est-ce que le prince Camille...?—Ah! Monsieur, je ne dis pas... Le prince Camille est aussi, sans doute, un prince bien aimable... Mais...—Comment, mais?—Tenez, je vais vous dire. Son altesse impériale a des dents magnifiques; elle ne me fait jamais appeler; mes fonctions sont nulles; bref, je ne suis rien. Au lieu que si c'était le prince Aldobrandini!... D'après l'état de ses dents, que je viens d'examiner, j'ai lieu de penser qu'on me manderait souvent; je serais quelque chose. Il est bien permis de songer un peu à soi.» Je fus, je l'avoue, fort égayé de la noble ambition de notre arracheur de dents.

Turin passe avec raison pour une des plus jolies villes de l'Europe, et en est probablement la plus régulière. Mais, la main sur la conscience, il faut convenir que cette régularité même a quelque chose de monotone et par conséquent de triste. C'est une ville d'une forme à peu près ovale, située à l'extrémité de la plaine qui descend de Rivoli, par une pente douce, jusqu'aux bords du Pô. Du Pô!... Au seul nom de ce fleuve, je ne saurais contenir ma mauvaise humeur contre les modernes qui ont baptisé d'une manière si ignoble ce superbe Eridan que Virgile avait couronné roi des fleuves. Tous les dictionnaires de géographie vous diront d'ailleurs, avec cette douce fierté que donne l'érudition, que Turin se nommait Augusta Taurinorum, du nom d'Auguste, et à cause des magnifiques taureaux qui, dès l'antiquité, creusaient les sillons de ses campagnes. La ville de Turin en avait conservé un taureau pour armoiries, et quand les Français y arrivèrent, un taureau d'airain s'élevait sur le sommet d'une haute tour située dans la grande rue de Suze. Malheureusement la tour s'avançait un peu sur la rue; elle devint donc victime de la rage des alignemens, et le taureau antique fut confiné dans quelque cave souterraine de la mairie. Or ne plaisantez point sur ce taureau; tout d'airain qu'il était, il mugissait presque aussi bien qu'un de ses pareils en chair et en os. Comme le prince Borghèse, il avait une profonde antipathie pour le vent; quand le vent soufflait avec violence, il mugissait de toutes ses forces. Alors les bonnes femmes de Turin se signaient, et disaient que le taureau était en colère contre la tempête. Bien est-il vrai que des philosophes ont prétendu que ce mugissement, s'il a existé, provenait du son produit par le vent lui-même qui s'engouffrait avec violence dans le taureau qui était creux, et le faisait ainsi retentir. J'en demande bien pardon aux philosophes, mais ici je suis tout-à-fait du parti des bonnes femmes: le taureau était en colère.

Nous ne fûmes point coupables de la suppression du taureau; ce crime se rapporte, je crois, au gouvernement du général Jourdan; mais nous en commîmes un qui fit bien autrement crier les bonnes femmes. Turin avait sa part dans les immenses projets de l'empereur pour l'embellissement des principales villes de l'empire. Déjà les anciennes fortifications de la ville n'existaient plus; aux remparts avaient succédé des boulevards plantés en promenades et qui commençaient dans l'été à dessiner autour de Turin un cercle de verdure; mais il restait encore à former une esplanade unie et régulière sur le terrain qui sépare la ville de la rive gauche du Pô; un abord plus vaste était en effet indispensable au devant du pont magnifique que l'on allait substituer au vieux pont tout démantelé qui conduisait à la colline, à la Vigne-de-la-Reine et à l'embouquement de la route de Montcallier et d'Alexandrie. Quelques vieilles maisons étaient encore debout sur cet emplacement; mais de là ne venaient pas les difficultés: il y avait une église, et dans cette église une madone en grande vénération, une madone qui passait pour avoir plus de caractère que madone de pierre ou de marbre en ait jamais eu. On commençait à murmurer dans le peuple sur l'impiété des Français, qui ne respectaient point le temple de la sainte femme; et les églises ne désemplissaient pas, sans doute pour attirer sur nous les bénédictions d'en haut. Enfin le peuple se rassura quand la croyance se fut répandue que la madone était parfaitement décidée à ne point descendre de sa niche, et qu'elle écraserait le premier téméraire qui oserait porter sur elle une main sacrilége. Cependant la madone changea d'avis; par une belle nuit elle se laissa enlever sans former la moindre opposition, et les bonnes femmes demeurèrent dûment convaincues que cela nous porterait malheur. Eh bien! que diriez-vous si, à moi, aujourd'hui, il me plaisait d'assurer que l'enlèvement de la madone de la porte du Pô a été la cause évidente de la chute de l'empire, bien qu'elle n'ait eu lieu que six ans après? Messieurs les membres de l'Académie des Sciences, comment feriez-vous pour me prouver le contraire? Diriez-vous que je n'ai pas le sens commun?... C'est possible, mais ce n'est pas une preuve.

Il y avait au plus une quinzaine de jours que nous étions à Turin quand le prince fut informé que Lucien avait quitté Rome et se dirigeait sur le Piémont pour voir sa sœur. La princesse comprit facilement qu'une pareille entrevue serait de nature à déplaire beaucoup à l'empereur, et comme le courrier porteur de cette nouvelle ne précédait Lucien que de peu de temps, on se détermina à aller s'établir à Stupinis, où il était déjà arrêté que la cour irait passer quelque temps, mais seulement un peu plus tard. Lucien vint en effet; mais sur les observations qui lui furent faites par la personne chargée de le recevoir, il rebroussa chemin après avoir dîné au palais, et sa courte apparition fut tenue si secrète que très-peu de personnes en eurent connaissance.

J'avais déjà dirigé quelques-unes de mes promenades du côté de Stupinis, qui est à Turin ce que Saint-Cloud est à Paris. C'est un élégant pavillon qui s'élève en dôme surmonté d'un cerf de bronze doré. Cet attribut annonçait que Stupinis n'était qu'un rendez-vous de chasse; en effet les rois de Sardaigne étaient dans l'habitude d'y ouvrir ponctuellement les chasses chaque année et d'y célébrer la saint Hubert; mais ils ne l'habitaient pas. Leurs palais de plaisance étaient la Vennerie et Montcallier. La Vennerie, à une lieue et demie à peu près de Turin, était un palais immense, à en juger par ses débris. Effectivement la Vennerie avait été abattue et son parc dévasté en partie, lors de la révolution du Piémont. Il restait cependant quelques fragmens de bâtimens, par exemple un petit appartement au rez-de-chaussée, boisé en vieux laque de Chine; les écuries étaient intactes, et elles devraient servir de modèle aux architectes chargés de faire de pareilles constructions de luxe. Il y en a une entre autres destinée à contenir cent chevaux. C'est un bâtiment long et voûté, sans étage supérieur; les chevaux sont rangés des deux côtés, et la voie du milieu est assez spacieuse pour qu'une voiture y passe commodément; en outre, on y a ménagé un courant d'eau qui coule sans cesse. Quant au palais de Montcallier, il est situé à l'extrémité de la colline, à une grande lieue de Turin, sur la route d'Alexandrie. On en avait fait un hôpital militaire. De ce point, la vue est admirable et s'étend sur l'immense plaine du Piémont sillonnée par le Pô, les deux Doires et quelques torrens. Parmi ces torrens, il en est un, le Sangon, qu'il faut traverser pour aller à Stupinis. Pendant l'été ce n'est rien; il n'y a alors qu'un suintement d'eau, tout juste ce qu'il en faut pour tenir des grenouilles en joie; mais à la fonte des neiges, ou après un violent orage, c'est tout autre chose; les communications entre Turin et Stupinis deviennent impossibles.

Le palais de Stupinis est assez régulièrement bâti. Le dôme dont j'ai parlé est d'une grande élégance. Au rez-de-chaussée de ce dôme sont douze grandes cheminées, où les chasseurs se séchaient quand ils avaient été surpris par la pluie; et dans l'intervalle des cheminées douze grandes portes, dont six sont vitrées, et donnent, trois sur le perron de la cour, trois sur le perron du jardin; les autres conduisent à autant d'appartemens et à un escalier par lequel on monte au milieu du dôme, à une galerie pratiquée à l'endroit où la coupole commence à s'arrondir: et de cette galerie on communique avec les appartemens du premier étage. Il y a en outre, à gauche en arrivant, un assez long bâtiment dont l'extrémité forme angle droit avec la façade du palais. Le premier étage de ce bâtiment est traversé par un corridor, aux deux côtés duquel règne une suite de fort jolis appartemens; c'est là que nous fûmes logés, et j'eus en partage l'appartement même qui avait été témoin d'une scène nocturne fort singulière, mais que je rapporterai très-succinctement parce que je suppose qu'on la connaît déjà.

Dans la chambre donc que j'occupais avait été logée une des dames de Joséphine quand l'empereur habita le palais de Stupinis à l'époque du couronnement d'Italie. L'empereur avait une clef qui ouvrait toutes les portes. Il entre une nuit dans la chambre de la dame en question, muni d'une lanterne sourde, s'asseoit devant la cheminée, et se met en devoir d'allumer les bougies. Hélas! la belle dame n'était pas seule. Pourquoi? Je n'en sais rien; c'est peut-être parce qu'elle avait peur des souris, dont il y avait beaucoup à Stupinis. Quoiqu'il en soit, un aide-de-camp de l'empereur se trouvait par hasard dans le lit de la dame quand Napoléon entra. L'aide-de-camp, au premier bruit de la clef dans la serrure, pensant bien que l'empereur seul pouvait venir à cette heure, s'était laissé glisser dans la ruelle, entraînant avec lui tout ce qui pouvait témoigner de sa présence. Cependant l'empereur s'était approché de la belle, qui feignait de dormir; que voit-il?... Horreseo referens!... Il voit... précisément ce vêtement que Louvet a si heureusement surnommé, à l'usage des oreilles de bonne compagnie, le vêtement nécessaire; car qui est-ce qui oserait dire une culotte? Ce n'est pas moi, assurément. Je me figure l'empereur les yeux fixés sur la fatale pièce de conviction. À cette vue, il dit d'un ton sévère, mais calme: «Il y a un homme ici! Qui que vous soyez, je vous ordonne de vous montrer.» Il n'y avait pas à tortiller; il fallut obéir, et l'empereur, reconnaissant son aide-de-camp, lui dit seulement: «Habillez-vous! L'aide-de-camp s'habilla et sortit. Je ne sais malheureusement pas ce qui se passa ensuite entre l'empereur et la belle dame; mais, selon toute probabilité, elle dut commencer par essayer de faire croire à l'empereur qu'il se trompait: je sais seulement que le lendemain, à l'heure du lever, l'aide-de-camp était dans ses petits souliers; que, cependant, il y parut, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Il en fut quitte pour la peur, car jamais l'empereur ne lui dit un mot qui pût lui faire croire qu'il se souvenait de la scène nocturne de ma chambre de Stupinis.

L'appartement qu'occupait mon bon colonel Gruyer était contigu au mien, et nous nous entendions si facilement à travers la cloison qui nous séparait, que cela explique comment l'aventure que je viens de raconter n'a pas été perdue pour la postérité. Une voisine fut indiscrète, et il est peu probable que l'empereur, l'aide-de-camp ou même la dame en aient jamais parlé à personne. Nos appartemens étaient composés de deux chambres et ornés d'un grand nombre de portraits de papes. Gruyer un jour eut la singulière fantaisie de leur tirer aux yeux avec un pistolet, et, comme il y était très-adroit, à l'aide de deux balles il aveugla effectivement l'effigie d'une sainteté; j'essayai d'en faire autant, mais, comme j'étais moins habile, je n'atteignis pas l'œil auquel je visais; de sorte que, grâce à ma maladresse, je n'ai réellement à me reprocher que le nez d'un page. Nous fîmes cette belle équipée un jour qu'il n'y avait personne au palais. Un autre jour nous voulûmes nous éclaircir d'un doute, et pour cela nous eûmes recours à un tour pardonnable au plus à des écoliers. Nous soupçonnions depuis quelques jours que, lorsque tout le monde était endormi, un de nos voisins sortait de sa chambre pour aller... je ne vous dirai pas où, et avait grand soin de rentrer avant le jour. Pour nous en assurer, nous imaginâmes de broyer un pain de blanc d'Espagne, et de répandre cette poussière devant la porte de notre voisin après que nous le sûmes rentré chez lui. Le lendemain, à la pointe du jour, nous vîmes dans le corridor des empreintes de pieds marquées en blanc, précisément dans la direction que nous soupçonnions, et nous fîmes tout disparaître avant que personne fût levé dans le palais.

Le prince Aldobrandini, qui ne faisait pas le prince du tout, allait ordinairement passer la soirée à Turin; et comme le prince et la princesse se retiraient de bonne heure, chacun dans leur appartement, nous nous réunissions le soir chez madame de Cavour, dame d'honneur de la princesse. Là se trouvaient réunies toutes les personnes du service, les lectrices, les aides-de-camp et moi. Le temps se passait en conversation et à raconter des histoires jusqu'au retour du prince Aldobrandini; alors on prenait du thé, des glaces, et l'on jasait encore jusqu'à minuit ou une heure du matin.

Cependant, nous venions de recevoir des dépêches de Bayonne, dans lesquelles se trouvait une lettre de l'empereur qui disait au prince de lui envoyer son frère. Son départ fut immédiatement fixé au lendemain, et alors fut entamée la question de savoir dans quel costume le prince Aldobrandini se présenterait à l'empereur. Cela paraissait regarder spécialement le chambellan directeur de la garde-robe; cependant le prince m'en parla, je ne sais par quel hasard. Je lui dis que selon moi ce qu'il y avait de mieux à faire pour son frère, c'était de se présenter en habit de simple soldat; que c'était un moyen de témoigner à l'empereur l'intention de le servir, sans faire aucune demande de grade, et que c'était une chose que Sa Majesté ne pouvait manquer d'apprécier. Ce conseil transmis au prince Aldobrandini par son frère fut adopté, et ce fut alors, ainsi que je crois l'avoir dit tout au commencement de ces souvenirs, que le prince Aldobrandini fut nommé colonel du quatrième régiment de cuirassiers.

Après le départ du prince Aldobrandini, le prince eut la visite de son beau-frère Joseph, qui venait d'être promu au trône de Naples. Son arrivée mit tout en mouvement; car un prince qui reçoit un roi, c'est presque comme un chef de bureau qui a l'honneur de donner à dîner à son chef de division. J'eus l'occasion de causer quelques momens avec Joseph, qui me parut fort simple, et ne faisant pas du tout le roi. Il ne resta qu'un jour à Stupinis, où l'on compta sur sa présence pour tempérer les caprices de la princesse qui étaient alors dans leur lune rousse. Depuis quelque temps elle avait pris le Piémont en grippe, et ne voulait plus absolument y rester. Mais les ordres de l'empereur ne lui permettaient pas de revenir en France, et sur cela même elle n'entendait plus raison. Dans ses charmantes fureurs, elle disait qu'elle était citoyenne française, qu'elle ne voulait plus être princesse, que son plus beau titre était celui de veuve du général Leclerc, qu'elle avait vingt mille livres de rentes qui ne lui venaient pas de l'empereur, qu'elle aimait mieux vivre comme une simple bourgeoise que d'être tyrannisée, que le climat de Turin lui était mortel, qu'on voulait la tuer, enfin tout ce qui peut traverser un cerveau féminin. Alors elle se disait malade, et pour prouver qu'elle l'était en effet, elle prenait médecine sur médecine. Elle en fit tant qu'il fallut bien consentir à ses désirs, et elle partit pour les eaux d'Aix en Savoie; de sorte que nous voilà maintenant avec une cour sans femmes, ce qui est bien plus tranquille, mais beaucoup moins amusant.

CHAPITRE VI.

Manie des Français de se prendre pour termes de comparaison.—Usages piémontais.—Les dames romaines et la valeur du temps.—Singulière signification d'un mot français en Piémont.—Mœurs piémontaises.—Bizarrerie d'un jaloux.—L'empereur content de nous.—Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.—Organisation de ma table et les capitaines de garde au palais.—Madame Hamelin, mérite et résignation.—La lettre de recommandation.—Histoire véridique du capitaine Poulet.—Son portrait, sa jeunesse et sa femme.—Bonnes manières des officiers sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.—Motifs de l'empereur en créant les gendarmes d'ordonnance.—Craintes et plaintes de quelques chefs de l'armée.—Licenciement des gendarmes d'ordonnance.—Le capitaine Aubriot.—Détails curieux sur le corps licencié.—Le général Montmorency, d'Albignac, et leçon de hiérarchie militaire.—Notre gouvernement un joli petit royaume.—M. Vincent de Margnolas, préfet de Turin, conseiller d'état à vingt-sept ans.—Jeu inouï de la fatalité.—Le naissance et la mort ensemble sous le même toit.—Position de nos neuf départemens.—Notre statistique préfectorale.—M. de Chabrol notre préfet modèle.—M. Bourdon de Vatry à Gênes.—Nos trois départemens maritimes.—Somnolence du préfet de Chiavari.—M. Nardau à Parme; bal le vendredi-saint et destitution immédiate.—M. Robert, préfet de Marengo.—Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.—M. de la Vieuville, chambellan de l'empereur.—Convoitise d'un département et envoi dans un autre.—M. de la Vieuville, préfet de Coni.—M. Soyris et le beau idéal d'un directeur des douanes.—Auto-da-fé de marchandises anglaises.—Saisie de soixante cachemires adressés à Joséphine.—Sévérité de l'empereur.—Le quintal de tableaux de Raphaël!—Le département de la Doire, Ivrée et madame Jubé.—Promenade à Racconiggi.—Le souper impromptu et la cave de Garda.

J'aime beaucoup que l'on soit fier de son pays, que l'on tienne à ses mœurs, à ses usages; mais ce que je ne puis souffrir, c'est l'exclusion, l'esprit de dénigrement envers les usages ou les mœurs d'une autre contrée. Mes chers compatriotes, je vous le dis en vérité: ce besoin ou plutôt cette manie de trouver les choses bien ou mal, selon qu'elles se rapportent aux manières françaises ou en diffèrent, est notre défaut capital. Nous nous prenons très-volontiers pour le mètre général d'après lequel on doit tout mesurer; et, comme cela m'est arrivé à moi-même plus d'une fois, j'ai bien le droit de dire que c'est extrêmement ridicule. J'ai vu de fort bons Français trouver que la bourgeoisie de Turin était en retard de plus d'un siècle, parce qu'il lui plaît de commencer son dîner par une friture et de ne manger son potage qu'en second ou en troisième. Faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent; voilà mon grand principe. Certes, une petite maîtresse de Paris rougirait de honte, si on la surprenait buvant un verre de liqueur sur le comptoir d'un distillateur; je l'approuve fort; mais je ne veux pas qu'elle empêche les belles dames de Turin d'entrer quelquefois chez Michel Armandi, à côté de la mairie, pour y prendre du rosoglio, parce que l'usage le leur permet. Je ne dis point que les beautés sentimentales du doux pays de France soient blâmables pour faire soupirer leurs amans pendant un temps plus ou moins long; mais je me récrie aussitôt qu'elles médisent des Romaines, parce que les dames romaines connaissent mieux la valeur du temps. Je le répète: faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent.

Je conviens que, quand on arrive dans un pays nouveau, il y a des choses qui surprennent par l'inaccoutumance où l'on en est; mais est-ce une raison pour les blâmer? Là, souvent, un mot a une signification tout autre que celle que nous avons l'habitude de lui donner. Ainsi, par exemple, ayant un jour demandé à une fort jolie et tout innocente demoiselle de Turin des nouvelles de sa santé, jugez quelle fut ma surprise quand elle me répondit, en français, avec une naïveté égale à celle d'Agnès mettant une tarte à la crème au jeu du corbillon: «Je me porte assez bien, Monsieur; mais je suis un peu constipée.» Or besoin n'est de vous dire ce que cela signifie en bon français, et vous comprenez, par conséquent, combien mon oreille fut effarouchée en entendant une expression qui me sembla la plus incroyable confidence de garde-robe. Eh bien! j'avais tort, et vous serez obligé d'en convenir, puisque, à Turin, une constipation n'est autre chose que cette indisposition gênante que nous appelons un rhume de cerveau.

À Turin, la bourgeoisie se voit peu entre elle; chacun vit beaucoup chez soi et en famille, l'hiver en ville et l'été dans de charmantes habitations que l'on nomme des Vignes, disséminées sur toute la colline au milieu des bois et des jardins. Les banquiers de Turin n'étalent aucun luxe; ils font leurs affaires dans des bureaux beaucoup moins élégans que l'antichambre d'un courtier de Paris, n'ont ni morgue ni brillans équipages, et reçoivent fort poliment les étrangers que leurs correspondans leur adressent; c'est bien bourgeois, mais aussi, pendant plusieurs années, n'ai-je pas vu une seule banqueroute un peu importante à Turin. La plupart des hommes se font donner le titre d'avocat, du moins il en était ainsi à l'époque dont je parle, et la société, proprement dite, se composait presque exclusivement, de l'ancienne noblesse piémontaise et des Français, encore s'en trouvait-il très-peu parmi nous qui fussent admis dans l'intimité des maisons, hormis les jours de bal et de réception d'apparat. Ici je raconterai un fait assez bizarre, et qui est cependant d'une parfaite exactitude; il prouve, ce me semble, quelle singulière influence peut avoir la vanité du rang même sur la jalousie. Un des plus nobles et des plus riches seigneurs du Piémont avait une femme fort agréable et très-aimable, mais coquette au par-dessus. La coquetterie n'est bien souvent que l'antichambre de la galanterie, et il en advint ainsi pour la noble dame. Tant que ses amans ne furent que des jeunes gens sans trop de conséquence, le mari ferma les yeux, et se contenta de se divertir de son côté, ce dont, peut-être, il avait le premier donné l'exemple. Mais un homme, qui lui était au moins égal en nom et en qualité, s'étant mis sur les rangs, la chose prit une toute autre couleur à ses yeux. Il alla trouver le nouveau venu, et lui proposa de se battre s'il remettait les pieds chez sa femme; des amis intervinrent et le duel n'eut pas lieu. Quant à la susceptibilité du seigneur piémontais, l'explique qui voudra ou qui pourra; pour moi je ne m'en charge pas. Je prends soin, comme l'on voit, de taire les noms; car mon intention n'est pas de faire une chronique scandaleuse. Ah! si je le voulais!... Rassurez-vous; il n'en sera rien. Cependant il faudra bien que je vous dise quelques mots de Mariette; mais pas encore: attendez. Quant à la jolie madame Jubé, femme du préfet d'Ivrée, je ne sais pas encore si je vous en parlerai; cela dépendra d'un caprice.

Depuis le départ de la princesse, nous avions pris une assiette plus posée; tout marchait bien, et nous avions le bonheur de voir que l'empereur était satisfait. C'était alors le but commun des efforts de tous ceux qui se trouvaient entraînés dans la sphère d'activité de son gouvernement. Le prince passait en revue les troupes de la garnison, ou celles qui traversaient Turin pour se rendre à leur destination. Ces jours-là étaient les jours de fête de Gruyer, qui était si heureux quand il commandait la parade. J'avais perdu, par le départ de la princesse, la société de M. de Clermont-Tonnerre et de M. de Montbreton, que je regrettais beaucoup; mais je m'étais casé; j'avais distribué l'emploi de mon temps; enfin j'avais, comme on dit, pris des habitudes. Au lieu d'avoir à ma table la jolie mademoiselle Millo, mademoiselle de Quincy, Blangini et sa sœur, qui était venue rejoindre la princesse à Turin, et une excellente femme, madame Hamelin, qui n'était pas traitée avec tous les égards qu'elle méritait, j'avais les capitaines et les officiers de garde au palais; et si cela était moins amusant, au moins en trouvai-je parmi ces messieurs qui étaient fort bons à connaître. Mais avant d'aller plus avant, il faut que je dise quelques mots sur madame Hamelin. Veuve d'un officier de marine, sans fortune, n'étant plus jeune, mais encore assez pour que l'on vît qu'elle avait dû être très-belle, madame Hamelin, par amour pour ses enfans, jeunes encore et qui venaient d'entrer dans la carrière de leur père, avait eu la résignation, d'accepter les fonctions de femme de charge chez la princesse. Vertueuse comme elle l'était, obligée de voir des choses dont je ne veux pas me souvenir, madame Hamelin avait à souffrir horriblement, et je l'ai vue bien souvent pleurer sur son sort; mais elle pensait à ses fils, et son courage revenait. J'imaginai, pour lui donner quelque consolation, de les faire recommander par le prince au ministre de la marine; et certes, si jamais lettre a été pressante, ce fut la lettre du prince à M. Decrès. Je n'en avais rien dit à madame Hamelin, et je ne saurais peindre la joie que j'eus le bonheur de lui causer en lui remettant la lettre. Il y a vingt-deux ans de cela; j'ai à peine revu madame Hamelin pendant nos séjours à Paris. Je ne sais ce qu'elle est devenue depuis seize ans: mais, si l'on oublie facilement des maîtresses, on n'oublie pas de même une femme que tout honnête homme aurait souhaité d'avoir pour amie.

Je reviens maintenant à mes officiers, et pour vous mettre en joie je commencerai par vous parler de M. Poulet.

M. Poulet était un capitaine d'infanterie de je ne sais plus quel régiment. M. Poulet était très-maigre, très-grand, très-rouge de figure, très-blanc de cheveux, comptant cinquante ans d'âge, trente de service et vingt ans de grade de capitaine. Il était, comme Napoléon, le fils de ses œuvres; mais n'ayant été élevé ni à Brienne, ni à l'École Militaire, ni probablement ailleurs, il avait un langage tout particulier; si bien qu'un jour, voulant préciser l'époque d'un de ses plus beaux faits d'armes qu'il venait de me raconter, il me dit: «C'est quand les austérités recommença avec les Quinze-reliques.» Vous ne comprenez peut-être pas très-bien?... Eh bien! moi, qui m'étais déjà familiarisé avec l'idiome de M. Poulet, je compris tout de suite qu'il voulait me dire: «C'est quand les hostilités recommencèrent avec les Autrichiens.»

Il faut vous dire que dans ce temps-là je ne buvais presque que de l'eau; mais je versais très-volontiers rasade à M. Poulet, et quand son verre était plein, il aurait fallu qu'une mouche fût bien adroite pour trouver le temps de s'y noyer. Si, à jeun, M. Poulet était un héros, il devenait après boire extrêmement sentimental, et ne me laissait rien ignorer des égaremens de sa jeunesse. À peine eut-il endossé l'uniforme qu'il regarda comme un devoir de ne point laisser s'éteindre en lui la dynastie des Poulet, qu'un boulet de canon pouvait écraser dans l'œuf. Il y travailla de concert avec une jeune vivandière qui, me disait-il, lui repassait toujours quelque chose à boire. M. Poulet devint père, et comme c'était un honnête homme, il fit légitimer devant l'autel une union commencée à la buvette et consommée sur le lit de camp. Après son mariage, madame Poulet continua son commerce ambulant, suivant toujours M. Poulet à l'armée, où, M. Poulet me l'a avoué, il donna plus d'un atout à la boutique de sa femme. Mais voilà que M. Poulet devint sous-lieutenant. Dès lors il comprit que l'honneur de l'épaulette exigeait le sacrifice du sacré-chien-tout-pur et du riquiqui. Malheureusement madame Poulet, en changeant d'état, ne put changer de manières, et son mari les trouvait trop communes pour oser la produire. Il ne m'a pas caché que son mariage de soldat l'avait plus d'une fois gêné depuis qu'il était capitaine. Il aurait souhaité que sa femme eût un meilleur ton; que, par exemple, elle jurât moins souvent: mais je dois à la vérité de dire que M. Poulet n'en aimait pas moins sa femme; je suis du moins, autorisé à le croire d'après l'éloge qu'il m'en fit un jour dans un accès de sensibilité conjugale: «Le croiriez-vous? me disait-il, le croiriez-vous? Voilà vingt-huit ans qu'elle est ma femme: eh bien! il n'y a rien de si rare que j'aie été obligé de lever la main.» À cet éloge M. Poulet ajoutait que sa femme était de la première force dans l'art de faire de la soupe aux choux et au lard fumé. Du reste, je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame Poulet.

Tous mes officiers ne ressemblaient pas à M. Poulet: parmi eux se trouvaient des hommes très-bien élevés, notamment ceux qui sortaient des pages de l'empereur, des écoles de Fontainebleau et de Saint-Cyr, et particulièrement des gendarmes d'ordonnance. Dans le cas où vous auriez oublié ce que c'était que les gendarmes d'ordonnance, je vous demanderai la permission de vous le rappeler. Dès avant la campagne de Tilsitt, l'empereur avait déjà résolu dans sa pensée de rapprocher de son trône les débris de l'ancienne aristocratie, et les gendarmes d'ordonnance étaient, selon toute probabilité, destinés à devenir une partie privilégiée de la garde; on le croyait du moins, et beaucoup de jeunes gens riches et appartenant à de bonnes familles s'enrôlèrent volontairement et s'équipèrent à leurs frais, ayant chacun un domestique à eux pour panser leurs chevaux. Ceci, comme on peut le croire, donna de la jalousie à quelques chefs sortis des rangs plébéiens, qui crurent même lire les intentions futures de l'empereur dans le choix du vieux général Montmorency-Laval pour colonel des gendarmes d'ordonnance. Le premier échec qui leur fut porté dès que l'armée commença ses opérations en Prusse, fut le retrait de leurs domestiques, d'où il résulta que ce corps, composé d'hommes braves, mais habitués aux douceurs de la vie, fut assez mal tenu; autre chose est de marcher droit à l'ennemi ou d'être le palefrenier de son cheval quand on n'en a pas l'habitude. Ceux que la création des gendarmes d'ordonnance avait le plus offusqués revinrent plusieurs fois à la charge auprès de Napoléon; ils finirent par l'emporter, et ce corps fut licencié après la campagne. Tous ceux qui en avaient fait partie furent nommés officiers dans des régimens de cavalerie, et plusieurs même méritèrent un avancement rapide. C'est par suite de cette dissémination des gendarmes d'ordonnance que quelques-uns furent envoyés à Turin dans le 7e régiment de cuirassiers, dont le dépôt faisait partie de notre garnison. Le major Berlioz, qui en avait le commandement, était, je me le rappelle, un bon et excellent homme. Parmi les officiers sortis des gendarmes d'ordonnance, il en était un avec lequel je me liai très-étroitement. Il se nommait Aubriot. Il approchait de la quarantaine, ayant servi dans sa jeunesse et ensuite à l'armée de Condé; mais il était revenu de toutes les rêveries de l'émigration. Nous nous trouvâmes, comme l'on dit, en pays de connaissance, parce que j'avais connu à Paris plusieurs de ses anciens camarades dont il me parlait, et notamment d'Albignac, qui devint en très-peu de temps général au service de Jérôme, et ensuite ministre de la guerre du royaume de Westphalie. C'était un homme extrêmement capable et doué d'un caractère très-gai. Aubriot m'en raconta un trait où je le reconnus tout entier.

Quand les gendarmes d'ordonnance furent arrivés en Prusse, d'Albignac, qui était pour ainsi dire à tu et à toi avec leur colonel le général Montmorency, s'approcha un jour de lui, et lui demanda directement quelque chose dont il avait besoin pour son équipement. Là-dessus, M. de Montmorency le prenant au grand sérieux: «Mon cher d'Albignac, lui dit-il, à Paris, chez madame de Luynes, quand nous jouons au creps, nous causons familièrement, comme de bons amis, comme des camarades; mais ici n'est pas la même chose; il faut que je vous dise ce que c'est que la hiérarchie militaire. Vous avez besoin d'une bride, d'une souventrière; c'est très-bien: mais vous me demandez cela à moi, et cela n'est pas dans l'ordre. Il faut vous adresser à votre maréchal-des-logis; il fera son rapport au lieutenant, qui le transmettra au capitaine; le capitaine en réferrera au chef d'escadron, qui viendra ensuite prendre mes ordres, puisque je suis votre général en chef. Entendez-vous bien cela?—Oui, général.» Quelque temps après, d'Albignac ayant été blessé à Iéna, M. de Montmorency alla le voir et lui demanda comment il se trouvait. Quoiqu'il souffrît beaucoup, d'Albignac trouva plaisant de faire voir à M. de Montmorency combien il était pénétré de ses hauts enseignemens sur la hiérarchie militaire; aussi, au lieu de répondre à sa question, il lui dit: «Général, donnez vos ordres au chef d'escadron; il les transmettra au capitaine, qui en fera part au lieutenant, qui m'enverra mon maréchal-des-logis.» M. de Montmorency ne put s'empêcher de rire de la gaieté que d'Albignac conservait au milieu de ses souffrances, et cette anecdote divertit beaucoup les gendarmes d'ordonnance.

Savez-vous que notre gouvernement des départemens au delà des Alpes aurait fait un fort joli petit royaume? D'abord nous avions notre grand quartier-général à Turin, dans le département du Pô, où à notre arrivée nous trouvâmes pour préfet M. Vincent de Margnolas, fort jeune encore, puisqu'il n'avait que vingt-sept ans. C'était un homme fort remarquable par la variété de ses connaissances et la solidité de son caractère. Il était de Lyon et possédait une fortune considérable. Son mariage avec une demoiselle d'une des premières familles de Turin, mademoiselle de Perron, mariage qui eut lieu six semaines environ après notre arrivée à Turin, fut tout-à-fait du goût de l'empereur, qui aurait voulu voir se multiplier les alliances entre Français et Piémontais. Peu de temps après, l'empereur lui en témoigna sa satisfaction en le nommant conseiller-d'état. Je puis, par exemple, certifier une chose; c'est que cette faveur, dont M. Vincent était parfaitement digne, n'avait été nullement sollicitée par lui. Je dînais chez lui précisément le jour où, pendant que nous étions à table, au palais Carignan devenu l'hôtel de la préfecture, on lui apporta le Moniteur, qui contenait sa nomination en même temps que celle de M. de Molé aux mêmes fonctions. J'ai vu la surprise de M. Vincent, qui ne pouvait en croire ses yeux. Cette élévation à un rang qui était alors si ambitionné et que l'on n'obtenait que quand on en était vraiment digne, rendit vacante la préfecture de Turin, et nous apprîmes avec satisfaction le choix que fit ensuite l'empereur de M. Alexandre de Lameth pour remplacer M. Vincent.

Il est pour de certains hommes une fatalité qui démonte la raison humaine et qui donnerait envie de prendre au sérieux les ingénieuses rêveries de M. Azaïs sur les compensations. Une belle fortune, une belle femme, une belle position, vingt-sept ans, tels étaient les avantages accumulés sur la tête de M. Vincent. Sa femme devient grosse; dix mois se passent, et M. Vincent est atteint d'une cruelle maladie; rien ne peut arrêter les progrès du mal: il meurt au moment même où à tant de bienfaits la providence en ajoutait un autre si doux. Dans le même temps la mort et la vie apparaissent sous le même toit, et madame Vincent devint veuve au moment même où elle donnait naissance à un fils. Mais laissons ces tristes souvenirs, et continuons à faire une espèce d'inventaire succinct du personnel et du matériel de notre gouvernement, dans lequel nous ferons prochainement une courte excursion.

Le département du Pô s'étendait au nord jusqu'au Mont-Cénis, et touchait par ce point au département du Mont-Blanc, dont la Maurienne et la Savoie faisaient partie. Nos autres chefs-lieux étaient Gênes, dont le nom était commun à la ville et au département et dont M. Bourdon de Vatry était alors le préfet; Gênes était en même temps le chef-lieu de la 27e division militaire. Au nord de Gênes le département de Montenotte, contigu à la France par le département des Alpes maritimes, ayant pour chef-lieu Savone, où résidait M. de Chabrol, notre préfet-modèle; au midi de Gênes, le département des Apennins, dont la capitale était Chiavari, où somnolait sur son siége préfectoral M. Rolland de Villarceaux, très-éveillé pour les affaires, mais qui s'endormait toujours quand il était assis. Ces trois départemens composaient notre littoral, et vous pouvez juger par là que nous aurions été une fort jolie petite puissance maritime si Dieu et la flotte anglaise l'eussent voulu. Les états réunis de Parme et de Plaisance marquaient les limites de notre gouvernement du côté de la Toscane, et formaient le département du Taro, dont il n'est pas besoin de vous dire que Parme était le chef-lieu. Quant au nom du préfet, il m'échappe en ce moment; mais je me rappelle un fait qui me fera peut-être pardonner cette inadvertance de mémoire. Vous verrez comment l'empereur voulait que l'on respectât les croyances religieuses. M. Nardau, spécialement protégé par Joseph Bonaparte, avait été le premier préfet envoyé à Parme lors de la réunion de cette ville à la France. Il était arrivé dans sa résidence vers la fin du carême. Là, encore très-imbu des principes républicains qu'il avait professés, et parfaitement exempt de préjugés, M. Nardau se présenta à ses administrés avec un costume de fantaisie, mais qui sentait son républicain d'une lieue; enfin c'était à peu de choses près, m'a-t-on dit, l'habit semi-romain des membres de l'ancien conseil des cinq-cents. Ce ne fut pas tout: notre préfet, sachant que l'appât du plaisir est souvent un excellent moyen de gouvernement, résolut de donner un bal à l'élite des beautés parmesanes; mais pas une n'y vint, et en voici la raison: dans un pays dévot comme l'est Parme, M. Nardau avait adroitement choisi le vendredi saint pour mettre son monde en danse, et il en fut pour ses préparatifs, ses violons, ses glaces et ses rafraîchissemens. Si, d'ailleurs, personne ne vint au bal, il y eut des gens qui écrivirent à l'empereur. Lettre décachetée et lue, rapide départ d'un courrier, destitution immédiate du préfet, tout cela fut l'affaire d'un instant; car, je ne sais pas si vous vous en seriez douté, quand l'empereur s'y mettait, il ne badinait pas.

Arrivons maintenant au département de Marengo, qui formait en quelque sorte le cœur de notre gouvernement. Je vous y ferai faire plus tard connaissance avec le général Despinois; maintenant il me suffira de vous dire que dans Alexandrie nous avions pour préfet un excellent homme, un très-bon administrateur, M. Robert, ancien général de brigade, et qui servait bien de sa plume après avoir bien servi de son épée. Ici vous admirerez peut-être une étincelle de ce tact impérial qui fit choix d'un ancien guerrier pour présider à l'administration d'un département qui devait son nom à la victoire, et dont le chef-lieu, disait l'empereur, devait un jour n'être habité que par des vivandières et des soldats. Nous perdîmes bientôt M. Robert, qu'une maladie enleva à ses administrés, et qui fut remplacé par M. de Cossé-Brissac. Vous connaissez déjà M. Arborio, notre préfet de la Stura, et la ville noire de Coni, puisque c'est par là que nous avons fait notre entrée; vous savez aussi que la mort nous l'enleva promptement: mais je ne serai pas fâché de vous dire l'espèce de désappointement qu'éprouva son successeur en venant s'ensevelir dans une vallée des Alpes.

L'empereur venait d'appeler au sénat M. Garnier, préfet de Versailles. Or la préfecture de Seine-et-Oise a toujours été un morceau très-friand pour quiconque aspire à être préfet. L'ancien duc de la Vieuville, comte de l'empire, chambellan de l'empereur, homme du monde, homme de cour, jadis un des beaux danseurs des bals de la reine, jugea que cela lui irait comme un gant. Profitant donc du droit que lui donnait sa charge d'approcher de l'empereur, il lui témoigna le désir de s'attacher à l'administration. Cette ouverture fut parfaitement accueillie, et l'empereur lui demanda s'il voulait être préfet; à quoi il répondit que c'était l'objet de tous ses vœux, de toute son ambition; et l'empereur répliqua: «Vous serez préfet.» Quelle douce nuit dut passer M. de la Vieuville! Il ne connaissait point d'autre préfecture vacante que celle de Versailles: donc la préfecture de Versailles allait être son lot; il était impossible de raisonner autrement. Mais voilà que sur ces entrefaites la nouvelle de la mort de M. Arborio arrive à l'empereur, et au lever suivant Napoléon annonce à M. de la Vieuville qu'il l'a nommé préfet de la Stura, l'engageant à se rendre le plus promptement possible dans sa résidence. Il n'y eut pas à reculer, et voilà comment l'ancien duc de la Vieuville vint faire son essai administratif dans nos montagnes. Il se résigna facilement, s'occupa beaucoup de son département, et peu de temps après l'empereur, auquel nous ne le laissâmes pas ignorer, l'appela à la préfecture de Colmar.

En voilà, si je ne me trompe, pour sept de nos départemens; donc il nous en reste encore deux, quoique vous ayez déjà reçu un à-compte sur le département de la Sésia, et son chef-lieu Verceil, à l'occasion des difficultés que nous fit M. Giulio, lequel, soit dit en passant, avait une fort jolie femme, mademoiselle Millet, fille d'un riche négociant de Turin. À Verceil, nous avions pour directeur des douanes un homme de fer qui réclame impérieusement un souvenir. C'était M. Soyris. Il y a des gens qui deviennent douaniers; M. Soyris, lui, était né douanier, ou plutôt, c'était la douane vivante. Sa ligne d'observation s'étendait sur les limites de notre gouvernement du côté du royaume d'Italie, et il fallait que des contrebandiers fussent bien fins pour l'attraper. Pour lui, saisir était vivre, et il eut de bien beaux momens quand il présida aux auto-da-fé des marchandises anglaises que nous avions l'ordre de faire impitoyablement brûler. Je veux bien croire que c'était un acte de haute et grande politique; mais ce que je puis assurer, c'est que cette politique n'était nullement comprise par des groupes de malheureux qui regardaient pieds nus la flamme dévorer des milliers de bas de fabrique anglaise. Ce que c'est que d'avoir des idées étroites! ils croyaient, dans leur simplicité, qu'on aurait mieux fait de les leur distribuer. Pour M. Soyris, il regardait cela comme je suppose que Néron regarda l'incendie de Rome. Au surplus sa rigidité n'admettait aucune préférence. Un jour il nous écrivit pour notifier au prince la saisie qu'il venait de faire d'un ballot de soixante cachemires arrivés directement de Constantinople, et adressés à l'impératrice Joséphine. Nous tînmes un petit conseil, pensant au plaisir qu'éprouverait la bonne impératrice, si le ballot pouvait lui être rendu; mais les ordres de l'empereur étaient tellement précis, que nous n'osâmes conseiller au prince de lever l'ordre de M. Soyris, et bien nous en prit. Ayant en effet jugé qu'il y avait lieu à consulter l'empereur, sa réponse fut qu'il n'y avait d'exception pour personne, pas plus pour l'impératrice que pour un autre; que M. Soyris avait bien fait, et que les cachemires devaient être vendus au profit de la douane.

Une autre fois, M. Soyris écrivit encore en prince pour une chose qui était personnelle à Son Altesse, et qui le mettait dans le plus grand embarras. Comme on faisait remettre à neuf l'intérieur de l'hôtel de Paris, le prince avait fait venir de Rome des tableaux de Raphaël, de l'Albane, du Corrége et des plus grands maîtres de sa galerie de Rome, pour en orner une gaierie de l'hôtel. Ces objets étant arrivés à la douane de Verceil, ferme sur ses principes, M. Soyris avait commencé par mettre la main dessus pour leur infliger un droit d'entrée. Ce qui l'embarrassait était de savoir quel article du tarif il leur appliquerait; il lui fut répondu qu'il pouvait faire payer au prince tel droit qu'il jugerait convenable. Alors sa sagacité naturelle lui inspira l'idée de les frapper d'un droit de quinze pour cent le quintal. L'entendez-vous? le quintal!... Un quintal de tableaux de Raphaël! Oh! barbare!

Les petites stations que nous faisons sur la route nous font arriver un peu tard à notre dernier département, le département de la Doire enclavé entre le département du Pô, celui de la Sésia, les Alpes et le royaume d'Italie. Il a pour chef-lieu Ivrée, et pour préfet, le général Jubé, ancien commandant de la garde de notre feu directoire jusqu'au dix-huit brumaire. M. Jubé était un homme d'infiniment d'esprit, qui avait été un des hommes à la mode quand les fournisseurs brillaient dans Paris. Sa femme était extrêmement jolie, et venait très-souvent nous voir à Turin, où elle était un des ornemens de nos bals; nous avons souvent bien ri notamment au retour d'une partie que nous avions faite, dix ou douze personnes ensemble, à Racconiggi. Elle est trop bonne pour ne me l'avoir pas pardonné, mais je me rappelle que je lui jouai le tour d'inviter impertinemment toute la compagnie à souper chez elle, comme si c'eût été de sa part, faisant tout haut les invitations devant elle pour qu'elle ne pût pas reculer, de sorte que nos trois calèches descendirent à sa porte, ou plutôt à la porte du riche Garda, dont l'hôtel était à sa disposition quand elle venait à Turin. La cave de Garda était excellente, sa maison bien approvisionnée, de sorte qu'en peu d'instans nous eûmes un souper qui ne sentit pas du tout l'improvisation, et que nous prolongeâmes gaiement fort avant dans la nuit. La seule chose que je ne me rappelle pas bien, c'est si madame Jubé invita Garda à souper chez lui.

CHAPITRE VII.

La femme sans tête et impertinence des Piémontais.—L'hôtel de Londres et la place Saint-Charles.—Le palais d'Aoste devenu le palais de Justice.—Situation et intérieur du palais impérial.—La cathédrale de Turin et le vrai saint suaire.—Le prince et la cour à la messe.—Levers du prince dans le palais impérial.—La galerie de Van-Dick, le boudoir des miniatures et le prie-dieu des reines de Sardaigne.—Prodigalité d'incrustations.—Le jardin du palais, promenade à la mode.—Le Nôtre, jardinier des rois.—Les arcades de la rue de Pô.—Sérénades nocturnes et le guitariste Anelli.—Promenades hors de la ville.—Les allées du Valentin.—La route de Montcallier.—Les jolis chevaux du prince.—La manufacture de tabacs.—M. de V... et application d'un mot de Rivarol.—Grand projet de chasse.—Les lapins de la république et le gibier de l'empire.—Le daim de Racconiggi.—César Berthier notre grand-veneur.—Partie manquée et journée charmante.—La comtesse de Solar.—Saint Hubert plus content de nous.—Le palais du prince auberge des princes et des rois.—La marquise de Gallo et la princesse d'Avelino à Turin.—Exemple incroyable d'exagération italienne.—Passage de Murat.—Le petit prince Achille, et singulière disposition au commandement.—Convoitise insurmontable.—Le marquis de Prié et son valet de chambre vidant ses poches.—Autre manie du marquis de Prié.—Madame de Prié en surveillance et rentrée en grâce.—Petit conseil tenu à la suite d'une lettre de l'empereur.—Rareté des hommes de mérite, et abondance de matière sénatoriale.—Luxe d'écuyers et de chambellans.—M. de Barolo sénateur.—Disposition des Piémontais envers le gouvernement.—Haine contre les Génois.—Gentillesse de Mérinos.—Conversation d'un écuyer avec un chien.—La société de Turin.—M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.—Salon de la comtesse de Salmours.—La marquise Dubourg.—M. de Villette.—La saint Napoléon à Turin.—Elégance d'un souper et quatre-vingt-quinze femmes à table.—Conseils du maréchal de Richelieu aux courtisans.—Promenade à la sortie du bal.—Visite à la Superga.—La madone du Pilon et la vigne Chablais.—Église de la Superga et le bon abbé Avogadro.—Le déjeuner d'anachorète et le chien battu.—Tombeaux des rois de Sardaigne.—Le caveau de la branche de Carignan et la dernière princesse de Carignan.—Effet prodigieux d'un rayon de soleil.—Pension obtenue de l'empereur pour l'abbé Avogadro.—Retour à cheval et station chez Laurent Dufour.—Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de fermeté.—Le silence volontaire.

J'ai vu à Turin, mais vu, comme je vois en ce moment mon papier et ma plume, j'ai vu, dis-je, une femme sans tête, non pas moralement parlant, où serait la merveille? mais physiquement; du reste; cette femme paraissait parfaitement conformée du cou aux pieds. Il y a des charlatans qui oseraient ajouter selon la formule: Elle est vivante et elle a des dents; mais je ne suis pas de cette force-là. Je veux seulement que vous sachiez jusqu'où peut aller l'impertinence des Piémontais envers ces êtres timides et délicats que l'on voit toujours se presser par milliers autour d'un échafaud les jours d'exécution. La femme sans tête dont je vous parle n'était point vivante, et cependant elle n'était pas morte, puisqu'elle était peinte au dessus de la porte d'une auberge très-achalandée, qui avait pour enseigne: À la bonne femme; or voilà une impertinence s'il en fut, et pour laquelle seulement le Piémont mériterait de n'avoir jamais un gouvernement représentatif. Ce n'est pas que l'hôtel de la bonne femme soit le premier hôtel de Turin; non, les étrangers de haute distinction descendent ordinairement sur la place Saint-Charles à l'hôtel de Londres. Cette place, qui forme un carré long, est régulièrement construite sur les deux principaux côtés où règnent des arcades, mais moins belles que celles qui prennent naissance à l'entrée de la place impériale, se prolongent sur ses deux côtés, et se joignent en retour aux arcades de la magnifique rue de Pô. Au milieu de la place impériale s'élève l'ancien palais d'Aoste, remarquable surtout par son double escalier, de la proportion la plus élégante. Autrefois le palais d'Aoste attenait par une galerie au grand palais, mais on avait déjà fait disparaître cette construction, qui rompait la régularité de l'une des plus belles places qui existent dans le monde. Quand nous arrivâmes à Turin, le palais d'Aoste était devenu le palais de justice.

Quant au grand palais, il se trouve situé à gauche de la grande place quand on arrive de Paris par le Mont-Cénis, Suze et Rivoli. On entre dans une première cour carrée, que dominent à gauche les appartemens du palais Chablais, que le prince occupait; encore à gauche, existe une voûte par laquelle nous arrivions à l'entrée assez mesquine de notre habitation, donnant sur la place où s'élève l'église cathédrale, sous l'invocation de Saint-Laurent. Cette église, où officiait aux grands jours notre respectable et tolérant archevêque, M. de la Torre, n'est pas d'une beauté ni surtout d'une étendue remarquable, mais en revanche elle possède le véritable saint suaire, que l'on tient soigneusement enfermé, et qui depuis un temps immémorial n'a pris l'air que deux fois, l'une en l'honneur du pape Pie VII, l'autre en l'honneur de l'empereur. C'est à Saint-Laurent que le prince et sa cour entendaient régulièrement la messe le dimanche, dans une tribune élevée, à laquelle on communiquait par les appartemens. Les jours de grande cérémonie, comme par exemple à la Saint-Napoléon, le prince tenait son lever au palais impérial, et ces jours-là toute la maison était sur pied. Les appartemens de ce palais étaient d'une rare beauté, et remarquables surtout par la richesse des parquets et la variété des incrustations. J'allais fréquemment y examiner dans la galerie une collection de portraits peints par Van-Dick, et qui tenaient à la décoration, étant sertis par des cadres unis à la boiserie. Il y avait aussi le boudoir des miniatures; mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'oratoire et le prie-dieu des anciennes reines de Sardaigne. Ce prie-dieu était en bois d'ébène et couvert d'incrustations en ivoire. L'artiste avait eu l'idée ingénieuse de placer sur la tablette qui se trouvait immédiatement sous les yeux de la reine, quand elle faisait ses prières, une scène vraiment touchante. Il avait représenté une reine de Sardaigne descendant de voiture à la porte du Pô, et distribuant elle-même des aumônes aux pauvres. J'en avais pris une esquisse, mais je ne sais pas ce que cela est devenu.

Le jardin du palais était public, on y entrait par une voûte donnant sur la place impériale, Le Nôtre, ce grand jardinier des rois de son temps, en avait dirigé l'économie, et avait tiré le meilleur parti possible d'un terrain qui ne lui offrait que des difficultés, à cause de la multiplicité des angles saillans et rentrans que formaient de ce côté les sinuosités des fortifications. Le dimanche, de midi à deux heures, la mode y appelait tout ce que Turin renfermait de plus élégant en hommes et en femmes, et sous ce rapport nous n'aurions point reculé devant un défi de votre allée du printemps. Dans le temps des trop grandes chaleurs, la promenade du matin était suspendue, et pendant l'hiver les promeneurs se transportaient sous les arcades de la rue de Pô, où circulait en tous temps une population assez nombreuse. Pendant l'été les promenades se prolongeaient le soir assez tard, souvent même jusqu'à l'heure où les spectacles étaient fermés, et vers minuit bon nombre de musiciens s'emparaient de la ville, qu'ils parcouraient en donnant des sérénades. C'était alors le triomphe du guitariste Anelli, qui avait un très grand talent, Je me rappelle même que je voulus prendre de ses leçons, mais j'avais tant de plaisir à l'entendre jouer et chanter, que la leçon se passait toute en exercices du maître, de sorte que l'écolier ne devint pas plus fort sur la guitare que madame de Menou sur le piano.

Telles étaient les promenades des piétons; voici maintenant celles des heureux du temps qui sortaient de la ville à cheval, en calèche ou en voiture: nous avions adopté la promenade du Valentin et ses belles allées, situées à peu de distance de Turin, et la route de Montcallier, assise au bas de la colline et dominant le Pô qu'elle côtoie. Le prince n'y manquait presque jamais, et il fallait que le temps fût impraticable pour qu'on ne le vît pas conduisant un carricle à pompe, attelé de ses deux jolis chevaux gris truités et suivi de deux jokeis montés sur des chevaux pareils. Ceux qui donnaient la préférence aux lieux solitaires se dirigeaient dans la belle allée qui conduit de Turin à la manufacture alors impériale des tabacs, dont le gouvernement général appartenait à M. de V... en sa qualité de directeur-général des sels et tabacs au delà des Alpes. Je ne sais plus de quel homme très-gros Rivarol a dit qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où pouvait aller la peau humaine; en créant M. de V... Dieu avait voulu sans doute résoudre le même problème à l'égard de la vanité. Sa maison cependant était fort agréable, mais non pas à cause de lui. Madame de V... était remplie d'esprit et de talens; et sa belle-mère une des femmes les plus aimables de la société, pleine d'indulgence et de vraie bonté, bien qu'elle m'ait paru quelquefois un peu encline à ces médisances de bon ton, qui n'effleurent que l'épiderme des amours-propres trop chatouilleux, font le charme de ceux qui les entendent et ne font aucun mal à ceux qui en sont l'objet.

Long-temps nos exercices se bornèrent à des promenades, mais un beau jour César Berthier mit en tête au prince qu'il devrait organiser des parties de chasse à courre. Dès lors voilà nos piqueurs s'évertuant à donner du cor, et quelques anciens chasseurs du roi de Sardaigne faisant de nombreuses répétitions de tayaut et d'halali. Le jour d'une première chasse en règle fut donc arrêté; mais le pouvoir, même impérial, a des bornes; il ne peut pas faire qu'il y ait du gibier là où il n'y en a pas, et nous n'avions pas à notre disposition les ressources qu'avait précédemment trouvées M. de Talleyrand au quai de la Vallée, pour offrir au premier consul le divertissement d'une chasse aux lapins. D'ailleurs, nous dédaignions fort les lapins. Des lapins!... C'était bon sous la république; mais alors! Il nous fallait un bel et bon cerf, ou tout au moins un daim.

On se souvint heureusement qu'il existait encore dans le parc de Racconiggi quelques échantillons de ces animaux devenus presque domestiques; l'ordre fut donc donné d'enlever un daim de choix à ses paisibles habitudes, et de le transférer dans un autre grand parc situé à deux lieues de Turin sur la route de Rivoli. Ce parc, dont j'ai oublié le nom, appartenait à un ancien couvent et faisait partie du domaine impérial. On y fit conduire la meute oisive, dont les pénates étaient au chenil de Stupinis, et le grand jour arrivé, nous montâmes tous à cheval dès le matin, et les dames se rendirent en calèche au lieu du rendez-vous. Le pauvre daim fut lancé selon toutes les règles sous la direction de César Berthier, qui étant frère du grand veneur, se croyait un illustre chasseur par communication de dignités. La bête (je parle du daim) ne nous permit pas de jouir long-temps du plaisir barbare que nous trouvions à la poursuivre à travers les allées et les fourrés du parc; au bout d'une heure elle se rendit: au prince appartenait l'honneur de lui donner le coup de couteau de chasse, et je vis avec plaisir que cet égorgement lui déplut au point qu'il en laissa le soin aux piqueurs, et le cor sonna la curée. Si, d'ailleurs, notre chasse fut de courte durée, le reste de la journée fut fort agréable, car l'étiquette n'était pas de la partie. Les dames s'étaient arrangé à la hâte des amazones de fantaisie, qui leur allaient fort bien, et notamment à madame de Solar, l'une des dames de l'impératrice Joséphine et la plus intrépide de nos danseuses. L'espèce de déjeuner dînatoire que nous fîmes tous ensemble vers une heure, fut extrêmement gai et se prolongea jusqu'au soir, où nous reprîmes le chemin du palais. Par la suite nous devînmes plus expérimentés; les bois de Stupinis furent garnis de cerfs, de daims et de chevreuils, et saint Hubert n'eût plus autant à rougir de nous.

La maison du prince Borghèse à Turin pouvait réellement être considérée comme une auberge impériale, à l'usage des princes et des rois qui allaient de France en Italie ou d'Italie en France. Nous avons déjà vu le prince Aldobrandini, Lucien et le roi Joseph; voici venir maintenant les dames napolitaines de la nouvelle reine d'Espagne, qui se rendaient à Madrid pour l'y recevoir. Le chef de ce convoi était le colonel Filangieri, en sa qualité d'écuyer de Joseph. Parmi les dames qu'il devait faire arriver à bon port se trouvait la belle marquise de Gallo, que j'avais beaucoup vue à Paris, et une toute jolie petite princesse blonde, quoique napolitaine, la princesse d'Avelino. Je n'ai jamais rien vu de plus fin ni de plus mignon. Elle avait la peau d'une blancheur éblouissante, et je ne saurais l'oublier, car cette blancheur donna lieu à une des plus belles exagérations que j'aie jamais entendu sortir même de la bouche d'un Italien. Un de nos messieurs se montrait fort empressé auprès de la princesse d'Avelino, et je me plaisais à irriter l'admiration qu'elle lui inspirait en lui détaillant les beautés et surtout les gentillesses qui me frappaient le plus en elle. Quand j'en fus venu à la blancheur de sa peau: «Ah! s'écria-t-il, si une goutte de lait tombait sur son bras, on croirait que c'est une mouche!» Or, ceci, je ne l'invente pas, je l'ai entendu.

À ce convoi en succéda bientôt un autre venant de France. Murat ayant été appelé par l'empereur à succéder à Joseph sur le trône de Naples, que l'on appelait par courtoisie le trône des deux Siciles, bien qu'il n'y en eût qu'une en sa possession, envoya en avant son fils aîné, le prince Achille, âgé de six à sept ans, accompagné de son grave et estimable gouverneur M. Bandus, mort il y a quelques années chef du bureau politique aux affaires étrangères, d'où il était sorti. Je m'étais assez bien acclimaté aux dénominations honorifiques que l'on ajoutait au nom des souverains et des princes, parce qu'après tout c'étaient des hommes. Mais, un enfant!... Non, je ne saurais dire combien cela me parut ridicule la première fois que j'entendis donner du monseigneur et de l'altesse royale par le nez d'un bambin, Le petit bonhomme, du reste, montrait beaucoup de dispositions au commandement, et de tous les temps des verbes qu'il commençait à étudier, celui qui lui était le plus familier était sans contredit l'impératif. Tudieu! comme il y allait: «Faites ceci, faites cela. Je ne veux personne dans mon intérieur; faites fermer cette porte; mon valet de chambre seul couchera dans ma chambre; vous logerez ailleurs, mon gouverneur...» Que sais-je? Et à cela il fallait répondre: «Oui, monseigneur.» Le tout, sans doute, afin de lui inculquer de bonne heure le principe éternel de l'égalité des hommes devant Dieu et devant la loi.

Après le fils nous eûmes le père; mais Murat ne resta que peu de momens à Turin, pressé qu'il était de se montrer à ses nouveaux sujets. Il arriva au palais pour dîner, alla le soir au spectacle avec le prince, ne dormit que peu d'heures dans les appartemens d'été que son fils avait occupés, et poursuivit sa route le lendemain de bonne heure. J'ai oublié de dire que le petit prince Achille, puisque prince il y avait, était tellement séduit par les objets qu'il trouvait à sa convenance enfantine, qu'aussitôt que nous sûmes son arrivée à Turin, le prince se mit en devoir de serrer dans un secrétaire une foule de petits bijoux, de boîtes, d'épingles et d'autres objets qui erraient ordinairement sur sa cheminée, et comme je lui témoignais ma surprise de cette précaution inaccoutumée, il m'assura qu'elle était indispensable, parce que quand son neveu venait le voir à Paris il lui demandait tout ce qu'il voyait, et qu'il n'osait pas le refuser.

Cette disposition à la convoitise est assez naturelle dans un enfant gâté, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes personnes ne s'en guérissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a entendu parler à Turin du marquis décrié, qui jouissait d'une fortune immense, et chez lequel le vol était une manie? Il ne vivait plus quand nous arrivâmes en Piémont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par exemple, le marquis de Prié n'allait nulle part sans mettre quelque chose dans ses poches; le soir, quand il était couché, son valet de chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux, couverts d'argent, tabatières que le marquis s'était appropriés, et comme on savait les différentes maisons où il avait été, tous ces objets étaient remis à leurs propriétaires par les soins du fidèle valet de chambre, et M. de Prié, tout en recommençant le lendemain, ne s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le même personnage, m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui, était entièrement un objet de luxe; il se plaisait à pourvoir à la dépense et aux fantaisies de deux ou trois beautés, et c'était les seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne dérobât rien; il en jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge à l'Opéra pour la prêter à leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de Prié s'était montrée, parmi les dames piémontaises, une des plus opposées à l'empereur, opposition qu'elle avait expiée par plusieurs années de détention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit, par un état de surveillance assez rigoureux; l'allégement de cette peine, et plus tard la rentrée en grâce de madame de Prié, furent encore de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son beau-frère, aussi bien que la permission de revenir à Paris pour la famille de Tourzel, qui était exilée à Turin. Le fils de madame de Prié, Démétrius fut nommé auditeur au conseil-d'état et ensuite l'un des maîtres des cérémonies de la maison de l'empereur, charge dont les fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.

En général il y avait bien à Turin quelques hommes de mérite, mais très-peu qui s'élevassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour l'exercice d'un emploi public d'un ordre élevé. Je me rappelle très-bien qu'un jour le prince reçut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui demandait une liste, accompagnée de notes, des hommes les plus notables du Piémont, avec indication de ceux qui paraîtraient dignes d'entrer au sénat, d'être appelés au conseil-d'état, ou de remplir des fonctions de préfet. Nous passâmes en revue à cette occasion le haut personnel de nos sujets délégués, et s'il faut le dire, nous ne trouvâmes pour le conseil-d'état que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y était déjà. L'illustre La Grange, comme l'on sait, était de Turin, mais je ne cite jamais un génie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mérite élevé. La Grange n'était que sénateur, mais c'était un honneur pour le sénat bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Académie française de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renommée européenne aurait pu se passer d'être en même temps académicienne. Au surplus, si nous nous trouvâmes pauvres en personnages dignes de siéger dans le conseil-d'état, la matière sénatoriale nous parut plus riche; nous ne le fûmes guère en hommes de haute administration; mais quel luxe quand nous en vînmes aux hommes de cour! Le Piémont aurait pu à lui seul défrayer la moitié des cours de l'Europe en chambellans, en écuyers et en majordomes.

Parmi les sénateurs piémontais il y en eut qui ne durent leur entrée au sénat qu'à leur nom et à leur fortune: tel était M. de Barolo, le plus riche seigneur du Piémont, et dont l'influence était grande sur une classe assez nombreuse de Piémontais qui voulaient bien être sujets de l'empereur, mais auraient voulu en même temps n'être pas Français. Ceux-ci auraient souhaité que l'empereur fît du Piémont un royaume à l'instar du royaume d'Italie, et qu'il eût ajouté à ses titres celui de roi du Piémont dont il aurait délégué la vice-royauté. Il est probable que l'empereur ne goûta jamais cette idée; car nous ne pûmes faire autrement que de lui en donner connaissance à titre de renseignement sur les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation. Jusqu'à un certain point les Piémontais se seraient cependant résignés assez volontiers à être Français, si cela ne les eût pas rendus les compatriotes des Génois. Au moment où j'écris ceci, je ne sais comment les choses se passent au delà des Alpes, mais il me paraît inévitable qu'au premier mouvement qui éclatera en Italie il y ait séparation forcée entre Gênes et le Piémont. À l'occasion de cette inimitié je me rappelle un fait qui, pour être puéril, n'en est pas moins caractéristique. Il eut peut-être mieux trouvé sa place quand je parlerai de notre voyage à Gênes; mais puisqu'il vient se glisser dans mon propos, le voici.

Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghèse avait un chien superbe nommé Mérinos; et ce nom lui allait supérieurement, car il était doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mérinos ne recevait jamais une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses pareils; il était servi par un domestique qui en prenait soin, et dînait à ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mérinos, mais il devait son principal mérite à une brillante éducation. Son gouverneur lui avait enseigné à tenir en arrêt une perdrix au point qu'avec lui il n'était pas nécessaire d'avoir un fusil pour aller à la chasse; sa réputation et son mérite étaient connus même des rois, car le roi Jérôme avait demandé au prince d'en faire l'échange contre un cheval à choisir dans ses écuries. Mérinos était de tous nos voyages, et voilà comment il se trouva à Gênes.

Un jour donc que je descendais du palais Durazzo où logeait le prince, j'aperçois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de Saint-Marsan et l'un des écuyers du prince, en grande conversation avec Mérinos. J'écoute sans être vu, et j'entends M. de Montealto qui le caressait, en lui disant: «Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mérinos. La... la... Tu n'es pas un Génois, toi!» Je vous le demande: cela est-il caractéristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples dont l'un félicite un chien de ne pas appartenir à l'autre?

La société de Turin offrait des hommes de mérite, sans doute, mais c'étaient plutôt des hommes d'étude que des hommes d'action. Tels étaient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M. de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de Salmours, où je crois vous avoir dit que je fus présenté par M. de Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-même était fort aimable. Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque seule y venait assez assidûment: mais son salon était le rendez-vous des hommes les plus distingués de la société. Madame de Salmours était Saxonne; son mari était Piémontais, mais ne vivait point à Turin. Je passai chez elle des soirées dont le souvenir me charme encore, car on y jouissait de cette liberté qui fait la douceur de la vie sociale quand elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut être à redouter entre personnes bien élevées. Madame de Salmours avait long-temps habité Paris qu'elle aimait beaucoup, et se plaisait fort à en parler. Sans être belle, elle était très-agréable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu natal, que décelait en même temps un reste presque imperceptible d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.

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