DU PALAIS IMPÉRIAL (continued 2)
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À mon retour à Paris, je mis tous mes soins à embellir l'habitation qui m'était devenue précieuse depuis qu'elle renfermait un dépôt si cher.
J'abandonnai la direction des travaux que je me proposais d'y faire à un architecte, et, profitant de la liberté laissée par la paix d'Amiens de voyager en Angleterre, mon mari et moi nous partîmes pour Londres. Le but principal de notre voyage était de visiter une tante de M. de V..., à laquelle il était fort attaché, et qui habitait l'Angleterre depuis son émigration; le rang qu'elle occupait, ainsi que ses qualités personnelles, lui avaient attaché de nombreux amis qui nous accueillirent parfaitement mon mari et moi, qui s'empressèrent de rendre notre séjour à Londres aussi agréable qu'il pouvait l'être.
Le lendemain de mon arrivée, je fus conduite au Ranelagh. Cet établissement, qui est tombé depuis, était alors très à la mode. J'étais accompagnée de M. Smith, frère de madame Fitzhebert. On prétendait que cette dame avait été unie au prince de Galles par une sorte de mariage nul devant la loi, puisque madame Fitzhebert était catholique. Lorsque ce prince, cédant aux vœux de sa famille et du parlement, consentit à épouser la princesse de Brunswick, madame Fitzhebert s'était brouillée avec lui.
On disait que lady Jersey, dame d'honneur de la princesse de Galles, avait formé le projet de subjuguer le prince et remplacer dans son cœur madame Fitzhebert. On ajoutait que le jour de son mariage, désirant l'éloigner de sa jeune épouse, elle avait mêlé de l'eau-de-vie dans le vin destiné à la princesse, que les résultats de cette mixtion furent tels qu'ils inspirèrent au prince un profond dégoût pour elle.
Je ne sais quel degré de confiance on doit accorder à ces détails odieux, mais le fait que je vais citer est certain, je le tiens de la personne même qui en a été le témoin.
Le lendemain de son mariage, la princesse traversant un salon dans lequel se trouvait son auguste époux, s'approcha de lui et prit sa main d'une manière caressante; le prince la retira vivement et dit à l'ami qui se trouvait près de lui: Touchez ma main, sentez comme elle est froide; cette femme me glace en me touchant.
Sans attribuer à lady Jersey l'horrible action dont elle fut accusée, il est permis de penser que les manières seules de la princesse avaient suffi pour faire naître cette aversion, qui s'est manifestée dès la première nuit de leur mariage. Je serais d'autant plus disposée à le croire que je tiens de madame Egerton, dame d'honneur de la feue reine Charlotte, que, la veille du mariage de la princesse de Galles, les dames qui l'entouraient avaient été indignées de sa gaîté et des mauvaises plaisanteries qu'elle se permettait (plaisanteries qui m'ont été rendues, mais que je n'oserais répéter ici).
Quoiqu'il en soit, lady Jersey, qui était parvenue à plaire au prince pour quelques instans, fut bientôt délaissée; il revint à madame Fitzhebert avec tout l'empressement de la plus violente passion; il la suivait partout; on le voyait à cheval courant après sa voiture. Vainement elle voulut le fuir et mettre la mer entre eux en venant se réfugier en France; bientôt elle y apprit que le désespoir du prince avait altéré sa santé, qu'il était malade. Cédant alors à l'attachement qu'il lui avait inspiré, elle consentit à revenir en Angleterre.
Cette passion durait encore lorsque j'étais à Londres, quoique madame Fitzhebert eût alors plus de quarante ans. On sait que dans un dîner avec ses amis, dans lequel on discutait quel était l'âge le plus favorable à la beauté d'une femme, et quels étaient les avantages qui établissent cette beauté, le prince décida la question par un toast qu'il porta à une femme blonde, grasse et âgée de quarante ans.
En effet, les trois femmes qui ont successivement occupé son cœur avaient toutes plus de quarante ans.
En invitant madame Fitzhebert à une soirée on était sûr que le prince l'honorerait de sa présence; c'est ainsi que je me suis trouvée plusieurs fois avec lui chez lady Warren à Kensington, où elle avait une maison charmante, chez madame Daff et chez la duchesse de Saint-Albans sa sœur. Le lendemain de mon arrivée, il était au Ranelagh lorsque j'y fus accompagnée du frère de madame Fitzhebert; ce dernier s'approcha du prince et lui dit qu'il regrettait que la duchesse de Devonshire eût déjà quitté le Ranelagh, parce qu'il lui aurait demandé une invitation pour une dame française qui venait d'arriver à Londres, à laquelle il eût voulu faire voir la fête que la duchesse donnait le lendemain à Chiswick. Le prince répondit avec beaucoup de grâce que je n'avais pas besoin de billet, qu'il y serait, et qu'en le faisant avertir de mon arrivée il me présenterait à la duchesse. En effet, le lendemain M. Smith, qui nous accompagnait, alla prévenir le prince, qui non-seulement me présenta, mais qui se promena assez long-temps sur la pelouse avec moi. Le lendemain, les journaux de Londres, qui remplissent leurs longues colonnes de tous ces détails de la société, et de la description la plus minutieuse de la toilette des dames firent un long article de ma présentation et de ma promenade avec le prince. J'ai pu, dans cette circonstance, où j'ai joui assez long-temps de sa conversation, apprécier le charme de son esprit, remarquable surtout par une légère teinte de causticité et de moquerie d'un ton parfait. Il me parut fort amusé d'un M. Michel qui était venu depuis peu en Angleterre en même temps que madame Récamier, qui lui avait offert ses services et promis ses bons offices si le prince venait à Paris, comme si chacun ne devait pas savoir que l'héritier de la couronne d'Angleterre ne peut jamais quitter ses états, ou qu'il pût avoir besoin d'un M. Michel. Je fus étonnée de la perfection avec laquelle le prince parlait français sans le moindre accent étranger.
La conduite qu'il a tenue lorsqu'il devint régent du royaume a fait trouver de grands rapports entre lui et Henri V: tous deux eurent une jeunesse fort orageuse, tous deux surent éloigner d'eux à leur avènement au trône les compagnons de leurs joyeuses folies.
Mais, même au temps où il n'était que prince de Galles, il savait réprimer la trop grande familiarité que quelques-uns de ses amis, encouragés par celle qu'il avait avec eux, se permettaient quelquefois. On cite en exemple monsieur B..., qui un jour le pria de sonner pour un verre d'eau dont il avait besoin. Le prince sonna et dit froidement au valet de chambre, lorsqu'il ouvrit la porte: «Faites avancer la voiture de monsieur B...»
Cette correction infligée si à propos fit sentir à ses amis que lorsqu'un souverain veut bien oublier la distance qui le sépare de ses sujets, c'est un motif de plus pour que ceux-ci s'en souviennent. Monsieur B... ne reparut jamais depuis devant le prince; malheureux à l'excès par cette disgrâce, il quitta l'Angleterre, et depuis ce temps il habite Calais. Cette fête donnée par la duchesse de Devonshire était un déjeuner offert à cinq cents personnes. Des tables étaient dressées dans les appartemens et dans quelques fabriques du parc; le plus beau temps la favorisait. Après le déjeuner on forma plusieurs contredanses sur le gazon; j'eus l'honneur de me trouver de la même que messeigneurs le duc d'Orléans et son frère, qui vivait alors, monsieur le duc de Beaujolais.
Cette fête est une des plus agréables que j'aie vues pendant mon séjour en Angleterre.
En général, les assemblées si nombreuses, à la mode à Londres, me semblent peu agréables. Quand on a fait le tour des salons avec beaucoup de difficultés, et souvent en y laissant une partie de sa parure, on va se montrer dans un autre. La perfection pour un homme, et même pour quelques femmes, est d'être vues dans plusieurs le même jour.
Lorsqu'on veut témoigner à une personne une bienveillance particulière, on ne se contente pas de l'inviter à ces grandes assemblées, mais on la prie de venir prendre le thé. Que Dieu garde les voyageurs qui iront en Angleterre après moi de cette bienveillante politesse.
Rien dans le monde n'est plus ennuyeux que ces réunions (au moins pour des Français). Sur vingt ou vingt-cinq femmes, à peine y compte-t-on un ou deux hommes. La conversation assez généralement est relative au dîner qu'on a eu ou au souper qu'on aura. Je me rappelle qu'à une de ces réunions une dame placée près de moi parla beaucoup des beautiful potatoes et du capital beefstake qu'elle avait eus à son dîner, ainsi que des peines d'estomac qu'elle éprouvait.
Ce mot peine, dont nous nous servons en parlant de douleurs morales, me parût la chose du monde la plus drôle, appliquée aux douleurs physiques, ainsi que les belles pommes de terre et le capital beefstake. Mais s'il est difficile à une jeune femme de ne pas rire des choses qui sont en opposition directe avec ses habitudes, il serait fort injuste de juger sur des rapports semblables la société anglaise. Si la timidité, la mauvaise honte (comme ils disent), paralyse les moyens d'un grand nombre, elles n'en sont pas moins pour la plupart d'excellentes femmes, et il n'est pas rare d'en trouver qui réunissent beaucoup de talens et d'agrémens dans l'esprit. On a dit (et on a eu raison) que les mœurs sont plus pures en Angleterre que dans aucun autre pays (les personnes de la cour exceptées); mais on aurait tort d'en conclure que les femmes des autres pays valent moins.
En France, elles jouissent d'une grande liberté: elles font et reçoivent des visites sans leur mari; elles vont au bal, au spectacle sans lui; enfin celles qui se conduisent bien (et il y en a beaucoup) ne doivent qu'à elles seules leur vertu. En Angleterre, une jeune femme ne sort jamais seule à la promenade, au spectacle; partout enfin elle est entourée d'une protection qui ne lui manque jamais.
Ce genre de vie, si bien fait pour assurer le repos, le bonheur des familles, est une sauve-garde pour les femmes. Les mœurs du pays qui a adopté ces usages doivent être généralement bonnes; mais les individus ne valent pas mieux. Il ne faut jamais oublier que les hommes (et avec bien plus de raison les femmes) ne sont jamais que le produit des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Cela est si vrai, que si vous isolez une Française et une Anglaise de toute espèce de protection, la Française trouvera en elle-même plus de force de résistance pour échapper à la séduction qu'une Anglaise lorsqu'elle sera séparée de tout ce qui forme son bouclier ordinaire.
CHAPITRE VI.
Beauté des Anglaises.—Comparaison entre les Anglaises et les Françaises.—Les enfans.—Les veuves.—Liberté des jeunes filles.—Respect et froideur filiale.—Le poëte Shandy.—L'aïeul et les petits-fils.—Autorité paternelle absolue en Angleterre.—Les maisons de Londres.—Une ville de bourgeois.—Commodité et tristesse.—Les salles de spectacle.—L'opéra italien à Londres.—Un bal masqué.—Gaîté anglaise, gravité française.—Les voyages.—Manie du changement chez les Anglais.—Les voyages d'agrément.—La reine Caroline, reine de la canaille.—Bergami et les caricatures.—La reine à Hammersmith.--L'alderman Hood.—Costume et coiffure de la reine.—Les corporations.—Équipage grotesque des dames de la cour de Hammersmith.—Le parc de la reine dévasté par ses courtisans.—Audace et humiliation de la reine au couronnement de George IV.—Maladie et mort de la reine attribués à son désappointement.—Convoi de la reine.—Patience des soldats anglais mise à l'épreuve.—Insolence et poltronnerie de la canaille.—Visite dans une brasserie.—M. Brunel, ingénieur.
En général, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent qu'on doit former son opinion.
Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matinée de printemps, se promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si beaux, si frais, c'est là qu'on prendra une opinion juste de la beauté des femmes; leur toilette du matin, dépouillée de tous les ornemens dont elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais goût, est plus simple, est plus favorable à leur beauté.
Il existe une différence bien remarquable entre les Françaises et les Anglaises. À la promenade des Tuileries, à dix pas, toutes les femmes paraissent charmantes; leurs grâces, leur tournure, leur mise, l'éclat de leurs yeux, les font paraître parfaitement jolies à distance; en s'approchant ce n'est plus la même chose: sur dix souvent il n'y en a pas une de véritablement jolie.
À Kensington-Garden, au contraire, à dix pas il n'y a pas une femme de jolie, l'ensemble est sans grâces, la toilette de mauvais goût; mais arrive-t-on jusqu'à elles on est étonné du charme de leur figure, de la délicatesse de leurs traits, mais surtout, de la transparence de leur peau, qui paraît encore plus belle au jour qu'aux lumières. Les enfans y sont plus beaux que dans aucun autre pays. Il est vrai de dire qu'il n'y en a pas où l'on s'en occupe autant; je ne sais quel auteur a dit que les Anglaises ressemblaient aux animaux qui n'aiment leurs petits qu'autant qu'ils ont besoin d'eux, et qui les méconnaissent dès qu'ils peuvent se passer de leurs soins. Sans accorder tout-à-fait la justesse de cette opinion, elle renferme bien pourtant quelque chose de vrai. J'ai vu un grand nombre de veuves anglaises se remarier, oubliant tout-à-fait les intérêts de leurs enfans; en France ces exemples sont bien plus rares.
Il est assez commun en Angleterre de voir de jeunes demoiselles aller passer plusieurs mois en visite chez des amies, et leur mère ne s'en inquiéter nullement. C'est surtout parmi les hommes que je n'ai pas trouvé cette confiance, cette intimité qui règne souvent entre un père et ses fils; en Angleterre, une fois que ces derniers ont passé l'enfance, et qu'ils atteignent la jeunesse, ils sont très-respectueux, mais très-froids pour leurs parens; enfin je ne sais pourquoi, en voyageant dans ce pays, je me suis rappelé cette horrible explication de l'amour des grands-pères pour leurs petits-enfans qui a été donnée par le poëte Shandy, qui prétend que les pères ne voient dans leurs enfans que des héritiers avides, et que c'est à cette cause qu'on doit attribuer l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils, parce qu'il les regarde comme les ennemis de ses ennemis. S'il y a un pays au monde où une pareille opinion ait pu prendre naissance, ce doit être en Angleterre, quoiqu'en général je pense qu'en tous pays l'enfance est l'époque de la vie qui inspire aux parens l'attachement le plus vif.
Si on voulait en analyser la cause, peut-être la trouverait-on dans l'empire absolu qu'ils exercent alors sur leurs enfans; cet empire les identifiant en quelque sorte avec eux-mêmes, leur inspire une sorte d'intérêt pour toutes leurs actions, qui se perd lorsque ces enfans, devenus libres de leurs pensées, de leur conduite, ne doivent plus leurs succès qu'à eux-mêmes.
Serait-il donc vrai qu'il n'est pas un seul des sentimens qui font le charme de notre existence qui soit tout-à-fait exempt d'égoïsme?...
D'autres causes peuvent aussi déterminer la préférence accordée à l'enfance.
Le bonheur qu'on attend de ses enfans étant alors en espérance, il est entouré de toutes les illusions qui suivent cette puissance décevante, on jouit de ce qu'on a et de ce qu'on espère; mais quand les enfans s'élancent dans la vie, où ils vont exister pour d'autres que ceux qui les ont élevés, toutes ces illusions se perdent successivement, et le sentiment qui attache les parens à leurs enfans n'est plus qu'une affection raisonnable.
N'ayant jamais eu d'enfans, mon opinion, à cet égard, n'est que le fruit de mes observations, et non de mon expérience personnelle; aussi je suis bien loin de la donner comme autorité.
En arrivant à Londres, je fus frappée de la construction des maisons: toutes ces petites portes me faisaient demander où étaient les maisons des grands seigneurs; ne voyant partout que des habitations pour des bourgeois, je voulais toujours chercher des hôtels comme les nôtres. Après quelque séjour à Londres, je trouvai que, malgré la différence de l'extérieur, quelques maisons offraient des habitations aussi belles qu'élégantes.
Les rues de Londres sont belles, larges, bien alignées, garnies de trottoirs qui les rendent très-commodes aux piétons. Ces rues sont coupées par de belles places; la plupart renferment au milieu des jardins charmans, entourés d'une grille dont la jouissance est commune à tous les propriétaires du square. La construction des maisons en brique, et la fumée du charbon de terre, donnent à Londres un aspect un peu triste, particulièrement le soir. Personne ne se promène jamais après son dîner; toutes les affaires se font le matin. On va au spectacle et dans le monde, mais c'est en voiture qu'on s'y fait conduire; et comme ce n'est jamais qu'un petit-nombre comparé à la population, il en résulte que les rues, les places publiques, présentent un aspect fort triste le soir.
Nos cafés brillans, qui offrent un point de réunion aux oisifs de toutes les classes, sont inconnus à Londres; aussi les Anglais qui viennent à Paris sont charmés de l'aspect animé de nos boulevards.
Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant toujours en grande toilette, le coup d'œil de ces grandes réunions est très-imposant. Une femme bien mise n'est pas exposée à se trouver (comme cela arrive souvent à Paris) à côté d'une femme du peuple. Les loges, particulièrement à l'Opéra, sont toutes généralement louées à l'année; une loge du quatrième rang est du même prix qu'au premier; heureux ceux qui possèdent les meilleures. Les étrangers qui veulent aller à l'Opéra, s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propriétaires de loges, sont forcés d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge à louer.
Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqué de l'Opéra en général, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais à quelle occasion. Nous fûmes nous établir dans une loge appartenant à une dame qui eut la bonté de me l'offrir, et de là nous pûmes voir parfaitement le bal.
Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune idée de rien de semblable: d'après l'idée qu'on se forme assez généralement de la gravité anglaise et de la gaîté française, si un étranger se trouvait transporté tout à coup au milieu d'un de nos bals de l'Opéra, dont l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le plaisir se réduit à se promener, il n'hésiterait pas à se croire sous les brumes de la Tamise, entouré de la gravité britannique, comme au contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqué de Londres, il pourrait se croire au milieu de ces Français réputés si gais, si turbulens.
Dans un bal masqué, en Angleterre, chacun adopte un caractère, et doit agir et parler en conséquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un nombreux auditoire, la marchande de poissons promène son panier et offre sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et étourdit tout le monde avec sa cresselle; dans un coin on danse une écossaise, dans un autre on walse, un peu plus loin une contredanse française; il résulte de cette multiplicité d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mêlant aux cris, aux discours des masques, forment un véritable charivari.
Ce bal dérangea singulièrement les idées que je m'étais formées de la gravité des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent beaucoup plus le plaisir que nous; peut-être que leurs efforts sont en proportion de la peine qu'ils ont à le trouver: ils font beaucoup de frais pour s'amuser et n'y réussissent pas toujours; de là, ce besoin de changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints, et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.
Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des domestiques qui font ou défont nos paquets, et qui, en nous évitant tous les pénibles détails, nous laissent jouir sans trouble de la beauté des sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de remarquable dans les villes que nous parcourons.
Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent leur plaisir, il n'y en a que très-peu qui se servent de leur voiture; les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui ont tant de ce qu'ils appellent comforts, chez eux, puissent se résigner à passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place. Ce changement d'air leur paraît indispensable: c'est un préjugé établi dans toute la nation, que ce changement est nécessaire à leur santé. Nous autres Français qui souvent naissons, vivons et mourons à la même place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arrivé souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme diligences, de plaindre de tout mon cœur les gens qui y sont entassés, les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends très-bien que, dans la nécessité de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par plaisir, qu'on se condamne à se promener ainsi, c'est ce que je ne puis concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que d'appeler cela des voyages d'agrément: je les nommerais plutôt de cruelles pénitences.
Dans un voyage que je fis postérieurement en Angleterre, je fus témoin de toutes les scènes qui accompagnèrent le retour de la reine Caroline, son séjour et sa mort.
On la nommait la reine de la canaille, et en vérité, rien ne lui allait mieux que cette dénomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa voiture fût environnée d'une foule immense de gens déguenillés, dont l'aspect était vraiment effrayant.
Je pus observer, à son occasion, toute l'inconséquence du bas peuple, et apprécier son suffrage tout ce qu'il vaut.
Lors de son arrivée à Londres, j'étais placée dans Saint-James-Street, pour voir passer son cortége. Une boutique de caricatures occupait le dessous de la fenêtre où j'étais; le vitrage était couvert de celles de la reine et de Bergami; il y en avait de toutes sortes, et toutes faites dans le but de la couvrir du plus profond mépris.
Je croyais à chaque instant que l'immense populace qui s'était portée dans cette rue pour attendre le passage de sa reine chérie allait se jeter sur cette boutique, et déchirer ces caricatures outrageantes pour son idole; c'était une conséquence naturelle à prévoir; mais non, ces caricatures, au contraire, les amusèrent beaucoup et les occupèrent jusqu'au moment de l'arrivée de la reine: ils montaient sur les épaules les uns des autres pour les mieux voir.
Lorsqu'elle passa, le plaisir qu'ils avaient trouvé à voir la représentation de ses vices ne les empêcha pas de se retourner en criant: Caroline for ever! À entendre leurs acclamations, on eût pu croire qu'en même temps qu'elle était la princesse la plus chérie, elle était la plus digne de l'être.
Cet exemple doit apprendre aux souverains toute la valeur de ces acclamations qu'ils aiment à entendre sur leur passage. Pendant son séjour à Hammersmith, dans la maison de campagne qui avait été embellie par la margrave d'Anspach, elle reçut les députations de toutes les corporations des ouvriers de Londres, qui s'y rendirent en bateau sur la Tamise. Curieuse de voir cette cour si nombreuse et d'espèce si nouvelle, j'y fus conduite par une personne de la maison de la reine, qui me fit placer dans un salon à côté de celui où elle était, dont la porte resta ouverte. Une seule dame et quatre hommes parmi lesquels se trouvait l'alderman Hood, y étaient avec elle.
Sa parure se composait d'une robe de mousseline des Indes, brodée d'un semis en or; cette robe était dans la forme ordinaire, mais un grand schall de mousseline lamée, pareille, était attaché sur l'épaule d'un côté, et passait de l'autre sous le bras, en se rattachant sous le sein. Cette draperie, portée par une grande femme, eût eu assez de grâce; mais la reine étant assez petite, et d'une taille très-épaisse, cette forme de robe la faisait paraître encore plus grosse.
Elle était coiffée d'un turban de la même mousseline, qui cachait entièrement ses cheveux, à l'exception de deux mèches en tire-bouchons, qui paraissaient de chaque côté; mais ces mèches, qui étaient blondes, et qui par conséquent ne lui appartenaient pas, contrastaient désagréablement avec son teint, qui était celui d'une brune. L'ensemble de sa figure et de sa personne n'avait rien de distingué. Un collier et des boucles d'oreilles de diamans complétaient sa parure.
Chaque corporation, qui était débarquée dans le parc qui touche à la Tamise, envoya des députés pour la complimenter et lui baiser la main; le grand nombre de ces députés rendit cette cérémonie très-longue. On conçoit qu'un ouvrier savetier, revêtu de ses habits du dimanche, était charmé de pouvoir raconter qu'il avait été présenté à la reine et se vanter de lui avoir baisé la main; aussi de ces processions se succédèrent à Hammersmith jusqu'à ce qu'elle eût passé en revue toute la populace. Celles qui présentaient les plus grotesques caricatures étaient celles dont les femmes faisaient partie: voulant singer les dames de la cour, qui en Angleterre portent beaucoup de plumes, elles s'en couvraient la tête; ces plumes, longues d'une demi-aune, qui menaçaient le ciel, complétaient leurs étranges parures.
Lorsque ces dames allaient faire leur cour à la reine, c'était toujours en grand cortége: ordinairement tout un quartier se réunissait, on prenait des voitures découvertes, pour en rendre les frais moins dispendieux, on y faisait entrer autant de personnes que la voiture pouvait en contenir, et par ce motif on s'y tenait presque toujours debout.
Le coup d'œil de toutes ces femmes coiffées de leur forêt de plumes, entassées dans ces voitures, dont plusieurs étaient à quatre chevaux, valait la peine d'être vu.
Le jour de la députation en bateau, ces courtisans d'espèce nouvelle détruisirent presque entièrement les arbustes qui se trouvaient dans le parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore été admises dans le parc, il est probable que bientôt il n'y serait pas resté un arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je méditais sur sa dégradation; je me disais que la nécessité de s'entourer d'une cour si différente de celle qu'elle eût dû avoir, devait être pour elle une bien forte punition de ses désordres.
Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y assister: quand elle se présenta à six heures du matin dans la grande galerie qu'on avait pratiquée extérieurement, pour conduire de Westminster-Hall à Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa qu'il avait reçu l'ordre de l'empêcher d'entrer; mais comme elle insista pour passer plus loin, malgré leur respectueuse défense, on juge qu'ils ne durent pas employer la force, ils baissèrent les pointes de leurs épées, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins galans, lui opposèrent une barrière insurmontable; force fut à elle de retourner sur ses pas. Pour arriver à sa voiture, elle fut obligée de parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des huées des spectateurs qui couvraient les vastes amphithéâtres construits de chaque côté. On criait qu'elle s'était levée trop matin, qu'elle devait retourner près de Bergami, et mille autres choses du même genre. Le dépit, la colère, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa figure, qui fut bientôt couverte d'une extrême pâleur; ses lèvres étaient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.
Je n'ai jamais douté que la maladie qui se manifesta en elle quelques jours après, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la révolution qu'elle dut éprouver dans ce moment d'humiliation; et je ne conçois pas comment elle avait pu s'exposer à cette honte publique, étant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer à Westminster-Abbey.
J'avais vu son arrivée à Londres; j'avais été témoin des principales circonstances qui avaient marqué son séjour dans cette ville; je voulus assister à son enterrement.
Il faisait un temps déplorable, la pluie tombait par torrens. Je me rendis dans New-Road, où le convoi devait passer; ce chemin tournant autour de la ville avait été désigné, parce qu'on ne voulait pas qu'il traversât les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux désirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me fût arrivé si, par suite de cette activité qui ne peut jamais me laisser stationnaire, je n'avais donné l'ordre à mon cocher de quitter la première place que j'avais choisie à Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce fut précisément à cette place que je quittai que plusieurs personnes furent tuées.
Celle où je m'arrêtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques dangers. À peine ma voiture y était-elle arrivée que le convoi commença à défiler; quelques escadrons de cavalerie le précédaient.
Le peuple, mécontent de ce qu'on fît passer le convoi hors de la ville, accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils étaient impassibles comme des soldats de marbre; mais à la fin, quelques pierres ayant été mêlées à la boue, le casque d'un des cavaliers en fut renversé, et quelques coups de plat de sabre furent distribués autour d'eux.
À l'instant tout ce peuple se hâta de fuir. Ma voiture leur paraissant apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le siége, la voiture, disparurent sous la foule qui s'était précipitée dessus. Je manquai être étouffée.
Heureusement le convoi, qui avait été arrêté un moment, ayant continué sa route, nous nous trouvâmes dégagés. Ne voulant pas exposer plus long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui était très-effrayée, je donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'éloigner par une rue transversale près de laquelle nous nous trouvions.
Cette précaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se trouvait encore très-près de Tottenham Court-Road, où peu d'instans après plusieurs personnes furent tuées.
Puisque je me suis éloignée de l'époque de mon premier voyage en Angleterre, pour raconter quelques circonstances relatives à la reine, qui ne se passèrent que bien des années après, je dirai un mot d'un moment vraiment heureux pour moi dont je jouis vers le même temps 1821. J'en fais mention ici pour que ceux de mes compatriotes qui iront en Angleterre puissent se procurer le même plaisir.
Parmi les établissemens dignes de fixer l'attention des étrangers, la brasserie de M. Meux me semble devoir tenir le premier rang.
Pour donner une idée de l'étendue, de l'importance de cet établissement, je citerai une de ses moindres parties, celle des cuves pour recevoir la bière: elles sont au nombre de quatre-vingts, et la plus petite, la moins chère, coûte quatre mille livres sterling, ou cent mille francs de notre monnaie.
Toutes les parties de cette vaste et magnifique brasserie reçoivent le mouvement par une machine à vapeur. Lorsqu'après en avoir admiré tous les détails, on me conduisit devant la petite roue dont l'effet était si prodigieux, je demandai avec empressement le nom de l'inventeur. Il faut aimer son pays comme moi, pour savoir tout le plaisir que j'éprouvai, lorsque entourée de plusieurs Anglais, fiers avec raison de leurs talens et de leur industrie, on me nomma un Français, M. Brunel. Cet homme si justement apprécié, admiré en Angleterre, avait voulu consacrer ses grands talens à sa patrie. Il fut repoussé par Bonaparte, et obligé de porter son industrie et son génie parmi les Anglais.
La brasserie de M. Meux vaut à elle seule qu'on fasse le voyage de Londres pour la voir.
Je reviens aux détails de mon premier voyage.
CHAPITRE VII.
Les deux maisons des habitans de Londres.—La noblesse anglaise.—Taciturnité générale.—Le château de Blenheim, récompense nationale décernée au duc de Marlborough.—Architecture de Blenheim.—Trophées attristans.—Terre du marquis de Buckingham.—Les tableaux.—Vénus en Jupon d'indienne.—L'estomac classique.—Le château de Park-Place.—Terre du lord Harcourt.—Oxford.—Les universités.—La jeunesse française et la jeunesse anglaise.—Les étudians anglais.—La grotte et le diamant.—Impromptu de lord Albermale.—Le cadeau impossible.—Distinction des rangs.—Doux visages et rudes manières.—Affectation des femmes en France et en Angleterre, attribuée à des causes différentes.—Cheltenham.—Bath.—Les jeunes poitrinaires.—Windsor.—Richemont.—Les gazons anglais; d'où provient leur fraîcheur.—Retour en France.
La ville de Londres est d'une étendue immense: non-seulement chaque famille y occupe une maison à elle seule, mais le plus grand nombre en a deux. Toutes les personnes exerçant une profession qui les fixe à la ville ont une seconde maison dans les faubourgs, qui sont une continuation de Londres, et qui s'étendent à plusieurs milles. Ces faubourgs se distinguent par de très-petits jardins placés en avant de chaque maison, et séparés de la route par une grille. La noblesse se rend à Londres au mois d'avril, et en part dans les premiers jours de juillet; il arrive de là que tout le quartier qu'elle habite est absolument désert pendant neuf mois de l'année: souvent on n'y rencontre plus une personne à laquelle on puisse demander son chemin. Une chose assez extraordinaire dont j'ai été frappée non-seulement dans ce voyage, mais dans ceux que j'y ai faits depuis, c'est une sorte de douceur, de taciturnité (si je puis m'exprimer ainsi) commune, non-seulement aux hommes, mais aux animaux. Les chiens y sont plus tranquilles, ils aboient moins; les chevaux y sont beaucoup plus doux: ces mêmes chevaux ramenés sur le continent après y avoir fait quelque séjour perdent souvent cette qualité. À Londres, le bruit des voitures, qui est continuel, ne permet pas de faire cette observation; mais si l'on habite une ville de province, on est frappé du silence qui règne partout. Pendant les soirées d'été, les Français (particulièrement en province) se promènent, causent; il en résulte une espèce de bourdonnement qui s'entend au loin. Chaque fois que j'ai passé la mer, cette différence m'a frappée.
Après avoir joui des plaisirs de Londres pendant quelque temps, je voulus voir quelques parties de l'Angleterre que les étrangers vont toujours visiter. Je commençai par le château de Blenheim, résidence des lords Spencer: cette magnifique habitation a été bâtie par la reine Anne, pour en faire don au duc de Marlborough.
On critique son architecture, qu'on trouve lourde et massive; mais ce qui paraît un défaut à beaucoup de personnes me semble au contraire digne d'éloge. Un château donné comme récompense nationale, doit, par sa solidité, défier la main du temps. Les générations passeront, et ce monument, ouvrage de la main des hommes, leur survivra; il apprendra aux siècles à venir comment le gouvernement anglais sait récompenser. Je me hâtai de quitter Blenheim: ces trophées, cette colonne élevée à la gloire de Marlborough, contristaient mon cœur. Une Française ne peut pas se plaire dans ce lieu. De là, j'allai à Stowe, chez le marquis de Buckingham: là aucune pensée pénible ne vint se mêler à mon admiration; le concert de bénédictions qui accompagnait les noms du marquis et de la marquise, chaque fois que leurs vassaux ou leurs domestiques le prononçaient, ajoutait à l'intérêt que je mis à visiter cette belle demeure. Le parc est un des plus beaux que j'aie vus, et le château renferme de très-beaux tableaux. On est étonné, en parcourant l'Angleterre, de la quantité énorme qu'on en trouve.
En parlant de tableaux, je me rappelle en avoir vu un dans une maison à Londres, qu'on me fit particulièrement remarquer dans une assez belle collection. Il est d'un peintre anglais, nommé West, qui est généralement placé par les Anglais au premier rang des hommes de talent. Ce tableau représente la mort d'Adonis. Vénus est assise; elle est vêtue d'un jupon, ou petticoat (comme disent les Anglais) de mousseline fond jaune, avec un dessin en fleurs de différentes couleurs. Adonis est couché à ses pieds; une de ses mains repose sur les genoux de Vénus. J'admirai beaucoup cette main, qui est bien morte, et qui se trouve en opposition à celle de Vénus qui soutient Adonis. Mais c'est à peu près tout ce que j'admirai. Je suis femme, je ne suis point artiste, je ne prétends pas du tout que mes jugemens soient autorité: une Vénus en jupon, et en jupon d'indienne, me semblait une chose tout-à-fait extraordinaire et nouvelle; mais où l'envie de rire était tout-à-fait impossible à vaincre, ce fut lorsque le maître de la maison, qui professait une grande admiration pour ce tableau, me dit, en m'en faisant remarquer toutes les beautés: Voyez, madame, l'estomac d'Adonis, il est classique. J'avoue, à ma honte sans doute, que je ne comprends pas encore à présent un estomac classique. Je le dis bien timidement à ce monsieur, en lui faisant observer que je pensais que l'on pouvait se servir de cette qualification en parlant des vêtemens, et qu'à cet égard ceux de Vénus me semblaient différer beaucoup de l'antique. Mais mon observation ne diminua rien de l'admiration de cet amateur d'estomacs classiques; il en parla pendant une heure.
Je citerai, parmi les habitations qui m'ont paru mériter le mieux l'attention des voyageurs, le château de Park-Place, appartenant à lord Malmesbury Wilton, résidence de lord Pembrooke, particulièrement remarquable par un grand nombre de belles statues. La charmante habitation de lord Harcourt, dont les jardins méritent d'être vus et admirés. Cette terre est située près d'Oxford. Cette ville est citée pour la beauté de ses colléges, de ses églises, de ses bibliothèques. Ce genre de mérite n'était pas trop de mon ressort; mais ce qui m'a frappée particulièrement, c'est cette apparence d'antiquité qui règne partout; je me croyais transportée à quelques siècles dans le passé. C'est dans cette ville et celle de Cambridge que la jeunesse d'Angleterre vient achever ses études, en sortant des colléges.
Je pense que c'est à cet usage qu'on doit attribuer la différence qu'on remarque en général entre les manières, les habitudes des Anglais et celles des hommes des autres pays.
En France, par exemple, un jeune homme sort du collége à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans; alors il revient chez ses parens; il est présenté par eux à leurs amis. Ses manières se forment sur celles des personnes dont il est entouré; la conversation des dames lui donne ce poli, cette grâce qui distingue particulièrement les Français. Cette seconde éducation est peut-être celle qui influe le plus sur toute notre vie: c'est dans l'adolescence que se décident nos goûts et nos penchans; c'est dans l'âge où nos passions s'éveillent que nous recevons de tout ce qui nous entoure des impressions qu'il importe de bien diriger. C'est pourquoi je crois que des parens sages ne doivent pas abandonner au hasard d'une bonne ou mauvaise connaissance les premiers pas que leurs enfans font dans le monde.
Les premières années de la jeunesse des Anglais se passent toujours dans les universités. Ils y vivent entre eux, privés de la société des dames et loin de leurs parens. Les études ne pouvant remplir tous les momens de la journée, il en est bien quelques-uns où l'ennui les réunit autour de quelques bouteilles de bon vin. L'habitude qu'on reproche aux Anglais dans l'âge mûr doit prendre sa source dans le genre de vie imposé à leur jeunesse: c'est à l'indépendance dont ils jouissent dans ces universités qu'est due la différence de leurs manières.
En parlant de cette différence, je n'ai pas prétendu établir un parallèle à l'avantage des uns ou au détriment des autres. On admire quelquefois une pierre fausse, séduisante par l'éclat dont elle frappe les yeux, sans que pour cela le diamant brut perde rien de sa valeur.
J'ai parlé en général. Toutes les personnes voyageant en Angleterre trouveront à faire beaucoup d'exceptions. Entre bien des exemples que je pourrais citer pour prouver qu'il est des Anglais dont l'esprit et les manières sont remplis de grâces, je rapporterai l'impromptu attribué à milord Albemarle.
En quittant une grotte où il avait passé quelques heureux instans avec sa maîtresse, il détacha un diamant de son doigt, qu'il y jeta, en disant:
Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime, Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même.
C'est encore lui qui, voyant sa maîtresse regarder une étoile, lui dit ces mots charmans:
«Ne la regardez pas tant, ma chère, car je ne puis vous la donner.»
En Angleterre, la différence des manières indique mieux qu'en France à quelle partie de la société on appartient. La haute classe est parfaitement polie, mais le peuple est grossier. Dans les grandes réunions, à l'occasion de quelque fête, j'étais toujours étonnée de voir des jeunes filles avec ces jolis visages si blancs, si délicats, qu'on voit partout en Angleterre, se faire place dans la foule, au milieu de laquelle elles s'avançaient, les poings fermés, et très-disposées à en faire sentir la force à ceux qui s'opposeraient à leur passage. Je ne revenais pas de mon étonnement. Ces traits délicats sont rarement en France le partage des femmes du peuple; ils me semblaient tout-à-fait un contre-sens avec des poings fermés. Aussi les Anglais voyageant en France sont-ils toujours surpris des manières du peuple. J'en ai vu qui trouvaient très-singulier d'entendre un porteur d'eau, chargé de ses seaux dire Mademoiselle à une laitière, qui répondait oui, M. Pierre. À Paris, particulièrement, tout le monde est poli. Nous autres Français, nous distinguons bien vite entre nous les différentes classes de la société; mais ces nuances sont imperceptibles pour des étrangers, parce que ce sont seulement certains tours d'expressions, c'est surtout une grande simplicité de manières, qui font distinguer les rangs; je défie un étranger de s'y reconnaître. En Angleterre, il est bien rare que je me sois méprise sur le rang des personnes que je voyais, parce que cette différence consiste particulièrement dans la politesse.
J'ai trouvé généralement en Angleterre bien plus d'affectation dans les femmes qu'en France; et cela doit s'expliquer tout à l'avantage des Anglaises. En France, les manières sont simples, particulièrement à la cour; l'affectation est très-rare, mais quand elle existe, elle est toujours causée par le désir de plaire. Au contraire, en Angleterre, si l'on rencontre un grand nombre de personnes affectées, c'est la timidité, ce que les Anglais appellent mauvaise honte, qui produit cette gêne dans les manières, et non le désir de paraître avec plus d'avantage. Aussi cette affectation reprochée aux dames anglaises n'est qu'une qualité de plus, puisqu'elle dérive de cette timidité qui sied si bien aux femmes, en général, et fonde leur plus grand charme.
En quittant Oxford, je visitai Cheltenham, jolie place où l'on prend les eaux, et la ville de Bath, où l'on se réunit en hiver. C'est une fort belle ville, très-bien bâtie; mais fort triste dans la saison où je la vis. Je fus de là voir Cliffton, joli village près de Bristol, mais dont l'habitation est triste par le grand nombre de jeunes personnes attaquées de la poitrine, qu'on y envoie mourir. On pense bien que je ne quittai pas l'Angleterre sans avoir visité le château de Windsor, dont la vue de la terrasse rivalise avec celle de Saint-Germain; ni les beaux ombrages de Richemont, si vantés, et qui méritent si bien de l'être. Cette place fut la dernière que je visitai. Le souvenir récent que je rapportai de ses belles prairies, de ses ombrages si frais, me fit éprouver un grand désappointement quand j'arrivai chez moi; le soleil des mois de juillet et d'août avait dévoré mes gazons; il n'en restait rien. Je pus faire la comparaison de notre climat et de celui que je venais de quitter. Mon jardinier m'assura que depuis trois mois il n'y avait pas eu de pluie, et presque chaque jour il en était tombé en Angleterre. Aussi, quand je demandai dans ce pays qu'on me procurât de la graine de ces beaux gazons qui étaient l'objet de mon admiration, on se moqua de moi et on me répondit que c'était l'humidité du sol et les soins qu'on leur donnait qui les rendaient si beaux; et que la graine en était la même que celle que nous employons en France. La sécheresse ne fut pas la seule cause de désappointement qui m'attendait à mon retour.
CHAPITRE VIII.
Mauvais goût très-dispendieux.—Mon voisin M. Lecouteulx de Canteleu.—Je revois madame de Staël.—M. Melzi, président de la république ligurienne.—M. Godin.—La belle Grecque.—Rien que de beaux yeux.—Mariage devant l'arbre de la liberté.—Divorce—Cambacérès.—Fâcheux effets du ridicule.—L'abbé Sieyès.—Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.—L'arrêt d'exil.—Madame de Chevreuse.—Dureté de l'empereur.—Mort de madame de Chevreuse.—Mort du duc d'Enghien.—Procès de Moreau.—Conversation entre le premier consul et M. de Canteleu.—MM. de Polignac.—Brouillerie entre madame Moreau et Joséphine.—Justification imprudente.—Le portrait.—Recommandations aux jeunes femmes.—MM. de Toulougeon et de Crillon chez M. de Cauteleu.—L'inflexible Moniteur.—Mort de madame de Canteleu.—Joséphine voulant faire rompre son mariage avec Bonaparte.—Sage conseil de M. de Canteleu.—Inquiétude de Joséphine.—Manœuvres de Lucien contre Joséphine.—Bonaparte refusant sa porte à Joséphine.—Larmes et réconciliation.—Superstition de Napoléon.—Adresse de Joséphine.—Le confident discret.—Reconnaissance de Joséphine.—Je suis recommandée à Joséphine par M. Lecouteulx de Canteleu.
L'architecte auquel j'avais confié les travaux que je me proposais de faire dans ma maison avait profité de la liberté que lui laissait mon absence pour bouleverser entièrement le jardin dont il avait fait un monument de mauvais goût; on eût dit qu'un serpent en avait dessiné les allées, par les détours multipliés qu'il leur avait fait faire. Qu'une allée décrive une courbe, si un groupe d'arbres, si quelque chose enfin nécessite un détour, c'est tout simple; mais un chemin doit être droit, s'il ne se rencontre pas d'obstacle qui le force à tourner. Ce qui était désolant, c'est que ces changemens avaient occasioné une dépense énorme d'autant plus onéreuse, que dans la suite on fut dans la nécessité de la perdre en bouleversant de nouveau tout ce qui avait été si mal fait.
La maison que j'occupais à la campagne se trouvait près de celle de M. de Lecouteulx de Canteleu; je profitais souvent d'un voisinage si agréable: le mari et la femme étaient aussi bons qu'ils étaient aimables; ils réunissaient chez eux des personnes de beaucoup d'esprit. J'y revis madame de Staël, et parée de tous ses avantages; elle se trouvait là souvent avec M. de Melzi, président de la république ligurienne. La supériorité d'esprit, l'agrément de la conversation de cet homme spirituel, valaient bien les frais que faisait madame de Staël pour ne pas rester au dessous de lui. Cette émulation d'esprit prit entre eux rendait leur société parfaitement agréable. Je rencontrai dans cette maison M. Godin, qui avait été attaché à l'ambassade de la république à Constantinople; il en avait ramené une femme grecque dont on vantait la beauté, quoiqu'elle n'eût rien de remarquable que de très-beaux yeux. Elle savait très-peu de français; et ayant entendu parler souvent de ses beaux yeux, elle s'était persuadé que ces deux mots ne pouvaient pas être séparés; se plaignant un jour d'un mal d'yeux, on trouva très-drôle de l'entendre dire: J'ai mal à mes beaux yeux.
L'histoire qu'on racontait de son mariage était assez singulière. M. Godin, envoyé de la république française à Constantinople, s'étant présenté un jour avec sa maîtresse dans un bal qui réunissait presque toutes les femmes des ambassadeurs, il s'éleva une rumeur telle qu'il fut obligé de se retirer, et de l'emmener à l'instant même. Il prit avec lui quelques témoins, les conduisit devant l'arbre de la liberté planté dans la cour de l'ambassade, jura devant eux qu'il la prenait pour sa femme, et retourna au bal, où il présenta madame Godin à tout le monde. Depuis, ce mariage, conclu si légèrement, a été annullé de même par un divorce, et madame Godin est aujourd'hui madame la duchesse de G. On cite sa piété exemplaire, les charités innombrables qu'elle ne cesse de faire; sa vie est une suite de bonnes œuvres. Cambacérès venait quelquefois chez M. de Canteleu; il y parlait peu; sa conversation, quand il s'y livrait, était sérieuse et riche de pensées.
C'est le cas, en rappelant son souvenir, de faire remarquer combien les hommes doivent craindre le ridicule; celui qui s'était attaché à lui détruisait tout l'effet de son esprit, et il en avait beaucoup: pour s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les mémoires de l'institut, on y trouvera des discours de lui qui sont admirables, non-seulement par des mots éloquens, mais par des choses profondément pensées.
Je vis là aussi quelquefois Sieyès. J'ai toujours cru qu'il devait avoir pour sa réputation la même reconnaissance que cet homme de bonne foi avait pour sa toilette lorsqu'il s'écriait: Ô mon habit! que je vous remercie!
Sieyès vécut sur le mot de Mirabeau qui dit en parlant de lui, que son silence était une calamité pour l'état. Ce mot fit sa réputation bien mieux que tout ce qu'il a dit et fait depuis.
Nous perdîmes bientôt la société de madame de Staël; le premier consul lui fit interdire le séjour de Paris et de la France, sans qu'aucune sollicitation ait pu jamais faire changer sa résolution. Plus tard il montra la même obstination à l'égard de madame de Chevreuse, qu'il avait exilée pour le refus qu'elle avait fait d'être de service à Fontainebleau près de la reine d'Espagne.
Cette jeune femme était mourante de la poitrine à Caen; son seul désir était de venir mourir à Paris.
Une révolte à l'occasion des blés eut lieu dans cette ville. On y envoya plusieurs régimens; le général qui les commandait eut l'occasion de voir madame de Chevreuse: sa situation l'intéressa vivement, et il lui promit de solliciter près de l'empereur à son retour.
En effet, Napoléon l'ayant reçu parfaitement en donnant beaucoup d'éloges à sa conduite, et lui ayant exprimé qu'il serait heureux de l'en récompenser, le général lui dit: «Eh bien, sire, j'ose demander à Votre Majesté cette récompense qu'elle daigne me promettre: une jeune femme est mourante à Caen, son seul vœu est de venir expirer à Paris au milieu de ses amis et de sa famille; je supplie votre majesté de m'accorder cette faveur qui sera pour moi la plus douce récompense.—Est-elle donc bien mal? demanda l'empereur qui entendait bien de qui on voulait parler. Oui, Sire, il lui reste bien peu de temps à vivre.—Eh bien dit Napoléon, elle mourra aussi bien à Caen qu'à Paris.» Le général se retira désolé et indigné de cette dureté révoltante.
En effet, la mort de la duchesse de Chevreuse suivit de près cette cruelle réponse.
Cette jeune femme possédait sans doute des qualités précieuses, car elle avait beaucoup d'amis. On connaît le dévoûment de sa belle-mère, la duchesse de Luynes, qui la suivait partout dans son exil. Je ne l'ai vue que dans le monde, à ses assemblées qui étaient très-brillantes. C'était une femme fort agréable, très à la mode. Ses succès, comme jolie femme, m'ont toujours paru la chose la plus extraordinaire. On la trouvait charmante, et en décomposant ses traits, elle avait tout ce qu'il fallait pour être laide. Ses cheveux étaient rouges; elle portait toujours une perruque; ses yeux étaient petits, sa bouche très-grande et mal coupée, sa peau très-blanche, sans doute, était couverte de beaucoup de taches de rousseur, et cependant l'ensemble de toute sa personne était très-agréable. Sa taille était parfaite et toute sa tournure charmante.
La mort du duc d'Enghien, le procès de Moreau et de MM. de Polignac, avaient glacé tous les cœurs.
J'ai regretté souvent de n'avoir pas pris une copie d'une conversation qui s'était passée dans les galeries de la Malmaison, le lendemain de la mort du duc, entre le premier consul et M. de Canteleu; elle avait paru assez intéressante à ce dernier pour qu'il l'écrivît en rentrant chez lui: il vint me la communiquer, et je la lui rendis après l'avoir lue.
Parmi les déplorables raisons qu'il donnait pour motiver cet assassinat juridique, je me souviens de celle-ci: J'ai voulu prouver à l'Europe que ce qui se passe en France n'est plus des jeux d'enfant. C'était sa phrase exacte.
Dans cette conversation il se défendit, mais très-mal, de la jalousie qu'on supposait que Moreau lui inspirait.
Ce procès donna lieu à un débat bien touchant entre MM. de Polignac; le plus jeune demandait avec instance qu'on le prît comme victime expiatoire du prétendu crime de son frère. Il objectait que ce dernier était marié, que sa vie était plus précieuse que la sienne. Son frère, bien loin d'accepter cet héroïque dévouement, cherchait au contraire à intéresser les juges par la jeunesse de son frère, espérant sauver ainsi sa vie.
Si un pareil débat se fût passé chez les Grecs ou les Romains, des poëtes n'auraient pas manqué de s'emparer d'un si beau sujet pour le transmettre à la postérité.
C'est sous nos yeux que cette belle scène s'est passée, et pas un poëte, pas un peintre, n'ont exercé leur talent sur un sujet si noble et si touchant.
En parlant du procès de Moreau, on est amené naturellement à remonter aux motifs de sa désunion avec le général Bonaparte, et on s'étonne qu'une cause presque inaperçue, tant elle paraît insignifiante, ait pu produire de tels effets.
Madame Moreau et sa mère, madame Hulot, étaient à Plombières, ainsi que madame Bonaparte. Cette dernière avait la mauvaise habitude de porter du blanc: on sait que le grand air et la chaleur ont la propriété de le noircir. Au retour d'une promenade à cheval, madame Bonaparte trouva mesdames Hulot et Moreau qui venaient lui faire une visite. Sachant l'effet que le soleil avait dû produire sur son teint factice, ne voulant pas se faire voir ainsi à ces dames, elle traversa rapidement, sans s'arrêter, le salon dans lequel elles étaient, empressée d'aller réparer le désordre de sa toilette, pour reparaître promptement et venir recevoir leur visite; mais celles-ci, furieuses de faire antichambre, se retirèrent sans attendre plus long-temps. De là un mécontentement, une aigreur que rien ne put jamais calmer, et que ces dames firent partager au général Moreau.
Vers ce temps je fus coupable d'une imprudence que je payai bien chèrement dans la suite, et qui m'a causé des peines bien vives par la vengeance qu'on en tira.
M.***, que je voyais souvent dans le monde, s'avisa non de devenir amoureux de moi, il n'y a jamais pensé, mais il voulait le persuader, et surtout qu'on le crût heureux.
Nous avions joué la comédie ensemble; son rôle voulait qu'il eût un portrait qui était censé devoir être le mien. J'appris qu'en effet c'était bien mon véritable portrait qu'on avait vu entre ses mains. Je ne pouvais concevoir comment il avait pu se le procurer; j'étais au désespoir, et je cherchais les moyens de détromper les personnes aux yeux desquelles je me trouvais ainsi compromise. Le hasard m'en fournit les moyens: sans calculer quelles suites pouvait avoir pour moi la satisfaction que je trouvais à me justifier, j'en saisis vivement l'occasion.
J'avais chez moi trois hommes de la société de M.***, et précisément trois de ceux qui avaient reçu ses fausses confidences, lorsqu'un heureux hasard l'amena pour me faire une visite. En le voyant descendre de sa voiture, je poussai rapidement ces messieurs dans la chambre de mon mari, dont je laissai la porte ouverte. M.***, qui se croyait seul, interrogé par moi sur tous les propos qu'il s'était permis, sur le portrait qu'il avait montré, nia les propos comme n'ayant pu être tenus, puisque rien n'avait pu y donner lieu; et quant au portrait, il convint qu'il avait désiré l'avoir, et que pour se le procurer il avait fait cacher un peintre dans une des loges de la galerie aux Français, près de celle que j'y avais à l'année.
Quand je crus être parfaitement justifiée, je le congédiai. Mes prisonniers rentrèrent, fort amusés de cette scène qu'ils racontèrent à toutes les personnes de la société de M.***. Ce dernier, dont l'amour-propre fut cruellement blessé, chercha et trouva dans la suite le moyen de me faire regretter le plaisir que j'avais eu à détruire ses infâmes calomnies. Les jeunes femmes ne peuvent jamais s'éloigner assez de ces hommes avantageux qui aiment à ajouter leurs noms à la liste de leurs bonnes fortunes vraies ou supposées; mais s'il n'est pas toujours en leur pouvoir de les éviter, quelque fâcheux qu'il leur paraisse d'être compromises par eux, qu'elles redoutent, en cherchant à s'en justifier, de blesser leur amour-propre.
Un soir j'avais dîné chez M. de Canteleu alors sénateur, dans son hôtel faubourg Saint-Honoré, je fus très-amusée d'une scène assez piquante qui se passa devant moi.
Le vicomte de Toulougeon et M. de Crillon, qui étaient de ce dîné, avaient été, ainsi que M. de Canteleu, membres de la constituante. Dans la conversation, M. de Crillon rappela je ne sais quelle opinion du vicomte qui n'était plus en harmonie avec celle qu'il professait alors. Celui-ci répondit en voulant citer aussi quelques fragmens de discours de M. de Crillon, M. de Canteleu alla chercher un volume de ce terrible Moniteur, qui est là comme un monument pour consacrer toutes nos folies politiques et notre versatilité. Rien n'était plus plaisant que l'empressement avec lequel ces trois messieurs cherchèrent chacun un article que les autres auraient voulu effacer.
À l'époque de ce dîner, madame de Canteleu était très-malade: attaquée depuis long-temps par une maladie de poitrine qu'elle voulut dissimuler, cette excellente femme si aimée, si digne de l'être, y succomba, et laissa dans le cœur de tous ses amis des regrets bien vifs et un souvenir qui ne s'effacera jamais. Son mari s'était trouvé dans une situation assez délicate lorsque Bonaparte arriva d'Égypte. Pendant cette longue absence, sa femme, mal conseillée sans doute, entraînée par je ne sais quel motif, avait eu l'idée de demander un divorce, et déjà la demande en avait été rédigée. Son estime pour M. de Canteleu l'avait portée à venir lui en parler et le consulter. Celui-ci lui fit sentir qu'en supposant même que le général fût perdu, qu'il ne dût jamais revenir, son nom seul était pour elle une auréole qui l'entourait d'une considération qui l'abandonnerait aussitôt qu'elle y aurait renoncé; il la persuada si bien qu'elle déchira devant lui sa demande en divorce, dont il ne fut jamais question depuis. Bien peu de personnes ont eu connaissance de cette anecdote assez curieuse; M. de Canteleu n'en parlait jamais: il me la confia sous le sceau du secret et de l'amitié; sa mort et celle de Joséphine me permettent d'en parler et d'en affirmer la vérité.
Au retour de Bonaparte, sa femme n'était pas sans inquiétude; ce projet de demande en divorce avait été connu de peu de personnes, mais elle avait des raisons de croire que les parens du général en avaient eu quelque connaissance, et elle était assez certaine de leur malveillance à son égard pour craindre qu'ils ne laissassent pas échapper cette occasion de lui nuire dans son esprit: elle eût donc voulu, en se présentant à lui, être accompagnée d'une personne qui pût la protéger. Elle crut que M. de Canteleu, entouré comme il l'était de l'estime générale, serait le meilleur appui qu'elle pût avoir. À la première nouvelle de l'arrivée de Bonaparte, elle accourut pour le supplier de l'accompagner au-devant de lui. M. de Canteleu s'y refusa; il ignorait si le générai avait été prévenu contre sa femme, et comment il la recevrait; il ne se souciait pas, dans cette incertitude, de se faire son chevalier: il lui fit observer qu'elle ignorait par quelle route il arrivait; que sans doute elle le manquerait; qu'il était préférable de l'attendre à Paris. Elle ne fut pas de cet avis; elle partit seule, et en effet elle ne le rencontra pas. Lucien, plus heureux, avait pris la bonne route; il sut profiter de ces premiers instans pour prévenir son frère contre sa femme. Les préventions qu'il fit naître furent telles qu'en arrivant rue de la Victoire, le général fit déposer chez le portier tous les effets de madame Bonaparte, avec ordre de l'empêcher d'entrer lorsqu'elle se présenterait.
Mais l'amour qu'il avait eu pour elle n'était pas totalement éteint, et lorsqu'elle arriva de la course qu'elle avait été faire sans succès au devant de lui, les efforts qu'elle fit pour se justifier et reprendre son empire sur lui, trouvèrent dans le cœur du général un puissant auxiliaire qui plaida pour elle, et qui les réunit de nouveau.
Dans beaucoup de circonstances, Joséphine a su profiter habilement de la faiblesse superstitieuse de Napoléon. Elle n'avait pas beaucoup d'esprit; mais elle ne manquait pas d'une certaine adresse. Elle lui disait quelquefois: On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui l'influence. C'est à moi qu'il a été prédit de hautes destinées.
La confiance dont elle avait donné la preuve à M. de Canteleu en le consultant dans une circonstance aussi importante que celle de son projet de divorce, ne se démentit jamais; mais dans la suite il ne lui échappa pas un mot avec lui qui pût rappeler ce souvenir. On pense bien qu'il était assez bon courtisan pour éviter tout ce qui aurait pu faire croire qu'il en restât quelques traces dans sa pensée.
Lorsqu'on créa l'empire et qu'on s'occupa de former une cour, ce fut M. de Canteleu qui parla de moi à Joséphine comme d'un choix convenable, tant par le souvenir de mon père que par les alliances de mon mari, qui l'attachaient aux premières familles de l'ancienne cour. C'est à lui que je dus ma nomination de dame du palais de l'impératrice.
CHAPITRE IX.
Supplément au journal du voyage à Mayence.—Madame la princesse de Craon.—Le prince de B..... et ses deux fils.—Faveurs de Napoléon non sollicitées.—Motifs pour les accepter.—Froideur de Louis XVIII, et irritation du prince de B......—M. d'Aubusson.—Le prince de B...... demandant la clef de chambellan et craignant de l'obtenir.—Madame la princesse de B...... écrit à l'empereur.—Causticité de madame de Balbi.—Anne et zèbre de Montmorency.—Madame de Lavalette, dame d'atours.—Attributions de sa place usurpées par l'impératrice Joséphine.—Joséphine abuse du blanc.—Fâcheux effet du blanc sur le visage de l'impératrice.—Les farines.—Question indiscrète d'un docteur.—Réponse normande.—Le rouge et le blanc.—Toilette de Joséphine et de ses dames pour la cérémonie du 14 juillet.—Portrait de M. Denon.—Service d'honneur de l'impératrice pendant le voyage à Aix-la-Chapelle.—M. Deschamps, secrétaire des commandemens de l'impératrice.—Ses idées sur les alimens.—Influence des alimens sur l'esprit.—Routes défoncées.—Frayeur de Joséphine.—Excès de prudence pris pour du courage.—Confusion de mots.—La crainte du tonnerre.—Attention charmante de Joséphine pour l'auteur.—Voiture versée.—Importance de la première femme de chambre, et simplicité de l'impératrice.
Le journal de mon voyage avec Joséphine trouvait ici sa place parmi mes souvenirs; mais comme il a été publié dans les premiers volume des Mémoires de Constant, je le supprime et ne laisse subsister que quelques réflexions que j'y avais jointes.
Le jour de ma prestation de serment à Saint-Cloud, je m'y trouvai avec M. d'Aubusson. Nous revînmes à Paris ensemble. Je désirais faire une visite à la princesse de G....; lui-même voulait la voir, mais l'un et l'autre nous redoutions son opinion sur nos nouvelles dignités, et nous résolûmes de faire cette visite en commun, pour mieux nous défendre des sarcasmes que nous attendions.
La princesse de G.... est du petit nombre des personnes qui n'ont jamais dans aucun temps désespéré de la cause des Bourbons et de leur retour. Son dévouement, son attachement pour eux étaient généralement connus. Son fils, le prince de B***, partageait ses opinions; il blâmait vivement tout ce qui s'attachait à la cour de Napoléon. Lorsque je fus nommée dame du palais, il était une des personnes que je craignais le plus de rencontrer chez sa mère.
La manière dont l'empereur sut vaincre sa résistance et l'attirer à lui, mérite qu'on en parle. Napoléon attachait un grand prix à réunir autour de lui les familles les plus marquantes de l'ancienne cour. Il avait commencé par s'emparer de leurs enfans, sans que la volonté des parens pût en aucune façon les soustraire à son autorité.
Telle personne venait de payer dix mille francs pour acheter un remplaçant pour son fils atteint par la conscription, qui le voyait le lendemain arraché de ses bras comme garde d'honneur, pour aller paver de ses ossemens les routes de Russie. Charles et Edmond, les deux fils du prince de B***, étaient très-jeunes encore. Leur éducation n'était pas terminée; leur père espérait trouver dans leur grande jeunesse une sauve-garde contre la toute-puissance de Bonaparte. Mais c'était vainement qu'il s'en flattait. Son nom, son rang dans le monde, la réputation parfaite et si bien méritée de la princesse de B......, tout se réunissait pour que l'empereur cherchât les moyens d'attirer à lui cette famille.
Il commença par envoyer des brevets de sous-lieutenans à ses fils. Sous un gouvernement tel que celui de Napoléon, c'était un ordre difficile à éluder. Le prince de B...... eut recours à Fouché. Ce ministre, dans les temps difficiles de la révolution, avait rendu de grands services à plusieurs personnes de la cour, notamment à la maréchale de B***. Il était donc très-simple que le prince s'adressât à lui pour obtenir qu'on ne lui enlevât pas ses enfans.
Il représenta au ministre leur grande-jeunesse, et demanda du temps (au moins celui de terminer leur éducation).
Assurément tous les efforts que fit alors le prince de B....... pour soustraire ses fils à la volonté de l'empereur, et les retenir le plus long-temps possible loin de l'armée, prouvent bien le dégoût qu'il avait pour le gouvernement de Bonaparte: car dans cette famille l'honneur, la bravoure sont héréditaires, et les deux jeunes princes Charles et Edmond en ont donné plus tard d'assez brillantes preuves.
Fouché, ayant été mis en rapport avec le prince à cette occasion, fut employé par Bonaparte pour le séduire et lui faire accepter une place de chambellan et une de dame du palais pour la princesse.
Depuis plusieurs mois, les maisons de l'empereur et de l'impératrice avaient réuni un grand nombre des familles les plus distinguées de l'ancienne cour. En acceptant, le prince ne donnait plus l'exemple, il ne faisait que le suivre. On lui montrait en perspective la restitution des terres non vendues, appartenant au duc d'Harcourt, grand-père de la princesse. Cette immense restitution, d'un grand intérêt pour ses enfans, était fort importante aussi pour les deux sœurs de sa femme, la duchesse de C*** et la princesse de C***, toutes trois petites-filles du duc d'Harcourt. Était-il le maître de sacrifier tant d'intérêts réunis, par l'obstination de ses refus? Non; il devait accepter, et il le fit.
Lors du retour de Louis XVIII, il fut traité froidement par lui, et ne fut pas compris dans la formation de la chambre des pairs. Il en fut blessé; son caractère naturellement froid, haut, fier, s'irrita (je le suppose) de cette distinction: à sa place, il me semble que j'en eusse été très-flatté. Si le roi se montrait plus sévère avec lui qu'envers toutes les autres personnes qui comme lui avaient composé la cour de l'empereur, c'est que sans doute sa majesté faisait plus de cas de lui que de tout autre, et puisqu'elle regrettait que son nom eût été inscrit sur l'almanach impérial, c'est que ce nom ne devait pas se trouver sur la même ligne que ceux qu'on y voyait.
C'est ainsi (je pense) que le prince de B....... eût dû traduire ce petit moment de bouderie royale, mais ce n'est point ce qu'il fit. L'injustice dont il croyait avoir à se plaindre lui faisait trouver dans l'attachement même qu'il avait toujours professé pour la famille de nos rois un aliment à son irritation, et cette irritation détermina sans doute tout le reste de sa conduite, lorsqu'il revit l'empereur dans les cent jours.
Ce que je viens de raconter du prince de B....... me rappelle une anecdote relative à madame de B***, dont on ne s'étonnera pas, parce qu'il n'y a rien de bien qu'on ne puisse attendre d'elle.
M. d'Aubusson, désolé de se trouver chambellan malgré lui, ressemblait tout-à-fait à madame de La Rochefoucault, qui aurait voulu rendre toute l'ancienne cour tributaire de la nouvelle; il se chargea donc avec plaisir d'une lettre de M. D. B. qui demandait la clef de chambellan. Il s'était bien gardé de faire part à sa femme de cette démarche. Lorsqu'elle apprit cette nomination, elle fut au désespoir, ne se doutant pas que son mari l'eût sollicitée. Elle exigeait qu'il refusât. On peut juger dans quelle perplexité il se trouvait: refuser ce qu'il avait demandé avec instance était impossible. M. d'Aubusson, qui avait été employé par lui, était fort embarrassé, et se trouvait compromis par cette versatilité. Madame de B*** mit fin à cette position en écrivant elle-même une lettre aussi noble que touchante à l'empereur. Elle osa rappeler ses devoirs envers la duchesse d'Angoulême; sa mère et elle-même avaient partagé sa captivité; elle avait été la compagne de son enfance: pouvait-elle paraître à la cour de celui qui occupait le trône de sa famille?
En écrivant cette lettre, madame de B*** ne se doutait pas que son mari eût demandé cette faveur qu'elle repoussait; elle croyait n'avoir à réparer pour lui qu'un malheur, et non une faute. À cette époque, beaucoup de demandes avaient été adressées, mais presque personne ne voulait en convenir.
Madame de Balby était une de celles dont les sarcasmes et les moqueries étaient le plus redoutables, parce que son esprit satirique les rendait plus piquantes.
On a retenu d'elle beaucoup de mots qui restent dans le souvenir; j'en citerai un assez mordant.
Pendant l'émigration, le duc de Laval s'ennuyait à Altona, et disait un soir qu'il voulait rentrer en France.—Comment! lui dit madame de Balby, vous, monsieur le duc, vous voulez aller à Paris! et qu'y ferez-vous? quel monde verrez-vous? Vous savez qu'il n'est plus permis d'y porter ses titres: comment vous ferez-vous annoncer dans un salon?—Mais, dit le vieux duc en relevant fièrement la tête au souvenir de ses nobles ancêtres, je me ferai annoncer Anne de Montmorenci; ce titre en vaut bien d'autres.
—Ah! monsieur le duc, lui dit en souriant madame de Balby, vous voulez dire zèbre de Montmorenci. Ce mot ne vaut quelque chose que pour les personnes qui connaissaient le vieux duc.
Lorsque l'empereur forma la maison de l'impératrice, on avait nommé douze dames du palais, une dame d'honneur et une dame d'atours qui était madame de Lavalette, nièce de Joséphine. Elle s'était persuadé qu'elle devait avoir la direction entière de la toilette de l'impératrice, et décider celles que devaient porter les dames du palais dans les différentes cérémonies: en effet, les attributs de sa place pouvaient lui donner cette prétention; mais Joséphine, pour qui la toilette était une véritable occupation, et qui trouvait d'ailleurs que sa nièce manquait de goût, lui signifia qu'elle n'aurait que le nom de dame d'atours, mais qu'elle entendait choisir elle-même ses étoffes, et ne céder ce soin à personne.
C'était peut-être un tort dans la position élevée qui était devenue la sienne; elle eût dû laisser prendre ce soin aux personnes de son service. Joséphine se mettait fort bien, sa taille était charmante; elle avait de la grâce dans ses moindres actions: mais sa figure, quand je l'ai connue, était loin d'être bien. Je crois que sa peau a toujours été un peu brune, mais elle l'était devenue davantage par l'usage du blanc dont elle la couvrait.
On sait combien cette préparation est dangereuse pour la peau, qu'elle finit toujours par scorifier, lorsqu'on s'en est servi long-temps. C'est ce qui était arrivé à l'impératrice; son menton particulièrement avait été tellement gâté par l'usage du blanc, qu'il n'y tenait plus que très-difficilement. Il était difficile qu'elle se fît illusion à cet égard; mais elle nous disait (et peut-être le croyait-elle elle-même) que l'état de son menton indiquait l'état de sa santé; que, lorsqu'elle n'était pas bien, sa peau était couverte de farine blanchâtre. Il arrivait souvent, lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé, qu'elle répondait: Mais pas bien; voyez, j'ai mes farines.
Ces farines, sur l'existence desquelles elle consultait bien gravement le médecin allemand d'Aix-la-Chapelle, me mirent dans un étrange embarras. Ce petit docteur vint un jour me faire une visite, il paraissait fort embarrassé de ce qu'il avait à me dire; il amena la conversation sur la santé de l'impératrice, et enfin me demanda: Madame, Sa Majesté ne porte-t-elle pas du fard? Cette question, faite avec l'accent allemand le plus prononcé, me causa beaucoup d'embarras, et encore plus d'envie de rire. Je voyais que le docteur, consulté chaque jour par Joséphine sur ce qu'elle appelait ses farines, voulait savoir à quoi s'en tenir avant d'ordonner des remèdes qu'il ne voulait lui administrer qu'en sûreté de conscience. Il avait la vue très-basse, mais à travers les lunettes qu'il portait toujours, il avait bien cru apercevoir quelque chose qui ressemblait à ce qu'il nommait du fard. Je lui répondis comme on répond à la cour; en me quittant il n'en savait pas beaucoup plus qu'en entrant. Seulement je l'engageai beaucoup à ne pas droguer Sa Majesté, et lui conseillai de s'en rapporter un peu à la nature.
Je ne sais s'il me comprit; quoi qu'il en soit, l'impératrice garda ses farines.
Je ne sais pourquoi les femmes ne conviennent jamais qu'elles portent du blanc, et ne font aucun mystère de mettre du rouge; je n'ai jamais pu comprendre la différence qu'elles font du rouge au blanc.
On préparait une grande cérémonie aux Invalides; le 14 juillet, on devait y faire une grande distribution des décorations de la Légion-d'Honneur. L'impératrice devait s'y rendre, accompagnée de sa nouvelle cour. Madame de Lavalette décida que, pour une cérémonie du matin, ces dames ne devaient porter que des robes d'étoffe, ou du crêpe et des fleurs, mais ni broderies d'or ou d'argent, ni diamans. Son avis ne fut pas suivi: on décida que la toilette des dames devait toujours être en harmonie avec celle de l'impératrice. Madame de Lavalette seule parut avec une toilette très-simple.
Le soir du 14 juillet, l'empereur nous conduisit dans la salle des antiques, qu'il voulut voir aux flambeaux. M. Denon nous accompagnait. La réputation que ce directeur du musée a acquise en pays étranger, et particulièrement en Angleterre, est une chose étonnante.
Pour nous autres Français, M. Denon était un homme aimable, ayant de la grâce dans l'esprit, dans les manières, mais nous sommes bien loin de lui accorder les talens que les Anglais lui supposent. M. Denon est placé par eux en première ligne parmi les auteurs les plus remarquables; je ne sais en vérité s'ils ne mettraient pas Voltaire à sa suite. Au reste, ce n'est point à une femme à dépriser le mérite de M. Denon. Il était laid, mais laid comme il n'est vraiment pas permis de l'être, et pas un homme n'a eu autant de succès près des dames même dans un âge très-avancé; les femmes doivent consacrer le souvenir de ces succès comme une page honorable de leur histoire, qui doit servir de réponse à toutes les accusations de frivolité qu'on leur a adressées de tous temps, et qu'on continue plus par habitude que par conviction, car personne ne peut contester que M. Denon n'a pu devoir ses succès qu'aux grâces de son esprit et de ses manières.
Joséphine partit peu de jours après la cérémonie des Invalides pour aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle.
Madame de La Rochefoucault et quatre dames du palais devaient être du voyage. Je fus désignée pour l'une d'elles. Madame Auguste de Colbert, madame de Luçay et sa fille, étaient les trois autres. M. d'Harville, grand écuyer, M. de Foulers, écuyer cavalcadour, MM. de Beaumont et d'Aubusson, chambellans, composaient tout le service d'honneur, avec M. Deschamps, secrétaire des commandemens.
M. Deschamps était un homme d'un esprit fin, délié, tout-à-fait agréable. En voyage dans l'absence de l'empereur, Joséphine dînait avec toutes les personnes nommées pour l'accompagner; on y joignait l'officier de gendarmerie commandant son escorte, le colonel de la garde d'honneur qu'on lui donnait dans toutes les villes où elle séjournait. Je choisissais souvent ma place près de M. Deschamps; j'ai toujours préféré la société des hommes d'esprit amusans à celle des gens titrés ennuyeux. Il avait des manies fort drôles; celle, par exemple, d'être persuadé que l'espèce de nourriture avait quelque influence sur nos facultés intellectuelles, en sorte qu'il faisait une distinction des mets qui rendaient bêtes et de ceux qui laissaient à l'esprit tout son développement. Il prétendait qu'on devait manger des perdreaux, des viandes nourrissantes en très-petite quantité, et proscrire les légumes qui chargeaient l'estomac, et par leur digestion difficile nous rendent fort bêtes. Je donne ici sa recette pour avoir de l'esprit, bien persuadée que personne ne la suivra, car, dans ce monde je n'ai jamais rencontré aucun individu qui ne fût pas très-content du sien, et qui crût avoir besoin d'en acquérir davantage.
En traversant les Ardennes nous courûmes quelques dangers. L'empereur avait déterminé la route que nous devions suivre; malheureusement, cette route n'était tracée que sur la carte. Elle devint si mauvaise qu'on fut obligé, dans une descente très-rapide, de soutenir les voitures avec des cordes. Joséphine effrayée voulut descendre malgré la pluie et la boue qui couvrait la route. De toutes les personnes du voyage, hommes ou femmes, maîtres ou domestiques, je fus la seule qui restai dans ma voiture. J'ai remarqué souvent qu'on s'effraie de dangers imaginaires, et qu'on ne pense pas à ceux dont on est sans cesse entouré. J'en trouvais un très-réel à recevoir la pluie, à mouiller mes pieds, et à gagner un rhume presque certain. La chance d'être versée était beaucoup moins probable; on exalta beaucoup mon courage, qui ne me paraissait au contraire que de la prudence. C'est ainsi que dans le monde on ne s'entend pas toujours sur les mots; on devrait bien faire un dictionnaire qui leur donnerait leur véritable signification.
La peur que l'impératrice éprouva me rappelle celle de beaucoup de gens, lorsqu'ils entendent le tonnerre. Une femme de ma connaissance, âgée de soixante-dix ans, est toujours tourmentée à l'excès par tous les orages. Un jour je lui demandai si, dans le cours de sa longue vie, elle avait déjà vu quelqu'un tué par le tonnerre; elle me dit que non; je lui fis observer que sans doute, elle avait vu mourir autour d'elle une foule de personnes par suite d'apoplexies, de fièvres et d'accidens auxquels on ne pense jamais; que je croyais que dans tous les instans nous étions entourés de dangers qui peuvent nous atteindre avec bien plus de facilité que le tonnerre.
En parlant de cette route, je dois faire mention d'une attention charmante de Joséphine pour moi. En passant près de la forteresse du Luxembourg, elle envoya à la portière de ma voiture, qui suivait la sienne de très-près, son écuyer cavalcadour, pour me faire remarquer un ouvrage fortifié qu'on lui avait dit fait par mon père le général D***; rien au monde n'était plus aimable que ce message.
Dans la mauvaise route que nous avions parcourue, la voiture dans laquelle se trouvait madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, versa. Elle n'arriva à Liége qu'un jour après nous. Aussitôt qu'on s'était aperçu de son absence, on avait envoyé quelques cavaliers de l'escorte pour s'informer de la cause de ce retard, et protéger son voyage. Mais ces soins ne parurent pas suffisans à madame Saint-Hilaire, qui était très-offensée que la cour entière ne fût pas bouleversée par son absence; la gravité importante de sa contenance contrastait singulièrement avec la simplicité gracieuse de sa maîtresse.
CHAPITRE X.
Vérité des tableaux de Téniers.—Beaux paysages et affreuse population.—Influence de la vie sédentaire et de l'abus du café.—Séjour à Aix-la-Chapelle.—L'impératrice à la préfecture.—Heureux hasard.—Mauvaise habitude et mauvaise humeur de madame de L....—L'auteur citée pour modèle par Joséphine.—Lésinerie de madame de L....—L'eau de Cologne de J. M. Farina.—Adoration perpétuelle devant l'empereur.—Napoléon questionneur.—M. de R....... courtisan parfait.—Définition du courtisan par le duc d'Orléans, régent.—Jalousie excitée par la broderie d'un habit.—Colère de M. d'Aubusson.—Plaisanterie cruelle.—Portrait de madame de La Rochefoucault.—Ambition et désappointement.—Piége de cour.—Le général Franceschi.—Naïveté de sa femme.—Querelles et coups de pincettes.—Diplomatie féminine à propos de révérences.—La révérence en pirouette.—Embarras, consultations et explication.—Les visages et les masques.—Gaucherie germanique.—Passion d'une princesse pour M. de Caulaincourt.—Colère de Napoléon excitée par la laideur d'une actrice.—Réintégration de M. Méchin destitué.—Humanité du prince primat.—Attention de ce prince pour l'auteur.—L'éventail brisé et remplacé.—Erreur légère et chagrin de Joséphine.—Audiences de Marie-Louise.—Questions habituelles de l'empereur répétées par Marie-Louise.—Gaucherie impériale.—Mauvaise mémoire de Marie-Louise.
En traversant la Belgique, on retrouve toute la vérité des tableaux de Téniers; les plus beaux paysages, et le peuple le plus affreux que j'aie jamais vus. Quand tous ces ouvriers sortaient de leurs manufactures pour voir l'impératrice, ils présentaient un spectacle affligeant. Ce contraste entre ce beau pays et ses habitans m'étonna; on me dit que c'était la conséquence de la vie sédentaire des peuples manufacturiers, et surtout leur mauvaise nourriture, dont le café est la base. Avec l'argent qu'il leur coûte, ils pourraient se procurer des alimens plus substantiels.
En arrivant à Aix-la-Chapelle, nous fûmes tous très-mal logés dans une maison achetée par l'empereur. Après quelques jours, M. Méchin, préfet d'alors, quitta l'hôtel de la préfecture pour le céder à Joséphine, et fut avec toute sa famille s'établir dans une auberge. Tout le service fut dispersé dans les maisons voisines de la préfecture. Je ne sais comment il arriva, dans ce voyage que presque toujours M. de Ségur, qui faisait les fonctions de maréchal-des-logis de la cour, désignait mon logement dans la maison occupée par l'impératrice. Il m'arriva très-rarement d'être logée ailleurs. Ce hasard (car sans doute ce n'était que cela) donnait beaucoup d'humeur à madame de L***. Elle avait la mauvaise habitude de n'être jamais prête. Je n'ai jamais vu aucune promenade, aucun départ qui ne fût un peu retardé par elle; ce qui donnait beaucoup d'humeur à Joséphine. Un jour même, cette humeur fut exprimée un peu sèchement. Elle eut la bonté de me citer pour exemple, comme ayant toujours une toilette très-soignée, et cependant me trouvant toujours la première dans le salon. Madame de L*** répondit que cela m'était très-facile, que j'étais toujours logée dans le palais, ou que, si je n'y étais pas, j'étais toujours très-près; que les coureurs chargés, les jours de départ, d'aller éveiller les femmes de chambre, n'arrivaient jamais chez elle qu'après avoir fait leur tournée. C'était un peu vrai, mais aussi madame de L*** ne stimulait jamais leur zèle par quelque gratification. Avec une belle fortune, elle cherchait à éviter les plus petites dépenses. Cette lésinerie était poussée à un point ridicule. Elle faisait payer par les personnes qui se trouvaient près d'elle mille bagatelles, sous le prétexte qu'elle n'avait sur elle que des napoléons. Entre mille exemples j'en citerai un: En quittant Cologne, nous avions toutes acheté beaucoup d'eau de Jean-Marie Farina; j'en avais gardé seulement dans un nécessaire pour le temps du voyage, et j'avais fait emballer le reste. Madame de L***, qui avait fait de même, mais qui n'en avait pas gardé assez, au lieu de déballer sa caisse, me tourmenta pouf me faire défaire la mienne, et envoya un jour la chercher chez ma femme de chambre: le tout pour s'éviter la peine d'un déballage, qu'elle ne voulait, disait-elle, faire qu'à Paris.
Madame de L*** était en adoration perpétuelle devant l'empereur; sa soumission pour tout ce qu'il disait ou voulait était entière. Je ne pense pas qu'elle ait eu jamais une seule pensée à elle. Ce qui, dans ses facultés, pouvait lui appartenir, était tellement confondu avec son admiration, que je suis bien sûre qu'elle-même n'aurait pas su en faire la distinction. Un jour, en partant pour la chasse, qu'elle devait suivre en calèche, je l'entendis dire à sa fille: Mais, Lucie, allez donc changer cette robe; vous savez que l'empereur n'aime pas cette couleur. Un autre jour, avant de descendre dans le salon, elle lui fit répéter sa leçon, et revoir ses cahiers d'extraits d'histoire qu'elle avait apportés avec elle. «L'empereur vous fera des questions, et vous ne saurez que répondre,» lui disait-elle. Il est vrai que souvent il questionnait les femmes, particulièrement les jeunes, et toutes généralement avaient grand'peur de se tromper en lui répondant.
L'empereur, en quittant Boulogne, vint joindre Joséphine à Aix-la-Chapelle. Parmi les personnes qui raccompagnaient, se trouvait M. de R... On eût pu le citer comme modèle d'un parfait courtisan; non cependant dans le sens de la définition donnée par le duc d'Orléans régent, qui disait que, pour être un parfait courtisan, il fallait être sans honneur et sans humeur. M. de R... était premier chambellan, et, comme tel, l'ordonnance lui attribuait une broderie plus large que celle des habits des chambellans. Cette distinction et quelques habitudes de M. de R... mettaient M. d'Aubusson dans des colères continuelles. Un jour entre autres, en parlant de cette différence de l'habit du premier chambellan avec celui des autres, il fit une plaisanterie peu applicable d'ailleurs à celui contre qui elle était dirigée. «L'habit du premier chambellan, dit-il, doit être surtout bien rembourré sur les épaules.» M. d'Aubusson était arrivé à cette cour un peu comme un chien qu'on fouette. Vingt fois je le vis au moment de donner sa démission de sa place, tant il s'en trouvait ennuyé. Madame de La Rochefoucault ne cessait de l'encourager à rester. Elle avait un vif désir de retrouver à cette cour ses habitudes et les gens de sa société. C'était une femme d'un esprit très-agréable. Sa physionomie était fine, spirituelle. Elle eût été jolie si elle n'eût pas été contrefaite. Son esprit était empreint d'une légère teinte de moquerie, mais de cette moquerie de bonne compagnie, qui n'était jamais offensante pour personne, et qui était tempérée par une sensibilité vraie. Je la vis souvent s'attendrir au récit de belles actions. Tout en rendant justice à son cœur, aux qualités aimables qui la distinguaient, je dois, à regret, convenir qu'elle eut quelque tort avec Joséphine à l'époque du divorce. Sa place était marquée près d'elle: jamais elle n'eût dû la quitter; dans cette occasion, elle fut tout-à-fait dupe de l'empereur et de sa propre ambition.
Napoléon avait un vif désir de lui voir donner sa démission. Si elle ne l'eût pas fait, elle restait, de droit et de fait, dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. On lui fit insinuer, sous le voile de l'intérêt, que puisqu'elle ne voulait pas suivre Joséphine et s'attacher à son sort, elle ne pouvait pas rester, au moins volontairement, près de la nouvelle impératrice; mais que, si elle donnait sa démission, ce moyen concilierait tout, ce qu'elle devait à Joséphine et ce qu'elle devait à sa famille, dont l'intérêt exigeait qu'elle restât à la cour de Napoléon; que celui-ci ne manquerait certainement pas de la renommer dame d'honneur de Marie-Louise; qu'il s'en était expliqué, et qu'ainsi elle aurait envers Joséphine et envers le public l'excuse de l'impossibilité de résister aux volontés de l'empereur.
Elle donna dans ce piége. Elle dit à Joséphine que sa santé, ses enfans, sa famille l'empêchaient de la suivre, si elle s'éloignait de Paris et de la France (comme on le croyait alors), mais qu'elle ne resterait pas attachée à celle qui venait occuper son trône, et qu'elle donnait sa démission. Elle la donna en effet. C'était ce que voulait l'empereur. Chacun sait que, libre par cette résolution, ce fut de madame la duchesse de Montebello qu'il fit choix. Dans cette circonstance, madame de La Rochefoucault fut mal conseillée par son ambition; elle l'eût été mieux sans doute, si elle eût écouté son cœur et qu'elle fût restée près de Joséphine.
Je reviens à Aix-la-Chapelle, dont je me suis éloignée. Le cercle habituel se composait du service, et des personnes admises à faire leur cour. Elles étaient en assez petit nombre. Le général Franceschi s'y trouvait avec sa femme. Celle-ci ne pouvait pas se consoler d'avoir pu épouser Joseph Bonaparte, et de l'avoir refusé: «Mais aussi, disait-elle naïvement, qui eut jamais pu prévoir ce qui est arrivé?» Je crois que ce souvenir entrait bien pour quelque chose dans les querelles violentes qu'elle avait avec son mari, et dans lesquelles, disait-on, les pincettes figuraient quelquefois à défaut de meilleur argument. Une autre dame allemande, dont le mari, qui était Français, commandait à Cologne, était venue passer à Aix tout le temps de notre séjour en cette ville. Comme elle savait qu'en la quittant la cour se rendrait à Cologne, elle voulait prémunir ses amies contre les gaucheries qu'elles auraient pu faire, et elle leur donna ses instructions pour les présentations. Elle leur mandait qu'on devait faire trois révérences, une à la porte du salon, une au milieu, et une troisième quelques pas plus loin, en pirouette. Cette instruction pensa tourner toutes les têtes à Cologne (au moins celles des personnes qui prétendaient à l'honneur d'être présentées.) Le plus grand nombre était des dames âgées, plusieurs étaient d'une taille qui aurait pu leur rendre très-difficile et même dangereuse la tentative d'une pirouette. Madame Duchaylar, que je connaissais, et dont le mari occupait une place à Cologne, s'empressa, aussitôt mon arrivée dans cette ville, de venir me voir et me demander l'explication de cette troisième révérence, pour laquelle ces dames s'exerçaient depuis quinze jours. Après en avoir ri beaucoup ensemble, et à force d'y penser, je me rappelai qu'en effet la dame dont j'ai parlé plus haut, en faisant sa troisième révérence, se retournait un peu vers la place où nous étions assises, sans doute pour nous y faire participer; c'était sans doute cela qu'elle appelait une révérence en pirouette.
Il y avait bien dans ce qui composait ce cercle habituel certaines personnes qui présentaient quelques traits assez plaisans à peindre. Une personne de ma connaissance me le demandait dernièrement, mais c'est une œuvre fort difficile.
À la cour, on ne voit pas de visage, on ne voit que des masques. À la vérité, ce masque se dérange quelquefois, et laisse voir le bout de l'oreille; mais si on veut le peindre, on dit qu'on est méchant. Et pour, ne dessiner que des masques, ce n'est pas la peine; on en trouve partout. Il me semble que si j'étais souverain, je serais bien ennuyé de n'avoir jamais autour de moi que des êtres pensant et agissant d'après ma volonté. Autant vaudrait n'avoir pour compagnie que sa propre image répétée dans beaucoup de miroirs.
Je trouverais au contraire piquant de pouvoir jouir de la conversation de quelques personnes bien indépendantes, ayant en toute propriété leurs pensées, qu'elles ne craindraient pas d'exprimer. Mais à la cour, il en est des pensées comme des habits: il faut qu'elles soient déguisées par un certain tour d'expression convenu, et il est quelquefois aussi impossible de montrer ses idées qu'il le serait de paraître vêtu comme on l'était il y a deux siècles.
Si les grâces sont le complément de la beauté, comme le goût est celui de l'esprit, les Françaises doivent remercier la nature qui les a si bien traitées; car, toute prévention à part, je suis obligée de dire que les femmes de notre nation se distinguent parmi toutes les autres.
Les différentes cours d'Allemagne que nous passâmes en revue pendant ce voyage nous fournirent les preuves de la justesse de cette observation; nous ne rencontrâmes pas une de ces princesses dont la tournure pût rivaliser avec celle de la moins élégante de nos ouvrières en modes.
Je suis persuadée que la princesse de ***, que nous nous honorons de compter à présent parmi nos compatriotes, et qui se met très-bien, rirait de tout son cœur, si elle revoyait la parure qu'elle portait le jour où elle fut présentée à l'empereur.
Nous retrouvâmes à Mayence la princesse M... que nous avions déjà vue un instant à Aix-la-Chapelle; passionnée pour M. de Caulaincourt, elle le suivait partout; ce qu'il y a de remarquable dans cette promenade sentimentale, c'est qu'elle traînait à sa suite son mari, qui l'accompagnait toujours. Elle oubliait tellement les convenances qu'au spectacle, placée sur le côté de la salle, elle passait toute la soirée entièrement tournée du côté opposé au théâtre, parce que M. de Caulaincourt s'y trouvait, oubliant tout-à-fait la scène et les acteurs.
En parlant de ceux-ci, je me rappelle un accès de colère de Napoléon, comme je ne lui en avais jamais vu.
M. de R... fut la victime sur laquelle l'orage éclata. Le premier chambellan était chargé de l'organisation du théâtre français; c'est lui qui avait désigné ceux des acteurs qui viendraient à Mayence, pendant la réunion des princes, qui s'y rendaient pour la confédération du Rhin. Désirant leur rendre la cour agréable, on avait voulu y réunir un bon spectacle.
Ce jour on avait joué Cinna, mademoiselle Raucourt avait rempli le rôle d'Émilie, et vraiment c'était un contre-sens choquant de lui entendre dire:
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.
L'empereur était furieux qu'on eût donné aux princes réunis à Mayence un tel échantillon de nos actrices; il disait avec raison qu'ils devaient supposer que dans cette circonstance on avait fait un choix des meilleures, et qu'ils emporteraient dans leur pays une opinion bien désavantageuse de notre premier théâtre. Il gronda vivement M. de B... et lui dit qu'à l'exception d'un très-petit nombre de rôles dont mademoiselle Raucourt pouvait encore être chargée, on devait lui interdire tous les autres.
Ce fut à Mayence, où M. Méchin avait suivi l'empereur, qu'il obtint une nouvelle préfecture en remplacement de celle qui venait de lui être enlevée par sa destitution. Depuis le départ d'Aix-la-Chapelle, nous l'avions rencontré dans toutes les villes où la cour séjournait, à Cologne, à Coblentz; on était sûr, en traversant l'antichambre, d'y trouver M. Méchin.
L'impératrice contribua beaucoup à calmer la colère de l'empereur; c'est à elle, à ses pressantes sollicitations, que M. Méchin dut sa nomination. Mais la préfecture de la Roër n'en était pas moins regrettable; c'était la première de France pour les produits, qui excédaient 25,000 fr., tandis que celle de Laon n'en valait pas douze.
Joséphine avait beaucoup vu la famille de M. Méchin pendant le voyage d'Aix-la-Chapelle; il avait quitté l'hôtel de la préfecture pour le lui offrir, et avait passé tout le temps qu'elle l'avait habité dans une auberge avec toute sa famille. Elle mit tant d'instance et de suite dans ses sollicitations qu'elle obtint qu'il fût replacé à Laon. Le hasard d'une promenade me rendit témoin, pendant mon séjour à Mayence, de l'arrivée du prince primat (depuis grand-duc de Francfort). Le cortége qui se rendit hors de la ville à sa rencontre était la chose du monde la plus touchante.
Cet excellent prince, aussi bon que spirituel, était coadjuteur de son oncle l'électeur de Mayence.
Quoique la révolution arrivée en France l'eût privé de cette succession (puisqu'on s'était emparé de Mayence), il n'en payait pas moins des pensions à tous les anciens serviteurs de son oncle.
Je citerai de lui une attention très-aimable pour moi. Au bal donné par la ville de Mayence à l'empereur, il vint s'asseoir sur le siége que je venais de quitter pour danser une valse avec le prince d'Isembourg. J'y avais laissé mon éventail; il le brisa en s'asseyant.
La danse finie, je cherchai mon éventail un instant, mais quelqu'un m'ayant dit ce qui était arrivé, je cessai bien vite de m'en occuper.
Deux mois après je reçus à Paris un éventail charmant.
Joséphine avait l'habitude, avant les audiences diplomatiques, de voir la liste des présentations, en sorte qu'elle était ou se mettait parfaitement au courant des ambassadeurs et des ministres qui devaient en faire partie; elle savait à peu près avant ce qu'elle devait dire à chacun. Il arriva cependant un jour qu'en répondant à M. de Lima, et lui disant, je reçois avec plaisir les félicitations du prince régent de Portugal, elle se trompa et dit le prince régnant, pour le prince régent. Elle était désolée après l'audience; je ne sais quelle était la sotte personne qui avait pu l'avertir de cette bévue; lui en parler était très-inconvenant et très-méchant, car on était certain qu'elle s'en affligerait.
Au reste, je dois dire que toutes les audiences auxquelles j'ai assisté se passaient de la manière la plus convenable; et ce qui pourra surprendre, c'est qu'il n'en était pas ainsi de Marie-Louise, qui cependant devait en avoir pris l'habitude à la cour d'Autriche. Mais en vérité rien de plus pitoyable que la plupart des réceptions de cette jeune et malheureuse princesse. Madame la duchesse de Montebello tenait la feuille contenant les noms des personnes présentées; souvent elle lisait mal les noms étrangers; quand elle avait dit: «J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté impériale et royale Monsieur...,» elle s'arrêtait, hésitait, balbutiait. Marie-Louise alors se penchait pour lire elle-même le nom; puis, à l'exemple de Napoléon, elle demandait à la personne présentée: Êtes-vous marié? avez-vous des enfans? et quelquefois elle ajoutait comme son époux: Que faites-vous? Le ministre de Saxe, le comte d'Einselden, que je voyais très-souvent alors, me disait à chaque audience de Marie-Louise: En vérité l'impératrice devrait savoir que je ne suis pas marié, que je n'ai pas d'enfans, car je le lui ai déjà dit tout autant de fois que je l'ai vue. Il paraît qu'elle a peu de mémoire.