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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

DU PALAIS IMPÉRIAL (continued 3)

Reading edition

CHAPITRE XI.

De Mayence à Saverne.—Le général Ordener et madame de La Rochefoucault.—Plaintes de madame de La Rochefoucault à l'impératrice.—Bonté de Joséphine.—Sa douceur dégénérant en faiblesse.—Jalousie entre ses femmes de chambre.—Mademoiselle Avrillon et madame Saint-Hilaire.—Madame de La Rochefoucault grondant l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Joséphine parlant de la mort du duc d'Enghien.—Prières de Joséphine et regret de Napoléon.—Arrivée à Nancy.—M. d'Osmond, évêque de Nancy.—Madame Lévi.—Invitation à déjeuner refusée par l'impératrice.—Autre temps, autres mœurs.—Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté de son cœur.—Importunités des marchands.—Joséphine achetant une bourse que son intendant refuse de payer.—Triomphe de Napoléon en voyage et froid accueil des Parisiens.—Opinion de Napoléon sur le 10 août.—Mépris de Napoléon pour le peuple.—Chagrins domestiques de l'auteur.—Spéculations sur les fonds publics.—Engagement imprudent.—Dépenses énormes et inévitables.—Vente à réméré de la terre de V...—Beau rêve et triste réveil.—Le spéculateur en perte.—Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.—Lettre de MM.*** à l'auteur.—Résolution soudaine.—L'auteur priant l'impératrice d'accepter sa démission.—Le général Foulers envoyé à l'auteur par l'impératrice.—Instance de Joséphine.—Explication différée.

En quittant Mayence, on vint coucher à Saverne; nous y trouvâmes le général qui avait commandé l'expédition d'Ettenheim; il fut, ainsi que plusieurs autres généraux, admis au souper de l'impératrice, et le hasard le plaça à côté de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce général que par son nom, qui avait acquis une si funeste célébrité, et nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonçaient un vif sujet de mécontentement. Après souper, une conversation qui eut lieu devant moi, dans l'appartement de Joséphine, m'en donna l'explication.

Madame de La Rochefoucault lui dit: «Quand j'ai refusé si long-temps l'honneur que Votre Majesté voulait me faire, c'est ce que je savais bien que ses bontés, son amitié même, ne pouvaient pas m'éviter une foule de désagrémens indépendans de sa volonté, comme, par exemple, le malheur (qui m'est arrivé ce soir) de me trouver placée à souper à côté du général***.» Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en consoler. On trouvera peut-être singulière la liberté avec laquelle elle adressait ces plaintes à l'impératrice; mais elle avait été son amie long-temps avant d'être sa dame d'honneur, et la bonté de Joséphine lui donnait tout-à-fait son franc-parler.

Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la faire pleurer; c'était à propos de ses femmes de chambre que cette sévère leçon lui avait été donnée.

J'ai déjà dit que l'impératrice était parfaitement bonne, d'un caractère doux, égal, mais très-faible. La dernière personne qui lui parlait avait toujours raison avec elle.

Il arrivait de là quelquefois que les deux parties, auxquels en particulier elle avait donné droit, en appelaient à elle-même, se croyant sûres chacune de leur côté de triompher. Ce fut ce qui arriva un jour avec ses femmes de chambre.

Mademoiselle Avrillon, qui avait été à madame Bonaparte, avait toutes les peines du monde à perdre avec l'impératrice la familiarité dont sa grande bonté lui avait laissé contracter l'habitude; elle venait lui faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, et les sujets de doléance ne manquaient jamais, surtout en voyage; c'était souvent relativement aux chambres que leur désignait M. Philippe de Ségur, maréchal-des-logis: si celle de madame Saint-Hilaire était meilleure que celle de mademoiselle Avrillon, cette dernière venait tourmenter Joséphine; il en était de même si c'était madame Saint-Hilaire qui se crût maltraitée. Jamais les prérogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasioné autant de débats qu'il s'en élevait quelquefois entre les femmes de Joséphine.

Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se fît accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyât dîner à la même table où elle se trouvait.

Un jour les différentes parties avaient réclamé près de Joséphine le redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude, donné raison à chacune, et il en était résulté que le désordre avait été porté au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.

Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne devait pas permettre à ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs débats; elle lui dit que c'était sa trop grande bonté à cet égard qui avait empiré le mal.

Joséphine le sentait si bien qu'elle en pleura. Le matin avant de partir de Saverne, ce qui s'était passé la veille amena naturellement l'impératrice à me parler de la mort du duc d'Enghien; elle me dit qu'elle l'avait apprise par Bonaparte, qui était entré de très-bonne heure chez elle, et lui avait annoncé son arrivée, sans parler encore de sa mort; qu'elle s'était précipitée vivement hors de son lit, en se jetant à ses pieds, pour le supplier d'épargner sa vie; Napoléon l'avait relevée en lui disant tristement: «Il n'est plus temps.»

Elle croyait que si elle eût été instruite à temps, elle eût peut-être pu faire changer sa détermination, Joséphine pensait qu'en venant lui annoncer le matin ce funeste événement, il éprouvait déjà le regret de l'avoir provoqué.

De Saverne on vint coucher à Nancy.

Les deux seules visites que Joséphine y reçut le soir de son arrivée présentaient un contraste bien bizarre: c'était l'évêque, M. d'Osmont, et madame Levi; la bienveillance qu'elle leur accordait les fit excepter de l'ordre qui avait été donné de ne recevoir personne. L'évêque n'était point une nouvelle connaissance pour l'impératrice, elle l'avait déjà reçu souvent à Paris; elle appréciait son esprit, et surtout les formes polies et agréables qui entouraient toutes ses actions.

La séduction des manières exerçait un grand empire sur elle, et ne manquait jamais son effet; c'était un moyen certain de lui plaire.

Quant à madame Levi, je ne sais trop ce qui lui avait acquis ses bontés, mais cette riche juive accourut avec beaucoup de familiarité, pour lui demander d'accepter un déjeuner chez elle le lendemain. Joséphine lui dit que cela était impossible; madame Levi insistait et voulait absolument savoir le pourquoi. Elle rappelait, sans faire distinction des temps, un autre déjeuner que madame Bonaparte était venue faire chez elle antérieurement, lorsqu'elle se rendait aux eaux de Plombières.

Et cependant, en révolution, il faudrait souvent rappeler cet adage: autre temps, autres mœurs.

L'impératrice, pressée par elle, lui répondit enfin: «Ma chère madame Levi, c'est tout autre chose à présent, je ne le puis plus; mais revenez encore demain matin me voir.»

Madame Levi revint et lui apporta de très-belles perles. Joséphine les acheta, pour la consoler du déjeuner qu'elle avait été obligée de refuser.

Elle oubliait quelquefois qu'il est plus facile d'acheter que de payer, et cet oubli lui donnait souvent beaucoup d'embarras. On lui en a fait bien des reproches, et on avait tort. Cette prodigalité tenait particulièrement à la bonté de son cœur, qui ne lui permettait pas de rien refuser. Sa condescendance à cet égard excédait souvent les sommes destinées pour sa toilette.

C'était aux personnes de son service, qui la connaissaient, à lui éviter les tentations, en ne laissant pas arriver jusqu'à elle cette foule de marchands, sollicitant chacun l'achat de ce qu'ils lui apportaient. Un jour un joaillier vint la tourmenter pour acheter une charmante bourse ornée de diamans; Joséphine la trouva très-jolie et l'acheta mais son intendant ne voulut jamais délier les cordons de la sienne pour la payer. Le pauvre joaillier, après mille courses et deux ans d'attente, se trouva fort heureux qu'on la lui rendît. Ces refus de payer, qu'on opposait souvent à de justes demandes, faisaient un très-mauvais effet. C'était le tort des personnes qui l'entouraient, et non le sien.

En arrivant à Paris, je ne m'étonnai plus si Napoléon aimait tant à voyager. Sur sa route partout il foulait des fleurs, en passant sous des arcs de triomphe; toujours il était accompagné des cris de vive l'empereur! mais en entrant à Paris, tout était froid et silencieux autour de lui; sa voiture passait presque inaperçue; aussi il détestait bien cordialement les Parisiens. Pendant notre séjour à Mayence, un jour je lui avais entendu parler du 10 août, et dire: À cette époque je n'étais qu'un simple officier d'artillerie; j'étais sur la terrasse du bord de l'eau, et je me rongeais les poings (c'est l'expression dont il se servit) en voyant un souverain attendre dans son palais l'attaque de toute cette populace, qu'il devait balayer à coups de canon.

Il parla long-temps et vivement à ce sujet, s'exprimant avec beaucoup de mépris pour le peuple, qui, disait-il, est comme l'eau qui prend la forme de tous les vases, et dont les volontés doivent être enchaînées, ayant besoin qu'on pense et qu'on agisse pour lui.

Mon retour à Paris fut suivi de beaucoup de chagrins; avant d'en parler, je dois retracer quelques circonstances antécédentes.

Lorsque j'avais perdu mon père, j'étais restée en rapports avec M. G..., son homme d'affaires; je vis chez lui un M. M..., qui faisait quelques opérations très-avantageuses. M. G... regarda comme une très-grande faveur qu'il voulût bien se charger d'une petite somme que je lui confiai, pour joindre à ses opérations; j'ignorais de quelle nature elles étaient; mais depuis j'ai eu lieu de croire qu'elles consistaient tout simplement en spéculations sur la hausse et la baisse des fonds publics. Mes rapports avec lui me firent rencontrer quelquefois dans son cabinet un M. Odra, qu'on disait chargé de beaucoup d'affaires de ce genre pour M. de Talleyrand.

Depuis, j'ai cru souvent que les opérations si avantageuses de M. M..., auxquelles je participai pendant plusieurs années, avaient dû provenir de ses liaisons avec M. Odra, qui avait dû être toujours parfaitement au courant de tout ce qui devait assurer le succès de ce genre d'affaires.

Pendant long-temps M. M... me renvoyait mes fonds avec le bénéfice, et quand il se présentait une circonstance qui lui paraissait favorable, il venait les reprendre.

Si j'eusse été prudente, je me serais contentée d'augmenter ce capital avec les bénéfices, sans compromettre d'autres fonds. Mais c'est ici que je dois m'avouer coupable. Enchantée de ces succès, non-seulement j'augmentai ce capital de tout ce qu'il me fut possible d'y joindre, mais j'eus l'imprudence d'en parler à des amis, à des personnes de ma propre famille, qui désiraient participer à ces avantages.

J'en parlai à M. M...; il me dit qu'il ne s'occupait de ce genre d'affaires que pour lui, qu'il avait consenti à s'en charger pour moi à la recommandation de M. G..., son ami intime, mais qu'il ne voulait accepter aucune responsabilité envers personne autre que moi. J'eus l'imprudence de donner ma reconnaissance personnelle pour les fonds que mes amis lui confièrent par mon entremise.

Les changemens qu'on avait faits dans ma maison et mon jardin pendant mon voyage en Angleterre avaient été tellement mal ordonnés, qu'il y avait eu nécessité de les faire disparaître. J'avais confié ces nouveaux travaux à un autre architecte, qui avait un goût particulier pour la distribution des jardins; mais au lieu de commencer ces changemens en détail et successivement, il avait bouleversé vingt-deux arpens de terrain dans toute leur étendue; il avait détruit l'ancienne avenue, et en avait pratiqué une nouvelle au milieu du parc, pour arriver à la maison; mais n'ayant pas calculé exactement la durée de ces travaux, il arriva que la saison des pluies survint avant qu'ils ne fussent terminés. Bientôt la nouvelle route, qui n'avait pas été ferrée encore, devint impraticable; les voitures, pour parvenir à la maison, furent obligées de se frayer de nouvelles routes à travers le parc, et l'ouvrage d'une centaine d'ouvriers, qui y avaient été employés pendant trois mois, se trouva perdu. Non-seulement ce travail et les sommes qu'il avait coûtées étaient regrettables, mais le piétinement des chevaux, le passage des voitures sur ces terres les avaient transformées en pierre; au printemps, il fallut des travaux immenses pour les défoncer de nouveau, et les mettre au point de recevoir les plantations et la semence de gazon. On se formera une idée des sommes qui furent enfouies dans ce lieu, quand on saura qu'il y eut pour deux mille francs de graine de gazon, et cependant cet article, dans les travaux de ce genre, est communément une des moindres dépenses.

J'étais tout-à-fait malheureuse de me trouver ainsi entraînée, malgré ma volonté, dans des travaux interminables; mais la totalité des terrains ayant été bouleversée, il fallait ou les finir, ou vendre cette habitation à vil prix, car dans l'état où elle se trouvait personne n'en eût voulu. La vendre me paraissait impossible, je manquais de force pour me résigner à ce cruel sacrifice. Une partie du parc avait été consacrée pour la sépulture de mon père, je devais donc conserver à jamais cette habitation.

Jusqu'alors les bénéfices qui m'avaient été remis par M. M*** avaient couvert une grande partie de ces dépenses. Mais elles finirent par les absorber, et le capital même s'en trouva fort diminué.

Les avantages que j'avais recueillis pendant plusieurs années me perdirent. Sans calculer qu'ils pouvaient cesser, j'eus l'imprudence, la folie de vendre à réméré la superbe terre de V..., dont le fourneau seul était loué vingt mille francs. Le terme pour exercer le réméré était une année; je vendis ma terre pour rien, me croyant certaine de rentrer dans sa possession, en remboursant dans le cours de l'année la somme qui avait été donnée. Je pensais que les bénéfices des opérations de M. M... suffiraient pour achever les travaux de ma maison, et payer les sommes qui étaient restées à la charge de mon mari par suite de plusieurs cautionnemens qu'il avait donnés avant son émigration. Je me voyais en espérance rentrée, à la fin de l'année, en possession de ma terre, et libérée de tout engagement.

Ce rêve était beau, le réveil fut cruel... Hélas! si la conscience des intentions pouvait suffire, je pourrais me reposer sur les miennes; elles étaient parfaites; mais combien est faible cette consolation! elle ne peut avoir d'effet que lorsque nos fautes n'ont atteint que nous-mêmes; mais si d'autres en sont aussi les victimes, elle devient bien insuffisante.

M. M***, dont les opérations depuis six mois étaient beaucoup moins avantageuses, et quelquefois en perte, avait cessé dès long-temps de rapporter les fonds, et de les reprendre lorsque l'occasion de s'en servir se présentait; ces fonds restaient alors toujours entre ses mains; seulement j'y puisais pour payer mes dépenses et celles des travaux de ma maison.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'envoyai chez lui; on vint me dire qu'il n'y logeait plus, et qu'on ignorait où il était. Inquiète, effrayée, j'y courus moi-même, et je reçus la même réponse; il avait cédé son appartement et ses meubles à un Allemand, qui ne put me donner aucune lumière sur le lieu où il s'était retiré. J'exprimerais mal ce qui se passa en moi dans ce moment. Si j'eusse été veuve, si tous les fonds emportés ou perdus par M. M... eussent été à moi seule, avec le caractère que j'ai reçu de la nature, je n'en aurais pas été affectée un seul instant; mais les bontés de mon beau-père et de ma belle-mère m'avaient donné l'entière propriété de tout ce que mes soins avaient pu sauver de leur fortune. Toujours je m'étais regardée comme dépositaire de cette fortune; mon mari, au retour de l'émigration, m'en avait laissé la libre disposition. Jamais il ne m'avait demandé compte de ma gestion. Il ignorait toutes les opérations de M. M...; l'adresse ou le bonheur que j'avais eu de lui conserver une belle fortune, malgré la sévérité des lois contre les émigrés, lui avait donné une parfaite confiance dans ma capacité; sa bonté pour moi m'en accordait même beaucoup plus que je n'en avais reçu réellement. Il ne cessait de faire mon éloge à ses amis, à ses parens.

Si l'on ajoute à cette confiance illimitée l'éloignement naturel qu'il avait pour s'occuper de toute espèce d'affaires, on concevra comment il était resté dans l'ignorance totale des siennes. Qu'on juge donc de ce que je dus éprouver quand mon imprudence funeste eut compromis toute cette brillante fortune, et que je pensai que cet excellent homme, qui avait été élevé au milieu d'un luxe proportionné à l'opulence qui entourait sa famille, allait partager les privations que je devais m'imposer.

Pour moi personnellement, mon parti était pris; mais avec quels déchiremens je commençai à entrevoir l'impossibilité de garder cette maison qui m'était si précieuse par le dépôt qu'elle renfermait!

Hélas! les sommes énormes qui y avaient été enfouies auraient presque suffi, pour réparer les pertes résultant de la fuite de M. M..., ou du moins elles eussent pu former encore une belle fortune.

Mais elles étaient perdues sans retour; car on sait qu'en vendant une maison de campagne, on ne retrouve jamais que sa valeur primitive, et qu'en général le prix de tous les changemens qu'on y a faits se trouve perdu. En revenant de chez M. M..., je trouvai chez moi une lettre de lui, timbrée de La Haye; il me disait «qu'il était au désespoir, beaucoup plus pour moi que pour lui-même; que je devais me rappeler que c'était presque malgré lui qu'il s'était chargé de mes fonds, puisqu'il n'avait jamais travaillé que sur son propre argent. Qu'il n'avait rien emporté, absolument rien autre que la valeur de son mobilier, qui n'était pas considérable. Qu'il avait quelques réclamations à faire en Hollande pour quelques sommes qui lui étaient dues. Que s'il réussissait à s'en faire payer, ces sommes me seraient envoyées, puisque j'étais la seule personne compromise dans cette affaire. Que tout ce qu'il pourrait recueillir de ce qui lui était dû, ou gagner par son industrie, me serait acquis[58].»

Cette lettre ne devait me laisser aucune espérance. Je dus de suite prendre courageusement mon parti, et renoncer à un monde dans lequel je ne pouvais plus paraître avec l'éclat qui m'avait entourée jusqu'alors.

J'écrivis à l'impératrice; sans entrer dans aucun détail, je lui disais qu'une circonstance imprévue et impérieuse me prescrivait de quitter Paris, que je la priais d'accepter ma démission.

Quelques heures après le départ de ma lettre, le général Fouler, son écuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de suite à Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Joséphine seule; elle vint à moi avec l'empressement le plus aimable. «Que vous est-il donc arrivé? me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le réparer, et c'est là, sans doute, la plus heureuse prérogative de ma position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre cœur. Vous savez si je vous aime; dans les mois que nous venons dépasser ensemble, j'ai su vous apprécier[59]; je ne veux pas que nous soyons séparées. Non, ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons pas l'être.»

J'allais répliquer et lui dire que j'étais pénétrée de sa bonté, mais qu'il m'était impossible d'en profiter, que les circonstances dans lesquelles je me trouvais étaient irréparables, et nécessitaient le parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut bientôt rempli de monde; je dus remettre cette explication à un autre jour.

CHAPITRE XII.

Événement tragique raconté par madame de La Rochefoucault.—Dernière précaution d'une mourante.—Désespoir d'un jeune homme.—Réflexions de la maréchale... sur cette aventure.—Le voleur de cœur.—Attendrissement suivi d'hilarité.—Le diamant volé et retrouvé.—Empressement des jeunes femmes auprès de la maréchale...—La devise de la république brodée en garniture de robe par ordre de la maréchale...—Tendresse du prince de Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.—Conjectures.—Stupéfaction du corps diplomatique.—Question de M. d'Azara à madame Duroc.—Méprise de celle-ci.—Madame Duroc prise pour habile diplomate.—Désolation de madame Duroc qui craint de passer pour sotte.—Promenade proposée par l'empereur.—Correspondance mystérieuse.—Lettres anonymes.—Napoléon dénoncé à Joséphine, et Joséphine dénoncée à Napoléon.—L'espion cherchant à exciter la jalousie de l'empereur.—Secret impénétrable.—Promenade à la Malmaison.—Noms rayés par l'empereur.—Bonne mémoire de Napoléon.—Spectacle et cercle à la cour.—Mésaventure d'un riche banquier.—Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impériale.

La maréchale*** était du nombre des personnes qui venaient d'arriver dans le salon de l'impératrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout émue d'un événement que son médecin venait de lui raconter, nous dit qu'il avait été appelé pour donner ses soins à une jeune femme qui était tombée sous les roues d'une voiture, qu'elle était tellement blessée qu'elle mourut quelques minutes après qu'il fut près d'elle, mais qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir: «Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas à son désespoir. Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrétaire, car je craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pût en faire un usage funeste.»

En effet, ce médecin avait vu arriver peu de temps après un jeune homme dont le désespoir était si déchirant, qu'il lui avait inspiré un véritable intérêt.

La maréchale***, présente à ce récit que madame de La Rochefoucault nous faisait avec beaucoup d'émotion, l'interrompit pour lui demander bien gravement: «Ce jeune homme était-il son mari?—Je ne le crois pas, répondit la comtesse, mais il est bien malheureux, et par conséquent il inspire de l'intérêt.—Comment, Madame, dit la maréchale; d'une voix éclatante, pouvez-vous vous intéresser à un de ces voleurs de cœur, car il est bien clair qu'il n'était que cela, un voleur de cœur...» Cette expression de voleur de cœur, qui nous paraissait si drôle, ainsi que la sévérité de la maréchale, séchèrent les larmes que le récit de madame de La Rochefoucault avait presque fait couler.

Joséphine avait raconté à quelques-unes de nous le vol d'un diamant de la maréchale, qui paraissait presque incroyable; elle se pencha vers moi, et me dit tout bas: «Je vais vous faire répéter l'histoire du diamant.»

La conversation ayant été mise sur ce sujet, la maréchale entra de nouveau dans tous les détails: elle nous dit qu'elle avait un frotteur qu'elle soupçonnait fort de lui avoir volé un très-beau diamant; elle était entrée dans la chambre où il était, un pistolet à la main, en avait fermé la porte à la clef, et lui avait dit qu'elle ne quitterait pas la chambre sans avoir retrouvé son diamant; que l'homme avait voulu protester de son innocence; que, pour la prouver, il s'était mis nu comme un ver, et que c'était dans cet état qu'elle avait su retrouver son diamant caché sur lui. Ce récit fut accompagné de beaucoup de détails que je dois omettre ici...

Chaque fois que la maréchale*** venait voir l'impératrice, l'empressement des jeunes femmes autour d'elle était extrême. Elles espéraient toujours recueillir quelques-uns de ces mots qui ont fait fortune dans le monde.

Je crois qu'on lui en a prêté beaucoup plus qu'elle n'en a jamais dit.

Mais aussi un proverbe vulgaire nous apprend qu'on ne prête qu'aux riches.

Au temps où les édifices publics étaient couverts de cette devise: Vivre libre ou mourir; unité, indivisibilité de la république, la maréchale l'ayant trouvée jolie, la fit broder sur un ruban dont elle fit garnir une robe.

Au reste, toutes les plaisanteries qu'on a faites sur elle n'ont pour objet que des ridicules; combien de femmes seraient heureuses que les reproches qu'on peut leur adresser n'eussent pas des motifs plus graves!

Ce même jour madame Duroc revint toute triste d'une visite qu'elle venait de faire chez la princesse de Talleyrand; en se rappelant une réponse qu'elle avait faite à M. d'Azara, elle craignit qu'il ne l'eût prise pour une sotte. Avant de raconter ce qui fit naître cette crainte, il faut rappeler l'extrême tendresse de M. de Talleyrand pour une jolie petite fille qui tomba un jour des nues chez lui. Elle se nommait Charlotte; non-seulement elle était l'objet des soins de la princesse, mais le prince en raffolait; il en parlait sans cesse, les occupations les plus graves, la présence des ambassadeurs, rien ne pouvait l'en distraire.

Lorsqu'il vint à Aix-la-Chapelle, elle était malade. Il attendait l'arrivée des courriers avec une anxiété dont l'excès excitait la curiosité de tout le monde; le vaste champ des conjectures fut parcouru en tous sens pendant long-temps, sans qu'il fût possible de deviner; mais enfin on sut très-positivement que l'extrême tendresse du prince ne prouvait que la gentillesse de l'enfant, et non aucun lien de parenté; cette tendresse n'en était pas moins un sujet d'étonnement. Souvent, au milieu d'intérêts très-graves, si cet enfant s'approchait de lui, tout entier aux caresses qu'elle lui prodiguait, il la pressait dans ses bras, interrompait pour elle la conversation la plus sérieuse, et laissait autour de lui tous les diplomates stupéfaits.

Ce même jour, M. d'Azara, dont la conversation avait été ainsi interrompue, vint se placer près de madame Duroc, et se penchant vers elle, il lui demanda bien bas: «Madame, pourriez-vous me dire ce que c'est que Charlotte?»

La duchesse, qui dans cet instant ne pensait pas du tout à cet enfant, regarda M. d'Azara avec étonnement, et lui dit: «Monsieur, c'est un entremet qu'on fait avec des pommes.» M. d'Azara, en recevant cette réponse à bâtons rompus, se persuada que la jeune duchesse était une diplomate beaucoup plus fine que lui, et qu'elle ne voulait pas répondre à sa question, dont la solution, devait sans doute rester un problème; il s'inclina, et n'ajouta pas un mot.

Madame Duroc, en sortant de chez le prince, pensait à la singulière question de M. d'Azara, ne pouvant pas comprendre à quel propos il lui avait parlé de cuisine, quant tout à coup un souvenir de cet enfant vint la frapper, et lui faire penser que la question de M. d'Azara pouvait bien avoir eu cette petite fille pour objet. Alors elle se désolait de sa réponse.

«Qu'aura pensé M. d'Azara? il aura cru que j'étais folle,» nous disait-elle tristement. Au contraire, cette réponse, qu'elle croyait si ridicule, avait paru le nec plus ultra de l'adresse diplomatique, pour répondre sans rien dire.

Je n'avais pas vu l'empereur depuis ma démission; ce souvenir, auquel se joignait celui de ce terrible regard lancé sur moi la veille de notre départ de Mayence, me troubla un peu lorsqu'il entra chez l'impératrice; mais étant accompagné de plusieurs personnes, et beaucoup d'autres étant survenues, je me remis bientôt. Il venait proposer à Joséphine une promenade qui fut acceptée; elle eut la bonté de m'engager à l'accompagner.

Pendant la promenade, j'espérais profiter d'un instant de solitude pour lui rappeler ma démission et ses motifs, dont rien malheureusement ne pouvait atténuer la force, mais nous ne fûmes jamais seules.

Joséphine nous parla d'une circonstance assez extraordinaire et jusqu'alors parfaitement inexplicable; et cependant la police du château et celle de Paris avaient été employées successivement pour en découvrir les auteurs.

Chaque fois que l'empereur faisait une action, quelle qu'elle fût, dont il désirait dérober la connaissance à Joséphine, elle recevait peu d'heures après une lettre qui l'en instruisait dans tous les détails qui y étaient relatifs.

De même tout ce que faisait Joséphine et qui pouvait donner lieu à interprétation était toujours transmis par la même voie à l'empereur.

Ces lettres arrivaient toutes par la poste du gouvernement; elles étaient de la même écriture. Pendant le séjour de la cour à Saint-Cloud, elles arrivaient si promptement, qu'on s'étonnait quelquefois qu'on eût le temps de les envoyer à la poste à Paris.

À une époque où le prince Eugène partait pour l'armée, il dit à Joséphine qu'il avait dans son régiment un jeune officier qu'il aimait beaucoup, qui venait de perdre sa mère qui lui avait laissé de très-beaux diamans, qu'il en était fort embarrassé, ne pouvant pas les emporter à l'armée, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec ceux de l'impératrice, par la personne préposée à cet effet; Joséphine lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se présenter chez sa première femme pour y déposer ses diamans, mais qu'on la fît prévenir, attendu qu'elle voulait connaître ce qu'on déposait.

Le lendemain à l'issue de son déjeuner, on vint l'avertir de l'arrivée de cet officier; elle monta un instant très-court dans l'appartement de cette première femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on lui confiait. L'amitié que le prince Eugène avait pour cet officier la portait à prendre tous ces soins; aussitôt que la remise de ces objets fut faite, elle revint dans son appartement.

Deux heures après, l'empereur était instruit de tous ces détails par le correspondant anonyme, à la réserve qu'on lui avait tu la circonstance du dépôt qui avait motivé cette visite; on voyait qu'on aurait voulu pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de l'officier étaient bien exacts.

Pendant plusieurs années, cette mystérieuse correspondance a été suivie à chaque circonstance qui pouvait présenter quelques malignes interprétations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne fût une personne du château, et même il fallait qu'elle y occupât une place qui lui donnât l'entrée des salons, car souvent ces lettres avaient pour objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service subalterne. L'écriture de ces lettres, qui était toujours la même, ne paraissait pas contrefaite.

Jamais on n'a pu avoir aucune lumière sur ce génie invisible qui suivait leurs majestés partout. Deux jours après, Joséphine m'envoya chercher pour l'accompagner à la Malmaison. L'empereur était de cette promenade; en y arrivant, nous nous assîmes quelques instans dans le salon. M. de Rémuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier d'une main et une écritoire de l'autre; il lui présenta le papier; l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur deux noms.

C'était la liste pour les invitations d'un cercle. Joséphine, qui était près de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'étais curieuse de connaître les deux noms rayés qui avaient fait naître ce sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impératrice ne laissa pas long-temps ma curiosité en suspens; elle me dit que Napoléon voulait qu'on lui présentât toujours la liste des invitations des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux qu'on était presque certain de trouver dans les raturés. Si l'empereur les laissait quelquefois, c'était à regret, et par des considérations relatives à l'entourage de ces dames; car pour elles-mêmes, leurs noms eussent toujours été rayés: l'une était madame de V***, l'autre madame de T... L'empereur avait une mémoire des noms et des personnes qui le trompait rarement.

Lorsqu'il y avait spectacle à la cour, le cercle dans les appartemens y succédait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se présenter au cercle.

Un soir, M. de ***, riche banquier, était dans le parterre en habit habillé très-brillant, sa toilette ne le cédait en rien à celle de beaucoup de personnes de la cour, près desquelles il se trouvait. En sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans les salons.

Il y avait fort peu de temps qu'il y était, lorsque l'empereur distingua au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui était inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de *** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure à exécuter pour celui qui en fut chargé. M. de *** en fut frappé d'autant plus douloureusement, qu'il aimait à s'entourer habituellement de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les ambassadeurs, et en général fort bonne compagnie.

Ces cercles furent définis un soir devant moi par la princesse Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les délices de la cour de l'impératrice Catherine. Elle arriva chez la baronne de Saint-Marceau où j'étais, en sortant du château; on lui demanda ce qu'elle en pensait; elle répondit: On trouve bien là une grande puissance, mais non pas une cour.

CHAPITRE XIII.

Conversation avec l'impératrice, au sujet au mariage du prince de....—Ordre donné par l'empereur au prince de se séparer de sa maîtresse.—Esprit et paresse du prince de....—Démarches de madame*** auprès de l'empereur.—Résultat de ses démarches.—Madame***, mariée au prince de.....—Sotte timidité des gens d'esprit, et audace heureuse des sots.—Mécontentement de l'empereur.—Son aversion pour madame***.—Les deux premiers maris de madame***.—Double complaisance, et argent reçu des deux mains.—Consentement acheté fort cher.—Suite de la conversation avec l'impératrice.—Détails racontés par l'impératrice sur les sœurs de l'empereur.—Toilette de la princesse Pauline.—Aisance incroyable.—Mort du fils du général Leclerc et de la princesse Pauline.—Le café et le sucre.—Économie outrée de la princesse Pauline et des frères et sœurs de Napoléon.—Traits de parcimonie de madame-mère.—La dame de compagnie à mille francs d'appointemens, et le voile de 500 francs.—Le melon au sucre.—Madame-mère se coupant des chemises.—Parcimonie du cardinal Fesch.—Louis Bonaparte.—Exaltation de ses sentimens.—Dehors froids et âme passionnée de Louis.—Sa jalousie.—Mademoiselle C., amie de la reine Hortense.—Portrait de la reine Hortense.—Hilarité d'Hortense excitée par une épithète impériale.—Gravité de Cambacérès déconcertée.—Gravité d'un jugement de Napoléon sur son frère Joseph.—Tête-à-tête de l'auteur avec Joséphine.—L'impératrice enviant le sort d'une pauvre femme.—Aversion de Joséphine pour l'étiquette.—Chagrin causé à l'impératrice par des calomnies.—Lettre de Napoléon à Joséphine au sujet d'Hortense.—Timidité d'Hortense vis-à-vis de Napoléon.—L'auteur persiste dans sa résolution de s'éloigner de la cour.

En parlant des cercles, je me suis éloignée de l'impératrice avec laquelle je me promenais; la conversation qu'elle avait commencée l'amena à me parler du mariage d'un ministre dont tout le monde s'était étonné (à commencer, je crois, par lui).

L'empereur, effrayé de la dissolution des mœurs suite nécessaire de l'anarchie dans laquelle la France avait été plongée, et de l'irréligion devenue presque générale, avait cru consolider son autorité en rétablissant le culte, et en donnant l'exemple d'une vie régulière.

Ses regards s'étendirent sur plusieurs personnes de sa cour. Un de ses ministres reçut l'ordre de renvoyer de chez lui sa maîtresse, qui jusqu'alors avait fait les honneurs de sa maison.

On trouvait très-simple qu'il eût une maîtresse s'il en avait la fantaisie, mais on voulait qu'il allât la voir chez elle, et que sa présence chez lui ne fût pas pour les représentans de tous les souverains de l'Europe une preuve de mépris pour toutes les opinions reçues.

Ce ministre, qui joint à tout l'esprit qu'il est possible d'avoir, une faiblesse, une paresse de caractère qui lui fait préférer d'être gouverné par les gens qui l'entourent à l'ennui d'avoir une volonté avec eux[60], fut charmé (ceci est une supposition) que les ordres de l'empereur missent fin à une manière de vivre qui devait lui déplaire, mais qu'il n'avait pas la force de changer.

Quant à sa maîtresse, ce fut tout autre chose; elle avait dit, écrit, répété à toute la terre qu'elle était sa femme; que ce qui manquait à la cérémonie de leur mariage était si peu de chose que ce n'était pas la peine d'en parler, et qu'à l'exception de s'être présentés à la municipalité, c'était tout-à-fait la même chose: elle n'était pas femme à abandonner ainsi la partie.

La faiblesse du ministre, son laissez-aller avec elle, lui donnaient l'assurance qu'il ne dirait pas non, si elle pouvait parvenir à vaincre la résolution de l'empereur.

Elle mit donc tout en œuvre pour parvenir à le voir.

Ce n'était pas chose facile; il ne l'aimait pas. Sa liaison avec le ministre, qu'elle s'était plu à afficher, l'avait indisposé contre elle.

Joséphine, à qui elle s'adressa pour obtenir une audience, n'osa pas même la demander. Mais madame*** ne se rebuta pas. Elle alla dans les appartemens, dans les corridors, et après bien des heures d'attente, elle saisit l'empereur au détour d'une porte, se jeta à ses pieds, et tant il est vrai que la bête la plus bête a une sorte d'éloquence de sentiment quand il s'agit d'intérêts qui touchent son bonheur, elle arracha à l'empereur ces mots: Eh bien, madame, si vous ne voulez pas le quitter, alors épousez-le.

Elle ne demandait pas mieux assurément, c'était la volonté du ministre qu'elle n'avait pu maîtriser jusqu'alors assez pour arriver à ce but désiré, qu'elle redoutait: mais une fois munie de l'ordre qu'elle se fit donner, elle sortit triomphante, et force fut au ministre de se soumettre à épouser... Dans cette circonstance on put se convaincre d'une grande vérité, c'est qu'une personne de peu d'esprit réussit dans beaucoup de choses ou échoueraient celles qui ont du tact et le sentiment des convenances; celles-là sont retenues par mille craintes, par mille bienséances qu'elles craignent de blesser. Celle qui manque de ces qualités n'aperçoit que son but, elle y marche hardiment en passant sur tous les obstacles qui arrêteraient des personnes plus délicates.

L'empereur était mécontent de lui, mécontent d'avoir cédé à ces importunes sollicitations. C'était la première fois qu'on eût emporté un ordre contraire à sa volonté.

La précipitation qu'on mit à le faire exécuter lui épargna la peine de le révoquer.

Mais il garda toujours au fond de son cœur un fond d'aversion pour la femme qui la première avait pu changer son immuable volonté. Sa vue lui rappelait toujours un souvenir désagréable; aussi l'évitait-il aussi souvent qu'il le pouvait.

Moins cette femme possédait de séduction d'esprit, plus l'humeur de lui avoir cédé s'en augmentait. On dit que cette personne qui a été si belle a été très-profitable à ses deux premiers maris. On prétend que le premier qui l'épousa la perdit le premier jour de son mariage. Elle lui fut enlevée par le second, qui, ainsi que cela se pratique dans les pays soumis à la domination anglaise, lui paya une somme très-considérable pour le dédommager de la privation de sa femme.

Ce second mari avait été vivement sollicité par elle depuis long-temps pour consentir au divorce. Elle lui donnait beaucoup d'argent dans l'espérance d'obtenir qu'il céderait à ses instances; d'un autre côté, on dit que le ministre, qui était bien aise d'avoir un obstacle à opposer aux sollicitations de madame***, pour l'épouser, payait fort chèrement le mari pour qu'il gardât son titre. Celui-ci, qui trouvait très-doux de recevoir des deux mains, ne demandait pas mieux de prolonger cette importante négociation; mais on prétend que lorsqu'il vit qu'il allait perdre cette double pension et qu'il fallait se décider, il mit un prix très-haut à son consentement.

Joséphine, qui me raconta l'histoire du mariage que je viens de rapporter, y ajouta cet épisode qu'elle ne me donna que comme un on dit. Cette conversation l'amena à parler des sœurs de l'empereur; nous étions seules. Je pus juger qu'elle les aimait peu. Elle s'étonnait que la sévérité qu'il voulait introduire dans les mœurs de sa cour ne s'étendît pas à sa propre famille. La princesse Pauline fut en grande partie le sujet de cette conversation; elle était parfaitement jolie, et elle voulait qu'on ne pût pas douter de la perfection de sa personne. Souvent les dames de service près d'elle étaient admises dans son appartement pendant sa toilette, qu'elle prolongeait à dessein de se faire admirer. Souvent un intervalle assez long séparait le moment où on lui offrait sa chemise de celui où on la lui passait; pendant ce temps elle se promenait dans sa chambre avec autant d'aisance que si elle eut été totalement vêtue. Il y a sur cette toilette des détails qui paraissent incroyables, mais dont je n'aime pas à rappeler le souvenir même dans le secret de ma pensée. Joséphine me parla du fils que la princesse Pauline avait eu de son premier mariage avec le général Leclerc; cet enfant charmant fut envoyé en Italie au milieu de la famille du second mari de sa mère. On prétendait que cette famille l'aimait peu, que croyant qu'il naîtrait des enfans de ce mariage, elle voyait avec peine qu'ils auraient pour frère un fils du général Leclerc: quoi qu'il en soit, cet enfant mourut.

Joséphine disait qu'il était très-intéressant; elle me cita de lui une naïveté pleine de malice.

Un jour, sa mère, avec beaucoup d'affectation, refusait de prendre du café[61], et donnait pour raison qu'il lui avait coûté trop cher (voulant faire entendre que c'était pour ces denrées coloniales que l'empereur avait fait partir l'expédition de Saint-Domingue, dans laquelle le général Leclerc avait perdu la vie). Mais, maman, lui dit son fils, tu manges bien du sucre tous les jours.»

L'impératrice parlait de cet enfant avec beaucoup d'intérêt, et regrettait sa fin prématurée.

La princesse Pauline avait en commun avec toute la famille de Napoléon une parcimonie qui eût été ridicule dans une personne d'un rang peu élevé, et qui le paraissait bien davantage quand c'était la sœur du chef de l'état qui en était capable. À côté de grandes dépenses d'ostentation se trouvaient des économies qu'on a peine à concevoir. J'en citerai un exemple: Étant aux bains de Lucques, il y avait sur la cheminée de son salon des candélabres portant des bougies; à l'instant où les visites sortaient on les éteignait; et lorsqu'on entendait une voiture entrer, on les rallumait précipitamment. Cet exercice se renouvelait plusieurs fois dans la soirée.

Mais tout ce qui dans ce genre paraissait ridicule parmi les frères et sœurs de Napoléon était effacé par ce qu'on racontait de sa mère.

Dans le temps du consulat, sa maison n'était pas encore montée comme elle l'a été depuis; elle n'avait qu'une dame de compagnie à laquelle elle donnait mille francs d'appointemens. Cette dame avait été chanoinesse, et appartenait à une très-bonne famille de Franche-Comté.

Dans un voyage à Rome, pendant lequel madame Bonaparte fut présentée au pape, elle dit à madame D..., sa dame de compagnie, qu'elle devait avoir pour cette présentation une toilette convenable, et particulièrement un grand voile lamé, tel qu'on en portait alors. Sur l'observation que madame D... lui fit que ce voile lui coûterait 500 fr., ce qui, avec le reste de sa parure, excéderait la somme qu'elle pouvait y consacrer, madame Bonaparte lui dit: «Je vous avancerai six mois de vos appointemens. Cette dame ne pouvant pas consacrer six mois de ses appointemens pour un seul voile, se détermina, lors de son retour à Paris, à donner sa démission. Depuis, lorsque la maison de madame-mère (comme on la nommait alors) fut montée, obligée d'avoir une table bien servie, elle s'était aperçue que plusieurs des dames faisant partie de sa maison demandaient du sucre avec des melons; elle fit défendre à son cuisinier d'en servir pour éviter cette double consommation.

Dans ce temps elle se faisait conduire quelquefois dans la rue des Moineaux, dans les magasins du Gagne-Petit, descendait à quelque distance de la maison, de peur que la vue de sa voiture ne l'exposât à payer quelques sous de plus: elle y achetait de la toile pour des chemises, et, revenue à son hôtel, elle s'enfermait dans sa chambre pour les couper elle-même, dans la crainte qu'une lingère pût lui prendre un peu plus de toile.

Le cardinal Fesch, son frère, qui a dépensé tant de millions dans son hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, participait à cette maladie de famille. Lorsqu'il fut nommé cardinal, sa sœur se trouvait à Borne, et il logeait chez elle.

Donnant un grand dîner à tous les cardinaux, le cuisinier de madame Bonaparte lui dit qu'il avait besoin de beaucoup de vases communs en terre, pour mettre les jus, etc. Le cardinal lui dit d'en acheter. Lorsque le chef de cuisine lui présenta la facture de 18 fr. jointe à la dépense du dîner, il lui donna l'ordre de rapporter toutes ces poteries dans une armoire de son antichambre, ne voulant pas les laisser dans la cuisine de sa sœur, puisque c'était lui qui les payait...

Louis était, de toute la famille de l'empereur, celui qui participait le moins à ce défaut, et celui qui réunissait quelques belles qualités. C'est un honnête homme un peu exagéré dans tous ses sentimens. Il eût été passionné pour sa femme, si elle l'eût aimé; mais elle n'éprouvait pour lui que de l'éloignement; elle avait sacrifié ses affections aux désirs de sa mère, mais l'attrait peut-il se commander? Sans doute la conduite dépend de nous, mais nos sentimens sont involontaires. J'ai vu souvent dans le monde confondre la conduite et les affections, ce qui me semble très-injuste: on doit à soi-même et au mari qu'on aime le moins une conduite régulière, mais l'aimer est tout autre chose. La volonté est souvent insuffisante à cet égard.

Louis cachait sous des dehors assez froids une âme passionnée: il ne put se contenter des seuls sentimens que sa femme put lui accorder; ses affections les plus pures, sa tendresse pour sa mère, son attachement pour son frère, excitaient son envie; il était jaloux de tout ce qui pouvait la distraire de lui; il eût voulu lui interdire la musique, le dessin, qu'elle cultivait avec beaucoup de succès. Ces innocentes occupations excitaient souvent son humeur.

La reine Hortense avait une amie dans la personne d'une de ses lectrices, mademoiselle C..., qui était détestée de Louis. Je pense que l'affection de sa femme pour elle était le seul motif de cette antipathie.

Mademoiselle C... conduisait toute la maison de la reine. Elle passait pour avoir de l'esprit; on a dit (je ne sais sur quoi cette supposition est fondée) que loin de calmer l'irritation des deux époux, elle y avait ajouté par ses conseils. C'est un on dit que je répète sans y croire, Hortense ayant bien assez d'esprit pour se conduire d'après ses propres lumières. C'était une femme fort agréable par ses grâces, ses talens, ses manières et son aimable caractère; elle n'était pas jolie; la conformation de sa bouche, qui laissait paraître ses dents longues et saillantes, gâtait sa figure, qui sans ce défaut eût été remarquable par de jolis yeux bleus, une belle peau et des cheveux d'un blond charmant; sa taille était moyenne et sa tournure fort agréable. Dans les premiers momens de son élévation, et de celle de sa famille, elle eut à écouter un jour un discours de Cambacérès. Peu faite encore à l'épithète d'auguste qu'on se croyait obligé d'ajouter au nom de sa mère, elle partit d'un grand éclat de rire. La gravité du grand chancelier en fut presque altérée; mais il fut bientôt remis; chacun sait avec quelle sérieuse importance il remplissait les fonctions de sa place.

L'empereur, en parlant de son frère Joseph, disait qu'il avait l'esprit de commérage d'une vieille femme.

Deux jours après cette promenade à la Malmaison, je reçus un message de Joséphine qui désirait me voir à Saint-Cloud. La maison de campagne que j'occupais en était peu éloignée. En arrivant, je la trouvai dans sa chambre à coucher. Elle pleurait et paraissait profondément affectée. Elle prit ma main, et me fit asseoir sur un siége placé près de celui qu'elle occupait, en gardant ma main dans la sienne. Elle continuait de pleurer; je voulus essayer quelques paroles consolantes, toujours embarrassantes à prononcer quand on ignore le sujet qui fait couler les larmes qu'on voudrait tarir.

«Vous voyez ce tableau[62], me dit-elle en élevant la main pour me le désigner; eh bien! la femme qu'il représente était plus heureuse que moi. Ah! souvent tous mes vœux se sont réunis pour envier son sort bien préférable au mien. Je voudrais être à sa place, et cependant on croit mon sort heureux! on l'envie! Ah! si on pouvait bien le connaître, on le plaindrait loin de l'envier. L'impératrice n'est qu'une esclave parée; l'expression de ma pensée ne m'appartient même pas, on veut me la dicter, on voudrait anéantir tous mes souvenirs, et paralyser tous mes sentimens.» Sans s'expliquer positivement, je vis qu'elle venait d'éprouver une vive contrariété, relative, je crois, à quelques amies qu'elle avait voulu servir sans avoir pu y réussir. Cette contrariété qu'elle venait d'éprouver ajoutait à l'humeur qu'elle avait si souvent contre l'étiquette dont on l'entourait.

«On exige, me dit-elle, que je reste assise lorsque des femmes qui naguère m'étaient supérieures, entrent chez moi, c'est impossible, je ne le puis pas. Quelle jouissance pourrais-je trouver à faire sentir aux personnes qui m'entourent, la différence du rang qu'elles occupent à celui auquel je suis parvenue? non, cela est impossible.

»Être aimée est le premier besoin de mon cœur...» Nous restâmes long-temps seules.

Elle me parla des horribles calomnies imprimées dans les journaux anglais au sujet de sa fille, et répétées par le public parisien. Dans ce moment, disposée à l'attendrissement auquel elle venait de se livrer, elle alla chercher dans une cassette quelques lettres; elle en prit une qui lui avait été écrite en dernier lieu par l'empereur, du camp de Boulogue à Aix-la-Chapelle.

Il se plaignait de n'avoir reçu aucune nouvelle de sa fille, il lui disait que ses enfans lui étaient aussi chers que s'ils tenaient de lui la vie, et paraissait blessé de ce silence.

Joséphine avait écrit à Hortense pour l'engager à être moins négligente envers Napoléon; elle me montra sa réponse.

Hortense lui disait qu'il était impossible que l'empereur pût douter de son attachement, qu'il faudrait qu'elle fût un monstre d'ingratitude pour ne pas lui rendre en reconnaissance et en affection, tout ce qu'il avait fait pour elle et son frère; mais qu'elle ne pouvait pas se défendre d'un peu de timidité avec lui, que c'était cette timidité qui gênait souvent l'expression de son affection, et qui était la cause de son silence.

Ces calomnies affectaient vivement Joséphine, chaque fois qu'elles étaient répétées.

Je la quittai sans lui parler de ma démission, et sans prendre congé d'elle, comme j'en avais eu l'intention. Les bontés dont elle m'avait comblée, l'attachement dont j'avais reçu tant de preuves, m'imposaient le devoir de ne pas choisir le moment où je la voyais tristement affectée, pour l'occuper de moi. Mais en partant de Saint-Cloud, je pris la résolution formelle de n'y plus retourner, de prendre congé de Joséphine en lui écrivant, et de quitter Paris sous très-peu de jours.

CHAPITRE XIV.

Préparatifs de départ.—Devoirs pénibles.—Suppositions ridicules.—Calomnies.—Souvenir redouté.—Faiblesse de caractère de Joséphine.—Contes absurdes.—Pensée accablante.—Désespoir.—Imprudence.—Horreur du monde.—Confiance trompée.—Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa retraite.—Goût de madame de V*** pour l'agriculture.—Les laquais valets de ferme.—Souvenirs de Paris effacés.—Tranquillité parfaite.—Un seul chagrin.—Bonté et empressement de Joséphine.—Place accordée à M. de V***, sur la recommandation de l'impératrice.—Rancune de l'amour-propre offensé.—Le créancier par vengeance.—Mémoire de M. Lacroix-Frainville.—Beaucoup de mots et peu de choses.—Réponse de l'auteur à ce mémoire.—Danger de l'éloquence.—Mot du cardinal Duperron à ce sujet.—L'éloquence pernicieuse à la tribune et au barreau.—Translation à Montmartre des restes du général D...., père de l'auteur.—Nouvel abus de confiance.—Retour de l'auteur dans sa terre.—Infidélité et ingratitude de ses domestiques.—L'auteur renonce à l'agriculture.

Je m'occupai sans différer de toutes les mesures qui pouvaient hâter mon départ; mais il en était une pour laquelle je manquais de force, c'était la translation du corps de mon père. Décidée à vendre ma maison, je ne voulais pas y laisser ce dépôt précieux; je voulais qu'il fût transporté dans un cimetière, où je pourrais trouver un jour ma place près de lui. Cette translation m'était si pénible, que je l'ajournai jusqu'à l'époque encore incertaine où cette maison serait vendue.

La parfaite bonté de mon mari, qui ne me faisait pas un reproche, la satisfaction intérieure qui suit toujours un grand sacrifice fait à la raison, et mon caractère qui mêle toujours un peu d'exaltation à toutes mes actions, soutenaient mon courage dans tous les préparatifs de ce départ. En classant tous mes bijoux que je destinais à être vendus ainsi que ma maison, pour payer tous mes engagemens, j'éprouvais plus de plaisir que je n'en avais jamais trouvé à m'en parer, et leur vue ne fit pas naître un seul regret.

Mais cette force, ce courage s'évanouirent bientôt, quand j'appris toutes les suppositions auxquelles ma démission donnait lieu dans le monde.

Je n'en avais pas fait un mystère, le bruit s'en répandit bientôt, et dans ce moment on me fit payer bien cher toutes les bontés dont Joséphine m'avait comblée.

Si j'avais été l'objet de quelque préférence, si ces préférences avaient fait naître quelques sentimens de jalousie, avec quel plaisir on s'en dédommageait alors! il semblait que, même en mon absence, on redoutât le souvenir que je laissais dans le cœur de l'impératrice; on cherchait aie détruire; on connaissait la faiblesse de son caractère, qui ne lui permettait pas toujours de défendre ses amis absens.

Hélas! c'était sa bonté pour moi, qui avait donné naissance à tous les contes absurdes qui se débitaient; si elle eût accepté ma démission le jour où je la donnai, l'effet en eût été tout différent. Mais le temps qui s'était écoulé depuis, les instances qu'elle avait faites pour m'attirer souvent à Saint-Cloud, donnèrent carrière à mille propos plus ridicules les uns que les autres. Si on avait pour but de m'affliger, on y réussit bien complétement.

Je manquai tout-à-fait de courage pour supporter la pensée d'avoir excité tant de malveillances. Jusque là je croyais n'avoir pas un ennemi; il me fut affreux de m'en trouver un si grand nombre.

Mon désespoir pensa me coûter la vie....

Les soins de ma famille, de mes amis y m'arrachèrent à la mort que je désirais, et dont je me trouvai bien près.

Aussitôt que, mes forces furent rétablies, je m'occupai de nouveau de mon départ; mais j'étais si pressée de l'effectuer, que je négligeai les mesures que la prudence me commandait. L'exaltation dont mes actions sont si souvent empreintes, me faisait trouver trop de lenteur dans les apprêts de ce déplacement, malgré tout l'empressement que j'apportais pour les hâter. Ce monde, où j'avais paru entourée de quelque éclat, m'était devenu en horreur; j'étais pressée de mettre entre lui et moi une grande distance, et mon empressement ne me permit pas de prendre les précautions nécessaires pour conserver la valeur de ce que je laissais à Paris.

Je confiai le tout à un homme que je ne nommerai pas par respect pour le corps respectable auquel il appartenait alors. J'avais en lui une grande confiance; je lui laissai une procuration générale, non seulement pour vendre les propriétés, mais je lui laissai mes chevaux, mes voitures, tout mon mobilier qui était fort considérable, mes bijoux, tous les objets enfin qui pouvaient avoir quelque valeur, n'emportant avec moi que les choses les plus simples.

Si j'avais eu la force de rester à Paris, de faire moi-même la vente de tout ce que j'y laissais, j'en aurais recueilli bien plus qu'il n'était nécessaire pour l'acquittement de toutes mes dettes.

Je ne le voulus pas, et ma confiance avait été si mal placée, qu'on ne trouva pas la moitié de la valeur de ce que j'avais laissé.

En partant, j'allai me fixer dans une propriété que j'avais à douze lieues de Paris; les sacrifices que j'avais faits ne portaient que sur les objets de luxe qui m'étaient personnels. Je n'avais pas eu le courage de congédier des domestiques que je croyais m'être attachés. Lorsque j'avais parlé de les renvoyer, ils m'avaient paru si malheureux, qu'à l'exception d'un petit nombre je les emmenai avec moi.

Les terres du domaine où je m'étais retirée n'étaient pas affermées; je pris la fantaisie de les faire cultiver. Le génie de l'imagination, qui dans presque toutes les situations de ma vie fournissait toujours un aliment à mon activité, me fit adopter avec plaisir et empressement cette occupation. Je transformai donc tous ces grands laquais de Paris, habitués à l'oisiveté des antichambres, en valets de ferme. On peut juger, d'après cette métamorphose, du succès que devait présenter cette exploitation: la lecture des œuvres de l'abbé Rozier et de la Maison rustique remplissait mes soirées, et mes journées se passaient dans un exercice dont ma santé se trouva parfaitement, et dont le mouvement eut bientôt effacé les souvenirs de Paris.

Quelquefois j'étais disposée à croire que ces souvenirs appartenaient à un autre vie que la mienne, tant le présent différait du passé.

Cette transition subite d'un luxe extrême à la plus grande simplicité, d'une vie toujours agitée au milieu du monde, à une solitude complète, ne fit pas naître en moi un seul regret. J'étais heureuse du calme dont je jouissais; la belle propriété que j'avais laissée à Paris, ainsi qu'un mobilier très-considérable, me laissaient sans inquiétude sur l'entier acquittement de mes engagemens. Douter du zèle ou de la probité de la personne qui avait reçu ce dépôt m'eût semblé un tort dont j'étais bien loin d'être coupable, ma confiance était entière. J'avais encore cet abandon que donne la jeunesse; tout ce que je venais d'éprouver ne m'avait pas corrigée. Hélas! le temps et les nombreuses déceptions de ce genre dont j'ai eu souvent à gémir, n'ont pas eu encore le pouvoir de le faire. Ma volonté et toutes mes résolutions à cet égard n'ont jamais pu me sauver du danger de la confiance.

Le peu de goût que mon mari avait pour la campagne était la seule chose qui troublât le bonheur dont j'y jouissais. Il s'ennuyait de cette solitude. Je fis pour lui un sacrifice énorme; je soulevai ce linceul dont je m'étais entourée. J'aurais voulu qu'on me crût morte, qu'on m'oubliât complétement; il m'en coûtait beaucoup de me rappeler à ce monde que j'avais quitté. Je vins à Paris, j'écrivis à Joséphine, que sans me croire les mêmes droits que par le passé à solliciter ses bontés, j'osais lui rappeler la promesse qu'elle avait bien voulu me faire d'une place pour mon mari dans les haras, ses connaissances comme ancien officier de cavalerie le rendant parfaitement propre à la remplir. Le lendemain même je vis arriver chez moi M. Deschamps, son secrétaire des commandemens; il m'apportait une lettre de Joséphine: elle me disait que j'avais tort de croire qu'elle m'eût oubliée. M. Deschamps ajouta de sa part qu'à l'instant où elle avait reçu ma lettre, elle avait donné l'ordre qu'on lui rendît de suite compte des places dont on pouvait disposer dans les haras; que d'après la réponse qu'on était venu lui faire, que tout était donné, elle me faisait demander si une recette principale dans les droits-réunis pouvait convenir à mon mari.

Ce genre de place ne donnait aucun rapport désagréable; elle consistait à recevoir et garder en caisse les fonds que les receveurs particuliers venaient y verser. Elle demandait peu de travail; j'acceptai pour lui, et M. Deschamps m'assura que sa nomination serait très-prompte. En effet, trois jours après M. Français de Nantes l'envoya à Joséphine, tant la demande qu'elle lui avait faite était pressante. Mon voyage à Paris avait plus d'un motif: indépendamment de la demande d'une place pour mon mari, tous mes amis m'avaient écrit pour me prévenir des démarches actives que faisait contre moi M.***. J'ai dit plus haut comment j'avais blessé son amour-propre, en me justifiant au sujet de mon portrait qu'il avait fait faire aux Français. Il avait cherché à s'en venger en achetant une créance contre moi au moyen de laquelle il m'intentait alors un procès. Son avocat, M. Lacroix-Frainville, venait de publier un mémoire très-volumineux, dans lequel il avait masqué le défaut de raison par des phrases éloquentes. Mes amis, effrayés de l'effet de ces phrases, avaient désiré ma présence à Paris, craignant que je ne perdisse ma cause si elle n'était pas défendue.

J'écrivis moi-même ma réponse à M. Lacroix-Frainville; dans un précis de quatre pages, je réduisis tous les faits (qu'il avait noyés dans un déluge de mots) à un simple exposé, tout-à-fait dépouillé du secours de l'éloquence. J'ai toujours pensé que cet art dangereux n'est propre qu'à égarer le jugement: en portant tout l'effort de l'esprit sur un côté spécieux d'une question, on peut parvenir à faire disparaître sous le charme oratoire tout ce qu'il importe de cacher. Pour se convaincre du danger de l'éloquence, il ne faut que se rappeler le cardinal Duperron; après avoir, dans un discours à Henri III, prouvé l'existence de Dieu, il lui dit: Si votre majesté le désire, je lui en prouverai tout aussi évidemment la non-existence.

Si j'étais souverain, je défendrais l'éloquence dans mes états. À la tribune nous avons pu en reconnaître les dangers. L'introduction des spectateurs dans la chambre des représentans de la nation les a conduits souvent bien plus loin qu'ils ne voulaient aller; le désir d'obtenir des applaudissemens a fait commettre des erreurs et des crimes.

Au barreau, l'éloquence est encore plus dangereuse: une mauvaise cause ne doit pas être défendue, et une bonne n'en a pas besoin. On doit seulement donner un simple exposé des faits, dépouillé de toute cette coquetterie d'esprit dont messieurs les avocats abusent souvent, en détournant l'attention des juges du véritable état de la question. Je gagnai mon procès, malgré toutes les peines que s'était données mon adversaire pour que je le perdisse.

Le gain de mon procès, et la place accordée à à M. de V... ne me dédommagèrent que bien faiblement des peines que j'éprouvai pendant mon séjour à Paris. La première de toutes fut la translation du corps de mon père dans le cimetière de Montmartre; j'y préparai ma place près de la sienne. J'ignore dans quel lieu je finirai ma vie, mais la seule prière que je ferai aux amis qui me survivront sera celle de me réunir à lui. Désirant leur éviter toute espèce de peine à ce sujet, ils n'auront que mon nom à inscrire sur la pierre déjà préparée.

La certitude que je dus acquérir pendant ce voyage, de l'infidélité de la personne dépositaire de ma confiance, fut aussi un sujet de douleur très-vive. J'avais espéré, j'avais dû croire qu'en restant pauvre je serais au moins libérée envers tous mes créanciers; je pus me convaincre que mes espérances étaient bien loin d'être réalisées; ma confiance avait été si entière, j'avais pris si peu de précautions, que les réclamations judiciaires eussent été peut-être difficiles. À la vérité, une dénonciation au corps respectable dont cette personne faisait partie m'eût vengée.

J'en eus la pensée; je montai en voiture avec l'intention de me rendre au lieu où ses confrères se réunissaient, et près d'y arriver, je donnai l'ordre au cocher de retourner chez moi.

La faiblesse de mon caractère, toujours extrême quand il s'agit de sévir, même contre mes ennemis, me retint.

Je n'eus pas la force de perdre une personne alors entourée de considération.

Quelques-unes de ces paroles trompeuses qui m'avaient abusée vinrent encore me présenter des espérances qu'on ne voulait pas réaliser. Mon désir de retourner à la campagne se réunit à ma faiblesse, et je quittai Paris sans avoir fait aucune démarche contre cette personne, dont j'avais tant à me plaindre.

En arrivant chez moi, je n'avais pas annoncé mon retour, non assurément par aucune espèce de défiance, mais dans l'incertitude où j'étais, qui m'empêchait d'en fixer le jour.

On ne m'attendait pas, et je pus me convaincre en arrivant, que la plus grande partie de ces domestiques que je n'avais pas voulu renvoyer en quittant Paris, par excès de bonté ou de faiblesse, me volaient de la manière la plus impudente. On faisait disparaître des sacs de blé, et jusqu'à des voitures de foin. Malheureusement c'était un peu tard que j'acquérais cette connaissance. J'en fus tout-à-fait découragée. Parmi ces domestiques qui me dépouillaient à l'envi l'un de l'autre, il y avait un jardinier et sa famille dont un fils fou et imbécile faisait partie. Cet homme ne pouvait se placer nulle part à cause de l'infirmité de son fils, qui effrayait beaucoup de personnes; ce motif me l'avait fait garder.

Il était un de ceux dont j'avais le plus à me plaindre. Je fus obligée de reconnaître qu'une femme seule ne pouvait pas gouverner une telle exploitation sans s'exposer à être trompée par tous ceux qu'elle emploierait. Je me déterminai à vendre cette propriété, sur laquelle il restait dû encore une partie du prix d'acquisition, et je louai une petite maison dans l'Orléanais, sur les bords de la Loire.

Là, je regrettai quelquefois l'activité de la vie rurale dont je venais de jouir pendant plusieurs années. Si j'étais maîtresse de choisir tel genre de vie qui pourrait me plaire davantage, je voudrais vivre, avec quelques amis, dans une terre que je ferais cultiver. Jamais le monde et tous ses plaisirs ne m'ont offert la moitié des jouissances que j'ai trouvées dans ce genre de vie. Il me fut pénible d'y renoncer.

CHAPITRE XV.

Moment d'ennui.—L'ennui chassé par la régularité.—L'alarme du coup de cloche dans les couvens.—Faiblesses d'amour-propre.—Amour de la solitude.—Devoirs de la société rendant plus amer le changement de fortune.—Les commérages politiques et les soirées de province.—Expérience faite par madame de Y*** sur elle-même.—Abstinence volontaire pendant trois mois.—Bon succès de l'expérience.—Un mot sur l'ambition.—Le septuagénaire marié à une jeune femme.—Honteux calcul.—Une place et la tombe.—La ronde des fous.—L'auteur revient à Paris.—Insomnies.—Abus de l'opium.—Absences de raison.—Maison de santé pour les aliénés.—Folie périodique.—Effets opposés de la folie.—Mémoire trop fidèle.—Indifférence pour les malades.—La folie causée souvent par de légères causes.—Guérison.—La restauration.—Démission donnée par M. de V***.—Réflexions sur la chute de Napoléon.—Les généraux de l'empire et le cortége de Monsieur.—Cérémonie à Notre-Dame.—Départ pour l'exil et retour de l'exil.—Abandon et fidélité.—Épisode.

Dans les premiers momens de mon séjour dans ma petite maison, où nul intérêt ne me fixait, j'étais tentée de croire que la journée se composait de plus de vingt-quatre heures; mais en réglant mes occupations d'une manière régulière, je sus en abréger la durée. La lecture, la promenade, la musique, quelques ouvrages à l'aiguille remplirent bientôt mes heures, qui s'écoulèrent alors toujours trop rapidement. Cette régularité me fit concevoir ce que j'avais entendu dire plusieurs fois sans le comprendre, que dans les couvens, le coup de cloche auquel obéissent les religieuses est la seule chose qui rende leur existence supportable. On s'étonnera peut-être que je ne sois pas allée vivre près de ma mère, ou avec mon mari, et sans doute on aura raison de me blâmer; cependant peut-être doit-on quelque indulgence à la faiblesse humaine. Dans la ville habitée par ma mère, j'avais occupé le premier rang; la terre que j'avais vendue était une des plus belles de la province, il m'était pénible de retourner sur ce théâtre de ma prospérité passée. Quant à la ville où résidait M. de V..., je n'avais pas les mêmes motifs; mais il était incertain s'il l'habiterait long-temps; il était question pour lui de changer sa place pour celle d'un autre département. Mais indépendamment de ce motif, je préférais ma solitude. Mes goûts sont si simples, mes besoins si peu dispendieux, que je puis vivre avec la somme la plus faible, sans donner un regret à aucun des objets de luxe dont ma jeunesse fut entourée. Seule, je n'ai jamais connu l'ennui; dans toutes les situations, je sais me créer des occupations; il n'en est pas de même si je suis obligée de vivre avec des ennuyeux, alors je n'ai aucune patience pour les supporter. Seule, je ne m'apercevais pas du changement de ma fortune, je n'en éprouvais pas le besoin. Dans la province habitée par mon mari, je me serais trouvée pauvre. Quand il eût fallu remplir les devoirs que la société impose, je me serais souvenue que je n'avais plus de voiture; quand j'aurais eu des dîners à accepter ou à donner, je me serais aperçue que mon cuisinier me manquait; et à l'heure de ma toilette, le goût que j'avais eu dans le choix de mes habillemens m'aurait rappelé que ceux qui me restaient étaient plus que simples. Quelle compensation aurais-je trouvée à ces souvenirs? J'aurais entendu quelques commères, dignes émules de madame Glinet, parler politique. Quand j'ai lu deux journaux d'opinions différentes, j'en sais bien assez pour fixer mes idées. J'aurais pu écouter la chronique de la ville? eh! que m'importent les actions des autres? j'ai assez de peine à bien diriger les miennes. Le soir, il eût fallu m'occuper essentiellement du quinola au reversi, ou de la misère au boston, et c'est alors que j'aurais senti celle qui ne peut jamais m'atteindre quand je vis seule. Au temps de ma prospérité j'avais fait sur moi-même une épreuve que je conseillerais à toute personne sage.

J'avais voulu savoir de quelle somme j'avais réellement besoin pour vivre, et pendant trois mois, avec une table bien servie chez moi, je n'y avais pas touché, j'avais vécu avec du lait et du pain; dans un cabinet attenant à ma chambre, j'avais dormi parfaitement sur quelques bottes de paille. Le temps de cette épreuve passé, j'avais vu que ma santé était restée parfaite, et j'avais eu un véritable bonheur à penser que, dans quelques circonstances que je pusse me trouver, quelques malheurs que l'avenir pût me réserver, je n'en serais jamais dépendante, puisque je pouvais toujours trouver en moi-même les moyens de suffire aux besoins de ma vie.

Quand on considère combien ces besoins sont bornés pour les personnes sages qui ne s'en font pas de factices, on s'étonne de toutes ces ambitions qui s'agitent en tous sens dans le monde pour augmenter leur fortune.

Je pense que rien ne tendrait autant au perfectionnement de la morale que l'épreuve dont je viens de parler. Si tous les hommes étaient bien convaincus du peu dont ils ont besoin, ils seraient en général plus probes et meilleurs.

Mais aussi il faudrait que la société, pénétrée de ce principe qu'on doit juger l'homme par ses qualités personnelles, et non par l'habit qui le couvre, accueillit aussi bien le mérite mal vêtu que la sottise dorée.

Ces réflexions sur l'ambition me rappellent l'étonnement que j'éprouvai un jour, lorsqu'un homme de soixante-dix ans, M. de B..., vint m'annoncer son mariage avec une des plus belles femmes qui aient paré la cour de Napoléon. Cette charmante personne avait peu de fortune; on jugea que ce ne serait pas la payer trop cher que de l'acquérir à ce prix, et on la sacrifia à ce vieillard.

Je demande si tous les diamans dont on para cette victime ont jamais pu la dédommager d'un tel sacrifice.

Et ce mari de soixante-dix ans, quel pouvait être le motif qui le portait à ce mariage extravagant? Ce n'est pas quand on n'a plus le sentiment de l'amour qu'on peut en éprouver le besoin! non; ce n'étaient pas les qualités aimables de cette charmante personne qui l'avaient déterminé, c'était sa beauté remarquable: il avait espéré qu'elle fixerait tous les regards, et que l'intérêt qu'elle inspirerait lui obtiendrait une place.

Une place? Eh! malheureux vieillard, ne voyais-tu pas celle qui t'attendait, vers laquelle tu t'avançais chaque jour?

Mais non, tous les hommes sont ainsi... Souvent je crois voir une troupe d'aliénés s'agitant, dansant une ronde autour de la tombe qu'ils n'aperçoivent pas, et dans laquelle il vont successivement tomber.

Après quelques années de séjour dans l'Orléanais, des amis qui avaient une terre près de Blois vinrent m'enlever à ma solitude; ils me ramenèrent à Paris. J'ai déploré souvent depuis cette bonté de leur part, et la faiblesse que j'avais eue d'y céder.

Je ne sais si ce fut le changement d'air, ou le défaut d'exercice, ou même le bruit de Paris dont j'avais perdu l'habitude, mais j'y perdis entièrement le sommeil. Après avoir été fatiguée bien long-temps de ces insomnies, je consultai un médecin, qui me conseilla de prendre le soir une très-petite dose d'opium; à la longue, l'habitude rendit ce remède sans effet, et j'en doublai graduellement la quantité, tellement que ce remède si dangereux me porta à la tête, et produisit en moi plusieurs absences de raison.

Loin de ma famille et de mon mari, ces absences n'étant pas continuelles, n'excitèrent pas assez l'attention des personnes qui m'entouraient pour qu'on y portât remède de suite. Ce ne fut qu'après un temps assez long, et lorsque le mal fut porté au comble, qu'on pensa à le guérir. L'homme d'affaires de ma mère confia ce soin à un médecin qui avait une maison destinée au traitement des maladies d'aliénations. Ces agitations violentes, causées par l'usage de l'opium, se calmèrent peu à peu, quand je fus dans l'impossibilité d'en prendre; les intervalles de raison furent plus longs, ils revinrent plus souvent. Après une année, j'étais totalement guérie; mais je ne le dus qu'à la nature, et non à aucun remède.

Un médecin que j'ai consulté depuis, sur les craintes que j'éprouvais d'une rechute, m'a parfaitement rassurée en me disant que cette maladie n'avait été chez moi que l'effet de l'opium dont j'avais fait un usage abusif; qu'en évitant d'en prendre, je pouvais être parfaitement tranquille.

Ce que j'ai souffert pendant cette année ne peut être bien décrit.

Mon séjour dans cette maison m'a fait connaître plusieurs de ces maladies, très-différentes les unes des autres. Quelques-unes sont périodiques, et n'attaquent ceux qui en sont affligés qu'un jour par semaine; d'autres n'ont à en souffrir qu'un jour par mois. À la réserve de ce temps, on pouvait les croire dans un état de parfaite raison.

Quelques-uns n'avaient aucun souvenir de leur maladie; d'autres avaient le malheur, dans leurs momens de bon sens, de se rappeler tout ce qu'ils avaient fait ou dit dans leurs accès de folie.

J'étais malheureusement de ce nombre, et cette cruelle faculté de la mémoire doublait pour moi les angoisses de cette affreuse maladie.

Le spectacle continuel que j'avais sous les yeux n'était pas propre à avancer ma guérison; quand je me voyais entourée de tous ces insensés, et que je me rappelais qu'il était des instans où je l'étais autant qu'eux, je m'abandonnais à un désespoir qui contribuait à ramener ces accès.

Une chose qui m'indignait dans cette maison, c'était l'indifférence, et je dirais presque l'espèce de mépris qu'on y montrait pour les malheureux malades, qu'on y amenait. Et cependant à quoi tient cette supériorité de raison dont ces gens croient pouvoir abuser pour opprimer ceux qui en sont privés? je ne dirai pas à une affection morale; ils ne sont pas doués d'une sensibilité assez vive pour que cette faculté dérange jamais l'équilibre de leur humeur. Mais combien de causes physiques, auxquelles nous ne pensons jamais, peuvent altérer cette raison dont ils sont si fiers! Pendant que j'habitais cette maison, un homme y fut amené, qui était devenu fou par une transpiration arrêtée. Un rhume s'était fixé fortement sur son cerveau, et il fut guéri par un grand nombre de vésicatoires appliqués sur le col.

Quand on a vu de près les asiles où l'on traite cette cruelle maladie, quand on a observé quelles faibles causes peuvent la produire, on se demande comment les hommes peuvent être si fiers des facultés de leur esprit.

Lorsque je fus totalement guérie, je ne voulus plus vivre seule; mes craintes d'être attaquée de nouveau par cette maladie n'étaient pas totalement dissipées. Je voulais habiter avec des amis qui pussent me protéger et veiller sur moi.

J'allai loger au faubourg Saint-Germain, dans un très-joli hôtel, sur le boulevard des Invalides, avec M. et madame B..., que je regardais comme mes enfans, par l'affection que j'avais pour eux. Pendant ma maladie, une grande révolution s'était opérée, et l'époque de ma guérison fut celle du retour de la famille royale. Mon mari, ennuyé dès long-temps de sa place, que l'oisiveté et l'ennui de vivre à la campagne lui avaient fait seuls désirer, donna sa démission et vint me rejoindre à Paris. Je me réjouis pour mon pays d'un ordre de choses qui allait lui donner quelque liberté, et rendre aux Français un peu de cette dignité qu'ils avaient perdue sous la verge de fer de l'empereur. À la vérité, nous achetions cette liberté par le malheur d'avoir été conquis par des armées étrangères; mais loin d'en faire supporter la honte à la nation, je la rejetais tout entière sur Napoléon.

C'étaient son orgueil et son insatiable ambition qui, en effrayant les souverains, les avaient armés contre nous. C'était son despotisme qui, en fatiguant les Français, leur avait ôté leur énergie et paralysé leur défense. Tout ce qui possédait une âme susceptible de quelques sentimens généreux éprouvait le besoin de briser les liens qui nous retenaient dans la dégradation.

C'est l'opinion qui a renversé Bonaparte. Qu'on ne pense pas que la volonté de l'Angleterre, aidée de toutes les baïonnettes de la Russie et de l'Autriche, eût pu abattre ce colosse moral, si les Français n'eussent pas eux-mêmes miné les fondemens du piédestal sur lequel ils l'avaient élevé. En 1804, lorsque Bonaparte était à l'apogée de sa puissance, je ne l'aimais pas pour l'avoir vu de près dans sa vie privée. En 1814, je le haïssais pour les malheurs qu'il attirait sur la France, et pour la honte qu'elle n'eut jamais subie sans lui, dont je prenais ma part comme Française. Recevoir des lois des étrangers, après en avoir imposé à toute l'Europe, ajoutait à mon ressentiment contre lui. Mais ce ressentiment n'ôta rien à mon indignation lorsque je vis à Notre-Dame tous les généraux que j'avais rencontrés dans les salons de Napoléon se presser en foule sur les pas de Monsieur. Jamais je n'avais reçu aucun bienfait de l'empereur, mon opinion pouvait être indépendante. Mais tous ces enfans de la victoire, qu'il avait comblés de faveurs et de richesses, pouvaient-ils l'abandonner si promptement? Quelques lieues les séparaient seulement de lui, et ils formaient déjà le cortége de celui qui le précipitait du trône. Ce n'était pas assez des richesses dont Bonaparte les avait comblés, et dont ils eussent dû (au moins pour les premiers momens) aller jouir dans la retraite; il leur fallait encore des broderies et des honneurs, dussent-ils les payer de tout celui qu'ils avaient acquis à la pointe de leur épée.

Cette conduite opposée à tant de gloire acquise, précédemment m'affligea profondément; je cherchai à en faire retomber l'odieux sur Napoléon, et je ne pus l'expliquer qu'en me disant qu'un maître dont on avait reçu tant de faveurs, et qu'on abandonnait ainsi, devait être bien haïssable! puisque le souvenir de ses bienfaits n'avait pas pu effacer ses torts. Malgré cette explication, je quittai Notre-Dame avant la fin de la cérémonie; la vue de tous ces ingrats m'était pénible.

On put faire alors un parallèle entre le maître qui partait et celui qui arrivait. Celui qui partait était déjà abandonné; celui qui arrivait ramenait de vieux serviteurs qui depuis vingt-cinq ans s'étaient dévoués à la pauvreté et à l'exil pour suivre son sort. Je laisse la politique, dont la discussion ne convient guère à mon sexe, pour raconter l'histoire d'une femme que j'eus l'occasion de connaître dans la maison que j'occupais, et dont la vie a offert plusieurs circonstances qui paraissent si étrangères à la destinée ordinaire des femmes, qu'elle pourrait passer pour un conte (mais non un conte moral). Je la raconterai ici pour montrer qu'il est quelques maris assez imprudens pour jeter eux-mêmes leurs femmes sur une mauvaise route.

CHAPITRE XVI.

Aventures de la présidente D***.—La mariée de treize ans et la dote de 1,600,000 francs.—Miniature.—Négligence conjugale.—L'officier amoureux.—Lettre d'amour écrite à la femme et remise au mari.—Piége.—Rendez-vous perfide.—Effroi.—Le basset à jambes torses.—Le piége se referme.—La jeune femme perdue par son mari.—Éclat imprudent.—Cartel refusé.—La présidente D*** mise au couvent.—Amour accru par les persécutions.—L'espion.—Tentative de suicide.—Sortie du couvent.—Vigilance mise en défaut.—L'amant en livrée.—Stations dans les auberges.—La chaumière et l'amour.—Le couvent de Chaillot.—Imprudence.—Fureur du président D***.—Arrestation et réclusion de la présidente dans une maison de fous.—Constance d'un amant.—Les geôliers achetés.—Évasion et fuite en Angleterre.—Révocation des lettres de cachet.—Retour de la présidente à Paris.—Séduction, résistance et faiblesse.—Découverte douloureuse.—Duel sur un paquebot.—Vengeance implacable du président D***.—Madame D*** ruinée par son mari.—Le fils de M. D***.—Constitution féminine.—Mystifications d'un Suédois.

La présidente D*** était fille de M. de N***, intendant de Lyon; elle avait reçu de son père 1,600,000 francs de dot.

On l'avait mariée, à l'âge de treize ans, à M. D***; on pense bien que la volonté des parens avait formé seule cette union.

Madame D*** était une des plus jolies miniatures qu'on pût voir. Ses pieds étaient si petits qu'à peine ils pouvaient la porter; ses mains étaient charmantes, et l'ensemble de sa personne présentait une femme très-agréable et très-piquante.

Malgré sa grande jeunesse, elle venait d'avoir un fils qu'on nourrissait chez elle, à l'époque dont je parle.

Elle ne sortait jamais sans sa belle-mère; ce mentor la suivait partout. Son mari se dispensait de l'accompagner; on les voyait très-rarement ensemble.

Elle avait rencontré souvent dans le monde M. de Q***, officier de dragons, qui en était devenu très-amoureux.

Ne pouvant presque jamais trouver l'occasion de lui parler, la présence continuelle de sa belle-mère l'en empêchant, il s'avisa un matin de lui écrire, et de lui demander la permission d'être reçu chez elle.

Le domestique qui apportait cette lettre rencontra M. D***; lui trouvant apparemment l'air d'un valet de chambre, il la lui donna en demandant une réponse.

M. D*** lui dit d'attendre, qu'il allait la chercher; il revint peu d'instans après.—«On m'a chargé de vous dire que votre maître peut venir ce soir à huit heures.» Ces mots furent la réponse qu'il apporta. Madame D*** n'avait pas reçu ce message; elle était montée chez la nourrice de son fils, comme elle avait l'habitude de le faire tous les soirs; elle y était depuis une heure lorsqu'on vint l'avertir que M. de Q*** l'attendait dans son appartement. La visite d'un jeune officier était un événement si extraordinaire à l'hôtel D***, que cette jeune femme en fut tout-à-fait effrayée. Elle se hâta de descendre, avec l'intention de renvoyer bien vite M. de Q***, auquel, avec l'imprudence d'un enfant, elle ne dissimula pas la peur qu'elle avait que cette visite fût connue de sa belle-mère ou de son mari. Il lui répondit que jamais il n'aurait eu la hardiesse de se présenter chez elle, si elle-même ne lui avait pas fait dire ce même jour, en réponse à sa lettre, qu'il pouvait venir à huit heures. Madame D*** fut bien autrement épouvantée quand elle connut cette circonstance, à laquelle elle était totalement étrangère; elle redoubla ses instances pour faire partir M. de Q***; mais celui-ci, qui voyait combien il était difficile d'arriver jusqu'à elle, n'était pas disposé à renoncer sitôt à sa présence; plus elle le pressait de se retirer, plus il désirait profiter de ces courts instans pour lui peindre sa passion. Tout entière à ses craintes, madame D*** s'était laissée tomber en entrant sur une ottomane. M. de Q*** s'était assis près d'elle; en la voyant si effrayée, il lui dit: «Mais apprenez-moi donc à connaître ce mari qui vous inspire un tel effroi; je ne l'ai jamais rencontré dans le monde. Faites-moi son portrait. À qui ressemble-t-il?—À qui il ressemble! répondit cette imprudente jeune femme, à un basset à jambes torses.» À ces mots, une main vigoureuse la saisit par une jambe, tandis que l'autre retint de même M. de Q***, qui se trouva fixé sur l'ottomane.

Le président D*** (car c'était lui qui, ayant reçu le billet, avait donné ce rendez-vous pour y être présent) ne cessa de crier au voleur que lorsque ses cris eurent attiré assez de valets pour être certain que M. de Q*** ne pouvait s'échapper. Alors il lâcha ses deux victimes, et sortit de dessous sa cachette.

Je dis ses deux victimes, car cet homme, qui devait être le guide, le protecteur de cette jeune femme, la perdit à jamais par cet éclat. C'est lui seul qui la conduisit sur la mauvaise voie qu'elle parcourut depuis.

On peut se représenter la scène qui suivit. La jeune femme s'était évanouie; sa belle-mère, ainsi que le vieux président, étaient accourus aux cris de leurs fils. Ce respectable vieillard, dont le nom est resté en vénération dans la magistrature, blâma vivement son fils; il désirait jeter un voile sur cette scène, et en dérober la connaissance au public; mais la fureur de son fils rendit ses efforts impuissans. M. de Q***, indigné du piége qu'on lui avait tendu, voulait en avoir satisfaction; la robe de M. D*** lui permettait de refuser un duel, il ne put l'obtenir.

Le lendemain, malgré les sollicitations de son beau-père, madame D*** fut conduite dans un couvent, et M. de Q*** rejoignit son régiment, espérant que son absence diminuerait les rigueurs dont on paraissait vouloir user envers cette jeune femme.

Cette scène, l'éclat quelle avait fait dans le monde, les malheurs qu'elle attira sur madame D*** convertirent en une véritable passion ce qui n'eût été peut-être qu'un goût passager. En quittant Paris, M. de Q*** y laissa un valet de chambre, avec ordre de le tenir au courant de tout ce qui concernait la présidente.

Cette jeune personne, ennuyée de la vie de couvent à laquelle elle se voyait condamnée par son mari, fatiguée d'une existence qu'elle ne prévoyait pas devoir être jamais heureuse, résolut de se donner la mort. Elle fit infuser des sous dans du vinaigre pour obtenir de l'oxide, avec l'intention de s'empoisonner. La dose fut insuffisante; elle fut très-malade, mais on parvint à la sauver. Cette tentative d'empoisonnement donna lieu à de nouvelles sollicitations de son beau-père; enfin, après mûre délibération, on convint qu'on la ferait sortir du couvent, et qu'elle irait passer six mois dans la terre de la vieille maréchale de M***, sa parente, qui était située près de Valence.

«Bien fin qui pourra me tromper, disait la maréchale; soyez tranquille, je vous réponds quelle sera aussi bien gardée dans ma terre que dans son couvent.»

On partit; la maréchale était enfoncée dans sa voiture au milieu d'une douzaine d'oreillers, et autant de petits chiens.

Madame D*** suivait dans une voiture.

À quelques postes de Paris, elle remarqua un courrier qui suivait la même route, et paraissait chercher à observer sa voiture. Lorsqu'il fut bien assuré qu'elle y était seule avec sa femme de chambre, il laissa tomber le chapeau qui cachait en grande partie sa figure, et elle reconnut M. de Q***. Il avait eu connaissance par son valet de chambre du projet de ce voyage, et s'était empressé de revenir à Paris. Il y obtint un congé, et désirait consacrer ce temps pour vivre dans le voisinage du château que madame D*** allait habiter. Elle voulait refuser, elle avait la volonté de rester fidèle à ce mari qui l'avait en quelque sorte jetée lui-même dans les bras de son amant; mais qui ne sait que les femmes ont en elles deux puissances qui ne sont pas toujours d'accord, et que l'une de ces puissances paralyse quelquefois les bonnes dispositions de l'autre?

Hélas! ce fut ce qui arriva. On voulait rester sage, et cette volonté ne fut pas la plus forte.

La vieille maréchale voyageait très-lentement, et s'arrêtait souvent. Chaque soir l'élégant courrier se trouvait logé dans les mêmes auberges. Si elle le rencontra, elle n'eut garde de le reconnaître; ses yeux ne pouvaient pas s'arrêter sur un homme portant une livrée; et la surveillance si bien promise au mari fut ainsi mise en défaut dès les premiers pas qu'on fit hors de Paris. Dès qu'on fut arrivé au château de madame de M***, M. de Q*** se logea dans une chaumière aux environs, et l'amour se chargea du soin d'y réunir souvent les deux amans.

Vers la fin du séjour de la maréchale dans sa terre, on commença une négociation pour obtenir de M. D***, que sa femme pût habiter un appartement à l'extérieur d'un couvent à Chaillot, où elle serait convenablement, et cependant un peu plus libre que dans l'intérieur. Il y donna son consentement.

Malheureusement madame D***, fort jeune, fort imprudente, se crut encore dans les bosquets du parc de la maréchale; elle crut qu'elle pourrait dérober la vue de son amant; mais les murs de son couvent furent plus transparens que l'ombrage des bois; bientôt le président sut qu'elle recevait M. de Q***; alors sa fureur n'eut plus de bornes; il demanda et obtint une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et le lieu qu'il choisit fut une maison de fous à Montrouge.

Un jour que madame D*** revenait de la promenade, elle trouva sa cour remplie de cavaliers de la maréchaussée, elle fut enlevée par eux et conduite dans cet hospice.

Tous les moyens employés par M. D*** n'étaient pas propres à le faire aimer de sa femme, et à lui faire oublier son amant. Plus elle éprouvait de persécutions, plus la passion de M. de Q*** s'en augmentait.

Véritable héros de roman, rempli de sensibilité, se reprochant la perte de cette jeune personne, qui sans lui, sans son funeste amour, serait restée au sein de sa famille, il croyait devoir lui consacrer toute son existence; en l'entourant de tant de soins délicats, de tant d'affection, il espérait la consoler de la considération qu'il lui avait fait perdre.

On peut juger quel fut son désespoir, en apprenant l'enlèvement de madame D***; il en eut beaucoup de peine à se procurer quelques lumières sur son sort. Enfin il découvrit dans quel affreux asile on l'avait enfermée. Bientôt il trouva les moyens de correspondre avec elle, et de lui communiquer un plan d'évasion. Il s'était procuré des passe-ports pour l'Angleterre; les gardiens furent achetés à un prix énorme; les chiens qui auraient pu avertir de l'instant du départ, furent empoisonnés. On sortit madame D***, qui était très-mince, par un œil-de-bœuf qui se trouvait sur une porte, dont on enleva le verre, et on la passa par-dessus les murs du jardin. De l'autre côté, elle trouva une chaise de poste, et son amant qui la reçut dans ses bras; mais ce fut à son valet de chambre qu'il confia le soin de la conduire en Angleterre. Cette même nuit il eut soin de se montrer partout. Il avait paru à l'Opéra, il retourna au bal, et cette précaution l'empêcha d'être compromis dans cet enlèvement. On savait bien qu'il devait être son ouvrage, mais toute la malveillance de M. D*** ne put jamais parvenir à en trouver la preuve. Après avoir donné à ces précautions tout le temps que la prudence exigeait, M. de Q*** s'empressa de partir pour Londres. Pendant plusieurs années, excepté le temps de son service qu'il passait à son régiment, il habitait toujours l'Angleterre.

Les soins de M. de La Luzerne, notre ambassadeur à Londres, qui s'intéressait vivement à madame D***, et plus que tout cela, la révocation des lettres de cachet due à l'assemblée constituante, la ramenèrent à Paris.

M. de Q***, toujours fidèle, toujours tendre et empressé, semblait lui avoir dévoué sa vie.

Il se croyait aimé aussi vivement qu'il aimait; sa confiance à cet égard était entière.

Hélas! cet amour si vrai, si constant, était encore payé par une tendre affection, par la volonté formelle de lui rester fidèle; mais un autre avait su occuper quelques pensées de madame D***. M. de L*** l'avait vue, les agrémens de cette femme si jolie l'avaient séduit, et il s'en était occupé assez pour qu'elle pressentît le danger de la séduction dont on l'entourait, et qu'elle voulût y échapper en fuyant. Elle supplia M. de Q*** de la reconduire en Angleterre, dont elle préférait le séjour; il ne concevait rien à cette fantaisie. «Comment! lui disait-il, à peine revenue dans cette belle France que vous regrettiez si vivement lorsque vous étiez à Londres, pouvez-vous la quitter déjà pour retourner dans un pays que vous n'aimiez pas lorsque vous y étiez?» Elle insista, et il céda avec la condescendance qu'il avait pour tous ses désirs.

En mettant le pied sur le packet-boat, elle se croyait sauvée des séductions de M. de L*** et de sa propre faiblesse, lorsqu'elle aperçut l'homme qu'elle fuyait, enveloppé dans un manteau sur le pont.

Il avait appris son départ, l'avait suivie et avait arrêté son passage sur le même bâtiment.

Les yeux de M. de Q*** s'ouvrirent douloureusement; il se rappela différentes circonstances qui, réunies, pouvaient lui paraître une conviction; un duel sur le packet-boat fut la suite de cette rencontre.

Les deux antagonistes furent blessés, mais sans danger pour leur vie. L'amour de M. de Q*** s'éteignit dans le sang de son adversaire.

Je finis là l'histoire de madame D***, qui pourrait fournir un volume in-folio.

Son mari put s'accuser entièrement de ses désordres; cette jeune femme fut perdue par lui seul. Une femme innocente, mais qui par de malheureuses apparences ne jouit plus de l'estime publique, est bien près de justifier cette opinion.

Le président ne borna pas sa vengeance aux différentes arrestations dont elle eut à souffrir. Il avait reçu seize cent mille francs de sa dot; il dénatura ses biens, il en plaça une partie en Angleterre, enfin il dispersa si adroitement le tout, qu'on n'a jamais pu retrouver la trace de l'emploi qu'il en fit. À sa mort on ne put rien en recouvrer.

Pendant sa vie il avait obtenu souvent de madame D***, des signatures moyennant quelques faibles sommes qu'il lui donnait. Probablement c'est à l'aide de ces signatures, auxquelles cette jeune femme si imprudente n'apportait aucune attention, qu'il put dénaturer tout ce qu'elle possédait.

Cette conduite de M. D*** est d'autant plus répréhensible qu'il avait un fils qui se trouva à sa mort sans aucune fortune. Depuis, il hérita d'une tante, qui lui laissa vingt mille livres de rente. Il fit alors à sa mère une pension de cent louis.

Ce fils tenait d'elle une constitution assez délicate; sa taille, ses pieds, ses mains, auraient pu lui permettre de se faire passer pour une femme; son organe même ne démentait pas cet extérieur.

Un de ses grands plaisirs, pendant les bals de l'Opéra, était de s'habiller en femme. Pendant tout un carnaval, il s'était fait suivre par un Suédois qui en était devenu éperdument amoureux, et qui ne manquait jamais un bal dans l'espérance de l'y trouver.

Cet étranger fut au désespoir de cette mystification, quand il put en être convaincu.

M. D*** avait beaucoup de causticité dans l'esprit; c'était un petit volume d'anecdotes bien relié.

Ce malheureux jeune homme est atteint depuis quelques années d'une aliénation mentale; il est aujourd'hui dans une maison de santé du faubourg Saint-Antoine.

CHAPITRE XVII.

Dangers de l'indépendance.—Influence de la seconde éducation.—Exaltation.—Grave confidence.—Retour de Napoléon au 20 mars.—Calamités prévues.—Chagrin.—Trahisons et défections.—Mesures impuissantes.—Moyen de salut imaginé par l'auteur.—Napoléon devant être isolé des soldats.—Idée fixe.—Les destinées de la France attachées à la vie de Napoléon.—La mort de Napoléon nécessaire au salut de la France.—Comparaison entre le duelliste et le meurtrier par dévouement.—Assassins sauveurs de leur patrie.—Scévola.—Hésitation et résolution.—Plan de l'auteur.—Les petits pistolets et la chaise de poste.—L'auteur faisant sacrifice de sa vie.—L'auteur au tir de Lepage.—L'auteur communiquant son projet au prince de Polignac.—Résignation du prince aux décrets de la Providence.—Influence d'un sourire de M. de Polignac.—Réveil d'un rêve de gloire.—Dévouement à deux maîtres.—L'auteur regrettant l'inexécution de son projet.—Le prince de Polignac et la machine infernale.—Accusation contre le prince réfutée par l'auteur.—Désintéressement de l'auteur.—Indifférence de l'auteur pour les jugemens du monde.—Opinion de l'auteur sur Napoléon.—M. de Chateaubriand et Carnot.—La main de fer et le gant de velours.—Esclavage de la presse périodique, sous l'empire.—Invariabilité des sentimens de l'auteur.—Conclusion.

En faisant le récit des principaux événemens de ma vie, remarquable seulement par les vicissitudes qui en ont marqué le cours, j'ai dû croire qu'en développant les causes de ces vicissitudes, j'offrirais une leçon utile aux jeunes femmes assez malheureuses pour jouir de leur indépendance.

J'ai dit précédemment que la première éducation que nous recevons n'est pas celle qui a le plus d'influence sur le reste de notre, vie; c'est la seconde, c'est celle de notre adolescence qu'il importe de bien diriger. L'indépendance qui accompagna une partie de ma jeunesse fut la faute des circonstances, et non celle de mon excellente mère, dont je me trouvai presque toujours séparée.

C'est dans ces premières années que mon caractère naturellement très-vif, prit cette teinte d'exaltation qui a décidé depuis presque toutes mes actions, bien plus que la prudence et la raison. Une résolution enfantée par cette exaltation a pu avoir des résultats si grands, si importans, que je dois en parler. Si je le fais, si je me soumets au blâme dont les âmes froides qui ne me comprendront pas pourront la flétrir, je crois remplir un devoir dont on trouvera plus loin l'explication.

Je désire aussi apprendre quelle force cette exaltation peut prêter à un faible bras. Le levier d'Archimède n'était pas plus puissant; mais cette puissance empruntant toute sa force de l'opinion, peut la perdre aussi facilement qu'elle l'acquiert.

Au 20 mars, lorsque j'appris le débarquement de Napoléon, je jugeai dans un instant tous les malheurs dont son retour serait accompagné. Non-seulement je prévoyais que notre belle France serait conquise de nouveau; mais de tous les malheurs qu'on devait craindre, la représentation du second acte de notre dégradation morale fut celui dont je fus le plus péniblement affectée.

L'année précédente, j'avais été indignée en voyant tous les serviteurs de Napoléon former le cortége de Monsieur; je pressentais, je devinais toutes les honteuses défections dont nous allions être les témoins; j'aurais voulu au prix de ma vie sauver ce déshonneur à mon pays.

Notes in this chapter

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