À PARIS, (continued 3)
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Le service se faisait de la même manière auprès de l'empereur quand nous étions en campagne. Pendant la seconde campagne de Vienne, je me rappelle que le délégué de la maison Soupé-Pierrugues fut M. Eugène Pierrugues, bon, gai, spirituel et aimé beaucoup de nous tous. Une imprudence lui coûta cher. Par suite d'une étourderie naturelle à son âge, il eut la cuisse cassée. Nous étions alors à Schœnbrunn. Ceux qui connaissent cette résidence impériale savent que des avenues magnifiques s'étendent au devant du palais et conduisent jusqu'à la route de Vienne. Comme je montais souvent à cheval pour aller me promener dans la ville, M. Eugène Pierrugues voulut un jour y venir avec moi, et emprunta un cheval d'un des fourriers du palais. On le prévint que le cheval était extrêmement fougueux, mais il n'en tint pas compte, et à peine sur son cheval il lui fit prendre le galop. Je retins le mien pour ne pas animer celui de mon compagnon; mais, malgré cette précaution, le cheval s'emporta, se jeta dans les arbres, et brisa la cuisse de son malheureux et imprudent cavalier. M. Eugène Pierrugues ne fut cependant pas désarçonné du coup; il résista encore un moment après la blessure; mais elle était extrêmement grave, et il fallut le reporter chez lui. Je fus plus que tout autre affligé de cet affreux accident. Nous établîmes auprès de lui un service régulier, de manière à ce que l'un de nous au moins pût lui tenir compagnie quand nos devoirs nous le permettaient. Je n'ai jamais vu souffrir avec plus de courage; ce fut au point même que la cuisse de M. Pierrugues ayant d'abord été mal remise, il fit au bout de quelques jours briser la fracture, opération que l'on dit horriblement douloureuse.
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Mon oncle, qui était huissier du cabinet de l'empereur, m'a raconté une anecdote qui probablement ne peut être connue de personne, car tout, comme on va le voir, se passa dans l'ombre du plus profond mystère. «Un soir, me dit-il, le maréchal Duroc vint me donner lui-même l'ordre de faire éteindre les lustres du salon qui précédait le cabinet de Sa Majesté, et de ne laisser que quelques bougies allumées. Je ne concevais rien à un pareil ordre, d'un genre tout nouveau, et d'ailleurs le grand-maréchal n'était pas dans l'usage d'en donner ainsi directement. Je fis exécuter l'ordre, et j'attendis à mon poste. À dix heures le maréchal Duroc revint accompagné d'un personnage dont il me fut impossible de distinguer les traits; il était entièrement enveloppé dans un large manteau; il avait la tête couverte et son chapeau enfoncé jusque sur les yeux. Je me retirai et les laissai tous les deux. À peine j'étais sorti du salon que l'empereur y entra, et aussitôt le maréchal Duroc se retirant aussi, laissa l'inconnu seul avec Sa Majesté. Au ton dont parla l'empereur, il était facile de juger combien il était irrité. Il s'exprimait très-haut, et je lui entendis dire: «Eh bien! Monsieur, vous ne changerez donc jamais?... C'est de l'or qu'il vous faut, toujours de l'or!... Vous agiotez sur toutes les banques étrangères, et n'avez pas de confiance dans celle de Paris!... Vous avez ruiné la banque de Hambourg!... Vous avez fait perdre deux millions à M. Drouet!» (Ou Drouaut, car le nom fut prononcé très-vite.)
»L'empereur, poursuivit mon oncle, continua long-temps sur ce ton; l'inconnu ne répondait pas, ou bien répondait si bas, qu'il me fut impossible d'entendre une de ses paroles. Cette scène, qui dut être affreuse pour le personnage mystérieux, dura de la sorte près de vingt minutes. Enfin il lui fut loisible de sortir, ce qu'il fit avec autant de précautions qu'en arrivant, et se retira enfin du palais aussi secrètement qu'il y était venu.»
Rien de cette scène ne transpira dans le palais, et d'ailleurs ni mon oncle ni moi nous n'avons jamais cherché à savoir quelle était la personne à laquelle l'empereur avait adressé tant et de si sévères paroles.
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Toutes les fois que les circonstances le permettaient, la manière de vivre de l'empereur était extrêmement régulière, et voici à peu près quelle était la division ostensible de son temps: tous les matins, à neuf heures précises, l'empereur sortait de l'intérieur de ses appartemens; son scrupule pour l'exactitude des heures était poussé à un point extrême, et je l'ai vu quelquefois, étant prêt un peu plus tôt, attendre deux ou trois minutes pour que personne ne fût pris en défaut. À neuf heures il était habillé comme il devait l'être toute la journée. Quand il était dans le salon de réception, les officiers de service étaient les premiers admis, et recevaient les ordres de Sa Majesté pour le temps de leur service. Immédiatement après, ce que l'on appelait les grandes entrées étaient introduites, c'est-à-dire les personnages d'un haut rang qui y avaient droit par leurs charges ou par une faveur spéciale de l'empereur, et je puis dire que cette faveur était bien enviée; elle était acquise généralement à tous les officiers de la maison impériale, alors même qu'ils n'étaient pas de service. Tout le monde était debout et l'empereur aussi. Il parcourait le cercle de toutes les personnes présentes, adressait presque toujours un mot ou une question à tout le monde, et il fallait voir ensuite, pendant toute la journée, l'attitude noble et fière de ceux auxquels l'empereur avait parlé un peu plus long-temps qu'aux autres. Cette cérémonie durait ordinairement une demi-heure. Dès qu'elle était terminée, l'empereur saluait, et chacun se retirait.
À neuf heures et demie, on servait le déjeuner de l'empereur: c'était ordinairement sur un petit guéridon en bois d'acajou, et ce premier repas ne durait matériellement que sept ou huit minutes; mais quelquefois il se prolongeait davantage, et je l'ai vu même durer assez long-temps: c'était lorsque l'empereur était gai, et qu'il aimait à se livrer familièrement aux charmes de la conversation avec des hommes d'un grand mérite qu'il connaissait depuis long-temps et qui assistaient à son déjeuner. Là ce n'était plus l'empereur du lever; il continuait en quelque sorte le vainqueur de l'Italie, le conquérant de l'Égypte, et surtout le membre de l'Institut. Ceux qui y venaient le plus habituellement étaient MM. Monge, Bertholet, Costaz, intendant des bâtimens de la couronne; Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma et Fontaine, son premier architecte. Que de grandes pensées, que de choses d'un ordre élevé sont émanées de ces conversations que l'empereur avait coutume d'annoncer en disant: «Allons, Messieurs, je ferme la porte de mon cabinet.» C'était le signal, et ce qui était vraiment miraculeux, c'était l'aptitude de Sa Majesté à mettre son génie en communication avec des intelligences si fortes et si diverses.
Je me rappelle que pendant les jours qui précédèrent le couronnement, M. Isabey était extrêmement assidu au déjeuner de l'empereur; il y venait pour ainsi dire tous les matins, et ce n'était pas une chose vulgaire que voir un grand jouet d'enfant servir à faire la répétition de la vaste cérémonie qui allait avoir une si grande influence sur les destinées du monde. Le spirituel peintre de portraits du cabinet de l'empereur avait effectivement disposé sur une grande table une quantité énorme de petits bons-hommes représentant tous les personnages qui devaient figurer dans la cérémonie du sacre; chacun y avait sa place assignée, et nul n'était omis, depuis l'empereur et le pape, jusqu'aux enfans de chœur, et tous étaient revêtus du costume qu'ils devaient porter.
Ces répétitions eurent lieu plusieurs fois, et chacun était bien aise de consulter le modèle pour ne point se méprendre sur la place qu'il devait occuper. Ces jours-là, comme on peut le croire, la porte du cabinet fut fermée, d'où il résulta que les ministres attendirent pendant quelques instans.
C'était en effet après son déjeuner que l'empereur ouvrait à ses ministres et aux directeurs généraux, et ces audiences consacrées au travail spécial de chaque ministère, de chaque direction générale, duraient jusqu'à six heures du soir, à l'exception des jours où Sa Majesté se livrait encore plus en grand aux soins de son gouvernement, en présidant le conseil-d'état ou le conseil des ministres.
Le dîner était servi à six heures. Aux Tuileries et à Saint-Cloud l'empereur dînait tous les jours seul avec l'impératrice, à l'exception du dimanche, où toute la famille était admise au dîner. L'empereur, l'impératrice et Madame Mère étaient seuls assis sur des fauteuils; tous les autres, fussent-ils rois ou reines, n'avaient que des chaises. On ne faisait jamais qu'un seul service avant le dessert. Sa Majesté buvait ordinairement du vin de Chambertin, mais rarement pur, et guère plus d'une demi-bouteille. Au surplus le dîner chez l'empereur était plutôt un honneur qu'un plaisir pour ceux qui étaient admis, car il fallait, comme on dit vulgairement, avaler en poste, Sa Majesté ne restant à table que quinze ou dix-huit minutes. Après son dîner comme après son déjeuner, l'empereur prenait habituellement une tasse de café; c'était l'impératrice qui le lui versait. Sous le consulat, madame Bonaparte avait pris cette habitude, parce que le général oubliait souvent de prendre son café: elle la conserva étant devenue impératrice, et plus tard l'impératrice Marie-Louise adopta le même usage.
Après le dîner, l'impératrice descendait dans ses appartemens, où elle trouvait réunis ses dames et les officiers de service. L'empereur y venait quelquefois, mais il n'y restait pas long-temps. Telle était la vie coutumière de l'intérieur du palais des Tuileries les jours où il n'y avait ni chasse le matin, ni concert ni spectacle le soir; la vie de Saint-Cloud offrait d'ailleurs bien peu de différence avec celle des Tuileries. On y faisait de plus quelques promenades en calèche quand le temps le permettait, et le mercredi, jour fixé pour le conseil des ministres, ces messieurs avaient régulièrement l'honneur d'être invités à dîner avec leurs majestés. Quand il y avait chasse à Fontainebleau, à Rambouillet ou à Compiègne, l'étiquette était suspendue; les dames suivaient en calèche, et tout le service dînait avec l'empereur et l'impératrice sous une tente dressée dans la forêt.
Il arriva quelquefois à l'empereur, mais rarement, d'inviter extraordinairement un membre de sa famille à rester à dîner avec lui, et ceci me rappelle une anecdote qui doit trouver sa place ici. Le roi de Naples vint un jour faire une visite à l'empereur. Celui-ci l'invita à dîner, ce que le roi accepta; mais il n'avait point fait attention qu'il était en bottes, et il ne lui restait physiquement que le temps nécessaire pour changer de costume, sans avoir celui de retournera l'Élysée, qu'il habitait alors. Le roi monta rapidement chez moi et me conta son embarras. Je l'en tirai sur-le-champ, et, je puis le dire, à sa grande satisfaction. J'avais alors une garde-robe très-bien montée, et presque toujours plusieurs objets entièrement neufs. Je lui donnai donc chemise, culotte, gilet, bas et souliers, et je l'habillai. Le bonheur voulut que tout lui allât comme si tous ces vêtemens avaient été faits pour lui. Il fut, comme il voulait bien l'être toujours avec moi, d'une extrême bonté et d'une amabilité parfaite, et me remercia d'une manière charmante. Le soir, le roi de Naples, après avoir pris congé de l'empereur, remonta chez moi pour reprendre ses vêtemens du matin, et il m'engagea à venir le voir le lendemain à l'Élysée. Je m'y rendis ponctuellement, après avoir raconté à l'empereur ce qui s'était passé, récit qui le divertit beaucoup. Arrivé à l'Élysée, je fus immédiatement introduit dans le cabinet du roi, qui me renouvela ses remerciemens de la façon la plus gracieuse, et me donna une fort jolie montre de Bréguet.
Pendant nos campagnes, j'eus encore quelquefois l'occasion de rendre au roi de Naples quelques petits services de la même nature; mais il ne s'agissait plus comme à Saint-Cloud de bas de soie; plus d'une fois il m'est arrivé au bivouac de partager avec lui une botte de paille que j'avais été assez heureux pour me procurer. En pareil cas, je dois l'avouer, le sacrifice était beaucoup plus grand de ma part qu'en offrant une partie de ma garde-robe. Le roi alors ne tarissait pas en remerciemens; et n'est-ce pas une chose digne d'observation que de voir un souverain dont le palais était comblé de tout ce que la mollesse peut inventer de plus commode, de tout ce que les arts peuvent créer de plus brillant et de plus magnifique, trop heureux de trouver la moitié d'une botte de paille pour y reposer sa tête?
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Voici quelques nouveaux souvenirs qui me reviennent sur les spectacles de la cour. À Saint-Cloud, pour se rendre des appartemens à la salle de spectacle, il fallait traverser l'Orangerie dans toute sa longueur, et rien n'était plus élégant que la manière dont elle était alors décorée. On y voyait une grande abondance de plantes précieuses disposées en étages, le tout éclairé par des lustres. Si c'était pendant l'hiver, on masquait les caisses des orangers en les recouvrant avec de la mousse et des fleurs, ce qui produisait aux lumières un effet charmant.
Le parterre était généralement composé des généraux, des sénateurs et des conseillers d'état; on réservait les premières loges aux princes et princesses de la famille impériale, aux princes étrangers, aux maréchaux, à leurs femmes et aux dames d'honneur; et aux secondes loges se plaçaient toutes les personnes attachées à la cour. Pendant les entr'actes on servait des glaces, des rafraîchissemens; mais on y avait rétabli une partie de l'ancienne étiquette qui déplaisait beaucoup aux acteurs: on n'applaudissait pas, et Talma m'a dit souvent que l'espèce de froideur dont ce silence frappait la représentation nuisait bien souvent à de certains mouvemens, pour lesquels l'acteur éprouve le besoin d'être électrisé. Cependant il arrivait quelquefois que l'empereur, pour témoigner sa satisfaction, faisait un léger signe de la main, alors, et dans les plus beaux momens, on entendait sinon des applaudissemens, du moins un murmure flatteur que les spectateurs n'étaient pas toujours maîtres de retenir.
Ces brillantes réunions tiraient leur principal lustre de la présence de l'empereur; aussi était-ce une chose extrêmement précieuse qu'un billet pour le théâtre de Saint-Cloud. Du temps de l'impératrice Joséphine, il n'y avait point de représentations au palais en l'absence de l'empereur; mais quand l'impératrice Marie-Louise se trouva seule à Saint-Cloud, pendant la campagne de Dresde, elle y fit donner deux représentations par semaine. On joua successivement devant Sa Majesté tout le répertoire de Grétry. À la fin de chaque pièce il y avait toujours un petit ballet.
Le théâtre de Saint-Cloud, si l'on peut ainsi parler, fut plus d'une fois un théâtre d'essai. Ainsi on y joua pour la première fois les États de Blois de M. Raynouard, ouvrage que l'empereur ne permit pas de représenter en public, et qui ne fut joué en effet qu'après le retour de Louis XVIII. Les Vénitiens, de M. Arnaud, avaient aussi fait leur première apparition sur le théâtre de Saint-Cloud, ou plutôt de la Malmaison. L'époque ne fait pas grand chose à ceci; mais ce qui était prodigieusement remarquable, c'est le jugement que l'empereur portait des pièces et des acteurs. C'était ordinairement à M. Corvisart qu'il donnait la préférence pour traiter ce sujet, sur lequel il s'étendait avec complaisance quand ses hautes occupations le lui permettaient. Il était en général moins sévère et plus juste que Geoffroy, et il serait bien à désirer que l'on eût pu conserver le recueil des critiques et des jugemens de l'empereur sur les auteurs et les acteurs. Cela pourrait être d'une grande utilité pour les progrès de l'art.
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En parlant de la retraite de Moscou, j'ai raconté dans mes mémoires comme quoi j'avais été assez heureux pour pouvoir offrir une place dans ma calèche au jeune prince d'Aremberg, et l'aider à continuer sa route. Je me rappelle à cette occasion une autre circonstance de la vie de ce prince, dans laquelle un de mes amis lui fut fort utile; circonstance à laquelle se rattachent d'ailleurs quelques particularités qui ne sont pas sans intérêt.
Le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de l'empereur, avait, comme on sait, épousé mademoiselle de Tascher, nièce de l'impératrice Joséphine. Ayant été envoyé en Espagne, il y fut pris par les Anglais, et ensuite conduit prisonnier en Angleterre. Les premiers temps de sa captivité furent extrêmement pénibles; il me dit même depuis, qu'il avait été très-malheureux jusqu'au moment où il fit la connaissance d'un de mes amis, M. Herz, commissaire des guerres, homme d'esprit, fort intelligent, parlant bien plusieurs langues, et, comme le prince, prisonnier en Angleterre. La liaison qui se forma tout d'abord entre le prince et M. Herz devint bientôt tellement intime, qu'ils ne firent plus qu'un ménage commun. Ils vécurent ainsi aussi heureux qu'on peut l'être loin de sa patrie et privé de sa liberté.
Ils vivaient de la sorte, adoucissant l'un pour l'autre les ennuis de la captivité, quand M. Herz fut échangé, ce qui fut peut-être un malheur pour lui, comme on le verra tout à l'heure. Quoi qu'il en soit, le premier fut profondément affligé de se retrouver seul. Il chargea cependant M. Herz de plusieurs lettres pour sa famille, et en même temps il envoya à sa mère sa moustache, qu'il avait fait monter dans un médaillon suspendu à une chaîne. Un jour nous vîmes arriver à Saint-Cloud madame la princesse d'Aremberg, qui avait demandé une audience particulière à l'empereur. «Mon fils, lui dit-elle, demande à Votre Majesté la permission de tâcher de se sauver d'Angleterre.—Madame, lui répondit l'empereur, vous me demandez là une chose bien délicate! Je ne fais aucune défense à votre fils, mais je ne puis donner aucune autorisation.»
Ce fut lorsque j'eus le bonheur de sauver la vie au prince d'Aremberg que j'appris de lui ces détails. Quant à mon pauvre ami Herz, sa liberté lui devint fatale par suite de ces inexplicables enchaînemens d'événemens. Ayant été envoyé par le maréchal Augereau à Stralsund pour y remplir une mission secrète, il y mourut, asphyxié par le feu d'un poêle de fonte allumé dans la chambre où il couchait. Son secrétaire et son domestique faillirent être victimes du même accident; mais plus heureux que lui, on parvint à les sauver. Le prince d'Aremberg me parla de la mort de Herz avec une vraie sensibilité, et il me fut facile de voir que tout prince qu'il était et allié à l'empereur, il avait voué une sincère amitié à son compagnon de captivité.
ANECDOTES MILITAIRES.
Je réunis ici, sous le titre d'Anecdotes militaires, quelques faits qui sont venus à ma connaissance pendant que j'accompagnais l'empereur dans ses campagnes, et dont je puis garantir l'authenticité. J'aurais pu les disséminer dans le cours de mes mémoires, en les plaçant à leur époque; si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas cette fois un oubli de ma part; j'ai pensé au contraire que ces faits gagneraient à être rapprochés les uns des autres, parce que dans tous on voit les communications directes de l'empereur avec ses soldats, et qu'on pourra ainsi se faire plus aisément une idée exacte de la manière dont Sa Majesté les traitait, de sa bonté pour eux et de leur attachement à sa personne.
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* * * Pendant l'automne de 1804, entre la fondation de l'empire et le couronnement de l'empereur, Sa Majesté fit plusieurs voyages au camp de Boulogne, d'où l'on croyait que partirait bientôt l'expédition contre l'Angleterre. Dans une de ses fréquentes tournées l'empereur s'arrêta un jour vers l'extrémité du camp de gauche près d'un canonnier garde-côte, causa avec lui, lui adressa plusieurs questions, entre autres celle-ci: «—Qu'est-ce qu'on pense ici de l'empereur.—Ce sacré tondu nous tient constamment en haleine quand il arrive; chaque fois qu'il est ici nous n'avons pas un seul instant de repos; on dirait qu'il est enragé contre ces chiens d'Anglais qui nous battent toujours, ce qui n'est guère honorant pour nous.
«Vous tenez donc beaucoup à la gloire?» lui dit l'empereur. Alors le canonnier garde-côte le regardant fixement: «Un peu que j'y tiens!... En douteriez vous?—Non, je n'en doute pas; mais... à l'argent, y tenez-vous aussi?—Ah çà, voyons, voulez-vous m'insulter, questionneux? Je ne connais d'autre intérêt que celui de l'état.—Non, non, mon brave, je ne prétends pas vous insulter, mais je parierais qu'une pièce de vingt francs ne vous ferait pas de peine pour boire un coup à ma santé.» Cela disant, l'empereur avait fait le geste de tirer de sa poche un napoléon, qu'il présentait au canonnier, quand celui-ci se mit à crier assez fort pour être entendu du poste voisin, qui n'était pas très-éloigné; il fit même le mouvement de se précipiter sur l'empereur, qu'il prenait pour un espion, et il allait le saisir à la gorge, lorsque l'empereur, ouvrant précipitamment sa redingote grise, se fit reconnaître. Qu'on juge de l'étonnement du canonnier! Il se prosterna aux pieds de l'empereur, confus de son erreur; mais celui-ci avançant sa main vers lui: «Relève-toi, mon brave, lui dit-il; tu as fait ton devoir; mais tu ne tiendras pas ta parole, j'en suis certain; tu accepteras bien cette pièce pour boire à la santé du sacré tondu, n'est-ce pas?» L'empereur se mit alors à poursuivre sa ronde comme si de rien n'eût été.
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* * * Tout le monde reconnaît aujourd'hui que jamais peut-être aucun homme n'a été doué au même degré que l'empereur de l'art de parler aux soldats; il appréciait beaucoup cette qualité dans les autres, mais ce n'était pas des phrases qu'il fallait pour lui plaire; aussi disait-il qu'un chef-d'œuvre en ce genre était la très-courte harangue du général Vandamme aux soldats qu'il commandait le jour de la bataille d'Austerlitz. Dès que le jour commença à poindre, le général Vandamme dit aux troupes: «Mes braves! voilà les Russes!... On tire son coup de fusil; on met le chien au repos; on couvre le bassinet; on croise la baïonnette; on prend tout; et... en avant.» Je me rappelle que l'empereur parlait un jour de cette allocution devant le maréchal Berthier, qui en riait: «Voilà comme vous êtes, lui dit-il; eh bien, tous vos avocats de Paris n'auraient pas si bien dit: le soldat comprend cela, et voilà comment on gagne des batailles!»
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* * * Lorsque après la première campagne de Vienne, si heureusement terminée par la paix de Presbourg, l'empereur fut de retour à Paris, il lui parvint beaucoup de plaintes contre les exactions de quelques généraux, et notamment contre le général Vandamme. On lui mandait, entre autres griefs, que dans la petite ville de Lantza ce général se faisait allouer cinq cents florins par jour, c'est-à-dire onze cent vingt-cinq francs seulement pour les frais journaliers de table. Ce fut à cette occasion que l'empereur dit de lui: «Pillard comme un enragé, mais brave comme César.» Cependant l'empereur, indigné de pareilles exigences, et voulant y mettre un terme, manda le général à Paris pour le réprimander. Celui-ci, quand il fut en présence de l'empereur, prit la parole sans que Sa Majesté ait eu le temps de la lui adresser, et lui dit: «Sire, je sais pourquoi je suis mandé près de vous; mais comme vous connaissez mon dévouement et ma bravoure, je pense que vous excuserez quelques petites altercations sur des préséances de table, détails trop petits, d'ailleurs, pour occuper Votre Majesté.» L'empereur sourit de la précaution oratoire du général Vandamme et se contenta de lui dire: «Allons! allons! n'en parlons plus; mais soyez plus circonspect à l'avenir.»
Le général Vandamme, heureux d'en être quitte pour une admonition aussi douce, retourna à Lantza pour y reprendre son commandement. Il fut en effet plus circonspect que par le passé, mais il trouva et saisit l'occasion de se venger sur la ville de la circonspection forcée que lui avait imposée l'empereur. En arrivant il trouva dans les environs un grand nombre de recrues venues de France en son absence. Il imagina alors de les faire tous entrer en ville, alléguant que cela lui était indispensable pour leur faire faire l'exercice sous ses yeux, ce qui coûta énormément à cette place, qui aurait bien voulu reprendre ses plaintes, et s'être tenue au régime de cinq cents florins par jour.
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* * * L'empereur ne figure point dans l'anecdote qui suit; je la rapporterai toutefois comme propre à faire connaître les mœurs et l'astuce de nos soldats en campagne.
Pendant l'année 1806, une partie de nos troupes ayant leurs cantonnemens en Bavière, un soldat du quatrième régiment de ligne, nommé Varengo, se trouvait logé à Indersdorff chez un menuisier. Varengo voulait contraindre son hôte à lui payer deux florins, ou quatre livre dix sous par jour pour ses menus plaisirs. L'exiger, il n'en avait pas le droit. Pour parvenir à lui faire une douceur de cette condition, il se met à faire dans la maison un sabbat continuel. Le pauvre menuisier, n'y pouvant plus tenir, résolut de se plaindre, mais il crut prudent de ne pas porter ses plaintes aux officiers de la compagnie où servait Varengo; il savait, par sa propre expérience ou tout au moins par celle de ses voisins, que ces messieurs n'étaient guère accessibles aux plaintes de ce genre. Son parti est donc pris de s'adresser au général qui commandait, et le voilà en route pour Augsbourg, chef-lieu de l'arrondissement.
Arrivé au bureau de la place, il est accueilli par le général, et se met en devoir de lui soumettre ses griefs. Malheureusement pour lui le général ne savait pas mot de la langue allemande; il fit donc venir son interprète, dit au menuisier de s'expliquer, et demanda ensuite de quoi il se plaignait. Or, le secrétaire interprète du général était un fourrier attaché à sa personne depuis la paix de Presbourg, et qui se trouva, comme par un fait exprès, être le cousin germain de Varengo, contre lequel la plainte était portée. Sans se déferrer, à peine le fourrier eut-il vu le nom de son cousin, qu'il donna un sens tout contraire à la traduction du rapport qu'il fit pour le général, l'assurant que ce paysan, quoique fort à son aise, contrevenait à l'ordre du jour, au point de se refuser à donner de la viande fraîche au brave soldat logé chez lui, et que c'était là le motif du bruit dont il se plaignait, n'alléguant pas d'autres motifs pour demander son changement. Le général courroucé donna l'ordre à son secrétaire de prescrire, sous des peines sévères, au paysan de donner de la viande fraîche à son commensal. L'ordre fut expédié, mais au lieu d'en référer à la décision du général, le secrétaire interprète y écrivit tout au long, que le menuisier paierait deux florins par jour à Varengo. Le pauvre diable, lisant cela en allemand, ne put retenir un mouvement d'humeur, ce que voyant le général, et croyant qu'il y avait de la résistance de la part du paysan, le mit à la porte en le menaçant de sa cravache. Ainsi, grâce à son cousin l'interprète, Varengo reçut régulièrement deux florins par jour, ce qui le mit à même d'être un des plus jolis soldats de sa compagnie.
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* * * L'empereur n'aimait pas les duels: souvent il fermait les yeux pour ne point voir; mais quand il ne pouvait pas faire autrement que d'avoir vu, il laissait éclater tout son mécontentement. Je me rappelle, à ce sujet, deux ou trois circonstances dont je vais essayer de retracer le souvenir.
Peu de temps après la fondation de l'empire eut lieu un duel qui fit beaucoup de bruit dans Paris, à cause de la qualité des deux adversaires. L'empereur venait d'autoriser la formation du premier régiment étranger qu'il voulut bien admettre au service de France, le régiment d'Aremberg; malgré la dénomination de ce corps, la plupart des officiers qui y furent admis étaient des Français; c'était une porte ouverte, sans bruit, à quelques jeunes gens riches et distingués qui, en achetant des compagnies, quoique avec l'autorisation du ministre de la guerre, pouvaient ainsi franchir plus rapidement les premiers grades. Parmi les officiers d'Aremberg se trouvaient M. Charles de Sainte-Croix, qui sortait du ministère des affaires étrangères, et un jeune homme charmant que j'ai vu plus d'une fois à la Malmaison, M. de Mariolles, et qui était assez proche parent de l'impératrice Joséphine. Il paraît que le même grade leur avait été promis à tous les deux, et ils résolurent de se le disputer les armes à la main. M. de Mariolles succomba; il mourut sur la place, et sa mort jeta dans la consternation les dames du salon de la Malmaison. La famille se réunit pour porter plainte à l'empereur, qui était courroucé, qui parlait d'envoyer M. de Sainte-Croix au Temple et de le faire juger. Celui-ci s'était prudemment caché pendant le premier éclat de cette aventure, et la police, que l'on mita ses trousses, aurait eu beaucoup de peine à le trouver, car il était particulièrement protégé par M. Fouché, rentré depuis peu au ministère; et qui était fort lié avec madame de Sainte-Croix la mère. Tout s'exhala donc en menaces de la part de Sa Majesté, M. Fouché lui ayant fait observer que, par une rigueur inusitée, les malveillans ne manqueraient pas de dire qu'il exerçait moins un acte de souveraineté qu'un acte de vengeance personnelle, la victime ayant eu l'honneur de lui être alliée.
L'affaire en resta là, et ici j'admire comme quoi un souvenir en amène un autre, car je me rappelle que, par la suite, l'empereur aima beaucoup M. de Sainte Croix, qui eut dans l'armée un avancement aussi brillant que rapide, puisque, entré au service à vingt-deux ans, il n'en avait que vingt-huit lorsqu'il fut tué en Espagne étant déjà général de division. J'ai vu plusieurs fois le général Sainte-Croix au quartier général de l'empereur. Il me semble le voir encore, petit, mince, d'une charmante figure, ayant à peine de la barbe; on l'aurait pris pour une jeune femme plutôt que pour un brave guerrier comme il l'était; enfin ses traits étaient si doux, ses joues si roses, ses cheveux blonds si naturellement bouclés, que quand l'empereur était de bonne humeur, il ne l'appelait jamais autrement que mademoiselle de Sainte-Croix!
Une autre circonstance que je ne saurais non plus oublier est celle qui se rapporte au duel qui eut lieu à Burgos, en 1808, entre le général Franceschi, aide-de-camp du roi Joseph, et le colonel Filangieri, colonel de sa garde, et tous deux écuyers de Sa Majesté. L'objet de la querelle était à peu près le même qu'entre MM. de Mariolles et de Sainte-Croix, puisque tous deux se disputaient la place de premier écuyer du roi Joseph, prétendant tous les deux qu'elle leur avait été promise.
Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions entrés dans le palais de Burgos, quand l'empereur fut informé de ce duel, qui venait d'avoir lieu près des murs du palais même, et seulement quelques heures auparavant. L'empereur apprit en même temps que le général Franceschi avait été tué, et qu'à cause de leur inégalité de grade, afin de ne point compromettre la hiérarchie militaire, ils s'étaient battus en habit d'écuyer. L'empereur fut frappé de ce que la première nouvelle qu'il apprenait était une mauvaise nouvelle, et avec ses idées de fatalité, cela pouvait avoir sur lui une influence réelle. Il donna ordre de faire chercher sur-le-champ le colonel Filangieri et de le lui amener. Il vint quelques instans après. Je ne le vis pas, étant dans une pièce à côté, mais l'empereur lui parla d'une voix si ferme, d'un ton tellement incisif, que j'entendis distinctement tout ce que lui dit Sa Majesté. «Des duels! des duels! toujours des duels! s'écria l'empereur; je n'en veux point!... je dois punir!... vous savez que je les abhorre!...—Sire, faites-moi juger si vous le voulez, mais écoutez moi.—Que pouvez-vous me dire, tête de Vésuve? Je vous ai déjà pardonné votre affaire avec Saint-Simon[82]!... il n'en sera plus de même!... D'ailleurs, je ne le puis! au moment d'entrer en campagne, quand tout le monde devrait être uni!... Cela est d'un effet déplorable!» Ici l'empereur garda un moment de silence, puis il reprit, quoique d'un ton de voix un peu moins courroucé: «Oui!... vous avez une tête de Vésuve. Voyez, la belle équipée!... j'arrive, et du sang dans mon palais!» Après une nouvelle pause et avec un peu plus de calme: «Voyez ce que vous avez fait!... Joseph a besoin de bons officiers, et voilà que vous lui en arrachez deux d'un seul coup, Franceschi que vous avez tué, et vous, qui ne pouvez plus rester à son service. «Ici l'empereur se tut encore quelques secondes, ensuite il ajouta: «Allons, sortez, partez!... Rendez-vous prisonnier à la citadelle de Turin!... Vous y attendrez mes ordres!... Ou bien, faites-vous réclamer par Murat; il sait ce que c'est; il y a aussi du Vésuve dans sa tête; il vous accueillera bien... Allons, partez tout de suite.»
Le colonel Filangieri ne se fit pas prier, je pense, pour hâter l'exécution de l'ordre que lui donnait l'empereur, et je n'ai pas su la suite de cette aventure; ce que je sais c'est que cet événement causa à Sa Majesté une vive émotion, car le soir, pendant que je la déshabillais, elle répéta plusieurs fois: «Des duels! c'est une indignité! c'est du courage de cannibales.» Si, au surplus, l'empereur se radoucit en cette occasion, c'est qu'il aimait beaucoup le jeune Filangieri, d'abord à cause de son père, que l'empereur estimait particulièrement, ensuite parce que, élevé par lui et à ses frais au Prytanée français, il le regardait comme un de ses enfans d'adoption, surtout parce qu'il avait su que M. Filangieri, filleul de la reine de Naples, avait refusé un régiment que celle-ci lui avait fait offrir alors qu'il n'était encore que simple lieutenant dans la garde des consuls, et enfin parce qu'il n'avait consenti à redevenir Napolitain que lorsqu'un prince français fut appelé au trône de Naples.
Ce qui me reste à dire actuellement au sujet des duels sous l'empire, et de la part que l'empereur y prit à ma connaissance, ressemblera un peu à la petite pièce que l'on représente après une tragédie. J'ai en effet à raconter comment il advint que l'empereur joua lui-même le rôle de conciliateur entre deux sous-officiers qui s'étaient épris de la même beauté.
L'armée française occupait Vienne. C'était quelque temps après la bataille d'Austerlitz. Deux sous-officiers appartenant au quarante-sixième et au cinquantième régiment de ligne, ayant eu une dispute et déterminés à se battre en duel, avaient choisi pour le lieu de leur combat un terrain situé à l'extrémité d'une plaine qui avoisinait le palais de Schœnbrunn, lieu de la résidence de l'empereur. Nos deux champions avaient déjà dégainé et faisaient échange de coups de briquets, qu'heureusement ils avaient parés l'un et l'autre, quand l'empereur vint à passer tout près d'eux, accompagné de quelques généraux. Qu'on juge, s'il est possible, de leur stupéfaction à la vue de l'empereur! Les armes leur tombèrent pour ainsi dire des mains.
L'empereur s'informa du sujet de la querelle, et il apprit qu'une femme qui leur accordait ses faveurs à tous les deux en était le motif, chacun des deux voulant posséder sa conquête sans partage. Ces deux champions se trouvèrent par hasard être connus de l'un des généraux qui accompagnaient Sa Majesté, qui apprit ainsi que c'étaient deux braves de Marengo et d'Austerlitz, appartenant à tels et tels régimens, que même ils avaient déjà été portés pour avoir la croix; alors l'empereur les harangua de la sorte: «Mes enfans, la femme est capricieuse... la fortune l'est aussi, et puisque vous êtes des braves de Marengo et d'Austerlitz, il est inutile de faire de nouvelles preuves. Retournez à vos corps, et soyez amis dorénavant comme de bons chevaliers.» Plus n'eurent ces deux soldats l'envie de se battre, et ils virent bientôt que leur auguste conciliateur ne les avait pas oubliés, car ils ne tardèrent pas à recevoir le brevet de la légion-d'honneur.
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* * * Au commencement de la campagne de Tilsitt, l'empereur étant à Berlin, il prit un jour fantaisie à Sa Majesté d'aller faire une excursion à pied du côté où nos soldats se livraient, dans les guinguettes, au plaisir de la danse. Il vit un maréchal-des-logis des chasseurs à cheval de sa garde, se promenant avec une grosse et rotonde allemande, et s'amusa à écouter les propos galans que le maréchal-des-logis adressait à sa belle. «Amusons-nous, mon chou, disait celui-ci; c'est le tondu qui paye les violons avec les kriches de votre souverain; allons notre train; vive la joie! et en avant...—Pas si vite, dit l'empereur en s'approchant de lui; certes, il faut toujours aller en avant; mais ici attendez que je sonne la charge.» Le maréchal-des-logis se retourne et reconnaît l'empereur; alors, sans se déconcerter, il porte la main à son schakos, et lui dit: «C'est peine inutile, Votre Majesté n'a pas besoin de sonner pour faire du bruit.» Cette repartie fit sourire l'empereur, et valut, peu de temps après, l'épaulette au sous-officier, qui l'aurait peut-être attendue encore long-temps, sans la fantaisie de Sa Majesté. Au surplus, si le hasard contribuait ainsi à faire donner des récompenses, ce n'était jamais qu'après s'être assuré que ceux auxquels on les accordait en étaient dignes.
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* * * À Eylau, les vivres manquaient. Depuis huit jours les provisions de pain étaient épuisées, et le soldat se nourrissait comme il le pouvait. La veille de la première attaque, l'empereur, qui voulait tout voir par lui-même, alla faire une ronde de bivouac en bivouac. Arrivé à un de ces bivouacs, où tous les hommes étaient endormis, il aperçoit des pommes de terre au feu; il lui prit fantaisie d'en manger, et se mit en devoir de la tirer du feu avec la pointe de son épée. À l'instant un soldat s'éveille et dit à celui qui usurpait une part de son souper: «Dis donc! tu n'es pas gêné, toi, de manger nos pommes de terre.—Mon camarade! j'ai tellement faim, que tu dois bien me le pardonner.—Allons, passe pour une, deux, si cela t'est nécessaire; mais disparais...» Alors, comme l'empereur ne se hâtait pas de disparaître, le soldat insista plus vivement, et bientôt une discussion très-chaude s'éleva entre l'empereur et lui; la discussion dégénérait en lutte, et déjà le soldat commençait à taper quand l'empereur jugea qu'il était temps de se faire reconnaître. Rien ne saurait peindre la confusion du soldat. Il venait de frapper l'empereur!... Il s'était jeté aux pieds de Sa Majesté, où il implorait sa grâce: elle ne se fit pas long-temps attendre. «C'est moi qui ai tort, lui dit l'empereur; j'ai été entêté; je ne t'en veux pas; relève-toi, et sois tranquille pour le présent et pour l'avenir.» L'empereur, ayant fait prendre des informations sur ce soldat, apprit que c'était un bon sujet, qui ne manquait pas d'instruction. À la promotion suivante il fut fait sous-lieutenant. Or, je défie qui que ce soit de peindre l'effet que produisaient de pareils faits dans l'armée; ils devenaient le continuel entretien des soldats, les stimulaient d'une manière incroyable, et il jouissait d'une véritable considération dans sa compagnie, celui dont on pouvait dire: «L'empereur lui a parlé.»
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* * * À la bataille d'Esling, le brave général Daleim, commandant une division du quatrième corps, se trouvait, pendant le plus fort de l'action, sur un point criblé par l'artillerie ennemie. L'empereur, passant près de lui, lui dit: «Il fait chaud de ton côté!—Eh bien, sire, permettez-moi d'éteindre le feu.—Va.» Ce seul mot suffit: en un clin d'œil, la terrible batterie fut enlevée. Le soir, l'empereur, apercevant le général Daleim, s'approcha de lui, et lui dit: «Il paraît que tu n'as fait que siffler dessus!» Sa Majesté faisait ainsi allusion à une habitude du général Daleim, qui en effet sifflait presque toujours.
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* * * Parmi les braves officiers-généraux dont l'empereur était entouré, quelques-uns n'étaient pas extrêmement lettrés, mais ils se recommandaient par d'autres qualités; quelques-uns même étaient célèbres pour d'autres causes que leur mérite militaire: ainsi le général Junot et le général Fournier passaient pour les plus habiles tireurs au pistolet; le général Lasellette était connu par sa passion pour la musique, qu'il poussait au point d'avoir toujours un piano dans un de ses fourgons. Ce général ne buvait jamais que de l'eau, mais en revanche, il n'en était pas de même du général Bisson. Qui n'en a entendu parler comme du plus intrépide buveur de toute l'armée! Un jour l'empereur, l'ayant rencontré à Berlin, lui dit: «Eh bien, Bisson, bois-tu toujours bien?—Comme çà, sire, çà ne passe plus les vingt-cinq bouteilles.» C'était, en effet, un grand amendement chez lui, car il avait plus d'une fois atteint la quarantaine, et toujours sans se griser. Au surplus, ce n'était pas un vice chez le général Bisson, mais un besoin impérieux. L'empereur le savait, et comme il l'aimait beaucoup, il lui faisait une pension de douze mille francs sur sa cassette, et lui donnait en outre de fréquentes gratifications.
Parmi les officiers qui n'étaient pas très-lettrés, il est permis de citer le général Gros, et la manière même dont il fut élevé au grade de général le prouve que de reste; mais c'était un brave à toute épreuve, homme superbe, et d'une beauté mâle. La plume seule lui était très-peu familière; à peine s'il savait s'en servir pour signer son nom, et il ne passait pas pour être beaucoup plus fort sur la lecture que sur l'écriture. Étant colonel de la garde, il se trouvait un jour seul aux Tuileries dans un salon, où il attendait que l'empereur fût visible. Là, il se complaisait devant une glace à rajuster son col, à rehausser sa cravate, et l'admiration que lui causait sa propre figure l'entraîna à se parler tout haut à lui-même, ou plutôt à son image répétée dans la glace. Ah! se disait-il, si tu connaissais les bachébachiques (les mathématiques), un homme comme toi... Avec un cœur de soldat comme le tien... Ah!... l'empereur te ferait général!—Tu l'es,» lui dit l'empereur en lui frappant sur l'épaule. Sa Majesté était entrée dans le salon sans être entendue, et s'était plue à écouter l'allocution que le Colonel Gros s'adressait à lui-même. Telle fut sa promotion au grade de général, et qui plus est de général dans la garde.
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* * * Me voici maintenant au bout de mon chapelet en fait d'anecdotes militaires. Je viens de parler de la promotion d'un général; je terminerai par l'histoire d'un tambour, mais d'un tambour renommé dans toute l'armée, d'un farceur de première force, enfin du fameux Rata, que le général Gros, comme on va le voir, aimait beaucoup.
L'armée marchait sur Lintz, pendant la campagne de 1809. Rata, tambour de grenadiers au quatrième régiment de ligne, et bouffon très-renommé, ayant appris que la garde allait passer, et qu'elle était commandée par le général Gros, voulut voir cet officier, qui avait été son chef de bataillon, et avec lequel il s'était autrefois permis toutes sortes de familiarités. Rata cire donc sa moustache, se pare de son mieux, et va saluer le général, en le haranguant ainsi: «Eh! vous voilà, sacré nom de D..., général; comment vous portez-vous, f...?—Très-bien, Rata; et toi?—Toujours bien, f...; mais, sacré nom de D..., pas si bien que vous, à ce qu'il me paraît. Depuis que vous le portez beau, vous ne pensez plus au pauvre Rata, car s'il ne venait pas vous voir, vous ne penseriez seulement pas à lui envoyer quelques sous pour acheter du tabac.» En disant: vous le portez beau, Rata s'était rapidement emparé du chapeau du général Gros, et l'avait mis sur sa tête à la place du sien. En ce moment même l'empereur vient à passer, et voit un tambour coiffé du chapeau d'un général de sa garde. À peine s'il en croit ses yeux; il pousse son cheval, et demande ce que c'est. Le général Gros lui dit alors en riant, et avec le franc-parler dont il s'était fait l'habitude, même avec l'empereur: «C'est un brave soldat de mon ancien bataillon, habitué à faire des niches pour amuser ses camarades; c'est un brave, Sire, oh! mais, là, un homme solide, et je le recommande à Votre Majesté. D'ailleurs, Sire, il peut à lui seul faire plus que tout un parc d'artillerie. Allons, Rata, en batterie, et point de quartier.» L'empereur écoutait et regardait, presque stupéfait de ce qui se passait sous ses yeux, lorsque Rata, sans être intimidé par la présence de l'empereur, se mit en devoir d'exécuter l'ordre du général: alors, enfonçant un doigt dans sa bouche, il fait un vacarme tel qu'on eût cru entendre d'abord siffler et ensuite éclater un obus. L'imitation était si parfaite, que l'empereur ne put s'empêcher d'en rire; et se tournant vers le général Gros: «Allons, lui dit-il, prends cet homme-là dès ce soir dans ta garde, et rappelle-le à mon souvenir à la prochaine occasion.» Peu de temps après, Rata eut la croix, que n'eurent peut-être pas ceux qui lancèrent le plus de véritables obus à l'ennemi: tant il entre de bizarrerie dans la destinée des hommes!
AVIS DE L'AUTEUR.
Ce qui suit m'a été remis par une personne de ma connaissance qui a long-temps habité le Piémont sous l'empire; j'ai pensé que mes lecteurs verraient avec plaisir les détails curieux que renferme ce manuscrit.
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