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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour

À PARIS, (continued 4)

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Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita des éclats de rire de la part des deux princesses.

Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes. Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.—Vous avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en recevoir.»

Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice. L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:

Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur.

Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse de Luçay.

Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris, de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de Vicence).

La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].

L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries, étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant, m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»

Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite, l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.

L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main, et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.

L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi, que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté. Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.

Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais, s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence, dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»

L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore, s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.

Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales. L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village. Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la suite de l'impératrice.

CHAPITRE XX.

Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.—Jalousie de l'empereur.—Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de Beauharnais.—Oubli du cérémonial.—Coquetterie de l'empereur.—Première visite nocturne de Sa Majesté à l'impératrice.—Opinion de l'empereur sur les Allemands.—Gaîté de l'empereur.—Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.—Bruit démenti.—Portrait de l'impératrice Marie-Louise.—Instructions de l'impératrice.—Parallèle des deux épouses de l'empereur.—Différence et rapports entre les deux impératrices.—Le mémorial de Sainte-Hélène.—Partialité de l'empereur en faveur de sa seconde épouse.—Économie de l'impératrice Marie-Louise.—Défaut de goût.—L'empereur excellent mari.—Paroles de l'empereur contredites par Constant.—Souvenirs de Joséphine non effacés par Marie-Louise.—Préventions de Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.—Retour de Constant de la campagne de Russie.—Bonté de l'empereur et de la reine Hortense.—Froideur dédaigneuse de l'impératrice.—Bonté excessive de l'impératrice Joséphine.—Intrigues parmi les dames de l'impératrice.—Ordre rétabli par l'empereur.—Vigilance de l'empereur sur l'impératrice.—Sévérité envers les dames de l'impératrice.—Anecdote démentie.

Leurs Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna secrètement chez l'impératrice.

Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles, lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante. Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais, le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément il s'y trouvait trop à la gêne.

L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris. Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire. Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa charmante épouse.

L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point, l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur, l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même le parallèle de ses deux épouses:

«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise) l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses, et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle, mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience, de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et fort attachées à leur mari.»

Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.

L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette; mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari; mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de celle-ci.

Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois; mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre Constant?—Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas aperçu. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la reine Hortense et moi.

L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre dames, dont l'unique emploi était d'annoncer les personnes qui étaient reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le titre de premières femmes de chambre. Grandes réclamations des dames d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant l'empereur, et il leur donna le titre de lectrices de l'impératrice, pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.

Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler, avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses lettres sous sa dictée, ou par son ordre.

L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes; et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais, orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier, qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore, parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M. Paër.

Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.

CHAPITRE XXI.

Cérémonie religieuse du mariage de Leurs Majestés.—Le lendemain de leur mariage.—Fêtes éblouissantes.—Les temples de la gloire et de l'hymen.—Présent de la ville de Paris à l'impératrice.—Frais de la toilette des deux impératrices.—Voyage dans les départemens du Nord.—Souvenirs de Joséphine.—Triomphe et isolément.—Arrivée à Anvers.—Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.—Défiance mutuelle au milieu des fêtes.—Emportemens de l'empereur.—Les deux souverains et les deux frères.—Quelques traits du caractère du prince Louis.—Erreur à son sujet.—Course sur mer à Flessingue.—Tempête.—Danger couru par l'empereur.—Souffrances de Sa Majesté.—Situation critique d'un huissier de service.—Mot de l'empereur.—Première leçon d'équitation de l'impératrice.—Sollicitude de l'empereur.—Progrès rapides.—Goût de l'impératrice pour les bals et les fêtes.—Plaisirs continuels.—Incendie de l'hôtel du prince de Schwartzenberg.—Heureuse présence d'esprit de l'empereur et du vice-roi d'Italie.—Les victimes de l'incendie.—Superstition de Napoléon.—Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.—Abdication du roi de Hollande.—Paroles de l'empereur.—Les trois capitales de l'empire français.

Le mariage civil de Leurs Majestés fut célébré au palais de Saint-Cloud, le dimanche 1er avril, à deux heures après midi. Le lendemain eut lieu dans la grande galerie du Louvre la cérémonie du mariage religieux. Une circonstance assez singulière, c'est qu'il faisait le dimanche au soir un assez beau temps à Saint-Cloud, tandis que les rues de Paris étaient inondées d'une pluie effroyable et continuelle. Le lundi il plut à Saint-Cloud, et le temps fut magnifique à Paris, comme pour ne rien ôter à la pompe du cortége et à l'éclat des merveilleuses illuminations de la soirée. «L'étoile de l'empereur, disait-on dans le langage de cette époque, l'a emporté deux fois sur les vents de l'équinoxe.»

La ville de Paris présentait le lundi au soir un spectacle tel qu'on pouvait s'y croire dans un lieu d'enchantemens. Je n'ai jamais vu d'aussi brillantes illuminations. C'était une suite de décorations magiques. Les maisons, les hôtels, les palais, les églises, tout était éblouissant; jusqu'aux tours des églises qui, illuminées aussi, semblaient des étoiles, des comètes suspendues dans les airs. Les hôtels des grands dignitaires de l'empire, des ministres, des ambassadeurs d'Autriche et de Russie, du duc d'Abrantès, rivalisaient d'éclat et de goût. La place Louis XV présentait un coup d'œil admirable. Du milieu de cette place, entourée d'orangers en feu, les yeux se portaient alternativement sur les magnifiques décorations des Champs-Élysées, du Garde-Meuble, du Temple de la gloire, des Tuileries et du Corps-Législatif. Le palais du Corps-Législatif figurait le temple de l'Hymen. Le transparent du fronton représentait la Paix unissant les augustes époux. À leurs côtés étaient deux génies portant des boucliers, où l'on voyait les armes des deux empires; et derrière ce groupe venaient des magistrats, des guerriers, le peuple, leur présentant des couronnes. Aux deux extrémités du transparent étaient la Seine et le Danube, entourés d'enfans; image de fécondité. Les douze colonnes du péristyle et le perron étaient illuminés. Les colonnes étaient réunies l'une à l'autre par des lustres. Les statues qui ornent le péristyle et le perron étaient éclairées. Le pont Louis XV, par lequel on se rendait à ce temple de l'Hymen, était lui-même une avenue dont la double rangée de feux, de verres de couleurs, d'obélisques, de plus de cent colonnes, surmontées chacune d'une étoile, et réunies par des guirlandes de verres de couleurs en spirale, produisait un éclat à peine supportable à la vue. La coupole du dôme de Sainte-Geneviève était aussi magnifiquement éclairée. Toutes les côtes étaient marquées par un double rang de lampions. Entre ces côtes étaient des aigles, des chiffres en verres de couleurs, des guirlandes de feu attachées à des torches de l'Hymen. Le péristyle du dôme était éclairé par des lustres disposés entre chaque colonne, et, ces colonnes n'étant pas éclairées, ces lustres paraissaient suspendus dans les airs. La lanterne était tout en feu, et toute cette masse éclatante était surmontée d'un trépied représentant l'autel de l'Hymen, d'où s'échappait une flamme immense produite par des matières bitumineuses. À une grande élévation au dessus de la plate-forme de l'observatoire, une immense étoile, isolée de la plate-forme, et que la variété des verres de couleurs qui la formaient faisait scintiller comme un vaste diamant, se détachait sur un ciel noir. Le palais du sénat attirait aussi un grand nombre de curieux. Mais je me suis déjà trop étendu dans cette description des spectacles merveilleux que l'on rencontrait à chaque pas.

La ville de Paris fit hommage à Sa Majesté l'impératrice d'une toilette encore plus magnifique que celle qu'elle avait offerte autrefois à l'impératrice Joséphine. Tout était en vermeil, jusqu'au fauteuil et à la psyché. Les dessins des diverses pièces de ce meuble vraiment admirable avaient été tracés par les premiers artistes, et l'élégance, le fini des ornemens surpassaient encore la richesse du métal.

Vers la fin d'avril, Leurs Majestés partirent ensemble pour visiter les départemens du Nord. Ce voyage fut la répétition de celui que j'avais fait en 1804 à la suite de l'empereur; seulement l'impératrice n'était plus la bonne et gracieuse Joséphine. En repassant par toutes ces villes où je l'avais vue accueillie avec tant d'enthousiasme, et dont les vœux et les hommages s'adressaient maintenant à une autre souveraine; en revoyant le château de Lacken, Bruxelles, Anvers, Boulogne, et tant d'autres lieux où j'avais vu Joséphine passer en triomphe, comme à présent Marie-Louise, je songeai avec chagrin et regret à l'isolement de la première épouse de l'empereur, et à la douleur qui ne pouvait manquer de la poursuivre jusque dans la retraite, lorsque arrivait jusqu'à elle la relation des honneurs rendus à celle qui lui avait succédé dans le cœur de l'empereur et sur le trône impérial.

Le roi et la reine de Westphalie et le prince Eugène accompagnaient Leurs Majestés. Nous vîmes lancer à Anvers un vaisseau de quatre-vingts canons, lequel reçut, avant de quitter les chantiers, la bénédiction de M. de Pradt, archevêque de Malines. Le roi de Hollande vint rejoindre l'empereur à Anvers. Ce prince était en froid avec Sa Majesté, qui avait exigé de lui tout récemment la cession d'une partie de ses états, et qui, bientôt après, mit la main sur tout le reste. Il s'était pourtant trouvé à Paris pendant les fêtes du mariage de l'empereur, qui même l'avait envoyé au devant de l'impératrice Marie-Louise; mais les deux frères n'avaient pas renoncé à leur défiance mutuelle l'un contre l'autre; et il faut convenir que celle du roi Louis n'était que trop bien motivée. Ce que j'ai trouvé de plus singulier dans leurs altercations, c'est que l'empereur, en l'absence de son frère, se livrait aux plus grands emportemens et aux menaces les plus violentes contre lui, tandis que, s'ils venaient à avoir une entrevue, ils s'abordaient amicalement et familièrement comme deux frères. Séparés, ils étaient, l'un empereur des Français, l'autre roi de Hollande, avec des intérêts et des vues opposés; ensemble ils n'étaient plus, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que Napoléon et Louis compagnons et amis d'enfance.

Toutefois le prince Louis était habituellement triste et mélancolique; les contrariétés qu'il éprouvait sur le trône, où il avait été placé malgré lui, ajoutées à ses chagrins domestiques, le rendaient évidemment très-malheureux; et tous ceux qui le connaissaient le plaignaient sincèrement; car le roi Louis était un excellent maître, un homme de mérite et un honnête homme. On a dit que, lorsque l'empereur eut décrété la réunion de la Hollande à la France, le roi Louis résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité dans la ville d'Amsterdam, et de faire rompre les digues pour inonder tout le pays et arrêter ainsi l'invasion des troupes françaises. Je ne sais si cela est vrai; mais, d'après ce que j'ai vu du caractère de ce prince, je suis bien sûr que, tout en ayant assez de courage personnel pour s'exposer de sa personne à toutes les chances de ce parti désespéré, sa bonté naturelle et son humanité l'auraient arrêté dans l'exécution d'un tel projet.

À Middelbourg, l'empereur s'embarqua à bord du Charlemagne pour visiter les bouches de l'Escaut, le port et l'île de Flessingue. Dans cette course sur mer, nous fûmes assaillis par un grain terrible. Trois ancres furent successivement cassées: nous eûmes encore d'autres avaries et courûmes un assez grand danger. L'empereur était très-malade; il se jetait à chaque instant sur son lit, et faisait beaucoup d'efforts pour vomir, sans pouvoir y parvenir, ce qui rendait son malaise plus pénible. J'eus le bonheur de n'être pas du tout incommodé et d'être ainsi en état de lui donner tous les soins que sa position exigeait. Toutes les personnes de sa suite étaient malades. Mon oncle, qui était huissier de service, et obligé par conséquent de se tenir debout à la porte de la cabine de Sa Majesté, tombait à chaque instant et souffrit horriblement. Pendant cette tourmente, qui dura trois jours, l'empereur bouillait d'impatience. «Je crois, dit-il lorsque nous pûmes enfin aborder, que j'aurais été un assez médiocre amiral.»

Peu de temps après notre retour de ce voyage, l'empereur voulut que Sa Majesté l'impératrice apprît à monter à cheval. Elle alla au manége de Saint-Cloud; plusieurs personnes de la maison étaient dans la tribune pour la voir prendre sa première leçon. J'étais de ce nombre, et je vis la tendre sollicitude que l'empereur témoignait pour sa jeune épouse. Elle était montée sur un cheval doux et fort bien dressé; l'empereur ne quittait pas sa main et marchait à côté d'elle, pendant que M. Jardin père tenait la bride du cheval. Au premier pas que fit sa monture, l'impératrice se mit à crier de frayeur; et l'empereur lui disait: «Allons! Louise, sois brave; que peux-tu craindre? ne suis-je pas là?» La leçon se passa en encouragemens d'une part et en frayeurs de l'autre. Le lendemain l'empereur donna ordre de faire sortir les personnes qui étaient dans les tribunes, parce que cela intimidait l'impératrice. Elle ne tarda pas toutefois à s'aguerrir, et finit par être fort bonne cavalière. Elle faisait souvent des courses dans le parc avec ses dames d'honneur et madame la duchesse de Montebello, qui montait aussi à cheval avec grâce. Une calèche suivait l'impératrice avec quelques dames. Le prince Aldobrandini, son écuyer, ne la quittait pas dans ses promenades.

L'impératrice était dans un âge où l'on a goût aux bals et aux fêtes, et l'empereur craignait par-dessus tout qu'elle s'ennuyât. Aussi les réjouissances et les divertissemens abondaient-ils à la cour et à la ville. Une fête offerte à Leurs Majestés par le prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, se termina par des malheurs affreux.

Le prince occupait l'ancien hôtel de Montesson dans la rue de la Chaussée-d'Antin. Pour donner son bal, il avait fait ajouter aux appartemens déjà existans une vaste salle et une galerie en bois, décorées avec une profusion de fleurs, de draperies, de candélabres, etc. Au moment où, après avoir assisté pendant deux où trois heures à la fête, l'empereur se retirait, un des rideaux, agité par un courant d'air, prit feu aux bougies qui se trouvaient trop près des fenêtres, et s'enflamma en un instant. Quelques jeunes gens firent de vains efforts pour éteindre le feu, en arrachant les draperies et en étouffant la flamme dans leurs mains. En un clin d'œil les rideaux, les papiers et les guirlandes furent consumés, et la charpente commença à brûler.

L'empereur fut un des premiers qui s'aperçurent des progrès de l'incendie et en prévirent les suites. Il s'approcha de l'impératrice, qui déjà s'était levée pour venir vers lui, et sortit avec elle, non sans quelque difficulté, à cause de la foule qui se précipitait vers les portes. Les reines de Hollande, de Naples, de Westphalie, la princesse Borghèse, etc., suivirent Leurs Majestés. La vice-reine d'Italie, qui était grosse de plusieurs mois, était restée dans la salle, sur l'estrade où s'était placée la famille impériale. Le vice-roi, craignant autant pour sa femme la presse que l'incendie, la sauva par une petite porte que l'on avait ménagée sur l'estrade pour apporter des rafraîchissemens à Leurs Majestés. On n'avait point songé à cette issue avant le prince Eugène; quelques personnes en profitèrent pour sortir avec lui. Sa majesté la reine de Westphalie, parvenue sur la terrasse, ne se crut point encore en sûreté, et, dans son effroi, elle s'élança dans la rue Taitbout, où elle fut relevée par un passant.

L'empereur accompagna l'impératrice jusqu'à l'entrée des Champs-Élysées; là il la quitta pour retourner au lieu de l'incendie, et ne rentra à Saint-Cloud que sur les quatre heures du matin. Depuis l'arrivée de l'impératrice, nous étions dans des transes affreuses; il n'était pas une âme au château qui ne fût en proie à l'inquiétude la plus vive au sujet de l'empereur. Enfin il arriva sans accident, mais très-fatigué, les habits en désordre et le visage échauffé de l'incendie; ses souliers et ses bas étaient noircis et brûlés par le feu. Il se rendit d'abord tout droit chez l'impératrice, pour s'assurer si elle était bien remise de la frayeur qu'elle avait éprouvée; ensuite il rentra dans sa chambre, et, jetant son chapeau sur son lit, se laissa tomber dans un fauteuil en s'écriant: «Mon Dieu, quelle fête!» Je remarquai que les mains de l'empereur étaient toutes charbonnées; il avait perdu ses gants au feu. Sa Majesté était d'une tristesse profonde. Pendant que je la déshabillais, elle me demanda si j'avais été à la fête du prince: je répondis que non; alors elle daigna me donner quelques détails sur le déplorable événement. L'empereur parlait avec une émotion que je ne lui ai vue que deux ou trois fois en sa vie, et qu'il n'éprouva pas pour ses propres infortunes. «L'incendie de cette nuit, dit Sa Majesté, a dévoré une femme héroïque. La belle-sœur du prince de Schwartzenberg, entendant sortir de la salle embrasée des cris qu'elle a crus poussés par sa fille aînée, s'est jetée au milieu des flammes. Le plancher, déjà réduit en charbon, s'est enfoncé sous ses pieds; elle a disparu. La pauvre mère s'était trompée! tous ses enfans étaient hors de danger. On a fait des efforts inouïs pour la retirer des flammes; mais on ne l'a eue que morte, et tous les secours de la médecine ont été vainement prodigués pour la rappeler à la vie. La malheureuse princesse était grosse et très-avancée dans sa grossesse; j'ai moi-même conseillé au prince d'essayer de sauver au moins l'enfant. On l'a retiré vivant du cadavre de sa mère; mais il n'a vécu que quelques minutes.»

L'émotion de l'empereur redoubla à la fin de ce récit. J'avais eu soin de lui tenir un bain tout prêt, prévoyant qu'il en aurait besoin à son retour. Sa Majesté le prit en effet, et, après ses frictions habituelles, elle se trouva, comme on dit, un peu remontée. Cependant je me souviens qu'elle exprima la crainte que le terrible accident de cette nuit ne fût l'annonce d'événemens funestes, et elle conserva long-temps cette appréhension. Trois ans après, pendant la déplorable campagne de Russie, on annonça un jour à l'empereur que le corps d'armée commandé par le prince de Schwartzenberg avait été détruit, et que le prince lui-même avait péri: il se trouva heureusement que la nouvelle était fausse; mais lorsqu'on vint l'apporter à Sa Majesté, elle s'écria, comme pour répondre à une idée qui la préoccupait depuis long-temps: «C'était donc lui que menaçait le mauvais présage!»

Vers le matin, l'empereur envoya des pages chez toutes les personnes qui avaient souffert de la catastrophe, pour les complimenter de sa part et demander de leurs nouvelles. On rapporta à Sa Majesté de tristes réponses: Madame la princesse de la Layen, nièce du prince primat, avait succombé à ses blessures. On désespérait des jours du général Touzart, de sa femme et de sa fille, qui moururent en effet dans la journée. Il y eut encore d'autres victimes de ce désastre. Au nombre des personnes qui y échappèrent, après de longues souffrances, se trouvèrent le prince Kourakin et madame Durosnel, femme du général de ce nom.

Le prince Kourakin, toujours remarquable par l'éclat autant que par le goût singulier de sa toilette, s'était paré pour le bal, d'un habit d'étoffe d'or; ce fut ce qui le sauva. Les flammèches et les brandons glissèrent sur son habit et sur les décorations dont il était couvert, comme sur une cuirasse. Cependant le prince garda le lit pendant plusieurs mois. Dans le tumulte causé par l'incendie, il était tombé sur le dos, avait été long-temps foulé aux pieds et meurtri, et n'avait dû son salut qu'à la présence d'esprit et à la force d'un musicien qui l'avait relevé et porté hors de la foule.

Le général Durosnel, dont la femme s'était évanouie dans la salle du bal, s'élança au milieu des flammes et reparut aussitôt, ayant dans ses bras son précieux fardeau; il porta ainsi madame Durosnel jusque dans une maison du boulevard, où il la déposa pour aller chercher une voiture dans laquelle il la fit transporter à son hôtel. Madame la comtesse Durosnel avait été cruellement brûlée, et elle en resta plus de deux ans malade. Dans le trajet que fit le général, de l'hôtel de l'ambassadeur au boulevard, il vit à la lueur de l'incendie un voleur qui enlevait le peigne de sa femme évanouie dans ses bras. Ce peigne était enrichi de diamans et d'un très-grand prix.

Madame Durosnel avait pour son mari une tendresse égale à celle de son mari pour elle. À la suite d'un combat sanglant de la seconde campagne de Pologne, le général Durosnel fut perdu pendant plusieurs jours, et l'on écrivit en France qu'on le croyait mort. La comtesse, désespérée, tomba malade de douleur, et fut sur le point de mourir. Quelque temps après, on apprit que le général, blessé grièvement, mais non mortellement, avait été retrouvé, et que sa guérison serait prompte. Lorsque madame Durosnel reçut cette heureuse nouvelle, sa joie alla jusqu'au délire; elle fit faire dans la cour de son hôtel, un tas de ses habits de deuil et de ceux de ses gens, y mit le feu, et vit brûler ces lugubres vêtemens avec des transports et des éclats de gaîté folle.

Deux jours après l'incendie de l'hôtel du prince de Schwartzenberg, l'empereur reçut la nouvelle de l'abdication de son frère Louis. Sa Majesté parut d'abord très-contrariée de cet événement, et dit à quelqu'un qui entrait dans sa chambre, à l'instant où elle venait d'en être informée: «J'avais bien prévu cette sottise de Louis, mais je ne croyais pas qu'il fût si pressé de la faire.» Néanmoins l'empereur en prit bientôt son parti, et à quelques jours de là, Sa Majesté qui, pendant sa toilette, n'avait pas ouvert la bouche, sortit tout d'un coup de sa préoccupation, au moment où je lui présentai son habit, et me donnant deux ou trois de ses tapes familières: «M. Constant, me dit-elle, savez-vous quelles sont les trois capitales de l'empire français?» Et, sans me donner le temps de répondre, l'empereur continua: «Paris, Rome, Amsterdam. Cela fait un bon effet; n'est-il pas vrai?»

CHAPITRE XXII.

Les restes du maréchal Lannes transférés au Panthéon.—Cérémonie funèbre.—Aspect de l'église des Invalides le jour de cette cérémonie.—Inscription glorieuse.—Cortége.—Derniers adieux.—Larmes sincères.—Séjour à Rambouillet.—Duel entre deux pages de l'empereur.—Prudence paternelle de M. d'Assigny.—La Saint-Louis fêtée en l'honneur de l'impératrice.—Pronostics tirés après coup.—Revue de la garde impériale hollandaise.—Graves désordres.—Sollicitude de l'empereur.—Heureuse idée d'un officier.—Influence du seul nom de l'empereur.—Napoléon parrain et Marie-Louise marraine.—Sage prévoyance de l'empereur.—Distraction de l'empereur pendant les offices de l'église.—Heureuse nouvelle annoncée par l'empereur.—Retard dans la grossesse de l'impératrice.—Inquiétude de Napoléon.—La cause du retard découverte.—Maux de cœur de Marie-Louise.—Joie universelle.

Dans les derniers jours de juillet, on se porta en foule à l'église de l'Hôtel des Invalides, où étaient déposés les corps du général Saint-Hilaire et du duc de Montebello. Les restes du maréchal étaient placés auprès du tombeau de Turenne. Les matinées étaient employées à la célébration de plusieurs messes qui se disaient sur un autel double, élevé entre la nef et le dôme. Pendant quatre jours on vit flotter sur la flèche du dôme une longue flamme, ou pavillon noir, bordé de blanc.

Le jour même de la translation des restes du maréchal, de l'église des Invalides au Panthéon, je fus envoyé de Saint-Cloud à Paris pour un message particulier de l'empereur. Ma commission faite, il me restait quelques instans de loisir, dont je profitai pour aller voir cette lugubre cérémonie, et dire un dernier adieu au brave guerrier que j'avais vu mourir. À midi, toutes les autorités civiles et militaires se rendirent à l'hôtel. Le corps fut transféré du dôme dans l'église, sous un catafalque formé par une grande pyramide d'Égypte, portée sur une estrade élevée, ouverte par quatre grands arcs, dont les cintres étaient entourés d'une guirlande de lauriers enlacés de cyprès. Aux angles étaient des statues dans l'attitude de la douleur, représentant la Force, la Justice, la Prudence et la Tempérance, vertus caractéristiques des héros. Cette pyramide était terminée par une urne cinéraire, surmontée d'une couronne de feu. Sur les faces de la pyramide étaient placés les armes du duc et des médaillons rappelant les faits les plus mémorables de sa vie, et soutenus par des génies en pleurs. Sous l'obélisque était placé le sarcophage renfermant le corps du maréchal; aux angles étaient des trophées composés de drapeaux enlevés sur les ennemis. Des candélabres en argent, et en très-grand nombre, étaient fixés sur les gradins qui servaient d'estrade à ce monument. L'autel, en bois de chêne, rétabli où il était avant la révolution, était double et à double tabernacle. Sur les portes du tabernacle étaient les tables de la loi; il était surmonté d'une grande croix sur le croisant de laquelle était suspendu un suaire. Aux angles de l'autel étaient les statues de saint Louis et de saint Napoléon. Quatre grands candélabres étaient placés sur des piédestaux aux angles des gradins. Le pavé du chœur, celui de la nef étaient revêtus d'un tapis de deuil. La chaire, drapée en noir, décorée de l'aigle impériale, et où fut prononcée l'oraison funèbre du maréchal, était placée à gauche en avant du catafalque; à droite était un siége en bois d'ébène, décoré des armes impériales, d'abeilles, d'étoiles, de galons, de franges et autres ornemens en placage d'argent. Il était destiné au prince archi-chancelier de l'empire, qui présidait la cérémonie. Des gradins étaient élevés dans les arcades des bas-côtés, et correspondaient aux tribunes qui étaient au dessus. En avant de ces gradins étaient les siéges et les banquettes pour les autorités civiles et militaires, les cardinaux, archevêques, évêques, etc. Les armes, les décorations, le bâton et la couronne de lauriers du maréchal, étaient placés sur le cercueil.

Toute la nef et le fond des bas-côtés étaient tendus de noir avec encadremens blancs; les fenêtres l'étaient aussi. On voyait sur les draperies les armes, le bâton et le chiffre du maréchal.

L'orgue était caché par une vaste tenture qui ne nuisait pas à la propagation de ses lugubres sons. Dix-huit lampes sépulcrales d'argent étaient suspendues, avec des chaînes de même métal, à des lances terminées par des guidons enlevés à l'ennemi. Sur les pilastres de la nef était fixés des trophées d'armes, composés des drapeaux pris dans les différentes affaires qui ont illustré la vie du maréchal.

Le pourtour de l'autel, du côté de l'esplanade, était revêtu d'une tenture de deuil; au dessus étaient les armes du duc, fixées par deux renommées tenant les palmes de la victoire; au dessus on lisait: Napoléon à la mémoire du duc de Montebello, mort glorieusement aux champs d'Essling, le 22 mai 1809.

Le conservatoire de musique exécuta une messe composée des plus beaux morceaux de musique sacrée de Mozart. Après la cérémonie, le corps fut porté jusqu'à la porte de l'église, et placé sur le char funèbre, orné de lauriers et de quatre faisceaux de drapeaux enlevés à l'ennemi dans les affaires où le maréchal s'était trouvé, et par les troupes de son corps d'armée. Il était précédé par un cortége militaire et religieux, et suivi d'un cortége de deuil et d'honneur. Le cortége militaire était composé de détachemens de toutes les armes, de cavalerie et d'infanterie légère et de ligne, d'artillerie à cheval et à pied; suivis de canons, de caissons, de sapeurs, de mineurs, tous précédés de tambours, de trompettes, de musique, etc.; l'état-major général ayant à sa tête le maréchal prince de Wagram, et composé de tous les officiers généraux et d'état-major de la division et de la place.

Le cortége religieux se composait des enfans et vieillards des hospices, du clergé de toutes les paroisses et de l'église métropolitaine de Paris, avec les croix et bannières, les chantres et la musique religieuse, l'aumônier de Sa Majesté avec les assistans. Le char portant le corps du maréchal, suivait immédiatement. Les maréchaux ducs de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmühl, portaient les coins du poêle. Aux deux côtés du char, deux aides-de-camp du maréchal portaient deux étendards. Sur le cercueil étaient fixés le bâton de maréchal et les décorations du duc de Montebello.

Après le char venaient le deuil et le cortége d'honneur; la voiture vide du maréchal, ayant aux portières deux de ses aides-de-camp à cheval; quatre voitures de deuil destinées à la famille du maréchal; les voitures des princes grands dignitaires, des ministres, maréchaux, colonels généraux, premiers inspecteurs. Un détachement de cavalerie, précédé de trompettes et de musique à cheval, suivait les voitures et fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les cloches des églises sonnaient, et treize coups de canon étaient tirés par intervalle.

Arrivé à l'entrée de l'église souterraine de Sainte-Geneviève, le corps fut descendu à bras par des grenadiers décorés et blessés dans les mêmes batailles que le maréchal. L'aumônier de Sa Majesté remit le corps à l'archiprêtre. Le prince d'Eckmühl adressa au duc de Montebello les regrets de l'armée; et le prince archi-chancelier déposa sur le cercueil la médaille destinée à perpétuer la mémoire de ces honneurs funèbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient mérités. Alors toute la foule s'écoula, et il ne resta dans le temple que quelques anciens serviteurs du maréchal, qui honoraient sa mémoire, par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil public et cette imposante cérémonie. Ils me connaissaient, pour nous être trouvés ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et nous sortîmes ensemble du Panthéon.

Pendant ma courte excursion à Paris, Leurs Majestés avaient quitté Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec les équipages du maréchal prince de Neufchâtel, qui avait momentanément quitté la cour pour assister aux obsèques du brave duc de Montebello.

Ce fut, si ma mémoire ne me trompe pas, en arrivant à Rambouillet que j'appris les détails d'un duel qui avait eu lieu le jour même entre deux de MM. les pages de Sa Majesté. Je ne me rappelle pas la cause de leur querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle était devenue fort grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasionées. C'était une dispute d'écoliers; mais ces écoliers portaient une épée, et se regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires: il fut donc décidé qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux choses, du temps et du secret. Quant au temps, il était employé, depuis quatre ou cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, presque sans interruption. Le secret ne fut pas gardé.

M. d'Assigny, homme d'un mérite rare et d'une vertu parfaite, était alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bontés et sa justice l'avaient fait chérir de ses élèves. Voulant prévenir un malheur, il appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destinés à servir dans l'armée, ne pouvaient entendre à aucune autre réparation que celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler dans un sens opposé: il n'eût pas été obéi; mais il s'offrit pour témoin, fut accepté par les jeunes gens, et chargé de fixer le choix des armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donné pour le lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutumé pour ces sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son adversaire; l'autre déchargea son arme en l'air. Aussitôt ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda aussi le sien. Les pistolets, chargés par M. d'Assigny, ne contenaient que des balles de liége; ce que les jeunes gens ignorèrent toujours.

Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosité le 25 août, jour de la fête de Sa Majesté l'impératrice. Elles pensaient que, de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait cette solennité à une autre époque de l'année; ce qu'il aurait aisément pu faire en fêtant son auguste épouse sous le nom de Marie. Mais l'empereur ne s'arrêta point à de pareilles craintes. Il est même probable qu'il fut le seul dans tout le château à qui il n'en vint pas l'idée. Sûr de sa puissance et des espérances que la nation française fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien à redouter de princes exilés ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance de résurrection. J'ai entendu dire depuis et très-sérieusement, que Sa Majesté avait eu tort de fêter la Saint-Louis; que cela lui avait porté malheur, etc.; mais ces pronostics, tirés après l'événement, n'occupaient alors la pensée de qui que ce fût, et la Saint-Louis fut célébrée en l'honneur de l'impératrice Marie-Louise avec une pompe et une allégresse extraordinaires.

Peu de jours après ces réjouissances, Leurs Majestés passèrent en revue dans le bois de Boulogne, les régimens de la garde impériale hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mandés à Paris. Pour célébrer leur bienvenue, Sa Majesté fit placer de distance en distance, dans les allées du bois, des tonneaux de vin, défoncés par un bout, où chaque soldat venait puiser à discrétion. Cette munificence impériale eut des suites fâcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les soldats hollandais, plus accoutumés à la bière forte qu'au vin, mais pourtant fort avides de cette dernière boisson, en prirent outre mesure, et les têtes s'échauffèrent à un degré inquiétant. Ils commencèrent d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui les observaient de trop près. Puis un orage étant survenu tout à coup et les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se hâtant de rentrer dans Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un état à peu près complet d'ivresse, se mirent à battre le bois, arrêtant toutes les femmes qui se présentaient, et menant fort rudement les hommes dont la plupart étaient accompagnées. En un instant ce ne fut dans tout le bois que cris de terreur, vociférations, juremens et batailles sans nombre. Quelques personnes effrayées reculèrent jusqu'à Saint-Cloud, où était l'empereur, qui ne fut pas plus tôt informé de ce désordre qu'il ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les Hollandais à la raison. Sa Majesté était fort en colère, et disait: «A-t-on jamais vu rien de pareil à ces grosses têtes? Les voilà sens dessus dessous pour deux verres de vin!» En dépit de cette espèce de plaisanterie, l'empereur n'était pas sans inquiétude. Il vint se placer à la grille du parc, vis-à-vis du pont, et adressa lui-même des recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler à rétablir l'ordre. Malheureusement la nuit était trop avancée pour que l'on pût distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait pas eu l'heureuse idée de s'écrier: «L'empereur, voilà l'empereur!» Les hommes du piquet répétèrent après lui: «Voilà l'empereur!» en chargeant les Hollandais les plus mutins. Et telle était la terreur qu'inspirait à ces soldats étrangers le nom seul de Sa Majesté, que des milliers d'hommes armés, ivres et furieux, se dispersèrent devant ce seul nom, et regagnèrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrètement qu'ils purent. On en arrêta quelques-uns, qui furent sévèrement punis.

J'ai déjà dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de l'impératrice, et même de celle de ses dames. En général il aimait que toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vêtues, et même avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptême, avec Sa Majesté l'impératrice, des enfans de ses grands-officiers, et prévoyant que les parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la toilette de leurs nouveau-nés, l'empereur ordonna que les enfans à baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin. Cette prudente mesure épargna tout à la fois la bourse et l'amour-propre des parens. Je remarquai dans cette cérémonie que l'empereur avait quelque peine à prêter l'attention nécessaire aux questions de l'officiant. Habituellement l'empereur était d'une assez grande distraction pendant les offices de l'église, qui pourtant n'étaient pas longs: car ils ne duraient jamais plus de douze à quinze minutes; encore m'a-t-on assuré que Sa Majesté demanda s'il n'aurait pas été possible de les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui, tandis qu'un prince de l'église se donnait fort inutilement la peine de tourner les feuillets du livre de Sa Majesté, de manière à la tenir au courant.

À la fin de la cérémonie du baptême dont je viens de parler, l'empereur dit, en se frottant les mains, à quelques intimes qui l'entouraient:—«Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espère, un autre enfant à baptiser.» Ces paroles de Sa Majesté furent accueillies avec toute la joie qu'elles étaient faites pour inspirer. Au reste, on commençait depuis quelque temps à s'entretenir dans le château de la grossesse de l'impératrice. Sa Majesté n'étant pas devenue grosse aussitôt après son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiéter et chagriner l'empereur. Sa première femme n'avait pu lui donner un héritier, et de là surtout était venu le divorce; fallait-il s'attendre au même malheur de la part de l'impératrice Marie-Louise? Car pour douter de lui-même, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternité. Ces idées le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent ses médecins. Ces messieurs s'occupèrent de rechercher la cause du retard apporté aux vœux les plus ardens de l'empereur, et découvrirent que cela tenait à la fréquence des bains que prenait l'impératrice. L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientôt l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (à Fontainebleau, où se trouvaient alors Leurs Majestés) était sous mes fenêtres, et je vis plusieurs fois l'impératrice se promener, soutenue par ses femmes, et souffrant des maux de cœur dont tout le monde se réjouissait.

CHAPITRE XXIII.

Grossesse de Marie-Louise.—Ce qu'on en pensait dans le public.—Premières douleurs.—Tout le palais est en émoi.—M. Dubois.—Agitation de l'empereur.—Napoléon se met au bain.—M. Dubois entre tout défait dans la salle du bain.—Paroles de l'empereur.—Il monte à l'appartement de Marie-Louise.—Les ferremens.—Paroles de Marie-Louise.—L'Empereur écoute avec angoisse à la porte de l'appartement.—Madame de Montesquiou.—Le roi de Rome vient au monde.—Joie paternelle de l'empereur.—Ce qu'il me dit.—On tire le canon.—Spectacle que présentent les rues de Paris.—Le vingt-deuxième coup.—Madame Blanchard.—Des pages servant de courriers.—Paris aux sixième et septième étages.—Les poëtes.—Les étoffes.—La cérémonie de l'ondoiement.—Encore madame Blanchard.—Le ballon tombé.—Tout un village déplorant la mort d'un aéronaute qui est à Paris en pleine santé.—Doutes sur la grossesse de Marie-Louise.—Napoléon accusé de libertinage.—Son amour pour les enfans.—Mon fils meurt du croup.—Paroles de l'empereur.—Ma femme à la Malmaison.—Trait de bonté de Joséphine.—Consolation.

La grossesse de Marie-Louise avait été exempte d'accident, et promettait une heureuse délivrance. Ce moment était attendu par l'empereur avec une impatience à laquelle la France tout entière s'associait depuis long-temps. C'était alors une chose curieuse à observer que l'état de l'esprit public, au commencement du mois de mars, quand le peuple, incertain encore du sexe de l'enfant qui devait naître, formait toutes sortes de conjectures, et faisait des vœux ardens et unanimes pour que cet enfant fût un fils, qui recueillît le vaste héritage de la gloire impériale. Le 19 mars, à sept heures du soir, l'impératrice sentit les premières douleurs. Dès ce moment tout le palais fut en émoi. On fit part de cette nouvelle à l'empereur; il envoya tout de suite chercher M. Dubois, qui demeurait au château depuis quelque temps, et dont les soins étaient si précieux en cette circonstance. Toute la maison particulière de l'impératrice, ainsi que madame de Montesquiou, était dans l'appartement. L'empereur, sa mère, ses sœurs, MM. Corvisart, Bourdier, Yvan, étaient dans un salon voisin.

L'empereur entrait fréquemment, encourageant sa jeune épouse. Dans l'intérieur du palais, l'attente était vive, passionnée, bruyante. C'était à qui aurait la première nouvelle de l'accouchement.

Les douleurs, qui avaient été faibles pendant toute la nuit, se calmèrent tout-à-fait à cinq heures du matin. M. Dubois, ne voyant rien qui annonçât un accouchement très-prochain, le dit à l'empereur, qui renvoya tout le monde, et alla se mettre au bain.

L'anxiété qu'il éprouvait lui avait rendu nécessaire ce moment de repos; il était tout ému. Il me dit combien l'impératrice souffrait: «Mais, ajouta-il, elle est pleine de force et de courage.»

L'impératrice, accablée de fatigue, dormit quelques instans. De vives douleurs l'éveillèrent; elles augmentèrent toujours, sans amener la crise exigée par la nature, et M. Dubois acquit la triste certitude que l'accouchement serait difficile et laborieux. Il y avait à peine un quart d'heure que Sa Majesté était au bain, lorsqu'il se fait annoncer, et entre dans l'appartement, la figure toute décomposée. Il dit à l'empereur que sur mille accouchemens, un seul se présentait comme celui de l'impératrice; qu'il craignait de ne pouvoir sauver la mère en même temps que l'enfant. «Allons donc, dit l'empereur, ne perdez pas la tête, M. Dubois; sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère: je vous suis.» L'empereur sortit précipitamment du bain, me laissant à peine le temps de l'essuyer. Il passa sa robe de chambre, et descendit. Je sus qu'il embrassa tendrement l'impératrice, lui recommanda de prendre courage, et lui tint la main pendant quelque temps. Mais ne pouvant résister à son émotion, il se retira dans un salon voisin, et là, prêtant l'oreille au moindre bruit, tremblant de crainte, il passa un quart d'heure dans des angoisses cruelles. Il fallut employer les ferremens. Marie-Louise s'en aperçut, et dit avec une douloureuse amertume: «Parce que je suis impératrice, faut-il donc me sacrifier?» Madame de Montesquiou, qui lui tenait la tête, lui dit: «Courage, madame; j'ai passé par là; je vous assure que vos précieux jours ne sont pas en danger.»

Le travail dura vingt-six minutes, et fut très-douloureux. L'enfant s'était présenté par les pieds; il fallut de grands efforts pour lui dégager la tête. L'empereur attendait dans le cabinet de toilette, pâle comme la mort, et paraissant hors de lui. Enfin l'enfant vint au monde. L'empereur alors se précipita dans l'appartement, embrassant l'impératrice avec une extrême tendresse, sans même jeter un regard sur l'enfant, que l'on croyait mort. En effet il resta sept minutes sans donner aucun signe de vie. On lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie dans la bouche; on le frappa légèrement du plat de la main sur tout le corps; on le couvrit de serviettes chaudes. Enfin il poussa un cri.

L'empereur s'élança des bras de l'impératrice pour embrasser ce fils dont la naissance était pour lui la dernière et la plus haute faveur de la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait alternativement la mère pour le fils et le fils pour la mère, et ne pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien! Constant, nous avons un gros garçon! il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple.» Il l'annonçait ainsi à toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses effusions de joie domestique que j'ai pu apprécier combien cette grande âme, que l'on ne croyait sensible qu'à la gloire, sentait profondément les jouissances de la famille.

Depuis l'instant où le bourdon de Notre-Dame et les cloches des différentes paroisses de Paris s'étaient fait entendre, au milieu de la nuit, jusqu'à celui où le canon annonça l'heureuse délivrance de l'impératrice, une extrême agitation se manifesta dans Paris. Au point du jour, la foule s'était portée vers les Tuileries. Les cours, les quais en étaient encombrés. Chacun attendait avec anxiété le premier coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux Tuileries et dans les quartiers avoisinans: à neuf heures et demie on voyait le peuple, dans les rues les plus éloignées du château, sur tous les points de Paris, s'arrêter, compter avec émotion les coups de canon. Le vingt-deuxième coup, qui proclamait la naissance d'un garçon, fut salué par des acclamations générales. Au silence de l'attente, qui avait suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes répandues dans tous les quartiers de la ville, succéda un mouvement d'enthousiasme difficile à peindre. Dans ce vingt-deuxième coup de canon était toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se connaître, en criant: Vive l'empereur! De vieux soldats versaient des larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribué de leurs sueurs et de leurs fatigues à préparer l'héritage du roi de Rome, et que leurs lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.

Napoléon, caché derrière un rideau, à une des croisées de l'impératrice, jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait profondément attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il vint en cet état embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait verser une larme; mais le bonheur d'être père avait amolli cette âme que les plus éclatantes victoires et les témoignages les plus sincères de l'admiration publique semblaient à peine effleurer. Et en effet si Napoléon fut en droit de croire à sa fortune, ce fut surtout le jour qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit père d'un roi, lui qui avait commencé par être cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures, l'événement qu'attendaient avec une égale impatience la France et l'Europe était devenu la fête particulière de toutes les familles.

À dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de l'École-Militaire, pour répandre dans les villes et dans les villages où elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.

Le télégraphe annonçait de toute part cet heureux événement, et à deux heures après midi on avait déjà reçu la réponse de Lyon, de Lille, de Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de l'empire. Cette réponse était, comme on pense, parfaitement d'accord avec les sentimens de la capitale.

Pour répondre à l'empressement de la foule qui se pressait continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de l'impératrice et de son auguste enfant, il avait été décidé qu'un des chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se présenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les médecins de Sa Majesté devaient remettre deux fois par jour. Au bout de quelques heures, des courriers extraordinaires étaient déjà sur toutes les routes, portant aux cours étrangères la nouvelle de l'accouchement de l'impératrice; des pages de l'empereur avaient été chargés de cette mission auprès du sénat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de Rome. Des ordres furent donnés dans les villes de guerre et dans les ports, pour qu'on y tirât les mêmes salves qu'à Paris, et pour que les flottes fussent pavoisées. Une belle soirée favorisa les réjouissances particulières de la capitale. Les maisons avaient été spontanément illuminées. Ceux qui cherchent à deviner par les apparences extérieures quelle est la pensée d'un peuple dans des événemens de ce genre, remarquèrent que les derniers étages des maisons situées dans les faubourgs étaient aussi éclairés que les hôtels les plus somptueux et les plus belles maisons de la capitale. Les édifices publics qui, dans d'autres circonstances, se font remarquer, grâce à l'obscurité des maisons environnantes, l'étaient à peine, dans cette profusion de lumières que la reconnaissance publique avait allumées à toutes les fenêtres. Les bateliers donnèrent sur l'eau une fête impromptu qui dura une partie de la nuit, et à laquelle une foule immense prit part du rivage, en témoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente ans avait passé par tant d'émotions, et qui avait fêté tant de victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se fût agi d'une première fête, ou d'un changement heureux dans sa destinée. Des vers furent chantés ou récités sur tous les théâtres, et il n'y eut forme poétique, depuis l'ode jusqu'à la fable, qui ne fût employée à célébrer l'événement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite qu'une somme de cent mille francs, prélevée sur les fonds particuliers de l'empereur, fut répartie par M. Dequevauvilliers, secrétaire de la comptabilité de la chambre, entre les auteurs des poésies qui furent envoyées aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres événemens, donna naissance aux étoffes appelées c...-roi-de-Rome, comme on avait dit dans l'ancien régime c...-Dauphin.

Dans la soirée du 20 mars, à neuf heures, le roi de Rome fut ondoyé dans la chapelle des Tuileries; la cérémonie était magnifique. L'empereur Napoléon, entouré des princes et princesses et de toute sa cour, le plaça au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmonté d'un dais avec un prie-Dieu. On avait placé entre l'autel et la balustrade, sur un tapis de velours blanc, un socle de granit, surmonté d'un magnifique vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur était grave, mais la tendresse paternelle répandait sur sa figure un air de bonheur; on eût dit qu'il se sentait à moitié soulagé du fardeau de l'empire, en voyant l'auguste enfant qui semblait destiné à le reprendre un jour des mains de son père. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour présenter l'enfant à l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gaîté bruyante qui, au même moment, animait au dehors une foule immense, que le spectacle d'un très-beau feu d'artifice et de magnifiques illuminations avaient amassée de tous les points de Paris dans le voisinage des Tuileries.

Madame Blanchard, qui était partie en ballon une heure après la naissance du roi de Rome, pour en répandre la nouvelle dans les lieux qui se trouvaient sur son passage, était d'abord descendue à Saint-Tiébault, près de Lagny. Mais là, le vent lui ayant manqué, elle était revenue à Paris. Son ballon se releva après son départ, et alla tomber dans un bourg à six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant dans ce ballon que des vêtemens et quelques provisions, ne doutèrent pas que l'intrépide aéronaute n'eût fait naufrage; mais au moment où la nouvelle de sa mort était envoyée à Paris, madame Blanchard y arrivait elle-même, et dissipait toute inquiétude.

Beaucoup de personnes avaient douté de la grossesse de Marie-Louise. Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots raisonnemens que ces personnes firent à ce sujet, et que la malveillance cherchait à répandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et ce qui prouve que c'était, chez le plus grand nombre de ces personnes, mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mère une jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si Napoléon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de légitimes, surtout avec une jeune épouse qu'on savait généralement d'une santé florissante? Au reste, ce n'était pas le premier, et ce ne fut pas le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napoléon. Sa position était trop haute, et sa gloire trop éclatante, pour ne pas inspirer quelquefois des sentimens exagérés, soit en admiration, soit en haine.

Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent à dire que Napoléon était peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'être père n'allait pas jusqu'au fond de cette âme dévorée d'ambition. Je puis citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche particulièrement, et que j'ai d'autant plus de plaisir à raconter que, en même temps qu'elle répond victorieusement aux calomnies dont je parle, elle prouve la bienveillance toute particulière dont m'honorait Sa Majesté. Comme père et comme fidèle serviteur, j'éprouve une satisfaction douce, quoique douloureuse, à la consigner dans ces Mémoires. Napoléon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprès de l'empereur. La conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le reconduisis près de sa mère. Quelque temps après il fut atteint du croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majesté avait cru devoir faire un appel spécial à la faculté de Paris, enlevait beaucoup d'enfans à leurs familles. Le mien mourut à Paris: nous étions alors au château de Compiègne. J'en reçus la triste nouvelle au moment de descendre à la toilette. J'étais trop accablé de cette perte pour me rendre à mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empêchait de venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon fils, il dit avec bonté: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur! Nous autres pères, nous savons ce que c'est!

À quelque temps de là, ma femme alla voir l'impératrice Joséphine à la Malmaison. Cette aimable princesse daigna la recevoir seule dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher; elle la fit asseoir auprès d'elle, et essaya de la consoler par de touchantes paroles. Elle dit que ce malheur ne frappait pas que nous; qu'elle-même avait perdu son petit-fils par suite de la même maladie. En disant cela elle se mit à pleurer; car ce souvenir venait de réveiller dans son âme de récentes douleurs. Ma femme baigna de ses larmes les mains de cette excellente princesse. Joséphine ajouta mille choses attendrissantes, tâchant d'alléger ses peines en les partageant, et de ramener ainsi la résignation dans le cœur d'une pauvre mère. Le souvenir de cette bonté adoucit nos anciens chagrins, et j'avoue que c'est tout à la fois un honneur et une consolation pour nous, que de nous rappeler les augustes sympathies que la perte de ce cher enfant excita dans le cœur de Napoléon et dans celui de Joséphine. On ne saura jamais bien tout ce que cette princesse surtout avait de sensibilité et de compassion pour les peines d'autrui, et tout ce que sa belle âme renfermait de trésors de bonté.

CHAPITRE XXIV.

Marie-Louise et Joséphine.—Simplicité de la jeune impératrice.—Elle se croit malade.—M. Corvisart.—Pilules de mie de pain et de sucre.—Locutions germaniques de Marie-Louise.—Tendresse de Napoléon.—Sévère étiquette.—Bonne grâce de l'impératrice.—Caen.—Acte de bienfaisance.—Cherbourg.—Une descente au fond du bassin de Cherbourg.—Baptême du roi de Rome.—Le cortége impérial.—Souvenirs de fête.—L'empereur montre son fils aux assistans.—Banquet et concert à l'hôtel-de-ville.—Paroles bienveillantes.—Le Tibre à Paris.—L'aéronaute Garnerin.—La province.—Le Puy-de-Dôme enflammé.—La mer toute en feu dans le port de Flessingue.—Encore des fêtes.—La route de Saint-Cloud.—Les fontaines d'orgeat et de groseille.—Des arbrisseaux pour lampions.—Madame Blanchard.—L'aérostat.—La grande étoile et les petites étoiles.—Féerie.—Les colombes.—L'orage.—L'empereur et le maire de Lyon.—Les courtisans.—Les musiciens.—Le prince Aldobrandini.—Le prince et la princesse Borghèse.—Les gens à mauvais présages.—Les femmes sans souliers.—Point de voitures.—Trait de galanterie et de bonté de M. de Rémusat.

Napoléon avait coutume de comparer Marie-Louise à Joséphine, en accordant à celle-ci tous les avantages de l'art et des grâces, et en attribuant à celle-là les charmes de la simplicité, de la modestie et de l'innocence. Quelquefois même cette simplicité avait quelque chose d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne part. La jeune impératrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart; celui-ci s'aperçut bien que l'imagination seule était frappée, et que ce pouvait bien être quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il d'ordonner pour tout traitement une préparation de pilules composées de mie de pain et de sucre, et il en fit prendre à l'impératrice. Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne jugea pas à propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la confidence de sa petite supercherie.

Élevée dans une cour allemande, et n'ayant appris le français qu'avec des maîtres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficulté qu'on éprouve d'ordinaire à s'exprimer dans un idiome étranger. Parmi les locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa bouche gracieuse n'étaient pas sans charmes, celle-ci m'a particulièrement frappé, parce qu'elle revenait fort souvent: Napoléon, qu'est-ce que, veux-tu?

L'empereur montrait la plus grande affection à sa jeune épouse, et toutefois il la soumettait à toutes les règles de l'étiquette; ce à quoi l'impératrice se prêtait de la meilleure grâce. Au mois de mai 1811, Leurs Majestés firent un voyage dans les départemens du Calvados et de la Manche, et y furent reçues par les villes avec enthousiasme. L'empereur marqua son séjour à Caen par des dons, des grâces, des actes de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant à de bonnes familles obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent consacrés à différentes aumônes. De Caen, Leurs Majestés se rendirent à Cherbourg. Le lendemain de leur arrivée, l'empereur sortit à cheval, de bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur différens vaisseaux, et à toute heure la foule se pressa sur son passage, en criant Vive l'empereur! Le jour suivant Sa Majesté tint plusieurs conseils, et le soir elle visita tous les établissemens de la marine, et descendit au fond du bassin creusé dans le roc pour recevoir des vaisseaux de ligne et qui devait être couvert de cinquante-cinq pieds d'eau. Dans ce brillant voyage l'impératrice eut sa part dans l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les différentes réceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorités du pays. J'insiste à dessein sur ces détails; ils prouvent que la joie causée par la naissance du roi de Rome n'était pas concentrée à Paris, mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la capitale.

Le retour à Paris de Leurs Majestés y ramena les réjouissances et les fêtes; la cérémonie du baptême du roi de Rome et les fêtes dont elle fut accompagnée furent célébrées à Paris avec une pompe digne de leur objet. Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entière, augmentée d'une foule prodigieuse d'étrangers de toutes les classes.

À quatre heures, le sénat partit de son palais, le conseil-d'état des Tuileries, le Corps-Législatif de son palais; la cour de cassation, la cour des comptes, le conseil de l'université, la cour impériale, du lieu ordinaire de leurs séances; le corps municipal de Paris et les députations des quarante neuf bonnes villes, de l'Hôtel-de-Ville. À leur arrivée dans l'église métropolitaine, ces corps furent placés par les maîtres et aides des cérémonies, suivant leur rang, à droite et à gauche du trône, depuis le chœur jusqu'au milieu de la nef. Le corps diplomatique se rendit à cinq heures à la tribune qui lui avait été destinée.

À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés; ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu, éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome, Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle. L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient, et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette belle journée.

L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir, descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise. Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa route.

Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes. Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs. Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux, suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral, tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie comme une glace.

Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les arbrisseaux des massifs.

Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures, l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée, partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs, et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses. Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y représenter la Fête de village, divertissement composé par M. Étienne, et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon. Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville. Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire: «Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»

L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens, trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se retira.

Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.

C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient nulle part.

Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau, traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter; l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied; d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les fabricans.

M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames, dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.

CHAPITRE XXV.

1811 et 1812.—Réflexions.—Fête de l'impératrice.—Trianon.—Route de Paris à Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant à la fête.—Le public des fêtes—Tout Paris à Versailles.—Les grandes allées de Versailles et les petits salons de Paris.—La pluie.—Les lampions et les femmes.—L'impératrice adresse de gracieuses paroles aux dames.—M. Alissan de Chazet.—Une promenade de Leurs Majestés dans le parc du Petit-Trianon.—L'Île-d'Amour.—Féerie.—Barques montées par des amours.—Musique qui vient on ne sait d'où.—Un tableau flamand en action.—Toutes les provinces de l'empire sont représentées à cette fête.—Marie-Louise.—Elle parlait peu aux hommes de son service.—Son maître-d'hôtel.—Dans son intérieur elle était bonne et douce.—Sa froideur pour madame de Montesquiou.—Ce qu'on disait à ce sujet.—Froideur réciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse de Montebello.—Crainte d'une rivale.—La duchesse de Montebello.—Visites que lui fait l'impératrice.—Reproche que faisait Joséphine à madame de Montebello.—Mécontentement sourd des dames du palais.—Joséphine et madame de Montesquiou.—Le roi de Rome est conduit à Bagatelle et présenté à Joséphine.—Joie de cette princesse.—Son désintéressement.—Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.—Ce que Joséphine me dit à ce sujet.—La nourrice du roi de Rome.—Marie-Louise et son fils.—Marie-Louise et Joséphine.—Anecdote d'intérieur.—Le baiser sur la joue essuyé avec un mouchoir.—Répugnance de Marie-Louise pour la chaleur et les odeurs.

Cette année semblait être celle des fêtes. Je m'y suis arrêté avec plaisir, parce qu'elle précéda une année qui fut celle des malheurs. 1811 et 1812 offrent un contraste frappant. Toutes ces fleurs qui furent prodiguées aux fêtes du roi de Rome et de son auguste mère couvraient un abîme; tout cet enthousiasme se changea en deuil quelques mois plus tard; jamais fêtes plus brillantes ne furent suivies de plus éclatans revers. Laissons-nous donc aller encore aux charmes des dernières réjouissances qui précédèrent 1812. Ce sont des souvenirs dont j'ai besoin d'être fortifié avant d'entrer dans cette époque de sacrifices sans profit, de sang versé sans conserver ni conquérir, de gloire sans résultat. Le 25 août, la fête de l'impératrice fut célébrée à Trianon. Dès le matin, la route de Paris à Trianon était couverte d'un nombre immense de voitures et de gens à pied. Le même sentiment poussait la cour, la bourgeoisie, le peuple au délicieux rendez-vous de la fête. Tous les rangs étaient confondus, tout allait pêle-mêle; je n'ai jamais vu de foule plus singulièrement bigarrée, présenter un plus touchant mélange de toutes les conditions. D'ordinaire, le public de ces sortes de fêtes n'est guère que d'une classe du peuple, et quelque peu de bourgeoisie modeste; voilà tout: rarement des gens à équipages, plus rarement encore des gens de cour. Ici, il y avait de tout. Ils n'était si petites gens qui ne pussent se donner la satisfaction de coudoyer une comtesse ou quelque autre noble habitante du faubourg Saint-Germain. Tout Paris semblait être dans Versailles. Cette ville si belle, mais d'une beauté si triste, qui depuis le dernier roi, semblait être veuve de sa population; ces rues larges où l'on ne voit personne, ces places dont la moindre contiendrait tous les habitans de Versailles, et qui contenaient à peine les courtisans du grand roi, cette magnifique solitude qu'on appelle Versailles, avait été peuplée tout à coup par le capitale: les maisons particulières ne pouvaient contenir la foule qui arrivait de toute part; le parc était inondé d'une multitude de promeneurs de tout sexe et de tout âge; dans ces immenses allées on se marchait sur les pieds, on manquait d'air sur ce vaste plateau si aëré; on était gêné sur ce théâtre d'une grande fête publique, comme on l'est dans les bals qu'on donne dans ces petits salons de Paris qui ont été construits pour une douzaine de personnes, et où la vanité en entasse cent cinquante.

De grands préparatifs avaient été faits depuis quatre ou cinq jours dans les jardins délicieux de Trianon. Mais, la veille, le ciel avait été orageux; beaucoup de toilettes, pour lesquelles on s'était pressé, avaient été prudemment serrées; mais, le lendemain, un beau ciel bleu ayant rassuré tout le monde, on était parti pour Trianon, malgré les souvenirs de l'orage qui avait dispersé les spectateurs à la fête de Saint-Cloud. Toutefois, à trois heures, une pluie abondante fit craindre un moment que la soirée ne finît mal. Pluie du soir faisant son devoir, comme dit le proverbe. Il arriva, au contraire, que ce contre-temps ne fit qu'enbellir la fête, en rafraîchissant l'air brûlant d'août, et en abattant une poussière incommode. À six heures le soleil avait reparu, et l'été de 1811 n'eut pas de soirée plus douce ni plus agréable.

Toutes les lignes d'architecture du grand Trianon étaient ornées de lampions de différentes couleurs; dans la galerie, on apercevait six cents femmes brillantes de jeunesse et de parure. L'impératrice adressa de gracieuses paroles à plusieurs d'entre elles, et on fut généralement ravi de l'affabilité et des manières aimables d'une jeune princesse qui n'habitait la France que depuis quinze mois.

À cette fête, comme à toutes les fêtes de l'empire, il ne manqua pas de poëtes pour chanter ceux qui en étaient l'objet. Il y eut spectacle, et on joua une pièce de circonstance, dont je me rappelle parfaitement l'auteur, qui était M. Alissan de Chazet, mais dont j'ai oublié le titre. À la fin de la pièce, les principaux artistes de l'Opéra exécutèrent un ballet qui fut trouvé fort joli. Le spectacle terminé, Leurs Majestés commencèrent leur promenade dans le parc du Petit-Trianon. L'empereur, le chapeau à la main, donnait le bras à l'impératrice, et était suivi de toute la cour. On se rendit d'abord à l'Île-d'Amour. Tous les enchantemens de la féerie, tous ses prestiges s'y trouvaient réunis. Le temple, situé au milieu du lac, était magnifiquement illuminé, et les eaux réfléchissaient les colonnes de feu. Une multitude de barques élégantes sillonnaient en tous sens ce lac, qui semblait enflammé, et étaient montées par un essaim d'amours qui paraissaient se jouer dans les cordages. Des musiciens cachés à bord exécutaient des airs mélodieux; et cette harmonie, à la fois douce et mystérieuse, qui semblait sortir du sein des ondes, ajoutait encore à la magie du tableau et au charme de l'illusion. À ce spectacle succédèrent des scènes d'un autre genre; des scènes champêtres; un tableau flamand en action, avec ses bonnes figures réjouies et sa rustique aisance: des groupes d'habitans de chacune des provinces de France, qui faisaient croire que toutes les parties de l'empire avaient été conviées à cette fête. Enfin les spectacles les plus divers attirèrent tour à tour les regards de Leurs Majestés. Arrivées au salon de Polymnie, elles furent accueillies par un chœur charmant, dont la musique était, si je m'en souviens, de M. Paër, et les paroles du même M. Alissan de Chazet. Enfin, après un souper magnifique qui fut servi dans la grande galerie, Leurs Majestés se retirèrent. Il était une heure du matin.

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