UNE NATURE EN DEHORS
Reading edition
I
Corfou!—En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier au bas de plusieurs lettres. C’est le nom—ou le sobriquet, je ne sais plus au juste—d’un camarade de jeunesse, d’un ami de fredaines. Où est-il à présent? qu’est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il y a des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre; Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe, à l’époque où je l’ai connu, pour n’être pas encore grand, fort et superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à merveille! Pensons à autre chose.
Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte m’arrête, me retient. Je veux essayer de la fixer sur le papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de m’importuner;—débarrassons-nous de cette mémoire. Parlons de Corfou aujourd’hui; c’est le moyen le meilleur de n’y plus songer demain.
Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé dont je ne suis ni fier ni attristé; un passé émietté, dévoré dans les délires du quartier Latin. J’ai «fait la noce» avec Corfou, voilà ce qu’il y a de clair. Le café de l’Europe, le café Belge, le restaurant Dagneaux, les bals masqués de l’Odéon, les bosquets de la Closerie des Lilas, et cette partie du Prado qu’on appelait la Chaussette-d’Antin ont retenti de nos bruyances. Mais je n’étais qu’un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens où Corfou avait rang de colonel. D’abord, ma taille n’offrait rien d’imposant, tandis qu’il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de Privat d’Anglemont, de Molin, de Marc-Trapadoux, de Pothey, de l’acteur Bignon,—race des géants, avec lesquels, d’ailleurs, il s’est souvent rencontré sans désavantage et sans rivalité.
Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de main trop rude. Il faisait tout trop vite. C’était une nature en dehors,—débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement. La matière le menait beaucoup, je suis forcé d’en convenir. Après un festin, il devenait ivre d’impertinence. Je l’ai vu monter sur une table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa cravate, hurler par trois fois: «—A bas les étudiants!» Corfou s’est battu à tout ce qu’on a voulu, comme on a voulu, autant qu’on a voulu; et il s’est toujours retrouvé sur ses jambes.
Corfou a connu la pauvreté,—parbleu! Mais il l’a traitée fièrement, de haut en bas. En ce temps-là, s’il avait froid, il descendait sur les boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l’emportait sous le bras, dans sa chambre.
II
Un trait inouï et sublime de probité domine l’existence de Corfou.
Cela devrait être raconté au bruit des harpes par un poëte coiffé d’or.
Il avait un tailleur, comme tout le monde,—et, comme tout le monde, il devait de l’argent à ce tailleur.
Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations; il en était arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes.
Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours une parole d’espoir—et une chaise—à offrir à son créancier.
Un matin, pourtant, le drame fit explosion.
Le tailleur eut un mot de trop.
Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais il se contint.
Il boutonna sa redingote et prit son chapeau.
—Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre argent et je vous le rapporte.
—Je vous suis, fit le tailleur.
—Non pas, reprit Corfou, l’injure a eu lieu ici; c’est ici que doit avoir lieu la réparation. Vous allez m’attendre.
—Je préfère vous accompagner.
—Je n’ai pas besoin de vous. Restez.
—Mais, moi, j’ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à s’inquiéter.
—Cela m’est bien égal.
—Monsieur!
—Vous ne sortirez pas d’ici que vous ne soyez payé! s’écria Corfou.
D’un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après l’avoir enfermé à double tour.
Il était midi alors.
A quatre heures, Corfou n’était pas encore rentré;—il dépêchait vers son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsi conçu:
«Je n’ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A bientôt.»
Le tailleur écumait.
Pourtant, l’appât d’un remboursement total l’empêchait de se livrer à aucun scandale et d’appeler par la croisée. Il prit son mal en patience.
A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire de Corfou; nouveau message par dessous la porte.
«Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous écris du café de Paris, où je viens de dîner pour m’étourdir. Tout à l’heure, j’irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu’il vous faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez! Couchez-vous, car je rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs.»
Le tailleur faillit avoir une attaque d’apoplexie. Il tenta d’ébranler la porte; il introduisit la pointe d’un couteau dans la serrure: inutile!
Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu’il avait découvert à grand’peine s’éteignit et le laissa plongé dans de ridicules ténèbres.
Il se jeta tout habillé sur le lit.
... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet; c’était Corfou qui rentrait.
—Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble!
Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d’argent en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui indiqua—du bout du pied—l’escalier de service, où, pendant quelques minutes, on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d’un quartier de roche qui roulerait et bondirait dans un ravin.
III
S’il est galant?
C’est la galanterie dans toute sa fleur, dans tout son imprévu, dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse! irrésistible audace!
Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint-Antoine une femme richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il s’arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s’approche d’elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième siècle, il lui jette ces paroles:
—Hôtel de l’Europe, chambre 4, de trois à cinq heures.
Et il s’en va, sans attendre la réponse.
S’il est galant?...
Il est même croustilleux.
La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c’est sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le tour des salons, rouge, l’œil attendri, avec de vastes effets de poitrine et des fredons de satisfaction.
Comme cela:—Bromm! bromm! Ti la la, ti la la... Viens, gentille dame!... Broum!
Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur général, dont une immense crinoline ne dérobait pas—l’état intéressant.
Corfou cligne l’œil d’un air d’intelligence et de malice, et lui dit de son plus aimable ton:
—Voilà ce que c’est que de n’avoir pas été sage!
En présence de deux cents personnes.
Corfou s’est marié.—Qu’est-ce que je dis donc là?—On a marié Corfou, et il s’est laissé faire.
Il n’en a pas moins continué d’être—un mari en dehors.
Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café.
Et, appelant le garçon par son nom:
—Joseph! ma canette!
Le garçon lui a demandé:
—Vous allez bien, monsieur Corfou?
Le mariage peut être envisagé de diverses sortes.
IV
Il voit des tortues à l’étalage d’un marchand de comestibles; il en achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui.
Sa domestique, l’entendant rentrer, accourt en criant:
—Monsieur! monsieur! madame vient d’accoucher!
—Est-il possible! exclame Corfou;—tiens, Julie, je viens d’acheter une tortue...
Le médecin arrive à son tour, et lui dit:
—Réjouissez-vous, mon cher, c’est un fils que vous avez, un fils magnifique!
—Un fils, docteur! un fils! quel bonheur!—Regardez donc cette tortue que je viens d’acheter...
On le pousse dans la chambre de l’accouchée.
—O ma chère amie! s’écrie-t-il en se précipitant sur elle; ma pauvre Éléonore, comme tu as dû souffrir!—Voilà une tortue que je t’apporte...
Sa femme n’a que la force de lui tendre la main.
—Trente sous! murmure-t-il.
—Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec sensibilité.
—Chère femme!
Mais, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute:
—Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage.
V
Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,—où que tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve d’autrefois, que tu es plus que jamais une nature en dehors.—Ah! quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!—car voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme sérieux,—alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et joyeuse.