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Les femmes qui font des scènes

LE DINER DU LANCIER

Reading edition

I

Une belle arme, la lance!

De beaux hommes, les lanciers!

La lance! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui claque au vent!

Les lanciers! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés élégamment, cambrés en selle, riants et rapides!

J’ai l’honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard.

A toutes les qualités de l’homme du monde et du militaire en retraite, ce lancier joint un appétit considérable.

Sa lance s’est changée en fourchette.

II

—Vous souriez de ma fière prestance à table,—me dit-il l’autre matin, après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;—et vous avez raison de sourire.

»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les miens.

»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai été.

»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers...

»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant?

»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.

»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.

»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un Saint-Michel.

—Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.

—Tout entier... avec son dragon.

—Contez-moi donc cela.

—Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le lancier.

III

Après les légumes, le lancier commença:

—C’était en 1818.

»De l’histoire, monsieur, de l’histoire!

»Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen.

»La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m’arrêter.

»Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l’Eure, renommée pour ses filatures et ses fabriques d’étoffes; 3,500 à 4,000 habitants.

»Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me débarqua à Gisors.

»Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur vous la diligence, mais elle me creuse littéralement l’estomac, à moi.

»Le trajet m’avait mis sur les dents.

»Et comme c’était précisément l’heure de la dînée pour les voyageurs de la diligence,—qui avait sa destination plus loin,—j’entrai à l’auberge du Soleil d’Or où la table d’hôte était servie.

»Je crus cependant devoir m’informer à demi-voix auprès d’une servante:

»—Combien coûte le dîner ici?

»—Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le café.

»—Voilà mon affaire, pensai-je.

»Et je m’assis.

IV

»Je m’assis.

»Ne me faites pas répéter.

»Je m’attablai modestement, sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en disant à mon voisin de droite:

»—Pardon, monsieur!

»Et à ma voisine de gauche:

»—Pardon, madame!

»On ne se serait douté de rien.

»Ah! il faut être juste: la table était bien servie.

»Pour Gisors, c’était superbe!

»Il y avait de tout: poissons, entrées chaudes et froides, hors-d’œuvre (je raffole des hors-d’œuvre; cela doit vous paraître singulier, n’est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger...

»Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu’il leur fallait se hâter à cause du proverbe: «La diligence n’attend pas.»

»Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient gloutonnement et au hasard.

»C’était horrible à voir.

»Pouah!

»Moi, j’y mettais plus d’ordre et de discernement. Voulant épargner de l’embarras aux servantes, j’attirais à moi la plupart des plats et je les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire.

»Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient, de ma part, l’objet d’une méprise; mais avec quelle bonne grâce, reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche:

»—Pardon, madame!

»Et à mon voisin de droite:

»—Pardon, monsieur!

V

»On commença à m’apercevoir et à s’inquiéter de moi vers la fin du premier service.

»Ce ne fut d’abord qu’un léger murmure.

»—La fille! dit un gros fermier rougeaud, où sont donc les foies de veau sautés?

»—Dame! répondit-elle en me désignant, c’est monsieur qui les a finis.

»Elle aurait pu dire aussi bien que c’était moi qui les avais commencés.

»—Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre? disait une vieille dame.

»—Les navets au beurre?...

»Et la servante s’arrêtait en me regardant.

»J’avais la tête penchée sur mon assiette.

»Et je mangeais toujours.

»Je mangeais sans affectation et sans honte.

»Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous.

»Une jolie table d’hôte, ma foi!

VI

»—Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s’il vous plaît! en voiture!

»Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales paroles; elles sont toujours accueillies par un sourd grognement de révolte et de résistance.

»On obtient quelquefois cinq minutes de répit.

»Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s’élève plus sévère, plus pressante:

»—Allons, messieurs, en voiture! en voiture!

»Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le dessert à peine entamé.

»Les choses se passèrent ainsi à Gisors.

»Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place.

»Tous mes soins étaient appliqués à la destruction d’un fromage de Livarot.

»J’adore le Livarot!

»Le maître de l’auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et qui m’examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l’épaule en disant:

»—Eh bien, jeune homme, vous n’entendez donc pas?

»—Quoi? fis-je la bouche pleine.

»—La voiture va partir.

»—Oh! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur.

»Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert.

VII

»—Desservez! desservez! cria l’aubergiste du Soleil d’Or à ses gens.

»Ce fut un combat désespéré.

»Nous luttions de vitesse, eux pour ôter, moi pour retenir.

»Pendant que d’une main je me cramponnais à un saladier de fraises, de l’autre j’atteignais une assiette de macarons.

»La victoire leur resta.

»Malédiction!

»Il n’y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et, entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort compliquée.

»Un objet d’ornement!

»Une chose faite pour l’œil!

»Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée d’un groupe colorié représentant l’archange Saint Michel terrassant un dragon et le perçant de sa lance.

»La lance, c’était ma partie.

»Les domestiques étaient sortis d’un air narquois, me laissant seul dans la salle.

»Seul, c’est-à-dire en tête-à-tête avec le Saint-Michel.

»Évidemment ils étaient sans méfiance.

»Ce Saint-Michel me troublait et m’agaçait.

»J’aurais voulu ne pas le voir.

»Je comprenais bien qu’il était là surtout pour la parade, pour le spectacle.

»Mais, d’un autre côté, je me disais que si l’on fait des pâtisseries, c’est pour qu’elles soient mangées.

»Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur la table.

»Mon hésitation ne dura que quelques minutes.

»Je fis taire mes scrupules.

»Je me penchai, et je portai une main sacrilége sur le Saint-Michel.

VIII

Le lancier continua:

—Je dois ce témoignage à la vérité d’avouer que cet archange était effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument desséchées; bref, ce n’était pas bon.

»Pas bon du tout!

»Mais j’avais faim.

»L’aubergiste du Soleil d’Or entra justement comme j’achevais la ruine de cet édifice.

»La stupéfaction le rendit immobile.

»—Mon Saint-Michel! s’écria-t-il.

»—Quelque chose de fameux, murmurai-je.

»Et me dirigeant vers lui, qui demeurait les yeux fixés sur mon assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le prix de mon dîner, c’est-à-dire une pièce de trois francs.

»Ce que nous appelions autrefois un petit écu.

»Et je sortis fièrement.

»Il me regarda partir...

IX

»A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui, afin de savoir l’adresse de cet ami de mon père pour lequel j’avais une lettre de recommandation.

»—M. Mauprat? me répondit-il bourrument, c’est le cafetier de la place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui aujourd’hui; toute la maison est sens dessus dessous.

»Et l’aubergiste me tourna le dos.

»Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis désobligeant; j’allai au café de la place, qui était fermé en effet.

»Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je montai. Une grande agitation régnait dans l’escalier que remplissait une foule de personnes très-bien mises; et j’eus quelque difficulté à être introduit auprès de M. Mauprat, qui me parut lui-même très-affairé.

»Cependant, lorsqu’il eut lu la lettre de mon père il m’embrassa cordialement, en me disant:

»—Parbleu! vous ne sauriez arriver plus à propos: je marie ma fille aujourd’hui; vous allez être du dîner.

X

»—Mais, objectai-je timidement, c’est que je viens de dîner à table d’hôte.

»—Bah! bah! s’écria-t-il, ces dîners de table d’hôte, est-ce que cela tient au ventre? D’ailleurs venez par ici.

»Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d’où il tira une bouteille d’eau-de-vie et un grand verre, qu’il remplit jusqu’aux bords.

»—Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre dîner.

»Avait-il tort? avait-il raison?

»Toutefois est-il qu’après avoir bu je me laissai placer à une immense table en fer à cheval, au milieu d’une centaine d’invités.

»Les parfums d’une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m’en servis moi-même une énorme tranche en contre-fil.

XI

»—Comme vous venez tard, cher ami! dit derrière moi M. Mauprat à un nouvel arrivant.

»—Ne m’en parlez pas! j’ai été retenu jusqu’à présent par un animal, une espèce d’anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et mes chaises.

»A cette voix, je me retournai, et j’aperçus l’aubergiste du Soleil d’Or.

»Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le bouilli.

»—Qu’avez-vous? lui demanda M. Mauprat.

»—C’est lui! dit l’aubergiste d’une voix étranglée.

»—Qui, lui?

»—Celui qui a mangé mon Saint-Michel.

»On le plaça à côté de moi; et pendant tout le festin, il ne cessa de pousser des exclamations d’étonnement en me regardant.

»Je finis par ne plus m’occuper de cet imbécile et par faire honneur au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en province.

»Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard.

»Et maintenant que je vous ai conté l’histoire du grand Saint-Michel, à votre santé!

Une belle arme la lance!

De beaux hommes, les lanciers!

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