L’ŒIL, LA DENT ET LE CHEVEU
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I
L’ŒIL.—Pendant que, dans son alcôve, Hélène, brisée par le bal, s’agite sous les flèches noires du Sommeil, disons ses douleurs et les nôtres. Pauvre Hélène!
LA DENT.—Pauvre Hélène!
LE CHEVEU.—Pauvre Hélène!
L’ŒIL.—Elle est une des quatre ou cinq reines de Paris, la ville aux prodiges. Les peintres et les sculpteurs s’agenouillent quand elle passe; les musiciens écoutent en elle chanter la voix d’argent. Assurément, il faut la reconnaître pour une des femmes les plus victorieusement belles de sa génération.
LA DENT.—De quelle génération?...
L’ŒIL.—Chut! la voilà qui fait un mouvement.
LE CHEVEU.—Un mouvement et un soupir. Hélène souffre depuis quelque temps, et je sais le secret de sa souffrance.
LA DENT.—Moi aussi.
L’ŒIL.—Moi aussi.
LE CHEVEU.—Elle songe que ses jardinières ne regorgent plus, comme autrefois, de ces bouquets miraculeux que les amoureux seuls savent cueillir en plein janvier.
LA DENT.—Elle songe que, depuis un an, personne ne s’est tué ni battu en duel pour elle.
L’ŒIL.—Elle trouve que les jeunes gens d’aujourd’hui commencent à devenir bien respectueux.
LA DENT.—Hélène s’inquiète.
LE CHEVEU.—Hélène s’effraie.
LA DENT.—A quoi cela tient-il? (Un silence.)
L’ŒIL.—C’est que je rougis.
LA DENT.—C’est que je jaunis.
LE CHEVEU.—C’est que je blanchis.
II
L’ŒIL.—Flamme! astre! aurore! diamant! j’étais tout cela autrefois. Je resplendissais, je caressais, je foudroyais. Un ange venait clore mes paupières chaque soir, un ange venait les ouvrir chaque matin.
LA DENT.—Perle! ivoire! disaient de moi les poëtes classiques, de moi, la trente-deuxième d’une brigade éblouissante.—Des dents de jeune loup! disaient les poëtes romantiques!—Et comme je savais mordre à toutes les pommes de tous les paradis terrestres.
LE CHEVEU.—Un diadème, lorsque Hélène était coiffée! Une inondation dès qu’elle enlevait son peigne! Un manteau de roi! tout le Titien!
L’ŒIL.—A présent, une ligne bleuâtre s’accuse au-dessous de mes paupières.
LA DENT.—A présent, les pommes me sont défendues comme des crudités; les cigarettes me sont interdites parce qu’elles altèrent l’émail et qu’elles dessèchent la lèvre.
LE CHEVEU.—J’étais un cheveu autrefois; à présent, je ne suis plus qu’un tube capillaire. Et la tête d’Hélène, cette tête digne de tous les hommages et de toutes les adorations, voilà qu’on l’appelle un cuir chevelu. Hélas!
L’ŒIL.—Hélas!
LA DENT.—Hélas!
LE CHEVEU.—A qui m’a-t-on associé, justes dieux! à une natte d’Alsacienne, et à des bandeaux dont j’ignore l’origine!
L’ŒIL.—Maudite soit cette épingle noircie dont on me blesse tous les jours pour m’allonger!
LA DENT.—Maudites soient ces petites limes et ces petites brosses qui me font grincer!
LE CHEVEU.—Et ces pinces d’acier auxquelles je n’ai échappé jusqu’ici que par miracle!
L’ŒIL.—Mon orgueil est vaincu; je sais maintenant comment on pleure.
LA DENT.—La fluxion n’est plus un mot pour moi: je la sens, elle arrive.—Au secours!
LE CHEVEU.—Éloignez ces eaux, ces huiles, tous ces corrosifs sous lesquels je me tords et me consume.—Au secours!
LA DENT.—Des élancements!—Au secours!
III
LE CHEVEU.—Plutôt que de voir s’effiler ainsi mon existence misérable, pourquoi n’ai-je pas fait partie de cette dernière mèche qu’Hélène a donnée il y a un an (on ne la reprendra plus à pareille libéralité!) à ce jeune capitaine qui partait pour la guerre? Je serais à cette heure enfermé dans un médaillon d’or et abrité sur une chaude poitrine, tandis qu’un jour ou l’autre, ici on me balayera comme un témoin honteux!
L’ŒIL.—Un pince-nez, voilà mon avenir.
LA DENT.—Qu’est-ce donc que ces mots qu’on murmurait hier devant moi: pivots, ligatures, monture en caoutchouc?—«Sans nuire à la mastication,» ajoutait-on.
L’ŒIL.—Eh bien, êtes-vous contents, vous tous qui avez aimé Hélène et qu’Hélène n’a pas aimés! Vous tous, qui vous êtes inutilement roulés à ses pieds et qui avez inutilement crié son nom dans vos fièvres! Nous étions ses complices alors, nous sommes vos vengeurs aujourd’hui.
LE CHEVEU.—Êtes-vous satisfaites, vous toutes, ses rivales, qui pâlissiez à ses côtés, et qui vous irritiez de son inaltérable éclat! Venez la voir à présent; l’heure va sonner pour elle, l’heure sans pitié.
LA DENT.—La déesse va redevenir mortelle. Adieu, Hélène.
L’ŒIL.—Adieu, Hélène.
LE CHEVEU.—Adieu, Hélène.
L’ŒIL.—Chut! elle étend les bras, et sa belle gorge se soulève sous le poids de quelque rêve funeste.
LE CHEVEU.—Ses traits expriment l’épouvante...
LA DENT.—Pourquoi donc? (Un silence.)
L’ŒIL.—C’est que je m’éteins.
LA DENT.—C’est que je tremble.
LE CHEVEU.—C’est que je tombe.