UN RÉVEILLON
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A deux heures du matin, le réveillon qu’Idoménée, peintre en renom, offrait à ses amis et amies entrait dans sa période d’exaspération joyeuse.
La table avait la beauté d’un champ de bataille, après la victoire. Je voudrais employer une comparaison moins connue; mais on n’a pas encore trouvé mieux. Ruines somptueuses, les pâtés aux plaies béantes, les terrines à moitié vidées, les gigots sanglants jusqu’à l’os, les jambons aux riches marbrures, les bouteilles à tous les coins de l’horizon—et principalement les squelettes de deux énormes dindes, sentant le Périgord à plein nez,—tout attestait que l’engagement avait été rude, la lutte opiniâtre.
A présent, les vainqueurs, c’est-à-dire les convives, s’abandonnaient et se plongeaient dans de bruyants délires;—c’était le sac, après le triomphe. Le bruit remplaçait tout et tenait lieu de tout; on ne parlait plus, on criait, on hurlait, on aboyait, on chantait. On chantait! Quelques invités perfides rampaient déjà vers le piano. C’était l’heure où les femmes cessent de dire à leurs amants: «Ne bois donc pas tant que cela!»
II
Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice. C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard, si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,—gris comme un fiacre, pour parler le langage du XVIIIe siècle.
On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté. Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux, fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux bandés;—mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut s’abstenir, par un effort de dignité.
Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements inarticulés, qui ne furent remarqués de personne.
III
Ce fut à ce moment qu’une femme parla de partir. Elle s’était rappelé tout à coup qu’elle avait une robe moins fraîche que les robes des autres femmes présentes. Comment cette proposition imprévue rallia en quelques minutes la majorité, c’est ce que je ne me charge pas d’expliquer. Il y a des mots qui font fortune, sans qu’on sache pourquoi. Partir! cela sembla un plaisir nouveau à ces gens saturés de plaisirs.
—Ah! oui, partons! s’écrièrent-ils avec l’expansion de l’ingratitude.
Quelques-uns, les extatiques, les discoureurs, essayèrent de protester; ils furent entraînés par le courant.
—Il faut donc aussi que je m’en aille! soupira Idoménée. Ah! que je suis bête! je suis chez moi...
On chercha les vêtements, qui gisaient un peu partout, sur des cadres retournés, au pic des chevalets.
—Hommes de peu de foi! grommelait le sculpteur Berhard, bourgeois craintifs, miliciens urbains!
Et il fredonnait:
Ils étaient quatre Qui voulaient s’esbattre; Ils étaient trois Qui ne le voulaient pois!
—Allez-vous-en, sycophantes, cagous et rifodés! Racca sur vous et sur tous ceux de votre race! Recevez ma mal...
—... édiction! acheva Idoménée.
—Je veux vous éclairer, continua Berhard. Parbleu! je n’ignore pas que le dictionnaire dit: «Éclairez à ces personnes,» et non «éclairez ces personnes;» mais je ne reconnais pas l’autorité du dictionnaire. Tout être intelligent porte son dictionnaire en soi. Qui me soutiendra que je ne travaille pas à la formation de la langue? Idoménée, un candélabre.
—Candélabre?
—Oui; flambeau à branches. Il me plaît de reconduire ces drôles et ces pécores.
—Ah! dites donc! fit le substitut se regimbant.
—Tais-toi! répliqua Berhard, l’enlaçant par la taille, tu es la reine du bal...
Le sculpteur Berhard s’était, en effet, emparé d’un candélabre; et, à travers les plus périlleux festons, (voir l’article précédent) il se mit en devoir d’escorter les partants.
Sur le palier, un trébuchement plus accentué fit trembler sa main, et les bougies laissèrent tomber une pluie brûlante qui occasionna des cris terribles dans l’escalier.
—Bah! bah! cela n’est rien: du papier de soie et un fer à repasser...
Il rentra dans l’atelier.
IV
On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui s’était trouvé mal dès les radis.
—Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs, messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit... Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des grandes races, sachons demeurer debout!
—Debout? balbutia Idoménée, oh!
—Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.
Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:
—Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs, j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun notre testament en faveur du dernier survivant...
—Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.
—Survivant.
—Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de cette fenêtre, reprit Berhard.
—Pas de torrent, dit Idoménée.
—Tu crois?
Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à travers les carreaux de l’atelier.
—Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme cela. Au moins, ne casse rien.
—A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible. Testons!
—Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que puis-je léguer?
—Ta pauvreté... à la société moderne!
—Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!
—Où sont les plumes? demanda Berhard.
—Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.
—Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.
—Émile a raison, appuya le poëte.
—Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard, qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la rédaction de cet acte suprême?
—Certes!
Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit:
V
«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le réveillon de 1863.—1864 nous inspire de la méfiance.
«Qu’on accuse tout le monde de notre mort!
«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés.
«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens.
«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les ombrages élyséens.
«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes succès toujours si chèrement achetés.—En ce qui me concerne, j’avais rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés, qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur.
«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que les ballons dirigeables.
«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une abondante coupe de cheveux sur nos individus.
«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.»
Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu.
—C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un poignard.—Et maintenant, mangeons!
—Mangeons! répétèrent machinalement les artistes.
Le festin recommença.
Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous ainsi successivement.
Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les carrefours.
VI
Le lendemain matin, vers dix heures, le domestique d’Idoménée, à qui son maître avait donné la permission de minuit, entra avec une seconde clef dans l’atelier et trouva les six profondément endormis, dans des attitudes de la décadence.
Il contempla un instant ce spectacle en silence, et murmura d’un ton narquois:
—Le meilleur tableau de monsieur!