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Les femmes qui font des scènes

L’AMI DES ACTEURS

Reading edition

I

Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d’un noble enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments, lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches de spectacles.

Il épelait les noms des acteurs:

A, r, ar; n, a, l, nal; Arnal.

B, o, u, bou; t, i, n, tin; Boutin.

C, a, ca; c, h, a, r, char; cachar; d, y, dy; Cachardy.

Et ainsi de suite depuis A jusqu’à Z, depuis les Funambules jusqu’à la Comédie française.

Ce fut de cette façon qu’il apprit à lire.

II

Le reste de son éducation s’acheva sur le trottoir de l’ancien boulevard du Temple, entre les marchands de coco et les marchandes de sucre d’orge. Posé là dès quatre heures de l’après-midi, il voyait arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il recueillait des observations du genre de celle-ci:

—Tiens! M. Francisque a une redingote neuve!

—Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle se sera trompée d’heure, bien sûr!

Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques fanatiques de son espèce, d’aller attendre la sortie du premier rôle, pour lui faire une ovation et l’escorter jusqu’à son domicile.

Ce fut une heure mémorable dans son existence d’enfant que l’heure où il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer Atar-Gull:

—Monsieur Albert, voulez-vous que je porte votre parapluie?

Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur.

III

Oh! marcher derrière un acteur!

Quel bonheur c’était pour lui!

Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,—ou à peu près,—en le suivant:

—Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches, qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche, c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours; son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or! Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole; elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas!

Oh! marcher derrière un acteur!

IV

Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à entrer dans leur intimité.

Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café.

Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari; il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.

Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte d’effrayante audace.

Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui dit:

—C’est la place de Saint-Prosper.

Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour lui offrir une canette de bière de Strasbourg.

Le gros homme en eut sa part.

Tels furent les commencements de l’ami des acteurs.

V

L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,—en passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd’hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur équipage hollandais.

Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée! depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des conseils, de faire leur partie de domino!

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à trois heures, il dîne à quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la Bois-bois.

Il trouve à Gourdin du galoubet (une bonne voix).

Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de cent cinquante (lignes).

Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est crevante.

Il déclare que Deshayes est un bénisseur;

Et que Montdidier colle des affiches, c’est-à-dire qu’il joue, les mains étendues[3].

Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer le Verre d’eau et la Joie fait peur.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils ont vu.

—Le Glacis de lance et la Rigolade f... le taf, répondent-ils.

(Note de l’auteur.)

Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont pleines de contorsions:

—Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet... Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne sais pas tout le bien... Non, mais tu es d’un nature...

VI

Voulez-vous le voir dans son élément?

Voulez-vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase?

Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet homme à l’œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient debout, afin de se transporter plus promptement d’un groupe à un autre. C’est lui. Il cause avec tout le monde, disant bonjour ou adieu, à la bordelaise; reconduisant ceux qui partent, encombrant le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d’Alexandre Michel, qui ne l’aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit, roide, indifférent; il interroge Munié, aux petits yeux clignotants et attendris; et Munié, qui est bon comme le bon pain, lui répond avec sollicitude. Il parle canut à Berthelier; à Raynard, il dit: «La claque! la claque!» Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu’occupé dans le café, il a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un treizième César; il le hèle d’un psit amical; il salue également du geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu’il y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes sensées. Mais Bache l’inquiète et l’offusque avec ses grands saluts, ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter: «Monsieur me fait l’honneur de me dire?... Monsieur m’a adressé la parole?» Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu de noir, boutonné jusqu’au menton, la poitrine effacée, lui crie d’une voix exercée au commandement: «Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot, mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après!»

L’ami des acteurs est enchanté.

Il fait rapporter de la bière.

Il a trois formules d’invitation, dont l’insistance varie selon l’importance de celui à qui il s’adresse.

La première, banale et presque négative:

—Tu ne prends pas quelque chose?

La deuxième, plus précise, avec un caractère d’affabilité:

—Prends-tu quelque chose?

Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus:

—Prends donc quelque chose!

VII

L’ami des acteurs a cela de particulier qu’il connaît tout le monde et que personne ne le connaît.

Là est la nuance originale.

On ne sait pas son nom.

On ignore ce qu’il fait.

La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n’est pas le sien: on l’appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste.

Plusieurs prétendent que c’est un tapissier, d’autres que c’est un fabricant de peignes.

Quoi qu’il en soit, c’est un fort galant homme.

Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le pousse vers la vie du théâtre, il ne s’était pas fait acteur.

Il demeura un instant immobile et frappé d’un coup de lumière; puis il me répondit comme M. Prud’homme, à qui l’on conseillait de prendre un bain pour se débarrasser d’une mauvaise odeur dont il ne cessait de se plaindre depuis l’âge de six ans.

—Je n’y ai jamais pensé!

Notes in this chapter

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