LES VIEILLES BÊTES
Reading edition
I
Nul au monde plus que moi ne t’environne de respect et d’amour, sainte Vieillesse!
Tu es l’expérience attendrie, la majesté douce, le dernier sourire et le dernier rayon.
Mais nul au monde n’est plus irrévérencieux, plus impitoyable que moi, pour ceux qui te déshonorent ou qui te font ridicule.
Pourquoi les cheveux blancs sauvegarderaient-ils Jocrisse?...
Le nombre des vieilles bêtes est immense, hélas! Je n’en entreprendrai pas une classification complète, à la manière de Linné;—je n’ai jamais rien fait de complet dans ma vie; je ne commencerai pas par l’Annuaire des vieilles bêtes.
Je me contenterai d’en piquer quelques-unes sur le papier, et d’appeler mes amis autour d’elles pour en rire.
II
Un des caractères principaux des vieilles bêtes, c’est leur prétention à l’infaillibilité.
Il semblerait au contraire que l’âge, les événements, les catastrophes, les déceptions, auraient dû leur apprendre à se tenir dans une méfiance et dans une réserve continuelles.
Point du tout.
De même qu’elles ont une façon inexorable de mettre leur cravate, les vieilles bêtes ont aussi une façon inexorable de penser.
Leur point de départ est qu’elles rendent des oracles.
Une vieille bête politique,—c’est une des séries les plus abondantes,—se faisait lire le journal, un matin, devant moi.
Le lecteur arrive à un passage important, à l’annonce d’une combinaison ministérielle, dans laquelle entraient plusieurs hommes nouveaux.
La vieille bête soulève un peu la tête, se fait répéter les noms, sourit, se renverse dans son fauteuil, en fermant à moitié les paupières,—comme M. de Talleyrand.
Puis, tapant sur sa tabatière en or:
—Ce ministère-là ne durera pas huit jours.
Le ministère a duré deux ans.
III
Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française.
Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle hausse les épaules à tout propos.
Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence cependant à comprendre Scribe et Valérie.
Lorsqu’on joue les Caprices de Marianne, l’Aventurière ou la Fin du roman, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne, elle feint de dormir.
La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:—Ah! ma pauvre Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah! Baptiste!
Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur.
J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les comparaisons.
La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un insolent,—et elle me menaça d’envoyer chercher la garde.
IV
Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires!
Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,—dans leur temps,—pièces ou volumes!
De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus, tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds.
Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,—considérée comme passage.
—Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le père d’un Asdrubal quelconque à l’auteur d’un recueil d’Apologues et d’Héroïdes.
—Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de les souiller par ces rapsodies!
—Cependant, il est bon de se tenir au courant...
—Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces messieurs peuvent dire!!!
Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens.
Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes?
V
Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes.
A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se défaire de Léandre.
Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui était son neveu.
L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire; il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa domestique.
Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche, il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme soixante francs par mois.
De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle:
«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à me faire exister!»
L’oncle répondait stoïquement:
«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je savais me tirer d’affaire.»
Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de quelques mois, vaincu, il écrivait encore:
«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui avez tant d’argent!»
Et la vieille bête répondait toujours:
«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.»
Le mot favori des vieilles bêtes!
Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie.
VI
Oh! mon histoire n’est pas terminée.
Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes.
Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle.
Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la nourriture!
Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son neveu.
Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant d’autres?...
Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes:
—Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée.
Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes, et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son existence.
—Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules.
—Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique.
Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait dit. Il se tua.
Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a jamais su.
Peut-être ne se passa-t-il rien.
Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de son épitaphe.
Je vais vous dire comment.
C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des affaires.
L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle:
—N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années?
L’oncle répondit, en pelant une poire:
—Oui, j’avais un neveu... qui a mal tourné.