EXAMEN DE CONSCIENCE D’UN HOMME DE LETTRES
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§ Ier Invocation
O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli, l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face! Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes égarements!
§ II Par pensées, par paroles, par actions et par omissions
Contre le prochain: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française.
Avoir parié que le Vasco de Gama, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique.
Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de Catherine d’Overmeire qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M. Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi.
M’être endormi,—avec un billet de faveur,—aux Troyens.
Contre moi-même: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir.
Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie.
M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de Jocko.
Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?)
§ III Sur les sept péchés capitaux
Par paresse: En négligeant d’aller voir les Rameneurs, de M. Paul Siraudin.
En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène Pelletan au Cercle de la rue de la Paix.
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Par envie: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile Solié.
Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil.
Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des Trente-deux duels de Jean Gigon, en songeant à l’édition unique de mes Mélodies intimes.
Avoir supputé les droits d’auteur de la Mariée du Mardi-Gras, et être tombé dans une rêverie profonde.
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Par avarice: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas le Pays.
Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers.
Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même, plutôt que de le lui offrir magnifiquement.
Par orgueil: M’être trouvé beau.
M’être trouvé grand.
M’être trouvé digne.
Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe.
M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par Disdéri, par Thierry et par Carjat.
N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves.
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Par colère: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest Legouvé d’écrivain de deuxième ordre.
Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de la Comédie-Française.
Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise d’Une fête sous Néron.
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Par gourmandise: Avoir cherché dans le chambertin et dans le saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal le **********.
Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec mon ami Philibert Audebrand.
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Par luxure: Être allé six fois au Pied-de-Mouton; y avoir prêté les yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus.
Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité d’arriver à la conquête de Léonie Trompette.
§ IV Acte de contrition
Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué! Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux.