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Les femmes qui font des scènes

POURQUOI L’ON AIME LA CAMPAGNE

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I

UN SPÉCULATEUR, marchant dans la rosée, un cigare à la bouche.

Quel bois ravissant, élégamment planté, plein d’ombre et de jeux de lumière! Je le ferai abattre.

Comme on respire ici un air pur!... Une usine serait merveilleusement placée auprès de ce cours d’eau.

Une fabrique de noir animal, peut-être.

Et ce point de vue! ce village dans le fond, tout baigné de vapeurs! ces maisonnettes cramponnées au flanc du coteau! le rose des tuiles et le bleu du ciel.

J’ai rarement trouvé de site plus pittoresque. Si le nouveau chemin de fer le coupe en deux, ma fortune est faite.

Qu’il est doux de fouler un tapis de mousse!...

UN BOUTON D’OR, à demi écrasé. Aïe! prenez donc garde!

LE SPÉCULATEUR. Excellent terrain d’ailleurs; il faudra que je le fasse étudier.

Mesurons la distance qu’il y a d’ici à la route. (Il tire un mètre de sa poche.)

UNE FAUVETTE, à un pinson.—Voyez-vous ce qu’il fait?

LE PINSON. Il marche, le dos courbé.

LE SPÉCULATEUR. Cinq, six, sept... sept mètres... et vingt-trois centimètres.

J’aime la campagne, je l’avoue.

Ce n’est plus qu’à la campagne qu’on peut encore faire des affaires.

II

UN MALADE, au seuil d’une étable, tenant une tasse de lait, et se bouchant le nez.

Pouah!—J’aime la campagne parce qu’elle me fait du bien; mais attendez que je sois mieux portant, et vous verrez avec quel plaisir je retournerai sur le boulevard.

UN CHOU. Ingrat!

UN COCHON. Mal élevé!

LE MALADE. Des végétaux stupides! des animaux ignobles! des hommes qui vous regardent de travers, et des femmes qui disent: J’avons!

Voilà pourtant ce que les poëtes ne cessent de célébrer depuis que le monde est monde!

UN COQ. Cet infirme!

UN CANARD. Je vais l’éclabousser d’un coup d’aile.

LE MALADE. Je sais bien... le lait naturel, les œufs sortant de la poule. Parbleu! sans cela, est-ce que je consentirais à m’enterrer tout vivant?

Les médecins m’ont envoyé au vert. Je suis au vert. Je n’avais pas le choix des couleurs.

J’aime la campagne, comme on aime une maison de santé. (Il avale une tasse de lait.) Pas autrement.

III

DEUX AMOUREUX, vingt-cinq ans et dix-huit ans, brun et blonde, bras entrelacés, en forêt.

L’AMOUREUX. Je t’aime, Valentine!

L’AMOUREUSE. Paul, je t’aime!

L’AMOUREUX. Ce sentier touffu est inaccessible aux rayons du soleil. Laisse-moi dénouer les rubans de ton chapeau de paille.

L’AMOUREUSE. Tu as défait tous mes cheveux; je dois être affreuse maintenant.

UNE TOURTERELLE. Comme ils sont gentils!

LES PETITES CLOCHETTES BLEUES. Bonjour! bonjour! bonjour!

L’AMOUREUSE. Où me conduis-tu, Paul?

L’AMOUREUX. Je ne sais; mais qu’importe! Le chemin des amoureux est toujours devant eux.

L’AMOUREUSE. Alors, pourquoi quitter le chemin fréquenté?

L’AMOUREUX. Je cherche une place pour nous reposer, ma charmante.

L’AMOUREUSE. Je ne suis pas fatiguée...

LA TOURTERELLE. Par ici! par ici! l’allée à droite, en descendant vers les saules; vous trouverez ce qu’il vous faut.

L’AMOUREUX. Viens, chère belle; nous avons tant de choses à nous dire.

L’AMOUREUSE. Crois-tu?

UN COQUELICOT, à demi-voix. Mais rougis donc!

L’AMOUREUSE. Ces branches ont failli me déchirer la joue. C’est égal; c’est bien beau la campagne, n’est-ce pas, mon Paul?

L’AMOUREUX. J’aime la campagne!

ENSEMBLE. Nous aimons la campagne, parce qu’on y sent mieux son cœur battre; parce que les aveux y fleurissent naturellement sur les lèvres; parce que les serments sont faits pour être prononcés sous le ciel et dans les parfums!

Nous aimons la campagne, parce que la campagne c’est le désert. (Un bruit semblable à un baiser.)

UN LÉZARD. C’est étonnant; ceux-là ne me font pas fuir.

IV

DES BOURGEOIS, tout en sueur, leurs habits sous le bras, ployant sous des paniers de victuailles.

Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les pommes de terre en fleur!

Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour manger un morceau.

N’est-ce pas, madame Menesson?

N’est-ce pas, monsieur Douillard?

Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons du soleil.

Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les provisions...

UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il?

UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois que je reconnais une de ces figures-là.

LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez donc!

Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le papier.

C’est égal, les morceaux en sont bons.

Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine!

Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur au beau sexe!

Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des autres.

LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le coin de la rue du Ponceau.

UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour!

UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me laisser choir dans leur salade.

LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur.

Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne communique au vin un petit goût suret qui est plein de charmes.

Vive la campagne!

LE COUCOU. Je les reconnais tous.

V

UN HOMME BARBU, couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la route de Poissy-lès-Bestiaux.

La belle nuit!—Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite impénétrable au milieu des nuages épaissis.

Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de l’étang.

Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame glacée.

La belle nuit!—Et le joli trimard!

UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.

UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous quelque chose?

UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.

UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!

L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons noirs, et le roulement des charrettes attardées.

C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui porte son argent dans sa ceinture.

J’aime la campagne.

Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du recueillement...

UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!

L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent à venir!

Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au Grand Café. Tout serait perdu.

Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher hors de chez lui,—ce dont je le loue hautement.

Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.

J’aime la campagne.

On ne peut plus exercer tranquillement qu’à la campagne. (On entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.)

La bourse ou la vie!

VI

UN VAUDEVILLISTE, errant dans les environs de la Celle-Saint-Cloud, l’air préoccupé.

Non, pas ici.... je serais trop en vue.

Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré.

UN PIVERT, interrompant ses coups de bec contre un arbre. Que veut cet homme-là?

UN MERLE. Son air n’est pas méchant.

UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux!

LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes.

LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un sceptique et pour un corrompu.

Air de la Famille de l’Apothicaire.

Comme tant de sages vantés, Je raffole de la campagne. Pour fuir l’air impur des cités, Souvent je me mets en campagne. Au théâtre, par mon effort, Je suis fier de mainte campagne. Si ce couplet n’est pas très-fort, Qu’on me pardonne... A la campagne!

Oh! oui, j’aime la campagne! (Jetant les yeux autour de lui.)

LE MERLE. Il tient du papier à la main.

UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal.

LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux.

Je suis seul... bien seul...

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