LE CHICARD
Reading edition
I
Minuit sonne.
Par une belle gelée de février, enveloppé d’un paletot insuffisant, le menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des Italiens.
Une femme en domino est à son bras.
Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à cheval à côté des ifs lumineux, ils jouent des coudes à travers la foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l’auvent de l’Opéra.
De son costume, à lui, on ne distingue encore qu’un gigantesque plumet et des bottes à la russe.
Il se redresse devant le contrôle; il se débarrasse de son cache-nez, et, comme pour essayer ses moyens, il lance d’une voix de stentor ce nom aux employés:
—Monsieur Guizot!
II
Les employés ne sourcillent pas.
Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafflard et de Tivoli.
Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras:
—Votre billet?
—Dumollard! articule notre individu, heureux de cette seconde plaisanterie.
—Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde d’entrer.
—Hommes de peu de foi! murmure-t-il en s’exécutant, et se sentant poussé par le flot.
Au vestiaire, il s’arrête pour ôter son paletot. Moment d’éblouissement! La chenille se change en papillon. Le bourgeois devient un chicard.
—Viens, Sophie! dit-il en montant majestueusement le grand escalier.
III
Il est coiffé d’un casque en carton doré, d’où jaillit ce prodigieux plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat. Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des croissants et des lunes en papier découpé. D’énormes besicles de marchand d’orviétan sont à cheval sur son nez. Les ordres les plus fabuleux s’étalent sur sa poitrine presque nue: dromadaire du bey de Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d’Étrurie, condor du duc de Roussillon. A sa ceinture est pendue une cuiller à pot, ainsi qu’une corde d’oignons en guise de breloques. Il a un habit vert d’incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d’Alcide du Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon large comme une fourche.
IV
A peine son pied s’est-il posé sur les tapis du premier étage, qu’il s’annonce par des effets de grelots, et qu’il s’affirme (un mot à la mode) par une explosion de cris et d’apostrophes.
Il pénètre dans les groupes à la façon d’un boulet de canon; les uns le rudoient, les autres rient.
Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l’une:
—Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance!
Disant à l’autre:
—Vaporine! sois à moi... dût la justice des hommes nous poursuivre jusque dans les savanes du nouveau monde!
Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l’horreur.
Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit:
—Eh bien, après?
V
Il danse.
Il appelle cela danser.
Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d’organiser le vide autour de lui.
Enveloppant sa danseuse d’une étreinte enthousiaste, il s’avance avec elle, en imprimant à sa botte gauche des balancements égaux.
Puis, il la rejette brusquement aux bras de son vis-à-vis.
Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de l’indifférence, de la furie et du dédain.
Il marche,—il bondit.
Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin à vent, il piaffe comme un cheval.
Et le cavalier seul!
Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec l’orchestre, l’œil plein de gaz et de sang.
Il se tord en sautant, et saute en se tordant.
Il se jette à plat ventre,—et il se relève.
Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d’un homme qui offre une rose à sa danseuse.
VI
Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,—que dis-je? perdu! servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.—Un chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller seul, comme le bourreau.
Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il n’a plus vu personne.
Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête:
—Sophie! hé! Sophie!
Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant:
—Me voilà! rassure-toi!
VII
Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de forcer ou d’éluder cette consigne:
—Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous... Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement, ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, cruel?
Et le voilà aux genoux de l’huissier.
VIII
Assis près de l’orchestre où les quadrilles l’ont refoulé, il se tourne vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est tout en sueur, par suite de l’attention passionnée qu’il prête à la danse.
—Monsieur, lui dit-il, n’est-ce pas une chose à la fois anormale et pénible, à l’époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons chaque jour... de voir des nations policées s’égorger entre elles, à l’instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de l’ignorance et de la superstition?
Le monsieur ne bronche pas.
—N’est-ce pas votre opinion? continue le chicard.
Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d’un autre côté.
—Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière de voir.
Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à l’heure, il fume à présent.
—Êtes-vous éclectique?
—Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur.
—Pas poli, dit chicard.
Et posant amicalement la main sur son épaule:
—Mais considérez donc, mon bonhomme, que...
Pour le coup, le monsieur n’y tient plus:
—Je vous défends de toucher à mes vêtements ou je vous fais mettre au poste.
—Excusez! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors.
IX
Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra.
Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes.
Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les tables, en accrochant les tabourets.
Le premier chicard dit au second:
—Laisse-moi faire!
Le second chicard répond au premier:
—Vive la charte!
Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent pas.
—Qu’est-ce que désirent ces messieurs?
—Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne désire pas... je veux, j’exige!
—Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?
—Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.
—Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se laissant couler sur un tabouret.
X
—Sophie, as-tu ton châle?
C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire. Il est quatre heures du matin.
—Sophie, as-tu ton châle?
Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule.
—Sophie, as-tu ton châle?
Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de conscience que pour répéter toutes les cinq minutes:
—Sophie, as-tu ton châle?
Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus de gants, s’écrie en apercevant le chicard:
—Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac!
On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à la maison Dorée.
XI
Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la figure la première, dans un homard.
—Mais ce n’est pas Tolbiac! s’écrie une des femmes en l’examinant.
—Alors, c’est bien plus drôle, dit un pierrot.
—Si c’était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre.
—Dites donc, vous! fait une pierrette d’un ton féroce, en secouant le chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le homard?
Le chicard se contente de grommeler:
—Sophie, as-tu ton châle?
Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il commence une chanson qu’il n’achève pas; il essaie de jongler avec deux bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes.
Puis tout à coup, comme saisi d’une idée, il se lève et appelle le garçon.
—Qu’est-ce que tu veux, Tolbiac?
—Garçon! l’almanach Bottin! dit le chicard, rempli d’une émotion étrange.
—Pourquoi faire? lui demande-t-on.
—C’est que mon patron m’attend ce matin pour opérer une saisie dans le quartier Vintimille.