LA ROSIÈRE
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PERSONNAGES:
LA ROSIÈRE. LE PÈRE. LA MÈRE. LE FRÈRE. LE TAMBOUR. UNE VOIX DU CIEL.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un village aux environs de Paris.—Le théâtre représente une pauvre chambre.
LE PÈRE, LA MÈRE.
LE PÈRE, soucieux. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux jours?
LA MÈRE. Qui ça?
LE PÈRE. Notre vache.
LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera rien.
LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.
LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.
LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?
LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.
LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces allées et venues dans notre maison.
LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.
LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui...
LA MÈRE. Et l’honneur donc!
LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache. (Il retombe dans sa rêverie.) Elle rechigne sur tout, ce n’est pas naturel.
LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!
LE PÈRE. Pauvre Biquette...
LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant! c’est le premier beau jour de sa vie. (Le père se lève.) Ne t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.
LE PÈRE, avec agitation. Je me moque de la cérémonie! je te parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du soulagement à cette bête.—Donne-moi ma veste.
LA MÈRE. Pour quoi faire?
LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir Biquette.
LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez à temps pour donner le bras à ta fille.
LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.
LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?
LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir personne. Je vais chez M. Maillard.
LA MÈRE, suppliante. Bertrand!
LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le cœur sec. (Il sort.)
LA MÈRE, seule. Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce n’est pas Dieu possible... Voici mon fils!
SCÈNE II
LA MÈRE, LE FRÈRE, dix-huit ans environ; pâle comme sa blouse. Il entre silencieusement et va au buffet.
LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?
LE FRÈRE. Je travaillais au pont.
LA MÈRE. La nuit aussi? (Le frère ne répond pas). Comme tu as chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.
LE FRÈRE. Finis donc.
LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé...
LE FRÈRE. Où est le vin?
LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.
LE FRÈRE, haussant les épaules. Qué malheur!
LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus sage de la commune!
LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.
LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.
LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.
LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.
LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?
LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.
LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (Il prend sa casquette et se dispose à sortir.)
LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?
LE FRÈRE. Jouer au tonneau.
LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.
LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.
LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur...
LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!
LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.
LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.
LA MÈRE. Ah!
LE FRÈRE. Adieu, maman. (Il sort.)
LA MÈRE, un moment interdite. Allons je n’ai pas le temps de pleurer.
SCÈNE III
LA MÈRE, LA ROSIÈRE.
LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.
LA MÈRE, en extase. Belle comme une reine!
LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point. Comme c’est agréable!
LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma Thérèse!
LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est papa?
LA MÈRE. Il est sorti.
LA ROSIÈRE. Et Auguste?
LA MÈRE, embarrassée. Auguste aussi.
LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?
LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.
LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?
LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton frère...
LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de bonnet à te mettre.
LA MÈRE. J’ai ma robe verte.
LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?
LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est connu.
LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?
LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de coquetterie.
LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour garder la maison.
LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!
LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras la serrer dans ta commode.
LA MÈRE, joignant les mains. Je t’en prie...
LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (On entend les cloches.)
LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!
LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?
LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce?
LA ROSIÈRE. Une guenille!
SCÈNE IV
Les Mêmes, LE TAMBOUR, Amies de la rosière.
LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous chercher, vu qu’il est l’heure.
LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête; mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces demoiselles aussi.—Bonjour, Flore; bonjour, Annette.—Maman, donne des verres.
LA MÈRE. Oui, tout de suite.
LE TAMBOUR, après avoir bu, à la mère.—Eh bien, madame Hallut, êtes-vous assez heureuse!
SCÈNE V
Le théâtre change.—Tableau rustique.—Les rues sont tendues de grands draps blancs; les chemins sont jonchés d’herbes odorantes et de fleurs: coquelicots, bluets.—Tout le monde aux fenêtres.—Une rumeur annonce que le cortége sort de la mairie et se dirige vers l’église.
CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.
Le tambour de la commune.
Le garde champêtre, sabre nu.
Dix jeunes filles, vêtues de blanc, formant la haie.
Une enfant de cinq ans, portant une couronne de roses sur un coussin de velours.
La rosière.
La rosière de l’an précédent.
Monsieur le maire.
Monsieur l’adjoint au maire.
Deux pompiers.
Les notables de l’endroit.
Des coups de fusil et des détonations d’artifices signalent l’entrée du cortége dans l’église.
SCÈNE VI
Le soir. Une tente ornée de drapeaux tricolores, avec cette inscription: Bal Morel.
UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!
UN PAYSAN. Viens, Denise.
UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (Criant.) Marie! ici! viens donc!
L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!
UN COUPLE. Voilà! (On se place. La musique joue. Le frère de la rosière, ivre, traverse les groupes.)
UN DANSEUR. Hé! faites attention.
LE FRÈRE. De quoi?
UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!
UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?
LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur...
VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (On monte sur les banquettes.)
UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!
UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.
L’EMPLOYÉ. En place! en place!
UN ZOUAVE, s’approchant de la rosière. Mademoiselle, vous m’avez promis un quadrille?
LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M. Maillard.—Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang...
LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se permettait des plaisanteries sur vous...
LA ROSIÈRE. Sur moi?
LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son compte; il en a pour huit jours de lit.—Tenez, le voilà qu’on emporte.
LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!
M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main, s’il vous plaît?
LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. (Elle danse.)
SCÈNE VII ET DERNIÈRE
La chambre de la scène première.—La mère, seule, assise sur une chaise et pleurant.
UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants. Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.—Saintes fleurs du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (La mère s’endort.)