← Table of contents
Les femmes qui font des scènes

IL SAIT OU EST LE CADAVRE

Reading edition

I

Tout est là: savoir où est le cadavre.

Et quand on le sait, on est le maître de la situation.

Ah! c’est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des habitants de nos fertiles provinces n’est pas sans rapport avec le tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni, par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés à mort.

Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l’argot.

L’argot crée des mots;—le parisien se contente des mots créés; il vit en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède que par images.

Mais quelles images!

Tropes-clowns! Métaphores plus soudaines et plus hardies que des danseuses espagnoles! Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui ont dû s’épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l’aloès.

Et adjectifs de toutes les couleurs!

Une illumination générale de la grammaire!

C’est en langue parisienne qu’on dit:

Avoir son plumet,—pour: être gris.

Attraper un papillon de guinguette,—pour: recevoir un coup de poing.

Lâcher la rampe,—pour: se laisser mourir.

Avaler un enfant de chœur,—pour: boire un verre de vin rouge.

Et Il sait où est le cadavre,—pour: il connaît un secret.

II

Qu’il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en douter. Seulement, les renseignements me manquent—ainsi que pour cette autre locution, qui m’a souvent fait rêver: «Croquer le marmot.»

Il est évident qu’il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu’un qui s’impatientait.

Ça, revenons à notre cadavre.

Il y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions: des cadavres bien embaumés dans des cercueils de cèdre; de jolies momies ornées de bandelettes élégantes; des cadavres poétiques enfin,—comme la tête de cet amant qu’une femme des contes de Boccace enterre dans un pot de fleurs.

Il y a aussi des cadavres horribles, défigurés, crispés, que le coup de pelle d’un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n’ont d’autre linceul qu’un haillon taché de sang...

III

Francbeignet se présente chez un riche négociant.

Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un cigare éteint.

Un garçon de bureau, qui lit le Pays dans un fauteuil de cuir, devant un pupitre, le toise et lui dit:

—Monsieur n’y est pas.

—Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard.

Et, d’un revers de main, envoyant le Pays au plafond, il ajoute:

—Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher petit Francbeignet.

Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.

Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.

—Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.

—Oui... Qui... Que me veux-tu?

—Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... le mouvement du port... Combien paies-tu cela?

Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.

—Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.

—Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi.

—Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très...

Le négociant s’agite sans répondre.

—Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en cherchant par la chambre.

Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon de cigare charbonné:

—Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il.

—Eh bien, qu’est-ce que tu fais!

—Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop longtemps.

—Ah!

—La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard.

Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les élastiques.

—Dix mille francs! répète-t-il.

—Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette expérience de galvanisme.

—Es-tu fou?

—Peut-être bien... sans le savoir.

—C’est impossible, dit sèchement le négociant.

—Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son large pantalon.

—Comment cela?

—Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je suppose.

—Mais...

—Non, cela ne serait pas décent.

—Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant en levant les bras vers l’Éternel.

—Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.

Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache.

—Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais inventer! Et cette certaine nuit, chez...

Francbeignet n’achève pas.

Dix billets de banque sont tombés dans sa main.

Il sait où est le cadavre.

IV

—Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère et trépignant dans un salon décoré pompeusement.

Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.

—Je te ferai périr sous le bâton, faquin!

Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.

—Je te livrerai à la justice, pendard!

Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.

—Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces.

Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une armoire, et l’ouvrant, il dit:

—Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou son corset amarante?

Le vieillard pousse un cri étouffé.

Le valet de chambre poursuit:

—Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle des deux faudra-t-il lui essayer?

Le vieillard va fermer la porte.

Le valet de chambre dit:

—Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette.

Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes.

Le valet de chambre dit:

—Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé.

Le vieillard tombe à genoux...

Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais.

Il sait où est le cadavre.

V

Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie, admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.

Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques jeunes gens à la mode, riant et pariant.

Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne, bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie, habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle, le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la bouche entr’ouverte.

Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix singulièrement claire:

—Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là? Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...

Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers lui, en montrant un visage moqueur.

Le gandin rougit et perd la parole.

On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse de se vanter de sa santé de fer.

Elle sait où est le cadavre.

VI

Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.

Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.

—Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.

—Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de sourire sans se compromettre; un jeune!

—De la chair fraîche?

—Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a osé m’envoyer son nouveau roman: le Couteau ébréché, scènes de la vie d’abattoir.

L’ami se gratte le nez.

—Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.

—J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.

—C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le connais intimement, et j’avais espéré...

—Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.

—Est-ce votre dernier mot?

—Parbleu!

—Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.

—Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.

—J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me rappeler?

—Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.

—Goëmon ne vous épargnera guère.

—Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?

—Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé: Cocorico.

—Cocorico! s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait rechercher et détruire tous les exemplaires.

—Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.

—O mon Dieu! murmure le grand critique.

—Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.

—Des extraits de Cocorico! il faut l’en empêcher!

—N’est-ce pas?

—A tout prix!

—Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son protégé.

Le grand critique soupire et ne répond pas.

Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le grand critique.

Il sait où est le cadavre.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings