UNE VERTU MOTIVÉE
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Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante, offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde ne sont d’indispensables ingrédients.
En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.
Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis, car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en triompher.
Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe ! dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous, sans crainte d’être démenti par l’expérience.
L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle, cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif, celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne. En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.
De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.
Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que, pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent. L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer, devient un luxe rare.
Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu. Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.
— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus qu’un crime, ce serait une faute.
La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître, cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés, triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie, de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.
— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je resterai vertueuse.
Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ; de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que soient les éléments dont elle est formée.
Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance, ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire comprendre ce mode d’indemnité.
Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués, qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse, le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de profondeur.
Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis, n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner presque sans contestation certains points de l’administration conjugale auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.
Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire, les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et minutieuse.
Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis, qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives ! trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de son trône ?
Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ; il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême de sa conduite sociale et politique.
Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible. Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.
Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile, elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.
Le ministère n’arrivant pas, et aucun signe n’annonçant à l’horizon le lever prochain de cet astre désiré, monsieur Piard passa successivement et en fort peu de temps de l’espérance au doute, du doute au découragement, et du découragement à la mauvaise humeur la plus prononcée. Une élection où il ne put parvenir à se faire nommer député, et l’échec qu’il essuya en voulant changer de section au conseil d’état, devinrent à ses yeux d’intolérables mécomptes. Nous avons dit comment, par suite de ses revers, il avait pris en haine les solliciteurs dont il voyait Isaure entourée. Son mécontentement ne se borna pas à cette aversion sans conséquence ; bientôt il se manifesta d’une manière plus grave. S’abandonnant à la légèreté de son caractère, monsieur Piard dévia de la ligne prudente que sa femme lui avait tracée. Il s’éloigna du parti qui s’intitule conservateur après avoir fait la révolution de 1830, et se rapprocha de quelques esprits brouillons, louches, hargneux, pour qui l’opposition est une affaire de tempérament, et vers lesquels le poussait, par une sorte de sympathie, la taquinerie naturelle de son esprit. Il alla moins souvent dans les salons ministériels, et, par contre-coup, montra de l’assiduité chez monsieur Dupin, et même chez monsieur Odilon-Barrot ; il parla des injustices dont il se trouvait l’objet d’un air dégagé où perçait la rancune, s’abonna ostensiblement au National et au Charivari, et se mit à critiquer les actes du gouvernement avec une hardiesse qui, de la part d’un fonctionnaire public, devait paraître monstrueuse aux dépositaires du pouvoir. En un mot il prit l’attitude d’un homme décidé à jouer quitte ou double. Ce jeu offre des chances de succès aux gens qu’un mérite reconnu fait paraître nécessaires, mais il mène tout droit à une destitution les mécontents qui ne se recommandent pas par une grande valeur personnelle. Madame Piard, à qui n’avait pas échappé la mauvaise humeur de son mari, mais qui n’avait aucun moyen d’y porter remède, vit sur quel écueil inévitable il s’allait briser si elle ne l’arrêtait quand il était temps encore. Plusieurs des hommes politiques, habitués de son salon, l’avaient avertie d’ailleurs du danger que courait le conseiller d’état.
— Piard a tort, lui avaient-ils dit à différentes reprises ; tandis que votre conduite est un modèle de sagesse, de tenue et d’habileté, il agit comme un enfant sans raison. Si vous le laissez faire, il perdra tout ; on est très-mécontent de lui au château.
Justement effrayée, Isaure voulut user d’un ascendant qu’elle croyait irrésistible, mais la manière dont furent accueillies ses remontrances lui apprit qu’elle avait trop présumé de son pouvoir. Monsieur Piard, qui rendait sa femme responsable des dégoûts dont il se disait abreuvé, avait prévu ses réprimandes ; loin de les redouter comme il eût pu faire quelques mois auparavant, il les attendait de pied ferme et avec une sorte d’impatience, décidé qu’il était à profiter de l’occasion pour briser le joug auquel il s’était soumis jusqu’alors, et à conquérir la liberté, puisque la puissance lui échappait.
— Je suis désolé que mes opinions ne soient pas les vôtres, répondit-il aigrement dès qu’Isaure eut entamé cette discussion délicate ; mais au risque de vous déplaire je les garderai. Je ne suis pas un enfant, et je sais ce que j’ai à faire. Vous ai-je jamais empêché de recevoir dans votre salon qui bon vous semble ? Que les 221 en fassent leur club si ça vous convient et à eux aussi, je ne m’y oppose pas ; mais, de mon côté, je prétends être libre. On trouve mauvais, dites-vous, que je sois abonné au National et que j’aille chez Odilon-Barrot ? Si l’on me pousse à bout, je m’abonnerai au Bon Sens, et j’irai chez Garnier-Pagès. Abreuvé de dégoûts comme je le suis, c’est bien le moins que je conserve la liberté de conscience dont jouit le dernier des citoyens. Après tout, que dois-je au gouvernement ? A cinquante ans conseiller d’état ! la belle conquête ! Il est vrai que vous, Madame, vous avez du crédit ; vous êtes toute puissante. Au ministère de l’intérieur, on ne jure que par vous, et l’on pourra bientôt lever un régiment des gens dont vous avez fait la fortune. Mais qu’est-ce que cela me rapporte, à moi ? Depuis que j’ai eu l’honneur de vous épouser, ai-je avancé d’un pas ? Vous planez dans les hautes régions de la politique, tandis que je végète dans des travaux vulgaires et subalternes ! Je conçois que votre rôle vous semble agréable, mais sachez que le mien commence à me déplaire. Je dirai cela tout haut et à qui voudra l’entendre. Si cela offense la camarilla, qu’on me destitue ; je ne demande pas mieux ; ma position en sera plus franche ; et puis cela fera une place vacante, et peut-être en pourrez-vous disposer en faveur d’un de vos protégés !
Cette tirade, débitée d’un ton acerbe, apprit à Isaure que son mari était blessé au vif. Vainement essaya-t-elle de le ramener à des sentiments plus dignes d’un homme politique. Ses efforts échouèrent devant l’opiniâtreté du fonctionnaire abreuvé de dégoûts qui, pour réponse unique à tous les arguments dont il se trouvait assailli, se contenta de répondre en ricanant :
— Qu’on me destitue si l’on n’est pas content ! Cela m’est parfaitement égal ; ma philosophie est à l’épreuve d’un malheur plus grave que la perte d’un emploi si chétif.
. . . . Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ.
Si une destitution était indifférente à l’homme en place, ce dont, après tout, il est permis de douter, il est certain, en revanche, qu’elle eût été pour madame Piard le sujet d’un déboire mortel. Aux yeux d’une ambitieuse, un mari n’est, il est vrai, qu’un instrument, mais, si peu qu’elle y tienne, encore n’aime-t-elle pas à le voir brisé ; car quel autre serait d’un bois si souple et d’un maniement si facile ! Le ridicule entêtement du conseiller d’état fit donc éprouver à sa femme le plus violent dépit qu’elle eût ressenti depuis son mariage. Toutefois, après un premier échec, elle ne se tint pas pour vaincue. A vingt reprises, et par les plus insidieuses manœuvres ; elle revint à la charge et essaya de ramener au bercail ministériel la brebis égarée ; mais monsieur Piard avait pris goût à l’herbe défendue : au lieu de rejoindre docilement le troupeau dont il ne s’était jamais écarté jusqu’à ce jour, il persista dans son escapade et continua de paître à l’aventure sur le maigre terrain de l’opposition. Pour atténuer cette lourde faute et en prévenir les conséquences ; Isaure alors n’eut d’autres ressources que de redoubler d’amabilité à l’égard des puissances de qui dépendait le sort de son mari. A la considération de la femme à qui l’on ne pouvait rien refuser, le ministère ferma les yeux sur les égarements patriotiques du conseiller d’état et attendit débonnairement qu’il lui plût de venir à résipiscence.
Tel était le désaccord où vivaient depuis quelque temps monsieur et madame Piard ; lorsque la découverte des infidélités du galant à cheveux gris vint mettre dans la main de l’épouse offensée une arme qui devait lui assurer la victoire ; pour peu qu’elle montrât d’adresse à s’en servir. Or, nous avons dit qu’en conduite et en habileté, Isaure n’avait guère de rivales. En prenant la résolution de renoncer au bénéfice de la loi du talion, elle donna une irrécusable preuve de cet esprit supérieur. Une faute, en effet, lui eût enlevé son avantage, en l’abaissant au niveau du coupable. Dans un conflit de cette nature, celle des parties qui a de son côté le bon droit ressemble à une armée riche d’artillerie en face d’une autre qui a perdu la sienne. Madame Piard n’eut garde d’enclouer sa vertu au moment où elle en espérait tirer le meilleur service ; elle la mit en batterie, au contraire, et attendit l’ennemi, c’est-à-dire son mari, la mêche allumée.
— Monsieur Piard n’aura jamais le droit de m’adresser le moindre reproche, se dit-elle en se préparant au combat ; mais si son honneur reste intact, il n’en saurait être de même de l’autorité qu’il cherche à s’arroger. Il est temps de mettre fin à cette lutte ridicule. Dans une maison, il ne peut y avoir deux maîtres : qui doit gouverner de lui ou de moi ? Voilà toute la question : la réponse n’est pas douteuse. En me trompant d’une manière si indigne, il a signé sa déchéance ; à la première occasion je le lui ferai voir.
L’occasion qu’attendait Isaure avec l’infatigable patience d’un chasseur à l’affût, se présenta enfin le jour où Deslandes se battit en duel.