UNE MISSION DÉLICATE
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Le substitut trouva madame Piard sur le seuil d’un petit salon réservé aux dames patronesses, dont plusieurs y étaient réunies en cet instant. La figure d’Isaure offrait une telle expression de dépit et de courroux, que l’air de triomphe empreint sur la physionomie de son protégé s’effaça subitement.
— Vous savez ce qui se passe, lui dit-elle d’un ton bref et impérieux. Cette femme a osé se présenter ici avec plusieurs autres créatures de son espèce. Une partie des billets qu’elles ont remis en entrant au contrôleur est signée de ma main. Est-ce de vous qu’elles les tiennent ? Pas de phrases, un oui ou un non.
Deslandes éprouva un étourdissement comparable à celui qu’occasionne un coup rudement appliqué sur le crâne ; il lui sembla que la salle de bal tournait sur elle-même, et que le parquet s’entr’ouvrait sous ses pieds.
— Madame, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré la parole, vous voyez le plus malheureux des hommes ; les actions les plus innocentes semblent des crimes dès que j’y prends part.
— Avez-vous donné à madame de Marmancourt les billets que je vous avais confiés ? reprit Isaure d’un ton péremptoire.
— Hélas ! oui, madame ; mais j’ignorais alors ce qu’était au juste madame de Marmancourt, surtout j’étais loin de me douter qu’il y eût, dans un fait si simple en apparence, quelque chose qui pût devenir pour vous l’occasion de la contrariété la plus minime. Au prix de mon sang, je voudrais aujourd’hui...
— Pas de mélodrame ; vous savez qu’il m’est insupportable. Parmi les personnes à qui j’avais confié des billets, j’étais sûre qu’une seule avait pu manquer ainsi à toutes les convenances. D’avance je vous avais reconnu ; mais laissons cela. Il y a quelque chose de plus pressé que de vous faire un sermon : c’est de nous débarrasser de cette étrange compagnie, qui se croit sans doute au bal Musard. C’est vous qui l’avez introduite, c’est à vous de la congédier. Je vous donne pour cela un quart d’heure.
Madame Piard tourna le dos à Deslandes, et alla rejoindre le groupe des dames patronesses qui, pendant ce dialogue, avaient continué leur délibération ; toutefois, le substitut avait eu le temps de lire dans les yeux de sa protectrice qu’il fallait exécuter ses ordres sous peine d’encourir une éternelle disgrâce. Il rentra dans la salle du bal en homme résolu de vaincre ou de mourir ; mais dès les premiers pas il fut arrêté de nouveau par l’officier d’état-major qui avait eu le mois précédent quelque velléité de plaire à la femme du conseiller d’état, et depuis cette époque gardait rancune au substitut.
— Monsieur, dit le capitaine d’un ton cérémonieux, tout à l’heure je suis allé vous parler au nom de madame Piard, permettez-moi d’ajouter un mot en mon nom personnel. Vous comprenez qu’il faut que les dames venues ici sous vos auspices sortent sur-le-champ ; sinon, la responsabilité qui pèse naturellement sur vous deviendrait fort grave, et en ma qualité de commissaire du bal je me croirais obligé de vous demander une explication sérieuse à ce sujet.
— Parbleu, monsieur, nous nous expliquerons plus tard si bon vous semble, répondit le substitut avec impatience ; mais en ce moment laissez-moi passer. Vous savez bien qu’on ne m’a donné qu’un quart d’heure pour tout délai.
— Bon, se dit-il en pressant le pas, voici maintenant un duel qui me menace ! C’est à en perdre la tête.
Il s’élança au milieu du bal, comme se rue dans un taillis un chevreuil poursuivi par une meute. A force d’éventrer les contredanses, d’écraser les pieds des assistants, de heurter les plateaux de rafraîchissements, et même de grimper sur les banquettes pour mieux voir, il aperçut Blondeau qui avalait paisiblement une glace, retranché contre la foule dans l’embrasure d’une fenêtre. Il se précipita aussitôt vers lui, et à son tour le saisit par le bras.
— Il faut, lui dit-il d’un ton véhément, que tu me rendes un immense service. Mais d’abord, es-tu en état de m’entendre ? Je devine que vous sortez tous de table, et que vous n’y avez pas bu que de l’eau.
— Si nous n’avions pas bu autre chose que de l’eau, nous n’aurions donc rien bu du tout, répondit Blondeau avec sang-froid ; ton propos est absurde. Je t’avouerai que je vois un peu double. Il me semble même que tu as au moins deux têtes ; mais parce qu’un de mes organes s’est perfectionné, ce n’est pas une raison pour que les autres se comportent mal. Va ton train : je t’écoute. De quoi s’agit-il ?
— De décider toutes ces dames avec qui tu es venu à se retirer.
— Comment dis-tu ça ?
— Il n’y a que toi qui puisses en venir à bout. D’après ce que j’ai deviné tout à l’heure, tu as beaucoup plus d’ascendant sur madame de Marmancourt que je n’aurais supposé. Va donc lui parler, je t’en supplie, et fais-lui comprendre que sa présence dans ce bal est impossible.
— Impossible ! quel drôle dit cela ?
— Ce sont toutes les dames patronesses ; elles délibèrent en ce moment, et si ces autres dames ne se résignent pas à partir, on sera peut-être obligé d’employer des moyens désagréables...
— Qu’on s’y frotte ! s’écria Blondeau d’un air de matamore. Vois-tu, c’est un coup monté. La dame patronesse est l’ennemie naturelle de tout homme qui a vingt francs à échanger contre un morceau de carton. Nous sommes ici une dizaine d’aimables jeunes gens avec qui l’on a trop abusé de la bienfaisance, et qui avons juré d’en faire justice. Nous avons payé nos billets, libre à nous de les mettre en circulation. Si nos charmantes compagnes ne plaisent pas à l’honorable société, c’est que l’honorable société est diantrement difficile en fait de jolies femmes. Pour notre argent, nous avons le droit d’être ici, de danser et même de consommer ; ces dames dansent, et moi je consomme : qu’as-tu à répondre à ce raisonnement ?
— Rien, dit Deslandes, qui comprit l’inutilité de discuter avec un homme ayant pour lui l’avantage de deux ou trois bouteilles de vin de Champagne : en thèse générale, tu peux avoir raison ; mais j’ai un intérêt personnel à ce que tu fasses ce que je te demande. Si je ne réussis pas dans le message dont on m’a chargé, je me brouille à jamais avec une personne de qui dépend en ce moment tout mon avenir.
— Bah ! si vous vous brouillez, vous vous raccommoderez, dit Blondeau sans s’émouvoir ; l’amour, mon cher, n’est pas autre chose ; mais au lieu de me casser la tête de tes dames patronesses, dis-moi donc où sont les salles de jeu, voilà une heure que je les cherche.
Le substitut vit qu’il ne devait attendre aucun secours de son ami ; il prit enfin une résolution énergique, et se répéta tout bas le mot de Médée : Moi seul, et c’est assez ! Aussitôt il s’approcha du groupe menacé de proscription, autour duquel, outre les cavaliers en titre, papillonnaient plusieurs hommes qui, n’ayant au bal ni mère, ni sœur, ni femme, bravaient le qu’en dira-t-on, habitués qu’ils étaient à montrer peu de soumission aux convenances. A la vue du substitut, madame de Marmancourt sourit gracieusement, selon son habitude.
— Vous vous décidez donc à venir me saluer, lui dit-elle d’un air d’aimable reproche ; c’est bien heureux. Si vous avez envie de danser avec moi, il est temps de vous y prendre ; j’ai tant d’engagements, que je ne sais pas si je pourrai...
— Madame, interrompit Deslandes d’une voix mal assurée, quoiqu’il se fût armé de tout son courage, danser avec vous serait en toute autre circonstance un très-grand plaisir pour moi ; mais en ce moment, permettez-moi de remplir un devoir bien pénible, dont, à mon grand regret, je me trouve chargé. Par une fatalité inexplicable... et déplorable, il paraît que votre présence... ainsi que celle des dames qui vous accompagnent... n’étant point prévue... n’a pas eu l’assentiment des personnes qui ont organisé cette fête. Et dans l’état des choses... pour éviter toute discussion désagréable... Il serait peut-être prudent... ce serait montrer une grande raison... Il est déjà minuit, madame ; à cette heure-là on peut sortir du bal sans que cela paraisse extraordinaire... ; et si vous vouliez bien me permettre... d’envoyer chercher des voitures...
— Entendez-vous ce que nous propose monsieur ? dit madame de Marmancourt en adressant subitement la parole à ses compagnes.
— Quoi donc ! répondirent en même temps plusieurs d’entre elles, qui mirent dans cette exclamation une aimable vivacité ; car elles crurent qu’il s’agissait de quelque nouvelle partie de plaisir.
Par un geste méprisant, Théodosie effleura du bout de son éventail le menton du substitut, et d’une voix virile qui contrastait avec la câlinerie habituelle de son organe :
— Monsieur, reprit-elle, veut tout poliment nous mettre à la porte du bal.
Ces paroles produisirent, dans un rayon de quelques pieds, l’effet que cause sur les flots un coup de vent ; les femmes ondoyèrent d’indignation sur la banquette, et les épithètes les moins flatteuses sifflèrent aux oreilles du substitut, qui se vit au même instant entouré de plusieurs jeunes gens appelés à la rescousse par un signe de madame de Marmancourt. Un de ces derniers, porteur de moustaches formidables, se fit mettre au courant de la discussion ; et s’adressant aussitôt au jeune magistrat, d’un air qui eût fait honneur à un capitan du vieux théâtre espagnol :
— Parbleu, monsieur, lui dit-il, je désirerais fort de savoir votre nom, car vous me paraissez d’une bouffonnerie délicieuse ! A quel titre, je vous prie, manquez-vous de respect à ces dames ? Êtes-vous commissaire du bal ?
— Si monsieur est commissaire, dit un autre, il doit avoir une médaille ; qu’il la montre.
— Oui, la médaille ! la médaille ! dit en ricanant le reste de la troupe ; point de médaille, point de commissaire.
En sa qualité de magistrat, Deslandes respectait profondément la légalité : il fut frappé de l’argument de ses adversaires.
— Au fait, se dit-il, ces messieurs ne sont pas fort polis, mais le droit est de leur côté ; je ne suis pas commissaire du bal, je ne suis donc pas compétent pour y faire acte d’autorité. Que diantre ! Madame Piard aurait dû songer à cela.
— Messieurs, reprit-il, veuillez m’écouter. Le ministère que je remplis est tout de conciliation ; ce n’est pas un ordre que je donne, c’est un conseil.
— De quoi vous mêlez-vous ? répliqua le jeune homme à terribles moustaches ; je vous donne, moi, le conseil de faire demi-tour à droite et de nous laisser tranquilles.
— Monsieur... dit Deslandes, qui de colère rougit jusqu’aux oreilles.
— Monsieur... répliqua l’autre en se posant ironiquement en face du substitut, dont il parodia l’intonation et le geste.
La scène tournait au tragique ; mais avant d’avoir eu le temps de passer à des provocations plus graves, les deux adversaires se trouvèrent brusquement séparés par Blondeau, qui les poussa l’un à droite, l’autre à gauche, en écartant les bras par un mouvement semblable à celui de la natation.
— Montaigus et Capulets, rengainez vos dagues ! dit-il en grossissant sa voix. Deslandes, tu es mon ami ; Jonquières, tu es mon ami ; nous souperons tous ensemble ; ainsi, donnez-vous tous la main. Vous ne voulez pas ? ça m’est parfaitement égal. Mais écoutez-moi ; et vous tous, prêtez l’oreille ; voici la chose : monsieur Deslandes, charmant jeune homme, comme vous voyez, ami précieux, — il prête de l’argent. — L’honorable monsieur Deslandes, dis-je, nous est député par les dames patronesses pour nous signifier d’avoir à priver de notre présence l’aimable société ici réunie. Quelle que soit l’exorbitante incongruité d’un pareil message, n’oublions pas que le caractère d’ambassadeur est sacré.
— Bravo ! appuyé ! dirent en riant plusieurs des assistants.
Blondeau promena autour de lui un regard où respirait l’orgueil qu’inspire toujours à un orateur l’approbation de l’auditoire.
— Vous avez raison d’applaudir, dit-il à ses amis ; vous allez voir que je suis digne de vous servir d’interprète.
Il recula d’un pas, pour mettre entre Deslandes et lui une distance nécessaire à la dignité de la scène ; puis il s’affermit sur la jambe gauche, porta le pied droit en avant, posa une de ses mains sur sa hanche, étendit l’autre, releva la tête par un geste superbe, et fixant sur le substitut déconcerté un regard foudroyant :
— Allez dire a celle qui vous envoie, s’écria-t-il, que nous sommes ici par la puissance de notre argent, et que nous n’en sortirons que par celle des baïonnettes.
— Nous le jurons, s’écrièrent en chœur les jeunes gens enrôlés sous la bannière de madame de Marmancourt ; et se groupant avec une emphase burlesque, la main gauche sur le cœur, la droite menaçant le plafond, ils osèrent, les étourdis, répondre à l’appel du moderne Mirabeau, en parodiant le serment du jeu de paume.