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Les ailes d'Icare

MANŒUVRES AMBITIEUSES

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Tandis que, en dépit de son serment, le dépositaire infidèle perdait billet après billet, comme en automne un arbre se dépouille de ses feuilles une à une, Deslandes, dont l’ardeur ne s’était pas un seul instant ralentie, mettait la dernière main à son travail, pour lequel, en le relisant, il éprouva une sorte d’enthousiasme.

— Si M. Piard s’attend à un factum de commençant, pensa-t-il, voici qui le fera changer d’opinion sur mon compte.

Le lendemain, le jeune magistrat se rendit chez son protecteur quelque temps avant l’heure du dîner. D’un air modeste il lui remit le dossier à cordon rose augmenté du rapport qu’il avait passé une partie de la nuit à copier de sa plus belle écriture.

— Vous êtes exact, lui dit le conseiller d’état ; dans les affaires, c’est une qualité importante. Nous avons près d’une heure devant nous, lisez-moi votre travail ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.

Deslandes obéit, d’abord avec une timidité involontaire, puis en prenant de l’aplomb, et enfin en accentuant son débit aussi hardiment que s’il avait été à l’audience. M. Piard écouta cette lecture de l’air grave et impassible d’un pédagogue qui fait réciter à un écolier sa leçon. A deux reprises il interrompit le substitut pour aller prendre un livre dans sa bibliothèque, afin de vérifier quelques citations. S’étant ainsi assuré de l’exactitude scrupuleuse observée par le rédacteur, il ne put s’empêcher de reconnaître d’autre part la clarté, l’élégance, la logique et la méthode, qui, même aux yeux d’un juge sévère, eussent rendu recommandable l’œuvre du jeune magistrat...

— Je n’aurai pas deux pages à y changer, se dit-il, assez content de cette économie de travail ; mais il n’eut garde de manifester sa satisfaction secrète.

— Cela n’est pas mal, dit-il à Deslandes, lorsque celui-ci eut tourné le dernier feuillet ; c’est même mieux que je n’espérais ; on voit que vous avez étudié la matière ; vos recherches sont faites consciencieusement, et l’ensemble ne manque ni d’ordre, ni d’enchaînement, ni de justesse d’aperçus. Voilà pour l’éloge ; quant à la critique, votre style est trop abondant, trop feuillu, trop fleuri. Dans un travail sérieux, il faut savoir renoncer au molle atque facetum. La manière de Daguesseau est meilleure pour les plaidoiries que pour les rapports, qui veulent avant tout de la précision et de la clarté. La moitié de votre travail pourrait être retranchée sans inconvénient. C’est là un défaut ;

Omne supervacuum pleno de pectore manat,

a dit Horace : tout ce qui est superflu est mauvais. Tenez-vous donc en garde contre la redondance des paroles qui indique rarement l’abondance des idées. Il y a dans ce que vous venez de me lire des parties assez bien faites ; mais, je vous le répète, le tout est prolixe, languissant : cela sent la province. Cependant, comme c’est un début, j’en suis assez content, et je parierais même que vous ferez déjà mieux la seconde fois. Tenez, continua M. Piard, en allongeant la main vers le bureau, sur lequel il prit un dossier une fois plus gros que le premier, voici une affaire toute différente de celle que vous venez de traiter : c’est un procès entre la préfecture de la Seine et une compagnie d’entrepreneurs. Étudiez-le, et rédigez-en le rapport, en cherchant à profiter des conseils que je viens de vous donner.

Déconcerté de recevoir, au lieu des compliments qu’il attendait, un encouragement si mince et si mêlé de critiques, Deslandes prit la liasse de papiers en essayant de sourire. Il la trouva beaucoup plus lourde que la première, et cette fois crut y reconnaître, par un flair machinal, le parfum soporifique des paperasses qui, dans le parquet de son tribunal, l’avait fait bâiller tant de fois.

— Ah çà ! ce maître pédant se figure-t-il que je vais lui triturer tous ses rapports l’un après l’autre ? se dit-il en regardant d’un mauvais œil le bureau chargé de dossiers ; ça serait amusant ! Il n’aime pas le molle atque facetum ! Ne voilà-t-il pas une belle critique ! Si mon style a de l’élégance et de l’agrément, dois-je le rendre à plaisir sec et plat ? Pour lui plaire il faudrait peut-être écrire en patois !

— A ma connaissance, voilà le premier solliciteur dont il soit possible de tirer parti, pensait au même instant le conseiller d’état ; c’est une véritable trouvaille. J’en ferai un secrétaire sans appointements ; il préparera mes rapports et m’épargnera l’ennuyeux travail des recherches ; d’ailleurs, cela est son intérêt plus que le mien ; ne faut-il pas qu’il se mette au courant des affaires ?

L’arrivée successive des convives interrompit le tête-à-tête des deux interlocuteurs qui passèrent du cabinet de M. Piard dans le salon. Comprenant la nécessité de paraître aimable, le substitut parvint à triompher de sa mauvaise humeur. Il ne laissa échapper aucune occasion de se rapprocher d’Isaure, qui, en souvenir des dix billets de la souscription polonaise, le reçut avec une bienveillance marquée. Deslandes, dont l’amour-propre cherchait une compensation au désappointement qu’il venait d’éprouver, s’exagéra facilement l’importance d’un pareil accueil. Distingué, du moins il le croyait, par une femme d’un mérite supérieur, il sentit redoubler son désir de lui plaire. Il déploya donc tous ses moyens de séduction. A table il découpa lestement une dinde de Périgueux, sans tirer de la cavité de l’animal plus de la moitié du trésor truffé qui s’y trouvait enfoui, talent et réserve que devait apprécier une maîtresse de maison. Au salon il prit part à la conversation avec une vivacité abondante qui fit plus d’une fois froncer le sourcil au député du centre gauche, menacé d’une éclipse totale. Il se montra tour à tour enjoué, caustique et profond, chercha l’esprit souvent et le rencontra quelquefois, obtint en un mot un de ces succès qui, dans tout l’espace compris entre un piano et une table de whist, mettent un homme en relief depuis dix heures du soir jusqu’à minuit, mais dont personne ne se souvient le lendemain.

En rentrant dans sa chambre, le manteau alourdi par le dossier numéro deux, Deslandes examina sa conscience et se trouva non pas amoureux de madame Piard, mais décidé à le devenir. Au rebours de la plupart des affections qui naissent sans le savoir, et ne se connaissent qu’à un certain âge, la passion du substitut anticipa sur sa propre existence et se pressentit avant que d’éclore. C’est beaucoup quand l’amour a un motif, le sien en eut deux : l’utilité d’abord ; n’était-il pas évident que plaire à sa protectrice était le meilleur moyen de se la rendre favorable ? Venait ensuite l’appétit d’un cœur affamé par le plus long jeûne sentimental que puisse subir un homme de vingt-sept ans. Au milieu d’une population de provinciales laides ou dévotes, vertueuses ou prudentes, mais la plupart aussi rebelles à la tendresse que les vestales romaines ou les nymphes de Diane, le jeune magistrat avait dû réprimer toute velléité romanesque qui l’eût perdu de réputation sans lui procurer aucun bénéfice. Il se trouva merveilleusement préparé par le repos aux émotions vivaces qu’il avait si souvent souhaitées au milieu de sa monotone existence. Dans cette disposition inflammable que n’avaient pu tout à fait amortir les rêves ambitieux. Deslandes devait nécessairement tomber épris de la première femme aimable qui daignerait lui accorder la moindre de ces attentions que la présomption masculine est si prompte à métamorphoser en encouragements. Par un hasard heureux au premier aspect, il se trouva que madame Piard, jeune encore, très-spirituelle, belle et puissante à la fois, réunissait toutes les qualités propres à satisfaire l’ambition et à flatter la vanité, mobiles également puissants sur l’âme du substitut. Moitié calcul, moitié attraction, Deslandes se déclara donc amoureux, ce qui est un grand acheminement à l’être en réalité. En se couchant il doutait encore un peu de cette passion improvisée, mais à son réveil il y crut sérieusement ; tant il est vrai que la nuit porte conseil.

La vie des solliciteurs est laborieuse, mais ses fatigues sont purement physiques : je ne parle pas de ses soucis. Se lever matin, assiéger les bureaux ministériels, harceler les protecteurs, dépister les concurrents, moduler sur tous les tons la cantilène des pétitionnaires ; le soir, courir les salons pour montrer aux gens en crédit une figure obstinément souriante ; devenir, en un mot, un placet incarné toujours ouvert à l’endroit le plus respectueux : tous ces détails que chaque jour ramène sans aucune variation exigent plus de santé que de talent. Pour réussir en un pareil métier, il faut avant tout être patient et ingambe ; l’esprit y est du luxe, souvent même ce superflu devient nuisible. Deslandes toutefois n’en jugea point ainsi, et ne crut pas pouvoir mettre trop de finesse dans des manœuvres auxquelles un tendre sentiment venait d’ouvrir un champ plus vaste, mais aussi plus difficile.

Voici quel fut pendant près d’un mois le genre de vie de l’ambitieux substitut. A six heures du matin, quelquefois plus tôt, il se levait courageusement et attelait incontinent toutes les puissances de son esprit à l’un des volumineux dossiers dont le conseiller d’état avait soin de ne jamais le laisser manquer. A l’exception d’une demi-heure consacrée au déjeuner le plus frugal, ce labourage intellectuel occupait toute la matinée. Quoique la première ardeur du jeune magistrat se fût considérablement amortie, et qu’en écrivant il sommeillât quelquefois à l’instar du bon Homère, il persistait néanmoins avec une résignation stoïque dans un travail qui devait, pensait-il, lui concilier à jamais l’estime et l’intérêt de son protecteur.

A trois heures, la tête lourde et l’esprit fatigué, Deslandes, loin de songer à prendre du repos, ne faisait que changer de harnais ; le jurisconsulte alors se métamorphosait en homme du monde. Après avoir donné les soins les plus minutieux à une toilette que l’art parisien venait d’expurger de tout idiotisme provincial, il allait faire sa cour à madame Piard, près de laquelle il avait habilement gradué la fréquence de ses visites. D’abord, il ne s’était présenté qu’une fois par semaine dans le salon de la rue de la Planche, puis il y était allé de deux jours l’un ; enfin, il s’y montra tous les jours sans que la femme politique parût remarquer défavorablement une pareille assiduité.

Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel prix.

— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant les instructions de M. de Loiselay.

Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse. Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses exclamations.

— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.

Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.

Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à en composer un martingale infaillible selon lui.

— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par les fenêtres !

— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent, je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont coûté ? quatre cents francs, rien que cela !

— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !

— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent écus pour un amateur.

— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes, elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.

Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de cette perte.

— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de réparer cette brèche. Cela est de toute justice.

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