LE LIÉGE ET LE PLOMB
Reading edition
Deux heures après environ, les quatre acteurs de ce drame, qu’un seul d’entre eux prenait au sérieux, tandis que les trois autres n’y voyaient qu’une comédie, s’enfoncèrent dans un des taillis de la partie la moins fréquentée du bois de Boulogne. Les deux témoins marchaient devant, l’un à côté de l’autre ; les adversaires les suivaient à peu de distance. Ces derniers se tenaient séparés avec affectation, mais ils se souriaient quelquefois quand monsieur de Loiselay ne pouvait pas les apercevoir, comme font deux écoliers en train de déjouer, pour quelque niche concertée entre eux, la surveillance de leur pédagogue.
— Comment avez-vous fait pour ne pas amener un chirurgien ? dit, chemin faisant, le vieillard à son compagnon.
— J’espère qu’on n’en aura pas besoin, répondit Barbeyrac en souriant malgré lui.
— Je l’espère comme vous, répondit monsieur de Loiselay ; mais il faut tout prévoir ; si j’avais été prévenu plus tôt, je n’aurais pas négligé cette précaution. — Ces jeunes gens manquent d’usage, dit-il ensuite en lui-même ; ils ne savent même plus se battre d’une manière convenable.
En parlant de la sorte, ils arrivèrent à un endroit où les arbres, s’écartant circulairement, laissaient un espace vide d’une centaine de pieds de diamètre, qui semblait un champ clos naturel formé par de taillis.
— Il est inutile d’aller plus loin, nous ne trouverons rien de mieux que ceci, dit M. de Loiselay, qui du premier coup d’œil avait reconnu les avantages d’un pareil terrain.
Depuis qu’ils étaient descendus de voiture, les témoins avaient réglé les conditions du duel. Le vieillard avait fixé tous les points en accordant l’humanité, qui ordonne de diminuer les chances funestes, et l’honneur, qui exige la réalité du péril. Barbeyrac ne fit aucune objection, mais il eut de la peine à s’empêcher de sourire lorsque le vieux gentilhomme lui dit d’une voix moins ferme :
— Vous pensez, j’espère, comme moi qu’un seul coup de feu doit être échangé ; quel qu’en soit le résultat, convenons que l’affaire n’ira pas plus loin.
— Le bonhomme est attendri, pensa Barbeyrac, il ne se doute guère que les balles qui vont figurer dans ce terrible combat ont été prises sur des bouteilles de vin de Champagne.
Le terrain mesuré, les adversaires firent, avec un admirable sang-froid, leur toilette de duel, et se mirent en face l’un de l’autre aux places que le sort leur désigna. En voyant la belle contenance du substitut, M. de Loiselay sentit redoubler l’intérêt qu’il lui portait, et il éprouva une émotion qu’il n’avait jamais connue en se battant lui-même.
— Pauvre garçon, pensa-t-il, pourvu qu’il ne lui arrive rien ?
Le vieillard se rapprocha de Barbeyrac, qui venait d’ouvrir la boîte à pistolets.
— Pour aller plus vite, donnez-m’en un à charger, lui dit-il en se baissant ; il me tarde que cela soit fini.
— Ne prenez pas cette peine, répondit le jeune homme, qui venait de substituer avec adresse, à la balle prise ostensiblement dans la botte, un projectile de même forme et de même couleur caché jusqu’alors avec plusieurs autres semblables dans une poche de son pantalon. Par malheur le globule inoffensif s’échappa de ses doigts au moment où il le posait sur l’orifice du canon, malgré la vivacité que mit Barbeyrac à se baisser, M. de Loiselay, plus leste encore, ramassa cette balle, qu’il trouva d’une légèreté inexplicable. Il la soupesa un instant avec étonnement ; puis il la porta tout à coup à sa bouche, et la plaça entre deux rangées de dents solides et tranchantes comme celles d’un loup. Presqu’au même instant la moitié de la balle tomba à terre. Le vieillard, qui avait failli avaler l’autre moitié, la rejeta, en toussant dans le creux de sa main, où il contempla avec stupéfaction cette métamorphose inouïe du plomb en liége.
— Vous moquez-vous de moi, monsieur ? dit-il enfin à Barbeyrac, d’une voix émue par la colère.
Pendant l’expérience à laquelle était soumis le produit de sa philantropique industrie, le témoin de Blondeau avait rougi jusqu’aux oreilles. La verte apostrophe du vieillard acheva de le décontenancer. Il eut besoin d’un effort héroïque pour parvenir à sourire et à supporter le regard flamboyant que lui lançait monsieur de Loiselay, à qui l’idée d’être le jouet d’une mystification semblait avoir subitement retranché quarante années.
— Gustan et M. Deslandes sont amis depuis longtemps, dit enfin Barbeyrac, en mettant dans sa voix toute la douceur persuasive dont elle était susceptible ; si l’un d’eux était tué, quel regret pour l’autre ! Au fond, le sujet de leur querelle est une misère. Pourquoi les laisserions-nous exposer leur vie, tandis qu’il dépend de nous, de prévenir toute catastrophe, au moyen d’une ruse innocente ?
— Ces messieurs sont-ils dans le secret de cette gentillesse ? interrompit le vieil émigré, en fronçant le sourcil ; sont-ils convenus de se battre au bouchon ?
Barbeyrac se crut obligé d’accepter la responsabilité absolue d’une invention qui, de la part d’un témoin, pouvait passer pour l’effet d’une excessive mais louable humanité.
— Non, monsieur, répondit-il ; cette idée, qui, du reste, n’est pas neuve, vient de moi seul.
— Tant pis pour vous, monsieur, et tant mieux pour eux. Je crois que, tout vieux que je suis, j’aurais forcé Deslandes à se battre avec moi, s’il m’avait voulu rendre complice d’une pareille arlequinade. Donnez-moi ces pistolets, je vous prie, c’est moi qui les vais charger.
— Mais, monsieur, songez qu’ils sont amis, dit Barbeyrac en voyant le vieillard prêt à faire entrer dans le canon d’une des armes une balle véritable.
— Allons donc ! allons donc ! répondit M. de Loiselay en enfonçant le plomb avec force, s’ils sont amis, c’est une raison de plus pour qu’ils aient besoin de s’estimer. Je me suis battu avec mon meilleur ami, monsieur ; il me blessa même assez grièvement, et je ne l’en aimai que mieux. Autrefois on ne se servait de liége que pour boucher les bouteilles. Si l’usage a changé, permettez-moi de rester fidèle à la vieille mode. Je n’ai pas marché avec le siècle, voyez-vous bien ; je n’appartiens pas à la jeune France, moi ; je suis un vieil ultra, entêté, incorrigible, fossile, tout ce qu’il y a de plus momie ; comment voulez-vous que je sois à la hauteur de vos balles de liége !
En raillant de la sorte son compagnon décontenancé, le vieux gentilhomme acheva de charger les deux pistolets avec la dextérité particulière aux chasseurs de profession. L’opération terminée, il présenta les deux armes à Barbeyrac pour qu’il en choisît une, et il porta l’autre à Deslandes qui, de sa place, n’avait pu comprendre le sens de la discussion qui semblait s’être élevée entre les deux témoins.
— Ce petit monsieur, voulait s’égayer à nos dépens, dit-il au substitut, mais je lui ai rivé son clou. Fiez-vous à moi, tout se passera dans les règles.
— Que diantre veut-il dire ? pensa Deslandes, dont le cœur battit soudain d’un mouvement plus rapide, mais qui, malgré son anxiété, n’osa demander au vieillard l’explication de ses paroles.
Au même instant Barbeyrac s’était rapproché de Blondeau pour lui remettre l’autre pistolet.
— Je te préviens, lui dit-il à voix basse, que les baltes sont de plomb. A bon entendeur, salut !
Blondeau de Gustan portait sur lui la meilleure partie de son courage sous forme de moustaches, de cravache et d’éperons ; en apprenant la métamorphose subie par les armes du duel, il changea de visage.
— Deslandes sait-il ce qui se passe ? dit-il à Barbeyrac avec émotion.
— Il ne s’en doute pas, répondit le témoin ; et maintenant que vous voilà placés, je ne vois aucun moyen de le prévenir.
— En ce cas, il va viser sans scrupule, et peut-être m’envoyer une balle dans la cervelle. Sacrebleu ! ce serait fort désagréable. Comment faire ?
— Ne pas vous battre, c’est le plus sûr.
— Tu as raison. En avant la réconciliation. C’est toi que ça regarde.
Barbeyrac fit quelques pas du côté du substitut. Se plaçant alors de profil de manière à s’adresser à la fois aux deux adversaires, et allongeant une main vers chacun d’eux par un geste pathétique :
— Allons, messieurs, leur dit-il, montrez-vous raisonnables. Vous avez fait vos preuves tous deux... Qu’il vous suffise d’être venus sur le terrain. Votre discussion d’hier n’a pas été assez grave pour exiger du sang ; oubliez donc ce qui s’est passé. Je vous en prie, au nom de votre ancienne amitié ; au lieu de vous battre pour une bagatelle, agissez en hommes sages autant que braves, et venez-vous donner la main.
— Plumez les canards, dit entre les dents monsieur de Loiselay, qui contemplait en souriant de pitié l’orateur pacifique.
Le substitut prit l’allocution de Barbeyrac pour une scène habilement ajoutée à la comédie, dans l’intention de rehausser aux yeux du vieux gentilhomme la féroce détermination des deux adversaires. Confirmé dans cette idée par le regard d’intelligence que lui jeta Blondeau, il se piqua d’honneur et mit à bien jouer son rôle l’amour-propre d’un acteur de société qui, dans un proverbe improvisé, cherche les répliques à effet.
— Messieurs, dit-il en relevant fièrement la tête, sur le terrain toute discussion me semble inutile et déplacée. Maintenant que nous voici les armes à la main, il ne s’agit plus de dialoguer, mais de faire feu.
— Bravo, mortdieu ! lui dit à demi-voix monsieur de Loiselay, Saint-Georges n’aurait pas mieux parlé.
— Mais, reprit Barbeyrac, considérez donc...
— Je ne considère qu’une chose, interrompit Deslandes d’un ton encore plus héroïque ; le vin est tiré, il faut le boire.
— Eh bien ! bois-le donc, et puisse-t-il t’étrangler ! pensa Blondeau, furieux de l’entêtement du substitut, et il arma son pistolet d’une main mal assurée.
Barbeyrac et monsieur de Loiselay s’éloignèrent de quelques pas.
— Deslandes, placez-vous, dit le vieillard en voyant que Blondeau, à qui était échu l’avantage du premier coup de feu, mettait en joue son adversaire sans que celui-ci fit mine de s’effacer.
Le substitut avait lu souvent qu’un guerrier courageux fait toujours face au danger. Il interpréta cette maxime dans le sens littéral, et, se tournant carrément du côté de Blondeau, il resta immobile, les talons rapprochés et les bras pendants, comme un soldat au port-d’armes.
— Placez-vous donc, lui cria de nouveau le vieil émigré.
Au lieu de changer de position, Deslandes regarda son témoin d’un air surpris.
— Il me semble que je suis bien ainsi, répondit-il.
A cette preuve d’une ignorance que jusqu’alors il avait crue impossible, monsieur de Loiselay laissa échapper une exclamation d’impatience ; il vint brusquement près de Deslandes, le prit par les épaules, et au moyen d’un quart de conversion, lui fit présenter le flanc droit à son antagoniste ; il lui montra ensuite la manière dont il devait plier le bras et tenir verticalement le pistolet, afin de couvrir autant qu’il lui serait possible une partie de sa tête et de sa poitrine ; le trouvant enfin posé à sa guise, il s’éloigna de nouveau, après lui avoir dit à voix basse :
— Maintenant, ne bougez plus, et tâchez d’être mince.
— Que de cérémonies ! pensa le substitut ; pour le danger que je cours, qu’importe que je sois de face ou de profil ?
— Si je le manque, il est capable de me tuer, se dit Blondeau dans le même instant ; quand il s’agit de la vie, il n’y a pas d’amitié qui tienne : chacun pour soi.
Il leva le bras, visa de son mieux, quoique sa main ne fût pas très-ferme et pressa la détente du pistolet. La détonation fut immédiatement suivie d’un cri perçant poussé par le substitut, qui lâcha son arme, chancela en arrière et se laissa tomber dans les bras de monsieur de Loiselay, accouru aussitôt à son secours.
— Vous êtes blessé ? lui dit le vieillard avec émotion.
— Assassiné ! s’écria Deslandes d’une voix où l’indignation le disputait à la douleur. Je suis victime d’un infâme guet-apens.
Le blessé leva sa main droite, d’où le sang coulait avec abondance ; a cette vue, il devint fort pâle.
— Me voilà estropié, dit-il avec un accent d’angoisse ; je ne pourrai plus jouer du violon.
— Eh bien ! vous jouerez du cor, répondit avec vivacité monsieur de Loiselay ; c’est bien de violon qu’il s’agit ! voyons votre main : vous n’avez de cassé qu’un doigt, l’annulaire, le moins nécessaire de tous. Quel singulier coup de feu !
Au cri poussé par le substitut, Barbeyrac et Blondeau s’étaient précipités vers lui, chacun de son côté ; le vieil émigré les arrêta par un geste impératif.
— A vos places, messieurs, leur dit-il ; nous n’avons pas fini !
En disant ces mots, il se baissa pour ramasser le pistolet qu’avait laissé tomber Deslandes ; il examina un instant avec curiosité l’empreinte laissée sur le canon par la balle, et, présentant ensuite l’arme au substitut :
— Vous êtes diantrement heureux d’en être quitte pour un doigt, lui dit-il ; tenez, si votre blessure vous gêne pour tirer, faites feu de la main gauche.
Deslandes prit le pistolet avec un geste de fureur.
— Point de quartier ! s’écria-t-il en le dirigeant vers Blondeau, dont la respiration demeura suspendue jusqu’à ce qu’une détonation inoffensive lui eut appris que le péril était passé.
— Rechargez les pistolets ; je veux que ce soit un duel à mort, s’écria le substitut exaspéré par l’apparente trahison de son ami.
— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il avait eu tort de négliger cette précaution !
Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes, Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.
— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.
— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez donc à pied, nous gardons le fiacre.
Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée, tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot des chevaux le chemin de Paris.
— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête, reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau milieu de la poitrine.
— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas comme un damné.
— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt cassé.
— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son poignet mutilé.
En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en cette occurrence.
— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque l’opération fut terminée.
— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras ou une jambe ?
En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la tête et garda longtemps un silence farouche.
Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement terminée.
— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez longtemps !
— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur arracha une grimace horrible.