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Les ailes d'Icare

UN FACHEUX

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A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte, immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au bal, et je sors de mon lit... Qui se serait attendu au plaisir de vous voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ; depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières, c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut, qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu ! peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux. Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !... comprend-on cela ? Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard, n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite. Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ; ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact, d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris, je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ; entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et vous ménage. Experto crede Roberto. Vous avez donc commis une faute capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ; de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ; mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse, elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité pour agir...

— Et puis, interrompit monsieur de Loiselay d’un air d’ironie, il y avait peut-être près d’elle quelques jeunes gens peu disposés à reconnaître la justesse de vos raisons, et dont la présence aura refroidi votre éloquence.

Le substitut sourit avec une sorte de fierté dédaigneuse.

— Je vois, dit-il, qu’en dénaturant tous les faits on a donné à ma conduite une interprétation que je m’abstiendrai de qualifier par respect pour moi-même. Permettez-moi seulement une petite rectification. Il y avait en effet autour de madame de Marmancourt une demi-douzaine d’hommes dont l’hostilité à mon égard s’est prononcée d’une manière peu équivoque. Mon éloquence, si éloquence il y a, n’a nullement été refroidie ; mais j’ai cru que la circonstance m’imposait le devoir d’être concis ; car je suis d’avis que d’homme à homme il faut des actions et non des paroles. J’ai donc fort peu discouru avec ces messieurs, mais je me bats aujourd’hui même avec un d’entre eux, et si je me tire heureusement de ce premier duel, j’ai des arrangements pris pour deux autres.

La physionomie de monsieur de Loiselay passa soudain de l’ironie à l’approbation la plus vive. Il se leva, saisit la main de Deslandes, et la lui serra si cordialement que le substitut sentit craquer les os de ses doigts.

— Vous ne sauriez croire combien ce que vous dites là me fait plaisir, dit avec effusion le vieux gentilhomme ; j’avais raison de dire à ma fille que vous étiez un garçon d’honneur, incapable de la sotte conduite qu’on vous attribuait. D’après ce qu’elle m’a raconté, je pensais bien que vous ne pourriez vous dispenser d’aller sur le terrain ; et ma foi, si je vous avais vu prendre la chose mollement, j’avoue que j’en aurais été fâché à cause de l’amitié que je vous porte. Vous connaissez ma franchise ; en ce cas, j’aurais été homme à vous dire : « Mon cher Deslandes, il ne s’agit pas de chanter ici : Cedant arma togæ, il faut en découdre. » Vous n’avez pas eu besoin de mes conseils, j’aime mieux ça. Malgré votre robe noire vous êtes franc de collier. Est-ce votre première affaire ?

— Oui, dit Deslandes d’un air de laisser-aller ; dans mon état de pareilles bonnes fortunes sont rares.

— Première ou deuxième, peu importe, dit le vieillard avec un accent d’encouragement. L’essentiel, ce n’est pas l’habitude, c’est le sang-froid, et je crois que vous en avez beaucoup. Comment se nomme votre adversaire ?

— Monsieur Blondeau de Gustan, répondit le substitut, qui en toute autre occasion aurait appelé son ami Blondeau tout court.

— Est-ce un militaire ?

— Non, c’est un homme du monde, un fashionable.

— Il est probable alors qu’il tire mieux le pistolet que l’épée. Savez-vous un peu d’escrime ?

— Je n’ai jamais mis le pied dans une salle d’armes.

Monsieur de Loiselay leva les épaules par un mouvement presque imperceptible.

— Voilà comme on élève aujourd’hui les jeunes gens, dit-il d’un air de pitié en se parlant à lui-même. — Je vous aurais conseillé, si vous avez le choix des armes, de prendre l’épée ; mais, d’après ce que vous me dites, il n’y faut pas songer. Quand vous battez-vous ?

— Tout à l’heure, mon adversaire doit venir me chercher, et je l’attends. Quand vous avez frappé, j’ai cru que c’était lui.

— Et vous dormiez ? dit le vieillard avec un sourire flatteur, je vous en fais mon compliment. Avant ma première affaire, j’ai passé quarante-huit heures sans fermer l’œil. Qui avez-vous pour témoin ?

— Je ne sais pas encore ; c’est mon adversaire qui s’est chargé de ce soin : il doit amener deux de ses amis.

— Oh ! ici je vous arrête, dit monsieur de Loiselay avec l’accent satisfait d’un critique de profession, qui, dans un ouvrage jusqu’alors irréprochable, découvre enfin une faute ; c’est votre première affaire, vous n’aviez personne pour vous guider ; il n’est donc pas étonnant que vous ayez laissé arranger les choses d’une manière irrégulière. Heureusement rien n’est fait encore, et nous avons le temps de tout remettre en ordre. Vous comprenez que vous devez avoir pour témoin un de vos amis et non un ami de votre adversaire. Je ne mets nullement en doute la loyauté de monsieur de Gustan ; mais dans une affaire de cette nature, il n’est pas plus permis d’être imprudent que d’être pusillanime.

— On ne peut guère demander un pareil service qu’à un ami intime, observa Deslandes ; à Paris, je n’en ai pas.

— Hier, vous n’en aviez pas ; mais aujourd’hui ne suis-je pas là ? répondit monsieur de Loiselay en portant la tête en arrière par un mouvement plein de fierté.

— Quoi ! monsieur, balbutia le substitut, vous voudriez... vous songeriez à me faire l’honneur... vous pensez que je souffrirais...

— Pas de remerciements, mon cher Deslandes, reprit le vieillard qui se méprit sur la nature de l’embarras qu’éprouvait son interlocuteur ; dans l’occasion je n’ai jamais abandonné un ami, et je ne commencerai certes pas par vous. Le nom de ma fille se trouve mêlé à cette affaire, et vous croyez que je vous laisserai accepter les services d’un autre ! C’est beaucoup que je me résigne au rôle de témoin ; pour peu que cela fût praticable, je me battrais à voire place.

— Mais, monsieur... à votre âge... cette scène peut être sanglante...

— Parce que j’ai soixante-huit ans sonnés ! Me prenez-vous pour une demoiselle ? dit l’émigré avec une brusquerie où perçaient d’anciennes habitudes militaires. Soyez tranquille, tout se passera dans les règles, et maintenant vos gens peuvent venir.

Un coup frappé contre la porte répondit aux paroles du vieillard. Deslandes ayant ouvert, Blondeau entra dans la chambre, accompagné d’un autre homme du même âge. A la vue de monsieur de Loiselay, l’ami du substitut éprouva une surprise qu’il dissimula sous une affectation de gravité.

— Monsieur, dit-il en s’adressant cérémonieusement à Deslandes, voici monsieur Barbeyrac qui a bien voulu m’accompagner ; nous trouverons monsieur de Jessaint chez lui ; il demeure dans la rue du faubourg Saint-Honoré, cela nous détournera à peine de notre chemin. J’ai une voiture en bas, et nous sommes à vos ordres, à moins que vous ne soyez retenu ici par quelque affaire plus importante que celle dont il s’agit.

Le vieux gentilhomme jeta au substitut un regard qui signifiait clairement : votre adversaire vous présente son témoin ; faites-en autant de votre côté. Deslandes n’eut pas l’air de comprendre cette pantomime expressive. Voyant qu’il gardait le silence, monsieur de Loiselay attribua l’embarras du jeune magistrat à une émotion excusable chez un homme qui allait faire ses premières armes ; il prit alors le parti de se présenter lui-même.

— Messieurs, dit-il, en saluant les deux jeunes gens avec une politesse pleine d’aisance ; il est inutile d’aller chercher la personne dont il vient d’être question. Je suis l’ami de monsieur Deslandes ; il m’a mis au courant de l’affaire qui vous occupe, et il veut bien agréer mes services ; rien ne s’oppose donc à ce que nous allions directement au bois de Boulogne.

Le vieillard consulta du regard les trois jeunes gens presque également ébahis. Prenant leur silence pour un acquiescement, il mit son chapeau, ouvrit la porte et fit au couple adverse un signe cérémonieux. Blondeau et Barbeyrac s’inclinèrent en même temps et refusèrent de prendre le pas sur le vieux gentilhomme qui, après un temps d’arrêt conforme aux lois du savoir-vivre le plus scrupuleux, s’inclina légèrement à son tour et sortit le premier.

— J’use du privilège de mon âge, dit-il, et il descendit l’escalier d’un pas ferme, rajeuni en apparence par la scène dramatique dans laquelle il usurpait un rôle.

— As-tu perdu la tête ? dit Blondeau à Deslandes, tandis que celui-ci fermait la porte ; tu as donc oublié ce dont nous sommes convenus ?

— Ne m’en parle pas, répondit le substitut, jamais fâcheux plus incommode n’est arrivé si mal à propos.

— Il faut nous en débarrasser.

— Essaie, tu seras habile si tu réussis.

— De quoi se mêle-t-il ? Est-ce un de tes parents ?

— Pis que cela : c’est le père de madame Piard ; il sait ce qui s’est passé cette nuit, et s’il ne nous voit pas nous battre sous ses yeux, il est homme à te provoquer lui-même. Malgré ses cheveux gris, c’est un cerveau brûlé.

Au lieu de répondre, Blondeau descendit rapidement l’escalier et retint par l’épaule Barbeyrac qui marchait devant lui. Les deux amis échangèrent quelques paroles à voix basse.

— Sois tranquille, dit Barbeyrac pour conclusion ; c’est moi qui escamoterai les muscades, et le bonhomme n’y verra que du feu.

En montant le premier dans le fiacre arrêté devant la porte, monsieur de Loiselay aperçut sur une des banquettes une boîte longue et plate que Barbeyrac prit sur ses genoux après s’être assis à son tour. Il ne fit aucune observation ; mais quand le cocher eut refermé la portière et demandé où il devait aller.

— Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français, répondit le vieillard.

— Monsieur, cela nous écarte de notre chemin, observa le témoin Blondeau.

— Pas précisément, puisque cela nous rapproche de la boutique de Lepage, dit monsieur de Loiselay.

— Mais voici des pistolets de tir, reprit Barbeyrac.

— Je le vois, monsieur, répliqua froidement le vieux gentilhomme.

— Qu’est-il besoin alors d’en aller chercher d’autres ?

— Monsieur de Gustan peut s’être servi de ceux-ci ; observez que je ne dis pas qu’il s’en est servi, mais qu’il peut s’en être servi.

— Peu importe, interrompit vivement Deslandes, j’ai une parfaite confiance dans la loyauté de monsieur de Gustan, et je suis convaincu qu’il est incapable d’avoir choisi des armes qui pourraient lui donner le moindre avantage.

— Mon cher substitut, dit monsieur de Loiselay d’un ton de réprimande paternelle, ici vous n’avez pas voix délibérative.

Les futurs combattants échangèrent à la dérobée un regard où perçait une vague inquiétude. Barbeyrac remarqua l’air soucieux de Blondeau assis en face de lui ; aussitôt il se pencha comme pour regarder en dehors du fiacre ; Gustave en fit autant, et leurs têtes se rencontrèrent à la portière.

— Qu’importent les pistolets ? dit tout bas Barbeyrac, tout dépend des balles.

Le front de Blondeau redevint serein, et par ricochet le substitut recouvra le calme que lui avait ôté un instant la perspective du danger réel auquel pouvait l’exposer l’intervention intempestive de monsieur de Loiselay. Après avoir pris chez Lepage une paire de pistolets d’arçon que le vieux gentilhomme préféra prudemment aux pistolets de tir, les deux témoins remontèrent dans la voiture qui partit aussitôt pour sa destination définitive.

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