LE RETOUR
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Si Deslandes avait eu de sérieuses dispositions à cette mélancolie aigre, oisive et malsaine où se laissent choir, au moindre échec, tant de jeunes gens victimes d’une ambition sans énergie, l’épreuve qu’il venait de subir lui eût fourni un excellent prétexte, non pas pour se noyer, on ne se noie guère, mais pour s’enrôler parmi les génies incompris et les talents méconnus ; la cohorte lamentable de ces invalides de la vanité lui aurait ouvert ses rangs, et comme tout autre martyr de l’indifférence sociale, il eût pu, pour signaler sa rancune, laisser croître ses cheveux, porter des habits râpés, fréquenter les estaminets, écrire dans les petits journaux et devenir républicain. Son naturel honnête et tempéré, la bonne éducation qu’il avait reçue, la rectitude de son jugement, que d’ambitieux désirs avaient faussé un instant sans le briser, l’arrêtèrent au bord d’un abîme plus ridicule encore que dangereux. Après s’être révolté contre sa défaite, il comprit la nécessité de s’y soumettre, preuve de sens et d’esprit qui relève toujours un vaincu.
Deux jours après, dans le coupé de la diligence de D***, monsieur de Loiselay et Deslandes se trouvaient assis l’un à côté de l’autre, le visage tourné vers l’humble cité d’où le nouvel Icare avait pris son essor, et où il retournait tristement après avoir vu fondre au soleil de Paris la cire de ses ailes. Le vieux gentilhomme prenait une part affectueuse à la mélancolie de son compagnon de voyage, et, par un instinct de délicatesse, ne lui parlait plus des succès que lui-même avait obtenus sous le consulat. A mesure qu’il s’éloignait de la ville où il laissait le tombeau de son ambition, et sur laquelle en partant il avait prononcé le plus terrible des anathèmes, le substitut sentait rentrer dans son âme une sorte de bien-être ; de temps en temps il mettait la tête à la portière pour regarder la campagne, dont une belle journée de printemps faisait ressortir l’attrayante sérénité.
— Ce n’est pas à Paris qu’on respire cet air pur et qu’on voit cette belle verdure, dit-il au vieillard en lui montrant le feuillage touffu d’un petit bois qui bordait la route.
— Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats,
pensa monsieur de Loiselay ; mais au lieu de communiquer cette réflexion à son voisin, il lui répondit en affectant un sourire dédaigneux :
— Paris ! ville de boue, de bruit et de fumée !... Pour ma part, je m’estime fort heureux d’en être sorti, et je me fais une véritable fête de revoir mes tranquilles pénates. Je me dispose à vous battre demain soir aux échecs d’une manière signalée. Pour peu que vous y consentiez, je vous rendrais la tour au lieu du cavalier, tant je me sens en veine.
A cette perspective des plaisirs qui l’attendaient au retour, le substitut poussa un soupir au lieu de répondre, et penchant la tête dans l’angle du coupé, il fit semblant de s’endormir pour se livrer sans distraction à ses tristes pensées.
Vers le soir, en approchant de D***, et à la vue du poteau qui marquait la limite de l’octroi de la ville, Deslandes sentit redoubler son abattement.
— Voici mon tombeau, se dit-il ; il faut donc y rentrer et m’abandonner de nouveau à tous ces vers rongeurs qu’enfante une existence monotone et mesquine. O Paris ! je crois que si les chevaux des Cosaques revenaient s’abreuver à la Seine, je battrais des mains du fond de la fosse où je descends !
En rentrant dans son modeste appartement, le substitut accueillit avec un mélange d’impatience et de brusquerie les soins empressés de la vieille gouvernante, qui pensa que le séjour de Paris avait gâté son maître. Il se coucha sans vouloir souper, trouva son lit détestable, quoiqu’en réalité il fut beaucoup meilleur que celui dont il se servait depuis plusieurs mois ; et ne pouvant s’endormir, il se releva. Après s’être promené quelques instants dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre et y resta longtemps accoudé.
La nuit était d’une douceur charmante. La transparence de l’air laissait apercevoir dans sa pleine majesté le sombre azur du ciel, qui s’était paré de toutes ses étoiles, comme en un jour de cérémonie une reine met sur elle tous ses diamants. Les limpides rayons de la lune éclairaient mollement la noire cathédrale ; au milieu de cette nappe de lumière, le grand homme coulé en bronze avait la meilleure place, et sur son piédestal il reluisait glorieusement. La fontaine articulait son plus frais murmure ; de temps en temps une faible brise faisait frémir les tilleuls, dont les fleurs alors exhalaient un parfum plus pénétrant ; et tous ces objets, cieux étoilés, gothique édifice, eaux jaillissantes, arbres odorants, formaient un harmonieux concert qui semblait fêter le retour de l’enfant prodigue, et lui dire avec un accent de tendre reproche : — Ingrat ! pourquoi nous avais-tu quittés ?
Deslandes ne resta pas insensible à ce spectacle, et peu à peu il sentit pénétrer dans son âme une émanation de la sérénité universelle dont il était entouré.
— La nature est belle ! se dit-il, et ses attraits n’ont rien de trompeur. Ceux qui l’aiment ne sont pas exposés aux mortelles déceptions que, dans la société, chaque pas fait éclore. En face de ce ciel imposant, combien se rapetissent les plus hauts palais de l’ambition, combien paraissent frivoles les ennuis que tout à l’heure je trouvais si graves !
Après avoir longtemps médité sur la vanité des biens de la terre, le substitut se recoucha et ne dormit pas mieux qu’auparavant.
Le lendemain, Deslandes fit sa rentrée à son tribunal, et reprit possession de son emploi. Il s’efforça de supporter avec philosophie les petites railleries des autres magistrats, qui, sans connaître les détails de son voyage, y soupçonnaient pour motif quelque demande d’avancement restée sans succès ; il eut soin surtout d’expliquer, au moyen d’une chute de voiture, la blessure de sa main, dont il n’aurait pu avouer la véritable cause sans se faire blâmer par tous ses confrères ; car la magistrature a horreur du sang presque autant que l’Église.
Tandis que Deslandes, attaché de nouveau et à contrecœur au travail judiciaire qu’il appelait irrévérencieusement sa charrue, recommençait à tracer le sillon étroit et monotone où il avait espéré de ne rentrer jamais, monsieur de Loiselay poursuivait avec activité un dessein que par conscience il se croyait obligé de faire réussir.
— C’est moi, se disait-il, qui suis cause en partie de la mésaventure de ce pauvre Deslandes. Ne pouvant lui donner l’esprit de conduite qui lui manque, j’ai eu réellement tort en lui conseillant d’aller à Paris, où, comme un écolier, il n’a fait que des sottises ; il faut absolument que je répare cela en le mariant convenablement.
Un des premiers dimanches après leur retour à D***, le vieux gentilhomme et le substitut sortaient ensemble de la cathédrale (en province un assez grand nombre d’hommes vont à la messe) :
— Regardez donc mademoiselle Bescherin, dit tout d’un coup monsieur de Loiselay en poussant du coude son compagnon, et il lui montra la fille à marier qui marchait à quelques pas d’eux avec sa mère.
Malgré l’antipathie qu’il avait manifestée jusqu’alors pour la jeune héritière, Deslandes jeta sur elle un regard de curiosité où même on eût pu découvrir une sorte d’intérêt. Sous le costume de deuil dont elle était revêtue, il la trouva mieux faite et moins laide qu’avant son voyage.
— Elle a pris de l’embonpoint et son teint me semble plus reposé, dit-il au vieillard d’un air assez approbateur.
— C’est-à-dire qu’elle est faite comme un ange, reprit monsieur de Loiselay avec chaleur. Quant à ces petites rougeurs qui vous déplaisent, toutes les jeunes filles sont ainsi ; le mariage corrigera cela, et lui fera, j’en suis sûr, un teint de lis et de rose.
— Je crois d’autant plus volontiers à la venue des fleurs, que les boutons y sont déjà, repartit Deslandes en souriant malignement.
— Taisez-vous, calomniateur ; respectez votre future femme ; car, voyez-vous, mon cher Deslandes, il faut qu’elle soit votre femme. Je me suis mis cela dans la tête, et soyez sûr que vous ne sauriez mieux faire. Allons, voyons : voulez-vous que je parle au président ?
Deslandes tourna la proposition en plaisanterie ; puis il la discuta, et quoiqu’il éludât encore d’y répondre, il finit par y réfléchir sérieusement. Enfin il reconnut que, dans sa position, il y aurait plus que de la légèreté à dédaigner un mariage dont les avantages étaient réels, et que ce serait là une action déraisonnable qui plus tard pourrait lui causer des regrets.
— Si j’aimais une autre femme, je conserverais certainement ma liberté, se dit-il ; mais peut-on appeler amour le sentiment que j’ai éprouvé pour madame Piard ? Le cœur n’y était pour rien ; et alors pourquoi différerais-je plus longtemps de me marier ? L’ennui auquel je suis en proie, et que j’attribue au séjour de la province, n’est peut-être que l’effet de la vie de garçon trop prolongée.
Lorsque, par un concours quelconque de déceptions, d’accidents et de catastrophes, un célibataire en est arrivé à raisonner ainsi, on peut parier qu’il sera marié dans le cours de l’année. En revenant à la charge quelques jours après, monsieur de Loiselay trouva un changement notable dans les sentiments du substitut, qui, de l’air d’un homme qui cède à une importunité à laquelle il ne sait plus comment résister, finit par lui dire :
— Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, mariez-moi, j’y consens.
Le vieil émigré profita sans délai du plein pouvoir qu’il venait d’obtenir. Quoique l’insolvabilité de Blondeau et les autres frais du voyage de Paris eussent diminué d’une vingtaine de mille francs le bien de Deslandes, et que la dot de mademoiselle Bescherin se fût accrue au contraire d’une somme trois fois plus forte, grâce au décès de son oncle le vicaire général, les deux fortunes offraient trop peu d’inégalité pour que le président, qui désirait depuis longtemps de marier sa fille, refusât le parti au-devant duquel il était allé quelque temps auparavant. Mademoiselle Bescherin, qui n’avait pas plus d’attachement pour le célibat qu’il ne convient à une demoiselle majeure, et à qui d’ailleurs Deslandes ne déplaisait pas, accorda de fort bonne grâce son consentement. Le seul défaut qu’elle trouva à son futur fut son doigt mutilé, qu’elle remarqua, non sans contrariété, un soir qu’il jouait du violon à un concert donné par monsieur de Loiselay dans le cours des négociations matrimoniales. Le vieux gentilhomme, qui s’aperçut de l’effet produit par la blessure de son protégé, dissipa habilement la fâcheuse impression qu’avait ressentie la jeune héritière.
— Deslandes, lui dit-il en la prenant à part, attribue à une chute de voiture la perte d’un de ses doigts, que vous avez peut-être remarquée ; mais puisqu’il vous épouse, et que je me suis mêlé de votre mariage, je me crois obligé de vous dire la vérité. Je vous en prie, que ceci reste entre nous. Deslandes a été blessé dans un duel causé par une discussion politique et qui lui fait le plus grand honneur. Je vous préviens de cela pour que vous vous attachiez à prendre de l’empire sur lui et à modérer la fougue de son caractère, car il est rempli d’excellentes qualités ; mais, dans toutes les questions d’honneur, c’est un lion.
Il n’est point de femme qui ne soit flattée en secret d’épouser un homme digne de ce magnifique titre de lion ; l’adroite confidence de monsieur de Loiselay leva donc l’unique objection qu’eût peut-être faite la fille du président ; grâce à l’active et bienveillante intervention du vieux gentilhomme, trois mois après son retour de Paris, Deslandes vit célébrer son mariage avec mademoiselle Bescherin, et il reçut la bénédiction nuptiale des mains de l’évêque de D***, qui crut devoir faire cet honneur à la magistrature, dont étaient membres le substitut et son beau-père.
En ce moment tous les personnages de cette histoire poursuivent, les uns à Paris et les autres à D***, leur carrière, à laquelle le peu de temps écoulé depuis les événements que nous venons de raconter, n’a pas apporté de graves changements. La chronique des coulisses de l’Opéra prétend que monsieur Piard, fidèle a ses habitudes d’infidélité, malgré les leçons de son beau-père, se montre fort assidu près d’une petite danseuse qui, pour parler le langage de Blondeau, n’a pas encore passé du rang des rats à celui des tigres. Nous avons dit déjà comment par un accord tacite, pour prix de la liberté que sa femme daigne lui laisser et dont il abuse, le conseiller d’état s’est vu forcé d’abdiquer définitivement la faible portion de pouvoir marital qu’il était parvenu à conserver jusqu’alors. Aujourd’hui, dans sa maison, madame Piard, toujours belle, toujours sage, plus que jamais puissante et honorée, règne seule sans contrôle ni partage ; et sur le trône que lui font la fortune, le pouvoir et la vertu, elle voit son mari de si haut et de si loin, qu’il lui est impossible d’accorder sa colère aux torts qu’il peut avoir envers elle. Ce serait, pense-t-elle, se passionner à propos d’un atome.
Grâce au dévouement de madame de Marmancourt, cette Madeleine pour qui n’a pas encore sonné l’heure de la pénitence, Blondeau de Gustan est sorti de prison ; mais on devine qu’il s’y est trouvé fort bien et qu’il est résigné d’avance à y rentrer, car jamais il ne s’est lancé dans la carrière des emprunts usuraires, des dettes criardes et des lettres de change protestées, d’une manière plus ébouriffante et avec un aplomb plus mirobolant.
Victor Deslandes, époux et père, jouit de ce sort tranquille, tempéré et monotone, qui sans doute n’est pas encore le bonheur (où est le bonheur ?), mais qui du moins en approche autant qu’il est donné à l’homme de le faire. Avec sa fortune réunie à celle de sa femme, le substitut se trouve riche dans sa petite ville, et le bien-être de tous les instants commence à compenser à ses yeux l’absence des jouissances vives et raffinées que la province ne peut lui offrir ; il remplit ses devoirs de magistrat sans passion, mais aussi sans dégoût ; car son mariage l’a rattaché à ses anciens devoirs en lui en créant de nouveaux. Deslandes aime sa femme, chez qui la beauté du visage est remplacée par la bonté du cœur, et même, grâce d’état, il faut le dire, quelquefois il la trouve jolie. Enfin, maintenant qu’il est père d’un fils gras et rose, aux yeux noirs comme les siens, et destiné à perpétuer sa race, il se trouve réellement heureux. Que lui manque-t-il donc pour l’être en réalité ? Si quelquefois, dans un de ces accès de fatigue et d’ennui dont ne sont pas exemptes les conditions les plus prospères, il subit un vague retour de fantaisies ambitieuses que l’expérience n’a pas encore entièrement corrigées, l’irritation même qu’il éprouve alors contient plus d’agrément que d’amertume ; car les plaisirs de l’amour-propre ne sont pas les moins vifs parmi ceux que l’âme peut goûter ; il est assez agréable de se trouver au-dessus de sa fortune et de se dire, alors qu’on est heureux : — Je ne peux pas me plaindre de mon sort, mais pourtant j’étais né pour mieux que cela !