LE BAL
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Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major, voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête. Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant, il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial qui semblait vouloir punir cette licence.
— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les accusés.
— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et non à l’audience.
— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable, vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe aujourd’hui...
— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en deux mots que voulez-vous me dire ?
— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme j’en suis déjà le plus dévoué.
— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît, la bonté de lui céder la place.
L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier avantage tout le parti que comportait la situation.
— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?
— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le substitut resta charmé.
— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse. C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que je dirais : Foin de l’ambition !
Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ; je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus remarquables de Paris.
Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui, de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin. Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ; ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie qui lui disputent le terrain.
A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné, aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de file.
— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes. N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?
— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut peine alors à garder son sérieux.
Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le serra davantage au lieu de lâcher prise.
— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais, et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !
— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous prie de vous adresser à un autre que moi.
— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules, répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?
Au lieu de répondre à cette proposition, M. Piard, par une brusque secousse, arracha sa main de l’étau qui s’en était emparé, et s’ouvrit violemment un passage à travers la foule qu’avait accrue cet incident. En voyant sa proie lui échapper, Blondeau allongea le bras et saisit Deslandes par le revers de son habit.
— Puisque le conseil d’état nous abandonne, le tribunal de première instance nous conduira ! dit-il alors d’une voix perçante ; Deslandes, c’est toi qui vas nous mener vers madame Piard. Tu la connais, madame Piard ; et même je sais que tu lui fais la cour, farceur ! Je peux bien dire ça, puisque le mari n’est plus là. Je veux présenter madame de Marmancourt à madame Piard. Ce sera une charmante facétie.
D’une main Blondeau fixait sous son bras le poignet de Théodosie qui, après avoir vainement essayé de lui imposer silence, avait fait mine de le quitter ; de l’autre main, il tenait Deslandes au collet. Le substitut parvint à se dégager de cette étreinte désastreuse, et il battit en retraite en fendant la foule aussi précipitamment qu’avait fait le conseiller d’état.
— Il n’y a plus d’amis, s’écria Blondeau en se retournant vers ses compagnons ; mais c’est égal. Suivez-moi, j’entends que madame Piard fasse placer ces dames convenablement. C’est moi qui me charge de vous présenter à elle et de négocier cette affaire délicate.
La troupe, dont tous les cavaliers partageaient plus ou moins la bachique outrecuidance de Blondeau, reprit sa marche au milieu d’un murmure général. Parmi les hommes la plupart riaient ou haussaient les épaules, tandis que quelques-uns plus austères manifestaient hautement leur improbation et invoquaient la prompte répression de ce qu’ils appelaient un scandale. Les femmes contemplaient avec une surprise mêlée de courroux ces créatures inconnues dont la démarche théâtrale, la toilette fastueuse, le regard intrépide et le sourire ironique semblaient promener sur leur passage un insolent défi. Blondeau, apercevant enfin une banquette moins encombrée que les autres, se dirigea de ce côté, suivi de la cohorte audacieuse qui, dans ces salons honorablement peuplés jusqu’alors, semblait un essaim de guêpes envahissant méchamment une ruche d’abeilles. Cette manœuvre obtint un succès inattendu. A peine madame de Marmancourt qui se trouvait en tête de l’évolution se fut-elle assise, que toutes les femmes placées près de là se levèrent d’un mouvement unanime, et s’écartèrent dédaigneusement pour céder le terrain aux nouvelles arrivantes. En un instant la banquette se trouva vide ; les compagnes de Théodosie s’y installèrent aussitôt triomphalement, et loin de paraître déconcertées d’un pareil accueil, elles continuèrent de braver par leurs ricanements et leurs chuchoteries le cercle évidemment hostile qui, après leur avoir livré passage, s’était refermé derrière elles.
Cependant cet incident avait mis en émoi les ordonnateurs de la fête qui, n’ayant pas su prévoir une pareille équipée, avisaient un peu tard au moyen d’y porter remède. Messieurs les commissaires allaient et venaient d’un air affairé, comme galopent les aides de camp le jour d’une bataille. Une enquête avait lieu au bureau du contrôle où les billets remis en entrant par la troupe suspecte étaient soumis à une vérification minutieuse ; enfin le comité des dames patronesses s’était réuni, et il délibérait avec une chaleureuse indignation sur les mesures à prendre en cette grave circonstance. Tout annonçait que d’un moment à l’autre cette salle de bal, consacrée au plaisir par la bienfaisance, pouvait devenir le théâtre d’un drame tumultueux. Cette fois encore on dansait sur un volcan.
En sortant des mains de Blondeau, M. Piard s’était réfugié dans la salle de jeu, où une porte de sortie lui offrait le moyen de s’échapper au besoin. Malgré son assurance habituelle, le conseiller d’état éprouvait une véritable frayeur en songeant qu’Isaure et madame de Marmancourt se trouvaient dans le même salon ; il craignait que cette dernière, pour se venger de la rupture qu’il lui avait signifiée la veille, ne fit quelque éclat dont le premier effet eût été de le couvrir de ridicule. Loin de se sentir le courage d’affronter le danger, il avait déjà combiné un plan de fuite ; de temps en temps, il venait jeter un regard inquiet dans les salles du bal, puis regagnait aussitôt le lieu d’asile où il s’était prudemment retiré, prêt à disparaître à la première alarme.
Deslandes, de son côté, sans sortir du salon où était madame de Marmancourt, avait pris position dans un coin d’où il pouvait suivre les progrès d’une scène qui de toute manière lui semblait devoir tourner à son profit.
— D’après l’étrange caprice que le vin inspire à Blondeau, se disait-il, il est impossible que, dans le courant de la soirée, madame Piard et Théodosie ne se trouvent pas en face l’une de l’autre. Il ne manque pas d’âmes charitables qui s’empresseront d’apprendre à Isaure que la maîtresse de son mari est venue au bal, tout exprès pour la braver. N’entravons pas les événements ; laissons constater officiellement la conduite scélérate de M. Piard. Tout ce que perd le mari est autant de gagné pour l’amant. L’autre jour j’ai été stupide avec mes scrupules ; mais dorénavant, je le jure, je ne m’écarterai plus des vrais principes.
Tandis que le substitut ruminait de la sorte, il fut inopinément accosté par le capitaine d’état-major qu’il avait rencontré plusieurs fois chez sa protectrice, et qui en cette occasion, portait à sa boutonnière à côté de son ruban rouge, la médaille dorée, insigne des commissaires du bal.
— Madame Piard vous prie de venir lui parler, dit cet officier d’un air sérieux.
— La bombe aurait-elle déjà éclaté ? pensa Deslandes en se frottant les mains par un geste de satisfaction sournoise, et il se précipita sur les pas de l’envoyé.