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Les ailes d'Icare

LA PRISON POUR DETTES

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Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système, a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des viveurs ?...

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main, et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère, tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille, et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, — Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot ! En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps : depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet, robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ; mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main. Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse, Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ; demande à madame... demande à Théodosie... Pourquoi te ferai-je plus longtemps un mystère de mon bonheur ?... Tout à l’heure encore nous parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il viendra... et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci, Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider...

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie... Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au monde... Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas votre pardon... Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit. Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ; attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant, j’attendais mieux de toi !... Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit, et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu la brusquerie de cette question.

— Je ne pense pas que vous ayez sérieusement la prétention d’être payé en ce moment, reprit Théodosie d’un ton calme et railleur ; nous avons à rembourser des créances un peu plus pressantes que la vôtre. D’ailleurs, malgré vos efforts pour jouer le rôle de créancier impitoyable, vous avez un bon cœur, et vous seriez incapable de faire de la peine à Gustave, quand même vous le pourriez. Il faut donc que vous ayez la bonté de prendre patience au sujet de votre argent ; tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner en gage, jusqu’au jour du paiement, ce que je tiens dans ma main.

— Quelque parure qui vaut peut-être cent écus, pensa Deslandes ; me voilà bien avancé.

— Promettez-moi de ne pas tourmenter Gustave jusqu’à ce qu’il puisse vous rendre votre argent, et ce médaillon est à vous. N’ayez pas l’air de le dédaigner, c’est un vrai talisman.

— Je devine, s’écria Blondeau d’une voix éclatante ; Deslandes, crois-moi ; accepte des deux mains. C’est ta fortune qui est dans cette petite boîte. Si tu as de la conscience, tu avoueras que tu dois du retour, et tu me prêteras encore deux mille francs pour faire un compte rond.

— Voyons ce talisman, dit le substitut en avançant la main avec une sorte de curiosité.

— Mes conditions sont-elles acceptées ? demanda Théodosie qui continuait de sourire d’un air sournois.

— Sans doute, fit Deslandes en ayant l’air de se parler à lui-même ; puisqu’il n’a pas d’argent, il faut bien que j’attende ; quand je le poursuivrais, où cela me mènerait-il ?

— Voilà parler en homme raisonnable, reprit madame de Marmancourt ; ouvrez donc les yeux et admirez. Tout à l’heure, pour baiser ma main, vous n’avez pas daigné vous mettre à genoux ; je pense que cette fois vous ne vous ferez pas prier.

Par un mouvement brusque, mais gracieux, elle retourna la main dont elle tenait le médaillon, qui offrit soudain aux regards surpris de Deslandes le portrait de madame Piard.

— Isaure ! s’écria-t-il en saisissant avec empressement la miniature.

— Isaure ! répéta madame de Marmancourt qui échangea avec Blondeau un regard moqueur ; en vérité, il ferait trouver joli ce vilain nom, tant il met d’âme à le prononcer.

— Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains ? demanda le substitut après avoir longtemps contemplé le médaillon comme s’il avait eu peine à en croire ses yeux.

— Je vais vous le dire, répondit Théodosie, avec un accent dont l’ironie mordante accusait un de ces mortels ressentiments que la vengeance seule parvient à satisfaire.

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