LA CIRE FONDUE
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Parmi les accidents inattendus qui font perdre contenance à l’homme le plus maître de lui-même, un amant à genoux devant l’objet de son martyre met à coup sûr en première ligne la foudroyante arrivée du mari. A la vue de monsieur Piard, qui semblait pétrifié de surprise et de colère, le substitut, à son tour, éprouva une émotion extravagante : il se releva précipitamment, fit deux pas en arrière, prit un livre sur une table et l’ouvrit, par une de ces inspirations niaises qui, en pareil cas, sont les plus promptes à éclore. Ce maintien trouvé, il attendit d’un air confus et d’un cœur palpitant la chute du tonnerre conjugal.
Le tonnerre ne tomba pas : un seul coup d’œil de madame Piard fit expirer sur les lèvres de son mari l’orage près d’en sortir. Fasciné par ce puissant regard, le conseiller d’état demeura un instant à l’entrée du salon ; à la fin il dompta cette faiblesse, et s’approcha de la cheminée, en cherchant à donner à ses sourcils froncés une majesté olympienne capable d’imposer à Isaure le respect, si elle était innocente, la terreur, si elle était coupable.
— M’expliquerez-vous, madame, ce que signifie cette scène ? dit-il d’une voix saccadée, en affectant dédaigneusement de tourner le dos à Deslandes.
Madame Piard promena de son mari à son amant un regard profond, qui fouilla le cœur de ces deux hommes et en mit à nu toutes les fibres : elle les trouva également dignes de son mépris, sans pouvoir décider lequel lui paraissait le plus haïssable de la ridicule contenance du substitut ou de l’effort du conseiller d’état pour se donner un maintien tyrannique. Auprès de cette gaucherie d’écolier et de cette jalousie de barbon, elle se trouva elle-même si pleine de calme, de fermeté et d’indifférence, qu’elle mit une complaisance secrète à savourer sa supériorité. Au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta un instant recueillie dans son orgueil, la tête noblement posée, l’œil fier et la bouche souriante. Lorsque enfin il lui plut de parler, elle inclina le front par un mouvement d’un admirable dédain, comme si son mari avait été trop petit pour qu’elle pût le voir sans se baisser.
— Vous me demandez une explication ? je vais vous la donner, lui dit-elle d’une voix où il eût été impossible de découvrir d’autre émotion que celle d’une triomphante ironie. Vous venez de trouver monsieur Deslandes à mes genoux, et de cette pantomime, qui ne doit pas vous être étrangère, vous concluez sans doute qu’il s’agissait d’une déclaration d’amour. Vous ne vous trompez pas. Au moment où vous êtes entré avec une brusquerie dont je vous prie de ne pas prendre l’habitude, j’écoutais un aveu aussi clair qu’elégamment tourné.
— Perd-elle la tête ? se dit Deslandes, à qui monsieur Piard lança en dessous un regard furieux.
— Je ne vous répéterai pas toutes les jolies choses qui m’ont été dites, reprit Isaure du même ton, elles perdraient trop à passer par ma bouche et le détail en serait long ; mais comme tout discours bien fait doit se résumer en une phrase, je puis, en négligeant les accessoires, vous mettre au courant du principal. Monsieur Deslandes désire mon portrait ; pensez-vous que je doive le lui donner ? Puisque vous voilà, je serais bien aise de connaître votre avis.
— Madame, il est impossible que vous parliez sérieusement ! s’écria le conseiller d’état, tandis que le substitut se mordait les lèvres jusqu’au sang.
— Je ne dis pas un mot qui ne soit la vérité, répondit madame Piard, en ayant l’air de s’étonner ingénuement qu’on doutât de ses paroles ; si vous ne voulez pas me croire, interrogez monsieur Deslandes, je suis bien sûre qu’il ne me démentira pas.
Les deux hommes se regardèrent comme font deux buffles prêts à s’entre-percer de leurs cornes ; mais ni l’un ni l’autre n’ouvrirent la bouche, accablés qu’ils étaient par le rôle ridicule qui leur était imposé, sans qu’ils aperçussent aucun moyen de s’y soustraire. La physionomie inquiète du conseiller d’état ne ramena pas la sérénité sur celle de Deslandes ; mais en examinant attentivement le substitut, monsieur Piard finit par se rassurer.
— J’ai eu tort d’avoir peur, se dit-il ; ce petit provincial est trop déconcerté pour qu’il soit raisonnable de supposer qu’il puisse être dangereux. Il est évident que ma femme ne se moque que de lui ; et sans doute, pour rendre la chose plus amusante, elle désire que je me mette de la partie.
Reprenant aussitôt l’air d’outrecuidance qui lui était familier, le mari d’Isaure se tourna vers elle :
— Puisque monsieur veut avoir votre portrait, lui dit-il en ricanant d’un air affecté, je ne vois pas pour quelle raison vous le lui refuseriez ; seulement, et pour témoigner à monsieur Deslandes l’intérêt que je lui porte, je voudrais participer en quelque sorte à ce don, et le lui remettre moi-même. En recevant de ma main votre portrait, il aurait une double preuve des sentiments qu’il nous a inspirés.
— Le projet me semble plein de convenance et de délicatesse, dit Isaure avec un imperturbable sang-froid ; il faut l’exécuter à l’instant même. Voici mon portrait ; j’espère que monsieur Deslandes voudra bien se remettre à genoux pour le recevoir.
Par un geste lent et grave, madame Piard offrit à son mari le médaillon que venait de lui donner le substitut. En reconnaissant le portrait qu’il avait laissé malgré lui entre les mains de madame de Marmancourt, le conseiller d’état rougit extrêmement, et soudain eut l’air de décroître de deux ou trois pouces : il semblait que, pour se dérober plus vite aux yeux de sa femme, il cherchât, en s’affaissant sur lui-même, à s’enfoncer dans le tapis.
— Bon, pensa Deslandes ; tout ce qu’elle a dit jusqu’à présent n’avait pour but que d’amener ce coup de théâtre. Qu’importe que j’aie été un peu écorché, puisqu’il a reçu le boulet en pleine poitrine ?
Madame Piard jouit un instant de la consternation de son mari, et parut remarquer malignement l’espoir qui venait de renaître dans les yeux du substitut. Exerçant ensuite avec une rigueur toute féminine l’empire qu’une pareille scène lui avait donné sur tous deux, elle reprit la parole avec un de ces accents dominateurs qui ne permettent à ceux qui écoutent ni interruption ni réplique.
— Monsieur, dit-elle froidement à Deslandes, un mot à vous d’abord. Permettez-moi de vous répéter devant mon mari ce que je vous ai dit en son absence. La prolongation de votre séjour à Paris me semble préjudiciable à vos intérêts, car elle vous expose à perdre la place que vous occupez, sans vous offrir aucune chance d’en obtenir une nouvelle. Ceci est un conseil désintéressé ; en voici un second qui l’est moins. La scène qui vient d’avoir lieu me privera dorénavant du plaisir de vous recevoir. J’ai le défaut de ne pouvoir souffrir qu’un homme se mette à genoux ailleurs qu’à l’église ; c’est là une faiblesse bien ridicule sans doute, mais enfin je ne puis la vaincre, et je vous saurai gré de la respecter. Vous m’avez dit que moyennant un gage de souvenir vous étiez prêt à vous soumettre à ce que vous appelez votre exil. Vous voyez qu’à votre intention je viens de remettre mon portrait à monsieur Piard, c’est donc à lui que vous devez vous adresser ; qu’il vous le donne, j’y consens.
Ayant tout dit au substitut, qu’acheva de décontenancer cet inexorable langage, madame Piard se tourna du côté de son mari.
— Je désire, lui dit-elle en redoublant de gravité, qu’entre nous il ne soit jamais fait la moindre allusion au passé. Je ne vous adresse pas de reproches, et je vous dispense de toute justification. Quelle que soit votre conduite, soyez sûr qu’elle n’aura sur la mienne aucune influence. Je connais mes devoirs et je saurai les remplir, qu’il vous plaise ou non d’oublier les vôtres. J’ai toujours pensé qu’on devait être vertueux pour la vertu même, et sans attendre sur la terre aucune récompense de son honnêteté. En s’attachant à ce principe si simple, une femme est bien forte, monsieur, forte contre la séduction, forte contre l’outrage : elle repousse l’une par le dédain, et la pureté de sa conscience lui donne le droit de mépriser l’autre.
Par un double regard, auquel l’éclat un peu dur de ses yeux, noirs comme ceux d’une Espagnole, communiqua une expression aussi rayonnante qu’énergique, madame Piard lança à leur adresse les deux dards de sa dernière phrase, à l’amant le dédain, le mépris au mari ; puis, d’un pas ferme et d’un air majestueux, elle sortit du salon.
Après son départ, le conseiller d’état et Deslandes restèrent un instant immobiles en face l’un de l’autre, semblables à des hommes que le tonnerre a frappés de stupeur, et qui l’écoutent encore lorsqu’il ne gronde plus. Monsieur Piard le premier recouvra la parole.
— Monsieur, dit-il au substitut en le regardant avec une colère qu’il avait peine à contenir, une seule personne a pu remettre ce portrait à ma femme, et cette personne, c’est vous !
— C’est moi-même, monsieur ; qu’en voulez-vous dire ? répondit Deslandes, exaspéré de son côté par la ruine définitive de ses espérances.
— Je dis, monsieur, que c’est là un trait indigne d’un galant homme ; si vous n’étiez pas blessé, vous me rendriez raison de cette action odieuse.
— Qu’à ma blessure ne tienne ; j’ai le bras gauche à votre service !
— Quoi ! monsieur, vous me provoquez ?
— Non, monsieur, mais je vous réponds !
— Un substitut d’instance ! Vous oubliez que je suis conseiller d’état !
— Vous oubliez vous-même que nous sommes en 1837, et qu’aujourd’hui tous les hommes sont égaux devant le duel.
— Rappelez-vous du moins que vous êtes chez moi ; je ne souffrirai pas que vous m’y insultiez, monsieur, et je vous somme de sortir.
— Et moi je vous somme de me suivre.
Deslandes mit brusquement son chapeau sur sa tête, et se précipita hors du salon en faisant signe au conseiller de l’imiter. Après un instant d’hésitation, monsieur Piard marcha sur ses pas : ils traversèrent l’appartement d’un pas rapide, et descendirent l’escalier sans trop savoir où ils allaient. Sous la porte cochère, ils rencontrèrent monsieur de Loiselay, que venait d’y déposer un fiacre encore arrêté dans la rue.
— Qu’y a-t-il donc ? dit le vieillard en remarquant l’agitation de son gendre ; est-ce qu’Isaure est malade ?
— Non, répondit monsieur Piard d’un ton bourru, j’ai une affaire à terminer avec monsieur.
— En ce cas, je vous accompagne, reprit monsieur Loiselay, qui, à l’air singulier des deux hommes, devina qu’une querelle s’était élevée entre eux.
Sur un signe du vieillard, le conducteur du fiacre en rouvrit la portière ; Deslandes et monsieur Piard montèrent dans la voiture sans faire de réflexions.
— Aux Champs-Elysées, dit au cocher monsieur de Loiselay, qui, s’étant assis à son tour, regarda ses compagnons d’un air scrutateur :
— Ici nous pouvons causer tranquillement, leur dit-il ; voyons : de quoi est-il question ?
Quoiqu’il fût assez embarrassant pour monsieur Piard d’expliquer à son beau-père la cause de sa querelle avec le substitut, il commença un récit à travers lequel, en dépit des réticences, des atténuations et autres artifices oratoires, la vérité se fit jour ; Deslandes, d’ailleurs, qui avait moins de ménagements à garder, se chargea de combler les lacunes, de rectifier les altérations, et exposa enfin, sous un point de vue suffisamment clair, le différend que le vieillard, de sa propre autorité, évoquait devant son tribunal.
— Vous êtes deux enfants, dit monsieur de Loiselay, lorsque son enquête fut finie ; ma fille s’est moquée de vous et elle a bien fait. Vous, Piard, de quoi vous plaignez-vous ? d’avoir trouvé ce jeune homme aux pieds de votre femme ? Vous devriez au contraire le remercier de vous avoir donné l’occasion d’apprécier la vertu d’Isaure. D’ailleurs, en cherchant à plaire il faisait son métier. L’histoire même de ce portrait était de bonne guerre à l’égard d’un mauvais sujet tel que vous, qui devriez rougir de votre conduite, au lieu de blâmer celle des autres. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus heureux que vous ne le méritez, et qu’à la place d’Isaure bien des femmes tireraient de vos sottises une vengeance exemplaire... Vous, Deslandes ; vous n’avez pas le sens commun en voulant vous battre avec mon gendre, parce que ma fille s’est égayée à vos dépens. En pareil cas, lorsqu’on ne réussit pas, on se retire le moins gauchement qu’on peut, et l’on tente fortune ailleurs ; il est extravagant de demander raison à un mari de la cruauté de sa femme. Vous voilà réprimandés tous deux, tâchez de profiter de la leçon ; il est inutile d’ajouter que je ne permettrai pas que vous vous battiez ; puisque vous êtes magistrats l’un et l’autre, voici l’arrêt que je prononce : les parties sont mises hors de cause, dépens compensés. Maintenant, Piard, faites-moi le plaisir de nous quitter ; j’ai quelque chose à dire à Deslandes.
Au lieu d’accroître l’irritation des antagonistes, ainsi que cela arrive souvent, la discussion l’avait sensiblement calmée. Au fond, ni l’un ni l’autre n’étaient possédés d’une envie démesurée de se battre. Passé le premier accès d’un dépit qui avait été fougueux des deux parts, ils avaient mutuellement réfléchi aux désagréments d’un duel dont ils ne pouvaient attendre aucun bénéfice. L’admonestation cavalièrement paternelle de monsieur de Loiselay acheva de les ramener aux sentiments pacifiques dont ils avaient l’habitude. Ils finirent par tomber d’accord de l’inutilité de leur querelle, convinrent de ne pas pousser l’affaire plus loin, et se séparèrent avec une froide politesse, en se gardant rancune.
— Maintenant, dit le père d’Isaure, lorsqu’il fut seul avec Deslandes, il faut que je vous lave la tête. Devant Piard, j’ai pris votre parti ; mais, entre nous, je vous trouve bien audacieux d’avoir osé faire la cour à ma fille.
— Ne m’avez-vous pas conseillé vous-même de chercher à lui plaire ? répondit le substitut avec un sourire mêlé d’amertume.
— Il y a plaire et plaire ; je sais bien qu’un proverbe dit que, lorsqu’on prend du galon, on n’en saurait trop prendre ; mais n’importe, vous avez abusé de mon conseil. Si, chose impossible, vous aviez eu quelque succès, j’aurais, sans le savoir, joué un singulier rôle. Heureusement la raison d’Isaure la met au-dessus du danger. Il paraît, mon pauvre Deslandes, que vous avez éprouvé un rude échec ? Maintenant que vous voilà brouillé avec mon gendre et ma fille, que deviennent vos projets ?
— Mes projets ! répéta Deslandes avec l’accent d’un profond découragement, je n’en forme plus qu’un, c’est de sortir au plus vite de cette ville infâme où l’on ne trouve que des égoïstes qui exploitent vos talents, de faux amis qui trahissent votre confiance, des coquettes qui vous ruinent et...
— Et d’honnêtes femmes qui refusent de vous aimer, interrompit en riant monsieur de Loiselay ; en vérité, Paris est devenu un séjour abominable ; de mon temps, sous le consulat, un jeune homme trouvait encore moyen de s’y tirer d’affaire ; mais aujourd’hui je vois que le métier ne vaut plus rien.
— Si vous parlez du métier de solliciteur, c’est le plus ingrat, le plus ridicule et le plus rebutant de tous ceux que puisse choisir un homme dans un jour de malheur.
— Allons, Deslandes, le dépit et le découragement ne mènent à rien, et il faut arriver à une conclusion. Quel parti comptez-vous prendre ? Je retourne après-demain à D***, partez-vous avec moi ?
— Oui, si d’ici là je ne me suis pas jeté à l’eau, répondit le substitut d’une voix lugubre.