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Les ailes d'Icare

LE SALON D’UNE VEUVE

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— Arrogant comme un parvenu, déclamateur comme un académicien, rustre comme un palefrenier ! se dit Deslandes en sortant de chez M. Piard, Et moi qui ai eu la bassesse d’admirer les enseignes qu’il veut faire passer pour tableaux de maîtres ! par Michel-Ange, je suis indigne de jamais toucher un pinceau ! Sans doute ses raisonnements ne manquent pas de justesse, et en thèse générale les conseils qu’il m’a donnés peuvent être bons. Mais en quoi me sont-ils applicables ? Je suis assez grand, je crois, pour savoir me conduire. J’ai besoin d’appui, et non de sermon ! Il est amusant avec ses citations d’Horace ! je parierais qu’il n’est pas en état de traduire le de Viris illustribus. Bah ! pourquoi me chagrinerais-je ? Si je n’ai pas le bonheur de lui plaire, sa femme aura peut-être le goût moins difficile. Elle est fort bien cette femme-là ! L’air noble, le regard perçant, la repartie vive ! je ne suis pas étonné du crédit qu’on lui attribue. Quoique je ne sois resté près d’elle qu’une heure au plus, je me sens presque subjugué. Il faut toujours espérer ce qu’on désire, et travailler à ce qu’on espère ; le conseil est bon, et je le suivrai. Dès demain, en lui envoyant ses deux cents francs, j’entre en correspondance avec elle. Je lui écrirai un petit billet qui lui prouvera que, quoique j’arrive de province, je ne suis ni un sot ni un malappris. Puisque l’illustre M. Piard me trouve indigne de ses bonnes grâces, il faut bien que je m’adresse à sa femme. Tant pis pour lui !

A demi consolé de son échec par l’espoir de le réparer, Deslandes alla au Palais-Royal, et se fourvoya dans le restaurant de Véfour, selon l’usage des provinciaux, qui mettent un certain amour-propre à dîner le plus près possible de chez Véry. L’heure du spectacle approchant, il se rendit à l’Opéra, où Guillaume Tell dissipa comme par enchantement les derniers nuages de son esprit.

Électrisé par la musique dont il était sevré depuis si longtemps, ébloui du coup d’œil de la salle, où se pressaient une multitude de femmes richement parées, la plupart par le luxe, quelques-unes par la nature, et dont l’aspect semblait vouloir le dédommager en une seule fois de l’autre abstinence qu’il avait soufferte, le substitut sentit courir dans ses veines un sang plus chaud et plus énergique. Les belles notes de Duprez lui vibraient dans le cerveau et dans la poitrine comme le son de la trompette qui appelle le soldat au combat.

Chez les êtres organisés musicalement, la réaction de l’impression sur la pensée est immédiate et puissante. A la fin de l’air du troisième acte, Deslandes, dont l’exaltation suivait la progression ascendante de la voix du chanteur, se crut un moment de force à porter le monde sur ses épaules. Les prétentions qu’il se fût à peine avouées quelques heures auparavant partirent d’une explosion soudaine, et s’il est permis de parler ainsi, son ambition, qui jusqu’alors n’avait chanté qu’à demi-voix, se mit à l’unisson d’Arnold et donna aussi l’ut de poitrine.

— Oui, la volonté est tout, se dit-il, en sortant du parterre où il s’était économiquement placé... Suivez-moi, suivez-moi !... Et je sens dans ma tête une énergie capable de briser tous les obstacles !... Arrachons Guillaume... Quelle magnifique voix il a, ce Duprez ! Cela seul valait le voyage... Et j’arriverai au conseil d’état, et ce fat de Piard en séchera de dépit !... Amis, amis, secondez ma vaillance !...

Ainsi ruminant et chanteronnant, il entra dans le foyer, où il ne tarda pas à rencontrer Blondeau, dont il avait déjà pu admirer les gants jaunes, les manchettes, la lorgnette, le jonc à pomme d’or, le gilet de velours grenat, les moustaches circonflexes et le toupet frisé, au second rang d’une des loges de l’avant-scène.

Depuis le déjeuner, Blondeau avait mis le temps à profit. Payer ses dettes les plus criardes, masquer le délabrement d’une partie de son logis, faire disparaître madame Tavernier, la providence de ses mauvais jours, se pourvoir d’un cabriolet et d’un domestique de louage, ne lui demanda que quelques heures. Sa misère ainsi déblayée, il travailla sans retard au replâtrage de sa gloire. Ses amis, qui depuis quelques jours le croyaient logé dans la rue de Clichy ou au fond des filets de Saint-Cloud, sans s’en inquiéter autrement, le virent triomphalement reparaître au café de Paris et à l’Opéra. Il fut évident pour tous, que momentanément éclipsée, l’étoile de Blondeau de Gustan n’avait pas encore filé vers les noirs abîmes où vont se perdre chaque jour tant d’astres éphémères.

L’ami du substitut reprit donc son rang dans la cohorte des hommes d’habits. Fièrement campé au milieu d’un groupe d’Artabans de son espèce, il y débitait des sornettes à haute et intelligible voix, lorsque Deslandes vint lui frapper sur l’épaule. En toute autre circonstance, M. de Gustan eût fort mal pris cette familiarité, et ne se fût nullement gêné pour renier un homme qui, au ridicule d’un costume hors de mode, joignait le tort non moins grave d’arriver au foyer par l’escalier du parterre ; mais les vingt mille francs du portefeuille avaient porté son amitié jusqu’à la tendresse. Ce fut donc avec empressement qu’il prit le bras du substitut, et descendit l’escalier avec lui, au risque d’être raillé de ses élégants amis en se laissant voir en si bourgeoise compagnie.

— Quel opéra que Guillaume Tell et quel chanteur que Duprez ! lui dit Deslandes dont l’enthousiasme n’était pas encore refroidi.

— Duprez se fatigue et Guillaume Tell est un peu vieux, répondit Blondeau qui, selon une coutume assez répandue, croyait faire preuve de supériorité en n’admirant jamais rien.

Les deux amis montèrent dans le cabriolet de louage qui avait pris la file devant l’Opéra.

— Tu ne m’as pas dit où tu voulais me mener, reprit alors le substitut. Est-ce par hasard chez ta duchesse de San-Severino ? J’aimerais mieux différer ma présentation jusqu’à ce que j’aie rendu visite à ton tailleur.

La duchesse de San-Severino était un de ces êtres de raison qui éclosent souvent de l’imagination des hommes à bonnes fortunes, soleils d’artifice destinés à éblouir et à s’éteindre. Blondeau l’avait créée pour se rehausser lui-même dans l’esprit de son ami de province et le rendre plus accommodant au sujet de l’emprunt auquel il avait recours. Utile jusqu’alors, la duchesse en ce moment devenait incommode ; celui qui l’avait mise au monde se crut le droit de l’en ôter puisqu’elle l’y gênait.

— Tu me poignardes sans t’en douter, répondit-il en soupirant ; ma pauvre Cornélia...

— Elle est malade ? demanda le substitut.

— Morte ! dit Blondeau d’une voix lugubre.

— Morte !... si vite !... s’écria Deslandes avec un étonnement mêlé de compassion.

— Une fièvre cérébrale... morte en trois jours... et je n’ai pu recueillir son dernier soupir ! Ne m’en parle plus, son nom me fait mal. Voilà la vie, mon pauvre ami ! Si j’avais écouté mon premier chagrin, je me serais brûlé la cervelle ; mais il faut être homme et savoir souffrir. Je cherche à me distraire et à m’étourdir en me jetant à corps perdu dans le tourbillon. Allons, secouons ces idées funèbres ! Elles viennent assez souvent assiéger mon chevet. Nous allons chez une femme fort aimable, madame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; entre nous je ne crois pas qu’elle pousse la vertu jusqu’à l’inhumanité. Si j’étais marié, je ne mènerais pas chez elle madame de Gustan ; mais nous autres garçons sommes au-dessus de ces petits scrupules. Ce que nous demandons aux femmes avant tout, c’est d’être jeunes, jolies et aimables ; n’es-tu pas de mon avis ?

— Parbleu, certainement ! répondit Deslandes ; je ne suis pas venu à Paris pour entrer au séminaire. Il y a si longtemps que je ne vois que des prudes, des dévotes et des laiderons, que je serais ravi de causer avec une femme qui, à t’entendre, n’est rien de tout cela.

— Elle est tout le contraire ; mais tu vas la voir. Tu trouveras chez elle des hommes du monde dont la connaissance ne te sera peut-être pas inutile.

Blondeau arrêta son cabriolet devant une assez belle maison de la rue Saint-Lazare.

— Nous y voici, dit-il en descendant de voiture.

Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.

Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau. Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chaussée-d’Antin. Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom, ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et, disait-elle, mal porté. Il fallait la voir sourire en entendant parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !

Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde, la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée, l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux, quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se croyait seul au brancard.

Les amis de madame de Marmancourt se divisaient en trois catégories, les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus, chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches, se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez elle une rivale de jeunesse et de beauté.

Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune. C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs d’amour.

Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes, la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant tombées en discrédit.

Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où se trahissait un trouble mystérieux.

— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ; je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.

— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela...

— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité. Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ? répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?

— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.

Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces conversations dont les lieux communs font tous les frais.

— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.

— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être douée d’une organisation si impressionnable.

— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ? reprit le substitut.

— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée, étouffée et d’avoir une crise nerveuse.

— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un soupir.

— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.

Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses deux amies unirent leurs doléances aux siennes.

— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ; le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?

— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.

— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.

Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance, Théodosie prit le paquet tout entier.

— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de cette couleur.

En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet, partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes, qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M. Jules.

— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le substitut à son interlocuteur.

— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.

La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.

— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée. Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se levait un des joueurs :

— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.

— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet, mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher ! je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.

Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon. On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée, qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :

— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.

— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis une partie du liquide contenu dans sa tasse.

— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ; une robe que je mettais pour la seconde fois !

— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ; voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de velours et sa parure de turquoises.

— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois petits gâteaux.

Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.

— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans, décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en sais quelque chose.

— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.

— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie, oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ; vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.

Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit, mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une exclamation générale.

— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si tard ?

Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.

Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de ses souliers vernis.

— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait une lâcheté d’aller le saluer.

L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa réplique.

— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.

Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible, le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main. L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules parvinrent à prendre part.

— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment vous faire parvenir une invitation.

— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil changement ?

— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous un moyen de les conduire à bon port.

De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état, après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.

— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M. Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?

— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.

— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.

— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il t’intéresser ?

— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?

— Partons, dit Blondeau.

Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel où celui-ci était logé.

— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison, Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M. Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ; une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.

Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec madame Piard le duo de Guillaume Tell.

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