L’AMI DU DÉFUNT
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Après avoir donné à Deslandes tous les soins qu’exigeait son état, monsieur de Loiselay revint chez sa fille qu’il trouva occupée à écrire quelques lettres avant le dîner. Le vieux gentilhomme raconta dans les termes les plus favorables au substitut le duel dont il venait d’être témoin, et il essaya de prouver à Isaure qu’en considération de la belle conduite du champion blessé, elle devait lui accorder une complète amnistie. Madame Piard écouta cette apologie sans en paraître touchée.
— Vous autres hommes, dit-elle à son père, lorsque vous vous êtes battus, vous croyez que tout est dit et que vous voilà blancs comme neige. Nous avons une autre manière de juger ; à nos yeux, un coup d’épée de plus ou de moins ne prouve rien. Loin de le justifier, le duel de monsieur Deslandes serait un nouveau tort si ma réputation n’était pas solidement établie. On dirait qu’il s’est battu pour moi, que je lui permets d’être mon chevalier ; et la calomnie aurait beau jeu. Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons du même avis, laissons-là votre malencontreux protégé et parlons d’autre chose.
— Parlons de ton mari, répondit monsieur de Loiselay, qui n’avait pas l’habitude de contrarier sa fille, et qui pensa qu’il retrouverait plus tard une meilleure occasion de plaider la cause du jeune magistrat.
— Parlons de mon mari, dit Isaure avec un imperceptible sourire.
— Depuis ce matin, je ne fais que penser à ce que tu m’as raconté, reprit l’émigré d’une voix affectueuse ; à force d’y réfléchir, j’ai fini par douter. Il me paraît impossible qu’à son âge Piard soit assez stupide pour t’offenser ainsi. Ce serait le trait d’un fou, et il ne l’est pas. Je parierais maintenant que cette histoire qu’on lui prête n’est qu’un mensonge. Tu sais la confiance qu’on doit accorder aux lettres anonymes. Calme-toi donc, ne te fais pas de mal à propos d’une chimère, et surtout ne te monte pas la tête.
— Ai-je donc l’air d’une femme qui se fait du mal et qui se monte la tête ? demanda madame Piard en regardant le vieillard d’un air assez moqueur.
— Je sais que quand tu veux, tu as beaucoup d’empire sur toi-même.
— Et sur les autres aussi, j’espère, pensa Isaure qui reprit : — Vous vous trompez, mon père, si vous croyez que j’aie besoin de me faire violence pour ne pas poignarder monsieur Piard. Nous venons de causer pendant près de deux heures le plus tranquillement du monde. Rassurez-vous, nous sommes très-bien d’accord, et ses petites trahisons ne nous empêcheront pas de vivre en paix.
— Isaure, dit monsieur de Loiselay avec une gravité paternelle, je ne l’entends pas ainsi. Songez que la maxime : monsieur de son côté et madame du sien ne saurait devenir à votre usage. Que votre mari ait ou non des torts, il vous est défendu d’en avoir.
— C’est mon avis, répondit froidement madame Piard ; de ce côté, vous n’avez rien à craindre, ni moi non plus. D’ailleurs, s’il était dans ma nature de mal faire, mariée depuis plus de trois ans à un homme qui a presque le double de mon âge, il n’est pas probable que j’eusse attendu qu’il me donnât l’exemple.
Le vieux gentilhomme, quoique fort irrité contre son gendre, s’était cru obligé de prêcher à sa fille l’inviolable respect de la foi conjugale ; en la trouvant contre son attente, si résignée, si indulgente, si magnanime, il éprouva l’espèce de désappointement que ressentent tous les sermoneurs lorsqu’espérant de convaincre un pécheur, ils découvrent qu’ils ont affaire à un converti.
— Il est fort heureux qu’elle pense de la sorte, dit-il en lui-même ; mais je l’avoue, à sa place je n’aurais pas été si niaise : monsieur Piard en aurait vu de belles !
L’idée de voir son gendre complètement impuni et poursuivant en paix le cours de ses galanteries parut si déplaisante à monsieur de Loiselay qu’il finit par se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de châtier le coupable, et en ce cas, si ce n’était pas à lui, beau-père offensé dans la personne de sa fille, de se charger de la correction.
— Comment m’as-tu dit que se nommait cette femme ? demanda-t-il après avoir longtemps gardé le silence d’un air de profonde réflexion.
— Madame de Marmancourt, répondit Isaure qui, en voyant que son père ne lui parlait plus, s’était remise à écrire.
— Madame de Marmancourt... oui, je me rappelle ; rue saint Lazare... veuve d’un capitaine de vaisseau... Sous le consulat, toutes les femmes de ce genre étaient veuves d’émigrés. A chaque époque sa mode.
Monsieur de Loiselay n’en dit pas davantage, mais il se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre en sifflant tout bas un air de chasse, ce qui annonçait la conception de quelque projet orageux aussi clairement que prédit la pluie le bonnet rabattu d’un capucin-thermomètre.
Le lendemain, vers deux heures, madame Théodosie de Marmancourt se trouvait seule dans son salon. Debout devant la cheminée, le visage penché entre la pendule et l’un des candélabres, elle étudiait dans la glace une nouvelle manière de baisser les yeux à trois temps, en commençant par le ciel, dont elle attendait le meilleur effet. Au milieu de ce travail, elle fut interrompue par sa femme de chambre qui entra en tenant à la main un billet de visite.
— Qu’y a-t-il ? demanda Théodosie de l’air grondeur qui lui était habituel lorsqu’elle ne posait pas en public.
— Un monsieur qui demande à parler à madame, répondit la soubrette aguerrie à la mauvaise humeur de sa maîtresse.
Madame de Marmancourt prit la carte et y lut ces mots :
« Le comte de Loiselay. »
S’il est un lieu où les titres aient conservé quelque valeur, c’est chez les femmes comme celle dont nous parlons. Théodosie, entre autres, ne méprisait nullement la noblesse. Dans son esprit, un duc prenait rang immédiatement après un agent de change, et un marquis valait presque un notaire.
— Comment est-il ce comte ? demanda-t-elle en posant le billet sur la cheminée.
— C’est un vieux monsieur bien mis, répondit la femme de chambre du ton d’un gendarme qui lit un signalement. Il a une grosse épingle en diamant, une chaîne de montre avec un cachet après et une canne à pomme d’or plus belle que celle de monsieur de Gustan ; enfin, un bon genre.
Théodosie n’avait aucune raison pour fermer sa porte à un homme qui se présentait sous ces auspices d’or et de diamant.
— Faites entrer ce monsieur, dit-elle en s’asseyant sur sa causeuse, après avoir jeté à la glace un dernier regard de consultation.
Au bout d’un instant, monsieur de Loiselay fut introduit. Il traversa le salon avec une aisance de gentilhomme, salua madame de Marmancourt d’un air souriant, et prenant aussitôt la parole, tandis qu’elle lui montrait un fauteuil.
— Madame, dit-il, mon nom vous est sans doute inconnu, et peut-être en me voyant me présenter moi-même chez vous, trouvez-vous cette démarche un peu cavalière ; j’espère que vous l’excuserez quand je vous aurai dit que j’ai été un des meilleurs amis de ce pauvre monsieur de Marmancourt.
Théodosie oublia de manœuvrer ses prunelles et regarda d’un air interdit cet ami d’un homme qui n’avait jamais existé.
— J’ignorais sa mort et même son mariage, continua le vieux gentilhomme sans paraître remarquer cet éblouissement ; quand on habite la province, on n’est plus au courant de rien ; d’ailleurs, depuis longtemps Marmancourt et moi nous nous étions perdus de vue ; c’est seulement ici, l’autre jour et par hasard, que j’ai appris qu’il y avait à Paris une dame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; j’ai cru alors qu’il était de mon devoir de venir présenter mes respects à la femme d’un ancien camarade ; voilà, madame, ce qui vous attire l’importunité de ma visite.
— Monsieur le comte a aussi servi dans la marine ? dit Théodosie en s’efforçant de reprendre contenance.
— Dans la marine de terre, madame, répondit monsieur de Loiselay avec un sérieux admirable ; comme vous voyez, j’étais de beaucoup l’aîné de Marmancourt, mais notre amitié n’en était pas moins vive. Vous ne sauriez croire à quel point j’ai été affecté de sa mort ; j’en ai pleuré, moi qui ne pleure guère.
Le malin émigré débitait son histoire d’une façon si naturelle, que Théodosie, qui d’abord s’était crue la victime d’une mystification, recouvra peu à peu son aplomb et finit par se dire : — Pourquoi n’y aurait-il pas eu, en effet, dans la marine, un capitaine de vaisseau portant le nom de Marmancourt et ami de ce vieux monsieur, qui a l’air fort bien élevé et incapable de désobliger une femme ? — Tout à fait rassurée par ce raisonnement, elle adressa au père d’Isaure un de ses plus aimables sourires.
— Les anciens amis de mon mari sont sûrs d’être bien reçus chez moi, dit-elle, même quand je n’ai pas l’honneur de les connaître personnellement. Je ne puis qu’être fort sensible, monsieur le comte, à la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner.
Monsieur de Loiselay, dont le regard scrutateur avait déjà passé en revue l’ameublement du salon, avisa en face des fenêtres un tableau représentant un officier de marine en grand uniforme, qui, du milieu de son cadre doré, servait de chaperon à l’intéressante veuve.
— Voilà son portrait ? dit-il en montrant la toile du doigt ; je ne le trouve pas fort ressemblant.
— Ça serait trop fort s’il était ressemblant ! pensa madame de Marmancourt, qui avait fait emplette de cette image conjugale à la salle de vente des commissaires priseurs.
— Il est vrai que le peintre ne s’est pas distingué, répondit-elle ; et puis monsieur de Marmancourt était déjà malade quand on a fait son portrait.
— Y a-t-il longtemps que vous avez eu le malheur de le perdre ? demanda l’émigré avec l’accent de l’intérêt.
— Quatre ans ! dit Théodosie, qui profita de l’occasion pour pousser un soupir bémol et pratiquer son fameux regard à trois temps, levé, coulé et baissé !
— Quatre ans ! déjà ! répéta monsieur de Loiselay en feignant de l’étonnement ; mais il est donc mort le jour de ses noces ou bien il vous avait épousée au berceau.
— Nous avons été mariés dix-huit mois. Mais il est vrai que j’étais bien jeune quand il m’a épousée. J’avais quinze ans à peine.
— Ainsi, vous en avez vingt maintenant ?
— Bientôt vingt-et-un ; oh je suis une vieille femme ! répondit madame de Marmancourt, dont la physionomie, par une transition savante, avait passé de la tristesse à la coquetterie.
La conversation continua quelque temps sur ce ton, tour à tour mélancolique et enjoué, une vraie conversation de veuve. Le vieux gentilhomme, qui avait un projet qu’il ne perdait pas de vue, eut l’art de se faire interroger sur les motifs de son voyage à Paris.
— Madame, dit-il avec un galant sourire, si je vous dis qu’entre vous, jeune, jolie et spirituelle, et moi, vieux campagnard brouillé avec les beaux usages, il y a un point de ressemblance, vous m’allez trouver bien présomptueux ; le fait est vrai, pourtant, car je suis veuf. La mort de ma femme, en brisant toutes mes habitudes, m’a fait prendre en haine ma terre. A mon âge, un changement de vie a ses dangers, et je sais qu’à bien des gens, mon projet paraîtra ridicule...
— Quel projet ? interrompit la veuve avec un commencement de familiarité.
— Celui de m’établir à Paris. Après tout, quoiqu’on en ait déjà glosé, je ne vois pas que ce soit là une si grande folie ; car enfin, je me porte à merveille, et avec une soixantaine de mille livres de rente, je peux vivre ici plus agréablement qu’en province.
— Mais débarrassez-vous donc de votre canne, dit madame de Marmancourt, à qui le vieillard en ce moment parut un être fort intéressant ; est-on si cérémonieux dans la maison d’un ancien ami ?
— Par malheur, continua le vieillard, qui posa sans façon sur une table sa canne et son chapeau ; depuis le peu de temps que je suis à Paris, j’ai déjà eu lieu de m’apercevoir qu’il n’est pas si facile que je l’avais cru de s’y former une société agréable. A mon âge, contracter des liaisons exigeantes, aller dans ce qu’on appelle le monde, c’est plutôt une fatigue qu’un plaisir. Ce qu’il me faudrait, ce que je cherche, ce sont deux ou trois maisons où je puisse venir passer la soirée, en petit comité, sans cérémonie. Eh bien ! vous ne me croiriez pas, c’est fort difficile à trouver.
— Monsieur le comte, dit Théodosie le visage illuminé de son plus gracieux sourire, je n’ose espérer que mon modeste salon offre le moindre attrait à un homme comme vous, mais je serais charmée qu’il pût vous attirer quelquefois, lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire. A défaut de plaisirs brillants, vous y trouverez du moins le petit cercle intime et la causerie sans apprêts pour lesquels je partage tout à fait votre prédilection. Je reste toujours chez moi le soir, les lundis et les vendredis.
Ayant obtenu ce qu’il désirait, le rusé gentilhomme abrégea sa visite, et prit congé de l’aimable veuve, qui, après son départ, demeura plongée dans une méditation non poétique. Depuis quelque temps madame de Marmancourt roulait dans sa tête le sage projet de couronner par un hymen moins idéal que celui dont elle portait le deuil, une carrière où les roses n’étaient pas toujours sans épines. Monsieur de Loiselay, avec ses soixante-huit ans sonnés, ses belles manières et sa fortune plus belle encore, lui parut le plus désirable des maris.
— Comtesse de Loiselay et soixante mille livres de rentes ! se dit Théodosie. C’est ça qui serait chouette ! Crèveraient-elles d’envie toutes tant qu’elles sont ! Et ce manant de Jules, comme il enragerait !
Tandis que madame de Marmancourt couchait en joue de la sorte le titre du vieux gentilhomme et sa fortune, qu’il avait triplée pour produire plus d’effet, celui-ci réfléchissait ainsi en regagnant les boulevards :
— Cette femme-là n’est pas mal, mais Isaure est dix fois plus belle. Voilà comme nous sommes, nous autres hommes : le fruit défendu nous semble toujours le meilleur.... Elle est maigre, elle met du rouge, elle se noircit les sourcils, et, malgré son langage de mineure, elle n’est pas loin de la trentaine. Décidément, Piard est absurde. Quand on fait tant que d’avoir des intrigues, il faut les choisir telles qu’on en puisse tirer vanité. Moi, qui ne suis qu’un vieux grison, si j’habitais Paris et que je voulusse vivre en jeune homme, je trouverais diantrement mieux qu’il n’a fait. Mais il ne s’agit pas de ça. Maintenant que j’ai mes entrées chez cette sirène, monsieur mon gendre n’a qu’à marcher droit. Que je l’y trouve !