LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE
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Le lendemain était un vendredi. Monsieur de Loiselay, qui avait passé avec Deslandes une partie de la matinée, profita dès le soir même de l’invitation de madame de Marmancourt ; à neuf heures il se rendit chez elle sans qu’Isaure ni à plus forte raison le conseiller d’état s’en doutassent. A l’exception du substitut, retenu chez lui par sa blessure ; de Blondeau, empêché par une autre raison que nous expliquerons plus loin ; de monsieur Piard, qui, depuis la lettre anonyme, n’avait pas remis les pieds chez l’infidèle, et des amies intimes dont le personnel avait été renouvelé à la suite de la querelle dont nous avons parlé, la société réunie dans le salon était la même que nous y avons vue en scène une première fois.
Pendant son séjour à Paris sous le consulat, monsieur de Loiselay avait trop complètement vécu pour que les mœurs les plus exceptionnelles lui parussent étranges ou embarrassantes ; d’ailleurs, en homme qui a marché tour à tour sur les fleurs et les ronces de la vie, il avait pour système de ne s’étonner de rien et de s’accommoder de tout. Au milieu de ce cercle de gens qu’il n’avait jamais vus, il se trouva chez lui. Accueilli avec la plus haute distinction par la maîtresse de la maison, que le titre de comtesse et les soixante mille livres de rentes avaient empêchée de dormir, il répondit à ses cajoleries par une galanterie qui sentait l’ancien régime, mais non la province. Il causa courtoisement avec les autres femmes, quoiqu’il les trouvât plus laides qu’il ne devait être permis de l’être, gagna lestement à la bouillotte une trentaine de napoléons, but du punch comme s’il avait eu trente ans au lieu de soixante-huit ; et, se mêlant à la conversation d’un groupe qui parlait politique, cribla d’épigrammes légitimistes les raisonnements des discoureurs, attachés la plupart au gouvernement de juillet.
— Savez-vous où madame de Marmancourt a recruté ce vieux sanglier carliste ? dit un des interlocuteurs à celui de ses voisins qui, dans le faubourg Saint-Honoré, s’appelait monsieur de Handsgorf, et, dans ce salon, monsieur Ernest.
— Tout ce que je sais, c’est que ses coups de boutoir ne sont pas trop mal appliqués, répondit en souriant le diplomate ; carliste ou non, c’est un homme d’esprit.
Onze heures étaient sonnées ; monsieur de Loiselay, qui avait l’habitude de se coucher tôt, commençait à éprouver un sommeil involontaire.
— Il paraît que mon honorable gendre ne viendra pas ce soir, se dit-il en s’asseyant à l’écart dans le fond du salon ; pourtant il est impossible qu’il sache que je l’attends à l’affût. Onze heures et quart. Peut-être est-il à l’Opéra ; dans ce cas, il peut encore venir.
Au moment où le vieillard faisait cette réflexion, la porte du salon s’ouvrit, et monsieur Piard parut.
Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait, il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.
A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du conseiller d’état.
— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne vous a vu.
— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.
— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.
— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.
Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres, tandis que la plupart des autres souriaient.
— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la nature de l’héritage en question.
— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de Handsgorf.
— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.
Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de la femme furieuse :
— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.
Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents. Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.
— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante. Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah ! j’étouffe... de l’air.
Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.
— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.
— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le conseiller d’état.
— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :
Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ; L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.
— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là sont de mauvais goût.
— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.
— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.
En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion des belles offensées :
— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.
A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ; dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.
— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.
— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé, deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises. Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?
— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait perdu toute arrogance.
— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?
— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état en essuyant la sueur qui lui humectait le front.
— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ; mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.
— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide, imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes que je me reproche moi-même.
— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !
— C’est cela.
— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?
— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à la canonisation !
Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré lui.
— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité conjugale ne brillait pas au premier rang.
— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à la vôtre ?
Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat, du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais doutée de rien ; la vôtre sait tout.
— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous reconnaissez que le fond est le même ?
— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a. Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait. Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs, qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.
— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur, répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est fini entre madame de Marmancourt et moi.
— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore mieux.
— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda le conseiller d’état avec une intention maligne.
— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés ! dit en souriant monsieur de Loiselay.
Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent, le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.
— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à Isaure.
— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est bien. Prima transit, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.
Cette histoire convenue, ils entrèrent.