LE PROTECTEUR
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Lorsque Victor Deslandes entra dans le salon de madame Piard, trois personnages remarquables par leur diversité s’y trouvaient avec elle : un député du centre gauche habitué à s’indemniser dans le monde du silence qu’il gardait à la Chambre ; un vieillard à moustaches, décoré d’un ruban bleu et noir ; enfin un jeune homme bien cravaté, bruyamment éperonné et ganté de jaune, qui lui-même avait mérité la croix d’honneur dans les bureaux de la garde nationale. Le premier dissertait, le second écoutait, le troisième lorgnait la maîtresse du logis qui, sans paraître remarquer cette contemplation ni prêter grande attention au discoureur, feuilletait négligemment un pamphlet de M. de Cormenin.
Quoiqu’il ne fût pas cinq heures, madame Piard portait une robe noire de satin broché, erreur de toilette commune aux femmes politiques, pour qui les grâces du négligé n’existent pas, et qui dans leur propre salon semblent toujours être en visite. A la vue du jeune provincial qui s’avançait pour la saluer, elle quitta le couteau de nacre dont elle se servait pour couper les feuillets de la brochure, et approcha d’un de ses yeux un petit lorgnon d’écaille. Deslandes subit cet examen sans se décontenancer, s’inclina d’assez bonne grâce, et tira de sa poche sa lettre de recommandation.
— Madame, dit-il, je suis arrivé de D*** il y a quelques heures seulement ; je n’ai pas voulu attendre jusqu’à demain pour vous apporter des nouvelles de M. de Loiselay.
— Une lettre de mon père, interrompit madame Piard, empressée de déployer sa sensibilité filiale. Vous permettez, messieurs, n’est-ce pas ? Il y a quinze jours que mon père ne m’a écrit.
Elle montra un siége au substitut, décacheta l’epître paternelle, et la lut d’un bout à l’autre. Reportant ensuite les yeux sur le jeune homme qui lui était recommandé, elle l’examina de nouveau, mais sans lorgnon, cette fois.
Dans l’exercice de son crédit, madame Piard s’était prescrit des principes dont elle ne se départait pas. Elle n’accordait jamais sa protection à un homme à moins qu’il ne fût jeune, élégant et bien élevé. Il n’y avait dans ce système aucune arrière-pensée dont pût s’égayer la médisance. La race des solliciteurs étant innombrable, préférer les candidats grossiers, ineptes, ridicules ou surannés, eût été un trait de mauvais goût plus que de bonté d’âme ; car, après tout, le protectorat n’est pas de la charité. Isaure mettait donc dans le choix de ses protégés le purisme que montre une femme à la mode à l’égard de ses danseurs.
Malgré la coupe arriérée de son habit, le malheureux choix de ses gants vert bronze, et les feux d’une épingle de diamant qui transperçait magnifiquement le jabot de sa chemise, Deslandes sortit à son avantage de l’examen auquel il se trouvait soumis sans s’en douter. On lui trouva l’air provincial, mais la physionomie agréable, l’œil expressif, la taille dégagée, les dents blanches, en un mot l’étoffe d’un cavalier à qui l’on pouvait s’intéresser.
L’extérieur approuvé, restait à étudier le moral. En pareil cas, la protectrice n’était jamais embarrassée : le premier incident venu lui servait de pierre de touche ; s’il ne se présentait pas sur-le-champ, elle le faisait naître, l’appliquait à son épreuve, quelque étranger qu’il y put paraître, jugeait sans hésitation, et ne revenait jamais sur son arrêt.
Après quelques questions sur M. de Loiselay et les personnes de sa connaissance qu’elle avait laissées à D***, madame Piard rendit la conversation générale, en s’adressant au jeune homme à ruban rouge :
— A propos, lui dit-elle, avez-vous placé tous vos billets de bal ?
— Oui, madame, répondit l’officier d’état-major, en souriant agréablement ; et même si vous voulez encore m’en remettre deux, j’en trouverai l’emploi.
Madame Piard prit sur une petite table placée près d’elle un paquet de billets, les uns verts, les autres roses.
— Colonel Dniefkserski, dit-elle en les montrant au vieillard, vous voyez que nous n’oublions pas vos héroïques compatriotes. Notre bal aura, j’espère, pour résultat le soulagement de plus d’une noble infortune. Selon toute apparence, il sera plus nombreux encore que celui de l’hiver dernier ; pour ma part, depuis avant-hier seulement, j’ai placé plus de cent billets.
Le réfugié polonais s’inclina en silence ; eût-il voulu répondre, le député du centre gauche ne lui en aurait pas laissé le temps.
— La Pologne est la France du Nord, s’écria ce dernier d’un ton pathétique ; le système qui l’a laissé succomber sous les coups de l’autocrate ne se lavera pas de cette honte. Que fallait-il pour la sauver ? cent mille hommes sur le Rhin, pas davantage. Mais vienne un ministère vraiment patriote, on verra la nationalité polonaise renaître de ses cendres. Pour moi, c’est là une question sacrée. Certes j’ai l’habitude d’éplucher le budget et de ne pas jeter par les fenêtres l’argent des contribuables. Eh bien ! qu’on me demande cent millions pour la Pologne, je les vote demain.
— En ce cas vous m’allez donner vingt francs pour notre souscription, interrompit Isaure en présentant au député un des billets verts.
— Est-ce qu’on danse à mon âge ? répliqua l’élu de la nation sans avancer la main ; avec mes cheveux gris, je serais ridicule dans un quadrille : la place de la beauté est au bal, celle du député à la Chambre.
— Et celle de l’argent dans la poche, ajouta d’un air railleur l’officier d’état-major, qui prit en même temps dans sa bourse deux pièces d’or, les posa sur la table d’une manière délicate, et reçut en échange deux des billets pour lesquels le député manifestait si peu de goût.
— Et vous, monsieur, avez-vous aussi des cheveux gris ? demanda madame Piard, qui se pinça les lèvres en regardant Deslandes d’un air scrutateur.
Sans être observateur, le substitut était doué d’une intelligence aiguisée par l’envie de réussir. Décidé à complaire à celle qu’il regardait déjà comme sa protectrice, il n’eut garde d’en laisser échapper l’occasion. Sa vanité d’ailleurs, piquée du sourire ironique qu’il vit errer sur les lèvres de l’officier d’état-major, eût suffi pour lui inspirer un acte de munificence, quand même son intérêt bien entendu ne le lui eût pas conseillé.
— Madame, répondit-il, j’ai à Paris plusieurs amis qui seront sans doute heureux comme moi de prendre part à une action honorable et en même temps à un plaisir de bonne compagnie. Oserais-je vous prier de m’agréer pour débiteur jusqu’à ce soir en me confiant une dizaine de ces billets ?
— Il sait vivre, pensa madame Piard ; il s’exprime en bons termes, et il ne lui manque qu’un tailleur pour être tout à fait présentable.
Deslandes avait compris que tirer de sa poche son portefeuille rempli de billets de banque, en poser un sur la table, et attendre qu’on lui rendit son reste, serait une chose aussi ridicule qu’avait été naturelle l’action du jeune homme à ruban rouge ; d’ailleurs le court délai qu’il demanda en souriant lui offrait l’occasion d’écrire une lettre, dans laquelle il se promit de déployer plus d’esprit qu’il ne lui était possible d’en montrer dans une première visite.
Grâce à la Pologne, l’ambitieux substitut obtint un premier succès dont l’avertit le sourire affable qui vint animer la froide physionomie d’Isaure. Ce sourire, il est vrai, lui coûtait deux cents francs ; mais en se rappelant les instructions de M. de Loiselay, il ne le trouva pas trop chèrement payé.
— C’est de l’argent placé à gros intérêts, se dit-il en serrant les billets de bal dans sa poche. Je vois qu’elle me sait gré de ma galanterie ; et puis Blondeau, qui connaît tout Paris, me débarrassera de cette cargaison.
La porte du salon s’étant ouverte en ce moment livra passage à un homme d’une cinquantaine d’années, de taille médiocre et replète, dont les joues colorées et rebondies contrastaient avec les innombrables fils d’argent mêlés à ses cheveux primitivement bruns, et qu’il portait fort courts afin d’amortir l’éclat patriarcal de cet alliage. Ce frais grison était vêtu d’un costume noir que recouvrait une longue redingote de couleur claire. Il tenait serré sous le bras gauche un portefeuille de maroquin violet à fermoir d’argent, et la rosette d’officier de la Légion d’honneur se trouvait répétée aux boutonnières de son double vêtement. A son aspect chacun se leva, à l’exception de la maîtresse du logis ; il s’approcha de la cheminée, donna la main au député, salua familièrement le colonel polonais, fronça imperceptiblement le sourcil à la vue de l’officier d’état-major, et arrêtant enfin les yeux sur le substitut, il le regarda en dessous d’un air qui semblait dire : — Et toi, qui es-tu ?
— Mon ami, dit madame Piard en s’adressant au nouveau venu, voilà M. Deslandes de D***, qui a l’obligeance de m’apporter une lettre de mon père.
Le conseiller d’état répondit par une légère inclination de tête au salut que lui adressait le jeune provincial, et reprenant aussitôt le maintien gourmé qui semblait lui être habituel :
— Comment se porte M. de Loiselay ? demanda-t-il avec un sourire moqueur ; aime-t-il encore les échecs ? attend-il toujours le retour d’Henri V ?
— M. de Loiselay est constant dans ses goûts comme dans ses regrets, répondit Deslandes, à qui les manières impériales du conseiller d’état déplurent de prime abord.
La conversation devint générale. Au bout de quelques instants, le député et l’officier d’état-major se retirèrent. Le vieux Polonais les imita bientôt, et Deslandes resta seul avec les maîtres de la maison.
— Mon père, monsieur, lui dit alors madame Piard, m’écrit que les délices de ma ville natale n’ont pas réussi à vous y fixer.
— Il y a trois ans, ma conduite eût été sans excuse, répondit le substitut en faisant allusion à l’époque où Isaure demeurait encore sous le toit paternel.
— Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, reprit la jeune femme. D*** est réellement plus ennuyeux qu’il n’est permis à une petite ville de l’être, et je comprends l’esprit d’émigration qui semble se propager parmi ses habitants. Comptez-vous rester à Paris ?
— Je le désire plus que je n’ose l’espérer, repartit Deslandes d’un ton modeste.
— Il faut toujours espérer ce qu’on désire, dit Isaure avec un sourire encourageant.
— J’espérerai donc, madame, puisque vous n’y voyez pas trop de présomption.
— Pour réussir il faut faire plus encore.
— Que faut-il faire ? madame, demanda le substitut.
— Travailler à ce qu’on espère, dit madame Piard d’un ton sentencieux.
Un message de la duchesse de *** interrompit ce dialogue. Le cas était urgent et la matière grave. Il s’agissait d’une sous-préfecture sollicitée concurremment par les deux amies. Pour la première fois, madame Piard, s’affranchissant d’un patronage qui pesait à sa vanité, avait osé contrecarrer, dans une intrigue, sa supérieure politique. Réprimandée pour cette témérité, menacée d’une disgrâce par l’altière grande dame dont le billet semblait écrit par la plume de Beaumarchais, la femme du conseiller d’état reconnut en frémissant de courroux qu’il fallait se soumettre sous peine d’ébranler son crédit encore mal assuré.
— La partie est trop forte, se dit-elle en froissant dans sa main la lettre de la duchesse ; son impertinence va triompher. Eh bien ! qu’elle triomphe ! plus tard peut-être elle saura qu’on ne m’offense pas impunément.
En ce moment Deslandes n’existait plus pour la femme orgueilleuse qui, un instant auparavant, semblait disposée à l’écouter avec complaisance ; absorbée dans la petite humiliation qu’il lui fallait subir, elle se retira dans son parloir afin d’écrire à la duchesse, et répondit d’un air distrait au salut du jeune provincial, un peu déconcerté de cette sortie imprévue.
Seul avec le maître du logis, qui jusqu’alors avait affecté de ne prendre aucune part à la conversation, et était resté assis sur son fauteuil dans une attitude impassible, Victor Deslandes éprouva un embarras involontaire qu’il s’efforça de surmonter. Se retirer immédiatement eût été maladroit, garder le silence en face d’un homme qui semblait avoir fait serment de ne pas le rompre lui-même devenait ridicule ; à tout prix il fallait parler. Secrètement blessé du froid accueil dont il se voyait l’objet et de la morgue mêlée d’ennui qu’exprimait la physionomie de son hôte, le substitut invoqua la dissimulation, patronne des ambitieux. Il sourit par manière d’exorde tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver un sujet de conversation. Quelques tableaux dont le salon était décoré lui donnèrent le premier mot qu’il cherchait.
— M. de Loiselay, dit-il d’un ton insinuant, a dans son cabinet plusieurs toiles flamandes dont il fait grand cas ; mais je ne lui conseillerais pas de les exposer ici. Voilà deux ou trois morceaux dont le voisinage leur pourrait faire tort. Cette Adoration des Mages, entre autres, est tout à fait dans le style de l’école vénitienne.
En louant de la sorte une œuvre plus que médiocre, Deslandes croyait avoir atteint les dernières limites de la flatterie décente ; il reconnut aussitôt son erreur.
— Il est assez naturel qu’un Giorgione rappelle le style de l’école vénitienne, répondit M. Piard avec une sorte de ricanement.
— Ce plat d’épinards, un Giorgione ! pensa Deslandes qui, s’approchant du tableau, le considéra quelque temps avec une avidité affectée et parut passer par degré du recueillement à l’admiration.
— J’étais à contre-jour et je ne l’avais pas bien vu, dit-il enfin en se retournant vers le conseiller ; maintenant je reconnais la touche du maître ; cela est signé Giorgione à chaque coup de pinceau.
— C’est tout bonnement un chef-d’œuvre, dit M. Piard ; cette Sainte Famille est de Sébastien del Piombo, ce Paysage, du Gaspre ; ces Noces de Thétis sont attribuées à l’Espagnolet, mais je les crois de Luca Giordano, qui excellait dans le pastiche et qui aura voulu imiter la manière de son premier maître. Voici un saint Étienne, d’Annibal Carrache. Il n’y a pas ici un seul morceau qui ne vaille à lui seul tous les prétendus Van Oost et tous Terburg apocryphes de M. de Loiselay, lequel entre nous n’a que des croûtes.
— Tel beau-père tel gendre, pensa le provincial, qui toutefois s’abstint de manifester aucun doute sur l’authenticité des tableaux signalés à son admiration. Il se laissa conduire successivement devant chacun d’eux ; et quoique se disant tout bas qu’il n’était qu’un servile flatteur, il loua tout, s’extasia sans réserve et ne se permit qu’une seule observation critique : ce fut au sujet de la Sainte Famille attribuée à Sébastien del Piombo et dans laquelle il prétendit reconnaître la manière de Michel-Ange. Cette conjecture fit éclore sur les lèvres du propriétaire un sourire plein d’aménité.
— Un Michel-Ange, quand le Musée n’en possède pas un seul ! ce serait trop magnifique ! s’écria-t-il ; cependant votre opinion n’a rien d’inadmissible. Je n’aurais jamais supposé qu’il pût venir de D*** une personne capable de raisonner peinture comme vous faites. Vous êtes artiste, monsieur ?
Malgré son amour pour les beaux-arts, Deslandes ne fut que médiocrement flatté de cette supposition.
— Je m’occupe, il est vrai, de peinture à mes moments perdus, répondit-il ; mais je n’ai aucun droit au titre d’artiste. Je suis dans la magistrature.
— Juge ? demanda M. Piard d’un ton bref.
— Substitut du procureur du roi.
— Comment alors, si près des vacances de Pâques, vous absentez-vous de votre tribunal ?
— C’est le premier congé que j’aie sollicité, et j’espère qu’il sera le dernier : j’ai dessein de donner ma démission.
Deslandes, pour qui l’entretien devenait fort intéressant, chercha dans les yeux de son interlocuteur l’effet produit par ce mot démission qui paraît presque toujours monstrueux à un homme en place. Le conseiller d’état ne sourcilla pas.
— Vous voulez vivre de vos rentes, dit-il froidement ; c’est un parti fort sage : heureux qui peut le prendre et y rester fidèle ! Un joug, fût-il d’or, est lourd à porter. J’en sais quelque chose. Il n’est pas de jour où je ne m’écrie avec le poëte :
O rus, quandò ego te aspiciam, quandòque licebit Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?
Les hommes qui, aux affaires sérieuses dont ils sont occupés, mêlent quelques prétentions littéraires, se croient en général obligés d’afficher une belle passion pour Horace. C’est leur poëte, s’il faut les croire, comme Tacite est leur historien. Conformément à cet usage sanctionné naguère par une autorité royale, M. Piard s’était muni la mémoire d’une centaine de vers du poëte latin, dont il embellissait volontiers sa conversation, pour peu que l’à-propos s’y trouvât ; quelquefois même, comme en ce moment, il s’en passait.
— Je me suis mal exprimé, observa Deslandes ; ma fortune ne me permet pas l’heureux loisir qu’enviait Horace. Si je me décide à donner ma démission, c’est dans l’espoir d’embrasser une nouvelle carrière plus conforme à mes goûts. Les travaux judiciaires, du moins dans les degrés inférieurs, offrent une aridité qui me rebute malgré moi ; il me semble, peut-être me fais-je illusion ? que je dois trouver à Paris le moyen de mieux appliquer mon zèle et l’acquis que je puis avoir. M. de Loiselay, à qui j’ai fait part de mes projets et qui veut bien m’y encourager, m’a fait espérer, monsieur, que dans la démarche que j’entreprends, vous ne me refuserez pas votre appui.
Tandis que le substitut parlait d’une voix douce et choisissant chaque expression avec autant de soin que s’il eut été à l’audience, la figure du conseiller d’état se rembrunissait par degré. Il n’est pas inutile d’expliquer la cause de ce changement.
Depuis quelque temps, M. et madame Piard avaient cessé de s’accorder sur la ligne de conduite adoptée par la jeune femme.
— A force de mettre votre crédit au service du premier venu, disait le mari, vous l’userez si bien qu’il n’en restera plus pour nous. Vous faites des préfets, des évêques même, et moi j’éprouve des difficultés insurmontables pour passer du comité du contentieux à celui de la justice, où cependant il est nécessaire que j’arrive si je veux sérieusement prendre pied dans la politique. Je suis sûr qu’en bureaux de tabac, demi-bourses, juges de paix et gardes champêtres, vous avez déjà obtenu la monnaie d’un ministère. Et quel ministère ? Le mien peut-être, que vous laissez manger en herbe par ce tas d’affamés dont je vous vois toujours entourée.
A cela, madame Piard répondait sentencieusement que le crédit ressemble à la santé, qui se fortifie par l’exercice, loin d’en souffrir : et qu’obtenir constitue un droit pour redemander.
Forcé de se soumettre à cette maxime sans être convaincu de sa justesse, le conseiller avait voué aux solliciteurs qu’il voyait pulluler autour de sa femme la haine que porte un campagnard aux lièvres qui dévastent son jardin. Chaque figure nouvelle qu’il apercevait dans son salon lui causait un accès de mauvaise humeur que ne comprimait pas toujours le savoir-vivre. A ce titre, Deslandes lui avait donc fait éprouver une impression désagréable en partie dissipée pendant l’examen des tableaux, mais que réveillèrent plus vive les dernières paroles du jeune substitut. Après les avoir écoutées d’un air glacial, M. Piard s’adossa contre la cheminée, se croisa les mains derrière le dos, et prenant la parole d’une voix posée :
— Monsieur, dit-il à Deslandes, je me permettrai quelques observations sur ce que vous venez de me dire. En vous approuvant dans le dessein d’abandonner votre état pour en embrasser un nouveau, M. de Loiselay a montré selon moi peu de prudence. Cela ne me surprend pas ; car mon beau-père appartient à une classe qui n’a jamais brillé par son intelligence des choses et des hommes. Je dois rectifier les idées que vous avez pu puiser à son école. De tous les services que je voudrais vous rendre, ce ne sera pas le moins fructueux, si vous y avez égard. Vous trouvez arides les travaux judiciaires ! Mais quelle carrière est jonchée de roses, à son entrée surtout ? Voyez l’état militaire, les administrations, le barreau, la médecine, la littérature : partout existe pour les débutants un surnumérariat au moins aussi pénible que le vôtre. Est-ce à dire qu’au premier moment de fatigue il faille se décourager ? que, pour obéir à un capricieux ennui, le militaire doive se faire avocat, ou le médecin homme de lettres ? Non, monsieur, non ! Il est dans la nature de l’homme d’être mécontent de sa position et d’envier celle de son voisin :
O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas !
a dit le poëte. En France surtout cette triste manie est arrivée à l’état de fléau. En ce moment la société est en proie à un mal qui à lui seul finira par annuler les améliorations dues au triomphe des principes démocratiques dont il est l’annexe déplorable ; ce mal, c’est cette ambition effrénée qui a pénétré dans toutes les classes où elle excite une fermentation continuelle et sans résultat. Aujourd’hui, avant d’être sorti du collége, on demande une place. Paris est inondé de jeunes gens qui veulent être préfets ou secrétaires d’ambassade ; les plus modestes prétendent être maîtres des requêtes de plein saut. Cela est insensé, monsieur, et je n’ai pas besoin, je pense, de vous démontrer l’absurdité de toutes ces prétentions qui n’ont pour fondement que la vanité et l’insuffisance. Quant à vous, qui êtes dans une catégorie toute différente, puisque vous exercez un emploi honorable, croyez-moi, renoncez à un projet dont vous ne recueilleriez probablement que mécomptes et déceptions. Au lieu de courir les chances du triste rôle de solliciteur, retournez à votre tribunal et surmontez les dégoûts dont fait triompher toujours l’habitude de l’étude ; travaillez, remplissez vos devoirs, non-seulement avec régularité, mais avec ardeur ; distinguez-vous, en un mot. Pour parvenir, voilà le plus infaillible moyen, n’en déplaise à M. de Loiselay.
M. Piard accompagna ses dernières paroles d’un de ces petits saluts par lesquels les puissants de la terre marquent la fin des audiences qu’ils ont daigné accorder. Voyant que le substitut, étourdi d’une harangue qui ruinait d’un seul coup tous ses châteaux en Espagne, ne faisait mine ni de répondre ni de sortir, il le salua de nouveau d’une manière encore plus significative, reprit sur la table le portefeuille qu’il y avait posé, et se glissa jusqu’à une porte par où il disparut.