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Par Henri Massis

NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre. Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient des renvois au bas de page. Dans ce texte, ces notes ont été placées à la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.
JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.—QUE FAIT-IL? —IL EST PAR TERRE LES BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.—TU VOIS SON CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?—SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.—PAUL CLAUDEL.
Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints, c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle accomplie dans le sang de la plus belle mort.
De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux il les voulait mener.
Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race. Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont sacrifiées pour la France et pour Dieu.
Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement désirée, ne cessera point de nous être fraternel.
N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était utile à son coeur.
LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS LE DÉSERT.—BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON COEUR—OSÉE, II, 14.
E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il lui répugnait de parler de lui-même.
Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.
Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut, avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse. C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la France tout au long de son histoire.
Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré à un de ses compagnons—un jeune guerrier de l'Adrar—la magnifique installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled saharien.
—Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait, les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et aussi puissants que les Français.
Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:
«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction. Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que «Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»
C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle, rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»
Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale et la signification de son nom béni.»
En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne l'écouteras-tu point?»
Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité, que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il s'empressait de reconnaître:
Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque, bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel découle la fausse morale, comme aussi la fausse science.
Mais aussitôt il ajoutait:
Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel désir?
Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait, celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu, pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce coeur pressé par ses sanglots:
«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne m'arrêterai pas...»
Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre... Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse préférence?»
Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission devaient être prononcées.
SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE—SAINT PAUL
Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui libèrent.
Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent, parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre: «Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène vers la maison de son âme ...
Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.
Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle! Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert, ne faisant intervenir qu'au dernier moment,—une fois la préparation du coeur terminée par Dieu seul,—des instruments humains. Psichari n'avait plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives, nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces feuillets débordants de piété et d'amour.
18 janvier 1913.—J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien.
21.—J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt à voir un prêtre.
Dimanche 2 février.—Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm. Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet.
3 février.—J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider. Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de grâces à Chartres.
Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»
Mardi 4 février.—Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte—quoique très ému—Ernest Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux, tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier.
Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.—«Vous voyez, nous dit le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh! oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de le croire.—On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie.
Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple.
Mercredi des Cendres, 5 février.—Le Père avec Ernest assistent à la bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu.
Jeudi 6 février.—Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette illumination?»
Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des outrages de Renan à saint Paul.
Mardi 7 février.—Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est beau!»
Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables, tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E. Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine» où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu le prédestinait.
Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»
Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de Jean qui habitait son coeur.
Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette vocation.
Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe, cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été le Dieu de leurs pères.
Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie, qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus fervente tendresse.
Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura, un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite, par les larmes de quelque contemplatif très humble...
Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes, qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.
J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit l'adorable parole toujours présente: «Alius te cinget et ducet quo tu non vis.» Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la mienne.
Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:
Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé, Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin 1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double vie de militaire et de chrétien.
Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg, Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa chambre, devant l'Annonciation de Memling, près de la bibliothèque où il avait réuni les Méditations et les Élévations de Bossuet, les Confessions, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait. L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait indigne.
A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest. Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des canonniers de sa batterie!
Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde.
Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la piété de nos prêtres:
Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,—car je n'appelle pas de ce nom la pauvre intelligence dépravée des intellectuels,—le seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où ils sont.
C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et tels que Renan les décrit en ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième, les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la visite du petit-fils de Renan... Il entrera chez vous.» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège Angélique, et comme auditeur libre.
NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait jamais conduite.
NOTES ET DOCUMENTS
Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait Spinoza et Bergson.
Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de dispensé, accomplir une année de service militaire.
L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.
Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.
En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire, ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa destinée!
Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit, cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre 1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.
À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais détourner nos regards.»
Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises de la vie pratique.—Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection qui domine toute son histoire...»
«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la passe à notre génération.
«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre foi.»
«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret désir...»
Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait cette passion ...
Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari, datée de Moudjeria:
«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère jolis, ont cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. «Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger), présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang français.»
«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds. L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.
«Le 10 décembre, je procédais—dans un coin étonnant de l'Adrar—à l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que des troupes méharistes et cent hommes à pied.
«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués. L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.
«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le 21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après une journée éreintante, mais honorable.»
C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce combat dans l'Appel des Armes, pages 309 et suivantes.
«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements, j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé l'Église avant d'y croire ne le dira.»
Ernest Psichari, à propos de son Appel des Armes, dit de ce «pauvre livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».
La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait dans l'Opinion, notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac, il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour «montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme encore fermée».
Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le Centurion, E. Psichari disait à M. Paul Bourget: «C'est un tremblement que d'écrire en présence de la Très Sainte Trinité.»
La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle étaient, au début du XIXe siècle, complètement abandonnées par l'enseignement des séminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre «philosophie de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis on lui fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, qu'on mélangeait avec le cartésianisme mitigé du cours. Il n'étudia jamais saint Thomas, dont la scolastique lui apparaît barbare et «enfantine», au regard de la «scolastique cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle direction philosophique.
Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien la raison est nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, de le convaincre de ce qu'a «d'antichrétien la confiance en la raison». Le jeune clerc était passionné de recherche intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi les légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre la science et la religion, où devait se désespérer tout le siècle, c'est chez eux que Renan, dès l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science qui sauve les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il allait retourner contre ceux-là mêmes qui le formulaient.
Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à elle-même et soumise aux caprices instables du sens individuel, était exposée à toutes les aventures. Déjà chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus imprécis, pour aboutir à cette négation: «Le christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»
Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie philosophie chrétienne, une des causes des erreurs de Renan, atténuant peut-être, dans une certaine mesure, sa responsabilité.
Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à l'intercession de saint Dominique ce renouvellement de mon âme que j'ai si bien senti, il y a quelques jours. Car il a coïncidé avec le moment où vous m'avez permis, pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de m'unir ainsi à vos prières.»
Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant être un jour le bien humble et bien indigne serviteur.»
De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en Allemagne, a fait le beau récit que l'on va lire: «Engagés, ce jour-là, avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour compter sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. À sept heures du soir, après être restés douze heures sous un feu épouvantable, il ne restait plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons étaient hors de service, après avoir consommé toutes les munitions, les chevaux étaient éventrés, la moitié du personnel était hors de combat. Les survivants, à la nuit, étaient faits prisonniers par les Allemands... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a bronché. Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a flanché: ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»
«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais en train de panser des blessés au poste de secours établi dans la première maison du village de Rossignol. Cette maison, isolée des autres, était au centre même des batteries.
«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e groupe. L'appel était si pressant, que je courus dans le couloir au-devant du capitaine; à ce moment un fantassin allemand que je vis agenouillé de l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. Or, mon infirmier (le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre fils soutenant le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres, par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient presque jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, les servants tués à leur poste, beaucoup de pièces s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de notre beau régiment.
«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier venait de le voir.
«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes blessés à l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari à ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude qu'il n'a pas souffert et est mort dans la sérénité absolue de sa foi chrétienne.»
Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient sur la sérénité du jeune héros à cette minute suprême:
Note f: (retour) Citée par M. Maurice Barrés (Écho de Paris, 24 décembre).
Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:
«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine. Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait la pièce où je me trouvais. Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la pièce, il a été fauché par les mitrailleuses.»
Un autre de ses compagnons écrit:
«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique et souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se précipita immédiatement pour le relever, mais déjà il avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une balle à la tempe.»
Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, près de la route de Brévannes à Rossignol, aux côtés du capitaine Cherrier, de l'aspirant Thiébaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses canonniers. Tous ont reçu les honneurs militaires.
TABLE DES MATIÈRES
Voici nos destinées...
Parce qu'il savait déjà...
Si l'Afrique avait été le lieu...
Mais Dieu...
Notes et Documents