CHAPITRE V
Reading edition
La Révolution
Depuis 1876, grâce à l’institution du contrôle financier, l’Egypte était pratiquement sous le joug. Le Soudan et l’Afrique centrale, c’est-à-dire au moins la moitié de l’Egypte, étaient gouvernés par un officier anglais, pendant que l’autre moitié était contrôlée par une foule d’administrateurs étrangers[197].
Les Egyptiens, toujours patients mais rétifs sous le joug, commençaient à sortir d’un état de « demi-sommeil », et la guerre russo-turque (1877) acheva de les réveiller et de provoquer la naissance de l’opinion publique en Egypte. Sir Samuel Baker nous donne au sujet de cette guerre des renseignements du plus haut intérêt : « Tous ceux qui pouvaient lire, dit-il, avaient bien vu que l’Egypte était déclarée comme un « intérêt britannique » et définie ainsi pendant la guerre. En même temps, l’Angleterre, au lieu d’assister la Turquie, s’était contentée d’une futile démonstration navale, et, à la fin de la guerre, sept mille soldats indiens traversèrent le Canal de Suez, et, à l’improviste, l’Angleterre occupa Chypre ! Les lecteurs égyptiens de journaux anglais furent vite renseignés, lors de la violente discussion concernant la valeur de notre nouvelle possesion, que Chypre dominait l’Egypte et donnait à l’Angleterre la maîtrise absolue du Canal de Suez. Ce sont des faits indéniables qui ont été rapportés par les périodiques arabes et absorbés par le public égyptien qui savait fort bien que l’empire indien actuel commença par un petit comptoir concédé à une compagnie anglaise[198]. »
A la fin du règne d’Ismaïl, l’intervention anglo-française — qui avait pris la forme d’une domination étrangère par la désignation de deux ministres européens trop soucieux des intérêts des bondholders — était devenue intolérable. Les Egyptiens pensaient alors — mais ils n’en parlaient pas — que leur salut devait venir d’une bonne armée et d’une bonne constitution. Cette vérité incontestable, que tous les auteurs taisaient ou méconnaissaient, et que les Egyptiens eux-mêmes s’abstenaient de formuler nettement par esprit politique[199], se déduit logiquement des faits. C’est ainsi qu’Ismaïl et le ministère Chérif, sous l’impulsion nationale, avaient décidé d’accorder à la Chambre des délégués des attributions parlementaires et de porter le nombre de l’armée à 60.000, alors que Sir Rivers Wilson travaillait, pour cause d’économie, à abaisser l’armée en licenciant la majorité des troupes et en jetant les officiers sur le pavé avec leurs arriérés. Ainsi s’explique aussi son altitude désobligeante vis-à-vis de la Chambre égyptienne.
Mais lorsque les ministres européens furent emportés par l’opposition nationale, sans perdre du temps, M. Waddington se décida à prendre une action énergique et décisive en Egypte et amena l’Angleterre hésitante à demander, d’accord avec la France, la déposition d’Ismaïl. L’attitude de M. Waddington a été toujours dictée par la nécessité de devancer l’Angleterre et de l’empêcher de résoudre la question égyptienne à son profit sans la France.
Non seulement le contrôle, rétabli avec des pouvoirs quasi absolus, a empêché le nouveau khédive Tewfick de tenir sa promesse d’octroyer une charte constitutionnelle à son peuple, mais il a ignoré complètement l’existence même de la Chambre des délégués instituée depuis 1866. L’armée était maltraitée et dirigée par un Circassien. On licencia encore d’autres officiers. « Leur solde, disait M. de Freycinet, était faible, eu égard surtout à ce que leur licenciement résultait d’une simple question d’économie. Leur démarche assez orageuse de 1879 aurait dû appeler sur ce point la sollicitude des ministres. Il eût fallu rechercher une transaction avec les contrôleurs généraux trop portés à refuser toute dépense comme diminuant le gage des créanciers. D’autre part, le choix d’Osman Rifky était une maladresse : mieux valait, dans l’état actuel des esprits, confier le portefeuille de la guerre à un officier de nationalité égyptienne[200]. »
Ce qui est plus grave, c’est que la véritable origine du mal dont souffrait l’armée et le pays n’était pas la personne d’Osman Rifky, le ministre de la guerre destitué par le pronunciamiento du 1er février, mais un système de gouvernement établi depuis deux ans par « une poignée de sujets britanniques qui occupent de hauts emplois en Egypte et qui pavent sûrement la route pour une future occupation ». Ce système était représenté par le groupe « anglo-Riaz-de Blignières[201]. »
Il faut ici rendre justice à M. de Ring, Consul de France, qui avait été rappelé par son gouvernement après la manifestation du 1er février, à la suite de la demande du gouvernement égyptien, faite à l’instigation de M. de Blignières, le contrôleur général. M. de Ring, avec sa perspicacité toute française, voyait le danger que couraient les intérêts permanents de la France en Egypte et voulait qu’on donnât satisfaction aux aspirations légitimes des Egyptiens[202]. « Les conséquences de ces demandes (du 1er février) au point de vue de garanties d’exécution pour les officiers, allaient jusqu’à la nécessité de changer le ministère Riaz. Or, M. de Ring aurait émis l’opinion que le Cabinet Riaz devait effectivement se retirer pour faire place à des ministres n’ayant pas commis les fautes qui avaient amené la révolte. En remplaçant Riaz, le consul était d’avis qu’on enlevait le plus gros germe d’irritation[203]. »
Il fallait transformer le système du contrôle pièce à pièce, car il avait provoqué une irritation générale. L’armée, en donnant le signal du mécontentement, a été suivie par le peuple, et elle n’a pas tardé à prendre en mains sa cause.
Le correspondant du Siècle écrivait, le 20 mars 1881, à propos des colonels et des généraux du pronunciamiento : « M. de Ring les a accueillis comme il fallait en parlant de la discipline et du devoir. M. Malet en a fait autant ; mais il leur a ri au nez quand ils ont informé l’agent britannique des vœux constitutionnels et parlementaires de la nation.
« Jamais, répondit ce diplomate, l’Egypte n’aura un Parlement, le pays n’en est pas capable », ce qui veut dire que les intérêts anglais exigent que les Egyptiens continuent à vivre dans le demi-esclavage actuel. »
L’écrivain affirme ensuite que le peuple égyptien était humilié de voir des Anglais maîtres des artères vitales administratives, et conclut que « l’Egypte, à cette heure, est anti-anglaise[204] ». De son côté, le correspondant de l’Estafette, écrivait, le 26 avril : « Le pays n’est pas tranquille du tout », « les populations sont sorties d’une façon sérieuse de leur calme séculaire », « l’armée a maintenant de la mésestime pour Tewfick et redoute les représailles de Riaz ». Quant au peuple, « il est indéniable qu’il achète des armes. Mais, direz-vous, contre qui cette levée de vieux pistolets ?
« Contre tout ce qui existe comme « tyrannie d’exploitation ». Mon Dieu, oui, nous en sommes là ! Les grands mots ont traversé la Méditerranée et, ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’ici ces grands mots ne sont pas simplement de la rhétorique révolutionnaire, ils ont une signification nette et précise et ne traduisent que trop exactement une situation de plus en plus intolérable. Sous nos yeux, on vole et on pille le fellah comme il ne l’a jamais été, et cela par ordre ministériel.
« L’armée, elle aussi, a été jusqu’ici volée indignement. On n’a jamais appliqué à son entretien la moitié seulement des sommes qui figuraient à son chapitre dans le budget. »
L’auteur explique ensuite que l’argent qui n’était pas employé servait aux fonds secrets du Président du Conseil, c’est-à-dire du contrôle, pour l’achat de journaux[205], tant locaux qu’européens « qui coûtent bien autrement cher que les légendaires journaux de M. de Bismarck » et des gens qu’on employait à cette besogne.
« C’est triste à dire, dit-il, il y en a de tous les mondes, du plus haut comme du plus bas. On les rencontre à la Cour Khédiviale, dans les salons de la Colonie anglaise, à la Bourse, au cercle, au théâtre et jusqu’aux plus infimes brasseries[206].
Grâce au régime du despotisme bénévole, l’Egypte sombrait graduellement, moralement et matériellement, dans un abîme. Il fallait réagir immédiatement sans se départir un instant d’une ligne de conduite commandée par le tact et la fermeté. Au calme apparent imposé au pays allait succéder à partir du 1er février, une période d’agitation immédiate. « Le volcan dormant, disait M. Samuel Baker, a montré des signes d’activité, et l’Egypte discerne l’approche du danger à Chypre face à face ; la Tunisie à trois jours de bateau, à l’ouest, et la mer rouge entre les mains de l’Angleterre ; cependant qu’un imperium in imperio est exhibé au cœur même du pays par la présence des contrôleurs européens[207]. »
C’est alors qu’Arabi, obéissant à une pensée toute patriotique, se mit en contact avec les ulémas et les notables. « Il leur représentait l’autorité étrangère comme un aigle qui planait au ciel pour faire sa proie du patrimoine national[208]. » Il se faisait légalement mandater par le peuple en faisant signer une pétition qui circulait secrètement dans les campagnes. Il y était dit substantiellement que le ministère Riaz n’a fait que perdre le pays par la vente fréquente de terres aux étrangers et la présence d’un grand nombre d’entre eux dans les services publics, et que pour sauvegarder les droits et les libertés des Egyptiens, la chute du ministère Riaz et la formation d’un Parlement étaient nécessaires[209].
Après s’être assuré de l’appui populaire, Arabi décida l’action. Le 9 septembre, à la tête de quatre régiments, il se présenta devant le palais du khédive et formula ses demandes, dont les principales étaient la réforme des cadres de l’armée, la convocation de la Chambre des délégués et l’octroi d’une Constitution.
Alors, le consul anglais, M. Cookson, au nom du khédive, dit à Arabi Pacha : « La formation d’un Parlement regarde la nation ». Sur quoi Arabi répondit : « C’est la nation elle-même qui m’a chargé d’exécuter ces demandes au moyen de ces soldats qui sont la force exécutive pour tout ce qui est utile à la patrie ». « Donc vous voulez, reprit le Consul, exécuter ces demandes par la force, ce qui pourrait amener la perte de votre pays. »
Le colonel répliqua : « Cela ne sera pas. D’ailleurs qui pourrait nous disputer le droit de réformer nos affaires intérieures ? Contre celui-là, nous lutterons jusqu’au dernier homme ».
Après de longs tâtonnements, le khédive, qui ne pouvait compter sur la fidélité de sa garde, céda à condition que les demandes fussent graduellement accordées. Chérif forma alors, sur l’insistance des notables et des délégués de la Chambre au Caire, un nouveau ministère. La joie du pays était indicible. La nation en allégresse célébrait la révolution pacifique de septembre, croyant qu’elle allait enfin pouvoir travailler à son salut. « Les trois mois qui suivirent ce grand événement, dit M. Wilfrid Blunt, furent la période la plus heureuse. C’est une joie pour moi d’en avoir été un témoin privilégié. Tous les partis du pays, pour le moment, toute la population du Caire étaient unis pour la réalisation d’une grande idée nationale, le khédive non moins. Dans toute l’Egypte un cri de joie s’éleva tel qu’on n’a pas entendu retentir des siècles durant, sur les bords du Nil. Et il est littéralement vrai que dans les rues du Caire les hommes s’arrêtaient les uns les autres, quoique étrangers, pour s’embrasser et se réjouir ensemble de l’avènement étonnant de cette nouvelle ère de liberté qui a commencé subitement pour eux, comme l’aube d’un jour après une longue nuit de peur[210]. »
Les mots de liberté, d’égalité, de nouvelle ère, de progrès et d’union formaient pour ainsi dire l’idéal de tous les Egyptiens. Mais une lutte sourde était ipso facto engagée entre cet idéal et la réalité en demeure. Car, à vrai dire, les Anglais, depuis l’été de 1879, étaient en fait maîtres du pays ; l’occupation militaire n’était plus qu’une question de temps et d’opportunité. Il s’agissait pour la Grande-Bretagne de surveiller le développement des événements en Egypte et en Europe, et d’en profiter afin d’agir seule, sans la puissance rivale, et de se tailler un empire anglo-africain. D’autant plus que la France commençait à se relever de la défaite de 1870 et devenait par l’occupation récente de la Tunisie, après celle de l’Algérie, une puissance africaine qui pouvait, à juste titre, d’ores et déjà, faire valoir, outre ses intérêts financiers en Egypte, des intérêts politiques.
Quant à la Turquie, elle n’était plus à redouter comme puissance militaire depuis la guerre russo-turque où l’Autriche et l’Angleterre avaient joué un rôle important dans les coulisses.
Pour le moment, le but principal de certains représentants des Puissances était de diviser le pays, de précipiter la révolution ou, du moins, de fausser son esprit et de retarder son œuvre réformatrice. C’est pourquoi on s’opposa systématiquement à l’application de réformes sérieuses dans l’armée, et on chercha, par tous les moyens, à limiter les pouvoirs de la nouvelle Chambre, à paralyser son action et l’annuler pratiquement.
Cependant que le pays tout entier, dans une communion de sentiments et d’idées, se réjouissait de l’événement de septembre « une dépêche, dit Arabi dans ses mémoires inédits, annonça, en date du 3 octobre 1881, le départ d’une mission turque pour l’Egypte aux fins de mener une enquête au sujet de la « rébellion » militaire dont on parlait en Europe dans le but d’en profiter pour intervenir et étouffer l’œuvre de réforme en germe. Une certaine effervescence s’empara des esprits et le khédive lui-même s’en inquiéta et s’entendit avec le nouveau ministère pour reconnaître, lors de l’arrivée de cette mission, que la discipline régnait dans l’armée. Il a été décidé également d’envoyer le 4e régiment, sous mon commandement à Rasel-Ouadi et le régiment soudanais à Damiette pour donner l’apparence de la tranquillité absolue. Nous avons accepté en principe cette décision sous condition expresse qu’avant notre départ l’élection de députés fût ordonnée par un décret khédivial ».
Il est certain qu’Arabi a fait preuve de sagesse et de clairvoyance en posant ce sine qua non essentiel en l’occurrence et c’est grâce à lui que les élections eurent immédiatement lieu.
D’après l’auteur suisse John Ninet qui est généralement bien informé malgré son style nerveux — et son témoignage est confirmé en partie par Mohamed Abduh dans ses Mémoires inédits — Arabi avait pris la décision « de ne s’éloigner du Caire que lorsque le Parlement aurait été pourvu d’un règlement nouveau et plus étendu. Tewfick convoqua la Chambre pour ainsi dire à la sourdine, sur l’avis de Colvin, afin d’escamoter la question soulevée par les Nationalistes ».
D’autre part, le départ d’Arabi donna lieu à des manifestations populaires dans les rues et Arabi, mis en contact, pour la première fois avec la foule, fut sacré chef du mouvement. C’était le 18 octobre 1881. De nombreux discours furent prononcés à l’occasion à la gare du Caire.
Mohamed Abduh, dans ses notes inédites, résume l’idée maîtresse du discours prononcé par Arabi lors de son départ. D’après cette note on a l’impression nette que la version donnée par John Ninet dans son ouvrage Arabi Pacha est exacte. Quant à la version donnée par Arabi dans ses Mémoires inédits — qui est identique à celle de l’auteur de Misr-lil-Misriyeen — elle doit être la version officielle remaniée et atténuée après coup. Ce discours qui contient des vérités indéniables est d’une franchise brutale qui n’est pas la marque d’un esprit politique :
« Je pars, dit-il, pour aller reprendre le commandement de mon régiment. Ne vous livrez à aucune démonstration publique, hostile. Attendez, patiemment et sagement, la réalisation de notre programme d’émancipation.
« Les étrangers cherchent à nous chasser des emplois administratifs, tendent à nous éloigner de la direction de nos propres affaires et, abusant de leur position exceptionnelle, ils saisissent les terres du paysan ruiné par leur abominable usure, et font travailler les indigènes comme des bêtes de somme.
« Nous avons déjà obtenu la convocation des notables sous la présidence de Sultan Pacha. La composition de cette assemblée n’est pas encore ce qu’elle devrait être ; l’amélioration en viendra. Le Parlement, c’est la nation, et le peuple est souverain, puisqu’il subvient à tous les besoins de l’Etat.
« Le khédive, mal conseillé par le contrôleur Colvin et les deux grands consuls généraux, a convoqué inopinément les délégués, en se basant sur l’ancien règlement d’Ismaïl, qui, vous le savez, en usait avec eux comme avec une troupe d’esclaves.
« Cet arrangement despotique est insupportable. Nous voulons une nouvelle charte, et nous l’obtiendrons. Chérif en avait élaboré une, assez libérale sous le régime du vice-roi déchu, et qui aurait pu nous aider dans notre œuvre législative, en attendant la révision. Mais Chérif est un Turc, un ennemi. Lui, son auteur, il la trouve trop large maintenant, il nous en refuse l’application aujourd’hui qu’il est au pourvoir. Et savez-vous pourquoi ? — Pour se concilier l’amitié et le concours des financiers et des usuriers. C’est injuste, il cédera ou il tombera. Le temps et la patience viennent à bout des maux dont souffrent les peuples. Cependant un grand pas a été fait. A l’époque de Riaz et avant, à qui pouvait se plaindre celui qu’un caprice de ce ministre, ou la volonté du khédive, envoyait mourir au Nil Blanc, après l’avoir dépouillé de son bien ?
« Au parlement ? Il n’y en avait point.
« Au vice-roi ? Il ne l’est que de nom, et déteste la justice pour le fellah.
« Aux ministres ? Leurs intérêts personnels les rendaient sourds.
« A Constantinople ? Il fallait trop d’or : le peuple, qui, lui aussi, est l’armée n’en avait pas de trop !
« Maintenant le Parlement, formé de notre chair et de notre sang, sera notre intermédiaire entre la tyrannie et la justice et le peuple le secondera. Que pouvons-nous désirer de plus ? Rien, sinon la protection de Dieu.
« Injustes comme ils le sont toujours, les Européens cupides jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la cruauté ont prétendu que l’armée s’était soulevée pour voler l’argent du pays et faire tort aux créanciers d’Ismaïl. C’est une lâche calomnie.
« Nous nous sommes réunis pour demander justice, une justice solide, égale pour tous. Et ces créanciers qui crient si fort ! Demandez-leur, et qu’ils nous répondent franchement s’ils en sont capables : eux, à notre place et nous à la leur, n’auraient-ils pas, tout chrétiens ou juifs qu’ils sont, répudié à l’unanimité une dette jetée sur leurs épaules par un abominable tyran ?
« Frères ! Vous m’avez compris : soyez prudents et patients. Je ne m’en vais pas loin ; je reviendrai bientôt. »
La Chambre devait se réunir le 23 décembre, mais avant sa réunion une certaine puissance voulait limiter ses attributions et forcer dans ce sens la main à Chérif. La Porte, à l’instigation étrangère, sans doute, rappela au khédive qu’elle ne saurait admettre que la Chambre des notables prît les allures d’un Parlement. « Ce dernier avertissement a eu pour résultat de restreindre les prérogatives accordées à la Chambre par le règlement auquel Chérif Pacha travaille en ce moment[211]. »
Quant à l’armée, le parti militaire réclamait qu’on la portât à 18.000 hommes, nombre maximum déterminé par le firman de 1879. « Les contrôleurs, dit Lord Cromer, étaient prêts à accorder une certaine augmentation, mais ils refusaient, pour des causes financières, d’accorder au parti militaire toutes ses demandes, et dans cette affaire, ils étaient soutenus par le gouvernement britannique. Chérif Pacha était d’abord enclin à aller plus loin que les contrôleurs dans ce sens mais, finalement, il s’est rangé entièrement à l’avis du contrôle. »
Ces deux faits concordants révèlent dans son entier le caractère honnête, mais entaché de faiblesse, de Chérif Pacha. C’est un modéré sincère qui a l’air d’accepter le fait accompli et cherche à en tirer le meilleur parti possible. Il était à la fois ami du contrôle et du pays. C’est pourquoi son rôle pendant la révolution est resté équivoque.
Le pouvoir pour lui était un mariage de convenance, ou, tout au moins, les circonstances l’avaient rendu tel. « Chérif, dit spirituellement Mohamed Abduh dans ses mémoires inédits, était un des facteurs les plus puissants du mouvement national. Il disait souvent que l’ingérence étrangère avait atteint un point auquel elle ne serait point arrivée si Riaz n’avait pas cédé à toutes les exigences des étrangers.
« Chérif Pacha persuadait ses amis que s’il venait à reprendre les rênes du pouvoir, il mettrait un terme à cette ingérence et ferait marcher le pays dans la voie du progrès. Il était en rapports constants avec les chefs militaires et il était tout désigné par eux pour la présidence du Conseil. Cette présidence lui souriait de loin, sa beauté le fascinait et ils s’étaient donné rendez-vous. Mais lorsqu’il s’approcha d’elle, il s’aperçut qu’elle était récalcitrante et sauvage. »
Les élections de la nouvelle Chambre avaient été faites d’après la loi d’Ismaïl de 1866 et les délégués étaient prêts à faire preuve de modération et de bon sens, vu la situation délicate du pays. Sir Auckland Colvin, le contrôleur anglais, reconnaît dans un mémorandum adressé à son gouvernement le 19 septembre, que « les notables en grand nombre au Caire ont repris en leurs propres mains le droit de demander l’extension de libertés civiles. Ils sont d’accord avec l’armée pour obtenir quelques concessions solides. Tout se passe d’une manière ordonnée et même exemplaire ».
Le 30 décembre, le consul anglais, sir Edward Malet, écrivait à Lord Granville que « la réponse de la Chambre au discours du khédive était extrêmement modérée et satisfaisante ».
Cependant Gambetta et Lord Granville se concertaient sur une action commune à entreprendre à l’occasion de la réunion de la nouvelle Chambre. M. Colvin, dans un mémoire du 20 décembre, disait « Le mouvement, quoique anti-turc à son origine, est en lui-même un mouvement national égyptien... Je crois qu’il est essentiellement le développement de l’esprit populaire, et il est dirigé pour le bien du pays, et il serait très impolitique de le contrarier. Mais précisément parce que je veux qu’il réussisse, il me paraît essentiel qu’il sache, dès le commencement, dans quelles limites il devrait se confiner ».
En langage clair cela signifie qu’il faut compromettre le succès du mouvement et l’arrêter tout court. Car les limites déterminées par le contrôleur dans son mémorandum laissent entendre qu’il veut aboutir à ce résultat. Il qualifie la Chambre de « corps irresponsable et inexpérimenté ». D’après lui, elle ne doit pas toucher à tout ce qui a rapport aux finances ou aux « administrations européennes. Chacune de ces administrations en elle-même est, malgré des imperfections certaines, un centre de réforme. Elles sont les rayons de la roue représentant le contrôle ».
Gambetta dira plus tard : « en élucidant les questions administratives qui lui sont soumises, la Chambre des délégués rendra des services plus modestes mais plus réels et plus conformes à son origine[212] ».
Le but est clair et commun. Il est d’autant plus injuste que les écrivains anglais tels que Cromer et les autres cherchent à disculper l’Angleterre et rejeter toute la responsabilité sur la France seule parce que Gambetta avait pris, précisément pour réaliser le but commun, l’initiative de l’envoi d’une note commune.
En effet quatre jours après l’arrivée du mémorandum précité de M. Colvin à Londres, l’envoi de la fameuse note identique a été décidé d’un commun accord. Gambetta chargeait, le 7 janvier 1882, M. Sienkiewicz, à l’occasion des circonstances récentes « notamment la réunion de la Chambre des notables convoquée par le khédive » de déclarer à Tewfick Pacha, après s’être concerté avec Sir Edward Malet, « que les gouvernements français et anglais considèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les firmans des Sultans et que les deux Gouvernements ont officiellement acceptées, comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l’avenir, le bon ordre et le développement de la prospérité générale en Egypte, auxquels la France et l’Angleterre sont également intéressées. Les deux gouvernements, étroitement associés dans la résolution de parer par leur commun effort à toutes les causes de complications intérieures ou extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que l’assurance publique donnée de leur intention formelle à cet égard, ne contribue à prévenir les périls que le Gouvernement du khédive pourrait avoir à redouter, périls, qui, d’ailleurs, trouveraient certainement la France et l’Angleterre unies pour y faire face, et elles comptent que Son Altesse elle-même puisera dans cette assurance la confiance et la force dont Elle a besoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptiens ».
Du point de vue anglo-français, cette note inopportune devait être suivie d’une intervention immédiate, mais l’Angleterre a entendu « que les instructions communes n’entraîneraient aucun engagement d’action effective et qu’elles avaient pour unique but d’exercer une action morale sur le khédive en l’assurant une fois de plus de l’accord des deux puissances ». Avec cette réserve elle a entendu, au fond, profiter de la confusion, conséquence prévue de la note, sans se laisser lier les mains pour agir librement, le moment venu, sans la France.
Du point de vue des puissances, les cabinets de Pétersbourg, Vienne et Berlin s’inquiétèrent de l’intervention armée[213] que cette note semblait annoncer. Le 2 février, c’est-à-dire deux jours après la formation du ministère Freycinet, une démarche collective fut accomplie à Constantinople pour assurer le Sultan que « le statu quo en Egypte ne saurait être modifié sans une entente préalable entre les grandes puissances et la puissance suzeraine ». Ainsi « l’indifférence européenne, dit M. de Freycinet dans ses Souvenirs, sur laquelle se reposait M. Gambetta, faisait place à une ingérence des plus caractérisées ». La Turquie, de son côté, s’alarmait, à juste titre, et protestait auprès de la France et de l’Angleterre.
Du point de vue de l’Egypte « on y verrait, écrivait le 10 janvier le Consul français, un acte de défiance vis-à-vis du parti national et une menace d’intervention que rien ne justifie en ce moment. Les objections nous ont été nettement formulées par Chérif Pacha à M. Malet et à moi ».
Le consul anglais écrivait aussi le 10 janvier : « Cette note a, pour le moment, soudé l’union entre le parti national, le parti militaire et la Chambre, dans une opposition commune contre la France et l’Angleterre. Le parti militaire qui était tombé à l’écart depuis la convocation de la Chambre est maintenant dans toutes les bouches ».
Il est bon de rappeler qu’avant l’envoi de cette note « le khédive, écrivait M. Malet, le 2 janvier, était de bonne humeur et optimiste. Il parlait avec beaucoup de satisfaction des tendances apparemment modérées des délégués et exprimait l’espoir que le pays progresserait maintenant ». Mais dans la note il y avait pour Tewfick une invitation indirecte à faire un coup d’Etat, car « l’ordre de choses établi » dit très justement l’ancien juge mixte « c’était évidemment, non la Chambre des Notables ni les concessions faites au mouvement national, mais l’ordre établi par les étrangers, le contrôle, le protectorat anglo-français, le khédive placé sur le trône par les deux puissances ».
Chérif était désespéré « Quelle boulette ! » disait-il au baron de Malortie, et il résumait ainsi la situation : « Tout allait bien, les notables étaient bien disposés et l’armée était hors de cause, et puis on ne sait pas pourquoi les puissances s’aliènent gratuitement les Notables. On les blesse au vif. Ils se rangeront du côté d’Arabi de crainte d’intervention et nous allons voir les conséquences demain lorsque l’article 31 de la loi organique sera voté. Les puissances, en se faufilant entre le khédive et les Notables et en minant la solidarité qui existe entre le ministère et la Chambre, donnent prise à Arabi sur cette dernière. Ils n’auraient pu trouver mieux pour nous perdre[214] !
Qu’un pays, menacé d’une intervention étrangère armée mette sa confiance en son armée et en son chef, rien de plus naturel, mais que le khédive devienne officiellement le protégé des puissances et le puppet de M. Malet, contre les sentiments du pays, est autrement grave.
Un Anglais, un fin observateur comme disait Lord Cromer[215], écrivait : « Ceux qui accusent Tewfick de faiblesse oublient que pendant son règne il n’a pris aucune mesure sans l’approbation de Sir Edward Malet, que Sir Edward est raisonnablement censé n’avoir donné aucun conseil sans le consentement de son gouvernement, et que toute irrésolution montrée retombe par conséquent, non sur Tewfick, mais sur notre propre politique[216]. »
Cependant l’effet immédiat de la note identique fut de provoquer un conflit entre le ministère « soutenu par les contrôleurs »[217] et la Chambre des Notables. La Chambre, en recevant le projet du gouvernement concernant son organisation, projet amené et approuvé par le contrôle, a voulu modifier certains articles pour établir nettement le principe de la responsabilité ministérielle déjà admis par Chérif lui-même et l’ancien khédive en 1879, et se réserver le droit de discuter et d’examiner la partie du budget qui n’était pas consacrée à la dette. « Elle part de cette idée qu’elle a le droit de surveiller, au nom du pays, l’administration prise dans son ensemble, et l’emploi des ressources du pays. Elle prétend respecter toutes les conventions internationales et même les fonctionnaires étrangers ; mais elle entend se réserver le droit de faire des économies qui lui permettent de hâter l’amortissement de la Dette publique[218] ».
Les contrôleurs généraux s’y opposent et rédigent une longue note où une formule met toute leur pensée en relief : « Les contrôleurs exerçant leur droit d’intervention dans la discussion du budget ne se trouveraient plus en présence des ministres responsables mais d’une Chambre irresponsable ». En d’autres termes, le contrôle, de même que le ministère européen de 1879, entendait garder une mainmise complète sur le gouvernement représenté par le khédive et ses ministres, et sur toutes les branches de l’administration. Quant au pays, principalement intéressé, ses droits et ses aspirations, M. Sienkiewicz disait, le 29 janvier 1882, en parlant de la situation créée par la note « qu’elle affirmait la nécessité de maintenir le statu quo ; elle ne tenait aucun compte du parti national » et que « les esprits sont, en ce moment, tellement surexcités et familiarisés même avec l’idée d’une lutte contre l’étranger, que l’on devrait, selon toute apparence, s’attendre à une résistance. Déjà tout un plan de défense est arrêté ».
Et il conclut : « Le moment actuel est donc très défavorable à une intervention par cela seul que l’on s’apprête à la repousser ».
C’est à ce moment, fin janvier, que deux faits importants se produisent ; l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. En Egypte, le ministère déclarait, après maintes discussions, qu’il ne pouvait modifier l’article 33 relatif au vote du budget sans avoir obtenu, au préalable, l’assentiment de la France et de l’Angleterre. Les délégués, de leur côté, objectaient que l’article 34 réservait les parties du budget général qui sont les conséquences directes de la loi de liquidation ou de conventions internationales ; mais qu’ils avaient le droit d’examiner et de voter le budget intérieur. Alors les chefs du parti national se réunissent et décident la chute du ministère de Chérif Pacha. Le 2 février, une démarche est faite en ce sens auprès du khédive, et un nouveau ministère présidé par l’un des chefs reconnus du parti, Mahmoud Sami El-Baroudy, est formé. Ce ministère dont Arabi faisait partie était, à vrai dire, un ministère de défense nationale. C’était le véritable ministère de la révolution essentiellement pacifique et modérée. Mahmoud Sami, le plus intelligent compagnon d’Arabi sur qui il avait un grand ascendant, était le cerveau pensant et régulateur du mouvement. A la fois poète, diplomate et homme d’épée, il était la figure la plus représentative de la révolution. Son ministère avait pour mission de faire prévaloir le droit de la Chambre en matière de budget et, « d’une manière générale, de réagir contre l’étroite dépendance dont la note contenait l’affirmative. »
Avec ce ministère, l’Europe aurait pu composer. M. de Freycinet, le successeur de Gambetta, dit : « Nonobstant ses origines, le nouveau cabinet offrait des garanties fort appréciables. Mahmoud avait au fond l’esprit gouvernemental. Sa fréquentation des révolutionnaires était toute de surface, et il avait aspiré beaucoup plus à conquérir le pouvoir qu’à l’ébranler[219]. »
Le 8 février, Mahmoud Sami[220] se rendit à la Chambre pour lui remettre le texte définitif du projet du gouvernement tel qu’il avait été remanié par la Commission des Seize désignée par la Chambre des Notables. Il prononça, à cette occasion, un discours sobre et éloquent qui dénote un véritable esprit politique chez son auteur : « Je sais, et vous savez, dit-il, qu’il ne suffit pas d’asseoir la loi sur les bases de la justice et de la liberté pour arriver au but que vous vous êtes proposé d’atteindre en venant ici. Mais il faudrait aussi que chacun de vous veuille sincèrement sauvegarder les limites de cette loi et se garde bien de ne pas les dépasser, de sorte que tous vos actes et toutes vos pensées soient confinés dans leurs cadres. De sages législateurs disaient, il est vrai, que les nations n’arriveraient à ce degré de perfection — qui consiste à placer tous les actes dans le cadre de la loi — qu’après une expérience longue et pénible. Néanmoins, je compte sur votre sagacité et votre maturité d’esprit pour y arriver.
« Et je suis heureux aujourd’hui de me trouver parmi des hommes dignes conscients de leurs devoirs vis-à-vis du pays, et sachant bien que son honneur et le leur ne font qu’un, et qu’ils ne seraient de véritables représentants que s’ils donnaient des preuves tangibles de labeur et de persévérance dans la modération.
« Enfin nous nous devons à nous-mêmes d’exclure la politique personnelle ou de parti de l’œuvre nationale que le pays nous a chargés d’accomplir. Le vrai patriotisme doit être le mobile puissant de nos actes et paroles. »
Mahmoud Sami apparaît ainsi comme un réaliste qui cherche à guider le mouvement et permettre à la révolution de se développer dans la légalité et créer une œuvre féconde et libératrice en exploitant toutes les ressources de la loi.
Un autre compagnon d’Arabi, Mohamed Abduh[221], le célèbre réformateur, travaillait aussi dans le même sens par la plume et par la parole. Il était le rédacteur de l’Officiel et l’orateur d’une grande société bénévole El-Makacid El-Khaïriah, fondée au Caire en 1880, et dirigée effectivement par Mahmoud Sami. Cette société avait, dans la soirée du lundi 13 février 1882, célébré la ratification du projet d’organisation de la Chambre. L’Officiel du 15 donne le compte rendu de cette réunion et on y trouve le texte d’un discours prononcé par Mohamed Abduh à l’occasion : « Le gouvernement légal, dit-il, est le gouvernement réellement soutenu et aidé par les représentants de la nation dans la direction des affaires publiques d’une manière conforme à l’intérêt et aux coutumes du pays. C’est pourquoi il faut prêter une attention particulière à la diffusion des lumières dans toutes les classes de la nation dirigée par ce mode de gouvernement, afin que le plus grand nombre soit apte à concevoir et à participer à la direction générale qui permet au pays d’évoluer et de progresser. Aussi est-il indispensable que le gouvernement légal garantisse dans la loi organique la propagation de l’instruction dans la masse, en vue de préparer les individus à participer réellement à la direction des affaires et réaliser cet idéal de gouvernement. »
La note dominante dans la presse était également pondérée. Le Misr publiait le 15 février un article intitulé : « Vœux patriotiques ». Il disait en substance : « Maintenant que la liberté a triomphé, nous formons des vœux pour que la nation persiste dans son attitude sage et modérée. Mais la modération ne veut pas dire cet affaiblissement des volontés dans l’action. Elle est le sens de l’équilibre entre les moyens dont on dispose dans les conjonctures présentes et le but final qu’on se propose d’atteindre. Nous devons réaliser notre idéal graduellement et prudemment, car le chemin de la liberté est hérissé de difficultés que seule la sagesse permet de surmonter. »
Il ressort clairement de ces témoignages que le courant des mouvements et des idées était orienté dans le sens de la modération. Une certaine divergence de vues s’était produite, et il fallait s’y attendre, entre les fractions de la Chambre lors de la discussion de la question du budget, mais tout était rentré dans l’ordre aussitôt après la démission du ministère Chérif, qui n’avait pas, malgré ses excellentes qualités, la confiance entière du pays. Ce qui était fatal au mouvement, c’est le désaccord inévitable entre le khédive, c’est-à-dire Sir Edward Malet, d’une part, et le ministère et la Chambre, c’est-à-dire le pays, d’autre part. Par un système de provocations incessantes, M. Malet cherchait à exaspérer le sentiment national et à créer une crise favorable à une intervention.
L’avènement d’un ministère entièrement dévoué à la Chambre et au pays, d’un ministère responsable, annonçait pratiquement la fin de l’ingérence de l’étranger représentée par le contrôle. Mais l’Egypte ne voulait pas se débarrasser du contrôle en tant qu’institution financière exerçant un droit de surveillance dans l’intérêt des créanciers.
M. Sienkiewicz écrivait, le 6 février, à M. de Freycinet, que la formation du nouveau ministère était « une réponse à la note du 7 janvier », que « le statu quo avait été modifié d’une manière profonde ». Mais, en même temps, il rapportait que le Président du Conseil « lui avait donné spontanément les assurances les plus formelles au sujet du respect des conventions internationales et tous les intérêts étrangers engagés en Egypte ».
En vertu de la loi d’organisation de la Chambre, promulguée le 9 février, une commission composée d’autant de délégués qu’il y a de ministres, examine et vote le budget intérieur[222].
La Chambre prononce en cas de désaccord.
M. de Freycinet a très sagement agi en recommandant au consul français au Caire, le 11 février, d’encourager « les efforts faits de bonne foi pour respecter les engagements internationaux » et d’expliquer que la France n’entend pas « entraver le développement des institutions intérieures, pourvu que nos légitimes intérêts ne soient pas lésés ».
Mais, en Europe, sur l’initiative de l’Angleterre, les gouvernements ont été pressentis en vue d’une intervention éventuelle. En Egypte, la principale préoccupation du Président du Conseil et d’Arabi devait être nécessairement l’organisation de l’armée. « Ce qui est peut-être plus grave, écrivait le consul français le 5 mars, c’est que la population est, en général, hostile à toute intervention européenne. »
Mais la Chambre continuait paisiblement son œuvre. Elle préparait une loi électorale dont le texte fut adopté, le 12 mars, par le gouvernement égyptien. « Les députés, dit l’ancien juge mixte, tâchèrent de connaître, de constater et de combattre les maux. Vers la moitié de mars, le Parlement avait approuvé une loi électorale très détaillée et rédigée avec soin, qui valait bien les lois électorales de l’Europe. »
« Le premier Parlement de l’Egypte et de l’Orient, dit encore l’auteur de l’Egypte et l’Europe, le Parlement national d’une nation opprimée et maltraitée à l’excès par l’étranger. Ce Parlement a été un essai extrêmement remarquable dans l’histoire parlementaire. »
La Chambre, qui était l’image vivante de l’Egypte, travaillait avec beaucoup de modération et de bons sens. Elle était le centre d’équilibre de la révolution.
Le Président du Conseil, tout en pensant à la défense nationale, s’occupait de l’organisation d’un Conseil supérieur d’administration et de législation. Il avait en outre l’intention de donner à l’Egypte une constitution fixant les attributions respectives du khédive, du ministère et de la Chambre. « Il cherchait aussi, écrivait M. Sienkiewicz le 23 mars, à contre-balancer l’influence d’Arabi. La Chambre devant se séparer le 26 de ce mois, Arabi se trouvera bientôt privé de l’instrument indispensable à un remaniement ministériel. »
Arabi, par sa sincérité, son éloquence et son audace, avait conquis les suffrages populaires. Il était pratiquement écarté du mouvement depuis l’élection de la Chambre des Notables, mais la note identique du 7 janvier, qui devait être suivie d’une intervention armée, l’avait de nouveau auréolé. Cependant, aux yeux de l’élite du pays, Arabi n’incarnait pas la révolution et ses idées-forces. Mais, dès lors que cette révolution, dans sa phase décisive, prenait la forme d’une lutte armée contre l’étranger, le soldat patriote qu’était Arabi devenait spontanément le chef reconnu. Du reste, dans les réunions populaires, il était surnommé le « Garibaldi d’Egypte » et cela résume tout.
Pour le moment, Mahmoud Sami était maître de la situation, et l’Europe, bien inspirée, aurait trouvé en lui le meilleur point d’appui. Mais les contrôleurs, trop préoccupés des questions politico-financières, attaquaient par des notes et des rapports le régime nouveau. Dans une lettre adressée au khédive, le 27 mars, le Président du Conseil s’étonne de la persistance de l’inquiétude des contrôleurs au sujet des garanties accordées aux créanciers de l’Egypte. Il établit la distinction entre le Contrôle général, dont les attributions déterminées par le décret khédivial du 15 novembre 1879 font « une institution de surveillance financière », et les institutions politiques du pays. « Il n’y a pas lieu de redouter, par conséquent, dit-il, qu’aucun des effets résultant de l’établissement du nouveau régime puisse atteindre soit l’action du contrôle dans l’étendue de ses attributions, soit les garanties que donnent ces attributions aux créanciers de l’Egypte. »
D’après M. de Freycinet, « cette dernière assertion n’était pas tout à fait exacte. Cependant, dit-il, je persiste à penser qu’il eût été préférable de s’abstenir quant à présent de tout éclat et d’exercer un ascendant moral sur le Gouvernement et la Chambre pour les maintenir dans les voies prudentes. Tel fut le sens de mes instructions au nouveau contrôleur[223].
« Malheureusement, l’impulsion était donnée, et il devenait difficile de remonter la pente[224]. »
Sans doute l’impulsion était donnée par son prédécesseur Gambetta. Néanmoins, la révolution était restée, depuis le 7 janvier, dans les limites de la prudence. On a plutôt l’impression que la politique de l’Angleterre en Egypte ne pouvait plus « remonter la pente » et entraînait avec elle la politique française.
« En somme, dit M. de Freycinet après le passage précité, l’administration de Mahmoud Sami fut assez bienfaisante ; les mois de février et de mars s’écoulèrent dans une tranquillité qui donnait un démenti aux prévisions des contrôleurs[225]. »
Enfin voici encore un témoignage intéressant M. Lex, Consul général de Russie à Alexandrie, adressait le 27 mars à M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie, une note détaillée[226] sur le différend, entre les contrôleurs et les ministres : « Le ministère, écrivait-il, a raison, en théorie, disant que les attributions des contrôleurs n’ont pas été modifiées, car ces messieurs n’ont que voix consultative et toutes les questions doivent se décider au sein du Cabinet en dehors d’eux ; mais en pratique, il se passait tout autre chose : du temps de la présidence de Riaz Pacha et même de celle de Chérif Pacha, non seulement le ministère n’approuvait pas le budget, s’il n’était pas conforme au désir des Contrôleurs, mais c’est l’avis de ces derniers qui prédominait même dans la question des dépenses nécessaires que le gouvernement avait besoin de faire et pour lesquelles il voulait prélever les revenus non affectés aux dettes de l’Etat.
« Enfin, continuait le consul russe, c’était les maîtres absolus du Pays, ce qui peut être très avantageux pour les porteurs de titres égyptiens ; mais cela blessait l’amour-propre des indigènes, et c’est justement les Contrôleurs qui ont été, en quelque sorte, cause de tous les mouvements militaires qui ont eu lieu en Egypte depuis plus d’un an[227] ».
La partie essentielle de la révolution devait être la réforme d’une administration disloquée et corrompue par la mainmise de l’étranger, par le statu quo. Pour ne pas donner prise aux maîtres absolus du pays, la révolution s’était confinée dans l’ordre et la légalité. Le ministère Mahmoud Sami-Arabi s’était conduit avec une modération exemplaire. Pour créer les divisions et la confusion, on s’évertuait à mettre toutes les forces en action. Le parti national était l’objet de sollicitude, tantôt de la part de certains Européens en rapport avec le monde officiel, tantôt de la part du Sultan qui prodiguait ses encouragements à Arabi. Chérif Pacha, « apprivoisé » par M. Malet qui s’était insinué dans sa confiance retombait dans les anciennes ornières et appuyait avec le khédive, la camarilla turco-circassienne.
Ismaïl, encouragé dans ses espoirs de redevenir khédive, cherchait à acquérir les bonnes grâces de l’Angleterre en se montrant hostile à la révolution égyptienne[228]. Le Prince Halim, écarté du trône en vertu de la loi de succession de 1866, travaillait au contraire à recruter des partisans dans le mouvement, mais il ne trouvait que des brokers, sorte de courtiers dans l’entourage d’Arabi dont il ignorait les transactions[229]. Mais tous ces facteurs, d’une portée limitée, ne pouvaient faire dévier la révolution dans le désordre ou le dérèglement.
Dès lors, des incidents et des éclats étaient nécessaires et nous entrons maintenant dans la plus triste phase révolutionnaire où les diplomates devaient jouer le rôle d’agents provocateurs.
Tandis que l’honnête M. de Freycinet trouvait dans l’intervention directe du Sultan — solution suggérée par Bismarck — un motif de plus pour conjurer la crise pacifiquement, un incident futile, « l’affaire des Circassiens », vint, par la maladresse du khédive[230], renverser l’échafaudage. M. Malet avait cherché à provoquer un conflit d’initiative et d’autorité entre le khédive et ses ministres pour hâter la crise.
Des officiers circassiens avaient formé une grande société pour comploter contre la vie d’Arabi et les chefs de l’armée. Un conseil de guerre fut immédiatement saisi de l’affaire, et, après audition de nombreux membres de la Société, unanimes à reconnaître le fait, Ratib Pacha fut déclaré l’auteur du complot. Une quarantaine d’officiers, parmi lesquels se trouvait Osman Pacha Rifky, l’ancien ministre de la guerre, furent punis de la peine de la dégradation. Il fut décidé en outre de les envoyer au Soudan.
« Le khédive, écrivait M. Sienkiewicz le 2 mai 1882, nous a convoqués, M. Malet et moi. M. Malet, qui l’a vu le premier, lui a conseillé de ne pas ratifier le jugement et de réunir aujourd’hui même les agents des grandes puissances. » Le 4 mai, il écrivait que « le cabinet de Londres a approuvé l’idée de M. Malet d’engager le khédive à ne pas sanctionner la sentence. »
Le consul français, comme tous les consuls généraux, ne voulait pas « envenimer la situation ». Pour prévenir désormais les effets de la divergence qui existait alors entre M. Malet et lui, M. de Freycinet lui écrit, le 7 mai, après s’être concerté avec le gouvernement britannique : « En cas de conflit entre le khédive et ses ministres, vous devez, d’accord avec M. Malet, appuyer le khédive qui est la seule autorité légale[231]. »
M. de Freycinet, entraîné sur la pente, semble à jamais, soit par faiblesse, soit par calcul, abandonner la partie à M. Malet.
Le ministère égyptien, faisant preuve de tact et de modération, fit, le 6 mai, une démarche auprès du khédive afin d’obtenir que la peine de la déportation fût commuée en celle du bannissement hors du khédiviat d’Egypte, avec faculté aux bannis de se rendre où ils veulent. Mais le khédive, sur le conseil de M. Malet, non seulement saisit la Porte de l’affaire sans consulter ses ministres, mais encore lui envoya un télégramme pour lui dire qu’il se soumettait à ses ordres en ce qui concerne l’affaire des officiers comme en toute autre affaire.
Le 8 mai, le Président du Conseil se rendit chez le consul français pour protester contre cette manière d’agir : « La France, dit-il, tolérera-t-elle cette ingérence de la Porte dans les affaires d’Egypte ? Les ministres sont disposés à s’opposer à toute mesure qui tendrait à ravaler l’Egypte au rang d’un simple vilayet. »
M. de Freycinet proposait alors des « commutations opportunes », sans attendre la réponse de la Porte ; Lord Granville réclamait la « grâce plénière ». D’où divergence grave entre les instructions des deux consuls français et anglais. D’après M. Sienkiewicz, « la grâce plénière équivalait à un coup d’Etat[232] ». Il le fit observer à M. Malet, et un décret commuant en bannissement les peines prononcées contre les officiers fut enfin signé le 10 mai.
Le Président du Conseil, peu d’heures après la signature du décret, se rendait chez le khédive et « lui reprochait dans des termes très vifs de subir l’influence exclusive des agents étrangers et de négliger son ministère ».
Depuis lors, les événements se précipitèrent de par la faute de M. Malet et du khédive parjure. Le divorce est virtuellement prononcé entre Tewfick et la nation.
Etant donné l’impossibilité d’entente avec le khédive, le conseil des ministres décide de convoquer la Chambre des Notables pour prendre les mesures que réclame le salut du pays et examiner les griefs que le Conseil a articulés contre Tewfick Pacha et notamment ce fait grave entre tous que, sans consulter ses ministres, il a fait acte de pleine et entière soumission envers la Porte.
Les Egyptiens hostiles à toute ingérence considéraient la suzeraineté nominale turque comme une garantie contre une invasion étrangère. Tewfick, en appelant l’Angleterre et la Turquie à s’immiscer dans une affaire purement intérieure, avait exaspéré le sentiment national. Sa déchéance était à l’ordre du jour.
M. Sienkiewicz a bien caractérisé la situation en écrivant le 10 mai qu’on était « en présence d’un gouvernement révolutionnaire » et que « la question qui se pose est celle de l’indépendance de l’Egypte ».
Lord Granville se décide alors, d’accord avec le gouvernement français, à « soutenir énergiquement Tewfick » et à envoyer en même temps des navires de guerre à Alexandrie « pour protéger la colonie européenne ».[233]
Ainsi le jeu était double. En Egypte, l’affaire circassienne provoquée par le khédive, agissant sur le conseil de M. Malet, avait créé une scission destinée à donner une apparence de légalité à une intervention armée. En Europe, l’Angleterre invoquait la protection des Européens — et bientôt elle provoquerait, à l’aide du khédive, une querelle à Alexandrie même — pour justifier un acte de force que l’Europe désapprouvait.
Les délégués, réunis officieusement au Caire, n’épargnèrent rien pour rétablir l’entente entre le khédive et son ministère. Bien plus, obéissant à un sentiment de haut patriotisme, Mahmoud Sami se rendit le 16 mai chez le khédive, avec tous les ministres, et protesta de son dévouement envers Son Altesse. Arabi Pacha se déclara également le fidèle serviteur du khédive.
M. Sienkiewicz écrivait le même jour : « Le calme est rétabli. Je dois reconnaître que pendant tout le temps de la crise, malgré des excitations savamment combinées, pas un soldat au Caire ne s’est livré à un acte répréhensible. Des ordres sévères avaient été donnés dans ce but. Les impôts rentrent régulièrement. »[234]
Mais alea jacta est. La trahison de Tewfick était consommée. M. Malet a entendu maintenir le ministère pour « assurer la sécurité du khédive, compromise par la nouvelle de l’arrivée des escadres. »
Le ministère n’était ni stable ni définitif : « Le conseil de l’Angleterre et de la France de maintenir ces ministres, disait le baron de Malortie, avait uniquement pour but, comme il a été ouvertement déclaré, de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des flottes. »[235]
Enfin le président du Conseil a fait connaître le 23 mai que, si les escadres se retiraient, les chefs de l’armée se rendraient dans l’intérieur de l’Egypte. Mais à la grande consternation du pays, le 25 mai, une note identique fut remise au président du Conseil pour recommander à la plus sérieuse attention des ministres les conditions suivantes et « au besoin en exiger l’accomplissement » :
« 1o Eloignement temporaire de l’Egypte de Son Excellence Arabi Pacha ;
« 2o Envoi dans l’intérieur de l’Egypte d’Ali Pacha Fahmy et d’Abd-el-Al Pacha ;
« 3o Démission du ministère actuel. »
Le 26 mai, les ministres adressent au khédive une lettre par laquelle ils donnent leur démission ; mais ils protestent contre la violation des droits de souveraineté du Sultan dont Tewfick s’est rendu coupable en acceptant l’ingérence des consuls généraux. Les consuls ont conseillé au khédive d’accepter immédiatement la démission.
La note des deux puissances avait soulevé les protestations du pays. M. Sienkiewicz informait M. de Freycinet, le 27 mai, que « les généraux et les officiers de la garnison du Caire et d’Alexandrie signifiaient au khédive qu’ils désiraient le maintien d’Arabi Pacha au pouvoir. » Il disait en même temps : « La tranquillité est complète. »
Deux jours plus tard, devant l’insistance de l’opinion publique, le khédive dut nommer de nouveau Arabi ministre de la Guerre. Arabi, sur la demande des consuls généraux, garantit l’ordre public. C’est un fait important, car le khédive et M. Malet vont travailler désormais à troubler l’ordre pour rejeter la responsabilité des événements subséquents sur l’Egypte et sur Arabi Pacha.
Le 7 juin, une commission turque présidée par Derwich Pacha arrivait à Alexandrie. A cette occasion, de grandes manifestations eurent lieu dans cette ville et des pétitions signées des notables, des ulémas et des délégués furent présentées au commissaire turc, demandant la déposition du khédive parjure qui, en vertu de la loi de l’Islam, ne devait plus régner. Cependant la France et l’Angleterre travaillaient activement à la réunion d’une conférence à Constantinople. M. de Freycinet écrivait en effet, le 9 juin, aux ambassadeurs de France à Berlin, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Constantinople et au chargé d’affaires près le gouvernement italien, pour leur dire qu’Essad Pacha lui avait communiqué la réponse de son gouvernement aux observations qu’il avait faites en vue de hâter la réunion de la conférence. « Saïd Pacha, dit-il, reproduit en le précisant l’argument précédemment donné, à savoir que la mission de Dervish Pacha, qui a pour but le maintien du statu quo et le rétablissement de l’autorité du khédive, étant en voie d’accomplissement, la conférence devient sans objet. J’ai répondu que je considérais indispensable que la conférence se constituât au plus tôt. Autrement, ai-je dit, on s’expose, si la mission échoue, à ce que certaines puissances soient amenées, sous la pression des événements, à prendre des mesures brusques que le concert européen n’aura pu délibérer. »
M. de Freycinet voyait clair. Cette pression des événements allait se produire. Du reste, sir Edward Malet avait prévu, dans une lettre adressée à lord Granville, le 31 mai, qu’une « collision pourrait, à un moment quelconque, avoir lieu entre les musulmans et les chrétiens ».
Tewfick Pacha aussi a prévu le cas, dans un télégramme chiffré à Omar Lotfy, qu’il avait nommé gouverneur d’Alexandrie, ainsi conçu : « Arabi a garanti la sécurité publique ; les journaux l’ont publié et il s’en est déclaré responsable devant les consuls. S’il réussit dans sa garantie, les puissances mettront en lui leur confiance et notre considération sera perdue. Aussi les flottes sont dans les eaux d’Alexandrie, et les esprits sont excités et des querelles entre les Européens et les autres ne tarderont pas à avoir lieu. Vous n’aurez qu’à choisir maintenant : ou bien vous servirez Arabi dans sa garantie, ou bien vous nous servirez. »[236]
En vue de cette collision et de ces querelles, M. Malet chargea M. Cookson, le consul anglais à Alexandrie, de distribuer des armes aux Européens. Les consuls allemand et autrichien étaient mécontents de M. Malet qui s’est plaint, dans un télégramme adressé le 14 juin à lord Granville, de ses collègues allemand et autrichien qui avaient télégraphié à leurs gouvernements respectifs pour leur dire que « le seul moyen d’éviter les calamités les plus sérieuses serait le départ d’Alexandrie des flottes et de moi-même ».
Le 11 juin, un Maltais, frère du valet de M. Cookson, tua à coups de couteau un cocher égyptien qui lui avait réclamé un salaire dû, et cela devant un café où des Grecs et des Maltais armés étaient postés. Les Egyptiens accourus sur le lieu pour arrêter le meurtrier partagèrent immédiatement le sort de leur malheureux compatriote, et le conflit se généralisa aussitôt dans la rue où les Grecs tiraient de leurs fenêtres des coups de feu sur les Egyptiens désarmés. Aussi n’eurent-ils que 57 morts, tandis que les indigènes n’en eurent pas moins de 140.[237]
Voilà l’origine de la légende des « massacres de chrétiens » et du fanatisme musulman dont le but avéré était de justifier aux yeux de l’Europe l’occupation éventuelle pour la protection des Européens et de leurs intérêts en Egypte.
Omar Lotfy, le gouverneur d’Alexandrie, fut nommé plus tard par le khédive ministre de la Guerre, assurément à titre de récompense pour le retard de son intervention lors de l’émeute.
Le 13 juin, le khédive se rend à Alexandrie pour se mettre en réalité sous la protection de la flotte anglaise. Sous la pression des agents d’Allemagne et d’Autriche, il nomme, le 18 juin, Ragheb Pacha président du Conseil. M. de Freycinet, de son côté, le 19 juin, envoie des instructions à M. Sienkiewicz pour « ne pas décourager les combinaisons, même éphémères, qui permettraient de gagner du temps jusqu’aux solutions fournies par la conférence ».
La conférence de Constantinople se réunit le 23 juin. Dans sa seconde réunion, le 25 juin, les représentants des puissances signent un protocole de désintéressement proposé par M. de Freycinet et ainsi libellé : « Les gouvernements représentés par les soussignés s’engagent à ne chercher aucun avantage territorial, ni la concession d’aucun privilège exclusif, ni aucun avantage commercial pour leurs sujets, que ceux de toutes autres nations ne puissent également obtenir. »
C’est un contrat en bonne et due forme signé solennellement par lord Dufferin qui représentait la Grande-Bretagne.
Dans sa première séance, la conférence avait déclaré qu’elle s’était réunie « pour délibérer sur les mesures qu’il y aurait à proposer pour amener le règlement des affaires d’Egypte. »
Pendant ce temps l’Angleterre se préparait à l’action. La conférence, prévenue sans doute, décide, le 27 juin, que : « Chacune des puissances s’abstiendra de toute entreprise isolée en Egypte pendant la durée des travaux de la conférence, sauf dans le cas de force majeure où il y aurait à défendre la vie des nationaux. »
La conférence de Constantinople discutait ensuite les conditions d’une intervention armée de la Turquie en Egypte, cependant qu’en Egypte le président du Conseil et Dervisch Pacha invitaient la population au calme. Les officiers supérieurs de l’armée avaient même fait acte de soumission à Sa Majesté le Sultan et au khédive. Nonobstant le retour graduel de l’état normal, troublé par les agents provocateurs, les flottes étaient prêtes à l’action et la politique anglaise avait hâte de mettre la conférence devant un fait accompli.
Sous prétexte qu’Arabi Pacha mettait en état les forts[238], l’amiral Seymour commença, le 11 juillet, le bombardement d’Alexandrie.[239]
Le 13 juillet, l’armée d’Arabi Pacha se retira hors de la ville. Le même jour, M. Tissot, l’ambassadeur français à Londres, annonçait à M. de Freycinet que « l’amiral Seymour va mettre à terre deux mille homme, mais pour exécuter une simple reconnaissance ».
Le 15 juillet, la conférence invite officiellement la Porte à « intervenir en Egypte par l’envoi de troupes ». Si elle était intervenue, il y a des chances que l’occupation eût été épargnée à l’Egypte.
Quant à la France, elle cherchait ou bien la coopération d’une troisième puissance, ou bien l’obtention d’un mandat de la conférence. Elle s’inquiétait, à juste titre, des conflits que pourrait faire naître une occupation anglo-française, d’autant plus que l’Allemagne menaçante à l’est aurait tout intérêt à brouiller les deux puissances.[240]
La guerre dura environ deux mois. Elle se termina en fait par la défaite de Tel-El-Kebir, le 13 septembre, et l’armée anglaise devint depuis lors maîtresse de la vallée du Nil. Ce qui nous importe ici, c’est d’indiquer les causes principales de la défaite :
1o L’armée était pratiquement désorganisée depuis la défaite d’Abyssinie. Elle était sous le coup de la défaite et de la division. Une enquête et la punition des coupables auraient été salutaires. Les Turco-Circassiens, réfugiés dans l’impunité, maltraitaient les Egyptiens, et leur camarilla, Tewfick en tête, formait « le parti de l’étranger » avant et pendant la révolution.
2o Pour cause d’économies, l’armée était systématiquement abaissée, mal entretenue par des licenciements en masse et une mauvaise solde. Des officiers furent littéralement jetés sur le pavé par M. Wilson et plus tard par le contrôle. En un mot, on avait pratiqué des coupes sombres dans le beau domaine de l’armée.
3o Arabi, comme le disait judicieusement la princesse Nazli « n’était pas assez bon soldat et avait un trop grand cœur » alors que l’Egypte avait besoin d’une chef d’armées capable et résolu, un chef de gouvernement révolutionnaire pour galvaniser les énergies nationales et exterminer les ennemis du dedans.
4o Le Sultan avait poignardé la révolution dans le dos. Lord Dufferin, acceptant le principe d’une intervention turque en Egypte et d’une évacuation anglaise simultanée, avait exigé, au préalable, que la Porte déclarât Arabi « rebelle ». Cette déclaration néfaste a été semée à profusion par les Anglais et le khédive dans les rangs de l’armée.
5o Le khédive Tewfick, qu’Arabi aurait dû, dès le commencement, enfermer au Caire, a trahi la révolution. Vers le milieu du mois d’août, il a formé un ministère Chérif-Riaz, dévoué aux Anglais. Sultan Pacha, ancien président de la Chambre, gagné par le khédive, distribuait secrètement l’argent anglais parmi certains compagnons d’Arabi et faisait des promesses à d’autres.
Le plus grand traître parmi les officiers était un certain Aly Youssef qui a trahi Arabi, d’abord du côté du canal et ensuite à Tel-El-Kebir où, grâce à sa connivence avec les Anglais, l’armée égyptienne a été surprise et battue par l’armée anglaise.
Un certain Arabe, Abou-El-Sououd El-Tahawi, qui faisait de l’espionnage pour le compte d’Arabi à Tel-el-Kebir, avait été acheté d’avance par M. Palmer, un professeur d’arabe à l’université de Cambridge.[241]
6o Arabi, confiant en les assurances réitérées de M. de Lesseps, avait négligé de fortifier le canal malgré l’avis qui prévalait dans les milieux égyptiens compétents. Les Anglais, ne pouvant attaquer du côté de Kafr-el-Dawar, où l’ingénieur en chef des fortifications, Mahmoud Pacha Fahmy, avait établi des lignes de défense très solides, ni du côté d’Aboukir ou de Rosette, car les vaisseaux de guerre ne pouvaient pas entrer dans le Nil, ni du côté d’El-borollos, ni du côté de Damiette, avaient décidé d’occuper le canal et de débarquer les troupes à Ismaïlia. Grâce à l’indécision d’Arabi, le canal constituait un point vulnérable dans le système de défense.
Enfin le 25 septembre, le khédive rentra au Caire « dans les fourgons de l’étranger » et les principaux chefs du mouvement furent exilés à Ceylan.
« Cette campagne, dit un Anglais, était la conclusion logique de longues années d’agression contre l’Egypte. Sordide dans ses origines, sordide dans ses moyens, la politique britannique en Egypte fut couronnée d’une campagne sordidement conduite. »[242]
Cependant, cette guerre[243] avait ceci de bon, c’est qu’elle était la seule guerre nationale faite par les Egyptiens au cours du dix-neuvième siècle. Le recrutement, pour la première fois, était populaire et ressemblait plutôt à une levée en masse. Le soldat-paysan, affamé de justice, luttait contre l’oppresseur étranger. A Tel-el-Kebir affluaient, de toutes les régions d’Egypte, des provisions de toutes sortes. Il y avait partout un élan spontané, une croisade pour la justice.
Un comité de défense nationale constitué au Caire et présidé par Yacoub Pacha Sami, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fonctionnait régulièrement à côté d’une « Assemblée nationale » formée de tous les dignitaires du royaume, princes, rabbins, ulémas, notables, pour étudier et prendre des mesures de salut public. Cette assemblée avait flétri solennellement la trahison du khédive « qui a vendu la patrie à l’étranger » et déclaré déchu de ses droits de souverain.
Le gouverneur du Caire, Ibrahim bey Fawzi, aidé de son zélé collaborateur Ismaël Effendi Gawdat, faisait régner l’ordre dans toute l’Egypte.[244]
Non seulement les étrangers au Caire, pendant la campagne, n’étaient molestés ni de près ni de loin, mais ceux d’entre eux qui avaient besoin d’argent allaient trouver à la préfecture le gouverneur qui s’empressait de les aider discrètement et avec tact. Il subventionnait même leurs hôpitaux.[245]
L’esprit révolutionnaire n’était hostile ni aux étrangers, ni aux chrétiens, ni au contrôle européen, mais aux usuriers, aux exploiteurs et aux contrôleurs qui, par suite d’un grave malentendu, s’opposaient à l’établissement d’un gouvernement national.[246]
La révolution avait pour but principal de prévenir, dans la paix et par la paix, l’occupation étrangère — conséquence naturelle de la mainmise — par des réformes urgentes et profondes.
Le Parlement devait être le puissant instrument de cette réforme.
Par un système de provocations savamment combinées, depuis la note commune jusqu’au bombardement, M. Malet a acculé la révolution à soutenir prématurément une lutte inégale pour repousser l’invasion.
L’occupation l’a emporté sur la révolution.