CHAPITRE III
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L’Opinion publique
Les dures épreuves du règne d’Ismaïl eurent un résultat ; l’esprit égyptien se réveilla et des idées nouvelles sociales et politiques se formèrent et prirent corps dans un mécontentement général.
Nous avons vu déjà que le règne de Mohamed Aly — dont le règne d’Ismaïl n’était que la continuation — favorisait le réveil de l’instinct national. Le résultat le plus fécond de son œuvre fut probablement la formation d’une élite égyptienne grâce à laquelle « la civilisation qui émana de lui ne mourut pas avec lui » et les régénérateurs de l’Egypte « se levèrent par centaines encouragés par celui qui fut pour eux plus qu’un père ».[85]
Nous avons trouvé une brochure sur le règne de Mohammed Aly, rédigée en anglais en 1838, par un Egyptien, Hassanaine Al-Besunee, alors étudiant à Londres, et qui appartenait à la mission égyptienne de cette époque. Voici sa conclusion intéressante et précise : « Pour conclure, dit-il, s’adressant à Lord Palmerston, je crois avoir démontré par les remarques précédentes que, quels que soient le caractère et la politique du gouvernement égyptien comparés avec ceux de l’Europe civilisée, il saute aux yeux de l’observateur le plus superficiel, qu’il est considérablement amélioré et réformé, et que rien ne s’oppose à ce que l’Angleterre accorde à l’Egypte le droit de devenir une nation indépendante, et d’être placée sur un même pied d’égalité avec le Brésil, le Mexique, la Colombie et la Grèce. C’est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de considérer cette question dans un esprit favorable, ayant la conviction que la prospérité future de l’Egypte dépend, dans une large mesure, de la reconnaissance de son indépendance par l’Angleterre ».[86]
Cependant, sous Mohammed Aly l’idée politique restait encore vague. « L’absence d’institutions populaires réelles, de tribunaux équitables et de justes lois avait affaibli l’idée politique et l’avait réduite à un sentiment très timide.
« Elle apparaissait comme une étoile en hiver ; mais, à peine née, elle fut voilée aussitôt par des nuages. La preuve tangible de son existence fut la promulgation de la loi d’Abdul-Megid qui garantissait aux sujets du Sultan la sécurité, l’honneur et la propriété. Lorsque, malgré l’opposition d’Abbas, son application fut étendue à l’Egypte, le sentiment timide devint plus hardi. Le contact croissant avec l’Europe et les Européens créa pour les Egyptiens un patriotisme de chez eux. »[87]
Pour comprendre toute l’importance de cette loi, qui date de 1852, il faut rappeler que le bon plaisir du vice-roi le poussait souvent à traiter ignominieusement ses propres parents, à exiler les grands et les riches aux confins du Soudan et de la Méditerranée. Les Egyptiens étaient alors soumis à un régime de terreur et d’espionnage. Quant à l’influence européenne, elle était plutôt combattue par Abbas qui retirait aux commerçants européens les monopoles dont ils jouissaient — exception faite de l’autorisation accordée à une Compagnie anglaise de construire un chemin de fer entre Le Caire et Alexandrie — et renvoyait les fonctionnaires étrangers.
C’est sous Saïd[88], esprit libéral et généreux, que leur influence se fit sentir en Egypte. Les aventuriers européens trouvaient une proie dans ce pays hospitalier[89]. Nubar Pacha avait l’habitude de dire : « C’est au temps de Saïd que la débâcle a commencé ».
Mais il est bon de reconnaître que Saïd aimait le fellah, qui est l’élément prépondérant de la nationalité égyptienne, et favorisait son élévation dans l’armée et dans l’administration, à l’encontre de Mohamed Aly, d’Ismaïl et de Tewfick qui donnaient la prépondérance à l’élément turc. Sous Mohamed Aly, les Turcs formaient une sorte de noblesse à laquelle on réservait exclusivement les brevets d’officiers. Saïd, voulant créer une armée nationale, abolit les règles anciennes, autorisa la promotion de simples soldats sortis du peuple au rang d’officiers et forma ainsi un élément autochtone, capable de tenir tête à l’élément turc dans le haut commandement de l’armée.
Arabi Pacha, dans ses Mémoires inédits, nous donne à ce sujet de curieux renseignements dans un chapitre intitulé « les plus beaux jours de ma vie » où il relatait les premières années de service entre 1854 et 1860, date où, de simple soldat qu’il était, il fut promu lieutenant-colonel : « J’ai été, dit-il, l’objet de la sollicitude de feu Mohammed Saïd... En signe d’admiration il m’a fait présent, lors de son voyage en Arabie[90], d’un ouvrage arabe édité à Beyrouth et intitulé « Histoire de Napoléon Bonaparte ».[91] Il me parlait, à cette occasion, non sans amertume, de la facilité avec laquelle les Français conquirent l’Egypte et de la nécessité de protéger la patrie contre le joug de l’étranger. La lecture de cet ouvrage m’a fait sentir le besoin réel d’un gouvernement Constitutionnel en Egypte et je commençai depuis lors à m’intéresser à l’histoire des peuples occidentaux.
« Ce sentiment se fortifia encore davantage lorsque j’entendis un discours prononcé par Saïd Pacha, à la suite d’un banquet offert à Kasr-el-Nil, aux ulémas, aux membres de la famille régnante, aux officiers de l’armée et aux dignitaires du royaume : « Mes amis, disait le Vice-Roi, j’ai médité sur les conditions de ce peuple égyptien opprimé, humilié et asservi dans son histoire par les peuples de la terre. Il a passé sous le joug des dominateurs de toute espèce tels que les Pasteurs, les Assyriens, les Perses, les Libyens, les Soudanais, les Grecs et les Romains. Mais l’Egypte n’était pas au bout de ses peines, car, après l’apparition de l’Islam, elle fut conquise tour à tour par les Ommiades, les Abassides, les Fatimites, les Kurdes, les Circassiens, les Turcs et les Français de Bonaparte.
« C’est pourquoi j’estime, en tant qu’Egyptien, qu’il est de mon devoir d’entreprendre l’éducation de ce peuple et le rendre capable de se passer du concours des étrangers. Je suis décidé à réaliser cette idée. »
Après ce discours, dit Arabi, les Princes et les Grands s’en allèrent étonnés et mécontents. Les Egyptiens, par contre, rayonnèrent de joie et d’espérance. Personnellement, je pensais que ce discours devait être considéré comme la première pierre de « l’Egypte aux Egyptiens » et que Mohamed Saïd pouvait être regardé, à juste titre, comme le promoteur de la renaissance nationale égyptienne ».
Malheureusement la rareté des imprimés, surtout politiques, ne permet guère de connaître suffisamment le sentiment des Egyptiens pendant la première moitié du XIXe siècle. La presse de l’opposition ne parut en Egypte qu’en 1877.
Parlant de la liberté individuelle, Mohammed Abduh, l’ancien Grand-Mufti[92] du Caire, écrivait judicieusement le 19 avril 1881 : « Les gouvernements [précédents] considéraient les habitants comme du bétail dont ils disposaient à leur gré. Nul n’était libre de ses mouvements ou de ses pensées. Les populations des villes étaient soumises à une étroite surveillance dans leurs actes et leurs paroles et le gouvernement avait souvent recours à une sorte de « presse » qui consistait à opérer nuitamment une descente de police dans des établissements soupçonnés d’abriter des individus en train de commettre l’adultère ou de consommer des boissons défendues. Les gens étaient muselés par la tyrannie, à tel point qu’on ne pouvait discuter un sujet scientifique ou ouvrir une controverse religieuse, sans risquer d’encourir l’accusation de sacrilège ou d’impiété, ou d’offense grave contre la personne d’un gouvernant, et de s’exposer à un châtiment sans merci.
« Cet état de choses dura jusqu’à ce que des gens ayant vécu en contact avec la civilisation occidentale, où règne la liberté individuelle, vinssent rétablir en Egypte cette liberté, en lui imposant toutefois comme limite les rapports entre gouvernants et gouvernés. En touchant à ces rapports les citoyens pouvaient trouver la mort, la prison ou l’exil. Ainsi, au lieu de limiter l’autorité par la loi, on a maintenu l’esclavage sous le couvert d’une liberté factice. D’autant plus que les gens, n’étant pas habitués à cette liberté, se jetèrent dans le dérèglement des vices et dans l’ivrognerie. Et la corruption des mœurs gagna du terrain parmi la population sous le couvert de la liberté d’action.
« Il y avait aussi, à côté de cette liberté d’action, une prétendue liberté de pensée concernant les croyances et les doctrines religieuses. Grâce à cette liberté nombre de gens osèrent manifester publiquement des choses contraires à la religion et nullement basées sur des principes. Décidément cette liberté boiteuse dont se vantent les sages n’a pas eu de résultats louables. »
Il est certain que, sous Ismaïl, il se produisit un relâchement de mœurs provoqué par l’exemple du souverain lui-même qui déploya un faste sans précédent, bâtit des palais et donna des fêtes et des bals. Ce relâchement était aussi une conséquence naturelle des lois par trop despotiques et contraires au progrès subies par les Egyptiens sous les règnes de Mohammed Aly et d’Abbas.
Cependant on ne saurait oublier qu’en ce qui concerne les Européens, le gouvernement égyptien était incapable d’appliquer les règlements nécessaires. « Ici, les capitulations, dit Lord Milner, aussi bien pour ce qui concerne la répression du vice que pour ce qui touche à la réparation des dommages, opposent au progrès leur solide barrière ; qu’il s’agisse, dans les questions de moralité publique, de la fermeture des tripots et des maisons mal famées ou de la surveillance de la vente des boissons enivrantes, ou bien, dans les questions d’intérêt général, de la conservation des digues ou des canaux ou de la sanction des mesures sanitaires les plus élémentaires, les mêmes difficultés se présentent, et que l’on veuille tenter de prévenir la fabrication de la fausse monnaie, ou que l’on veuille simplement réglementer le stationnement des fiacres, c’est toujours la même vieille histoire.
« Le gouvernement est libre, sans nul doute, de promulguer les lois nécessaires ; mais du moment que les pénalités que ces lois édictent ne sont pas applicables aux étrangers, à quoi peuvent-elles servir, sinon à constituer au profit des étrangers et au préjudice des Egyptiens le monopole de la licence ?
« En ces matières, en effet, dit encore l’auteur de l’Angleterre en Egypte, ce sont les étrangers de basse classe dont le pays fourmille, qui fournissent le principal contingent de délinquants ; c’est parmi eux qu’on trouve les faux monnayeurs, les tenanciers de maisons de jeux, les débitants de liqueurs et les souteneurs de maisons de débauche ; ce sont eux qui élèvent des constructions sur les digues des canaux ou qui déversent leurs ordures sur la voie publique sans qu’ils puissent être jugés par les tribunaux égyptiens ; quant à leurs propres tribunaux on n’est pas sûr, quel que soit leur bon vouloir, qu’ils soient compétents pour agir. »
Ainsi le progrès moral n’était pas à la hauteur du progrès matériel et assurément l’absence de justice, non seulement dans les rapports entre les Egyptiens et les Européens et entre le gouvernement et les Européens, mais aussi entre le Gouvernement absolutiste d’Ismaïl et les Egyptiens, était le plus grand des maux dont souffrait le pays[93]. Pour y remédier Nubar Pacha chercha à introduire l’élément européen dans la justice égyptienne, par l’organisation des tribunaux mixtes. « La manière dont la justice s’exerce, disait Nubar dans son rapport adressé à ce sujet au Vice-Roi en 1867, tend à démoraliser le pays, et l’Egyptien, forcé de voir l’Europe à travers l’Européen qui l’exploite, répugne au progrès de l’Occident et accuse le Vice-Roi et son gouvernement de faiblesse ou d’erreur. »
Il s’agissait en effet de réformer la justice égyptienne et de l’imposer également au Vice-Roi, aux Européens et aux Egyptiens[94]. Les tribunaux indigènes étaient paralysés, il faut le dire, à la fois par les Capitulations et par l’empiètement de l’administration sur la justice, d’où confusion des pouvoirs exécutif et législatif.
« Il y a en outre dans l’organisation actuelle, disait la Commission internationale réunie en 1869, dans son rapport, une série d’inconvénients que le Gouvernement ne pouvait signaler et que la Commission croit devoir relever.
« Ils proviennent de ce que la justice locale est mal organisée ; que l’autorité règle administrativement des affaires entre particuliers qui devraient être déférées au pouvoir judiciaire, que la procédure et la loi à appliquer ne sont pas connues, qu’enfin l’exécution des sentences éprouve des difficultés souvent insurmontables par suite de l’immixtion intempestive de l’administration.
« Le gouvernement ne méconnaît pas quelques-unes des imperfections qu’on lui signale, car, tout en exposant les causes auxquelles il les attribue, il fait remarquer que les projets de réforme qu’il présente ont précisément pour but de les faire disparaître. »
Puis, la Commission estime, après avoir signalé tous les abus, devoir déclarer qu’il lui paraît nécessaire qu’une réforme sérieuse mette fin à ces imperfections.
Nous avons déjà parlé, dans le chapitre précédent, des tribunaux mixtes en ce qui concerne les rapports entre les Egyptiens et les Européens, et entre les Européens et le gouvernement Egyptien. Ce qui nous intéresse ici, c’est que ces tribunaux, installés seulement en 1876, presque en même temps que le contrôle, avaient l’air de soutenir, dans une certaine mesure, une cause étrangère. En effet, ils limitaient l’autorité du souverain et constituaient une atteinte à la dignité nationale. Institués dix ans plus tôt ils auraient limité cette autorité, directement ou indirectement, au plus grand profit du pays.
Mohamed Abduh raconte dans ses mémoires : « Nubar méditait depuis longtemps le détrônement du khédive. J’ai appris même d’une haute autorité qu’il écrivit à un de ses intimes, le jour de la signature, à Paris, de l’accord relatif aux tribunaux mixtes : Aujourd’hui la première mine a été posée sous l’autorité du khédive et je pense qu’elle sautera un jour. »
Nubar nous apparaît ici comme un précurseur des Constitutionnels et Réformateurs qui, travaillant plus tard au détrônement d’Ismaïl, croyaient travailler au salut de l’Egypte comme si le mal avait son origine uniquement dans le pouvoir personnel d’Ismaïl. Quoi qu’il en soit, et c’est un fait, les Egyptiens, tout en en voulant aux Européens, concentraient leur haine sur la tête du souverain qu’ils rendaient directement responsable du mal.
Comme Mohamed Aly, Ismaïl n’a pas ménagé le paysan d’Egypte. L’un et l’autre, pressés soit par des besoins de guerre, soit par des besoins matériels pour l’exécution des travaux publics indispensables, pressuraient les paysans et les surchargeaient de taxes. C’est seulement pendant les deux premières années de son règne qu’Ismaïl fut populaire ; les impôts étaient encore modérés et la richesse affluait dans le pays avec la hausse du prix du coton ; puis vinrent des années de déboires et d’impopularité grandissante parmi les classes de la société.
« Un grand tort du gouvernement égyptien, écrivait Mme Audouard en 1865, et Ismaïl tombe dans ce travers plus qu’aucun de ses prédécesseurs, c’est de toujours considérer l’Egypte comme un pays conquis. Ce pauvre peuple non seulement est gouverné par des Turcs, mais encore est exploité, mené par des Européens, qui occupent les bonnes places, les bénéfices, prennent son or, ne lui laissant que les labeurs.
« C’est on ne peut plus injuste ; de plus, c’est maladroit et impolitique... Ils [les descendants de Méhémet-Ali] devraient donner les places, les sinécures, aux Egyptiens, et non pas aux étrangers. Il y a de jeunes Egyptiens intelligents, élevés en France qui végètent dans de plus que modestes places de six cents ou douze cents francs, tandis que les riches sinécures sont données à des Européens ou à des intrigants d’arméniens. Cela exaspère le peuple égyptien avec raison[95]. »
M. Charles Edmond disait, dans des notes écrites en 1866 :
« Après plus de vingt ans d’intervalle, j’ai retrouvé le Caire singulièrement assombri. De mon temps on célébrait autrement le Ramadan. Toutes les nuits ce n’étaient que chants et musique, improvisations à tous les carrefours de la ville. Les femmes fellahs portaient des bijoux, des bracelets aux mains et aux pieds. Aujourd’hui tout a changé, la population indigène est comparativement sombre, triste et silencieuse. Le Souverain ne s’est pas rendu populaire ; il a augmenté les impôts, et rien n’est plus naturel puisque aucune considération d’avenir ne lui commande le présent.
« Avant Ismaïl Pacha, l’Egypte ne payait que 70 millions d’impôts fonciers, elle en supporte aujourd’hui 110 et l’on annonce que dans le courant de l’année cette charge sera portée à 124 millions. De plus les calamités publiques ont empiré la fatalité de la situation : la sécheresse, l’inondation, deux terribles épizooties, le choléra ont inauguré tristement le règne actuel. »
M. Charles Edmond parle ensuite des revenus publics absorbés par l’armée, l’administration, l’intérêt de la Dette et le reste, et explique que « la situation économique toutefois ne semble pas alarmante, car l’Egypte a des ressources infinies, et, même sous le régime actuel, le progrès économique est amplement assuré : l’industrie, le commerce et surtout l’agriculture ont déjà réalisé de très beaux bénéfices et semblent assurés d’un avenir magnifique[96] ».
Mais ce progrès économique n’a pas profité au peuple parce qu’Ismaïl, toujours en quête d’argent, écrasait les paysans de taxes et les laissait à la merci de hauts fonctionnaires cruels et inhumains. Parmi ces fonctionnaires, les Turcs se souciaient peu de la vie et du bien-être du fellah ; les subalternes égyptiens, non affranchis encore de mœurs oppressives accumulées par des siècles de joug et de misère, cherchaient à satisfaire le bon plaisir de leurs supérieurs qui, à leur tour, cherchaient à obtenir les bonnes grâces du Chef de l’Etat, qui, à son tour, devait, bon gré mal gré, donner satisfaction aux créanciers.
Tous les fonctionnaires, aux divers degrés hiérarchiques, étaient couverts par l’autorité suprême du souverain, et il n’existait pas alors, faute d’un tribunal de justice, un tribunal de l’opinion publique devant lequel le paysan opprimé pût porter ses doléances.
« Je ne peux pas vous décrire la misère qui règne ici, écrivait Lady Lucie Duff Gordon dans une lettre d’El-Ouksour du 3 février 1867, l’esprit se lasse rien que d’y penser... Je vois croître autour de moi les guenilles, les haillons et l’anxiété. Les impôts rendent la vie presque impossible. Pour chaque récolte, chaque bête sur pied, on paye une première fois, puis une seconde fois quand on la vend au marché... La misère en Angleterre est terrible, mais au moins elle n’est pas le résultat d’extorsions comme dans ce pays, où la nature est si riche et si glorieuse et l’humanité si misérable. Ce n’est pas un peu de famine, c’est la cruelle oppression qui, maintenant, exaspère le peuple. Jusqu’ici ils ne se sont jamais plaints, mais aujourd’hui des villages entiers sont abandonnés, et des milliers d’individus se sont enfuis dans le désert qui s’étend entre cet endroit et Assouan[97]. »
Abd-Allah Nadim, écrivain extrémiste qui joua un rôle assez marqué dans la révolution de 1882, fit paraître dans le Taïf[98] une série d’articles intitulés « L’Egypte et Ismaïl Pacha ». Nous allons en résumer fidèlement les idées essentielles. Dans le second article, l’auteur commence par dire que « l’Egypte sous Saïd manquait de choses indispensables, telle que les grandes écoles, les chemins de fer, etc., mais la population était libre et ne fléchissait pas sous le poids des lourdes dettes et des intérêts exorbitants sans rapport avec la capacité du pays...[99]. »
« Nous ne nions pas, dit-il, que quelques-unes des œuvres d’Ismaïl aient été plutôt utiles au pays, mais elles ne sont pas à comparer avec les conflits auxquels elles donnèrent lieu[98].
Nadim parle ensuite de l’œuvre d’Ismaïl et de ses dépenses :
« On arrachait, dit-il, aux paysans, par des moyens que nous allons expliquer, l’argent qui « filait » au dehors, au point que la richesse du pays se trouva entre des mains étrangères ; le commerce tomba dans le marasme, l’administration dans le dénuement ; des gens affamés s’en allèrent dans le désert pour se nourrir d’herbes ; le service de l’irrigation cessa d’exister, les ponts s’écroulèrent, les bords des canaux furent dans un état lamentable et une grande partie des terres cultivables fut menacée par le désert...
« Les fellahs poussaient des gémissements, tandis que l’entourage du Vice-Roi lui peignait l’état du pays sous des couleurs de rose, et le pays ne tarda pas à être le champ des convoitises surtout après l’ouverture du canal. »
Ici l’auteur consacre un chapitre aux « impôts et aux moyens employés pour leur perception » : « Sous Saïd, dit-il, les impôts avaient une asiette fixe, mais Ismaïl s’entoura d’hommes ignorants et incapables qui évincèrent les bons administrateurs, demandèrent les impôts un an d’avance, — et extorquèrent l’argent d’une façon barbare. — J’ai vu, une fois, traîner devant le sous-préfet une femme qui reçut sur les deux mains quatre-vingts coups de fouet. On l’étendit ensuite par terre et on lui administra trente coups sur la poitrine. Interrogée alors sur le compte de son mari, elle répondit qu’elle ignorait tout, et de nouveaux coups lui furent assénés. Peu de jours après, elle mourut en prison. J’ai appris du percepteur que son mari devait 45 piastres (environ 12 francs alors)...
« Toute cette injustice tombait sur les paysans seuls, tandis que les favoris d’Ismaïl étaient exemptés de la plupart des impôts, de même que les Européens, qui dictaient la loi aux gouvernants et aux gouvernés[100]. Cet état de choses favorisa l’oppression, la concussion et la corruption parmi les fonctionnaires au détriment du peuple. »
Dans un autre article, daté du 6 mai, Nadim, après avoir parlé des vastes domaines arrachés aux paysans par le khédive à des prix dérisoires, étudie la corvée : « Les paysans, dit-il, qui faisaient la corvée sur les terres d’Ismaïl ou celles de ses acolytes, devaient apporter avec eux les instruments agricoles et les vivres nécessaires...
« J’ai vu, lors du creusement du canal Khatatia, dans la Basse-Egypte, où le prince Hussein était inspecteur général, des milliers de paysans porter la boue sur leur tête : leur corps en était couvert, sauf par endroits où ils portaient les traces visibles des coups de fouet du Mamour (commissaire de police) ou des coups de canne du Kholi (chef des ouvriers agricoles). Chaque fois que l’inspecteur général devait faire une tournée dans la région, un messager à cheval s’en allait annoncer la nouvelle aux préfets et commissaires de la province. Et les employés subalternes de couper les tiges pour asséner des coups meurtriers aux corps tout nus des fellahs en pleurs. Ce spectacle réjouissait l’inspecteur qui s’empressait, en témoignage de sa satisfaction, d’en féliciter le Mudir (préfet) en disant : « Affren, Affren »[101]. L’inspecteur à peine de retour, on enregistrait trente ou quarante morts succombant aux coups ou noyés dans la boue, etc., etc... »[102].
Semblables aux paysans de France avant 89, les paysans d’Egypte, sous Ismaïl, étaient taillables et corvéables à merci.
Une autre cause de désaffection à l’égard du gouvernement résidait dans les conditions du recrutement et du service militaire. La Commission supérieure d’enquête dira plus tard dans son rapport, en faisant allusion au régime de Saïd : « Une loi déterminait autrefois dans quelles conditions devait se faire le recrutement de l’armée. On procédait à un tirage au sort, et le nombre d’années de service qu’on pouvait exiger de chaque soldat était limité. Ces règles sont tombées en désuétude, et actuellement rien ne paraît plus arbitraire que la désignation des personnes soumises au service militaire.
« Le recrutement, nous dit un agent consulaire, n’est autre chose qu’une sorte de presse. Un capitaine arrive dans un village et s’adresse d’abord au cheik. Ce dernier commence par éliminer les siens, puis il présente le restant de ses hommes. Tout est pris, sauf ceux qui consentent à payer une prime à débattre.
« L’année suivante, quelquefois dans la même année, un autre capitaine vient ; il ne tient aucun compte de ce qu’a fait son devancier et les mêmes abus recommencent sans qu’on s’occupe de l’âge, du mariage ou des sommes déjà versées. »
M. Gellion-Danglar écrivait en juin 1867, à propos de l’insurrection crétoise que l’Egypte était chargée d’étouffer : « Il y avait une presse d’hommes pour l’armée égyptienne... Ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’on ne craigne point de confier des fusils à des gens qu’on a ainsi brutalement arrachés à leurs familles. »
M. Mac Coan — Egypt under Ismaïl — disait, en parlant de l’état d’âme des troupes en 1869 : « La disposition des troupes, dit-il, était une source d’anxiété pour Son Altesse. Outre qu’elles avaient un arriéré de plusieurs mois, elles se plaignaient de la mauvaise nourriture et des durs travaux qui leur étaient imposés pour la construction des nouveaux palais du vice-roi et autres embellissements. Le mécontentement grondait chaque jour avec plus de force parmi les soldats et les officiers, autour même du Palais d’Abdin. Pour décourager les autres, environ huit ou onze officiers furent arrêtés une nuit et, après avoir été jugés par une cour martiale purement nominale, ils furent sommairement exécutés le lendemain matin à Zoulah, un village près du Caire. Quelques jours plus tard, quatre hommes armés furent trouvés en train de rôder dans les jardins du Palais du Ghezireh où résidait le khédive. En vertu d’un ordre personnel de Son Altesse, ils furent fusillés sur les lieux et leurs corps jetés au Nil. Dans toute autre armée au monde, pareille rigueur aurait probablement provoqué une révolte, mais ici elle atteint son but et tous signes apparents de désaffection cessèrent pour le moment. »
Les fellahs furent ainsi victimes d’une injustice sociale aggravée par une ingérence étrangère parfois insinuante et oppressive. Sous un régime de terreur et d’absolutisme, toutes les protestations devaient se réduire à un sourd mécontentement. Ce mécontentement se traduisait tantôt par des révoltes individuelles durement réprimées dans les rangs de l’armée, tantôt par une désertion en masse des paysans surchargés de taxes ou maltraités, tantôt par des complots ou des attentats qui provoquaient l’anxiété des autorités. Celles-ci cherchaient leur salut dans un régime d’espionnage, de dénonciations et de bannissements à Fazougli, une station sur le Nil Blanc, et de condamnations à mort déterminées par le caprice du maître qui tient lieu de justice et de loi.
Le Progrès Egyptien[103], qui paraissait à Alexandrie à cette époque, étudiait les manifestations du mécontentement général et la formation de l’opinion publique : « On ne peut pas dire, écrivait-il le 26 juin 1869, qu’il existe en Egypte des aspirations publiques, que les Egyptiens désirent quelque chose, — non pas que nous voulions prétendre que chaque indigène pris séparément ne puisse ou ne sache manifester sa pensée ou formuler sa plainte, etc... »
Le même journal disait, le 14 juillet 1869 : « Un voyage à Constantinople (du vice-roi) dans les circonstances présentes serait pour l’Egypte la menace d’une aggravation d’impôts... Il [le fellah] est épuisé par toutes les sommes qu’on lui a successivement arrachées, il est ruiné par la corvée, qui, à l’heure qu’il est, absorbe encore une quantité innombrable de travailleurs dont les terres restent sans culture. »
Le journal ajoute : « Sa résignation n’est déjà plus muette, chose inouïe en Egypte ; le fellah est désaffectionné, il murmure, il rend volontiers l’Européen confident de ses sujets de crainte. »
C’est alors que survint la crise turco-égyptienne de 1869. En mettant le khédive aux prises avec le Sultan et en donnant à la puissance suzeraine l’occasion de critiquer l’œuvre du vice-roi afin de le diminuer aux yeux de ses sujets, cette crise contribua au réveil de l’opinion publique en Egypte. Le khédive était accusé « d’avoir engagé la province dans des dépenses folles par des voyages fréquents en Europe et par des commandes de vaisseaux cuirassés qui dénotent chez lui l’intention de se proclamer indépendant », d’avoir surchargé d’impôts les habitants de la province confiée à son administration ; d’avoir invité en son nom les souverains de l’Europe à venir assister à la cérémonie de l’ouverture du Canal de Suez ; d’avoir envoyé un personnage (Nubar Pacha) qui prend abusivement le titre de Ministre des Affaires étrangères d’Egypte pour négocier des traités de commerce et la modification des capitulations, droits dévolus au souverain seul ; et enfin d’avoir continué des préparatifs de guerre sans aucune nécessité et « tout cela contrairement à la teneur des firmans impériaux, et au détriment des habitants de la province aujourd’hui réduits à la misère[104] ».
Ce langage, pourtant, ne pouvait trouver un écho favorable dans la classe éclairée, d’autant plus que la Turquie alarmée menaçait de nouveau l’autonomie de l’Egypte garantie par les traités de 1840-41[105].
En obligeant Ismaïl à se soumettre à la volonté du Sultan, l’Europe rappela cette classe d’Egyptiens à la triste réalité de 1840.
Cependant, en regardant au dedans, les Egyptiens, à quelque classe qu’ils appartinssent, ne pouvaient s’empêcher de constater les symptômes de la débâcle auxquels faisaient allusion les protestations turques. « Un incident s’est produit cette semaine à Alexandrie, écrivait le Progrès égyptien, à propos de la lettre du vizir ; traduite en arabe, elle a été affichée pendant la nuit à divers endroits de la ville et notamment à la porte de diverses administrations publiques, à la porte de la Daira vice-royale, rue Chérif-Pacha, où l’affiche est restée jusqu’à 9 heures du matin. Nous avons vu des groupes d’Arabes (Egyptiens) la lire et la commenter.
« Les passages relatifs aux dépenses excessives et aux impôts qui écrasent le peuple et qu’il ne peut plus supporter, étaient surtout l’objet de leurs commentaires. »
Le journal conclut : « Il y a là un symptôme dont le Gouvernement égyptien aurait tort de ne pas tenir compte. Les Arabes (Egyptiens) ne sont plus aussi désintéressés qu’on le croit de la politique. Ils se tiennent à l’affût des nouvelles qui arrivent de Constantinople, ils commentent, ils discutent l’affaire du conflit ; en un mot l’opinion publique se forme chez l’Arabe ».
Il paraît qu’on avait aussi recours aux écrits anonymes, puisque le Progrès du 15 septembre signale le fait suivant : « Cette semaine, a été clandestinement affiché sur les murs de la ville, un placard hostile à S. A. le Vice-Roi, qui est une plainte faite au Sultan, au nom de 114 notables commerçants arabes du Caire et des villages ».
Le journal précise ensuite que « le placard ne porte pas les signatures » et cela indique suffisamment que la liberté, de même que l’égalité en Egypte, n’existait que de nom. A qui la faute ? Au Vice-Roi mal conseillé par une minorité turque au pouvoir. Sous Saïd, son prédécesseur, les Egyptiens avaient occupé de hauts postes dans les rangs de l’armée et dans l’administration, et les Turcs n’étaient plus la classe gouvernante.
Avec l’avènement d’Ismaïl, qui croyait à leur supériorité, les Turcs prirent leur revanche. « Jusqu’à présent, écrivait encore le Progrès égyptien, l’esprit turc a trop dominé dans les Conseils du Gouvernement et s’est trop mis en travers des idées de progrès que le Souverain a voulu appliquer dans le pays. »
Les Turcs, en effet, ne pouvaient favoriser le progrès en Egypte et collaborer utilement à l’œuvre d’Ismaïl. Par leur nature, ils étaient réfractaires au progrès ; toujours pleins de leur esprit de classe dominante, ils traitaient les Egyptiens comme une classe inférieure ; hier encore battus par les Egyptiens sur les champs de bataille de Konyeh et de Nezib, ils voulaient maintenir l’Egypte sous leur tutelle. Sans doute le même journal traduisait-il fidèlement le sentiment des Egyptiens en disant encore : « La petite minorité turque qui gouverne, qui administre, qui occupe tous les emplois, qui émarge au budget, ne saurait toujours l’emporter sur la grande majorité des Arabes (Egyptiens) qui cultive la terre, paye l’impôt et la corvée, donne son argent, ses sueurs et son sang à l’Etat. »
En fait de liberté de presse, un seul journal politique Wadinnil (1866-1878) paraissait à cette époque, mais il défendait les vues et les intérêts du Vice-Roi qui le subventionnait. Un autre journal politique hebdomadaire, Nozhet-El-Afkar, fut fondé au Caire en 1869 par deux écrivains de talent, Ibrahim El Moelhy et Osman Galal, le traducteur des œuvres de Molière et de La Fontaine, mais le second numéro de ce journal à peine paru, le khédive en ordonna la suppression sur le conseil du Ministre de la Guerre Chaïn Pacha — qui était Turc — « Il aurait, dit-on, mis le Vice-Roi en garde contre l’agitation que pourrait provoquer dans les esprits cette publication inopportune.[106] »
Ce fait est fort significatif. Et l’on ne saurait « ne pas reconnaître que dans une grande partie du peuple, chez beaucoup de Pachas et chez les chefs de la religion, il y a une grande désaffection pour le Gouvernement et que le respect n’est plus le même[107] ».
L’emploi abusif fait par Ismaïl des étrangers, aussi bien que des Turcs[108], dans la direction des affaires de l’Etat, peut être considéré, non seulement comme une erreur administrative, mais surtout comme une erreur psychologique dont les conséquences furent graves. Cet emploi fut dicté chez lui en principe par le besoin de réformes, mais aussi par des considérations mal calculées. En chargeant, par exemple, les Anglais de la découverte des sources du Nil, de l’abolition de la traite ou de la conquête des territoires dans l’Afrique Centrale, Ismaïl croyait calmer les appréhensions de l’Angleterre et gagner son appui pour l’extension de la domination égyptienne au Soudan. En confiant aux officiers américains l’organisation de l’armée égyptienne, le Vice-Roi pensait, de même, pouvoir compter sur l’amitié de l’Amérique.
« Lorsque le général Sherman, dit M. Penfield, l’informa que les militaires américains pourraient donner à l’Egypte une armée capable, il amena dans le pays trente ou quarante de ces spécialistes et les paya grassement, au lieu d’en amener quinze ou vingt comme l’avait conseillé le Grand Général.[109] » Aux uns et aux autres il confia souvent des missions qui auraient dû être réservées aux Egyptiens, au moins dans la mesure compatible avec la sécurité du pays et la prudence élémentaire. Gaafar Pacha Mazhar, qui était gouverneur du Soudan (1866-1872), lors de l’envoi de Samuel Baker, à la tête des forces égyptiennes, pour explorer et annexer les régions équatoriales, n’avait pas manqué, avec son esprit sagace et clairvoyant, de signaler à Ismaïl, dans un rapport écrit, le danger de confier une pareille mission à un étranger. Il lui conseillait l’envoi d’officiers de l’état-major égyptien.
Ismaïl n’écouta pas cet avertissement et donna, en 1874, à Samuel Baker un successeur, le colonel Gordon, nommé gouverneur des provinces équatoriales[110]. Bien plus, le 4 août 1877, Chérif Pacha et Lord Vivian, représentant respectivement l’Egypte et l’Angleterre, signèrent, pour l’abolition de la traite, un traité qui coûta cher à l’Egypte et ce fut la source de conflits et de troubles dans le Soudan[111]. Pour l’exécution de ce traité, Ismaïl dut rappeler Gordon, revenu en Angleterre depuis 1876, pour être au service du Gouvernement égyptien. Mais Gordon, appuyé par son gouvernement qui pensait, déjà peut-être recueillir la succession d’Ismaïl en Afrique, posa comme condition sine qua non d’être nommé gouverneur de tout le Soudan Egyptien.
Une fois nommé, il conseilla l’abandon de certaines régions importantes. Pour cause d’économie, il ferma les écoles publiques établies par le gouvernement à Khartoum et lui créa la désaffection parmi la population déjà irritée contre le gouvernement par l’abolition du commerce de la traite. De nombreux témoins affirment que Gordon préparait sous main le soulèvement du faux prophète El-Mahdi et la perte du Soudan[112].
Nous allons voir maintenant, par un exemple typique, comment la prépondérance de l’élément turc et de l’élément étranger dans la conduite d’une grande expédition va provoquer un désastre. Il s’agit des guerres d’Abyssinie de 1875 et 1876 où Yohannès avait détruit successivement trois armées égyptiennes.
Dès 1872 une armée égyptienne, conduite par un Suisse, M. Münzinger, gouverneur de Massaouah, avait occupé le pays de Bogos et de Keren. Elle essaya ensuite de tourner l’Abyssinie par Zeïlah, mais elle fut battue près du lac Aoussa et son chef mortellement blessé[113]. Pour venger cet échec, le khédive envoya, en 1874, à Massaouah, une armée de 6.000 hommes, commandée par un Danois, le colonel Ahrendrup Pacha, mais elle fut anéantie en grande partie dans le Tigré par les Abyssins.
Une grande expédition de 20.000 hommes partit aussitôt du Caire, en 1876, sous les ordres de Ratib Pacha, désigné au khédive par le parti turc. Elle débarqua à Massaouah et entra en Abyssinie par le Bogos. Le général Loreng et l’état-major américain devaient, selon la volonté expresse du khédive, avoir la conduite effective de la guerre. D’où des rivalités fatales et des tiraillements continuels dans le haut commandement, depuis la première heure jusqu’à la défaite désastreuse de l’armée égyptienne à Goura.
Arabi bey, le futur chef de la révolution, suivait cette expédition comme intendant. Nous avons trouvé, dans ses Mémoires inédits, une relation curieuse de cette guerre : « Ismaïl, dit-il, confia le commandement suprême de l’armée à Ratib Pacha (un Circassien) en sa qualité de chef de l’armée, mais il lui enjoignit de suivre les avis du chef de l’Etat-Major, le Général Loreng[114], Américain peu versé dans l’art militaire, accompagné d’un état-major formé, en majorité, d’officiers américains. Quant aux commandants des troupes, qui étaient tous des Circassiens, ils croyaient qu’un long séjour à Massaouah occasionnerait des frais considérables qui feraient renoncer le gouvernement à son projet, ce qui leur permettrait de revenir sans coup férir. Cette pensée m’a été révélée par l’un des commandants dans un mouvement de mauvaise humeur.
« En outre un prêtre français, qui fréquentait journellement le Général Loreng, après s’être rendu exactement compte de l’état de l’armée, s’entendit avec lui sur la tactique militaire qui devait entraîner l’anéantissement des troupes égyptiennes au premier choc[115]. Ce prêtre mit au courant de cette entente le roi Yohannès qui s’avança avec une armée nombreuse de 300.000 hommes, femmes, vieillards...
« A son retour en Egypte l’armée fut mal accueillie et le khédive décida même de traduire devant un conseil de guerre le Général en chef, les pachas et les commandants des troupes. Mais un certain Circassien nommé Hussène, mameluk du Sultan Abd-el-Aziz, ayant attenté à la vie de certains ministres à coups de revolver, à Constantinople, Ismaïl dut bientôt, sous le coup de la peur, abandonner sa décision et accorder ses bonnes grâces aux chefs circassiens. »
Peu après, Ismaïl congédia les officiers américains. Il ne leur accorda des indemnités que sur l’intervention de M. Farman, consul général des Etats-Unis qui eut, à ce sujet, de longs pourparlers avec le khédive.
Rappelons que la prépondérance de l’élément turco-circassien était plus marquée dans l’armée que dans l’administration puisque aucun Egyptien ne pouvait être nommé pacha ou général. Le désastre d’Abyssinie a créé l’esprit de corps dans l’armée et il est certain qu’en maintenant, dans cette gardienne de traditions nationales, qu’est l’armée, un élément circassien qui avait fait preuve d’incapacité, Ismaïl a semé les germes de futurs conflits d’une portée plus grave.
Avec l’aggravation de l’infortune publique, le mécontentement créait un lien de solidarité entre les éléments égyptiens disparates de l’élite du pays. Le progrès moral, d’un côté, avait été entravé par l’inégalité, l’injustice, l’arbitraire et la misère qui dégrade les âmes ; d’un autre côté, il avait été influencé et avancé par le progrès matériel, par l’infiltration des idées européennes, et par le contact avec les Européens honnêtes qu’Ismaïl avait amenés en Egypte pour l’aider dans son œuvre de réforme.
D’autre part, depuis Mohamed Aly, il s’est créé en Egypte une génération autochtone consciente d’elle-même, rehaussée par des hommes qui s’illustrèrent dans les lettres, dans l’architecture, dans l’art militaire, dans la science de l’ingénieur et dans l’astronomie. Ces hommes, dont la plupart suivirent les traditions des deux règnes glorieux de Mohamed Aley et d’Ismaïl, créèrent chez les Egyptiens un sentiment de fierté et de confiance en eux-mêmes[116].
Le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, la fondation des musées, la diffusion de l’égyptologie et le réveil des études historiques fortifièrent le sentiment national naissant en évoquant les origines de l’Egypte, aïeule des nations civilisées.
C’est Ismaïl qui donna une salutaire impulsion aux études historiques.
Mariette bey, raconte un témoin oculaire en 1864, par la volonté expresse du vice-roi, et à l’aide d’un bateau à vapeur à lui seul destiné, règne sur toutes les villes antiques et les monuments de l’ancienne Egypte qu’il est chargé de conserver et de fouiller[117].
Dans cette même année (1864) Auguste Mariette composa sur l’histoire de l’Egypte depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête musulmane un ouvrage « destiné aux écoles spéciales (supérieures) de l’Egypte ». Le traducteur de cet ouvrage, Abdallah Abou Soôud[118], lettré distingué, ancien élève de l’école des langues fondée par Mohamed Aly, disait dans la préface : « Le khédive a voulu nous réveiller de cette torpeur par l’étude de l’histoire de nos aïeux afin que nous puissions revendiquer leurs vertus glorieuses et, à leur exemple, travailler ensemble comme de véritables Egyptiens et comme de véritables patriotes, au relèvement de l’Egypte. »
L’écrivain tient ensuite à préciser davantage, et avec force, sa pensée : « L’amour de la patrie, dit-il, est autre chose que l’attachement à des murailles, il est l’amour du bien et de bonnes actions, il est le travail en commun de tous les habitants d’une même ville faisant le sacrifice de leurs biens et de leurs vies pour améliorer le sort de leurs concitoyens et veiller à leur sécurité sans distinction d’origine ou de race, au point qu’ils doivent tous servir l’intérêt général avant le leur propre ».
Mais l’Egypte nouvelle, arabe et musulmane, de par sa culture, sa langue et sa religion, trouva aussi dans la renaissance des études de la langue et des lettres arabes des raisons de fierté et de solidarité nationales.
Cette renaissance est due :
1o A l’introduction de la civilisation occidentale en Egypte par l’expédition de Bonaparte et par les missionnaires américains protestants et jésuites qui s’établirent en Egypte et en Syrie et adoptèrent la langue arabe pour propager leur enseignement. Leur œuvre a fait plus de progrès en Syrie, où ils fondèrent des hôpitaux et des écoles grâce auxquelles des Chrétiens syriens convenablement instruits travaillèrent à la diffusion de la langue arabe ;
2o A la croissance du nombre des orientalistes en Europe et en Orient et la fondation de la Société et de la Revue Asiatique ;
3o A la création d’écoles sous Mohamed Aly et Ismaïl ;
4o A l’envoi de missions égyptiennes en France ; ces missions, encouragées par les vice-rois, traduisirent un grand nombre d’ouvrages scientifiques qui, par leur méthode, leur clarté et leur précision, renouvelèrent une langue appauvrie depuis des siècles de décadence ;
5o A la fondation de revues et de journaux. L’Officiel, fondé par Mohamed Aly en 1828, fut rédigé d’abord en turc, ensuite en turc et en arabe, puis en arabe (devenu la langue officielle sous Saïd). C’était aussi un journal littéraire. Sous Ismaïl, le gouvernement égyptien publia à ses frais deux revues militaires, une revue médicale, Yassoub Tib, dirigée par le fameux chirurgien El-Baclé (1865), une revue littéraire pour les écoles publiques, Roudet-el-Madarès (1870), rédigée, non seulement par des professeurs renommés, mais aussi par des élèves bien doués. Il y eut enfin une éclosion de journaux vers 1877.
6o A la formation d’une pléiade de grands écrivains de langue arabe, tels que Mahmoud Sami El-Baroudy, poète et homme d’Etat, qui joua en 1882 un rôle insigne, Ibrahim El-Moelhy, prosateur de génie, qui rappelle les Goncourt par son style et sa manière descriptive, et Hussein El-Marsafi, grand pédagogue et auteur d’un ouvrage remarquable sur l’histoire de la littérature arabe.
Ajoutons que les écrivains syriens eux-mêmes trouvèrent auprès d’Ismaïl une protection efficace. C’est ainsi que Soliman El-Bostany put travailler à la rédaction d’une grande encyclopédie arabe, et que de nombreux Syriens lettrés vinrent s’établir au Caire, au point que cette ville devint le centre intellectuel de tout l’Orient.
Du reste, le Caire était déjà le centre de l’Islam, grâce à sa fameuse université d’Al-Azhar, sorte de vieille Sorbonne où quinze mille étudiants suivaient des cours dont la matière reposait en grande partie sur l’exégèse du Coran et des hadîths ou traditions. On surchargeait la mémoire des élèves d’un fatras de connaissances grammaticales très embrouillées et de subtilités théologiques stériles faites pour rétrécir l’esprit et l’empêcher de se développer. L’Université est même devenue un foyer de conservatisme et de réaction en face de la civilisation de l’Occident. L’idée de progrès commençait de mettre aux prises les sciences de révélation avec les sciences de raisonnement, et l’esprit critique est né de ce conflit.
Pour ne pas être démolisseur, cet esprit devait être orienté par un génie réformateur. Ce rôle échut à Gemmal-Eddin et à ses disciples. « Le Cheik Gemmal-Eddin, dit Renan, est un Afghan entièrement dégagé des préjugés de l’Islam ; il appartient à ces races énergiques du Haut-Iran, voisin de l’Inde, où l’esprit aryen vit encore si énergique sous la couche superficielle de l’islamisme officiel. La liberté de sa pensée, son noble et loyal caractère me faisaient croire, pendant que je m’entretenais avec lui, que j’avais devant moi, à l’état de ressuscité, quelqu’une de mes anciennes connaissances, Avicenne, Averroès, ou tel autre de ces grands infidèles qui ont représenté pendant cinq siècles les traditions de l’esprit humain[119]. »
Né à Caboul (Afghanistan) en 1839, Gemmal-Eddin avait achevé ses études supérieures à Boukhara en 1856. Après un voyage dans l’Inde et les Lieux-Saints, il occupa une fonction publique sous le règne de l’Emir Dost Mohamed Khan, mort en 1858. Il commanda ensuite les troupes de l’Emir Mohamed Aazam, dans ses guerres dynastiques contre l’héritier du trône, qui, soutenu par la Grande-Bretagne, finit par battre ses ennemis. Gemmal-Eddin dut alors quitter le pays (1869), et après avoir séjourné 40 jours au Caire et fait la connaissance d’un certain nombre d’ulémas et de Syriens de réputation, se rendit en 1870 à Constantinople. Nommé membre du Conseil Supérieur de l’Instruction publique et titulaire d’une chaire dans une université religieuse, Gemmal-Eddin se trouva à l’aise pour propager son enseignement, qui consistait à mettre l’Islam en harmonie avec l’évolution moderne et à le représenter comme ami de la science et du progrès. Par une interprétation plus simple et plus claire des textes du Coran, il faisait de cette religion un système souple et vivant. Mais, devant les attaques des réactionnaires et du Cheik-Ul-Islam en particulier, Gemmal-Eddin, malgré la protection des réformateurs libéraux, tels que Aali Pacha et Fuad Pacha, et l’appui des jeunes softas, fut invité à quitter la capitale ottomane.
Il se rendit en 1871 au Caire, où il travaillait à développer et fortifier les germes de nationalisme. Car la question avait pour lui un double aspect politique et religieux ; d’un côté, il voulait régénérer l’Islam par l’étude de la philosophie et de la vérité scientifique qui affranchit les esprits du dogmatisme ; d’un autre, il voulait développer à l’intérieur des Etats musulmans les institutions libérales et constitutionnelles et les mettre à l’abri de l’influence des Européens qui les exploitaient[120].
L’Egypte, avide de progrès et hostile à l’immixtion européenne, accueillit avec sympathie Gemmal-Eddin, qui trouva auprès du vice-roi, des milieux dirigeants et des classes cultivées tout l’appui désiré. Le gouvernement même lui servit une allocation mensuelle de 120 livres sans qu’il fût tenu à des obligations déterminées. Il fut autorisé à faire des conférences à l’université de l’Azhar où il avait de nombreux disciples ; mais de nouvelles disputes ne tardèrent pas à s’engager entre le Cheikh Eleich et lui. Sur le conseil du khédive Ismaïl, il se retira à son domicile, où il continua à enseigner aux jeunes gens et aux fonctionnaires les hautes doctrines philosophiques et sociales, et les initia à l’art d’écrire et de produire.
Il agit également dans son entourage sur les grands pour éveiller le sentiment national et propager l’idée constitutionnelle. Par son tempérament violent et révolutionnaire, qui contrastait singulièrement avec le tempérament modéré et évolutionniste de Mohamed Abduh, Gemmal-Eddin était plutôt porté vers la politique[121], et ses idées libérales en matière théologique ou philosophique étaient de nature à y préparer les esprits sans porter ombrage aux autorités.
Cependant l’idée libérale faisait des progrès parmi les classes dirigeantes. Les mouvements constitutionnels dont l’Europe a été le théâtre pendant le XIXe siècle — y compris le mouvement tenté par Midhat Pacha en Turquie, en 1876 — eurent leur répercussion en Egypte sous une forme ou sous une autre. Les grands et les chefs religieux qu’on avait maintenus jusqu’ici dans le respect du prince par le principe et la force des traditions, commençaient à s’apercevoir de leur erreur grâce aux fautes du gouvernement absolutiste, et les idées formulées par Gemmal-Eddin et ses amis tiraient toute leur force de la religion même et de l’exemple des premiers khalifes imbus de démocratie et de libéralisme. Enfin, un fait représentait l’idée sans toutefois la réaliser : il s’agit de la Chambre créée par Ismaïl en 1866[122].
Mohamed Abduh, dans ses Mémoires inédits, dit « que les Egyptiens, avant l’an 1293 de l’hégire (1877), s’en remettaient complètement, dans leurs affaires publiques et privées, à la volonté du souverain et de ses fonctionnaires... Aucun d’eux n’osait hasarder une opinion sur la manière dont le pays était administré. Ils étaient loin de connaître l’état des autres pays musulmans ou européens, malgré le grand nombre d’Egyptiens qui firent leurs études en Europe depuis Mohamed Aly jusqu’à cette date (1877) ou qui se rendirent dans les pays musulmans voisins, sous le règne de Mohamed Aly et d’Ibrahim[123].
« Bien qu’Ismaïl eût institué en l’an 1283 de l’hégire (1866) une Chambre représentative, qui aurait dû apprendre aux Egyptiens qu’ils étaient intéressés aux affaires de leur pays et que leur volonté était à consulter, dans l’occurrence, aucun d’eux, même dans l’enceinte de la Chambre, ne se rendait compte qu’il possédait ce droit inhérent à la représentation[124], soit que la loi stipulât expressément que la Chambre des délégués ne formulerait ses avis que dans la limite stricte des attributions du gouvernement, soit que le mode de travail fût vicié par le khédive qui avait l’habitude de faire connaître d’avance, par l’intermédiaire d’un émissaire, sa volonté aux membres qui, après une délibération pour la forme, prenaient des décisions conformes aux desiderata du chef de l’Etat.
« Du reste, qui aurait osé manifester son opinion ? Personne, tant qu’on pouvait, au moindre mot, être exilé de sa patrie ou dépouillé de ses biens ou même mis à mort.
« Au milieu de ces ténèbres arriva Gemmal-Eddin. Il fut bientôt entouré d’étudiants, puis de nombreux fonctionnaires et de personnages curieux de connaître des idées et des doctrines nouvelles vivement débattues. Ses élèves et auditeurs les propagèrent dans les villes égyptiennes et aidèrent au réveil des esprits, surtout au Caire.
« Mais ce faible rayon ne pouvait guère atteindre le puissant souverain dans sa haute sphère, cependant qu’il continuait à se développer lentement et vaguement dans toutes les directions, jusqu’à ce que la guerre éclatât entre la Turquie et la Russie en 1293 (1877). Les Egyptiens, vivement intéressés au sort de la puissance suzeraine, suivaient attentivement la marche des événements, sur lesquels ils furent renseignés par les étrangers qui recevaient les journaux d’Europe. Les quelques journaux égyptiens, de date récente, qui ne publiaient que des faits sans importance, commençaient à décrire les péripéties de la guerre, et il s’était créé un mouvement d’opinions et une sorte de polémique inconnue jusqu’alors entre les partisans de ces journaux et les mécontents. De nouveaux journaux furent aussitôt fondés pour rivaliser avec les anciens dans la publication des nouvelles et combattre leurs tendances. Aussi un désir irrésistible poussa-t-il les gens à s’y abonner avec une force plus forte que le despotisme.
« Avec le temps, les journaux touchèrent aux questions politiques et sociales concernant les pays étrangers et se mirent hardiment ensuite à traiter de la question des finances égyptiennes qui embarrassaient le gouvernement. »
Il est certain que l’année 1877 marque un tournant dans la question égyptienne, du moins au point de vue de la formation des idées, car le peuple s’intéressait à cette guerre, non seulement parce que la puissance suzeraine y était impliquée, mais aussi parce qu’une armée égyptienne de 30.000 hommes y participait, et cela pendant que la misère financière et administrative, avec tous ses maux, écrasait le pays. D’un autre côté, les classes cultivées, voyant l’Egypte asservie de plus en plus par l’Europe, trouvaient dans la suzeraineté nominale de la Turquie une garantie contre une agression étrangère — et surtout anglaise — et commençaient de s’inquiéter, à juste titre, du sort d’une guerre qui menaçait l’intégrité de l’empire ottoman.
On rapporte que Gemmal-Eddin, affligé de la tournure des événements pendant la guerre, interrompit son enseignement six mois durant en signe de deuil[125]. Sans doute les Egyptiens étaient-ils aussi de bons musulmans et devaient-ils partager avec le maître la douleur d’assister aux malheurs de la dernière puissance musulmane indépendante qui, grâce au califat, étendait son ombre tutélaire sur tous les pays de l’Islam.
Quant à l’éclosion de journaux à cette époque, il faut reconnaître qu’elle est due en grande partie à Ismaïl qui, épris d’encourager les lettres et les arts, protégeait tous les hommes de talent, Syriens ou Egyptiens, dont quelques-uns, après s’être occupés de théâtre, se lancèrent dans le journalisme et firent jour à la liberté de pensée. Ismaïl entendit profiter de cette liberté pour combattre l’ingérence européenne, mais elle se tourna bientôt contre lui, enhardie qu’elle était par cette ingérence même qui battait en brèche l’autorité suprême du chef de l’Etat.
L’avènement de la presse libre est donc le fait capital nouveau qui contribua à préparer la naissance de l’opinion publique en Egypte[126]. C’est Abou Naddara (pseudonyme de James Sanua), Israélite égyptien, né en 1839, qui fonda en 1870 le premier théâtre arabe au Caire avec l’aide du khédive Ismaïl, qui l’appelait le « Molière d’Egypte », assista souvent à la représentation de ses comédies. Il se rendit en Europe vers 1874, et, après y avoir séjourné quelque temps, revint en Egypte où, d’accord avec Gemmal-Eddin et Mohamed Abduh, il fit paraître en 1877 un journal arabe satirique pour critiquer l’œuvre d’Ismaïl. Ce journal fut rédigé en arabe vulgaire, sorte de dialecte parlé et apprécié par toutes les classes du peuple. Aussi eut-il une certaine influence sur la masse, mais le khédive le supprima après le quinzième numéro, et éloigna d’Egypte son rédacteur, qui s’établit à Paris et continua la publication de son journal jusqu’en 1910[127] sous des titres divers, attaquant la politique d’Ismaïl puis l’occupation anglaise.
Deux ans après, il mourut à Paris (1912).
C’est Adib Ishak, lettré syrien, qui vint à Alexandrie en 1876, sur le conseil de Selim Naccache, qu’il aida à jouer des pièces de théâtre arabe ; ils furent tous deux subventionnés par le khédive Ismaïl. Il se rendit ensuite au Caire où il se lia d’amitié avec Gemmel-Eddin et fonda, le 1er juillet 1877, le journal Misr, qui publia des articles signés de Gemmel-Eddin et de ses amis. C’est à partir de ce moment que le grand réformateur sortit de sa tour d’ivoire et s’imposa à l’attention du public[128].
Adib retourna ensuite à Alexandrie, où il rédigea avec Selim Naccache Misr et Al-Togara. Exilé par le ministère Riaz en 1879, au début du règne de Tewfik, il fonda à Paris une revue politique mensuelle, Misr Elkahira, pour « dénoncer les actes des oppresseurs qu’on appelle gouvernants, réveiller un reste de fierté orientale, et dessiller les yeux des naïfs afin que tous réclament leur droit usurpé et leur argent extorqué par les étrangers ».
Après la suppression du Misr et d’Al-Togara, Selim Naccache fit paraître Al-Mahroussa et Al-Asr-El-Guédid, deux journaux sans grande importance.
C’est Selim Takla et son frère Bichara Takla, deux Syriens, qui fondèrent Al-Ahram[129] en 1875 et le Sada-Al-Ahram, moins important (9 sept. 1876).
C’est Ibrahim Al-Laccani, un écrivain égyptien de réputation et ami de Gemmal-Eddin, qui publia le Mirâat-El-Chark, journal hebdomadaire paru le 24 février 1879, mais en abandonna la rédaction au mois d’août de la même année.
C’est Mikhaèl Abd-el-Sayed qui fonda El-Watan le 17 novembre 1877. Ce journal, le seul dont nous ayons pu posséder une collection complète pour les premières années[130], s’occupait d’abord uniquement de la guerre russo-turque et n’osa parler de l’Egypte qu’à partir du 31 août 1878 : il consacra un article à la Commission d’enquête et la nomination du ministère Nubar et fit l’éloge du khédive, de la Commission et du Ministère. Puis, peu à peu, le journal évolua dans le sens de l’opposition.
A l’origine de cette opposition hardie, il y a trois facteurs principaux qui sont corollaires : l’un est la mainmise complète de l’étranger consacrée en fait par la nomination de deux contrôleurs en 1876, par l’envoi d’une commission d’enquête et la désignation de deux ministres européens en 1878, et, consacrée diplomatiquement par le congrès de Berlin qui régla la guerre russo-turque. « La France, dit M. Pensa[131], fut invitée par le prince Bismarck à prendre part aux travaux du Congrès de Berlin. A cette opposition, notre ministère des Affaires étrangères (M. Waddington) répondit en posant différentes conditions préalables ; il entendait que les affaires d’Egypte resteraient en dehors des délibérations de la haute assemblée et seraient considérées comme concernant exclusivement la France et l’Angleterre. Cette condition fut acceptée par le prince de Bismarck au nom de l’Allemagne, et par les autres puissances avant que M. Waddington acceptât au nom de la France l’invitation du Congrès. » Mais l’acquisition de Chypre et l’entente amicale entre l’Angleterre et le Sultan assura la prépondérance anglaise en Egypte.
Le second facteur est l’aggravation de la misère, car les effets du bas Nil de 1877 ne se firent sentir que l’année suivante (1878). Cependant, les puissances exigeaient le paiement des coupons, et l’oppression accompagna fatalement la perception des taxes.
Le troisième facteur marque la fin de l’autorité du khédive dont l’Europe dénonçait l’arbitraire et les erreurs, non sans raison, dans le dessein évident de confisquer son pouvoir à son profit.
La Commission supérieure d’enquête fut « instituée » par un décret khédivial du 27 janvier 1878, avec des pouvoirs étendus pour « vérifier les déficits, les abus ou les irrégularités, etc... Elle était autorisée pour l’exécution de sa mission, à s’adresser à toutes les administrations et à entendre toute personne pour obtenir des renseignements dont elle pourrait avoir besoin ».
En tant que représentant l’ingérence étrangère, cette Commission mécontenta le pays ; mais, en tant que représentant une intervention contre l’absolutisme, elle encouragea l’opinion publique à s’affirmer.
Dès le commencement, la Commission invita Chérif Pacha, le ministre de la Justice, à se rendre personnellement devant elle, mais Chérif se prêta seulement à donner des renseignements par écrit et préféra se démettre plutôt que de se soumettre. Cet incident est le signe d’un état d’esprit nouveau inconnu depuis des siècles.
En ce qui concerne l’absolutisme d’Ismaïl dans ses rapports avec « l’enquête », le Taïf raconte le fait suivant le 6 mai 1862 : « le prince Hussein ayant voulu ajouter à ses terres près de Bahy cinq cents feddans (250 hectares) des terres appartenant aux habitants du village de Saft-el-Molook dans la Basse-Egypte, la population présenta des doléances à Ismaïl aux fins d’empêcher cette expropriation qui les menaçait dans leurs foyers et leurs biens. Ismaïl ne les écouta cependant pas, et les arpenteurs furent aussitôt envoyés pour faire le mesurage des terres et en fixer les limites. C’en était fait sans l’arrivée de la Commission d’enquête, qui tint en respect le gouvernement d’Ismaïl[132]. »
Lord Cromer, qui était membre de la Commission, disait en parlant de la confusion administrative en Egypte : « Certaines lois et règlements existaient sur le papier, mais personne ne pensait jamais à y obéir. Les principaux fonctionnaires intéressés ignoraient souvent leur existence. De nouveaux impôts furent levés, d’autres augmentés, et des changements introduits sans aucune autorité formelle. Le cheik du village exécutait les ordres du moudir (gouverneur de province), le moudir ceux de l’inspecteur général, qui, à son tour, agissait par ordre supérieur. »
Cet « ordre supérieur », c’est la loi. Les agents du gouvernement s’y conforment, fût-il verbal, et il ne vient à l’esprit des contribuables ni d’en contester l’existence, ni de protester contre sa teneur.
« L’inspecteur général de la Haute-Egypte, sur la question de savoir à qui devrait s’adresser le contribuable au cas où il aurait une plainte à formuler, répondit avec une naïveté, provenant sans doute d’une longue familiarité avec un système qu’il considérait comme juste et naturel : « Pour les impôts, le fellah ne peut se plaindre ; il sait qu’on agit par ordre supérieur. C’est le gouvernement lui-même qui les réclame ; à qui voulez-vous qu’il se plaigne ? »
La Commission a signalé tous les abus qu’elle a relevés au cours de son enquête dans un rapport[133] du 20 août 1878, présenté au khédive, qui du reste en accepta les conclusions et s’adressa en ces termes, le 23 août, à M. Rivers Wilson :
« Quant aux conclusions auxquelles vous êtes arrivé, je les accepte ; c’est tout naturel que je le fasse ; c’est moi qui ai désiré ce travail pour le bien de mon pays. Il s’agit actuellement pour moi d’appliquer ces conclusions. Je suis résolu à le faire sérieusement, soyez-en convaincu. Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de l’Europe actuellement. Il est donc naturel pour nous d’abandonner les errements anciens et d’adopter un système nouveau adapté à notre état social. Je crois que, dans un avenir peu éloigné, vous verrez des changements considérables. Ils seront amenés plus facilement qu’on ne le pense. Ce n’est au fond qu’une simple question de légalité, de respect de la loi. Il faut surtout ne pas se payer de mots, et pour moi je suis décidé à chercher la réalité des choses. Pour commencer et pour montrer à quel point je suis décidé, j’ai chargé Nubar Pacha de former un ministère. Cette innovation peut paraître de peu d’importance ; mais de cette innovation, sérieusement conçue, vous verrez sortir l’indépendance ministérielle, et ce n’est pas peu, car cette innovation est le point de départ d’un changement de système, et, d’après moi, la meilleure assurance que je puisse donner du sérieux de mes intentions relativement à l’application de vos conclusions[134]. »
Le ministère Nubar fut formé sur la base du rescrit du 28 août, qui consacra le principe de la responsabilité ministérielle : « Je veux, dit le khédive, vous confirmer ma ferme détermination de mettre les règles de notre administration en harmonie avec les principes qui régissent les administrations en Europe. Au lieu d’un pouvoir personnel, principe actuel du gouvernement de l’Egypte, je veux un pouvoir qui imprime, il est vrai, une direction générale aux affaires, mais qui trouve son équilibre dans un Conseil des ministres. En un mot, je veux dorénavant gouverner avec et par mon Conseil des ministres.
« Dans cet ordre d’idées, je pense que, pour appliquer les réformes que j’ai déjà annoncées, les membres du Conseil des ministres devront être tous solidaires les uns des autres : ce point est essentiel... »
Ce principe et le fondement de l’organisation moderne.
Avant cette date, l’Egypte était gouvernée directement par le khédive, aidé de quelques notables placés à là tête des administrations, et individuellement responsables devant lui. Pour les affaires importantes, le khédive consultait un « Conseil privé », formé des différents ministres, des chefs de quelques grands départements et d’autres membres, « ministres sans portefeuille ».
Nubar Pacha fut nommé président du Conseil et ministre de la Justice et des Affaires étrangères ; Riaz, ministre de l’Intérieur ; mais une innovation fut introduite : deux ministres européens furent nommés membres du Cabinet : l’un, M. Rivers Wilson, comme ministre des Finances ; l’autre, M. de Blignières, comme ministre des Travaux publics.
Pour bien saisir l’évolution de l’opinion publique, nous allons en suivre les échos dans la presse, et les analyser.
« Une dépêche nous annonce, dit Al-Watan du 21 septembre 1878, que le gouvernement anglais a autorisé M. Rivers Wilson à accepter le ministère des Finances. » Le journal fait l’éloge du ministre et exprime l’espoir qu’il réformera les abus, mais, en même temps, il lui adresse un avertissement : « Si M. Wilson, écrit-il, n’agissait pas avec humanité en tenant compte des intérêts égyptiens, il arriverait aux finances ce qui est déjà arrivé à l’administration des chemins de fer et à l’administration des douanes. La première, par exemple, avait été organisée sur des bases solides par Aly Mobarek Pacha puis par Zeky Pacha, et avait acquis de l’ordre et de la régularité. Nous n’avions jamais entendu dire qu’il y eût collision entre deux trains et des morts à déplorer comme maintenant ! Son revenu annuel était estimé à un million de livres, bien que ses employés fussent des Egyptiens, rien que des Egyptiens. Puis vint le général Mariot, qui congédia les Egyptiens et confia l’administration à des étrangers touchant de gros appointements. Il en résulta que le revenu tomba à trois cent mille livres seulement, etc... »
Dans son numéro du 16 novembre, Al-Watan passa en revue les événements de l’année précédente (il parut le 17 novembre 1877). Il rappela que le khédive avait voulu réduire les intérêts des dettes, mais que, les créanciers ayant refusé, il désigna la Commission d’enquête, qui fit un long rapport sur les abus dans l’administration et l’arbitraire du khédive. Il s’ensuivit un changement notable dans le gouvernement absolutiste et une certaine liberté pour la presse.
Au mois de décembre, l’idée de réorganiser la Chambre égyptienne sur des bases plus larges et plus libérales se fait jour. Al-Watan du 21 parle du décret paru dans le Moniteur Egyptien le 10 décembre, en vertu duquel la Chambre, de même que le bureau de la presse, devait désormais dépendre du ministère de l’intérieur : « Depuis longtemps, dit-il, nous souhaitions la réforme de cette Chambre sans laquelle il n’y aurait pas de responsabilité ministérielle. Or qu’on nous dise vis-à-vis de qui les ministres seraient irresponsables de leurs actes : de la France, de l’Angleterre ou des créanciers ? »
Dans son numéro du 28 décembre, le même journal parle de la nécessité d’un Parlement pour faire régner à l’intérieur la loi et la justice qui seules favorisent le développement et l’organisation de toutes les institutions. Il développe cette idée que le gouvernement absolutiste crée un ennemi à l’intérieur et excite par sa faiblesse même la convoitise des puissances. Il annonce ensuite que le ministre de l’Intérieur a convoqué la Chambre, et rappelle à ce sujet que la Chambre était autrefois un instrument d’oppression au service du gouvernement pour l’aider à créer de nouveaux impôts et à extorquer l’argent du fellah.
Le jeudi 2 janvier 1879, la Chambre se réunit au Palais de la Citadelle, à 10 heures du matin, et les canons furent tirés en son honneur. C’est une date importante dans l’histoire du mouvement constitutionnel que cette entrée en scène de la Chambre avec l’opposition. Pour répondre au discours du trône, dix membres se rendirent au Palais d’Abdin, et, au milieu des princes, des pachas et des grands, le futur leader de l’opposition, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, lut la réponse suivante :
« Nous, les représentants de la nation égyptienne, les défenseurs de ses droits et de ses intérêts, qui sont en même temps les intérêts du gouvernement, remercions S. A. le khédive d’avoir bien voulu réunir la Chambre des délégués, qui est le fondement de tout progrès et la gardienne de toute légalité.
« Nous remercions également Son Altesse d’avoir institué un ministère responsable qui soutiendrait la Chambre. Aussi Son Altesse a-t-elle tenu à ce que cette Chambre s’occupe des finances, des travaux publics et de toutes autres questions afin de sauvegarder les droits de la nation et les intérêts du gouvernement...
« Le discours de Son Altesse a ressuscité en nous l’esprit des temps nouveaux et ranimé les espoirs de cette nation qui aspire à redevenir puissante et forte et à reconquérir son antique gloire. »
Les passages cités du discours sont pleins d’allusions aux événements du jour, et il est bon de rappeler que le ministère Nubar-Wilson fut vite impopulaire. « Il y a des gens, dit Al-Watan du 4 janvier 1879, qui posent pour des réformateurs, mais, une fois arrivés au pouvoir, ils font encore plus de mal. A voir le rapport de la Commission d’enquête, on croirait que M. Wilson répugne à toutes les méthodes oppressives puisqu’il signale, comme abus, les impôts sur le sel, la corvée... Les fellahs, ruinés cette année (1878) par l’inondation du Nil, qui emporta les récoltes et les bêtes, et l’année dernière (1877) par la baisse du Nil, qui laissa de vastes terres sans irrigation dans la Haute-Egypte et en condamnait une partie à une stérilité perpétuelle, s’attendaient à être traités avec équité... Et voici qu’on nous apprend que, la semaine dernière, M. Wilson a envoyé une circulaire à tous les mudirs (gouverneurs de provinces) et à tous les mamours (commissaires de police dans les chefs-lieux) aux fins de faire payer aux paysans l’arriéré des impôts de 1876, 77 et 78, sous peine de perdre leur récolte, leur bétail, leur terre ou tous leurs biens. Il leur recommande même d’avoir recours aux méthodes injustes et cruelles d’autrefois, et cela dément singulièrement l’esprit du rapport de la Commission... Pourtant, il n’était pas dans les habitudes de l’ancien gouvernement d’appliquer la vente forcée des terres, qui risquent maintenant de tomber au plus bas prix entre des mains étrangères...
« Nous espérons, conclut le journal, que le Parlement, qui s’est réuni le 2 janvier, mettra à l’ordre du jour cette question et celle des fonctionnaires congédiés, car la tranquillité de la population dépendra de ses décisions. »
Puis un rayon d’espoir vient réconforter les âmes. Al-Watan du 18 janvier fait l’éloge du ministère à qui revient l’honneur d’avoir établi la liberté de presse et la liberté de parole. « Ce qui fortifie notre espoir en un avenir meilleur, dit-il, c’est que nous voyons des groupes de paysans qui viennent de leurs villages pour se plaindre de l’ancien état de choses, et cela constitue un fait nouveau, car, autrefois, aucun, ni humble ni grand, n’osait faire entendre une doléance. M. Wilson, lors de son séjour dans la Basse-Egypte, encouragea la population à présenter des requêtes, afin qu’on lui fasse justice... Le bruit même a couru que le ministère étudie en ce moment le règlement à compte des dettes des fellahs, etc...[135] »
Dans son numéro du 25 janvier, Al-Watan disait :
« La Chambre qui est en session depuis plus de vingt jours n’a été saisie d’aucune question financière ou intérieure importante et que les membres en ont assez... Comment voulez-vous que les ministres soient responsables de leurs actes sans le contrôle de la Chambre ? » Il revient sur ce sujet, le 1er février, en soulignant l’attitude contemptatrice du ministère à son égard. « Les membres, dit-il encore, ont prié à plusieurs reprises M. Wilson de venir à la Chambre examiner avec eux les affaires, mais il a refusé de s’y rendre. La conduite de M. de Blignières n’est pas moins étrange. Un rapport qu’il avait présenté ayant paru un peu obscur à la Chambre, sa présence fut jugée nécessaire pour donner certains renseignements et répondre à certaines observations. Il promit d’abord de les étudier à loisir, puis il écrivit au ministère de l’Intérieur pour lui dire qu’il maintiendrait ses opinions, ce qui est contraire aux pratiques parlementaires en Europe. Et on a le droit de se demander dans quel but a-t-il présenté ses rapports à la Chambre ? »
Cet article ne dut pas être agréable au gouvernement puisque le même journal, ayant protesté dans son numéro suivant (8 février) contre l’intention du gouvernement de congédier les officiers égyptiens, reçut du Bureau de la Presse un avis ainsi conçu : « Vu que le journal Al-Watan, en date du 1er et du 8 février, et le journal Al-Togara, en date du 31 janvier, ont publié des faits contraires à la vérité, il a été décidé de suspendre ces deux journaux quinze jours. »
Nous entrons maintenant dans une politique qui n’est pas tout à fait en harmonie avec le nouveau régime. Aussi une crise ne tarda-t-elle pas à se produire. Le ministère ayant licencié une grande partie de l’armée, 2.500 officiers furent mis en demi-solde sans qu’on leur payât les mois d’arriérés qui leur étaient dus. Cette mesure causa parmi eux un vif mécontentement qui se traduisit le matin du 18 février par une manifestation grave. Nubar Pacha et M. Wilson, insultés par plusieurs centaines d’officiers subalternes qui demandaient à être payés, furent enfermés dans le ministère des Finances. Le vice-roi, entouré des représentants des principales puissances s’est immédiatement rendu sur les lieux et a dispersé le rassemblement avec l’aide de la troupe[136].
Il n’est pas douteux que le khédive ait encouragé indirectement, et dans une certaine mesure, l’émeute[137]. Quoi qu’il en soit, elle était le signe d’une fermentation générale. Il semble même que les officiers, pour marquer le caractère populaire de la manifestation, aient tenu à associer avec eux la Chambre des délégués. « Mardi dernier, dit Mirâat-El-Chark dans son premier numéro paru le 24 février, un groupe d’officiers se rendirent à la Chambre à dix heures du matin. Après avoir prononcé des discours dépeignant leur misère, les chefs des officiers choisirent 12 notables parmi les représentants et se dirigèrent immédiatement avec eux vers le Ministère des Finances... »
Ce coup révéla à l’armée sa force : elle devint, depuis lors, de même que la Chambre, un organe actif dans l’opposition. Le khédive abandonna sa passivité apparente et exigea le renvoi du Président du Conseil, Nubar Pacha, sans quoi il ne répondait pas de la sécurité publique.
Pour bien connaître l’étendue de l’impopularité de Nubar, rappelons-en les causes immédiates : l’appui de l’étranger, l’étouffement de la liberté de la presse, l’indifférence affectée par ce Ministère à l’égard de la Chambre qui, pour ainsi dire, ne comptait pas, et à l’égard du Souverain qu’on ne consultait même pas ; il n’en fallait pas tant pour rendre ipso facto son ministère impopulaire. Les causes générales de ce discrédit se trouvent résumées dans un tableau tracé par un correspondant occasionnel du Times à Alexandrie, en date du 23 février : « Les salaires des fonctionnaires égyptiens, dit-il, sont terriblement arriérés. La Commission d’enquête a présenté, à ce sujet, un mémoire il y a neuf mois, et le payement a été ordonné par un décret. Mais il n’a pas été effectué et les employés du gouvernement ont encore été obligés de vivre grâce à l’aide usuraire des prêteurs, quoique au même moment, le taux élevé les créanciers en Europe fût ponctuellement payé.
« L’Egypte est dans un état qui n’est nullement satisfaisant, avec le mécontentement dans l’armée et le désordre dans le gouvernement. L’administration égyptienne présente est une anomalie. Le Conseil des Ministres gouverne sans le chef de l’Etat, qui est exclu du gouvernement de son pays. L’administration dérive de plus en plus entre les mains des Européens, et les indigènes sont évincés de tous les hauts postes. Pourtant l’Egypte, après tout, appartient aux Egyptiens. »
Nubar était considéré par l’opinion française, par certains Américains[138] comme inféodé à l’Angleterre. C’est vrai, à condition de préciser. Il est certain qu’au début Nubar, aussi versé dans la politique extérieure que Riaz dans la politique intérieure, était l’homme de confiance d’Ismaïl et qu’il a rendu à l’Egypte de grands services dans toutes les négociations menées au nom de l’Egypte à Constantinople et en Europe, au sujet du différend avec la Compagnie du canal de Suez, des firmans qui ont consolidé l’indépendance administrative de l’Egypte, des tribunaux mixtes qui ont simplifié la justice. Puis changement d’attitude : un Anglais qui le connaissait bien nous renseigne inconsciemment sur sa cause : « Cependant, depuis la mission Cave (1876) dit M. Dicey, Nubar en vint à la conclusion que l’énormité des dettes contractées par l’Egypte sous le règne d’Ismaïl rendait l’intervention inévitable.
« Il m’a souvent expliqué les raisons pour lesquelles il considéra l’Angleterre comme mieux qualifiée que toute autre puissance, ou combinaison de puissances, pour exercer une autorité permanente en Egypte. Il était convaincu que, dans l’intérêt de l’Egypte, l’intervention active de l’Angleterre était moins désavantageuse et susceptible d’être plus profitable que celle de toute autre puissance...
« Il vint à Londres (1877) pour soumettre ses vues au Gouvernement et me choisit comme son porte-parole dans la presse anglaise... Un article paru dans le Nineteenth Century, au mois de décembre 1877, sur les dettes du khédive, produisit un grand effet... »
Puis l’auteur en vient à l’idée dominante de l’article : « La principale cause des embarras financiers de l’Egypte, dit-il, fut l’accaparement par le khédive, dans l’espace de dix ans, d’un million d’acres, le cinquième du sol cultivable de l’Egypte[139] ».
Point n’est besoin de dire que cette idée est une explication naïve et partiale bien que la Commission supérieure d’enquête en ait tenu compte, dans sa décision « d’affecter l’intégralité » des domaines des Dairas à la liquidation du déficit ».
C’est en août 1878 que Nubar retourna en Egypte et prêta son appui à la Commission sans en être membre. A lire les déclarations où le khédive avait réitéré maintes fois et solennellement sa promesse d’accepter les conclusions de la commission, lors de la formation du nouveau ministère, on dirait qu’il avait prévu un échec d’autant plus retentissant.
La manifestation du 18 février qui fut un commencement d’action est, dans une certaine mesure, l’œuvre de la franc-maçonnerie qui joua un rôle dans le mouvement des deux dernières années du règne. Gemmel-Eddin redoutant le despotisme d’Ismaïl pour la propagande politique qu’il voulait entreprendre, s’était mis en contact avec les francs-maçons italiens et s’était entendu avec eux pour fonder le Grand Orient d’Alexandrie où furent admis, vers 1878, des publicistes Syriens et Egyptiens, tels que Ibrahim-El-Laccani, Adib Ishak, Selim Naccache, Abd-el-Salam El-Moelhy, le leader de la Chambre des délégués et les deux officiers promoteurs de l’émeute Latif Selim et Saïd Nasr, d’autres encore.
Sur ces entrefaites arriva le consul anglais Borges, qui les incita à s’affilier à la maçonnerie anglaise. Kaoukab el Chark (astre d’Orient) dépendant du Grand Lodge of England et qui bientôt compta environ trois cents membres de l’élite du pays, parmi lesquels se trouvaient le Prince héritier Tewfik Chérif Pacha, Boutros Pacha, Soleiman Abaza Pacha, Mohammed Abduh, Saad Zagloul, des officiers de l’armée, des ulémas, et des députés. Cette loge, qui réunissait dans son enceinte les représentants des classes dirigeantes et cultivées, favorisait l’échange d’idées entre les hommes qui étaient au courant des dessous politiques et des secrets du gouvernement, et créait entre eux un lien de solidarité. C’était là l’embryon du parti national qui allait bientôt prendre les proportions que l’on sait.
De cette solidarité est sortie l’émeute du 18 février. C’est pourquoi lorsque les deux officiers francs-maçons, Latif Selim et Saïd Nasr furent incarcérés par les autorités, la loge se réunit le soir même sous la présidence de Gemmel-Eddin et adressa des télégrammes demandant leur mise en liberté à Ismaïl et au prince de Galles, grand maître à Londres. Sur l’intervention du consul anglais, les officiers furent libérés quatre jours après.
Le lendemain de l’émeute, le 19 février 1879, M. Godeaux, Consul Général de France en Egypte, écrivait à M. Waddington : « Bien que l’ordre n’ait pas été troublé depuis hier il règne parmi les indigènes un vif mécontentement, et la situation est fort critique.
« Nubar Pacha est venu nous déclarer ce matin, à M. Vivian et à moi, qu’il ne répondait plus de la sécurité publique, et nous a priés d’assurer sa vie et celle de ses collègues. Nous sommes allés voir le Vice-Roi et lui avons demandé s’il répondait du maintien de l’ordre ; le Vice-Roi nous a répondu qu’il assumait toute responsabilité à cet égard, s’il était associé au Gouvernement et si Nubar Pacha se retirait. Nubar Pacha, en conséquence, a donné sa démission. »
« Vous ferez savoir au khédive, dit M. Waddington dans sa réponse, que les Gouvernements français et anglais sont décidés à agir d’accord en tout ce qui concerne l’Egypte. Ils ne sauraient se prêter à aucune modification de principe dans les arrangements politiques et financiers récemment sanctionnés par le khédive. »
Les deux gouvernements acceptèrent finalement la nomination du Prince Tewfick comme Président du Conseil des Ministres à condition que « le khédive n’assistera pas aux délibérations du Cabinet » et, ce qui est plus grave encore « que les deux membres européens du Cabinet auront conjointement le droit d’opposer un veto absolu à toute mesure qu’ils désapprouveraient[140] ».
Dans une lettre du 10 mars adressée au Prince Tewfick pour la formation du Cabinet, le khédive déclare accepter ces conditions non sans une certaine réserve : « En établissant le nouvel ordre des choses, dit-il, je n’ai jamais songé à me séparer de mes ministres, avec lesquels je désire, au contraire, rester dans une union intime ».
Mais, le nouveau ministère à peine formé, un nouvel incident vint troubler les esprits et favoriser l’agitation. L’intérêt de l’emprunt de 1864, garanti par la Moukabalah, était payable le 1er avril 1879. Le 28 mars il manquait encore aux Commissions de la dette £ 196.000 sur une somme de £ 240.000. M. Wilson méditait l’abolition de la Mokabalah, et cette mesure qui aurait effacé d’un trait de plume, environ 14 millions de livres payées par les riches classes de la population, était très impopulaire.
En attendant, le ministère préparait un plan, fondé sur ce fait que l’Egypte était incapable de faire face à ses engagements, et proposait l’ajournement du coupon du 1er avril et la réduction de l’intérêt à 5 %. Déclarer l’Egypte en banqueroute achevait de discréditer aux yeux du pays l’administration européenne qui, semble-t-il depuis 1876, était dans l’impossibilité d’introduire des réformes sérieuses. Le pays ne voulait même pas de la réduction d’intérêt proposée par M. Wilson « pourvu que la main européenne cesse de s’ingérer dans les affaires financières et politiques de l’Egypte[141] ».
Le khédive « réduit à la condition d’une nullité politique »[142] jeta son poids dans la balance de l’opposition.
Ce n’est pas tout. Au début d’avril, Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, qui était vice-président de la Commission supérieure d’enquête, se rendit à la Chambre des délégués pour clore la session, ce qui donna lieu à une manifestation inattendue. « Les événements récents, dit un correspondant du Times[143], ont produit d’étranges résultats en Egypte. L’assistance étrangère accordée pour régénérer le pays a seulement donné naissance à un parti national franchement opposé à tout gouvernement du dehors et travaillant ouvertement pour l’Egypte aux Egyptiens. Le khédive est à la tête de ce parti, la Chambre égyptienne des notables le soutient, les ulémas sont en sa faveur et son succès a été tel parmi la population, qu’il a rallié les principaux indigènes autour du khédive comme opposé à la combinaison anglo-française...
« Le nouveau gouvernement le traita réellement comme « une cinquième roue de carrosse ». Les chefs de la nation sont avec lui dans la lutte... Même les masses qui ignorent complètement les devoirs élémentaires des citoyens, connaissent les nouvelles plus vite et les discutent plus librement qu’autrefois. Ils attendaient des miracles d’El-Wilsoon comme ils disaient (M. Wilson) et sont maintenant mécontents parce qu’il ne les a pas accomplis...
« La Chambre des Députés n’est plus un sujet de mépris. Ses membres ont montré, à plusieurs reprises, des signes de vie et d’indépendance, et le dernier n’a pas été le moindre. Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, est allé l’autre jour clore officiellement la session. Il adressa aux représentants un gracieux et courtois discours concernant leurs services et leur déclara que leur charge était pleinement et définitivement remplie. Mais il n’a pas réussi à jouer le rôle d’Oliver Cromwell. L’Assemblée a refusé de se séparer et trouvé un porte-parole en un notable[144] qui déclina d’accepter les compliments d’adieu. Au contraire, il déclara, au nom du Parlement, que les membres n’avaient encore rien fait et avaient beaucoup à faire pour surveiller le ministère, et que, pour cette raison, ils refusaient de s’en aller. Ses collègues le soutinrent aussi unanimement que les notables à la Cour de Versailles quand ils se rangèrent autour de Mirabeau lors du fameux incident.
« Le Parlement égyptien continue sans interruption ses séances et argue maintenant que tous les ministres, étrangers ou égyptiens devraient dépendre de sa volonté, être responsables devant lui de leur conduite des affaires. A vrai dire ils veulent convertir ce semblant de gouvernement responsable d’à présent en réalité. »
Riaz Pacha promit de soumettre l’affaire au vice-roi et au ministère, mais la chambre lui adressa le jour même, au ministère de l’intérieur, une lettre destinée à expliquer les raisons de son attitude. Elle demandait, entre autres choses, une constitution permettant à la Chambre de devenir « comme en Bulgarie, un puissant instrument de réforme », des lois garantissant la liberté de la presse et l’égalité entre Européens et Egyptiens devant l’impôt[145].
L’ingérence croissante de l’Europe dans les affaires égyptiennes, considérée comme le résultat de la faiblesse du gouvernement personnel et autocratique d’Ismaïl, convainquit la masse et l’élite en particulier, de la nécessité d’un gouvernement qui, fort de l’appui d’un Parlement et responsable devant lui de ses actes, résisterait aux exigences de l’étranger et libérerait le pays graduellement de son immixtion par la réforme de l’administration nationale.
Il se forma alors un mouvement constitutionnel dirigé, dans la Chambre, par Abd-el-Salam El-Moelhy bey et dans le pays même par Chérif Pacha « le champion du nationalisme égyptien pendant les derniers jours du règne d’Ismaïl[146] ». Tous deux étaient des francs-maçons amis de Gemmel-Eddin.
Parmi les constitutionnels, on comptait aussi le Prince Tewfick qui succéda à Nubar comme Président du Conseil, et Mahmoud Sami El-Baroudi, le futur compagnon d’Arabi Pacha.
L’amour de la justice, ou plutôt la haine de l’oppression, surtout étrangère, a fondu, comme dans un creuset, non seulement les éléments égyptiens, mais encore certains éléments turco-circassiens dans le corps de la nation. C’est ainsi que Chérif et El-Baroudy[147] et d’autres encore d’origine turque ou circassienne jouèrent, en tant qu’Egyptiens, un rôle marqué dans tous les événements qui se déroulèrent avant et pendant la révolution d’Arabi.
« Il n’y avait, disait un Turc, qu’un seul parti politique en Egypte et en Orient, je l’appellerai le parti des affamés de justice[148]. » Ce parti contenait, aussi, dans son sein des éléments syriens très actifs qui, en défendant la cause de la justice en Egypte, défendait en même temps la cause de l’Orient.
Il manquait des tribunaux équitables pour rendre la justice et des institutions libérales comme en Europe. Ces institutions se trouvent en germe dans la Chambre des délégués instituée pour la première fois à la fin de 1866. Le rescrit du 28 août, en posant le principe de gouvernement responsable, a donné corps à l’idée constitutionnelle et la Chambre, les circonstances aidant, prit son rôle au sérieux depuis le 2 janvier 1879 et se transforma, quoique fondée sur d’étroites bases peu libérales, en un Parlement qui assumait publiquement la défense des intérêts du pays[149].
Le projet financier présenté par M. Wilson au khédive lésait gravement ces intérêts par l’abolition de la Moukabalah. Chérif Pacha, Raghem Pacha, Chaïn Pacha, anciens ministres, Hassan Pacha Rassim, futur Président de la Chambre, Sayed El-Bakri, chef des corporations religieuses, formèrent un noyau autour du khédive pour faire un contre-plan financier, établir une véritable représentation nationale et affranchir le pays de la tutelle étrangère.
La Chambre avait déjà pris les devants et présenté au khédive, en date du 6 rabbi akher 1296 (29 mars 1879) une adresse signée de tous les députés présents au Caire[150].
« Depuis qu’un nouveau ministère responsable a été formé disaient les députés, il a été lu à la Chambre un discours par lequel tous ses droits étaient proclamés et confirmés. Mais les actes de quelques-uns des ministres ont été contraires à ce programme, car, en maintes circonstances, ils ont violé les droits de la Chambre qui, jusque-là, avaient été respectés, et considéré ses décisions comme lettre morte. Nous apprenons, en outre, que, ne tenant aucun compte de nos décisions, le Conseil des Ministres présente un projet par lequel il veut déclarer le Gouvernement en faillite et annuler la loi sur la Maukabalah, ce qui constituerait la perte de tous les droits acquis par ceux qui l’ont payée. Tous ces actes sont nuisibles à nos intérêts et contraires à nos droits ; jamais nous n’en accepterons l’exécution. Nous ne doutons pas que la Chambre, saisie de l’examen de la situation financière, fera tous ses efforts pour aider l’Etat dans le règlement équitable de toutes ses dettes et dépenses. »
Le 5 avril, un plan financier délibéré et proposé par les notables, les hauts dignitaires et fonctionnaires religieux, civils et militaires de l’Egypte, et accompagné d’une sorte d’adresse, a été présenté au khédive par des délégations du clergé, de la Chambre des Députés, des notables, des hauts dignitaires et fonctionnaires civils et militaires.
Ces deux documents étaient revêtus des signatures les plus considérables du pays. Les signatures des Zawats (nobles) étaient légalisées par S. E. Chérif Pacha, celles de l’armée par S. E. Ratib Pacha, ancien ministre de la guerre, celles des ulémas et du clergé par Cheik-el-Bakri, celles des négociants et notables par Cheik-el-Bakri, celles des députés par Ahmed Rachid Pacha, président de la Chambre.
Leurs Excellences Chérif Pacha, Ratib Pacha, Ahmed Pacha et Cheik-el-Bakri ont elles-mêmes cacheté tous les documents[151].
Etant donné l’importance de l’adresse qui accompagnait le plan financier, nous en donnons les lignes essentielles :
« Nous avons délibéré entre nous et reconnu qu’il était de notre devoir de proposer un contre-projet qui a pour but de conserver à chacun ses droits respectifs, aussi bien aux indigènes qu’aux créanciers étrangers.
« Pour arriver à ce but, la première condition serait que Son Altesse daignât accorder à la Chambre des députés les attributions et les pouvoirs dont jouissent les Chambres des Députés européennes, en ce qui concerne les questions intérieures et financières.
« Il faudrait que la loi qui régit actuellement l’élection des députés fût modifiée dans le sens des lois électorales en vigueur en Europe.
« Les Députés siégeant à la prochaine session seraient élus sous le régime de la loi actuelle, mais pendant cette session, un nouveau projet de la loi électorale développant leurs attributions serait élaboré par le Conseil des Ministres et présenté à la Chambre. Lorsque la Chambre l’aurait voté, ce nouveau projet serait soumis à l’approbation de Son Altesse le Khédive.
« Le Président du Conseil des Ministres serait nommé par Son Altesse le Khédive et chargé de composer le Ministère. Ce choix serait soumis à Son Altesse le Khédive et ratifié par lui.
« Le Conseil des Ministres serait indépendant dans son action et responsable devant la Chambre des délégués de tous ses actes concernant les questions intérieures et financières du pays.
« Nous demanderons enfin à Son Altesse le Khédive de vouloir bien nommer des contrôleurs européens pour les recettes et les dépenses. »
Trois idées dominent dans ce document : la première est que les Egyptiens, dûment représentés, prennent l’initiative de relever eux-mêmes les finances du pays indépendamment de l’étranger ; la seconde indique la nécessité de créer un ministère national réellement responsable devant une représentation nationale réelle ; la troisième invite en fait le Souverain à user de son droit de congédier les deux ministres européens et rétablir le contrôle.
Nous disons « droit », car c’est un droit malgré les protestations des Puissances.
Le rétablissement du contrôle dualiste signifie plus ou moins la limitation de l’intervention étrangère à son rôle strictement financier et l’abolition des avantages politiques que l’Angleterre, en particulier, avait obtenus par la nomination des deux ministres européens qui constituaient le gouvernement effectif de l’Egypte. Il signifie le retour à l’organisation financière créée par l’article 7 du décret du 18 novembre 1876, en vertu duquel d’administration financière a été placée sous l’autorité de deux contrôleurs, l’un Français, l’autre Anglais.
Aux termes de l’entente intervenue entre la France, l’Angleterre et l’Egypte, le 14 octobre 1878, « le service du contrôle doit être suspendu, mais sous la réserve qu’il serait rétabli ipso facto, si l’un des ministres français ou anglais, appelé au Caire, venait à être relevé de ses fonctions, sans l’assentiment préalable de son Gouvernement ».[152]
Aussi la réponse du khédive ne s’est-elle pas fait attendre. Dans la journée même du 5 avril, il déclarait aux diverses délégations présentes que :
« L’Egypte n’est pas en état de déconfiture, l’état du pays et ses ressources ne justifient pas une pareille mesure, que la situation, depuis l’année dernière a été allégée : 1o par la donation des propriétés faite par les membres de la famille du khédive, dont on a tiré un produit de six millions de livres ; 2o par les économies considérables apportées dans des dépenses.
« En conséquence, le khédive déclare que le principe des décrets du 18 novembre 1876 doit être maintenu et que la dette flottante doit être intégralement payée. Le Khédive renouvelle la déclaration qu’il n’a cessé de faire au sujet des réformes ; il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ; il réclame de l’Europe le contrôle le plus étendu sur l’administration financière. Il veut gouverner avec et par un Conseil des Ministres réellement responsable devant la Chambre des délégués : le Khédive ne craint pas d’affirmer que ce sera pour le bien des intérêts nationaux et étrangers, pour la sauvegarde de l’honneur du pays et pour la sécurité et la dignité de l’œuvre qu’il s’est engagé à remplir sous les yeux de l’Europe et avec son aide. »
Pour calmer les doutes des patriotes égyptiens et sceller son union avec eux, le khédive affirme « qu’il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ». C’est sur cette base que l’entente s’était faite entre les deux parties.
Pour calmer les appréhensions de l’Europe, il lui « réclame le contrôle le plus étendu sur l’administration financière ».
Le khédive, fort de l’appui de la nation, se décida à agir. Il fit savoir, le 5 avril, aux consuls généraux qu’il leur remettrait, en les priant de le transmettre à leurs Gouvernements, un projet financier faisant connaître les vues du pays. Et les Ministres européens d’envoyer le lendemain matin une protestation écrite faisant ressortir « la différence qui existe entre ses actes et l’assurance qu’il a donnée de gouverner avec et par ses Ministres ».
Le soir du 7 avril, le khédive convoquait les Consuls généraux au Palais d’Abdin, et, en présence de Cheik-el-Bakri, Rateb Pacha, Ragheb Pacha, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, Mohamed Radi effendi et d’autres personnalités, leur faisait connaître qu’il acceptait « en présence du vif mécontentement qui existe dans toutes les classes de la population, un projet qui, en établissant que l’Egypte n’est pas en état de déconfiture et peut faire face à ses engagements financiers, demande par contre la formation d’un ministère indigène, responsable devant une Chambre des Députés nommée d’après un nouveau mode d’élection. » Le Khédive ajoutait que le prince Tewfick, « n’ayant pas voulu se mettre en opposition avec le sentiment national », avait donné sa démission de président du Conseil et qu’il l’avait remplacé par Chérif Pacha.
Dans sa lettre à Chérif Pacha, en date du 7 avril, le khédive disait : « En qualité de chef d’Etat et d’Egyptien, je considère comme un devoir sacré pour moi de suivre l’opinion de mon pays et de donner une satisfaction entière à ses légitimes aspirations. » Il rappelait la politique du Cabinet précédent et le « plan financier préparé par le Ministre des finances » qui « a achevé de soulever contre le Cabinet le sentiment national » et pour répondre au désir « fermement exprimé » il chargeait Chérif, « aux termes du rescrit du 28 août 1878, de composer un Cabinet formé d’éléments véritablement égyptiens » qui « doit avoir pour règle de conduite le développement des réformes édictées par le dit rescrit, qui doit être scrupuleusement maintenu et qui devra être plus efficace encore par la responsabilité réelle des ministres vis-à-vis d’une Chambre dont le mode d’élection et les droits seront réglés de façon à répondre aux exigences de la situation intérieure et aux aspirations nationales. »
M. Wilson, attaqué au vif dans son projet et sentant l’odieux de sa position, crut devoir adresser au khédive, le 8 avril, une lettre disant qu’il a communiqué à Son Altesse, non pas un « projet » mais un « document » devant servir de base à l’examen par la Commission supérieure d’enquête. Dans la même lettre il parle de « propositions » qu’il ne considérait pas comme définitives et proteste contre l’usage qui a été fait d’un « projet » remis confidentiellement à Son Altesse.