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La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

AVANT-PROPOS

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L’Egypte moderne offre à l’historien un vaste labyrinthe où s’enchevêtrent les faits les plus complexes et les plus délicats. En abordant le règne d’Ismail qui constitue une phase décisive dans son histoire, on se rend immédiatement compte de cette vérité, car la question de l’opinion publique s’y complique du problème financier, et le problème financier s’y complique de l’œuvre de réformes ; et l’ensemble des faits se complique encore des difficultés internationales et de l’ingérence étrangère. Il fallait dégager les faits méthodiquement, les classer et composer, avec des matériaux épars et informes, une œuvre simple et claire où la nuance historique du détail et la note exacte de l’ensemble fussent notre premier souci. Ce n’est pas tout ; nous nous sommes appliqué de notre mieux à combler les lacunes que présentait l’histoire de cette époque dans tous les ouvrages égyptiens, anglais et français. Pour y arriver, il fallait rechercher l’inédit que les gens gardent jalousement. Les Mémoires d’Arabi Pacha, non encore publiés, nous ont éclairé sur le rôle de certains de ses compagnons ; mais, surtout, les Mémoires inédits de Mohamed Abduh nous ont rendu des services inestimables. Mohamed Abduh est une des plus grandes figures de l’Islam au XIXe siècle : c’est le plus grand réformateur et sociologue égyptien. Il possédait au plus haut point le sens de l’évolution, cette transformation lente et intérieure du peuple, plus forte et plus féconde en résultats durables qu’une révolution brusque et passagère. Arabi Pacha représente le côté militaire de la révolution de 1881-82, mais il est resté étranger au mouvement intellectuel qui a précédé cette révolution et dont Mohamed Abduh et son maître, le célèbre Gamal-Eddin-Al-Afghan, étaient depuis 1871 les véritables initiateurs. C’est pourquoi ces Mémoires sont les seuls, peut-être, qui relatent avec précision et un souci marqué de l’impartialité, des faits déjà lointains et si mal connus.

Cependant ces Mémoires écrits longtemps après les évènements, leurs auteurs ayant voulu plutôt fixer certains points d’histoire, quelques grands faits et quelques grandes dates, ne pouvaient présenter un réel intérêt que dans la mesure où des détails substantiels viendraient à l’appui. La source principale de ces détails, du point de vue qui nous intéresse, devait être la presse, et particulièrement la presse égyptienne rédigée dans la langue même du pays. C’est vers la fin du règne d’Ismaël, à partir de 1877, que parurent en Egypte les journaux d’opposition dont les premières collections manquent aujourd’hui, non seulement dans les bibliothèques du Caire, mais aussi dans les bureaux des journaux qui paraissent encore depuis cette date. Disons tout de suite que nous avons eu l’heureuse fortune de trouver quelques-unes de ces rares collections chez des particuliers et d’anciennes familles.

Grâce à ces Mémoires, à ces journaux de langue arabe, au Progrès Egyptien (1868-1870) dont une collection se trouve à la Bibliothèque Nationale du Caire, aux journaux français et anglais qui avaient des correspondants particuliers en Egypte, aux ouvrages pleins d’observations de certains auteurs ou voyageurs, et aussi aux souvenirs précis de quelques survivants que nous avons interrogés, nous croyons pouvoir présenter au lecteur un tableau aussi complet que possible de cette période d’histoire traitant particulièrement du règne d’Ismail et de la révolution égyptienne (1863-1882). C’est une période capitale dans l’histoire de l’Egypte contemporaine, sous le double point de vue des origines de la formation de son esprit national, des origines de l’intervention de la France et de l’Angleterre dans ses affaires intérieures, et de l’occupation anglaise qui en fut la conséquence.

Nous nous faisons un devoir et un plaisir de remercier MM. Talaat bey Harb, le directeur de la banque Misr, Cheik Rachid Rida, le rédacteur de la revue El-Manar, et le disciple de Mohamed Abduh, Youssef bey El-Moelhy, le fils d’Abd-el-Salam El Moelhy, le champion du premier mouvement constitutionnel en Egypte, Abd-el-Samii Arabi effendi, le fils d’Arabi Pacha, et deux hauts fonctionnaires qui préfèrent garder l’anonymat et qui ont eu l’obligeance de nous communiquer des documents qui constituent l’une des meilleures contributions à l’histoire de cette époque.

Enfin ma reconnaissance émue va vers mes anciens maîtres de Sorbonne, et il m’est particulièrement agréable de dire ici toute ma gratitude à mon éminent maître, M. Emile Bourgeois, qui a bien voulu guider mes recherches et m’aider de son expérience, on ne peut plus féconde, dans ce travail.

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