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La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

INTRODUCTION

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Le peuple nilotique est un grand peuple historique. Son type national fixé depuis la plus haute antiquité a traversé tous les siècles et participé à tous les phénomènes de transformation sans perdre ses caractéristiques propres ou ses traits essentiels. L’Egyptien moderne n’est pas arabe mais arabisé, parce qu’il a hérité de la langue et de la religion des Arabes. Il est le même homme qu’il y a plusieurs milliers d’années.

On sait que, jusqu’aujourd’hui, le fellah (paysan) représente l’élément prépondérant et constitutif de la race, et que la majorité des classes supérieures, formées depuis Méhémet-Ali, est précisément sortie du peuple, c’est-à-dire des couches purement autochtones.

Il serait intéressant d’étudier l’évolution du type national et ses facultés d’assimilation et de résistance au cours des siècles depuis les invasions des Pasteurs jusqu’aux luttes suprêmes contre les Perses.

La période gréco-romaine qui date de 332 av. J.-C. est une période décisive dans l’histoire de l’ancienne Egypte. Le pays était épuisé par des luttes séculaires et les Romains ont savamment travaillé à étouffer le sentiment national et toute velléité de résistance. L’Egypte, traitée comme le domaine personnel de l’empereur, était mise en coupe réglée. Elle devait fournir le blé à Rome et lui servir de grenier. Il en résulta que la richesse se concentra en quelques mains et que la misère fut le sort du plus grand nombre.

« La conséquence de cette pauvreté, dit M. J. G. Milne, apparut dans l’indifférence avec laquelle les Egyptiens regardèrent tout changement dans leur Etat et dans l’absence totale de toute tentative de participer au gouvernement de l’Etat ou de l’Eglise. Ils avaient sombré si bas que même les controverses religieuses ne pouvaient pas les réveiller. »[1]

Le clergé égyptien était dépositaire des traditions de l’Egypte pharaonique, mais, lorsque Théodose ordonna en 381 de J.-C. (241 avant l’Hégire) l’abolition de l’ancienne religion et la fermeture des temples, c’en était fait de la vieille Egypte. Le bloc de ses mœurs et de ses idées était en décomposition. Les Egyptiens qui embrassèrent le christianisme furent depuis lors appelés Coptes. Le christianisme est resté la religion officielle pendant 259 ans (381-640 de J.-C.). La langue nationale qui charrie toute une littérature, « c’est-à-dire un trésor commun de sentiments et d’idées », a été pratiquement abolie, car elle a subi une profonde modification dans la forme pour se rapprocher du grec par suite de l’abandon des inscriptions hiéroglyphiques dont l’écriture était peu aisée et dont les figures rappelaient aux chrétiens les anciens cultes de l’idolâtrie.

La période du christianisme en Orient est une triste période d’histoire marquée par des guerres civiles, des persécutions religieuses, des querelles de dogmes et de rites, des orgies, des débauches et une dépravation de mœurs imitée de Byzance.

C’est alors que Mahomet, fondateur d’une nouvelle religion, fit son apparition dans le monde. L’Egypte, fatiguée de la domination byzantine et livrée aux luttes des deux factions, les Coptes ou Jacobites et les Grecs ou Melchites, attendit les Arabes comme des sauveurs. Amrou conquit l’Egypte en 640.

L’administration des Arabes fut pendant longtemps bienfaisante pour la prospérité matérielle de l’Egypte. Sauf une minorité restée copte, la majorité des Egyptiens embrassa l’Islam. Quant à la langue, « les Arabes conquérants, en dédaignant l’idiome des peuples vaincus, leur ont imposé, avec le joug, l’obligation d’apprendre leur langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du premier siècle de l’Hégire, le Callife Oualid Ier prohiba la langue grecque dans tout l’empire : de ce moment l’arabe prit un ascendant universel. »[2]

C’est de cette époque que date l’histoire de l’Egypte moderne, arabe par sa langue, sa religion et sa culture. Elle est restée, néanmoins, elle-même : les Arabes établis en Egypte n’ont pas dépassé 100.000 et cet apport hétérogène — le plus dangereux peut-être que le pays ait connu dans une période de décadence invétérée — n’a pas rompu l’homogénéité de la race.

Mais les Arabes entendaient conserver leur nouvelle conquête. Les chefs de l’islamisme y envoyèrent des lieutenants avec une sorte de garde prétorienne. Ils avaient soin de changer souvent les représentants de leur autorité, de peur qu’une longue jouissance ne leur inspirât l’idée d’usurper le pouvoir et de se déclarer indépendants. D’autre part, les scissions religieuses et le changement fréquent des dynasties qui régnaient sur l’Islam avaient livré le pays aux guerres intestines et aux viscissitudes continuelles. C’est ainsi qu’il passa successivement au pouvoir des Ommiades (635 de J.-C.), des Abbassides (750), des Thoulonides (869), des Fatimites (968). C’est Djouhar, le général du Calife fatimite El-Moezz, qui fonda, l’an 359 de l’Hégire, 970 de J.-C., la nouvelle ville Misr-El-Kahira (la ville victorieuse) qu’on appelle en Europe : Le Caire. Sous le règne des derniers sultans de cette dynastie, la milice turque devint la maîtresse absolue de l’empire.

En 1171, les Ayoubites prirent le pouvoir avec Saladin, qui se déclara indépendant. Avec Malek-el-Saleh, massacré par les chefs de son armée, s’éteignit la dynastie des Ayoubites.

Alors commença le règne des Mameluks, cette milice qui veillait à la garde des sultans. C’étaient des émirs turbulents et batailleurs, dont les milices, formées de mameluks (anciens esclaves circassiens), se faisaient sans cesse la guerre pour s’emparer du pouvoir.

En 1517 (923 de l’Hégire), Sélim battit les Circassiens et conquit l’Egypte qui, dès ce jour, forma une province de l’empire ottoman.

Les Turks, pour maintenir leur domination, divisèrent le pays en prétures ou pachaliks administrés par 23 Beys pris parmi les mameluks, tous soumis au Pacha envoyé de Constantinople comme gouverneur de la province. Mais le Pacha était, en réalité, surtout depuis la révolte d’Aly Bey, le prisonnier des mameluks, véritables maîtres du pays. Sous leur domination, le pays fut en proie aux chocs tumultueux des partis, à l’oppression, à l’ignorance et à la misère. Ce fut le régime de la féodalité.

Telle était la condition de l’Egypte lors de l’expédition française de 1798. L’occupation française qui prit fin le 15 octobre 1801 a eu des résultats positifs pour la renaissance égyptienne. La destruction de la cavalerie des mameluks par Napoléon a rendu plus facile à Mohamed Aly la tâche de leur extermination et de celle de leurs chefs, créant ainsi un élément d’ordre et de paix. En second lieu, les séances publiques de l’Institut, les théâtres, les fabriques, l’imprimerie et les journaux fondés par les Français ont été pour les Egyptiens une véritable révélation. Un historien contemporain de cette époque, Abd-ul-Rahman al Djabarty, résumait ainsi ses impressions sur une séance de l’Institut d’Egypte : « On nous fit d’autres expériences toutes aussi extraordinaires que les premières et que des intelligences comme les nôtres ne pouvaient ni concevoir ni expliquer. » Enfin, cette expédition a jeté les bases de l’amitié franco-égyptienne. Désormais, la France est intéressée au sort de l’Egypte par des intérêts de sentiment, c’est-à-dire par des traditions et des souvenirs, et par des intérêts matériels de plus en plus nombreux en Egypte.

En un mot, l’expédition française a posé en Egypte le principe d’un mouvement civilisateur[3].

Heureusement pour le pays, un homme devait tirer la grande leçon de cette expédition et donner à l’Egypte les cadres d’une nation moderne. Ce fut Mehemet-Ali. Mehemet-Ali était un Albanais qui s’était d’abord distingué dans un épisode de la lutte contre Napoléon et qui parvint, en gagnant le Sultan et les ulémas du Caire, à se faire élire (1805-1806) pacha d’Egypte. L’histoire de Mehemet-Ali est fort connue. Nous voulons simplement en rappeler les traits essentiels. Le nouveau pacha trouvait le pays en pleine décadence morale et matérielle, mais le pays lui offrait, par contre, l’avantage de l’homogénéité grâce à l’unité de langue, de croyance, de race, et à l’unité géographique. Depuis Amrou, faute de gouvernement et d’une dynastie nationale qui eût identifié ses intérêts avec les intérêts du peuple et tiré par son initiative et sa volonté de réforme une nationalité du chaos, la dépopulation, provoquée par la misère et l’anarchie, augmentait sans cesse, le désert menaçait le don du Nil, et tout un peuple était séquestré dans l’ignorance. Car le peu de science qui restait était l’apanage des ulémas de l’Université religieuse d’Al-Azhar au Caire. « En lisant avec attention l’histoire des événements qui se sont passés en Egypte depuis deux cents ans, disait Napoléon dans ses Mémoires, il est démontré que, si le pouvoir, au lieu d’être confié à 12.000 Mameluks, l’eût été à un pacha qui, comme celui d’Albanie, se fût recruté dans le pays même, l’empire arabe, composé d’une nation tout à fait distincte, qui a son esprit, ses préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse l’Egypte, l’Arabie et une partie de l’Afrique, fût devenu indépendant comme celui du Maroc. »

Méhémet-Ali conçut la vaste ambition de fonder une dynastie et un grand Etat indépendant. Pendant la première période de son règne, il cherchait surtout à constituer à son profit et au profit de sa famille l’empire arabe. Il a mené victorieusement de nombreuses guerres contre la Turquie, en Syrie et en Asie Mineure. On connaît la célèbre victoire de Konyeh (1832). Mais le trait de génie de Méhémet-Ali, et c’est un fait capital, fut de saisir les rapports qui existent entre la formation d’une armée moderne et toutes les branches d’une formation nationale. Tout d’abord, pour accomplir une œuvre solide conforme à ses desseins, cette armée devait être égyptienne. Depuis la bataille de Konyeh, il s’occupa avec le colonel Sève de l’organisation d’une armée de fellahs qui étaient depuis la domination grecque remplacés par des milices étrangères pour la défense du territoire : « La formation d’une armée régulière, disait Clot bey, a eu des résultats généraux très utiles pour l’Egypte. D’abord elle accoutumait à un ordre sévère un pays qui n’avait connu jusqu’alors que l’anarchie et qui, habituellement, était la proie d’une milice turque et albanaise, soldatesque indisciplinée, turbulente et oppressive.

« Elle établissait l’unité, la hiérarchie, la régularité, là où tout se décomposait et s’affaiblissait ; elle le préparait à avoir un esprit national, à reprendre la fierté et la confiance en soi, sentiments nécessaires à une nation indépendante. »[4]

C’est grâce à cette armée égyptienne qu’Ibrahim, le fils de Méhémet-Ali, défit les Turcs à Nézib en 1839. Il s’apprêtait à mettre la main sur Constantinople, mais les puissances, à l’instigation de Palmerston, arrêtèrent la marche victorieuse des Egyptiens et imposèrent à Méhémet-Ali le fameux traité de 1840-41 qui réserva l’hérédité de l’Egypte à la famille de Méhémet-Ali et consacra son autonomie administrative. Ce traité établit la charte constitutive de l’Egypte moderne.

Pour rendre cette armée indépendante de l’étranger, Méhémet-Ali fut amené peu à peu, afin de subvenir à tous ses besoins dans le pays même, à développer toutes les ressources morales et matérielles du pays et à se servir d’étrangers comme d’instructeurs intérimaires.

Napoléon avait dit : « Encore vingt ans d’une administration comme celle des Mameluks et l’Egypte perd le tiers de ses terres cultivables. » Pour créer l’abondance dans les campagnes et favoriser l’accroissement de la population, le vice-roi ouvrit des canaux, construisit les fameux barrages et créa un grand système d’irrigation. Il introduisit la culture du coton qui constitue encore de nos jours la principale richesse du pays.

Il se consacra à l’organisation économique, administrative et intellectuelle de l’Egypte qu’il tira du chaos du moyen âge et fit admettre au rang des Etats modernes. Il introduisit des sciences et des industries nouvelles. Par exemple, il fonda, au Caire, la première usine de tissage, quatre usines de filatures ; dix autres furent créées dans la Basse-Egypte, huit fondées en Haute-Egypte. Diverses industries virent le jour, dont les principales furent la fabrication des draps, des cordes, des tapis, des essences, des bougies, etc... Une usine de verrerie, une fabrique de papier, des savonneries, des fonderies de canons, des manufactures d’armes, des forges, des ateliers de métallurgie furent installés.[5]

C’est ainsi que Méhémet-Ali a voulu donner au pays tous les moyens de secouer le joug industriel de l’étranger. Il fonda même à Alexandrie, pour la marine égyptienne, un grand arsenal dirigé par Cérisy bey.

« Peu à peu, dit Clot bey, l’instruction des arabes (Egyptiens) permit de licencier la plus grande partie des Européens. Dans les derniers temps tout se faisait par les ouvriers du pays ; il ne restait que quelques maîtres français pour surveiller principalement l’emploi des matières... L’arsenal d’Alexandrie où tout se faisait par des Arabes et qui pouvait rivaliser avec tous les arsenaux du monde prouve d’une manière évidente ce qu’on peut obtenir d’eux. Les hommes du peuple en Europe ne présenteraient jamais dans le même temps des résultats aussi remarquables. »[6]

Méhémet-Ali fonda également des écoles et envoya des missions égyptiennes en Italie et surtout en France. Nous devons ici rendre hommage à la hauteur de vues qui inspirait les Français de cette époque : Tel M. Jomart, ancien ingénieur de l’armée d’Orient, qui s’adressa au consul français d’Alexandrie pour continuer les recherches scientifiques commencées par l’expédition. Son intention était de rattacher à la France ce pays classique et de lui lier celui-ci par la reconnaissance en lui fournissant les moyens d’instruction et de développement moral. Ce plan fut mis à exécution en 1826 lorsque le vice-roi lui confia une première mission de 44 élèves. Plusieurs jeunes gens sortirent des écoles françaises licenciés et docteurs ès sciences, docteurs en médecine et pharmaciens.

Tel aussi Clot bey, qui fonda en 1827 l’école de médecine d’Abouzabel. Dans une lettre adressée en 1826 à S.E. Osman Noureddin bey, major général de l’armée, pour la création d’une école de médecine, Clot bey disait : « Les institutions utiles, pour être durables, ont besoin d’être nationales et indépendantes d’un concours d’étrangers que leurs intérêts, leurs caprices ou mille circonstances diverses peuvent contraindre à retourner dans leur patrie... C’est donc uniquement parmi les nationaux qu’il faut trouver des médecins et des professeurs. C’est d’ailleurs le seul moyen d’atteindre le grand but de la civilisation et d’avoir des hommes vraiment dévoués aux intérêts de la nation. »

Après cette école, d’autres écoles furent établies successivement. Il y eut 40 écoles primaires dans la Basse-Egypte, 26 dans la Haute-Egypte, sans compter 2 écoles préparatoires et des écoles spéciales (du génie, dit Polytechnique, d’artillerie, de cavalerie).

Grâce à ces missions et à ces écoles, à l’impulsion donnée à l’industrie et à l’agriculture, au règne de l’ordre et à la stabilité, aux victoires militaires qui ne manquaient pas d’avoir des répercussions sur l’âme populaire, l’instinct national se réveilla et une nouvelle classe moyenne commença de se former pour se substituer peu à peu à l’aristocratie privilégiée turque et guider cet instinct.

Peut-être pourrait-on reprocher à Méhémet-Ali de n’avoir pas accéléré ce mouvement de transformation sociale, s’étant occupé surtout de conquêtes et d’agrandissement territorial. Quoi qu’il en soit, la vaste entreprise de cet « aventurier de génie » a imprimé une secousse à l’Egypte endormie et ouvert la voie à ses successeurs. A la fin de son règne, le chiffre de la population avait plus que doublé et celui du commerce sextuplé.

Méhémet-Ali s’éteignit en 1849 après avoir fait jouer un moment à l’Egypte, comme le disait M. de Freycinet, le rôle d’une grande puissance.

Dans l’intervalle qui sépare le règne de Méhémet-Ali de celui d’Ismail, trois vice-rois gouvernèrent l’Egypte tour à tour. Le premier, Ibrahim, qui, du vivant de son père, avait lutté victorieusement contre les Turcs, ne resta guère que six mois sur le trône. Sous Abbas Ier (1848-1854) l’œuvre de Méhémet-Ali a été arrêtée par une politique despotique dépourvue de grandeur.

Saïd (1854-1863), le prédécesseur d’Ismaël, avait une sage politique qui indiquait une volonté de réformes progressives chez son auteur. Méhémet-Ali avait pressuré la population par ses impôts successifs et sa conscription arbitraire qui enlevait nombre de bras à l’agriculture au cours de ses nombreuses guerres. Saïd fixa l’assiette des impôts sur une base équitable et accorda même aux villages la remise entière de tout l’arriéré des contributions. Pour favoriser la liberté commerciale, il abolit les octrois et les douanes intérieures, ces impôts vexatoires qui gênaient le commerce. Quant au service militaire, il décida de conserver à l’armée son caractère national en renvoyant des milices étrangères amenées par Abbas, abrégea la durée du service et obligea toute la jeune génération à s’y soumettre indistinctement. Saïd aimait sincèrement le fellah et le traitait avec humanité, ayant été lui-même élevé avec les enfants du peuple. En 1838 M. J. Mengin disait, en parlant du jeune prince : « Son éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis l’origine, au commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une aptitude singulière. Entouré à bord d’enfants de son âge, tous pris dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples des Egyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent pendant toutes ses expéditions, vaillants et fidèles. »

Saïd haïssait les Turcs et les remplaçait au fur et à mesure par des Egyptiens, dans les hauts emplois administratifs. Il donna même au paysan la terre qui appartenait encore de droit à l’Etat et lui permit de disposer librement de ses produits, ayant renoncé au monopole et aux contributions en nature : « La réforme opérée par Saïd Pacha dans le régime de propriété et de culture des terres, dit M. Paul Merruau, a toute l’importance d’une révolution sociale. A notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un peuple que la propriété. »[7]

En opérant ces réformes et en empêchant le retour des abus par des règlements précis, Saïd mit fin à l’arbitraire, à la vénalité et au népotisme des fonctionnaires provinciaux et cheiks des villages qui, du temps de Méhémet-Ali, commettaient sur les fellahs des exactions au nom de l’autorité.

M. Merruau écrit avec raison, dans sa remarquable étude, après avoir évoqué le libéralisme en Occident : « mais en Orient, dit-il, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un souverain de l’Orient se montre imbu des principes libéraux, il fait preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport Mohammed Saïd ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour la civilisation de l’Egypte : non pas cette civilisation superficielle qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques, incomprises par la grande masse de la population, mais dans une amélioration profonde de la condition du peuple. »

Les réformes de Saïd ont été une véritable révolution pacifique dans la transformation intérieure du peuple. En Europe les innovations, le progrès et les idées de liberté et d’égalité ont demandé des siècles de luttes et de révolutions pour s’implanter. L’Orient, plus que l’Europe, avait besoin de souverains et de grands hommes qui possèdent le sens de cette évolution si féconde. En méconnaissant cette vérité et en poursuivant une politique d’agrandissement hors de proportion avec ses moyens, le successeur de Saïd affaiblira le pays et consommera sa perte.

Saïd, certes, ne continua pas l’œuvre de Méhémet-Ali sur une vaste échelle. Sous son règne, le pays jouissait de la paix et de la prospérité. Mais, si le pays était riche, l’Etat, par contre, était pauvre et même endetté grâce à la libéralité du vice-roi qui, le premier, rompit les digues en faveur des aventuriers étrangers.

D’autre part Saïd donna, en 1854, à Ferdinand de Lesseps, l’autorisation de construire le canal de Suez. Ce canal et la dette constituent les deux facteurs principaux qui joueront, aux dépens de l’Egypte, de par la faute d’Ismail, un rôle décisif dans les relations économiques et politiques entre l’Egypte et les grandes puissances, particulièrement la France et l’Angleterre.

Notes in this chapter

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