CONCLUSION
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L’invasion de Bonaparte ouvre l’Egypte à l’influence occidentale. Mohamed Aly, reconnaissant la supériorité des méthodes européennes, modifie profondément, par son œuvre civilisatrice, la vie de l’Egypte et réveille son instinct national.
Cette œuvre devait être continuée par ses successeurs et par une élite égyptienne qu’il avait formée. Sous Ismaïl, les progrès des communications modernes et le percement de l’isthme de Suez ont suscité la convoitise des puissances et l’affluence des étrangers dans le pays. A l’intérieur, l’invasion de l’occidentalisme marque cette période, dite de transition. Ismaïl personnifie cette période avec ses défauts inévitables. Un musulman libéral de l’Inde, M. Huda Bukhsh, signalait les côtés pénibles de cette transition de l’ancien régime au nouveau : « L’âge de transition, dit-il, est nécessairement, jusqu’à un certain point, un âge de morale relâchée, d’indifférence religieuse, de culture superficielle et de propos légers, mais ce sont des maux transitoires que le temps guérira de lui-même. »
Ismaïl, aidé de certains ministres comme Nubar, faisait de l’« européanisme » un système de transformation sociale, mais cet européanisme du khédive et de sa cour, essentiellement parasite et nuisible — exception faite de l’œuvre proprement dite, — provoquait les protestations des Egyptiens un peu sages. Ils « s’alarmèrent de plus en plus de la manière dont le khédive hypothéquait l’indépendance de l’Egypte par de gros emprunts européens et épuisait son sang par des impôts sans fin... En fait, leurs efforts furent dirigés non seulement contre la bande hétérogène d’aventuriers et de concessionnaires européens qui inspiraient au khédive des extravagances nouvelles, mais aussi contre les pachas turcs et circassiens, ses créatures, et contre les usuriers arméniens et syriens qui était les instruments de sa volonté. »[247]
Une fermentation générale caractérisa la première période du règne (1863-1871) : corvée, impôts, conscription forcée, extravagances khédiviales, prépondérance turco-circassienne et étrangère, absence de justice, insécurité, tout contribuait à créer cette fermentation.
La faiblesse du gouvernement d’Ismaïl découla de deux faits : l’absolutisme et le régime capitulaire. Pour y remédier, Nubar, dès 1861, projeta l’établissement de tribunaux mixtes sur une large base ; mais son œuvre ne reçut un commencement d’exécution qu’en 1876.
D’autre part, depuis 1871, avec l’arrivée de Gemmel-Eddin, un mouvement d’idées se forma : D’un côté, pour limiter l’ingérence étrangère et le gouvernement personnel — deux faits connexes — on s’efforça de préparer les esprits à l’institution d’un régime national et libéral, seul remède aux maux dont souffrait le pays. On chercha d’un autre côté à réformer la condition sociale des masses par une juste interprétation des choses de la religion dont l’esprit avait été faussé par des superstitions, des traditions et des subtilités théologiques, legs de siècles d’ignorance. On espérait en même temps préserver la religion, adaptée au progrès, des attaques de l’occidentalisme.
De cette fermentation et de ce mouvement d’idées est née, en 1877, lors de la guerre russo-turque, l’opinion publique en Egypte. Une presse nouvelle servit à former cette opinion, à l’affermir et à lui donner la manifestation tangible d’une conscience nationale avec laquelle il faudra compter. La bourgeoisie ou la classe autochtone éclairée engagea parallèlement la lutte contre l’iniquité turco-circassienne et contre l’immixtion européenne. En 1881, cette lutte prenait les proportions d’une révolution ayant pour but la formation d’un gouvernement national et constitutionnel, qui fît régner la liberté, l’égalité et la justice pour tous.
La révolution n’a pas réussi dans son œuvre essentielle tendant à lever la lourde hypothèque qui pesait sur l’Egypte. Par une ironie du sort, elle a même favorisé, dans une certaine mesure, cette intervention étrangère qu’elle redoutait tant. Elle porta tristement le poids de la défaite.
La révolution était populaire ; mais elle n’était pas suffisamment profonde pour se relever aussitôt des effets de la défaite et combattre, sans répit l’occupation ; elle n’était pas non plus superficielle au point de s’éteindre et de faire le deuil de son idéal.
Un souffle de foi et d’espérance avait rempli tous les cœurs. L’idée nationale était formée ; elle n’attendait qu’un chef capable de regrouper les forces éparpillées, en former de nouvelles, et réveiller les esprits : ce fut Moustapha Kamel, fondateur du parti national égyptien, premier parti organisé avec un programme défini et un chef reconnu. C’est à partir de 1896, au début du règne de l’ancien khédive Abbas Hilmi, que ce patriote ardent commença son action de propagande contre la domination anglaise.[248]
Cependant la minorité turque ou circassienne ne constituait plus, depuis l’occupation, un élément isolé. Soit par suite d’alliances répétées avec les Egyptiens, soit par suite de transformation lentes, œuvre du temps, elle se laissait absorber par le type dominant de la race et disparaissait dans le bloc homogène. Le contact avec l’Europe s’établissait sur des bases plus larges et plus saines. La bourgeoisie éclairée recrutait ses éléments les plus actifs parmi les avocats — devenus nombreux grâce à la réorganisation des tribunaux indigènes — et les journalistes de talent. Avec le temps, elle étendait son champ d’action sur les villes et même les campagnes et trouvait dans la jeunesse ardente des écoles la cheville ouvrière du mouvement dont la direction lui appartenait.
Survient la guerre mondiale. D’une part, cette guerre a secoué l’Egypte où les esprits étaient préparés à accueillir le nouvel évangile des droits des peuples. D’autre part, le protectorat établi en 1914 et son régime durement subi par toutes les classes pendant la guerre avait accumulé des haines et des causes de mécontentement contre la domination étrangère parmi les fellahs aussi bien que parmi l’élite du pays. Il est bon de rappeler qu’il existe en Egypte des rapports intimes entre les différentes classes et que l’aristocratie intellectuelle et l’aristocratie terrienne font, en réalité, partie de la haute bourgeoisie qui a de solides attaches avec le peuple et qui est, comme lui, directement issue du sol. Un bourgeois, dans ce pays agricole, n’est qu’un paysan éclairé. Quelles que soient son éducation et ses habitudes, c’est le membre d’une famille de fellahs. Dans un sens élevé, il sent le terroir.
Dès l’armistice, un mouvement profond, sans précédent dans l’histoire de l’Egypte moderne, se déclenche et prend le caractère d’une révolution nationale qui se cristallise autour du wafd, délégation mandatée par la nation pour défendre la cause de l’Egypte. C’est la révolution de 1919 qui suit son cours.
Le peuple nilotique, foncièrement pacifique, prend maintenant goût à la lutte qui stimule toutes les énergies en réserve depuis des siècles et bannit de la cité politique cette quiétude de l’Orient attribuée, à tort ou à raison, au climat ou à l’esprit de l’Islam. Ce goût se transporte sur le terrain économique et réagit contre l’absence plus ou moins marquée de l’esprit d’entreprise chez la bourgeoisie dans la haute banque, le haut commerce et l’industrie, restés l’apanage de l’étranger.
Par une déclaration en date du 28 février 1922, l’Angleterre abolit le protectorat sur l’Egypte et reconnaît son indépendance. Toutefois, quatre points réservés font de cette indépendance une sorte d’occupation invisible. Les revendications principales des Egyptiens, touchant l’évacuation complète et le Soudan, feront l’objet de nouvelles négociations entre l’Egypte et la Grande-Bretagne.
Telle est, dans ses traits essentiels, la genèse de l’esprit national égyptien.
BIBLIOGRAPHIE