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La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle

LETTRES (continued 6)

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Je le trouvai fort bien fait, l'air galant, les manières polies et civiles, extrêmement d'esprit et de vivacité. Comme ma parente en a beaucoup, elle se défendit fort bien du reproche qu'il lui faisait; mais lorsqu'il fut parti, elle me pensa manger de lui avoir dit que je n'avais point la fièvre. Je voulus m'excuser sur ce que j'ignorais qu'elle lui eût dit elle-même, et que je ne savais point deviner. Elle me répliqua qu'il fallait deviner à la cour, et que, à moins de cela, l'on y faisait le personnage d'une bête.

Elle demanda au prince s'il était vrai que la Reine-mère eût écrit au Roi pour le prier qu'elle pût le voir et qu'il l'eût refusé. Il en convint, et que c'était aussi la seule raison qui empêchait Sa Majesté d'aller à Aranjuez, de peur qu'elle vînt l'y trouver malgré la défense qui lui était faite de sortir de Tolède. Quoi! seigneur, m'écriai-je, le Roi ne veut pas voir la Reine sa mère? Dites plutôt, reprit-il, que c'est la politique de l'État qui défend aux souverains de suivre leurs inclinations quand elles ne s'accordent pas avec le bien public. Nous avons pour maxime, dans le conseil d'État, de consulter toujours l'esprit du grand Charles-Quint dans toutes les affaires difficiles; nous examinons ce qu'il aurait fait dans telle ou telle rencontre, et nous tâchons de le faire à notre tour. Pour moi, j'ai trouvé, avec bien d'autres, qu'il n'aurait pas vu sa mère, après avoir eu lieu de l'exiler; et, le Roi en est si persuadé, qu'il lui a répondu que cela ne se pouvait. Il ne me fut pas malaisé de connaître que Don Juan accommodait le génie de Charles-Quint au sien propre.

Le Roi est allé au Buen-Retiro, où j'ai eu l'honneur de le voir pour la première fois à la comédie, car il ouvrit les jalousies de sa loge pour nous regarder dans la nôtre, parce que nous étions vêtues à la française. L'ambassadrice de Danemark y était habillée de même, et si belle, qu'il dit au prince de Monteleon que nous étions toutes à son gré, mais que c'était dommage que nous ne fussions coiffées et mises à l'espagnole; que plus il regardait l'habit des dames françaises, plus il lui semblait choquant; que celui des hommes ne l'était pas tant. On jouait devant lui l'opéra d'Alcine; j'y eus peu d'attention, parce que je regardais toujours le Roi pour vous le dépeindre. Je vous dirai qu'il a le teint délicat et blanc, le front grand, les yeux beaux et doux, le visage fort long et étroit, les lèvres très-grosses comme tous ceux de la maison d'Autriche, et la bouche grande, le nez extrêmement aquilin, le menton pointu et relevé, les cheveux blonds en quantité, tout plats et passés derrière les oreilles; la taille assez haute, droite et déliée, les jambes menues et presque tout unies[103]. Il a naturellement beaucoup de bonté, il est enclin à la clémence, et, de plusieurs conseils qu'on lui donne, il prend celui qu'il croit le plus utile pour ses peuples; car il les aime fort. Il n'est point vindicatif; il est sobre, il aime à donner, il est pieux; ses inclinations sont portées au bien, son humeur égale et d'un accès facile. Il n'a pas eu toute l'éducation qui sert à former l'esprit. Il n'en manque pourtant point. Je vais vous en marquer quelques traits que l'on m'a racontés, et encore qu'ils ne soient pas importants, cela fait toujours plaisir à savoir.

Il n'y a pas longtemps que madame la connétable Colonne, qui était en religion à San-Domingo, étant sortie de cette abbaye où elle était rentrée et sortie plusieurs fois, les religieuses, fatiguées de son procédé, résolurent de ne la plus recevoir; et, en effet, la dernière fois qu'elle y voulut rentrer, elles lui dirent nettement qu'elle pouvait rester dans le monde, ou choisir une autre retraite que leur maison. Elle se sentit fort offensée de ce refus, qui ne convenait point à une personne de sa qualité et de son mérite. Elle fit agir ses amis auprès du Roi, et il envoya dire à l'abbesse qu'elle eût à ouvrir sa porte à la connétable. L'abbesse et toutes les religieuses, s'obstinant dans leur refus, dirent qu'elles voulaient représenter leurs raisons à Sa Majesté, et qu'elles l'iraient trouver. Lorsqu'on rapporta au Roi la réponse de ces religieuses, il s'éclata de rire et dit: J'aurai bien du plaisir de voir cette procession de nonnes, qui viendront en chantant: Libera nos, Domine, de la condestabile.

Elles n'y allèrent pourtant pas, et elles prirent le parti de l'obéissance, qui est toujours le meilleur[104].

Il pleuvait, il y a quelques jours, le tonnerre était effroyable; le Roi, qui se divertit quelquefois à faire des petites malices à ses courtisans, commanda au marquis d'Astorga d'aller l'attendre sur la terrasse du palais. Le bon vieillard lui dit en riant: Sire, serez-vous longtemps à venir? Pourquoi, dit le Roi? C'est, répliqua-t-il, que Votre Majesté n'aura qu'à faire apporter un cercueil pour me mettre dedans, car il n'y a pas d'apparence que je résiste à un temps comme celui-ci. Allez, allez, marquis, dit le Roi, j'irai vous trouver. Le marquis sortit, et, sans balancer, il monta dans son carrosse et s'en alla chez lui. Au bout de deux heures, le Roi dit: Assurément, le bonhomme est pénétré jusqu'aux os; qu'on le fasse descendre, je veux le voir en cet état. On dit au Roi qu'il ne s'y était pas exposé; sur quoi il dit, qu'il n'était pas seulement vieux, mais qu'il était fort sage.

On prit, il y a peu, une des plus belles courtisanes de Madrid, déguisée en homme auprès du palais; elle avait attaqué son amant, dont elle croyait avoir sujet de se plaindre. Celui-ci, l'ayant reconnue au son de sa voix et à la manière dont elle se servait de son épée, ne voulut point employer la sienne pour se défendre; bien loin de là, il ouvrit son jubon, qui est une veste, et lui laissa l'entière liberté de le frapper. Il croyait peut-être qu'elle n'aurait pas assez de colère ou de courage pour le faire; mais il se trompa, et elle lui porta un coup de toute sa force qui le fit tomber très-blessé. A peine eut-elle vu couler son sang, qu'elle se jeta par terre et fit des cris effroyables; elle se déchira le visage avec ses ongles et s'arracha les cheveux. Le peuple, s'étant amassé autour d'elle, vit bien, à son air et à ses longs cheveux, que c'était une femme. Ainsi la justice l'arrêta, et quelques seigneurs qui passaient dans ce même moment, l'ayant vue, contèrent au Roi ce qui venait d'arriver. Il voulut lui parler, on l'amena devant lui. Est-ce toi, lui dit-il, qui a blessé un homme près du palais? Oui, Sire, répondit-elle, j'ai voulu me venger d'un ingrat. Il m'avait promis de me garder son cœur, j'ai su qu'il l'a donné à une autre. Et pourquoi donc, reprit-il, es-tu si affligée puisque tu t'es vengée? Ah! Sire, continua-t-elle, je me suis punie en cherchant à me venger. Je suis au désespoir, je supplie Votre Majesté d'ordonner qu'on me fasse mourir, car je mérite le dernier châtiment. Le Roi en eut compassion, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: En vérité, dit-il, j'ai peine à croire qu'il y ait au monde un état plus malheureux que celui d'aimer sans être aimé. Va, continua-t-il, tu as trop d'amour pour avoir de la raison. Tâche d'être plus sage que tu ne l'as été et n'abuse point de la liberté que je te fais rendre. Elle se retira, sans être menée, dans le lieu où l'on enferme les misérables qui ont une mauvaise conduite[105].

Tout ce que je vous ai dit du Roi m'a éloignée de l'opéra d'Alcine. Je le vis le premier jour avec tant de distraction que lorsque j'y retournai il me parut tout nouveau. Il n'a jamais été de si pitoyables machines. On faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui tenait d'un bout du théâtre à l'autre. Le soleil était brillant par le moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé, dans chacune desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des enchantements et qu'elle invoquait les démons, ils sortaient commodément des enfers avec des échelles; le gracioso, c'est-à-dire le bouffon, dit cent impertinences. Les musiciens ont la voix assez belle, mais ils chantent trop de la gorge. On avait autrefois l'indulgence de laisser entrer beaucoup de gens dans la salle, quoique le Roi y fût. Cette coutume est changée, il n'y entre plus que de grands seigneurs, et, tout au moins, des titrés ou des chevaliers des trois ordres militaires. Cette salle est assurément fort belle, elle est toute peinte et dorée; les loges, ainsi que je vous l'ai marqué, sont toujours grillées de jalousies comme celles que nous avons à l'Opéra; mais elles tiennent depuis le haut jusqu'en bas, et il semble que ce soient des chambres. Le côté où le Roi se met est magnifique. Au reste, la plus belle comédie du monde, j'entends de celles que l'on joue dans la ville, est bien souvent approuvée ou blâmée selon le caprice de quelque misérable. Il y a, entre autres, un cordonnier qui en décide, et qui s'est acquis un pouvoir si absolu de le faire, que lorsque les auteurs les ont achevées, ils vont chez lui pour briguer son suffrage. Ils lui lisent leurs pièces; le cordonnier prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut pourtant essuyer. Au bout de tout cela, quand il se trouve à la première représentation, tout le monde a les yeux attachés sur le geste et les actions de ce faquin. Les jeunes gens, de quelque qualité qu'ils soient, l'imitent. S'il bâille, ils bâillent; s'il rit, ils rient. Enfin l'impatience le prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se met à siffler. En même temps, cent autres sifflets font retentir la salle d'un ton si aigu, qu'il rompt la tête aux spectateurs. Voilà mon pauvre auteur au désespoir, et toutes ses veilles et ses peines à la merci de la bonne ou de la méchante humeur d'un maraud[106].

Il y a, dans la salle de ces comédiens, un certain endroit que l'on nomme la casuela (c'est comme l'amphithéâtre); toutes les dames d'une médiocre vertu s'y mettent, et tous les grands seigneurs y vont pour causer avec elles. Il s'y fait quelquefois tant de bruit, que l'on n'entendrait point le tonnerre, et elles disent des choses si plaisantes, qu'elles font mourir de rire, car leur vivacité n'est arrêtée par aucune bienséance. Elles savent, de plus, les aventures de tout le monde; et, s'il y avait un bon mot à dire sur Leurs Majestés, elles aimeraient mieux être pendues un quart d'heure après que d'avoir manqué à le dire.

On peut dire que les comédiennes sont adorées dans cette cour. Il n'y en a aucune qui ne soit la maîtresse d'un fort grand seigneur, et pour laquelle il ne se soit fait plusieurs combats, où il y a eu bien des gens tués. Je ne sais pas ce qu'elles disent de si joli; mais, en vérité, ce sont les plus vilaines carcasses du monde. Elles font une dépense effroyable, et on laisserait plutôt périr toute sa maison de faim et de soif que de souffrir qu'une gueuse de comédienne manquât des choses les plus superflues[107].

Nous sommes dans une saison assez incommode, parce que c'est l'usage de faire prendre le vert aux mules, et presque tout le monde est à pied. On ne voit, dans ce temps, que de l'herbe qu'on porte de tous les côtés, et les plus grands seigneurs gardent à peine deux mules pour les mener; ils prennent, à cause de cela, le parti d'aller souvent à cheval.

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits pour ces sortes de fêtes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort recherchés. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu parler, je n'en avais point vu jusqu'à présent, et le jeune comte de Koenigsmarck, qui est Suédois, voulut tauriser pour une fille de mes amies, de sorte que je fus encore plus empressée à me rendre à la Plaza Major, où ma parente, en qualité de titulada de Castille, avait son balcon marqué et paré d'un dais, avec des tapis et des carreaux du garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se passe à ces sortes de fêtes, je dois vous dire que lorsque le Roi ordonne que l'on en fasse, l'on mène dans les montagnes et dans les forêts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des mandarines. On sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-là. Et comme elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent dans certaines palissades que l'on met exprès le long des chemins, qui sont quelquefois de trente à quarante lieues. Plusieurs hommes armés de demi-piques et bien montés, chassent ces taureaux et les empêchent de retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligés de les combattre dans ces barrières, et souvent l'on y est tué ou blessé.

Des gens qui sont postés exprès sur les chemins, viennent donner avis du jour que les taureaux arrivent à Madrid; et l'on met de même des palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal à personne. Les mandarines, qui sont de vraies traîtresses, marchent toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'à la place destinée pour la course, où l'on dresse exprès une grande écurie avec des ais propres à les enfermer. Il y en a quelquefois trente, quarante et jusqu'à cinquante. Cette écurie a deux portes, les mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils se trouvent pris.

Après qu'ils se sont reposés quelques heures, on les fait sortir de l'écurie, les uns après les autres, dans la grande place, où il vient quantité de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le taureau par les cornes, les autres l'arrêtent par la queue; parce qu'ils le marquent à la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les oreilles, on les nomme herradores. Ceci ne se passe pas si paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tuées, et c'est un prélude de la fête qui fait toujours beaucoup de plaisir au peuple, soit qu'il aime à voir répandre du sang, ou qu'il aime seulement les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui donnent lieu de faire ensuite de longues réflexions. Mais s'il en fait sur ce qui arrive de fâcheux dans cette fête, il ne paraît pas qu'il en profite, car il est toujours prêt à s'exposer dans toutes les courses que l'on fait.

On donne à manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course, et même on les connaît pour les fils ou les frères de ceux qui ont bien fait du carnage aux fêtes précédentes. On attache à leurs cornes un long ruban; à la couleur du ruban tout le monde les reconnaît et cite l'histoire de leurs ancêtres: que l'aïeul ou le trisaïeul de ces taureaux tuèrent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposés, on sable la Plaza Major, et l'on met tout autour des barrières de la hauteur d'un homme, qui sont peintes des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large, avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bâties, et sont toutes semblables, faites en manière de pavillons, à cinq étages, et à chacun un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitrées. Celui du Roi est plus avancé que celui des autres, plus spacieux et tout doré. Il est au milieu d'un des côtés avec un dais au-dessus. Vis-à-vis, sont les balcons des ambassadeurs qui ont séance quand il tient chapelle, c'est-à-dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur, l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie: ceux d'Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, et des autres princes protestants, ne tiennent pas de rang là. Les conseils de Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes, des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont à la droite du Roi.

On les reconnaît aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi tout brodés d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et les titulados, sont placés chacun son rang, et aux dépens du Roi ou de la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent là.

On donne de la part du Roi, à tous ceux que je viens de marquer, une collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sèches et des eaux glacées, des gants, des rubans, des éventails, des pastilles, des bas de soie et des jarretières. De sorte que ces fêtes-là coûtent toujours plus de cent mille écus. Cette dépense se prend sur les amendes qui sont adjugées au Roi ou à la ville. C'est un fonds auquel on ne toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand péril, et, si on le faisait, il en pourrait arriver une sédition, tant le peuple est enchanté de cette sorte de plaisir.

Depuis le niveau du pavé jusqu'au premier balcon, l'on fait des échafauds, pour placer tout le monde. On loue un balcon jusqu'à quinze et vingt pistoles, et il n'y en a aucun qui ne soit occupé et paré de riches tapis et de beaux dais. Le peuple ne se met point sous le balcon du Roi, cet endroit est rempli par ses gardes. Il y a seulement trois portes ouvertes, par lesquelles les personnes de qualité viennent dans leurs plus beaux carrosses, particulièrement les ambassadeurs; et l'on y fait plusieurs tours quelque temps avant que le Roi arrive. Les cavaliers saluent les dames qui sont sur les balcons, sans être couvertes de leurs mantes. Elles sont parées de toutes leurs pierreries et de ce qu'elles ont de plus beau. On ne voit que des étoffes magnifiques, des tapisseries, des carreaux et des tapis tout relevés d'or. Je n'ai jamais rien vu de plus éblouissant. Le balcon du Roi est entouré de rideaux vert et or, qu'il tire quand il ne veut pas qu'on le voie.

Le Roi vint sur les quatre heures, et aussitôt tous les carrosses sortirent de la place. C'est ordinairement l'ambassadeur de France qu'on y remarque le plus, parce que lui et tout son train sont habillés à la française, et c'est le seul ambassadeur qui ait ici ce privilége, car les autres se mettent à l'espagnole. Mais le marquis de Villars n'est pas encore arrivé. Le carrosse du Roi est précédé de cinq ou six autres où sont les officiers, les menins et les pages de la chambre, et le carrosse de respect, où il n'y a personne dedans, marche immédiatement devant celui de Sa Majesté, dont le cocher et le postillon vont toujours tête nue, et un valet de pied porte leur chapeau. Le carrosse est entouré de gardes à pied. Ceux que l'on nomme gardes du corps ont des pertuisanes et marchent fort près du carrosse. Aux portières sont en grand nombre les pages du Roi, habillés de noir, et sans épée, qui est la seule marque qui les fasse connaître pour être des pages. Comme les dames destinées à être près de la jeune Reine ont déjà été nommées, elles venaient toutes sous la conduite de la duchesse de Terranova, dans les carrosses du Roi; et des hommes de la première qualité marchaient à la portière, les uns à pied pour en être plus proche, et les autres montés sur les plus beaux chevaux du monde, qui sont dressés exprès, et que l'on appelle chevaux de mouvement. Pour faire cette galanterie, il faut en avoir obtenu permission de sa maîtresse; autrement on s'en attirerait de grands reproches, et même une affaire avec les parents de la dame, qui prendraient cette liberté au point d'honneur. Lorsqu'elle le trouve bon, on peut faire toutes les galanteries dont ces sortes de fêtes fournissent l'occasion. Mais bien qu'ils n'aient rien à craindre de la part des dames qu'ils servent, ni de leurs familles, toutes les difficultés ne sont pas levées pour cela: car les dueñas de honor, dont il y a une provision incommode dans chaque carrosse, et les guardadamas qui vont à cheval, sont de fâcheux surveillants. A peine a-t-on commencé un peu de conversation, que les vieilles tirent le rideau, et les guardadamas vous disent que l'amour le plus respectueux est le plus discret. Ainsi, il faut bien souvent se contenter de se parler avec les yeux et de faire des soupirs si hauts qu'ils s'entendent de fort loin.

Toutes les choses étant ainsi disposées, les capitaines des gardes et les autres officiers entrent dans la place, montés sur de très-beaux chevaux et suivis des gardes espagnole, allemande et bourguignonne. Ils sont vêtus de velours ou de satin jaune, qui sont les livrées du Roi, avec des galons veloutés cramoisi, or et argent. Les archers de la garde, que je nomme gardes du corps, ont seulement un petit manteau de la même livrée sur des habits noirs. Les Espagnols ont des chausses retroussées à l'antique, les Allemands, appelés Tudesques, en ont comme les Suisses. Ils se rangent l'un auprès de l'autre, du côté du balcon du Roi, pendant que les deux capitaines et les deux lieutenants, ayant chacun un bâton de commandement à la main, et suivis d'une nombreuse livrée, marchent tous quatre de front à la tête des gardes, et font plusieurs tours dans la place pour donner les ordres nécessaires, et pour saluer les dames de leur connaissance. Leurs chevaux font cent courbettes et cent bonds. Ils sont couverts de nœuds de ruban et de housses en broderie. On les nomme picadores pour les distinguer. Chacun de ces seigneurs affecte de porter ces jours-là les couleurs que sa maîtresse aime davantage.

Après que le peuple est sorti des barrières et s'est rangé sur les échafauds, on arrose la place avec quarante ou cinquante tonneaux d'eau qui sont tirés chacun par une charrette. Les capitaines des gardes reviennent alors prendre leurs postes sous le balcon du Roi, où tous les gardes se mettent aussi, et font une espèce de haie, se tenant fort serrés; et quoique les taureaux soient quelquefois prêts à les tuer, il ne leur est pas permis de reculer ni de sortir de leur place. Ils leur présentent seulement la pointe de leurs hallebardes, et se défendent avec beaucoup de péril de leur part. Lorsqu'ils en tuent un, il est à eux.

Je vous assure que cette foule innombrable de peuple (car tout en est plein, et les toits des maisons comme tout le reste), ces balcons si bien parés, avec tant de belles dames, cette grande cour, ces gardes et enfin toute cette place, donnent un des plus beaux spectacles que j'aie jamais vus.

Aussitôt que les gardes occupent le quartier du Roi, il entre dans la place six alguazils ou huissiers de ville, tenant chacun une grande baguette blanche. Leurs chevaux sont excellents, harnachés à la morisque, chargés de petites sonnettes. L'habit des alguazils est noir. Ils ont des plumes et tiennent la meilleure contenance qu'ils peuvent dans l'extrême crainte dont ils sont saisis, à cause qu'il ne leur est pas permis de sortir de la lice; et ce sont eux qui vont querir les cavaliers qui doivent combattre.

Je dois vous dire, avant de continuer cette petite description, qu'il y a des lois établies pour cette sorte de course, que l'on nomme Duelo, c'est-à-dire duel, parce qu'un cavalier attaque le taureau et le combat en combat singulier. Voici quelques-unes des choses que l'on y observe. Il faut être né gentilhomme et connu pour tel pour combattre à cheval[108]. Il n'est pas permis de tirer l'épée contre le taureau, qu'il ne vous ait fait insulte. On appelle insulte, quand il vous arrache de la main le garrochon, c'est-à-dire la lance, ou qu'il a fait tomber votre chapeau, ou votre manteau; ou qu'il vous a blessé vous ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas, le cavalier est obligé de pousser son cheval droit au taureau, car c'est un empeño, cela veut dire un affront qui engage à le venger ou à mourir; et il faut lui donner una cuchillada, c'est-à-dire un coup du revers de son épée à la tête ou au cou. Mais si le cheval sur lequel le cavalier est monté résiste à avancer, l'on met aussitôt pied à terre, et l'on marche courageusement contre ce fier animal. On est armé d'un épieu fort court et large de trois doigts. Il faut que les autres cavaliers qui sont là pour combattre descendent aussi de cheval, et accompagnent celui qui est dans l'empeño: mais ils ne le secondent point pour lui procurer aucun avantage contre son ennemi. Lorsqu'ils vont tous de cette manière vers le taureau, s'il s'enfuit à l'autre bout de la place, au lieu de les attendre ou de venir à eux; après l'avoir poursuivi quelque temps, ils ont satisfait aux lois du duel.

Lorsqu'il y a dans la ville des chevaux qui ont servi à tauriser, et qui sont adroits, bien que l'on ne connaisse point celui à qui ils sont, on les lui emprunte, soit qu'il ne souhaite pas les vendre, soit qu'on ne soit pas en état de les acheter; et l'on n'en est jamais refusé. Si par malheur le cheval est tué, et qu'on le veuille payer, on ne le souffre pas, et ce serait manquer à la générosité espagnole que de recevoir de l'argent en telle rencontre. Il est, cependant, assez désagréable d'avoir un cheval que l'on a bien pris de la peine à dresser, et que le premier inconnu vous fait tuer sans qu'il en soit autre chose. Cette sorte de combat est jugée si périlleuse, qu'il y a des indulgences ouvertes en beaucoup d'églises pour ces jours-là, à cause du massacre qui s'y fait. Plusieurs Papes ont voulu abolir tout à fait des spectacles si barbares, mais les Espagnols ont fait de si grandes instances envers la cour de Rome, pour qu'on les laissât, qu'elle s'est accommodée à leur humeur, et jusqu'ici elle les a tolérés.

Le premier jour que j'y fus, les alguazils vinrent à la porte qui est au bout de la lice, querir les six chevaliers, dont le comte de Koenigsmarck était un, qui se présentaient pour combattre. Leurs chevaux étaient admirablement beaux et magnifiquement harnachés. Sans compter ceux qu'ils montaient, ils en avaient chacun douze, que les palefreniers menaient en main, et chacun six mulets chargés de rejones ou garrochons[109], qui sont, comme je vous l'ai déjà dit, des lances de bois de sapin fort sec, longues de quatre ou cinq pieds, toutes peintes et dorées avec le fer très-poli, et par-dessus, les mulets avaient des couvertures de velours, aux couleurs de ceux qui devaient combattre. Leurs armes y étaient en broderies d'or. Cela ne se pratique pas à toutes les fêtes. Quand c'est la ville qui les donne, il y a bien moins de magnificence; mais comme c'était le Roi qui avait ordonné celle-ci, et qu'elle se faisait à cause de son mariage, rien n'y était oublié.

Les cavaliers étaient vêtus de noir brodé d'or et d'argent, de soie ou de jais. Ils avaient des plumes blanches mouchetées de différentes couleurs, qui s'élevaient toutes sur le côté du chapeau, avec une riche enseigne de diamants et un cordon de même. Ils portaient des écharpes, les unes blanches, les autres cramoisies, bleues et jaunes brodées d'or passé: quelques-uns les avaient autour d'eux, d'autres, mises comme un baudrier, et d'autres au bras. Celles-ci étaient étroites et courtes. C'étaient sans doute des présents de leurs maîtresses; car, d'ordinaire, ils courent pour leur plaire et pour leur témoigner qu'il n'y a point de péril auquel ils ne s'exposassent pour contribuer à leur divertissement. Ils avaient par-dessus un manteau noir qui les enveloppait, dont les bouts étant jetés par derrière, les bras n'en étaient point embarrassés. Ils portaient de petites bottines blanches avec de longs éperons dorés, qui n'ont qu'une pointe, à la mode des Maures. Ils sont aussi à cheval comme eux, les jambes raccourcies, ce qui s'appelle cavalgar à la gineta.

Ces cavaliers étaient fort bien à cheval, et mis de bon air pour le pays. Leur naissance était illustre. Chacun d'eux avait quarante laquais, les uns vêtus de moire d'or, garnie de dentelle; les autres de brocart incarnat rayé d'or et d'argent; et les autres d'une autre façon. Chacun était habillé à l'étrangère, soit en Turc, Hongrois, Maure, Indien ou sauvage. Plusieurs laquais portaient des faisceaux de ces garrochons dont je vous ai parlé, et cela avait beaucoup de grâce autour d'eux. Ils traversèrent la Plaza Mayor, avec tout leur cortége, conduits par les six alguazils, et aux fanfares des trompettes. Ils vinrent devant le balcon du Roi, auquel ils firent une profonde révérence, et lui demandèrent la permission de combattre les taureaux; ce qu'il leur accorda en leur souhaitant la victoire. En même temps, les trompettes recommencèrent à sonner de toutes parts, c'est comme le défi que l'on fait aux taureaux. Il s'éleva de grands cris de tout le peuple qui répétait: Viva, viva los bravos cavalleros! Ils se séparèrent ensuite et furent saluer les dames de leur connaissance. Les laquais sortent de la lice, et il n'en resta que deux à chacun, chargés de rejones. Ils se tenaient aux côtés de leurs maîtres et ne quittèrent guère la croupe de leurs chevaux.

Il entre dans la place beaucoup de jeunes hommes, qui viennent exprès de bien loin pour combattre ces jours-là. Ceux dont je vous parle sont à pied; et comme ils ne sont pas nobles, on ne leur fait aucune cérémonie. Pendant qu'un cavalier combat, les autres se retirent sans cependant sortir des barrières; et ils n'attaquent point le taureau qu'un autre a commencé à combattre, à moins qu'il ne vienne à eux. Le premier auquel il s'adresse, quand ils sont tous ensemble, c'est celui qui le combat. Lorsqu'il a blessé le cavalier, on crie: Fulano es empeño, comme qui dirait c'est un engagement à un tel de venger l'insulte qu'il a reçue du taureau. En effet, il est engagé d'honneur d'aller à cheval, ou de mettre pied à terre pour attaquer le taureau et lui donner un coup d'épée, comme je viens de dire, à la tête ou à la gorge, sans le frapper ailleurs. Il peut ensuite le combattre de telle manière qu'il veut; et le frapper où il peut, mais c'est une chose qui ne se fait pas sans hasarder mille fois de perdre la vie. Lorsque ce premier coup est donné, si les cavaliers sont à pied, ils peuvent remonter à cheval.

Quand le Roi jugea qu'il était temps de commencer la fête, deux alguazils vinrent sous son balcon, et il donna à Don Juan la clef de l'écurie où les taureaux sont enfermés; car le Roi la garde, et quand il faut la jeter, il la remet entre les mains du privado, ou premier ministre, comme une faveur. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les timbales et les tambours, les fifres et les hautbois, les flûtes et les musettes, se firent entendre tour à tour; et les alguazils, qui sont naturellement de grands poltrons, allèrent tout tremblants ouvrir la porte où les taureaux étaient enfermés. Il y avait un homme qui était caché derrière, qui la referma vite, et grimpa par une échelle sur l'écurie: car c'est l'ordinaire que le taureau en sortant cherche derrière la porte, et commence son expédition par tuer, s'il peut, l'homme qui est là. Ensuite, il se met à courir de toute sa force après les alguazils, qui pressent leurs chevaux pour se sauver, parce qu'il ne leur est point permis de se mettre en défense, et toute leur ressource est dans la fuite. Ces hommes, qui sont à pied, lui lancent des flèches et de petits dards plus pointus que les alênes, et tout garnis de papier découpé. Ces dards s'attachent sur lui de telle sorte, que la douleur l'obligeant de s'agiter, le fer entre encore plus avant, et le papier, qui fait du bruit lorsqu'il court, et auquel on met le feu, l'irrite extrêmement. Son haleine forme un brouillard épais autour de lui, le feu lui sort par les yeux et par les narines; il court plus vite qu'un cheval léger à la course, et il se tient même beaucoup plus ferme. En vérité, cela donne de la terreur. Le cavalier qui le doit combattre s'approche, prend un rejon, le tient comme un poignard; le taureau vient à lui, il gauchit, et lui appuie le fer du garrochon; il le repousse ainsi, et le bois, qui est faible, se casse. Aussitôt les laquais qui en tiennent dix ou douze douzaines, en présentent un autre, et le cavalier le lui lance encore dans le corps; de sorte que le taureau mugit, s'anime, court, bondit, et malheur à celui qui se trouvera sur son passage. Lorsqu'il est sur le point de joindre un homme, on lui jette un chapeau ou un manteau, ce qui l'arrête; ou bien on se couche par terre, et le taureau, en courant, passe sur lui. L'on a des bilboquets (ce sont des figures assez grandes faites de carton) avec quoi on l'amuse pour avoir le temps de se sauver. Ce qui garantit encore, c'est que le taureau ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, et dans cet instant les combattants ont l'adresse d'esquiver le coup; mais ce n'est pas une chose si sûre qu'il n'y en périsse plusieurs.

Je vis un Maure qui, tenant un poignard fort court, alla droit au taureau dans le temps qu'il était au plus fort de sa furie, et lui enfonça son poignard entre les deux cornes, dans la suture des os, en un endroit très-délicat, aisé à percer, mais moins grand qu'une pièce de quinze sols. Ce fut le coup le plus téméraire et le plus adroit que l'on puisse imaginer. Le taureau tomba mort sur-le-champ. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et plusieurs Espagnols accoururent l'épée à la main, pour mettre en pièce la bête qui ne pouvait plus leur faire de mal. Quand un taureau est tué, quatre alguazils sortent et vont querir quatre mules que des palefreniers, vêtus de satin jaune mêlé d'incarnat, conduisent. Elles sont couvertes de plumes et de sonnettes d'argent; elles ont des traits de soie, avec quoi l'on attache le taureau qu'elles entraînent. Dans ce moment-là, les trompettes et le peuple font un grand bruit. L'on en courut vingt le premier jour; il en sortit un furieux qui blessa très-dangereusement à la jambe le comte de Koenigsmarck; encore ne reçut-il pas tout le coup, son cheval en fut crevé. Il sauta promptement à terre, et bien qu'il ne soit pas Espagnol, il ne voulut pas se dispenser d'aucune des lois. C'était un spectacle digne de pitié de voir le plus beau cheval du monde en cet état. Il courait de toute sa force autour de la lice, faisant feu avec ses pieds, et il tua un homme en le frappant de la tête et du poitrail. On lui ouvrit la grande barrière et il sortit. Pour le comte, aussitôt qu'il fut blessé, une fort belle dame espagnole, qui croyait qu'il combattait pour elle, s'avança sur son balcon et lui fit signe plusieurs fois avec son mouchoir, apparemment pour lui donner du courage; mais il ne parut pas avoir besoin de ce secours-là. Il s'avança fièrement l'épée à la main, quoiqu'il perdît un ruisseau de sang et qu'il fût obligé de s'appuyer sur un de ses laquais qui le soutenait, il ne laissa pas de faire une grande blessure à la tête du taureau; et aussitôt s'étant tourné du côté où était cette belle fille pour laquelle il combattait, il se laissa aller sur ses gens qui l'emportèrent demi-mort.

Mais il ne faut pas penser que ces sortes d'accidents interrompent la fête; il est dit qu'elle ne cessera que par l'ordre du Roi, de manière que lorsqu'il y a un des cavaliers blessé, les autres l'accompagnent jusqu'à la barrière, et sur-le-champ ils reviennent combattre. Il y eut un Biscayen si hardi, qu'il se jeta à cheval sur le dos d'un taureau, le prit par les cornes, et, quelques efforts que pût faire l'animal pour le renverser par terre, le Biscayen y resta plus d'un quart d'heure, et rompit une des cornes du taureau[110]. Quand ils se défendent trop longtemps, et que le Roi en veut faire sortir d'autres (car les nouveaux sont agréables, parce que chacun a sa manière particulière de combattre), l'on amène les dogues d'Angleterre. Ils ne sont pas si grands que ceux que l'on voit d'ordinaire; c'est une race semblable à ceux que les Espagnols menaient aux Indes, lorsqu'ils en firent la conquête. Ils sont petits et bassets, mais si forts que, quand une fois ils tiennent une goulée, ils ne lâchent point, et ils se laisseraient plutôt couper par morceaux. Il y en a toujours quelques-uns de tués. Le taureau les met sur ses cornes, et les fait sauter en l'air comme si c'étaient des ballons. Quelquefois on lui coupe les jarrets avec de certains fers faits en croissants; on les met au bout d'une grande perche, et cela s'appelle des jaretar el toro.

Un autre cavalier fut empeño, parce qu'en combattant son chapeau tomba. Il ne mit pas pied à terre, il tira son épieu, et poussant son cheval droit au taureau qui l'attendait, il lui donna un coup dans le cou, dont il ne demeura que légèrement blessé, de manière que la douleur ne servait qu'à l'animer davantage. Il grattait la terre de ses pieds, il mugissait, il sautait comme un cerf. Je ne saurais vous bien décrire ce combat, non plus que les acclamations de tout le monde, les battements de mains, la quantité de mouchoirs que l'on élevait en l'air, et que l'on montrait en signe d'admiration, les uns criant: Victor, Victor! et les autres, ha toro, ha toro! pour exciter ensuite sa furie. Je ne saurais non plus vous dire mes alarmes particulières, et comme le cœur me palpitait, lorsque que je voyais ces terribles animaux prêts à tuer ces braves cavaliers: tout cela m'est également impossible.

Un Tolédan, jeune et bien fait, ne put éviter le coup de corne d'un taureau; il fut élevé bien haut et mourut sur-le-champ. Il y en eut deux autres mortellement blessés, et quatre chevaux tués ou blessés à mort. Cependant ils disaient tous que la course n'avait pas été fort belle, parce qu'il n'y avait guère eu de sang répandu; que, pour une telle fête, il y aurait dû avoir au moins dix hommes tués sur la place. L'on ne peut bien exprimer l'adresse des cavaliers à combattre, et celle des chevaux pour éviter le coup. Ils tournent quelquefois une heure autour du taureau sans en être plus loin que d'un pied, et sans qu'il puisse les approcher; mais lorsqu'il les touche, il les blesse cruellement. Le Roi jeta quinze pistoles au Maure qui avait tué le taureau avec son poignard; il en donna autant à celui qui en avait dompté un autre, et dit qu'il se souviendrait des cavaliers qui avaient combattu. Je remarquai un Castillan qui, ne sachant comment se garantir, sauta par-dessus le taureau aussi légèrement qu'aurait fait un oiseau.

Ces fêtes sont belles, grandes et magnifiques; c'est un spectacle fort noble et qui coûte beaucoup. L'on ne peut en faire une peinture juste; il faut les voir pour se les bien représenter. Mais je vous avoue que tout cela ne me plaît point, quand je pense qu'un homme, dont la conservation vous est chère, a la témérité de s'aller exposer contre un taureau furieux, et que, pour l'amour de vous (car c'en est d'ordinaire le motif), vous le voyez revenir tout sanglant et demi-mort. Peut-on seulement approuver aucune de ces coutumes? Et supposé même qu'on n'y eût pas un intérêt particulier, peut-on souhaiter de se trouver à des fêtes qui, presque toujours, coûtent la vie à plusieurs personnes? Pour moi, je suis surprise que, dans un royaume où les Rois portent le nom de catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble qu'il devrait être tout à fait aboli, aussi bien que plusieurs autres coutumes qu'ils tiennent de ces infidèles.

Don Fernand de Tolède, me voyant fort émue et fort inquiète pendant la course, et remarquant que je devenais quelquefois aussi pâle qu'un mort, tant je craignais de voir tuer quelques-uns de ceux qui combattaient, me dit en souriant: Qu'auriez-vous fait, Madame, si vous aviez vu ce qui se passa ici il y a quelques années? Un cavalier de mérite aimait passionnément une jeune fille qui n'était que la fille d'un lapidaire; mais elle était parfaitement belle, et devait avoir de fort grands biens. Ce cavalier ayant appris que les plus fiers taureaux des montagnes avaient été pris, et croyant qu'il y aurait beaucoup de gloire de les vaincre, résolut de tauriser, et il en demanda la permission à sa maîtresse. Elle fut si saisie de la simple proposition qu'il lui en fit, qu'elle s'en évanouit, et elle lui défendit, par tout le pouvoir qu'il lui avait donné sur son esprit, d'y penser de sa vie. Mais, malgré cette défense, il crut ne pouvoir lui donner une plus grande preuve de son amour, et il fit travailler secrètement à toutes les choses qui lui étaient nécessaires. Quelque soin qu'il apportât à cacher son dessein à sa maîtresse, elle en fut avertie, et elle n'omit rien pour le détourner. Enfin, le jour de cette fête étant venu, il la conjura de s'y trouver, et il lui dit que sa présence suffirait pour le faire vaincre et pour lui acquérir une gloire qui le rendrait encore plus digne d'elle. Votre amour, lui dit-elle, est plus ambitieux qu'il n'est tendre, et le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez où la gloire vous appelle, vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi; oui, j'y serai, je vous le promets, et peut-être que ma présence vous troublera plus qu'elle ne vous donnera d'émulation. Il la quitta enfin et fut sur la Plaza mayor, où tout le monde était déjà assemblé. Mais à peine commençait-il de se défendre contre un fier taureau qui l'avait attaqué, qu'un jeune villageois jette un dard à ce redoutable animal qui le perce et lui fait sentir beaucoup de douleur. Il quitte aussitôt le cavalier qui le combattait, et en mugissant il prend sa course vers celui qui venait de le frapper. Ce jeune homme, interdit, voulut se sauver: alors le bonnet dont sa tête était couverte vint à tomber, et en même temps les plus beaux cheveux du monde, et les plus longs, se déployèrent sur ses épaules et firent reconnaître que c'était une fille de quinze à seize ans. La peur lui avait causé un tel tremblement, qu'elle ne pouvait plus ni courir ni éviter le taureau. Il lui avait porté un coup effroyable dans le côté, au même moment que son amant, qui était le toréador, et qui l'avait reconnue, avait couru vers elle pour la secourir. O Dieu! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'il vit sa chère maîtresse dans ce funeste état! Il devint transporté, il ne ménagea plus sa vie, et, plus furieux que le taureau, il fit des choses incroyables. Il fut mortellement blessé en plusieurs endroits. Ce fut bien ce jour-là qu'on trouva la fête belle. On porta les deux infortunés amants chez le malheureux père de la fille. Ils voulurent être en même chambre, et demandèrent en grâce que, pour le peu d'heures qui leur restaient à vivre, on les mariât, et que, puisqu'ils ne pouvaient vivre ensemble, ils n'eussent au moins qu'un même tombeau après leur mort. Cette histoire a beaucoup ajouté à l'aversion que j'avais pour ces sortes de fêtes. Je le dis à Don Fernand, après l'avoir remercié de la peine qu'il avait prise de me la raconter.

Je ne vous ai rien dit jusqu'ici de la langue espagnole, dans laquelle je tâche de faire quelques progrès. Je la trouve tout à fait à mon gré, elle est expressive, noble et grave. L'amour ne laisse pas d'y trouver son langage et d'y badiner agréablement. Les personnes de la cour parlent plus concis que les autres. Elles ont de certaines comparaisons et des métaphores si abstraites, qu'à moins d'être accoutumé à les entendre, l'on perd la moitié de leurs conceptions. J'ai appris plusieurs langues, du moins j'en ai eu les premiers principes; mais, de toutes, il n'y a que la nôtre qui me paraisse plus belle que l'espagnole.

Je viens de voir arriver dix galères, cela est assez surprenant dans une ville qui est à quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galères de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi n'y aurait-il pas des galères terrestres? Elles ont la forme d'un chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois de chaque côté; cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le dessous en est rond et assez semblable à celui des galères. On les couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou vingt chevaux pour la traîner. La machine est si longue, qu'elle ne peut tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galère verse, c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la relever. L'on porte là-dedans toutes sortes de provisions, parce que le pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie; l'on couche dans la galère, et c'est un misérable pays pour les voyageurs.

M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de la Trinité, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il était habillé de noir avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs. Son chapeau était si grand, que les bords, qu'on ne relève jamais ici, tombaient des deux côtés et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai, pendant la cérémonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur un papier; je demandai ce que c'était. On me dit que ce devait être de l'ail ou des petites échalotes, parce qu'il en mange assez souvent. J'étais trop éloignée pour le bien voir. Il ne retourna point au Buen-Retiro, à cause de la fête du Saint-Sacrement, à laquelle il voulait assister. Lorsque je sortis de l'église, je reconnus un gentilhomme français nommé Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y avais vu. Je lui demandai depuis quand il était en cette ville. Il me dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait été de me venir voir, sans qu'il s'était engagé à Bayonne de ne perdre pas un moment à la recherche d'un scélérat que l'on croyait caché à Madrid; que ce n'était pas la curiosité de voir sacrer le patriarche des Indes qui l'avait obligé de venir aux Jéronimites (autrement les filles de la Conception); mais, qu'ayant demandé à parler à une religieuse, on lui avait répondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne fût sorti. C'est, ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a causé un grand malheur, à Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que c'était. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse dont je vous parle, je suis persuadé qu'elle ne vous déplairait pas. Je pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastères que dans le monde. Nous montâmes au parloir, dont trois affreuses grilles, les unes sur les autres, tout hérissées de pointes de fer me surprirent. Comment! dis-je, on m'avait assurée que les religieuses étaient, en ce pays, fort galantes; mais je suis persuadée que l'amour n'est pas assez hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces petits trous, où il périrait indubitablement. Vous êtes la dupe des apparences, Madame, s'écria Du Juncas, et, si la dame qui va venir pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, dès aujourd'hui, ce que j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici. Doña Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus belle que je ne me l'étais figuré. M. Du Juncas lui dit que j'étais une dame française qui avait eu envie de la connaître sur le récit qu'il m'avait fait de son mérite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie, et elle nous dit ensuite qu'il était bien vrai que ce misérable dont on voulait savoir des nouvelles avait été à Madrid depuis peu; mais, qu'elle était certaine qu'il n'y était plus, et qu'il avait même eu la hardiesse de lui écrire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui avait apporté la lettre après son départ et qu'elle n'avait pas voulu la recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait pas le prendre, supposé qu'il fût encore ici. On en obtient quelquefois la permission du Roi, dit Doña Isidore; il est de certains crimes qui ne doivent point trouver d'asile, et celui-là en est un. Elle se prit à pleurer, quelque violence qu'elle se fît pour retenir ses larmes; et elle ajouta que, grâce au ciel, elle n'avait rien à se reprocher sur ce qui s'était passé; mais que cela n'empêchait pas qu'elle ne s'affligeât extrêmement d'en avoir été la cause. Nous parlâmes encore quelque temps ensemble; je demeurai aussi charmée de son esprit que de sa beauté, et je me retirai ensuite[111].

Je suis absolument à vous, ma très-chère cousine, soyez-en bien persuadée.

A Madrid, ce 29 de mai 1679.

ONZIÈME LETTRE.

Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chère cousine, pour me pouvoir résoudre à vous écrire dans un temps où la chaleur est excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en étais pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en garantir, je laisse mes fenêtres ouvertes tant que la nuit dure, sans appréhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tête, je mets mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'étouffer comme on fait ici. Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zéphire. Pour moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.

Quand on va à la promenade, l'on est assez embarrassé, car, si l'on baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqué de la poudre dont les rues sont si remplies qu'à peine s'y peut-on voir; et bien que les fenêtres des maisons soient fermées, elle passe au travers et gâte tous les meubles; de sorte que les méchantes odeurs de l'hiver et la poudre de l'été noircissent l'argenterie et toutes choses, à tel point que rien ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne à présent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre, semblables à ces athlètes que l'on représente dans la lice.

Je dois vous dire que j'ai vu la fête du Saint-Sacrement, qui est fort solennelle ici. L'on y fait une procession générale, composée de toutes les paroisses et de tous les religieux, qui sont en très-grand nombre. L'on tapisse les rues, par où elle doit passer, des plus belles tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et même davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais. Il y a du coutil tendu qui passe d'un côté de la rue à l'autre et empêche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sablées, fort arrosées et remplies d'une si grande quantité de fleurs, que l'on ne saurait marcher sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et parés de la dernière magnificence.

Il ne va point de femmes à la procession. Le Roi y était avec un habit de taffetas noir lustré, une broderie de soie bleue et blanche marquait les tailles. Les manches étaient de taffetas blanc, bordées de soie bleue et de jais; elles étaient fort longues et ouvertes par devant. Il avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu'à la ceinture; son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries, d'où pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de diamant à ses souliers et à ses jarretières; un gros cordon à son chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que l'on nomme la peregrine; elle est aussi grosse qu'une poire de rousselet et de la même forme[112]. L'on prétend que c'est la plus belle qui soit en Europe, et que l'eau et la qualité en sont parfaites. Toute la cour, sans exception, était à la suite du Saint-Sacrement. Les conseils y marchaient sans ordre de préséance comme ils se trouvaient, tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le premier après le tabernacle où était le Corpus. C'est, assurément, une des plus belles cérémonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or à leur côté. C'est celle de la chambre du Roi, où ils peuvent entrer quand ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de toile de Hollande, brodée sur leur manteau. Il était près de deux heures après minuit que la procession n'était pas encore rentrée. Lorsqu'elle passa devant le palais l'on tira des boîtes et beaucoup de fusées.

Le Roi était allé trouver la procession à Santa-Maria; c'est une église qui est proche du palais[113]. Toutes les dames prennent ce jour-là leurs habits d'été. Elles sont très-parées sur leurs balcons; elles y trouvent des corbeilles pleines de fleurs, ou des bouteilles remplies d'eau de senteur, et elles en jettent lorsque la procession passe. Pour l'ordinaire, les trois compagnies qui gardent le Roi sont vêtues de neuf. Quand le Saint-Sacrement est rentré dans l'église, chacun va manger chez soi pour se trouver aux autos. Ce sont des tragédies dont les sujets sont pieux et l'exécution assez bizarre. On les représente dans la cour ou dans la rue du président de chaque conseil à qui cela est dû. Le Roi y vient, et toutes les personnes de qualité reçoivent des billets dès la veille pour s'y trouver. Ainsi nous y fûmes conviées, et je demeurai surprise qu'on allumât un nombre extraordinaire de flambeaux pendant que le soleil donnait à plomb sur les comédiens, et qu'il faisait fondre les bougies comme du beurre. Ils jouèrent la plus impertinente pièce que j'aie vue de mes jours. En voici le sujet.

Les chevaliers de Saint-Jacques sont assemblés, et Notre-Seigneur les vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort qu'ils se feraient d'admettre parmi eux une personne née dans la roture; que saint Joseph, son père, est un pauvre menuisier, et que la Sainte Vierge travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude la résolution que l'on prendra. L'on détermine, avec quelque peine, de le refuser. Mais là-dessus on ouvre un avis qui est d'instituer exprès pour lui l'ordre del Cristo, et par cet expédient tout le monde est satisfait[114]. Cet ordre est celui du Portugal. Cependant ils ne font pas ces choses dans un esprit de malice, et ils aimeraient mieux mourir que de manquer au respect qu'ils doivent à la religion.

Les autos durent un mois. Je suis si lasse d'y aller que je m'en dispense tout autant que je le puis. On y sert beaucoup de confitures et d'eau glacée, dont on a bien besoin, car l'on y meurt de chaud et l'on y étouffe de la poudre. Je fus ravie de trouver à l'hôtel du président de la Hazienda, Don Augustin Pacheco et sa femme, dont je vous ai déjà parlé. Ils s'y étaient rendus, parce qu'ils sont alliés au président. Nous étions placés proche les uns des autres, et après que la fête fut finie, nous allâmes nous promener au Prado à la française, c'est-à-dire des hommes et des femmes dans un même carrosse. Don Frédéric de Cordone en était: nos rideaux demeurèrent fermés tant qu'il y eut grand monde, à cause de la belle petite Espagnole. Mais comme nous restâmes plus tard que les autres, M. le nonce et Frédéric Cornano, ambassadeur de Venise, ayant fait approcher leur carrosse du nôtre, causaient avec nous, lorsque nous vîmes tout à coup une grande illumination le long de l'allée, et en même temps il parut soixante cardinaux montés sur des mules, avec leurs habits et leurs chapeaux rouges. Le pape vint ensuite, on le portait sur une machine entourée de grands tapis de pied; il était sous un dais assis dans un fauteuil, la tiare et les clefs de saint Pierre sur un carreau, avec un bénitier plein d'eau de fleur d'orange qu'il jetait à tout le monde. La cavalcade marchait gravement. Quand ils furent arrivés au bout du Prado, MM. les cardinaux commencèrent à faire mille tours de souplesse pour réjouir Sa Sainteté: les uns jetaient leurs chapeaux par-dessus les arbres, et chacun se trouvait assez juste dessous pour que son chapeau lui retombât sur la tête. Les autres se mettaient debout sur la selle de leurs mules et les faisaient courir tant qu'elles pouvaient. Il y avait un grand concours de peuple qui faisait le cortége. Nous demandâmes à M. le nonce ce que cela voulait dire, et il nous assura qu'il ne savait point, et qu'il ne trouvait rien de bon dans cette plaisanterie. Il envoya s'informer d'où venait ainsi le Sacré Collége. Nous apprîmes que c'était la fête des boulangers, et que, tous les ans, ils avaient accoutumé de faire cette belle cérémonie[115]. Le nonce avait grande envie de la troubler par une salve de coups de bâton. Il avait déjà commandé à ses estafiers de commencer la noise; mais nous intercédâmes pour ces pauvres gens qui n'avaient d'autre intention que de fêter leur saint. Cependant quelqu'un qui avait entendu donner les ordres perturbateurs du repos public en avertit le pape et les cardinaux. Il n'en fallut pas davantage pour mettre la fête en désordre. Chacun se sauva comme il put, et leur crainte fut cause que notre plaisir finit bientôt. L'on ne souffrirait point en France de telles mascarades; mais il y a bien des choses qui sont innocentes dans un pays, qui ne le seraient peut-être pas dans un autre.

Ma parente sachant la manière honnête dont j'avais été reçue par Don Augustin Pacheco, le convia à souper chez elle. Je le priai de se souvenir qu'il m'avait promis un entretien sur ce qu'il savait des Indes. Je vais, me dit-il aussitôt, vous parler de celles que l'on distingue par Indes occidentales, dans lesquelles une partie de l'Amérique est comprise.

Sous le règne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe Colomb, Génois, découvrit cette partie du monde en 1492. Comme les Espagnols furent les premiers qui trouvèrent cette heureuse terre inconnue aux Européens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent la propriété par une bulle d'Alexandre VI. Il établit eux et leurs successeurs, vicaires perpétuels du Saint-Siége dans tout le vaste pays. De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et temporels; qu'ils nomment aux évêchés et autres bénéfices; et qu'ils reçoivent les dîmes. Leur pouvoir est plus étendu là qu'en Espagne; car il faut remarquer que l'Amérique seule forme une des quatre parties du monde, et que nous y possédons beaucoup plus de pays que toutes les autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est établi à Madrid, est un des plus considérables du royaume, et, dans la nécessité où l'on est d'entretenir une correspondance très-fréquente entre l'Espagne et les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorité du côté de la cour, l'on a été obligé d'établir une Chambre particulière, composée de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes, lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire les expéditions par les secrétaires du conseil.

Outre cette Chambre qui est à Madrid, il y en a une à Séville, appelée la maison de contratacion. Elle est composée d'un président et de plusieurs conseillers de robe et d'épée, avec les autres officiers nécessaires. Les conseillers d'épée prennent connaissance des choses qui concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de Séville, où l'on écrit toutes les marchandises que l'on envoie aux Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empêcher que le Roi ne soit fraudé de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurément pas mieux servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquième, est si mal payé, qu'il ne reçoit pas la quatrième partie de ce qui lui appartient[116].

C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne et du Pérou[117]. Il faut remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux bienfaits du prince.

Dans les endroits des Indes où il n'y a pas de vice-roi, celui qui est président est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le président en charge dans la vice-royauté prend le gouvernement en main, jusqu'à ce qu'on ait envoyé d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majesté Catholique qui donne ces grands postes-là, et les gouvernements les plus considérables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille écus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prêcher la foi et convertir les Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille écus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des Indes. On en tire depuis deux jusqu'à six mille écus de rente, et c'est encore un moyen de gratifier ses sujets.

Les îles Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dépendent du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui coûtent plus à garder qu'elles ne lui rapportent.

Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y eût aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y fît des étoffes, ni pas une des autres choses qui sont indispensablement nécessaires. Cette politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui aiment passionnément leurs commodités et ce qui les pare, sacrifient volontiers leur argent à leur satisfaction. De cette manière, on les met hors d'état de rien amasser, parce qu'ils sont obligés d'acheter bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les amuse[118].

La flotte consiste en plusieurs vaisseaux chargés de marchandises que l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidité du gain l'emporte sur les défenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si chargés, que si l'on venait à les attaquer, ils ne pourraient se défendre. Lorsque les navires partent, l'expédition que les marchands obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, coûte pour chacun depuis trois jusqu'à six mille écus, selon que les vaisseaux sont grands. Il est aisé de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est assuré de gagner bien davantage.

Les galions ne vont que jusqu'à Porto-Velo, où l'on apporte tout l'argent du Pérou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le voyage jusqu'à la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San Lucar à Carthagène des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent à Porto-Velo. C'est un bourg situé sur la côte de l'Amérique. L'air en est très-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre côté de l'isthme, à dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de Panama où l'on apporte du Pérou une grande quantité d'argent en barre, et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu'à Porto-Velo où sont les galions, et où il se tient une des plus grandes foires de l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y débite au moins pour vingt millions d'écus de toutes sortes de marchandises d'Europe, que l'on paye comptant. Après que la foire est finie, les galions retournent à Carthagène, où il se fait un assez gros commerce de marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien que de la Morigenta. Ensuite il vont à la Havane prendre les choses nécessaires pour leur voyage, et de ce lieu à Cadix, ils reviennent d'ordinaire en deux mois.

Mais à l'égard de la flotte, elle s'arrête à Porto-Rico, pour se rafraîchir. Elle se rend à la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y décharge ses marchandises que l'on porte par terre à quatre-vingts lieues de là, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientôt faite, et la flotte part ensuite pour venir à la Havane. Mais il faut que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, à cause des vents du nord. Le voyage des galions au Pérou est ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de quatorze; quelques particuliers y vont aussi à leurs frais, après en avoir obtenu une permission du Roi, et s'être fait enregistrer à la contratacion de Séville. Ceux-là vont aux côtes de San-Domingo, Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].

Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le Roi, soit apporté par un galion. On donne cet argent à un maître de la monnaie, lequel paye au Roi six mille écus toutes les fois qu'il fait le voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les mains, ce qui va fort loin. A l'égard de l'argent des particuliers, il vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui doit en rendre compte.

Il y a un certain droit appelé avarie, c'est-à-dire qu'on le prend sur les marchandises enregistrées et sur l'argent que l'on rapporte des Indes. Ce droit est si considérable, qu'il fournit à ce qu'il faut pour mettre les galions et la flotte en état de faire le voyage, bien que la dépense monte à neuf cent mille écus. Celle de la flotte n'est pas si grande.

Celui que le Roi choisit pour être général des galions lui avance quatre-vingts ou cent mille écus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros intérêt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi, à proportion de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache qui va avec les galions et s'en sépare au golfe de Las Jeguas. Elle va aux îles de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour le droit du cinquième, c'est-à-dire le cinquième de tout ce que l'on pêche de perles, et ensuite elle se rend à Carthagène.

L'on a découvert, il y a peu d'années, à soixante-dix lieues de Lerma, des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Pérou et de tout le reste des Indes occidentales rendent le cinquième au Roi, tant de l'or que de l'argent et des émeraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au port d'Arica, on l'envoie de là à Callao. C'est un des ports de Lima où les galions viennent le recevoir. Le royaume du Pérou rend, chaque année, en or et en argent, la valeur de onze millions d'écus[120]. On tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'écus et des marchandises qui sont ordinairement des émeraudes, de l'or, de l'argent, de la cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campêche, du bejouar et des cuirs.

On a été longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a présentement, et cela pourra faire tort aux étoffes que l'on apporte d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisément. Le Roi a dans les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du bénéfice des indulgences.

Les Indiens idolâtres ne sont point soumis à l'Inquisition des Indes; elle n'est établie que contre les hérétiques et les Juifs. On ne souffre point que les étrangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un, il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que très-rarement.

Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beautés de la ville de Mexique, les églises, les palais, les places publiques, les richesses, la profusion, la magnificence et les délices; une ville si heureusement située, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un printemps continuel, où les chaleurs n'ont rien d'excessif, et où l'on ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent également les arbres. La récolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de l'année; les lacs sont pleins de poisson, les prairies chargées de bétail; les forêts, d'excellent gibier et de bêtes fauves. La terre ne semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y découvre des mines de pierreries, et l'on y pêche les perles. Ah! m'écriai-je, allons vivre dans ce pays-là, et quittons celui-ci. Une telle description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il vous plaît, Madame, dis-je à Doña Tereza en riant, que vous soupiez avant de partir. Je la pris aussitôt par la main, et nous entrâmes dans la salle où j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens, qui sont assez mauvais, et qui, à mon avis, ne se peuvent rendre recommandables que par leur cherté. Mon cuisinier nous fit quelques ragoûts à la française, que Doña Tereza trouva si excellents, qu'elle me pria qu'on lui fît un mémoire de la manière dont on les apprêtait, et Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet, on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous demeurâmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'à quatre ou cinq heures du matin à cause des chaleurs, et que le meilleur temps est celui de la nuit.

Il y a de certains jours dans l'année où tout le monde se promène sur les ponts traversant le Mançanarès; mais, à présent, les carrosses entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux contribuent à le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de ces promenades-là; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrête en quelques endroits dans cette rivière, et l'on y demeure jusqu'à deux et trois heures après minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y portent à manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout cela est fort agréable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui s'y baignent; mais, en vérité, c'est d'une manière bien désagréable. L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voilà un bain, comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont on puisse user dans la rivière.

Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir qu'il faut, en faisant ici ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du côté de père et de mère, de viejos cristianos, c'est-à-dire d'anciens chrétiens. La tache que l'on doit craindre, est qu'il soit entré dans une famille des Juifs ou des Maures[121].

Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont été défendus de l'invasion des barbares par la hauteur et l'âpreté de leurs montagnes, ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les enfants prennent quelquefois le nom de leur mère, lorsqu'il est plus illustre que celui du père. Il est certain qu'il y a peu de familles qui n'aient été interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient été portés par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix connétables de Castille, de père en fils[122]. Une chose assez singulière, et qui, je pense, n'est établie en aucun autre pays, c'est que les enfants trouvés sont nobles, et jouissent du titre d'hidalgos et de tous les priviléges attachés à la noblesse. Mais il faut, pour cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvés, et qu'ils ont été nourris et élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants.

Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possèdent presque tout leur bien à titre de Mayorasgo, et lorsqu'il arrive que tous ceux du nom sont morts et aussi les plus proches parents mâles, s'il y a des fils naturels, ils héritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien domestique qui prend le nom et les armes de son maître, et qui devient héritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne dédaignent point de servir dans celles-là, et leurs espérances sont assez bien fondées, car il arrive souvent que les familles s'éteignent à cause que les Espagnoles ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.

Il est arrivé depuis peu une aventure bien funeste à une fille de qualité, nommée Doña Clara. Son cœur n'avait pu se défendre contre le mérite du comte de Castrillo[124], homme de la cour très-spirituel et très-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne cultivait point son bonheur. Bien que le père de cette aimable fille fût absent, elle n'en avait pas une plus grande liberté, parce que son frère, Don Henriquez, à qui son père l'avait recommandée, veillait incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler à ce qu'elle aimait, et c'était pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait. Elle résolut enfin de lui écrire et de chercher quelque moyen de lui faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui était de la dernière conséquence, elle hésitait à faire le choix d'une confidente, et elle resta ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'ayant jeté les yeux sur une de ses amies, qui lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse, sans balancer davantage, elle écrivit une lettre fort touchante au comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la faire rendre à ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa chaise. Cette vue augmenta le désir qu'elle avait de l'informer de ses sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en était un qu'il venait lui-même de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout haut et d'un air plein de colère, que ce n'est point à moi, qu'il se faut adresser pour des desseins tels que sont les vôtres. Voilà votre billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne, et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame, lui dit-il, que je n'aie pas profité de vos avis. Il se retira aussitôt pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir. Il fut informé, par ce moyen, des intentions de Doña Clara et de ce qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua à rien, il en devint éperdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec impatience le retour du père de Doña Clara, pour lui proposer le mariage, qui apparemment ne pouvait que lui être fort agréable. Mais quelques précautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien établir et pour faire durer un commerce qui faisait la félicité de leur vie, le soupçonneux et trop vigilant Henriquez découvrit leur intrigue. Il la crut criminelle, et dans l'excès de sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il entra une nuit dans la chambre de l'infortunée Doña Clara, et comme elle dormait profondément, il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable.

Cependant, bien que l'on connût qu'il était l'auteur de cette méchante action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don Henriquez avait trop de crédit, et que cette pauvre fille n'ayant point de parents qui ne fussent ceux de son frère, sa famille ne voulut pas augmenter des malheurs qui étaient déjà assez grands. Après ce mauvais coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dévotion. Il ne paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait très-peu de monde. C'est qu'il appréhendait que le comte de Castrillo, qui n'avait point caché son désespoir, et qui l'avait laissé paraître dans toute sa force, ne vengeât enfin sa maîtresse. Il en cherchait aussi les occasions avec les derniers soins; mais après avoir tenté inutilement tous les moyens qu'il pût s'imaginer, il en trouva un qui lui réussit.

Il se déguisa en aguador, c'est-à-dire en porteur d'eau. Ces sortes de gens chargent un âne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la ville. Ils sont vêtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des souliers découpés, ou bien ils ont de simples semelles attachées avec des cordes. Notre amant ainsi déguisé se tenait tout le long du jour appuyé sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par l'abondance de ses larmes; car cette fontaine était devant la maison où il avait vu si souvent sa chère et belle Clara, et c'était là que demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachés sur cette maison, il en aperçut une des fenêtres entr'ouverte, et il vit en même temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans sa main et s'y regardait. Aussitôt le fin aguador lui jeta des noyaux de cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frappé au visage, Don Henriquez, offensé de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un misérable aguador, emporté du premier mouvement de sa colère, descendit seul pour le châtier. Mais à peine fut-il dans la rue, que le comte, se faisant connaître et tirant une épée qu'il tenait cachée pour ce dessein: Traître, lui cria-t-il, songe à défendre ta vie. La surprise et l'effroi surprirent à tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en état que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet amant irrité, qui vengea la mort de sa maîtresse sur celui qui l'avait si cruellement fait périr. Le comte aurait eu bien de la peine à se sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom, et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitôt de leur carrosse et le secoururent si à propos, qu'il s'est sauvé sans que nous sachions encore où il est. Je m'y intéresse parce que je le connais, et que c'est un très-honnête homme.

Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs sujets qui sont même autorisés par la coutume, et l'on n'en a point d'affaire fâcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donné un soufflet à un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injurié, soit en l'appelant ivrogne, ou en certains termes qui intéressent la vertu de son épouse; ces choses-là ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison, qu'après de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa vie dans un combat singulier avec des armes égales, où l'offensé pourrait périr de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-là, l'occasion de l'exécuter. S'ils viennent à mourir avant de s'être vengés, il laissent leurs enfants héritiers de leur ressentiment comme de leurs biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront à un autre, c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a raconté, il y a peu, qu'un homme de condition, après avoir été vingt-cinq ans aux Indes, pour éviter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offensé, lui voulait faire, ayant appris sa mort, et même celle de son fils, crut être en sûreté. Il revint à Madrid, après avoir pris la précaution de changer son nom, pour n'être pas reconnu; mais tout cela ne le put garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltraité le fit assassiner peu après son retour, bien qu'il n'eût encore que douze ans.

Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernière méchanceté. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent déterminément pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une grosse aiguille, et d'un acier très-fin, carré et tranchant par les quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire une piqûre d'aiguille, il ne sort point de sang; à peine peut-on voir l'endroit où vous avez été frappé. Il est impossible de se faire panser, et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs, et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier coup percer une grosse table de noyer. Il est défendu de porter de ces sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des baïonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgré la défense, beaucoup de personnes s'en servent.

On m'a dit qu'un homme de qualité, croyant avoir sujet de faire périr un de ses ennemis, s'adressa à un bandolero de Valence; il lui donna de l'argent pour l'assassiner. Mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi, et voulant en user avec bonne foi, le premier de ses soins fut d'avertir le bandolero de ce qui se passait, afin qu'il se gardât bien de tuer cet homme. Le bandolero voyant que l'on n'avait plus besoin de lui, offrit de rendre la somme qu'il avait reçue, et celui qui la lui avait donnée le pria de la garder. Eh bien! dit-il, j'ai de l'honneur, je garderai l'argent et je tuerai votre homme. L'autre le pria instamment de n'en rien faire, attendu leur réconciliation. Tout ce que je puis faire, lui dit-il, c'est de vous donner le choix, que ce soit ou vous, ou lui; car il faut nécessairement que pour gagner en conscience l'argent que vous m'avez donné, je tue quelqu'un. Quelques prières que l'autre lui pût faire, il persista dans son dessein et l'exécuta. On aurait bien pu le faire prendre, mais il y a trop de danger; car ils sont tant de bandoleros ensemble, que la mort de celui qu'on exécuterait serait bientôt vengée. Ces misérables ont toujours une liste de meurtres et de méchantes actions qu'ils ont commis, dont ils se font honneur; et lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qu'ils tuent tout d'un coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vérité, si je voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends chaque jour, vous conviendriez que ce pays-ci est le théâtre des plus terribles scènes du monde[125]. L'amour en donne souvent le sujet. Pour le satisfaire ou pour le punir, il n'y a rien que les Espagnols ne puissent entreprendre; rien n'est au-dessus de leur courage et de leur tendresse.

On dit que la jalousie est leur passion dominante; on prétend qu'il y entre moins d'amour que de ressentiment et de gloire; qu'ils ne peuvent supporter de voir donner la préférence à un autre, et que tout ce qui va à leur faire un affront les désespère: quoi qu'il en soit, et de quelques sentiments qu'ils soient animés, il est constant que c'est une nation furieuse et barbare sur ce chapitre. Les femmes ne voient point d'hommes. Il est vrai qu'elles savent fort bien écrire pour les rendez-vous qu'elles veulent donner, quoique le péril soit grand pour elles, pour leurs amants et pour le messager. Mais malgré le péril, par leur esprit et par leur argent, elles viennent à bout de tromper les plus fins Argus.

Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage pour satisfaire leur vengeance, et qui commettent les plus mauvaise actions, soient superstitieux jusqu'à la faiblesse, dans le temps qu'ils vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux âmes du Purgatoire, et portent sur eux des reliques qu'ils baisent souvent, et auxquelles ils se recommandent pour ne pas succomber dans leur entreprise[126]. Je ne prétends pas attribuer ce caractère à toute la nation. On peut dire qu'il y a d'aussi honnêtes gens qu'en lieu du monde, et qu'ils ont beaucoup de grandeur d'âme. Je vais vous en citer quelques exemples que vous regarderez peut-être comme des folies, car chaque chose a un bon et un mauvais côté.

Le connétable de Castille est, en vérité, un des plus riches seigneurs de la cour en fonds de terre; mais comme il a la même négligence que tous ses semblables, qui est de ne prendre connaissances d'aucuns de ses intérêts, cela est cause qu'il ne l'est pas en argent comptant. Les pensions que le Roi lui fait, pour être doyen du conseil d'État, connétable de Castille et grand fauconnier, sont si considérables, qu'elles pourraient suppléer à ce qui lui manque; mais il est si fier qu'il ne veut rien recevoir. Il dit pour ses raisons que, lorsqu'un sujet a suffisamment de quoi vivre, il ne doit pas être à charge à son Prince; qu'il doit le servir et s'en estimer heureux; que de se faire payer comme un mercenaire, c'est devenir esclave.

Le duc d'Arcos, autrement d'Aveïro, a bien une autre opiniâtreté. Il prétend que le Roi de Portugal a usurpé la couronne sur ceux de sa maison, et par cette raison, lorsqu'il en parle, il ne le nomme que le duc de Bragance[127]. Il a cependant quarante mille écus de rentes au Portugal, dont il ne jouit pas, parce qu'il ne veut pas se soumettre à baiser la main de ce Roi, ni lui faire hommage. Le Roi de Portugal lui a fait dire qu'il le dispensait d'y venir lui-même, pourvu qu'il envoyât à sa place un de ses fils, soit l'aîné ou le cadet, à son choix; qu'il lui laisserait recevoir son revenu et lui en payerait les arrérages qui montent à des sommes immenses. Le duc d'Aveïro n'en veut pas seulement entendre parler. Il dit qu'après avoir perdu la couronne, il serait honteux de se soumettre à l'usurpateur pour quarante mille écus de rente; que les grands maux empêchent de ressentir les petits, et que le Roi tirerait plus de gloire de son hommage qu'il ne tire de profit de son revenu; qu'il aurait à se reprocher de lui avoir fait un honneur qu'il ne lui doit pas.

Celui que je vous garde pour le dernier, c'est le prince de Stigliano. Il a des charges et des commissions à donner à la Contratacion de Séville, pour quatre-vingt mille livres de rente. Il aime mieux les perdre que de signer de sa main les expéditions nécessaires, disant qu'il n'est pas de la générosité d'un cavalier comme lui de se donner la peine de signer son nom pour si peu de chose, car ces quatre-vingt mille livres de rente ne sont pas en un seul article; il y en a plus de trente; et lorsque son secrétaire lui présente une expédition de charge à signer de quatre ou cinq mille livres, il le refuse, et allègue sa qualité, disant toujours: esto es una niñeria: c'est une bagatelle. Le Roi n'est pas là-dessus si difficile, car c'est lui qui y pourvoit à la place du prince et qui en tire le profit. Vous m'allez dire que les Espagnols sont fous avec leur chimérique grandeur. Peut-être que vous direz vrai; mais pour moi qui crois les connaître assez, je n'en juge pas de cette manière. Je demeure d'accord, néanmoins, que la différence que l'on peut mettre entre les Espagnols et les Français, est tout à notre avantage. Il semble que je ne devrais pas me mêler de décider là-dessus, et que j'y suis trop intéressée pour en parler sans passion. Mais je suis persuadée qu'il n'y a guère de personnes raisonnables qui n'en jugent ainsi.

Les étrangers viennent moins à Madrid qu'en lieu du monde, et ils ont raison; car s'ils ne trouvent quelqu'un qui leur procure un appartement chez des particuliers, ils courent risque d'être fort mal logés, et les Espagnols ne se pressent pas trop d'offrir leurs maisons à personne à cause de leurs femmes, dont ils sont extrêmement jaloux. Je ne sais dans toute cette ville que deux auberges, dont il y en a une où l'on mange à la française; mais dès qu'elles sont pleines (et elles le sont bientôt, car elles sont fort petites), l'on ne sait que devenir. Ajoutez à cela qu'on ne trouve point de voitures commodément. Les carrosses de louage y sont assez rares; pour les chaises, on en a autant que l'on veut, mais ce n'est guère la coutume ici que les hommes se fassent porter en chaise, à moins qu'ils ne soient fort vieux ou fort incommodés. Enfin pourquoi les étrangers viendraient-ils à Madrid? ce qui est de plus beau et de plus aimable est toujours caché. Je veux parler des dames. Ils ne sauraient avoir de commerce avec elles, et celles que l'on peut voir sont des femmes si dangereuses pour la santé, qu'il faut avoir une grande curiosité pour se résoudre de la satisfaire avec de pareils risques. Malgré cela, le seul plaisir et l'unique occupation des Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualité qui ont de l'argent, commencent dès l'âge de douze à treize ans à prendre une amancebade, c'est-à-dire une maîtresse concubine pour laquelle ils négligent leurs études, et prennent dans la maison paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps ces créatures sans se trouver en état de se repentir de leur mauvaise conduite.

Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit de l'un ou l'autre sexe, et même des plus distinguées, qui soient exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du ventre de leur mère, ou le prennent en tetant leur nourrice. Une vierge en est peut-être soupçonnée, et à peine veulent-ils se faire guérir, tant ils ont de certitude de retomber dans les mêmes accidents. Mais il faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents. On s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la première qualité, comme de la fièvre ou de la migraine, et tous prennent leur mal en patience, sans s'en embarrasser un moment. Dans le doute où l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied. Un enfant de trois semaines sera saigné au pied, et c'est même une coutume si bien établie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai été incommodée; il a fallu me servir du valet de chambre de M. l'ambassadeur de France pour me saigner au bras. Il est aisé de juger par tout ce que je vous ai dit que c'est le présent de noces qu'un Espagnol fait à sa femme; et bien que l'on se marie, l'on ne quitte point sa maîtresse, quelque dangereuse qu'elle puisse être. Toutes les fois que ces maîtresses se font saigner, leur amant est obligé de leur donner un habit neuf complet, et il faut remarquer qu'elles portent jusqu'à neuf et dix jupes à la fois; de manière que ce n'est pas une médiocre dépense. Le marquis de Liche[128], ayant su que sa maîtresse venait d'être saignée et ne pouvant attendre que le tailleur eût fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya un qu'on venait d'apporter à la marquise de Liche, qui est extrêmement belle. Il dit ordinairement que pour être le plus heureux de tous les hommes, il ne souhaiterait qu'une maîtresse aussi aimable qu'est sa femme.

Les grands seigneurs, qui reviennent fort riches de leurs gouvernements où ils vont la plupart fort pauvres et où ils pillent le plus qu'ils peuvent, parce qu'ils n'y demeurent au plus que cinq ans, n'emploient pas à leur retour leur argent à acheter des terres. Ils le gardent dans leurs coffres, et tant qu'il dure, ils font belle dépense, car ils tiennent au-dessous d'eux de faire profiter cet argent. Il est difficile, de cette manière, que les plus grands trésors ne s'épuisent; mais l'avenir ne les inquiète pas trop, car chacun d'eux espère quelque vice-royauté ou quelque autre poste qui rétablit tout d'un coup les affaires les plus négligées. On doit convenir que le Roi d'Espagne est bien en état de satisfaire l'ambition de ses sujets et de récompenser leurs services. Beaucoup de ses sujets, en effet, remplissent la place de plusieurs souverains qui ont été les premiers hommes de leur siècle.

Notes in this chapter

Note 1 · «Laid à faire peur et de mauvaise grâce», écrit le marquis de Villars à Louis XIV.Note 2 · Marie de Mancini était une de ces folles qui semblent plus encore à plaindre qu'à blâmer. Elle inspira, on le sait, un innocent et romanesquNote 3 · Ces personnes étaient, à ce qu'il paraît, d'un caractère fort violent. Madame d'Aulnoy, suivant la pente de son caractère, les voit sous un Note 4 · Il y a deux salles qui s'appellent corales à Madrid et qui sont toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs boutiqNote 5 · Tous ceux qui ont été à Madrid assurent que ce sont les femmes qui ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa daNote 6 · Les combats de taureaux sont abandonnés maintenant à des gens qui font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands seNote 7 · Les rejones n'étaient autres que les dscherids des Arabes, javelines qu'on lançait de cheval et qui étaient, à ce qu'il paraît, une arme redNote 8 · Il se passait à ces combats des scènes grotesques, résultant de la liberté qu'on laissait à tous les amateurs de se présenter dans l'arène. Note 9 · Madame d'Aulnoy ne dit rien de plus des aventures de cette intéressante personne. Elle se proposait sans doute de les narrer; et nous devonsNote 10 · Cette perle, de la plus belle eau qu'on aît jamais vue, est précisément faite et évasée comme ces petites poires qui sont musquées, qu'on apNote 11 · L'abbé de Vayrac cite cette église de Sainte-Marie qui le frappa par une étrange représentation de la Vierge et de saint Joseph. Saint JosepNote 12 · Le baron de Gleichen assista à des autos semblables vers la fin du dix-huitième siècle. La première de ces pièces, à laquelle je me suis troNote 13 · «Ces badineries de carême-prenant» s'accommodaient avec la dévotion des Espagnols. Le conseiller Bertault vit aussi les moines de ValladolidNote 14 · La Casa de contratacion exerça une influence désastreuse sur les finances de l'Espagne. Nous nous sommes efforcés d'en donner la raison dansNote 15 · Nous renvoyons à l'appendice F. la très-longue et très-fastidieuse liste que donne madame d'Aulnoy des vice-royautés et gouvernements d'AmérNote 16 · Les choses ne se passaient pas aussi simplement que semble le dire madame d'Aulnoy. Ces ventes étaient devenues un des moyens d'extorsion quNote 17 · Les galions fournissaient les marchés du Pérou et du Chili. C'étaient dix vaisseaux de guerre, dont huit portaient de quarante-quatre à cinqNote 18 · Les chiffres donnés par madame d'Aulnoy doivent se rapprocher de la vérité, car ils s'accordent avec les curieuses recherches faites par M. Note 19 · L'impureté du sang était un des griefs les plus sérieux qu'on pût alléguer; aussi, fallait-il prouver son origine chrétienne pour arriver auNote 20 · La raison en était que, par une exception rare en Espagne, les titres, dignités et majorats des Velasco ne se transmettaient pas par les femNote 21 · Cette dernière assertion est invraisemblable, les majorats se transmettant par les femmes.Note 22 · Le héros de cette aventure devait être le fils du comte de Castrillo, qui prit une part considérable au gouvernement sous le règne de PhilipNote 23 · La correspondance du marquis de Villars témoigne de l'incroyable désordre qui régnait à Madrid. L'ambassadeur de Portugal, dit-il, a trente Note 24 · La Reine Louise de Savoie, femme de Philippe V, racontait au cardinal d'Estrée un exemple curieux de l'usage que les Espagnols faisaient desNote 25 · La prétention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance, qu'il avait épousé la duchesse d'Aveïro, héritière de Georges de Portugal, bNote 26 · Le nom castillan est Eliche.
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