LETTRES (continued 7)
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La différence est notable entre ces souverains des temps jadis et les Espagnols du temps présent. Elle est moindre du côté de la naissance que de celui du mérite; car les maisons des grands seigneurs sont très-illustres. On en voit beaucoup qui descendent des rois de Castille, de Navarre, d'Aragon et de Portugal. Cela n'empêche pas que plusieurs (car j'y mets une exception) ne démentent la vertu de leurs ancêtres. Mais aussi, de quelle manière les élève-t-on? Ils n'étudient point; on néglige de leur donner d'habiles précepteurs. Dès qu'on les destine à l'épée, on ne se soucie plus qu'ils apprennent le latin ni l'histoire. On devrait au moins leur enseigner ce qui est de leur métier: les mathématiques, à faire des armes et à monter à cheval. Ils n'y pensent seulement pas. Il n'y a point ici d'académie ni de maîtres qui montrent ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le temps qu'ils devraient employer à s'instruire dans une oisiveté pitoyable, soit à la promenade ou à faire leur cour aux dames. Et malgré tout cela, ils sont persuadés qu'il n'y a pas de gens au monde plus dignes qu'eux de l'admiration publique. Ils croient que Madrid est le centre de la gloire, des sciences et des plaisirs; ils souhaitent en mourant à leurs enfants le paradis et puis Madrid. Et par là, ils mettent cette ville au-dessus même du paradis, tant ils y vivent satisfaits. C'est ce qui les empêche aussi d'aller chercher dans les autres cours une politesse qu'ils n'ont pas parmi eux et qu'ils ne connaissent point. C'est ce qui les oblige encore de presser leur retour à Madrid, en quelque lieu que le Roi les envoie, quelque rang qu'ils y tiennent, quelques honneurs qu'ils y reçoivent, quelques richesses qu'ils y amassent; l'amour de la patrie et la prévention pour elle a un tel empire sur eux, qu'ils renoncent à tout, et ils aiment mieux mener une vie fort commune et que personne ne remarque, sans train, sans faste et sans distinction, pourvu que ce soit à Madrid.
Il est très-rare qu'un père fasse voyager son fils; il le garde auprès de lui et lui laisse prendre les habitudes qu'il veut. Vous pouvez croire que ce ne sont pas d'ordinaire les meilleures, car il y a un certain âge où l'on n'a pas d'autre but que de goûter les plaisirs. Ils s'y entraînent les uns les autres, et ce qui devrait être sévèrement repris est toléré par l'exemple de ceux de qui ils dépendent. Ajoutez à tout cela qu'on les marie, pour ainsi dire, au sortir du berceau. L'on établit à seize ou dix-sept ans un petit homme dans son ménage, avec une petite femme qui n'est qu'un enfant. Cela fait que ce jeune homme apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et qu'il devient plus débauché, parce qu'il est le maître de sa conduite. De sorte qu'il passe sa vie au coin de son feu, comme un vieillard dans sa caducité, et parce que ce noble fainéant est d'une illustre maison, il sera choisi pour aller gouverner des peuples qui pâtissent de son ignorance. Ce qui est encore plus pitoyable, c'est qu'un tel homme se croit un grand personnage, et ne se gouverne que par sa propre suffisance et sans prendre conseil de personne; aussi fait-il tout de travers. Sa femme n'aura guère plus de génie et d'habileté; une gloire insupportable, dont elle s'applaudit, fera son plus grand mérite, et souvent des gens d'une capacité consommée seront soumis à ces deux animaux qu'on leur donne pour supérieurs[129].
Mais, d'un autre côté, rendons à César ce qui appartient à César. Il faut convenir que quand un Espagnol a été assez favorablement regardé du ciel pour avoir une bonne éducation, qu'il voyage et qu'il voit le monde, il en profite mieux que personne. La nature leur a été moins avare qu'ils ne le sont à eux-mêmes. Ils sont niais avec plus d'esprit que les autres; ils ont une grande vivacité avec un grand flegme; ils parlent et s'énoncent facilement; ils ont beaucoup de mémoire, écrivent d'une manière nette et concise; ils comprennent fort vite. Il leur est aisé d'apprendre tout ce qu'ils veulent; ils entendent parfaitement la politique; ils sont sobres et laborieux lorsqu'il le faut. On peut sans doute trouver de grandes qualités parmi eux, de la générosité, du secret, de l'amitié, de la bravoure, en un mot, ces beaux sentiments de l'âme qui font le parfait honnête homme. Il me semble que voici un endroit assez propre pour finir ma lettre, et pour vous inspirer de l'estime pour eux. Je ne serais pas fâchée de leur procurer cet avantage, car je ne m'accommode point si mal de leurs manières, que beaucoup d'autres qui crient contre eux, et qui les condamnent d'abord sans les examiner et sans les connaître à fond. Pour moi, je dis qu'il y a du bon et du mauvais ici, comme dans tous les autres endroits du monde.
De Madrid, ce 27 juin 1679.
DOUZIÈME LETTRE.
Tout est ici dans la joie depuis l'arrivée du secrétaire du marquis de Los Balbazès, qui apporta, le 13 de ce mois, les assurances que le Roi Très-Chrétien a accordé Mademoiselle au Roi d'Espagne. Il attendait cette nouvelle si impatiemment, qu'il demandait à toute heure si l'on ne voyait point arriver le courrier, et aussitôt qu'il l'eut reçue, il alla entendre le Te Deum à Notre-Dame d'Atocha. Comme les dames ne vont point là, elles se contentent de se parer beaucoup et de se mettre aux fenêtres. J'avais pris ce parti, et je pensai étouffer et perdre les yeux, tant la poudre était grande. Je vis le Roi dans son carrosse de toile cirée verte à portières, comme nous en avions autrefois en France. Il y avait peu de suite; une vingtaine de hallebardiers vêtus de jaune avec des chausses retroussées, semblables à celles des pages, marchaient devant et derrière. Les carrosses de suite étaient en tel nombre, à cause des personnes de la cour qui l'accompagnaient, que l'on ne pouvait les compter.
Le peuple, épars de tous les côtés, jusque sur les toits des maisons, criait: Viva el Rey, Dios le bendiga, et plusieurs ajoutèrent: Viva al Reina, nuestra señora. Il n'y avait point de maisons particulières ni de rues, où il n'y eût des tables pour manger; chacun avait un oignon, de l'ail et des ciboules à la main, dont l'air qu'on respirait était tout parfumé, et l'on faisait débauche d'eau pour boire à la santé de Leurs Majestés. Car, je vous l'ai déjà mandé, ma chère cousine, et il me semble que je puis encore vous le répéter, il n'y a jamais eu de gens si sobres que ceux-ci, particulièrement sur le vin, et ils ont une si grande horreur pour ceux qui rompent cette tempérance, qu'il est porté par les lois, que lorsqu'on produit en justice un homme pour rendre témoignage, il est récusé pour témoin si l'on prouve qu'il se soit enivré seulement une fois, et il est renvoyé après avoir été réprimandé en pleine chambre. Quand il arrive aussi que l'on appelle un homme borracho, cette injure se venge par l'assassinat.
Le même soir que le Roi fut à Atocha, nous éclairâmes toutes nos maisons avec de gros flambeaux de cire blanche que l'on nomme hachas. Ils sont plus longs que ceux dont on se sert à Paris pour éclairer le soir devant les carrosses, mais ils sont aussi bien plus chers, parce qu'on apporte la cire à grands frais de hors du royaume, et que l'on en fait une consommation prodigieuse en Espagne. On ne se contente pas, lorsqu'on fait des illuminations, de mettre quatre ou six flambeaux, on en attache deux à chaque balcon, et deux à chaque fenêtre, jusqu'aux étages les plus élevés. Il y a telles maisons auxquelles il en faut quatre ou cinq cents. On fit des feux partout, et nous allâmes au palais pour voir la mascarade de cent cinquante seigneurs qui devaient y venir. Je ne sais pourquoi on nomme ainsi ces divertissements, car ils ne sont point masqués. On choisit d'ordinaire la nuit la plus obscure. Tous les hommes de la cour montent sur leurs plus beaux chevaux. Ces chevaux étaient tout couverts de gaze d'argent et de housses en broderies d'or et de perles. Les cavaliers étaient vêtus de noir, avec des manches de satin de couleur, brodées de soie et de jais. Ils avaient des petits chapeaux noirs retroussés avec des diamants, des plumes sur le côté du chapeau, des écharpes magnifiques et beaucoup de pierreries; avec cela pourtant le manteau noir et la laide golille qui les défigure toujours. Ils vont à cheval comme les Turcs et les Maures, c'est-à-dire à la gineta. Les étriers sont si courts, que leurs jambes sont levées et appuyées sur les épaules de leurs chevaux. Je ne saurais accoutumer mes yeux à cette mode. Ils disent que, quand ils sont ainsi, ils en ont plus de force pour donner un coup, et qu'ils peuvent s'élever et s'avancer contre celui qu'ils attaquent. Mais pour revenir à la mascarade, ils s'assemblèrent tous dans un lieu marqué (c'est ordinairement à quelqu'une des portes de la ville). Les rues par où ils devaient passer étaient sablées, et des deux côtés, il y avait des perches avec des réchauds, qui faisaient des illuminations, sans compter les flambeaux de cire blanche. On mit des lanternes transparentes et toutes peintes aux fenêtres des maisons, ce qui faisait un très-bon effet. Chaque cavalier avait un grand nombre de laquais, qui étaient vêtus de toile d'or et d'argent. Ils marchaient à côté de leurs maîtres avec des flambeaux. Les maîtres allaient quatre à quatre au petit pas, tenant aussi chacun un flambeau. Ils traversèrent toute la ville avec des trompettes, des timbales, des musettes et des fifres. Quand ils furent arrivés au palais, qui était tout illuminé, et dont la cour était sablée, ils firent plusieurs tours, coururent les uns contre les autres, et s'entre-poussèrent pour tâcher de se faire choir[130].
Le prince Alexandre de Parme, qui est prodigieusement gros, tomba de cette manière. Il fit autant de bruit qu'une petite montagne qui tomberait d'un lieu élevé. L'on eut beaucoup de peine à l'emporter, car il était tout froissé de sa chute. Il y en avait plusieurs avec leurs grandes lunettes, mais particulièrement le marquis d'Astorga, qui ne les porte pas seulement pour la gravité; il est vieux et il en a besoin; malgré cela, il est toujours galant. Il sera Mayordomo mayor de la jeune Reine. Il est grand d'Espagne.
A propos de grand d'Espagne, Don Fernand de Tolède me disait l'autre jour une chose assez plaisante. Son beau père, qui se nomme le marquis de Palacios, fait des dépenses effroyables; car il est un des galants de profession des dames du palais; et pour y parvenir, il faut avoir de l'esprit et beaucoup de magnificence. Je dis une certaine sorte d'esprit toute particulière; une délicatesse, des termes choisis, des modes singulières. Il faut savoir écrire en prose et en vers, et le savoir mieux qu'un autre. Enfin, l'on parle et l'on agit dans cette galanterie du palais autrement qu'à la ville. Pour en revenir au marquis de Palacios, il y avait une fête ordonnée dont le Roi l'avait mis; il n'avait pas le sou pour y paraître. Il a plusieurs villes à lui; il s'avisa d'y aller en poste, et dès qu'il fut arrivé dans la première, il fit afficher que tous ceux qui voudraient être faits grands vinssent le trouver. Il n'y eut ni juges, ni bourgeois, ni marchands qui ne se sentissent pressés d'un désir d'ambition pour le grandat. La maison se trouva remplie de toutes sortes de gens; il fit marché avec chacun en particulier; il en tira le plus qu'il put, et ensuite, il les fit tous couvrir devant lui, comme fait le Roi quand il accorde le grandat, et leur en donna des patentes en forme. Cela lui réussit trop bien dans la première ville pour manquer de faire la même tentative dans les autres. Il y trouva de semblables dispositions pour lui donner de l'argent et pour obtenir, par son moyen, le grandat. Il amassa ainsi une somme considérable, et vint faire une grosse dépense à la cour. Mais comme l'on a toujours des ennemis, il y eut quelques personnes qui voulurent lui faire une affaire, auprès du Roi, de cette plaisanterie. Il en fut averti, et il se justifia aisément, en disant que tous ceux à qui il avait accordé la permission de se couvrir devant lui, étant nés ses vassaux, lui devaient trop de respect pour prendre cette liberté sans son consentement; qu'ainsi il les avait faits grands à son égard. Après cela on tourna la chose en raillerie.
Ce marquis vient souvent nous voir, et comme il était de la vieille cour, il me disait hier qu'un fameux astrologue étant un jour avec le feu Roi sur la terrasse du palais, le Roi lui demanda la hauteur de cet endroit. Il regarda le ciel et dit une hauteur fixe. Le Roi donna ordre secrètement que l'on haussât le pavé de la terrasse de trois ou quatre doigts, et l'on y travailla toute la nuit. Le lendemain matin, il fit appeler l'astrologue, et, l'ayant mené sur la terrasse, il lui dit: Je parlais, hier au soir, de ce que vous m'avez dit sur la hauteur de ce lieu, mais l'on m'a soutenu que vous vous trompez. Sire, dit-il, j'ose croire que je ne me suis point trompé. Considérez, dit le Roi, et puis nous en ferons la honte à ceux qui se vantent d'être plus habiles que vous. Il recommença aussitôt de faire ses spéculations. Le Roi le voyait changer de couleur, et il paraissait fort embarrassé. Enfin il s'approcha et lui dit: Ce que j'avançai hier à Votre Majesté était véritable, mais je trouve aujourd'hui que la terrasse est un peu haussée ou que le ciel est un peu baissé. Le Roi sourit et lui dit la pièce qu'il lui avait faite.
Pour vous parler d'autre chose, je vous dirai que le Roi a trois personnes dans sa maison, que l'on nomme particulièrement les grands officiers. C'est le Mayordomo major, le Sumiller du corps et le Grand Écuyer. Ces trois charges sont distinguées en ce que le mayordomo commande dans le palais, que le sumiller du corps a le pas dans la chambre du Roi, et que le grand écuyer ordonne lorsque le Roi est ailleurs qu'au palais.
Les charges de gentilshommes de la chambre du Roi sont après celles-là. Ils portent, pour marque de leur dignité, une clef dorée pendue à leur ceinture. Il y a trois sortes de ces clefs. La première donne l'exercice de gentilhomme de la chambre; la seconde, l'entrée sans l'exercice; et la troisième est appelée la llave capona, qui ne donne l'entrée que dans l'antichambre[131]. Le nombre de ces gentilshommes est grand. Il y en a quarante d'exercice, qui servent tour à tour chacun un jour, et ils sont, pour la plupart, des grands d'Espagne. Les mayordomos, qui veulent dire maîtres d'hôtel ordinaire, ont les mêmes entrées que les gentilshommes de la chambre. Les personnes de la première qualité remplissent ces charges. Ce sont, pour la plupart, les seconds fils des grands. Ils servent par semaine, et, lorsque le grand maître est absent, ils sont revêtus de son pouvoir. Ils servent aussi d'introducteurs aux ministres étrangers quand ils vont à l'audience. Il y en a huit. Quelquefois le nombre en augmente, mais il ne diminue pas.
Le Roi a trois compagnies sous sa garde, qui n'ont rien de commun les unes avec les autres. Le marquis de Falces commande la garde flamande ou bourguignonne. Elle est de cent hallebardiers; et, quoiqu'on les nomme ici archers de la garde, on peut les appeler gardes du corps. La garde allemande est de pareil nombre. Don Pedro d'Aragon en est capitaine. La garde espagnole est aussi de cent hallebardiers, sous le commandement du comte de Los Arcos. Il est encore capitaine d'une autre compagnie de cent Espagnols appelés les gardes de la Lancilla, et celle-là ne paraît qu'aux grandes cérémonies et aux enterrements des Rois[132].
Les affaires de l'État sont gouvernées par un premier ministre que l'on nomme Privado. Il a sous lui un secrétaire d'État, dont le bureau est dans le palais. Les affaires qui viennent au Roi et au ministre doivent d'abord passer par ses mains; et, comme il expédie aussi tout ce que le Roi a ordonné, on l'appelle Secretario del Despacho universal.
Le conseil d'État et plusieurs autres conseils examinent les affaires, et le Roi ou le premier ministre en décident ensuite. Il y a un grand nombre de conseils. Voici le nom de ceux qui entrent à présent dans le conseil d'État:
Le connétable de Castille, de la maison de Velasco, en est le doyen.
Le duc d'Albe.
Le duc de Medinaceli.
Don Pedro d'Aragon.
L'amirante de Castille.
Le marquis d'Astorga.
Le prince de Stigliano.
Le duc d'Ossone.
Le comte de Chinchon.
Don Vincente Gonzaga, prince de Guastalla.
Don Louis Portocarrero, cardinal-archevêque de Tolède.
Le marquis de Liche.
Le marquis de Los Balbazes.
Don Diego Sarmiento.
Don Melchior Navarro.
Le marquis de Los Velez.
Le marquis de Mansera.
Le duc d'Albuquerque.
Outre ce conseil, qui est le principal, il y a ceux de l'Inquisition, de la Guerre, des ordres d'Aragon, des Indes, d'Italie, de la Hazienda, de la Croisade et de Flandre. Il y a aussi la chambre de Castille, des Alcaldes de Corte, de la Contaduria, del Aposento, de Los Bosques Reales, de Los Milliones et de Competencias. Mais ne pensez pas, ma chère parente, que les appointements et les profits soient médiocres. Par exemple, les conseillers du conseil des Indes retirent dix-huit à vingt mille écus de rente de leur charge. A propos de charges, on croit qu'elles ne se vendent point ici, et cela est au moins en apparence. Il semble que l'on accorde tout au mérite ou à la naissance; cependant on fait sous mains des présents si considérables, que, pour avoir de certaines vice-royautés, l'on donne jusqu'à cinq mille pistoles et quelquefois davantage. Ce qui s'appelle acheter ailleurs, s'appelle à Madrid faire un regalo, c'est-à-dire un présent, et l'un vaut l'autre, avec cette différence qu'une charge qu'on achète, ou un gouvernement est à vous tant que vous vivez, et passe quelquefois en héritage à vos enfants, par le droit naturel ou par commission du prince. Mais en Espagne on ne jouit que trois ans, cinq ans au plus, d'un poste que l'on a payé bien cher. Il est aisé de juger que ceux qui font de telles avances savent bien où se rembourser de l'intérêt et du principal. Le peuple en souffre horriblement; il se voit toujours sur les bras un nouveau vice-roi ou un nouveau gouverneur, qui vient de s'épuiser pour donner à la cour tout ce qu'il avait d'argent comptant et quelquefois celui de ses amis. Il arrive affamé; il faut l'enrichir en peu de temps; et ce pauvre peuple est pillé à toutes mains, sans que des plaintes aient lieu. C'est bien autre chose dans les Indes, où l'or est si commun, et où l'on est encore plus éloigné du Roi et des ministres. Il est certain qu'on en rapporte des sommes immenses, comme je vous l'ai déjà mandé. Il n'est pas jusqu'aux religieux qui vont y prêcher qui n'en reviennent avec quarante et cinquante mille écus qu'ils amassent en trois ou quatre ans; de sorte que, malgré leur vœu de pauvreté, ils trouvent le secret de s'enrichir; et pendant leur vie on les laisse jouir du fruit de leur mission.
Les couvents ont encore une autre adresse qui leur réussit ordinairement, c'est que, lorsqu'un religieux devient fils unique, si son père a du bien, on lui persuade de le laisser au monastère où son fils a pris l'habit, à condition qu'il en touchera le revenu pendant sa vie, et qu'après sa mort le couvent en héritera et priera Dieu pour le père et pour le fils. De sorte qu'il y a de simples religieux qui ont trente mille livres de rente à leur disposition. Cette abondance, dans un pays où la raison n'a guère d'empire sur le cœur, ne sert pas toujours à les sanctifier; et s'il y en a quelques-uns qui en font un bon usage, il y en a beaucoup qui en abusent.
On remarque qu'il vient des Indes, tous les deux ans, plus de cent millions de livres, sans que le quart entre dans les coffres du roi d'Espagne. Ces trésors se répandent dans toute l'Europe; les Français, les Anglais, les Hollandais et les Génois en tirent la meilleure partie. Il semble qu'il n'est pas d'une politique aussi raffinée que celle des Espagnols de consommer leurs propres sujets à tirer l'or des mines, pour en laisser profiter des nations avec lesquelles ils sont bien souvent en guerre. Mais la paresse naturelle, qui les empêche de travailler et d'avoir chez eux des manufactures, les oblige d'avoir recours à ceux qui peuvent fournir des marchandises pour ce pays-là.
Comme les étrangers n'osent hasarder d'y aller, parce qu'il n'y va pas de moins que d'être pendu, ils mettent leurs effets sous le nom des marchands espagnols, avec lesquels on trouve beaucoup de fidélité; et quand le Roi le voudrait, il ne pourrait empêcher que les étrangers ne reçussent leurs lots, car les Espagnols, dans cette rencontre, aimeraient mieux perdre le leur, que de voir faire tort aux autres. Une chose singulière, c'est que, lorsque la flotte vient mouiller à Cadix, il se trouve là des gens qui font profession publique d'aider à frauder les droits du Roi sur les entrées de l'argent et des marchandises. C'est leur négoce, comme à un banquier de tenir sa banque. On les nomme metadors, et, quelque fripons qu'ils soient à l'égard du Roi, il faut convenir qu'ils ne le sont pas avec les particuliers qui font un traité avec eux, par lequel, moyenant une certaine remise, ils leur garantissent tout leur argent dans la ville où ils veulent. C'est un commerce si sûr, qu'on n'en voit point qui manquent de parole. On pourrait punir ces gens-là des friponneries qu'ils font au Roi, mais il en naîtrait des inconvénients pour le commerce, qui nuiraient peut-être plus que cette punition n'apporterait de profit. De manière que le gouvernement et les juges n'entrent point en connaissance de ce qui se passe. Il y aurait un remède assez aisé pour empêcher que le Roi perdît tout en cette occasion; ce serait de diminuer une partie des droits, qui sont fort hauts, et ce qui se donne à ces metadors se payerait à la contratacion, et même davantage, parce que naturellement les marchands n'aiment pas la fraude, et qu'ils craignent toujours de payer tout d'un coup, ce qu'ils évitent en dix voyages. Mais les Espagnols veulent tout ou rien, et bien souvent ils n'ont rien. Quant à Madrid, il n'y faut pas chercher de plus grands voleurs que les gens de justice. Ce sont eux qui s'approprient impunément les droits du Roi, et qui le pillent d'une telle manière qu'il ne faut pas s'étonner s'il manque si souvent d'argent. Ils ne se contentent pas de faire tort à leur souverain, ils n'épargnent pas le peuple; et bien que les lois du pays soient très-bonnes et même très-équitables, personne ne s'en ressent. Ceux qui les ont en main, et qui sont préposés pour les exécuter, sont les premiers qui les corrompent. En donnant quelque argent à un alcalde ou à un alguazil, on fera arrêter la personne du monde la plus innocente; on la fera jeter dans un cachot et périr de faim, sans nulle procédure, sans ordre, sans décret; et quand on sort de prison, il ne faut pas seulement penser à prendre à partie cet indigne officier de la justice. Les gens de cette espèce sont ordinairement fort intéressés partout; mais ici, c'est une chose outrée, et les bons juges sont plus rares en ce pays qu'ailleurs.
Les voleurs, les assassins, les empoisonneurs, et les personnes capables des plus grands crimes, demeurent tranquillement à Madrid, pourvu qu'ils n'aient pas du bien, car, s'ils en ont, on les inquiète pour le tirer[133].
On ne fait justice que deux ou trois fois l'année. Ils ont la dernière peine de se résoudre à faire mourir un criminel qui est, disent-ils, un homme comme eux, leur compatriote et sujet du Roi. Ils les envoient presque tous aux mines ou aux galères, et quand ils font pendre quelque misérable, on le mène sur un âne, la tête tournée vers la queue. Il est habillé de noir; on lui tend un échafaud où il monte pour haranguer le peuple, qui est à genoux tout en larmes, et qui se donne de grands coups dans la poitrine. Après avoir employé le temps qu'il veut à parler, on l'expédie gravement; et comme ces exemples de justice sont rares, ils font beaucoup d'impression sur ceux qui les voient.
Quelques richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque grande que soit leur fierté ou leur présomption, ils obéissent aux moindres ordres du Roi avec une exactitude et un respect que l'on ne peut assez louer. Sur le premier ordre ils partent, ils reviennent, ils vont en prison ou en exil, sans se plaindre. Il ne se peut trouver une soumission et une obéissance plus parfaites, ni un amour plus sincère que celui des Espagnols pour leur Roi. Ce nom leur est sacré, et pour réduire le peuple à tout ce que l'on souhaite, il suffit de dire, le Roi le veut. C'est sous son nom que l'on accable ces pauvres gens d'impôts dans les deux Castilles. A l'égard des autres royaumes ou provinces, ils n'en ont pas tant; ils se vantent, la plupart, d'être libres et de ne payer que ce qu'ils veulent.
Je vous ai déjà marqué, ma chère cousine, que l'on suit exactement en toutes choses la politique de Charles-Quint; sans se souvenir que la succession des temps change beaucoup aux événements, quoiqu'ils paraissent semblables et dans les mêmes circonstances, et que ce qu'on pouvait entreprendre il y a six-vingts ans, sans témérité, sous un règne florissant, serait une imprudence sous un règne qui l'est beaucoup moins. Cependant leur vanité naturelle les empêche d'examiner que la Providence permet quelquefois que les empires, comme les maisons particulières, aient à proportion leurs révolutions. Pour les Espagnols, ils se croient toujours les mêmes; mais, sans avoir connu leurs aïeux, j'ose dire qu'ils se trompent.
Pour quitter des réflexions peut-être trop sérieuses et trop élevées pour moi, je vais vous dire que c'est une réjouissance générale à Madrid, dans le temps que la flotte des Indes arrive. Comme on n'y est pas d'humeur à thésauriser, cette abondance d'argent, qui vient tout d'un coup, se répand sur tout le monde. Il semble que ces sommes immenses ne coûtent rien, et que c'est un argent que le hasard leur envoie. De sorte que les grands seigneurs assignent là-dessus leurs créanciers, et qu'ils les payent avec une profusion qui, sans contredit, a quelque chose de noble et de généreux; car on trouve en peu de pays une libéralité aussi naturelle qu'en celui-ci; et je dois y ajouter qu'ils ont une patience digne d'admiration. On les a vus soutenir des sièges très-longs et très-pénibles, où, malgré les fatigues de la guerre, ils ne se nourrissaient que de pain fait avec du blé gâté, et ne buvaient que de l'eau corrompue, bien qu'il n'y ait pas d'hommes au monde plus délicats qu'eux sur la bonne eau. On les a vus, dis-je, exposés à l'injure des temps, demi-nus, couchés sur la dure, et malgré cela plus braves et plus fiers que dans l'opulence et la prospérité. Il est vrai que la tempérance qui leur est naturelle leur est d'un grand secours pour endurer la faim quand ils y sont réduits. Ils mangent fort peu, et à peine veulent-ils boire du vin. La coutume qu'ils ont d'être toujours seuls à table contribue à les entretenir dans leur frugalité. En effet, leurs femmes ni leurs filles ne mangent pas avec eux. Le maître a sa table, et la maîtresse est par terre sur un tapis avec ses enfants, à la mode des Turcs et des Maures. Ils ne convient presque jamais leurs amis pour se régaler ensemble; de sorte qu'ils ne font aucun excès. Aussi disent-ils qu'ils ne mangent que pour vivre, au lieu qu'il y a des peuples qui ne vivent que pour manger. Néanmoins, bien des personnes raisonnables trouvent cette affectation trop grande, et, comme il n'entre aucune familiarité dans leur commerce, ils sont toujours en cérémonie les uns avec les autres, sans jouir de cette liberté qui fait la véritable union et qui produit l'ouverture du cœur.
Cette grande retraite les livre à mille visions, qu'ils appellent philosophie; ils sont particuliers, sombres, rêveurs, chagrins, jaloux, au lieu que s'ils tenaient une autre conduite, ils se rendraient capables de tout, puisqu'ils ont une vivacité d'esprit admirable, de la mémoire, du bon goût, du jugement et de la patience. Il n'en faut pas davantage pour se rendre savant, pour se perfectionner, pour être agréable dans la conversation, et pour se distinguer parmi les nations les plus polies. Mais bien loin de vouloir être ce qu'ils seraient naturellement, pour peu qu'ils le voulussent, ils affectent une indolence qu'ils nomment grandeur d'âme; ils négligent leurs affaires les plus sérieuses et l'avancement de leur fortune. Le soin de l'avenir ne leur donne aucune inquiétude. Le seul point où ils ne sont pas indifférents, c'est sur la jalousie, ils la portent jusqu'où elle peut aller. Le simple soupçon suffit pour poignarder sa femme ou sa maîtresse. Leur amour est toujours un amour furieux, et cependant les femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au hasard de tout ce qui leur peut arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir moins sensibles à une infidélité; que leur désespoir est une preuve certaine de leur passion; et elles ne sont pas plus modérées qu'eux quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se venger de leurs amants, s'ils les quittent sans sujet. De sorte que les grands attachements finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste. Par exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se plaindre de son amant, trouva le moment de le faire venir dans une maison dont elle était la maîtresse, et après lui avoir fait de grands reproches, dont il se défendit faiblement, parce qu'il les méritait, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié. Il vit bien qu'elle était la plus forte en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat, et n'en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit: Il aurait été meilleur si vous y aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer; souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. Les convulsions le prirent presque aussitôt. C'était un poison très-violent, et il ne demeura pas une heure à mourir. Cette dame, qui l'aimait encore passionnément, eut la barbarie de ne le point quitter qu'il ne fût mort.
L'ambassadeur de Venise, qui est fort poli, était chez lui ces jours passés; on vint lui dire qu'une dame couverte d'une mante voulait lui parler, et qu'elle se cachait si bien qu'on n'avait pu la voir. Elle avait deux écuyers et assez de train. Il la fit entrer dans sa chambre d'audience; elle le pria de faire sortir tout le monde. Quand elle fut seule, elle se dévoila et elle lui parut parfaitement belle. Je suis d'une illustre maison, lui dit-elle, je me nomme Doña Blanca de Gusman. J'ai passé par-dessus tout ce que la bienséance me prescrit, en faveur de la passion que j'ai pour vous; je viens vous le déclarer, seigneur, et vous dire que je veux rester ici cette nuit. A des paroles si impudentes, l'ambassadeur ne put douter que ce ne fût quelque friponne qui avait emprunté un nom de qualité, pour le faire donner dans le panneau. Il lui dit cependant avec honnêteté, qu'il ne s'était jamais cru malheureux de servir la République, que dans ce moment il aurait souhaité n'être point ambassadeur, pour profiter de la grâce qu'elle voulait lui faire, mais que l'étant, il n'y avait point d'apparence qu'il fît demeurer chez lui une personne si distinguée; que cela lui attirerait des affaires, et qu'il la priait de vouloir bien se retirer. Cette femme aussitôt devint comme une furieuse, et, après l'avoir chargé d'injures et de reproches, elle tira un stylet et elle se jeta sur lui pour le frapper. Il l'en empêcha sans peine, et ayant appelé un de ses gentilshommes, il lui dit de donner cinq ou six pistoles à cette femme. Elle méritait si peu cette générosité et elle en fut tellement apaisée, qu'elle lui avoua de bonne foi qu'elle était une créature telle qu'il l'avait soupçonnée, et que ce qui l'avait fait entrer dans un si grand désespoir, c'est que les écuyers qui l'attendaient en bas étaient ses amants, qui l'auraient assommée de coups si elle n'avait rien rapporté de sa quête; qu'il aurait fallu encore qu'elle payât à ses dépens l'équipage qui était loué pour cette unique cérémonie, et qu'elle aurait autant aimé mourir que d'essuyer tous ces chagrins. L'ambassadeur trouva qu'elle se confessait si plaisamment qu'il lui fit donner encore dix pistoles; car, lui dit-il, puisque vous avez à partager avec tant d'honnêtes gens, votre part serait trop petite. Elle réussit si bien en ce lieu-là, que, du même pas, elle fut chez l'ambassadeur de France; mais on ne l'y reçut point avec une pareille courtoisie. Peu s'en fallut qu'au premier emportement qu'elle marqua, on ne la régalât des étrivières, elle et son cortége. Il ne lui donna pas un sol, trop heureuse d'en sortir comme elle y était entrée, parce que tout lui était contraire.
Nous étions arrêtées ce matin dans la Plaza Mayor, pour attendre la réponse d'un gentilhomme que ma parente avait envoyé proche de là. C'est en ce lieu que l'on vend du poisson, et il y avait une femme qui vendait quelques petits morceaux de saumon qu'elle disait être frais. Elle faisait un bruit désespéré avec son saumon; elle appelait tous les passants pour que l'on vînt le lui acheter. Enfin il est venu un cordonnier, que j'ai connu tel, parce qu'elle l'a nommé Senor Capatero. Il lui a demandé une livre de saumon. (Vous remarquerez qu'ici l'on achète tout à la livre jusqu'au bois et au charbon.) Vous n'hésitez point sur le marché, lui a-t-elle dit, parce que vous croyez qu'il est à bon prix, mais vous vous trompez, il vaut un écu la livre. Le cordonnier, indigné du doute où elle était, lui a dit d'un ton de colère: S'il avait été à bon marché, il ne m'en aurait fallu qu'une livre; puisqu'il est cher, j'en veux trois. Aussitôt il lui donna trois écus, et enfonçant son petit chapeau (car les gens de métier les portent aussi petits que les gens de qualité les portent grands), après avoir relevé sa moustache par rodomontade, il a levé aussi la pointe de sa formidable épée jusqu'à son épaule, et nous a regardées fièrement, voyant bien que nous écoutions son colloque et que nous étions étrangères. La beauté de la chose, c'est que peut-être cet homme si glorieux n'a rien au monde que ces trois écus-là, que c'est le gain de toute sa semaine, et que demain, lui, sa femme et ses petits enfants jeûneront plus rigoureusement qu'au pain et à l'eau; mais telle est l'humeur de ces gens-ci; il y en a même plusieurs qui prennent les pieds d'un chapon, et les font pendre par-dessous leur manteau, comme s'ils avaient effectivement un chapon; cependant ils n'en ont que les pieds.
On ne voit pas un menuisier, un sellier, ou quelque autre homme de boutique, qui ne soit habillé de velours et de satin, comme le roi, ayant sa grande épée, le poignard et la guitare attachée dans sa boutique. Ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent, et je vous ai déjà dit plus d'une fois qu'ils sont naturellement paresseux. En effet, il n'y a que l'extrême nécessité qui les oblige de faire quelque chose; alors ils travaillent les dimanches et les fêtes, sans façon, tout comme les autres jours, et puis ils vont porter leur marchandise. Si c'est un cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il les mène tous deux avec lui, et donne à chacun un soulier à porter; s'il en a trois, il les mène tous trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se rabaisse à vous essayer sa besogne. Quand elle est livrée, il va s'asseoir au soleil (que l'on nomme le feu des Espagnols) avec une troupe de fainéants comme lui, et là, d'une autorité souveraine, ils décident des affaires d'État et règlent les intérêts des princes. Souvent ils se querellent là-dessus. Quelque grand politique, qui se croit plus habile que les autres, veut que l'on cède à son avis, et quelques autres, aussi opiniâtres que lui, n'en veulent rien faire. De sorte qu'ils se battent sans quartier. J'étais, il y a deux jours, chez l'ambassadrice du Danemark, lorsqu'on y apporta un malheureux qui venait d'être blessé dans la rue. C'était un fruitier; il avait soutenu que le Grand Seigneur serait un malhabile homme s'il ne faisait point étrangler son frère. Un autre, à qui ce jeune prince n'était pas si désagréable, voulut prendre son parti; et là-dessus ils s'étaient battus. Mais il faut remarquer que tous ces gens-là parlent des affaires de la politique avec assez de connaissance pour appuyer ce qu'ils disent de bonnes raisons.
Il y a dans la ville plusieurs maisons qui sont comme des académies, où chacun s'assemble: les uns pour jouer et les autres pour la conversation. L'on y joue fort fidèlement, et quelque somme que l'on perde sur sa parole, les vingt-quatre heures ne passent jamais que l'on ne paye. Si l'on y manquait, on serait perdu d'honneur et de réputation. Il n'y a aucune raison qui puisse surmonter cette nécessité de payer dans les vingt-quatre heures. L'on y joue fort grand jeu et très-honnêtement, sans bruit et sans faire paraître aucun chagrin. Quand on gagne, c'est la coutume de donner le barato. Il me semble que cela se pratique aussi en Italie. C'est-à-dire que vous donnez de l'argent à quelques-uns de ceux qui sont présents, aux uns plus, aux autres moins; soit que vous les connaissiez ou non. Celui à qui l'on a présenté le barato ne doit jamais le refuser, fût-il cent fois plus riche et plus de qualité que celui qui le lui donne. L'on peut aussi le demander à un joueur qui gagne, et il ne manque pas de le donner. Il y a des gens qui ne subsistent que par ce moyen-là. Cependant cette coutume est désagréable, parce que celui qui gagne n'emporte quelquefois rien de son gain, et s'il recommence à jouer, il perd bien souvent le sien.
Au reste, si l'on connaissait qu'un homme eût filouté, il pourrait de bonne heure renoncer à la société civile, car il n'y aurait pas d'honnêtes gens qui voulussent avoir commerce avec lui, et si on le surprenait en filoutant, il serait heureux d'en être quitte pour des cuchillades, c'est-à-dire des coups du tranchant de l'épée, et non pas de la pointe.
A l'égard des conversations que l'on fait dans ces académies, il y en a de fort spirituelles, et il s'y trouve bien des personnes savantes. Car, enfin, il y en a ici tout comme ailleurs, et l'on y écrit de fort jolies choses. Ce qu'ils appellent des nouvelles me semble d'un caractère charmant. Ils y gardent toujours la vraisemblance, et leur sujet est si bien conduit, leur narration si concise et si simple, sans être ni basse ni rampante, que l'on doit convenir qu'ils ont un génie supérieur pour ces sortes d'ouvrages. Je tâcherai d'en recouvrer quelqu'un de ce genre, je le traduirai et je vous l'enverrai, pour que vous jugiez par vous-même. Comme je ne suis pas capable de parler des choses qui traitent de matières plus relevées, je ne vous en dirai rien, jusqu'à ce que je sache là-dessus le sentiment des connaisseurs, et que, tout au plus, je puisse leur servir d'écho. Il est vrai, cependant, que je les trouve outrés dans leurs louanges et qu'ils n'y gardent pas assez de vraisemblance. Leur imagination, qui est fort vive, fait quelquefois trop de chemin. Je lisais l'autre jour dans un livre, qu'en parlant de Philippe IV, l'auteur disait que ses vertus et ses grandes qualités étaient si étendues, que, pour les écrire, il n'y avait pas suffisamment de papier dans l'univers, et qu'une plume ordinaire n'était pas digne de tracer des choses si divines; qu'ainsi il fallait que le soleil les écrivît avec ses rayons sur la surface des cieux[134]. Vous m'avouerez que c'est se perdre dans les nues, et qu'à force de vouloir élever le héros, le pauvre auteur tombe et se casse le cou. Leurs livres sont très-mal imprimés, le papier en est gris; ils sont fort mal reliés, couverts pour la plupart d'un méchant parchemin ou de basane[135].
Je ne veux pas omettre de vous dire comme une chose essentielle, que la politique des Espagnols les oblige de hasarder la récompense d'un cent de faux avis, plutôt que de négliger l'occasion d'en recevoir un bon. Ni le pays d'où l'on est, ni les gens qui agissent ne leur sont point suspects; ils veulent tout savoir et payent libéralement ceux qui les servent. Ils n'attendent pas même que le service soit reçu pour avancer la récompense. Vous ne sauriez croire combien cette maxime leur a valu. Ils ont été quelquefois pris pour dupes, cela ne les a point rebutés, et dans la suite ils y trouvent toujours leur compte. Il est encore vrai que pour peu de prétexte que l'on ait de demander une grâce au Roi, pourvu que l'on ne se rebute point et que l'on suive son premier dessein avec persévérance, tôt ou tard vous obtenez une partie de ce que vous souhaitez. Les ministres sont persuadés qu'il ne serait pas de la grandeur d'un si puissant monarque de refuser peu de chose, et bien qu'il n'y ait pas de justice à prétendre une faveur que l'on n'a point méritée par ses services, cependant on l'obtient quand on la demande sans relâche. J'en avais des exemples tous les jours.
Je ne vous ai pas encore dit, ma chère cousine, que lorsque j'arrivai ici, toutes les dames me firent l'honneur de me venir voir les premières. C'est l'usage de prévenir les étrangères, quand on est informé de leur qualité et de leur conduite. Elles regardent fort à l'une et à l'autre. Quand je fus leur rendre visite, chacune me fit un petit présent, et dans une seule maison j'en recevais quelquefois une douzaine; car jusqu'aux enfants de quatre ans veulent vous régaler. On m'a donné de grandes corbeilles de vermeil doré, enrichies de corail, qui forme des fleurs très-délicatement travaillées. Cela se fait à Naples et à Milan. J'ai eu des boîtes d'ambre garnies d'or émaillé, pleines de pastilles. Plusieurs m'ont donné des gants, des bas de soie et des jarretières en quantité. Mais ces gants ont cela de particulier, qu'ils sont aussi courts que ceux des hommes, parce que les femmes attachent leurs manches au poignet. Il n'y a que les doigts qui sont d'une longueur ridicule. Pour les bas, ils les font de pelo, c'est de la soie écrue. On les fait si courts et si petits par le pied, que j'ai vu bien des poupées à qui ils ne pourraient être propres. Les jarretières sont d'un ruban large, fort léger et travaillé très-clair, semblable à celui dont les paysans se servent à leurs noces. Ces jarretières sont garnies aux deux bouts de dentelle d'Angleterre de fil. On m'a aussi donné de fort belles coupes de terre sigillée et mille autre choses de cette manière. Si jamais je pars d'ici et que j'y fasse un second voyage, ce sera à moi de leur faire des présents. Mais tout les contente; des aiguilles, des épingles, quelques rubans et surtout des pierreries du Temple les ravissent. Elles, qui en ont tant de fines et qui sont si belles, ne laissent pas d'en porter d'effroyables. Ce sont proprement des morceaux de verre que l'on a mis en œuvre, tout semblables à ceux que nos ramoneurs vendent à nos provinciales qui n'ont jamais vu que leur curé et leurs brebis. Les plus grandes dames sont chargées de ces verrines, qu'elles achètent fort cher. Lorsque je leur ai demandé pourquoi elles aiment tant les diamants faux, elles m'ont dit que c'est à cause que l'on en trouve d'aussi gros que l'on en veut. En effet, elles en portent à leurs pendants d'oreilles de la grosseur d'un œuf, et tout cela leur vient de France ou d'Italie; car, comme je vous l'ai dit, on ne fait guère de choses à Madrid; on y est trop paresseux.
Il n'y a point de bons peintres dans cette ville, la plupart de ceux qui y travaillent ne sont pas du pays; ce sont des Flamands, des Italiens ou des Français qui viennent s'y établir et qui n'y font pourtant pas grande fortune, car l'argent ne roule pas et n'entre point dans le commerce. Pour moi, je vous avoue que je n'en ai jamais moins vu. Ma parente reçoit d'assez grosses sommes tout en quartos, c'est de la monnaie de cuivre, aussi sale que des doubles, et toute vilaine qu'elle est, elle sort du trésor royal. On les donne au poids (car quel moyen de compter cette gueuserie-là). Des hommes les apportent dans de grandes corbeilles de natte qu'ils attachent sur leur dos; et quand ces payements arrivent, toute la maison passe huit jours à compter les quartos. Sur dix mille francs, il n'y a pas cent pistoles en or ou en argent[136].
On a ici un grand nombre d'esclaves qui s'achètent et se vendent fort cher. Ce sont des Maures et des Turcs. Il y en a qui valent jusqu'à quatre et cinq cents écus. Autrefois, on avait droit de vie et de mort sur eux. Un patron pouvait tuer son esclave comme il aurait pu tuer un chien; mais on a trouvé que cette barbarie ne s'accordait pas avec les maximes de la religion chrétienne, et c'est à présent une chose défendue. Cependant ils les battent jusqu'à leur casser quelquefois les os, sans en être recherchés. Il est vrai qu'il n'y a guère de maîtres qui se portent à ces sortes d'extrémités; et lorsqu'un homme aime son esclave et qu'elle consent à ce qu'il veut, elle devient aussitôt libre. A l'égard des autres domestiques, il serait dangereux de les maltraiter; ils prétendent, la plupart, d'être d'aussi bonne maison que le maître qu'ils servent, et s'ils en étaient outragés, ils seraient capables, pour se venger, de le tuer en trahison ou de l'empoisonner. On en a vu plusieurs exemples. Ils disent qu'il ne faut pas insulter à leur mauvaise fortune; que pour être réduits à servir, ils ne renoncent pas à l'honneur, et qu'ils le perdraient s'ils souffraient des coups de qui que ce pût être.
Les pauvres même ont de la gloire, et quand ils demandent l'aumône, c'est d'un air impérieux et dominant. Si on les refuse, il faut que ce soit avec civilité, en leur disant: Cavallero perdone usted, no tenga moneda; cela veut dire: Cavalier, pardonnez-moi, je n'ai point de monnaie. Si on les rebute, ils se fondent en raisons, et veulent vous prouver que vous ne méritez pas la grâce que Dieu vous fait de vous donner du bien, et ils ne vous laissent pas un moment en repos. Mais aussitôt qu'on leur parle avec honnêteté, ils semblent satisfaits et se retirent.
Les Espagnols sont naturellement assez doux, ils marient leurs esclaves, et quand c'est avec une autre esclave, les enfants qu'ils ont ne sont pas libres, et sont soumis au patron comme leurs parents; mais si ces enfants se marient, leurs enfants ne sont plus esclaves. Il en est de même si une femme esclave épouse un homme libre, ses enfants suivent la condition de leur père. L'on est fort bien servi de ces malheureux; ils ont une assiduité et une soumission que les autres n'ont pas. Il y en a peu qui veulent changer de religion. J'en ai une qui n'a que neuf ans, elle est plus noire que l'ébène, et ce devait être un miracle de beauté dans son pays, car son nez est tout plat, ses lèvres prodigieusement grosses, l'émail de ses yeux blanc, mêlé de couleur de feu, et ses dents admirables, aussi bien en Europe qu'en Afrique. Elle ne sait un mot d'autre langue que la sienne. Elle se nomme Zayde. Nous l'avons fait baptiser. Cette petite chrétienne avait été si bien accoutumée, lorsqu'on la voulait vendre, de quitter son manteau blanc et de se dépouiller toute nue, que j'ai eu beaucoup de peine à l'empêcher de le faire; et l'autre jour que nous avions grande compagnie, mademoiselle Zayde, que j'envoyai querir, prit la peine de paraître tout d'un coup avec son petit corps noir aussi nu que lorsqu'elle vint au monde. J'ai résolu de la faire fouetter pour lui faire comprendre que cette sorte d'habitude ne me plaît point. Je ne puis le lui faire entendre que par ce moyen. Ceux qui me l'ont vendue disent qu'elle est fille de condition; et la pauvre enfant, bien souvent, vient se mettre à genoux devant moi, joint les mains, pleure et me montre le côté de son pays. Je l'y renverrais volontiers et m'en ferais même un grand plaisir, si elle y pouvait être chrétienne. Mais cette impossibilité m'oblige de la garder. Je voudrais bien l'entendre, car je crois qu'elle a de l'esprit, et toutes ses actions en marquent. Elle danse à sa mode, et c'est d'une manière si plaisante, qu'elle nous réjouit beaucoup. Je lui mets des mouches de taffetas blanc qui l'enchantent. Elle a un habit comme on les porte au Maroc. C'est une jupe courte et presque sans plis, de grandes manches de chemise de toile très-fine, rayée de différentes couleurs, semblables à celles de nos bohémiennes; un corps qui n'est qu'une bande de velours cramoisi à fond d'or, rattaché au côté par des boucles d'argent avec des boutons de même; et un manteau blanc d'étoffe de laine très-fine, fort ample et fort long, dont elle s'enveloppe et dont elle se couvre la tête d'un des bouts. Cet habit est assez beau. Ses petits cheveux, qui ressemblent à de la laine, sont coupés en plusieurs endroits; ils forment des croissants aux côtés, un rond au milieu et comme un cœur au devant. Elle m'a coûté vingt pistoles. Ma fille lui a donné son sagouin à gouverner; c'est ce petit singe dont M. l'archevêque de Burgos lui fit présent. Je vous assure que Zayde et le sagouin sont faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'entendent fort bien.
Pour vous parler d'autre chose, il est arrivé ici un homme que l'on est allé chercher jusqu'au fond de la Galice. C'est un saint qui, à ce que l'on prétend, a fait des miracles. La marquise de Los Velez, autrefois gouvernante du Roi, a pensé mourir, et elle l'envoya querir promptement; mais l'on a été si longtemps à faire ce voyage, qu'elle a recouvré la santé sans lui. L'on savait le jour qu'il devait arriver, et elle l'attendait, lorsque Don Fernand de Tolède, qui est son neveu, et qui n'avait pu la voir depuis son retour de Flandre, à cause de la maladie qu'elle avait eue, sachant qu'elle était beaucoup mieux, se rendit chez elle, à l'heure à peu près que le saint de Galice y devait venir. Les gens de la marquise le voyant et ne le connaissant point (car il était absent depuis plusieurs années), sans examiner qu'il n'y a guère d'hommes de son âge et de son air assez heureux pour faire des miracles, crurent, dès qu'il parut, que c'était le saint; ils ouvrirent la grande porte, sonnèrent une cloche pour servir de signal, comme la marquise le leur avait ordonné. Toutes les dueñas et les filles vinrent le recevoir avec chacune un cierge à la main; il y en avait plusieurs qui se jetaient à genoux, et ne voulaient pas le laisser passer qu'il ne leur eût donné sa bénédiction. Il pensa devenir fou d'une telle réception. Il ne savait s'il dormait ou s'il était enchanté, et, quoi qu'il pût s'imaginer, il n'était point au fait; il avait beau parler, on ne l'écoutait pas, tant le bruit et la presse étaient grands. On lui faisait toucher des chapelets, et celles qui étaient éloignées les lui jetaient à la tête avec des centaines de médailles. Les plus zélées commencèrent à lui couper son manteau et son habit. Ce fut alors qu'il eut la peur entière que pour multiplier ses reliques on le taillât par morceaux. La marquise de Los Velez, que l'on portait à quatre dans un grand fauteuil, vint au-devant du saint homme. Il est vrai que lorsqu'elle aperçut la méprise, et qu'elle vit son neveu, elle fit de si grands et de si longs éclats de rire, qu'ils passaient de beaucoup les forces qu'on lui croyait. En sortant de chez elle, il vint nous voir encore tout déchiré par ces dévotes personnes.
Je dois vous dire, ma chère cousine, que tout est fort retiré dans cette cour; et voici comme l'on vit chez les particuliers. Le matin, en se levant, on prend de l'eau glacée, et incontinent après le chocolat. Quand l'heure du dîner est venue, le maître se met à table; sa femme et ses enfants, comme je vous l'ai marqué, mangent par terre, auprès de la table; ce n'est pas respect, c'est parce que la maîtresse ne saurait être assise sur une chaise, elle n'y est point accoutumée, et il y a de vieilles Espagnoles qui ne s'y sont peut-être jamais mises. Le repas est léger, car on mange peu de viande. Ce qu'ils ont de meilleur, ce sont des pigeons, des gelinottes, et leur oille qui est excellente. Mais on ne servira au plus grand seigneur que deux pigeons et quelque ragoût très-méchant, plein d'ail et de poivre, ensuite du fenouil et un peu de fruit. Quand ce petit dîner est fait, chacun se déshabille dans la maison et se jette sur son lit, où l'on étend des peaux de maroquin bien passées pour avoir plus frais. A cette heure, vous ne trouverez pas une âme dans les rues. Les boutiques sont fermées, le commerce est cessé, et il semble que tout est mort. A deux heures l'hiver, à quatre l'été, on commence à se rhabiller, l'on mange des confitures, l'on prend du chocolat ou des eaux glacées, et chacun va où il juge à propos. Enfin l'on se retire à onze heures ou minuit. Je vous parle au moins des gens réglés. Alors le mari et la femme se couchent, l'on apporte une grande nappe qui couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. Les nains et les naines servent le souper, qui est aussi frugal que le dîner; car c'est une gelinotte en ragoût ou quelque pâtisserie qui brûle la bouche, tant elle est poivrée. Madame boit de l'eau tout son soûl, monsieur ne boit guère de vin; et le souper fini, chacun dort comme il peut[137].
Ceux qui ne sont pas mariés, ou qui ne gardent guère de mesure avec leurs femmes, après qu'ils ont été à la promenade du Prado, où ils sont l'été à demi déshabillés dans leurs carrosses (j'entends lorsqu'il est fort tard), font un bon repas, montent à cheval, et prennent un laquais en trousse derrière eux. Ils en usent ainsi pour ne le pas perdre; car allant par la plus obscure nuit dans les rues et marchant vite, quel moyen qu'un laquais puisse toujours démêler et suivre son maître? Il y en peut avoir quelques-uns qui le feraient, mais la plupart prendraient la fuite en pareil cas, car ils ne sont pas braves. Cette cavalcade nocturne se fait en l'honneur des dames. C'est pour les aller voir, et ils ne manqueraient pas cette heure-là pour un empire; ils leur parlent au travers de la jalousie; ils entrent quelquefois dans le jardin, et montent, quand ils le peuvent, à la chambre. Leur passion est si forte, qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils vont jusque dans le lieu où l'époux dort; et j'ai ouï dire qu'ils se voient des années de suite, sans oser prononcer une parole, de peur d'être entendus. On n'a jamais su aimer en France comme on prétend que ces gens-ci aiment; et sans compter les soins, les empressements, la délicatesse, le dévouement même à la mort (car le mari et les parents ne font point de quartier), ce que je trouve de charmant, c'est la fidélité et le secret. On ne verra jamais un cavalier se vanter d'avoir reçu des faveurs d'une dame. Ils parlent de leurs maîtresses avec tant de respect et de considération, qu'il semble que ce soit leurs souveraines. Aussi ces dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à leurs amants. Elles en sont tout occupées et, bien qu'elles ne le voient pas le jour, elles trouvent le moyen d'employer plusieurs heures à son intention, soit en lui écrivant, ou en parlant de lui avec une amie qui est du secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers d'une jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses que l'on m'a dites, je croirais aisément que l'amour est né en Espagne.
Pendant que les cavaliers sont avec leurs maîtresses, les laquais gardent leurs chevaux à quelque distance de la maison. Mais il leur arrive très-souvent une aventure fort désagréable. C'est que les maisons n'ayant pas de certains endroits commodes, on jette toute la nuit, par les fenêtres, ce que je n'ose vous nommer. De sorte que l'amoureux espagnol, qui passe à petit bruit dans la rue, est quelquefois inondé depuis la tête jusqu'aux pieds, et bien qu'il se soit parfumé avant de sortir de chez lui, il est contraint d'y retourner au plus vite pour changer d'habits. C'est une des plus grandes incommodités de la ville, et qui la rend si puante et si sale, que l'on n'y peut marcher le matin. Je dis le matin, parce que l'air est si vif et a tant de force, que toute cette vilenie est consumée avant midi.
Quand il meurt un cheval, ou quelque autre animal, on le laisse dans la rue où il est, fût-ce devant la porte du palais, et le lendemain il est en poudre. L'on est persuadé que si l'on ne jetait pas ainsi ces ordures dans les rues, la peste ne serait pas longtemps sans être à Madrid, et elle n'y est jamais[138].
Sans compter que les amants voient leurs maîtresses par les moyens que je vous ai dits, ils en ont encore d'autres; car les dames se visitent fort, et rien ne leur est plus aisé que de prendre une mante, d'entrer dans une chaise par la porte de derrière et de se faire porter où elles veulent. Cela est d'autant plus facile que toutes les femmes se gardent un secret inviolable; quelques querelles qui pussent arriver entre elles, et quelque colère qu'elles aient les unes contre les autres, elles n'ouvrent jamais la bouche pour se déceler. Leur discrétion ne saurait être assez louée. Il est vrai que les conséquences en seraient bien plus dangereuses qu'ailleurs, puisque l'on assassine ici sur de simples soupçons.
Voici comme se passent les visites que les dames se rendent les unes aux autres. On ne va point chez son amie quand on en a envie, il faut attendre qu'elle vous envoie prier d'y venir; et la dame qui veut recevoir compagnie chez elle écrit un billet le matin, par lequel elle vous invite. Vous sortez dans votre chaise; on les fait extrêmement grandes et larges, et, pour qu'elles soient moins lourdes, elles ne sont que de simple étoffe tendue sur un châssis de bois. Ces étoffes sont toujours mêlées d'or et d'argent et fort magnifiques. Il y a trois grandes glaces, et le dessus est d'un cuir très-mince, couvert comme le reste; il se lève pour que la dame entre et sorte plus commodément. L'on a quatre porteurs qui se relayent; un laquais porte le chapeau du porteur de devant, car, quelque mauvais temps qu'il fasse, il ne faut pas qu'il soit couvert devant sa maîtresse. La dame est enchâssée dans sa chaise comme un diamant dans son chaton. Elle n'a point de mante, ou, si elle en porte, c'est avec une grande dentelle noire d'Angleterre, de la hauteur d'une demi-aune, faite à dents comme les réseaux du temps passé, fort riche et fort chère. Cela sied bien.
Il y a un carrosse à quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous ai parlé, qui suit la chaise au petit pas. Il est, d'ordinaire, rempli de deux vieux écuyers et de cinq ou six pages; car elles en ont toutes, et la femme de mon banquier en a deux. Les dames ne mènent jamais aucune de leurs femmes et, bien qu'elles se trouvent plusieurs ensemble qui vont au même endroit, elles montent chacune dans leur chaise, sans se mettre les unes avec les autres dans leur carrosse. Je me trouvai l'autre jour dans un embarras et je vis passer cinquante chaises et cinquante carrosses à la file. On sortait de chez la duchesse de Frias, et l'on allait chez la duchesse d'Uzeda. Je vous dirai pourquoi elles y allaient, quand je vous aurai dit que, la dame étant arrivée chez celle qu'elle va voir, ses porteurs la portent jusque dans l'antichambre. Les degrés sont faits exprès fort larges et fort bas pour qu'on les puisse monter avec plus de facilité. Aussitôt qu'elles sont entrées, elles renvoient tous leurs gens et leurs carrosses. Elles marquent l'heure où on viendra les querir; c'est, d'ordinaire, entre dix et onze heures du soir, car leurs visites sont d'une longueur à faire perdre patience.
Il n'entre jamais d'hommes où elles sont. Un mari jaloux aurait beau venir chercher sa femme, l'on s'en moquerait et l'on ne se donnerait pas même la peine de lui répondre: elle y est ou elle n'y est pas. Elles sont fines, les bonnes dames, et cette liberté ne les sert pas mal; car vous observerez qu'il n'y a pas une maison qui n'ait sa porte de derrière par où elles peuvent sortir sans être vues. Ajoutez à cela qu'un frère demeure chez sa sœur, un fils chez sa mère, un neveu chez sa tante, et c'est encore un moyen de se voir. L'amour est ingénieux en ce pays-ci. L'on n'épargne rien pour satisfaire sa passion, et l'on est fidèle à sa maîtresse. Il y a des intrigues qui durent aussi longtemps que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les conclure. L'on met tous les moments à profit; et, dès qu'on se voit et qu'on se plaît, il n'en faut pas davantage.
J'étais, il y a peu de jours, chez la marquise d'Alcañizas, c'est une des plus grandes et des vertueuses dames de cette cour; elle nous disait à toutes en parlant de cela: Je vous l'avoue, si un cavalier avait été tête à tête avec moi une demi-heure, sans me demander tout ce que l'on peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le poignarderais si je pouvais. Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu'il pourrait vous demander? interrompit la marquise de Liche, qui est jeune et belle. Ce n'est pas une conséquence, dit madame d'Alcañizas, j'ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais, au moins, je n'aurais aucun reproche à lui faire; au lieu que, s'il me laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris. Il n'y en a guère qui n'aient de pareils sentiments là-dessus[139].
Une chose que je trouve fort singulière et qui ne convient point, ce me semble, dans un royaume catholique, c'est la tolérance que l'on a pour les hommes qui ont des maîtresses si déclarées, que c'est absolument une chose sans mystère. Il est bien vrai que les lois le défendent: mais ils négligent les lois et ne suivent que leur inclination; personne ne se mêle de les reprendre de leur faute. Ces maîtresses se nomment amancebadas. Bien que l'on soit marié, l'on ne laisse pas d'en avoir de cette manière; et souvent les enfants naturels sont élevés avec les légitimes, au vu et au su d'une pauvre femme qui souffre tout cela et qui n'en dit pas le mot. Il est même très-rare de voir des brouilleries entre le mari et la femme, et beaucoup plus rare qu'ils se séparent comme on fait en France. D'un nombre infini de personnes que je connais ici, je n'ai vu que la princesse Della Rocca qui n'est pas avec son mari et qui vit dans un couvent. La justice n'est point étourdie des démêlés domestiques.
Il me paraît extraordinaire qu'une dame, dont un cavalier est amoureux et aimé, ne soit point jalouse de son amancebada. Elle la regarde comme une seconde femme, elle croit que cela ne peut entrer en comparaison avec elle. De sorte qu'un homme a sa femme, son amancebada et sa maîtresse. Cette dernière est presque toujours une personne de qualité; c'est elle que l'on va trouver la nuit et pour qui l'on hasarde sa vie.
Il arrive quelquefois qu'une dame couverte de sa grande mante unie, ne montrant, de tout son visage, que la moitié d'un œil, vêtue fort simplement pour n'être pas connue, et ne voulant point se servir d'une chaise, va à pied au lieu du rendez-vous. Le peu d'habitude qu'elle a de marcher, ou bien souvent son air, la fait distinguer. Un cavalier se met à la suivre et à lui parler; incommodée d'une telle escorte dont il ne lui est pas aisé de se défaire, elle s'adresse à quelque autre qui passe, et, sans se faire autrement connaître: Je vous conjure, lui dit-elle, empêchez que cet importun ne me suive davantage; sa curiosité pourrait nuire à mes affaires. Cette prière tient lieu d'un commandement au galant espagnol; il demande à celui dont on se plaint, pourquoi il veut fatiguer une dame malgré elle; il lui conseille de la laisser en repos; et, s'il trouve un opiniâtre, il faut tirer l'épée, et quelquefois on s'entre-tue sans savoir pour qui l'on s'est exposé. Cependant la belle gagne au pied, les laisse aux mains, et va où elle est attendue. Mais le meilleur, c'est que bien souvent c'est le mari ou le frère qui prend ainsi l'affirmative, qui défend la dame des poursuites du curieux, et qui lui donne lieu de se rendre entre les bras de son amant.
Il y a quelques jours qu'une jeune dame qui aimait chèrement son mari, étant informée qu'il était assez déréglé dans sa conduite, se déguisa, prit sa mante, et s'étant arrêtée dans une rue où il passait souvent, elle lui donna lieu de lui parler. Après qu'il l'eut abordée, elle le tutoya, et c'est d'ordinaire par cette manière familière que les femmes, en ce pays, font connaître leurs sentiments. Il lui proposa un parti qu'elle accepta sous les conditions qu'il n'aurait pas la curiosité de la voir ni de la connaître. Il lui en donna sa parole, et il la mena chez un de ses amis. Lorsqu'ils se séparèrent, il l'assura qu'il s'estimait le plus heureux de tous les hommes et qu'il n'avait jamais eu une si bonne fortune. Il lui donna une fort belle bague, et il la pria de la garder pour se souvenir de lui. Je la garderai chèrement, et je reviendrai ici quand tu voudras, lui dit-elle, car il vaut autant que j'aie tes pierreries qu'une autre. En achevant ces paroles, elle ouvrit sa mante, et le mari, voyant sa femme, resta dans la dernière confusion de son aventure. Mais il pensa que, puisqu'elle avait bien trouvé le moyen de sortir de chez elle pour l'attendre, elle trouverait aisément celui de lui jouer quelque autre tour moins agréable, et pour s'en garantir, il mit deux dueñas auprès d'elle qui ne la quitèrent plus.
Il arrive aussi quelquefois qu'un homme qui n'a pas sa maison proche du quartier où le hasard lui fait rencontrer sa maîtresse, entre sans façon dans celle d'un autre. Soit qu'il le connaisse on non, il le prie civilement de vouloir bien sortir de sa chambre, parce qu'il trouve l'occasion d'entretenir une dame, et que s'il la perd, il ne la reverra de longtemps. Cela suffit pour que le maître de la maison la laisse au pouvoir de l'amant et de sa maîtresse, et quelquefois je vous assure que c'est la femme du sot qui s'en va si bonnement. Enfin l'on est d'une témérité surprenante, pour avoir le moyen de se voir seulement un quart d'heure.
Il me souvient d'une dame française qui, parlant d'un homme à une de ses amies, disait: Rends-le amoureux, je te le rends ruiné. Cette maxime est établie ici plus qu'en lieu du monde. Un amant n'a rien à lui, il n'est pas nécessaire de lui faire entrevoir, non pas de vrais besoins, mais seulement de légères envies d'avoir quelque chose. Ils n'omettent jamais rien là-dessus; et la manière dont ils s'en acquittent relève beaucoup le prix de leurs libéralités. Je les trouve bien moins aimables que nos Français, mais on dit qu'ils savent mieux aimer. Leur procédé est aussi mille fois plus respectueux. Cela va même si loin, que lorsqu'un homme, de quelque qualité qu'il soit, présente un bijou ou une lettre à une dame, il met un genou en terre, et il en fait de même quand il reçoit quelque chose de sa main.
Je vous ai dit que je vous apprendrais pourquoi tant de dames allaient chez la duchesse d'Uzeda. Elle est fort aimable, et fille du duc d'Ossone. Son mari a eu querelle avec le prince Stigliano, pour une dame qu'ils aimaient. Ils ont tiré l'épée, c'est une assez grande affaire. Le Roi les a mis en arrêt; ce n'est pas à dire qu'on les ait mis prisonniers, mais il leur est défendu de sortir de leur maison, si ce n'est la nuit, qu'ils en sortent secrètement pour aller à leurs galanteries ordinaires. Et, ce qu'il y a de rare, c'est que la pauvre épouse ne met pas les pieds dehors tant que son mari est en arrêt, quoique ce soit toujours pour quelque infidélité qu'il lui a faite. Il en est de même lorsqu'ils sont exilés ou relégués dans quelques-unes de leurs terres, ce qui arrive fort souvent. Dans le temps de leur absence, leurs femmes restent chez elles, sans sortir une seule fois. On m'a dit que la duchesse d'Ossone a été plus de deux ans prisonnière de cette sorte; c'est la coutume, et cette coutume est cause qu'elles s'ennuient fort.
Ce ne sont pas seulement les dames espagnoles qui s'ennuient ici, les Françaises s'y divertissent assez mal. Nous devons aller dans peu de jours à Aranjuez et à Tolède baiser la main de la Reine mère. Je vous écrirai, ma chère cousine, le détail de mon petit voyage, et je voudrais être en état de vous donner des marques plus essentielles de ma tendresse.
De Madrid, ce 25 juillet 1679.
TREIZIÈME LETTRE.
Je vous mandai par ma dernière lettre, ma chère cousine, que nous irions saluer la Reine mère; j'ai eu cet honneur. Mais, avant de vous conduire chez elle, il vous faut parler d'autres choses. Je ne voulais pas sortir de Madrid que je n'eusse vu l'entrée du marquis de Villars. Il la fit à cheval, c'est la coutume en ce pays-ci, et quand un homme est bien fait, cela lui est avantageux. Lorsque l'ambassadeur de Venise fit la sienne, il fut heureux de n'être pas dans son carrosse. Il en avait un qui valait 12,000 écus, qui versa en sortant de chez lui; mais comme c'était l'hiver, la marée (c'est cette vilaine boue noire qui fait des ruisseaux dans les rues, où un cheval entre jusqu'aux sangles), la marée, dis-je, gâta si fort le velours à fond d'or, la belle broderie dont il était relevé, qu'il n'a jamais pu servir depuis. Je demeurai surprise que, pour une chose aussi commune que ces sortes d'entrées, toutes les dames fussent sur leurs balcons, avec des habits magnifiques, et le même empressement qu'elles auraient pour le plus grand roi du monde. Mais elles ont si peu de liberté, qu'elles profitent avec joie de toutes les occasions de se montrer. Et comme leurs amants ne leur parlent presque jamais, ils ne manquent pas de se mettre dans leurs carrosses, proche du balcon de leurs maîtresses, où elles les entretiennent des yeux et des doigts. C'est un usage d'un grand secours pour se faire entendre plus promptement que s'ils se servaient de leurs voix. Ce langage muet me paraît assez difficile, à moins que d'y avoir beaucoup d'habitude. Mais ils l'ont aussi, et il n'y a que deux jours que je voyais une petite fille de six ans et un petit garçon à peu près du même âge, qui savaient déjà se dire mille jolies choses de cette manière. Don Frédéric de Cardone, qui les voyait comme moi, et qui les entendait bien mieux, m'expliquait tout; et, s'il n'a rien ajouté du sien à la conversation de ces deux enfants, il faut avouer qu'ils sont nés ici pour la galanterie[140].
La marquise de Palacios, mère de Don Fernand de Tolède, est une des meilleures amies de ma parente. Elle a une belle maison appelée Igariça, aux bords du Xarama. Et, bien que cette dame soit déjà vieille, elle n'y avait jamais été, quoique ce ne soit qu'à huit lieues de Madrid. Elles croient, en ce pays-ci, que ce n'est pas de la grandeur de se donner la peine d'aller dans leurs terres, à moins que ce ne soient des principautés ou des villes, et pour lors elles les nomment leurs états. Je fis un peu la guerre à cette dame de sa paresse, et ma parente l'engagea d'être du voyage avec sa fille Doña Mariquita, qui est une petite personne blanche, grasse et blonde. Ces trois qualités sont également rares ici, et elle y est admirée de tous ceux qui la voient. La jeune marquise de la Rosa voulut être de la partie. Son époux y vint à cheval avec Don Fernand de Tolède, Don Sanche Sarmiento et Don Estève de Carvajal. Don Frédéric de Cardone n'y aurait pas manqué, mais l'archevêque de Burgos lui avait écrit de venir le trouver en diligence. Lorsqu'il me le dit, je le priai d'aller voir la belle marquise de Los Rios à las Huelgas. Je lui donnai une lettre pour elle, par laquelle je lui reprochais son silence et je lui demandais de ses nouvelles un peu particulièrement. Nous partîmes dans deux carrosses le 16 août, sur les dix heures du soir, par le plus beau temps du monde. Les chaleurs étaient si excessives, qu'à moins que d'exposer sa vie, il serait impossible de marcher le jour; mais les nuits sont fraîches, et les carrosses sont, l'été, tout ouverts, les mantelets levés autour, avec de grands rideaux de toile de Hollande fort fine, garnie de belle dentelle d'Angleterre, avec des nœuds de ruban de couleur. Comme on les fait changer souvent, cela est fort propre. Nous allions si vite, que je mourrais de peur qu'il se rompît quelque chose à notre carrosse, car il est constant que nous aurions été mille fois tuées, avant que le cocher eût pu s'en apercevoir. Je crois que l'on ne court ainsi que pour s'indemniser de la lenteur avec laquelle on va dans Madrid. Car, au petit pas des mules, c'est encore trop à cause du mauvais pavé, des trous, des boues en hiver et de la poudre en été, dont les rues sont pleines. La marquise de Palacios avait un petit chapeau sur sa tête, garni de plumes, selon la coutume des dames espagnoles, quand elles vont à la campagne; et la marquise de la Rosa était fort jolie avec son justaucorps court, ses manches étroites, et le reste de son ajustement, sur lequel nous nous écriâmes que nous la trouvions muy bizarra et muy de gala, c'est-à-dire fort galante et fort magnifique.
Je trouvai assez plaisant que ces dames nous obligeassent de descendre en trois endroits sur le chemin, pour entendre jouer de la guitare par deux gentilshommes du marquis de la Rosa qu'il avait amenés exprès, et qui galopaient, leurs guitares attachées d'un cordon et passées derrière le dos. Cette petite musique, mal concertée, ne laissa pas de ravir la compagnie qui se récriait fort sur les agréments de la campagne pendant une belle nuit. Je n'ai jamais vu de femmes si satisfaites. Nous arrivâmes à Aranjuez à cinq heures du matin; je demeurai surprise de sa merveilleuse situation. Nous passâmes, à une demi-lieue en deçà du Tage, sur un pont de bois qui ferme, et nous entrâmes ensuite dans des avenues d'ormes et de tilleuls si hauts, si verts et si frais, que le soleil ne les pénètre point. C'est une chose bien extraordinaire que l'on trouve si proche de Madrid des arbres si parfaits en leur qualité, car le terrain est ingrat et il n'y en vient point. Cependant l'on n'a pas lieu de s'apercevoir à Aranjuez de ce que je dis, parce que l'on a fait le long des allées et proche des arbres, un petit fossé dans lequel l'eau du Tage coule et humecte leurs racines. Ces avenues sont si longues que, lorsqu'on est au milieu, l'on n'en peut voir le bout. Plusieurs allées se joignent à celle-ci et forment des étoiles de tous côtés. On se promène au bord du Tage et du Xarama. Ce sont deux fameuses rivières qui entourent l'île dans laquelle Aranjuez est bâti, et qui lui fournissent des eaux qui contribuent fort à son embellissement. En effet, je n'ai pas vu de lieu plus agréable. Il est vrai que les jardins sont trop serrés, et que l'on y trouve plusieurs allées étroites; mais les promenades y sont ravissantes, et lorsque nous y arrivâmes, je croyais être dans quelque palais enchanté. La matinée était fraîche, les oiseaux chantaient de tous côtés, les eaux faisaient un doux murmure, les espaliers chargés de fruits excellents, les parterres de fleurs odoriférantes, et je me trouvais en fort bonne compagnie. Nous avions un ordre de Don Juan pour être logés dans le château, de manière que l'alcayde nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous fit voir soigneusement tout ce qu'il y avait de plus remarquable. Les fontaines sont de ce nombre. On en trouve une si grande quantité, qu'il est impossible de passer dans une allée, dans un cabinet, dans un parterre, ou sur une terrasse, sans en rencontrer partout cinq ou six avec des statues de bronze et des bassins de marbre. Les jets d'eau s'élèvent très-haut, ils ne sont pas d'eau vive, ils viennent tous du Tage. Je vous parlerai entre autres de la fontaine de Diane. Elle est sur une éminence qui la fait découvrir d'assez loin. La déesse est au milieu, entourée de cerfs, de biches et de chiens qui jettent tous de l'eau. On a ménagé un peu plus bas, un rond de myrtes que l'on a taillés de plusieurs manières différentes, et de petits Amours sont à moitié cachés dedans, qui jettent de l'eau contre les animaux dont la fontaine est bordée. Le mont Parnasse s'élève au milieu d'un grand étang avec Apollon, les Muses, le cheval Pégase et une chute d'eau qui tombe et représente le fleuve Hélicon. Il sort de ce rocher mille jets d'eau différents, dont les uns s'élancent, les autres serpentent sur la surface de l'étang; les autres coulent sans efforts, les autres forment des fleurs en l'air, ou une pluie. La fontaine de Ganymède a ses beautés. Ce bel enfant, assis sur l'aigle de Jupiter, semble alarmé de son vol; l'oiseau est en haut d'une colonne, les ailes déployées; il jette l'eau par le bec et par les serres. La fontaine de Marsen est tout proche. Celle des Harpies est belle: elles sont sur des colonnes de marbre fort hautes; aux quatre coins, elles jettent l'eau de tous côtés, et il semble qu'elles ont envie d'inonder un bel adolescent qui est assis au milieu de la fontaine et qui cherche une épine dans son pied. Mais la fontaine d'Amour est la plus agréable. Ce petit dieu y paraît élevé avec son carquois plein de flèches, et de chacune il sort un jet d'eau. Les trois Grâces sont assises aux pieds de l'Amour; et ce qui est de plus singulier, c'est ce qu'il tombe du haut de quatre grands arbres des fontaines, dont le bruit plaît beaucoup et surprend, car il n'est point naturel que l'eau vienne de là[141].
Je craindrais de vous ennuyer, si j'entreprenais de vous dire le nombre de cascades, de chutes d'eau et de fontaines que je vis. Je puis vous assurer, en général, que c'est un lieu digne de la curiosité et de l'attention de tout le monde. Le soleil commençait d'être trop fort à huit heures; nous entrâmes dans la maison, mais il s'en faut bien qu'elle soit aussi belle qu'elle devrait l'être, pour répondre dignement à tout le reste. Lorsque le Roi y va, ceux qui l'accompagnent sont si mal logés, qu'il faut se contenter d'y aller à toute bride faire un peu sa cour, ou de passer jusqu'à Tolède, car il n'y a que deux méchantes hôtelleries et quelques maisons de particuliers en fort petit nombre. Si nous n'avions pas eu la précaution de porter jusqu'à du pain, je suis bien certaine que nous n'en aurions point eu, à moins que l'alcayde ne nous eût donné le sien. Je vous marquerai en passant de ne pas confondre alcayde avec alcalde. Le premier signifie gouverneur d'un château ou d'une place, et l'autre, un sergent. Bien que les tableaux les plus exquis soient à l'Escurial, je ne laissai pas d'en trouver de très-bons à Aranjuez, dans l'appartement du Roi. Il est meublé selon la saison où nous sommes, c'est-à-dire avec les murailles toutes blanches, et une tapisserie de jonc très-fin, de la hauteur de trois pieds. Il y a au-dessus des miroirs ou des peintures. On trouve dans ce bâtiment plusieurs petites cours qui en diminuent la beauté. Nous déjeunâmes tous ensemble, et l'on voulut me persuader de manger d'un certain fruit nommé pimento, qui est long comme le doigt, et si violemment poivré, que si peu qu'on en mette dans la bouche elle est tout en feu. On laisse tremper longtemps le piment dans du sel et du vinaigre pour en ôter la force. Ce fruit vient en Espagne sur une plante, et je n'en ai point vu dans les autres pays où j'ai été. Nous avions une oille, des ragoûts de perdrix froides avec de l'huile, et du vin de Canarie; des poulardes, des pigeons qui sont excellents ici, et des fruits d'une beauté extraordinaire. Ce repas, qui valait un fort bon dîner, étant fini, nous nous couchâmes et nous n'allâmes à la promenade que sur les sept heures du soir. Les beautés de ce lieu me parurent aussi nouvelles que si je ne les avais pas vues le matin, particulièrement cette situation toute charmante que j'admirais toujours de quelque côté que je tournasse les yeux. Le Roi y est en sûreté avec une demi-douzaine de gardes, parce que l'on ne saurait y arriver que par des ponts qui ferment tous; et le Harama, qui grossit en cet endroit les eaux du Tage, fortifie Aranjuez. Après nous être promenés jusqu'à dix heures du soir, nous revînmes dans un grand salon pavé de marbre et soutenu par des colonnes semblables. Nous le trouvâmes éclairé de plusieurs lustres, et Don Estève de Carvajal y avait fait venir, sans nous en rien dire, des musiciens qui nous surprirent agréablement; du moins les dames espagnoles et ma parente en demeurèrent très-satisfaites. Pour moi, je trouvai qu'ils chantaient trop de la gorge, et que leurs passages étaient si longs, qu'ils en devenaient ennuyeux. Ce n'est pas qu'ils n'eussent la voix belle, mais leur manière de chanter n'est pas bonne, et communément tout le monde ne chante pas en Espagne comme l'on fait en France et en Italie. Le souper étant fini, nous allâmes au grand canal où il y avait un petit galion peint et doré. Nous entrâmes dedans et nous y demeurâmes jusqu'à deux heures après minuit, que nous en sortîmes pour prendre le chemin de Tolède.
Je remarquai qu'en sortant d'Aranjuez nous ne trouvâmes que des bruyères. L'air ne laisse pas d'être parfumé du thym et du serpolet dont ces plaines sont couvertes. On me dit qu'il y avait là une grande quantité de lapins, de cerfs, de biches et de daims, mais ce n'était pas l'heure de les voir. La conversation ayant été quelque temps générale, j'étais déjà à deux lieues d'Aranjuez, que je n'avais pas encore parlé à Don Fernand qui était auprès de moi. Mais voulant profiter du temps pour m'instruire à fond des particularités de cette redoutable Inquisition dont il m'avait promis de m'entretenir, je le priai de m'en dire quelque chose.
L'Inquisition, me dit-il, n'a été connue dans l'Europe qu'au commencement du treizième siècle. Avant ce temps-là, les évêques et les magistrats séculiers faisaient la recherche des hérétiques qu'ils condamnaient au bannissement, à la perte de leurs biens ou à d'autres peines qui n'allaient presque jamais à la mort. Mais le grand nombre d'hérésies qui s'élevèrent vers la fin du douzième siècle, furent la cause de l'établissement de ce tribunal. Les papes envoyèrent des religieux vers les princes catholiques et vers les évêques, pour les exhorter de travailler avec un soin extraordinaire à l'extirpation des hérésies et à faire punir les hérétiques opiniâtres, ce qui continua, de cette manière, jusqu'à l'année 1250.
En l'année 1251, Innocent IV donna pouvoir aux Dominicains de connaître de ces sortes de crimes avec l'assistance des évêques. Clément IV confirma ces tribunaux en 1265. Il y en eut ensuite plusieurs qui furent érigés dans l'Italie et dans les royaumes dépendant de la couronne d'Aragon, jusqu'au règne de Ferdinand et d'Isabelle, que l'Inquisition fut établie dans les royaumes de Castille, et puis en Portugal par le roi Jean III, en l'année 1536.
Les inquisiteurs avaient eu, jusqu'alors, une puissance bornée et souvent contestée par les évêques, à qui la connaissance des crimes d'hérésie appartenait. Selon les canons, il était contre les règles de l'Église que les prêtres condamnassent les criminels à mort, et même pour des crimes que souvent les lois civiles punissaient par des peines moins rigoureuses. Mais le droit ancien cédant au droit nouveau, les religieux de Saint-Dominique s'étaient mis, depuis deux siècles, en possession de cette justice extraordinaire par les bulles des papes; et, les évêques ayant été entièrement exclus, il ne manquait aux inquisiteurs que l'autorité du prince pour l'exécution de leurs jugements. Avant qu'Isabelle de Castille parvînt à la couronne, le Dominicain Jean Torquemada, son confesseur et qui, depuis, fut cardinal, lui avait fait promettre de persécuter les infidèles et les hérétiques lorsqu'elle serait en pouvoir de le faire. Elle obligea Ferdinand, son mari, d'obtenir, en 1483, des bulles du pape Sixte IV, pour l'établissement d'une charge d'inquisiteur général dans les royaumes d'Aragon et de Valence; car ces deux royaumes étaient à lui de son chef, et il est à remarquer que Ferdinand donnait les charges dans ses États, et Isabelle dans les siens. Mais la Reine procura cette charge à Torquemada. Les papes étendirent ensuite sa juridiction sur tous les États catholiques, et Ferdinand et Isabelle établirent un conseil suprême de l'Inquisition dont ils le firent président. Il est composé de l'inquisiteur général, qui est nommé par le Roi d'Espagne et confirmé par le Pape; de cinq conseillers, dont l'un doit être dominicain, par un privilége de Philippe III accordé à cet ordre en 1616; d'un procureur fiscal, d'un secrétaire de la Chambre du Roi, de deux secrétaires du conseil, d'un alguazil mayor, d'un receveur, de deux rapporteurs et de deux qualificateurs et consulteurs[142]. Le nombre des Familiares et des menus officiers de l'Inquisition, n'étant justiciables que de ce tribunal, se mettent, par ce moyen, à couvert de la justice ordinaire.
Le conseil supérieur a une entière autorité sur les autres inquisitions, qui ne peuvent faire d'auto ou exécution, sans la permission du grand inquisiteur. Les inquisitions particulières sont celles de Séville, de Tolède, de Grenade, de Cordoue, de Cuença, de Valladolid, de Murcie, de Llerena, de Logroño, de Saint-Jacques, de Saragosse, de Valence, de Barcelone, de Majorque, de Sardaigne, de Palerme, des Canaries, de Mexico, de Carthagène et de Lima.
Chacune de ces inquisitions est composée de trois inquisiteurs, de trois secrétaires, d'un alguazil mayor et de trois receveurs, qualificateurs et consulteurs.
Tous ceux qui entrent dans ces charges sont obligés de faire preuve de casa limpia, c'est-à-dire de n'avoir dans leur famille aucune tache de judaïsme ni d'hérésie, et d'être catholique d'origine.
Les procédures de ce tribunal sont fort extraordinaires. Un homme étant arrêté demeure dans les prisons sans savoir le crime dont on l'accuse, ni les témoins qui déposent contre lui. Il ne peut en sortir qu'en avouant une faute, dont souvent il n'est pas coupable, et que le désir de la liberté lui fait avouer, parce qu'on ne fait pas mourir l'accusé la première fois, quoique la famille soit taxée d'infamie, et que ce premier jugement rende les personnes incapables de toutes charges.
Il n'y a aucune confrontation de témoins, ni aucun moyen de se défendre, parce que ce tribunal affecte sur toutes choses un secret inviolable. Il procède contre les hérétiques, et particulièrement contre les chrétiens judaïsants et les Maranes ou Mahométans secrets, dont l'expulsion des Juifs et des Maures, par Ferdinand et Isabelle, a rempli l'Espagne.
La rigueur de cette justice fut telle, que l'inquisiteur Torquemada fit le procès à plus de cent mille personnes, dont six mille furent condamnées au feu, dans l'espace de quatorze ans[143].
Le spectacle de plusieurs criminels condamnés au dernier supplice, sans avoir égard à leur sexe, ni à leur qualité, confirme, à ce que l'on prétend, les peuples dans la religion catholique, et l'Inquisition seule a empêché les dernières hérésies de se répandre en Espagne dans le temps qu'elles ont infesté toute l'Europe. C'est pourquoi les Rois ont donné une autorité excessive à ce tribunal, que l'on appelle le tribunal du Saint-Office.
Les actes généraux de l'Inquisition en Espagne, qui sont considérés dans la plus grande partie de l'Europe comme une simple exécution de criminels, passent parmi les Espagnols pour une cérémonie religieuse, dans laquelle le Roi-Catholique donne des preuves publiques de son zèle pour la religion. C'est pourquoi on les appelle auto-da-fe, ou actes de foi. Ils les font ordinairement à l'avénement des Rois à la couronne, ou à leur majorité, afin qu'ils soient plus authentiques. Le dernier se fit en 1632, et l'on en prépare un pour le mariage du Roi. Comme il ne s'en est pas fait depuis longtemps, on fait de grands préparatifs pour rendre celui-ci fort solennel et aussi magnifique que peuvent être ces sortes de cérémonies[144]. Un des conseillers de l'Inquisition en a déjà fait un projet qu'il m'a montré. Voici ce qu'il porte:
On dressera dans la grande place de Madrid un théâtre de cinquante pieds de long. Il sera élevé à la hauteur du balcon destiné pour le Roi, sous lequel il finira.
A l'extrémité et sur toute la longueur de ce théâtre, il s'élèvera, à la droite du balcon du Roi, un amphithéâtre de vingt-cinq ou trente degrés, destiné pour le conseil de l'Inquisition et pour les autres conseils d'Espagne, au-dessous desquels sera, sous un dais, la chaire du grand inquisiteur, beaucoup plus élevée que le balcon du Roi. A la gauche du théâtre et du balcon, on verra un second amphithéâtre de même grandeur que le premier, et où les criminels seront placés.
Au milieu du grand théâtre, il y en aura un autre fort petit, qui soutiendra deux cages où l'on mettra les criminels pendant la lecture de leur sentence.
On verra encore sur le grand théâtre trois chaires préparées pour les lecteurs des jugements et pour le prédicateur, devant lequel il y aura un autel dressé.
Les places de Leurs Majestés Catholiques seront disposées de sorte que la Reine sera à la gauche du Roi et à la droite de la Reine mère. Toutes les dames des Reines occuperont le reste de la longueur du même balcon de part et d'autre. Il y aura d'autres balcons préparés pour les ambassadeurs et pour les seigneurs et les dames de la cour, et des échafauds pour le peuple.
La cérémonie commencera par une procession qui partira de l'église de Sainte-Marie. Cent charbonniers armés de piques et de mousquets marcheront les premiers, parce qu'ils fournissent le bois qui sert au supplice de ceux qui sont condamnés au feu. Ensuite viendront les Dominicains, précédés d'une croix blanche. Le duc de Medinaceli portera l'étendard de l'Inquisition, selon le privilége héréditaire de sa famille. Cet étendard est de damas rouge. Sur l'un des côtés est représentée une épée nue dans une couronne de laurier, et sur l'autre les armes d'Espagne.
Ensuite on portera une croix verte entourée d'un crêpe noir. Plusieurs grands et d'autres personnes de qualité de l'Inquisition marcheront après, couverts de manteaux ornés de croix blanches et noires bordées de fils d'or. La marche sera fermée par cinquante hallebardiers ou gardes de l'Inquisition, vêtus de noir et de blanc, commandés par le marquis de Pobar, protecteur héréditaire du royaume de Tolède.
La procession, après avoir passé en cet ordre devant le palais, se rendra à la place. L'étendard et la croix verte seront plantés sur l'autel, et les Dominicains seuls resteront sur le théâtre et passeront une partie de la nuit à psalmodier, et dès la pointe du jour, ils célébreront sur l'autel plusieurs messes.
Le Roi, la Reine, la Reine mère et toutes les dames paraîtront sur les balcons vers les sept heures du matin; à huit, la marche de la procession commencera comme le jour précédent, par la compagnie des charbonniers, qui se placeront à la gauche du balcon du Roi; la droite sera occupée par ses gardes. Plusieurs hommes porteront ensuite des effigies de carton grandes comme nature. Les unes représenteront ceux qui sont morts dans la prison, dont les os seront aussi portés dans des coffres avec des flammes peintes à l'entour, et les autres figures représenteront ceux qui se sont échappés et qui auront été jugés par contumace. On placera ces figures dans une des extrémités du théâtre. On lira ensuite leur sentence, et ils seront exécutés. Mais je dois vous dire, ajouta-t-il, que le conseil suprême de l'Inquisition est plus absolu que tous les autres. On est persuadé que le Roi même n'aurait pas le pouvoir d'en retirer ceux qui seraient dénoncés, parce que ce tribunal ne reconnaît que le Pape au-dessus de lui, et qu'il y a eu des temps et des occasions où la puissance du Roi s'est trouvée plus faible que celle de l'Inquisition. Don Diégo Sarmiento est inquisiteur général. C'est un grand homme de bien; il peut avoir soixante ans. Le Roi nomme le président de l'Inquisition et Sa Sainteté le confirme; mais à l'égard des inquisiteurs, le président les propose au Roi, et après avoir eu son approbation, il les pourvoit de leur charge.
Le tribunal connaît tout ce qui regarde la foi, et il est absolument revêtu de l'autorité du Pape et de celle du Roi. Ses arrêts sont sans appel, et les vingt-deux tribunaux de l'Inquisition qui sont dans tous les États d'Espagne, et qui dépendent de celui de Madrid, lui rendent compte tous les mois de leurs finances, et tous les ans des causes et des criminels. Mais ceux des Indes et des autres lieux éloignés ne rendent compte qu'à la fin de chaque année. A l'égard des charges de ces tribunaux inférieurs, elles sont remplies par l'inquisiteur général, avec l'approbation des conseillers. Il serait assez difficile de pouvoir dire précisément le nombre d'officiers qui dépendent de l'Inquisition, car dans l'Espagne seule il y a plus de vingt-deux mille familiares du Saint-Office. On les nomme ainsi, parce que ce sont comme des espions répandus partout, qui donnent sans cesse à l'Inquisition des avis vrais ou faux, sur lesquels on prend ceux qu'ils accusent[145].