LETTRES (continued 3)
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La belle marquise de Los-Rios se tut en cet endroit, et je la remerciai autant que je devais, de la bonté qu'elle avait eue de m'apprendre des choses si curieuses, et que j'aurais peut-être ignorées toute ma vie sans elle. «Je ne pensais pas, Madame, me dit-elle, que vous me dussiez des remercîments, et je craignais bien plutôt d'avoir mérité des reproches pour une conversation si longue et si ennuyeuse; mais c'est un défaut dans lequel on tombe, même sans s'en apercevoir, lorsqu'on raconte quelque événement extraordinaire.»
Je ne voulus point souffrir qu'elle me quittât pour manger ailleurs, et je l'obligeai de coucher avec moi, parce qu'elle n'avait pas son lit. Un procédé si franc et si honnête l'engagea de me vouloir du bien. Elle m'en assura en des termes si tendres, que je n'en pus douter; car je dois vous dire que les Espagnoles sont plus caressantes que nous, et qu'elles ont, pour ce qu'il leur plaît, des manières bien plus touchantes et bien plus délicates que les nôtres.
«Enfin, je ne puis m'empêcher de lui dire que si elle avait pour moi l'amitié dont elle me flattait, elle aurait aussi la complaisance de m'informer de ce qui lui faisait de la peine, que je l'avais entendue soupirer la nuit; qu'elle était rêveuse et mélancolique, et que si elle pouvait trouver quelque soulagement à partager ses chagrins avec moi, je m'offrais de lui servir de fidèle amie. Elle m'embrassa d'un air fort tendre, et me dit, que sans différer d'un moment, elle allait satisfaire ma curiosité; c'est ce qu'elle fit en ces termes:
«Puisque vous me voulez connaître, Madame, il faut que, sans rien vous déguiser, je vous avoue toutes mes faiblesses, et que par ma sincérité je mérite une curiosité aussi obligeante qu'est la vôtre.
»Je ne suis pas d'une naissance qui me distingue dans le monde; mon père se nommait Davila, il n'était que banquier; mais il était estimé et il avait du bien. Nous sommes de Séville, capitale de l'Andalousie, et nous y avons toujours demeuré. Ma mère savait le monde, elle voyait beaucoup de personnes de qualité, et, comme elle n'avait que moi d'enfant, elle m'élevait avec de grands soins; on trouvait que j'y répondais assez, et j'avais le bonheur que l'on ne me voyait guère sans me vouloir du bien.
»Nous avions deux voisins qui venaient fort souvent dans notre maison; ils étaient agréablement reçus de mon père et de ma mère. Leur condition n'avait aucun rapport: l'un était le marquis de Los-Rios, homme riche et de grande naissance, il était veuf et d'un âge avancé; l'autre était le fils d'un gros marchand qui trafiquait aux Indes; il était jeune et bien fait; il avait de l'esprit, et toutes ses manières le distinguaient avantageusement. Il s'appelait Mendez. Il ne fut pas longtemps sans s'attacher à moi avec une si forte passion, qu'il n'y avait rien qu'il ne fît pour me plaire et pour m'engager à quelque retour.
»Il se trouvait dans tous les endroits où j'allais; il passait des nuits entières sous mes fenêtres, pour y chanter des paroles qu'il avait composées pour moi, qu'il accompagnait fort bien de sa harpe, ou pour m'y donner des concerts; en un mot, il ne négligeait rien de tout ce qui pouvait me faire connaître sa passion.
»Mais voyant que ses empressements n'avaient pas tout l'effet qu'il en attendait, et ayant passé un assez long temps de cette manière, sans oser me parler de sa tendresse, il résolut enfin de profiter de la première occasion qu'il pourrait rencontrer pour m'en entretenir.
»Je l'évitais depuis une conversation que j'avais eue avec une de mes amies, qui avait bien plus d'expérience et d'usage du monde que moi. J'avais senti que la présence de Mendez me donnait de la joie, que mon cœur avait une émotion pour lui qu'il n'avait point pour les autres; que lorsque ses affaires ou nos visites l'empêchaient de me voir, j'étais inquiète, et comme j'aimais cette belle fille tendrement et que je lui étais chère, elle avait remarqué que j'étais moins gaie qu'à l'ordinaire, et que mes yeux quelquefois s'attachaient avec attention sur Mendez. Un jour qu'elle m'en faisait la guerre, je lui dis avec une naïveté assez agréable: «Ne me refusez pas, ma chère Henriette, de me définir les sentiments que j'ai pour Mendez. Je ne sais encore si je dois les craindre et si je ne dois point m'en défendre; mais je sens bien que j'y aurais beaucoup de peine, et qu'ils me font du plaisir.» Elle se prit à rire, elle m'embrassa et me dit: «Ma chère enfant, n'en doutez point, vous aimez.—J'aime, m'écriai-je avec effroi. Ah! vous me trompez, je ne veux point aimer, je ne veux point aimer.—Cela ne dépend pas toujours de nous, continua-t-elle d'un air plus sérieux, notre étoile en décide avant notre cœur; mais au fond, qu'est-ce qui vous épouvante si fort? Mendez est d'une condition proportionnée à la vôtre, il a du mérite, il est bien fait, et si ses affaires continuent d'avoir un succès aussi favorable qu'elles ont eu jusqu'à présent, vous pouvez espérer d'être heureuse avec lui.—Et qui m'a dit, repris-je en l'interrompant, qu'il sera heureux avec moi, et même qu'il y pense?—Oh! je vous en réponds, me dit-elle; tout ce qu'il fait a ses vues, et l'on ne passe pas les nuits sous les fenêtres et les jours à suivre une personne indifférente.»
»Après quelque autre discours de cette nature, elle me quitta, et je fis dessein, malgré la répugnance que j'y sentais, de ne plus donner lieu à Mendez de me parler en particulier.
»Mais un soir que je me promenais dans le jardin, il vint m'y trouver. Je fus embarrassée, de me voir seule avec lui, et il eut lieu de le remarquer sur mon visage et à la manière dont je le recevais. Cela ne put le détourner du dessein qu'il avait fait de m'entretenir. «Que je suis heureux, belle Marianne, me dit-il, de vous trouver seule: mais que dis-je, heureux! Peut-être que je me trompe, et que je dois craindre que vous ne vouliez pas apprendre un secret que je veux vous confier.—Je suis encore si jeune, lui dis-je en rougissant, que je ne vous conseille pas de me rien dire, à moins que vous ne vouliez que j'en fasse part à mes amis.—Hé quoi! continua-t il, si je vous avais dit que je vous adore, que tout mon repos dépend des dispositions que vous avez pour moi; que je ne saurais plus vivre sans quelque certitude que je pourrai vous plaire un jour, le diriez-vous à vos amies?—Non, lui dis-je avec beaucoup d'embarras, je regarderais cette confidence comme une raillerie, et ne voulant pas la croire, je ne voudrais pas hasarder de la laisser croire à d'autres.»
»L'on nous interrompit comme j'achevais ces mots; il me parut qu'il n'était guère content de ce que je lui avais répondu, et, peu de temps après, il trouva l'occasion de m'en faire des reproches.
»Je ne pus les soutenir, et j'écoutai favorablement le penchant que j'avais pour lui; tout avait à mon gré une grâce particulière dans sa bouche, et il n'eut guère de peine à me persuader qu'il m'aimait plus que toutes les choses du monde.
»Cependant le marquis de Los-Rios me trouvait si bien élevée, et toutes mes manières lui revenaient si fort, qu'il s'attacha uniquement à me plaire. Il avait de la délicatesse et ne pouvait se résoudre de ne me devoir qu'à la seule autorité de mes parents. Il comprenait assez qu'ils recevraient comme un honneur les intentions qu'il avait pour moi; mais il voulait que j'y consentisse avant que de s'adresser à eux.
»Dans cette pensée, il me parla un jour, et me dit tout ce qu'il put imaginer de plus engageant. Je lui témoignai que je me ferais toujours un devoir indispensable d'obéir à mon père, que cependant nos âges étaient si différents, que je lui conseillais de ne point songer à moi; que j'aurais une éternelle reconnaissance des sentiments avantageux qu'il avait pour moi; que je lui accorderais toute mon estime, mais que je ne pouvais disposer que de cela en sa faveur. Après m'avoir entendue, il fut quelque temps sans parler, et prenant tout d'un coup une résolution fort généreuse: «Aimable Marianne, me dit-il, vous auriez pu me rendre le plus heureux homme du monde, et si vous aviez de l'ambition, je pourrais aussi la satisfaire; cependant vous me refusez, vous souhaitez d'être à un autre, j'y consens; j'ai trop d'amour pour balancer entre votre satisfaction et la mienne; je vous en fais donc un entier sacrifice, et je me retire pour jamais.» En achevant ces mots, il me quitta, et me parut si affligé, que je ne pus m'empêcher d'en être touchée.
»Mendez arriva peu après et me trouva triste. Il me pressa si fort de lui en apprendre la cause, que je ne pus lui refuser cette preuve de ma complaisance. Un autre que lui m'aurait eu une sensible obligation de l'exclusion que je venais de donner à son rival; mais bien loin de m'en tenir compte, il me dit qu'il voyait dans mes yeux que je regrettais déjà un amant qui pouvait me mettre dans un rang plus élevé que lui, et qu'il y avait bien de la cruauté dans mon procédé. J'essayai inutilement de lui faire connaître l'injustice du sien; quoi que je puisse lui dire, il continua de me reprocher mon inconstance. Je restai surprise et chagrine de cette manière d'agir, et je demeurai plusieurs jours sans vouloir lui parler.
»Il fit enfin réflexion qu'il n'avait pas de sujet de se plaindre; il vint me trouver, il me demanda pardon et me témoigna beaucoup de déplaisir de n'avoir pas été le maître de sa jalousie. Il s'excusa, comme font tous les amants, sur la force de sa passion. J'eus tant de faiblesse, que je voulus bien oublier la peine qu'il m'avait causée. Nous nous raccommodâmes, et il continua de me rendre des soins fort empressés.
»Son père ayant appris la passion qu'il avait pour moi, crut qu'il ne pourrait lui procurer un mariage plus convenable; il lui en parla et vint ensuite trouver mon père pour lui en faire la proposition. Ils étaient amis depuis longtemps, il fut agréablement écouté, et il lui accorda avec plaisir ce qu'il souhaitait.
»Mendez vint m'en apprendre la nouvelle avec des transports qui auraient semblé ridicules à tout autre qu'à une maîtresse. Ma mère m'ordonna d'avoir pour lui des égards; elle me dit que cette affaire m'était avantageuse, et qu'aussitôt que la flotte des Indes serait arrivée, où il avait un intérêt très-considérable, on conclurait le mariage.
»Pendant que ces choses se passaient, le marquis de Los-Rios était retiré dans une de ses terres, où il ne voyait presque personne. Il menait une vie languissante qui le tuait; il m'aimait toujours, et s'empêchait de me le dire et de se soulager par cet innocent remède. Enfin, son corps ne put résister à l'accablement de son esprit, il tomba dangereusement malade; et sachant des médecins qu'il n'y avait pas d'espérance pour lui, il fit un effort pour m'écrire la lettre du monde la plus touchante, et il m'envoya en même temps une donation de tout son bien, au cas qu'il mourût. Ma mère se trouva dans ma chambre lorsqu'un gentilhomme me présenta ce paquet de sa part; elle voulut savoir ce qu'il contenait.
»Je ne pus donc, à ce moment, m'empêcher de lui dire ce qui s'était passé, et nous fûmes l'une et l'autre dans la dernière surprise de l'extrême générosité du marquis. Elle lui manda que j'irais, avec ma famille, le remercier d'une libéralité que je n'avais point méritée, et en particulier elle me reprit fortement de lui avoir fait un mystère d'une chose que j'aurais dû lui dire sur-le-champ. Je me jetai à ses genoux, je m'excusai le moins mal qu'il me fut possible, et je lui témoignai tant de douleur de lui avoir déplu, qu'elle me pardonna facilement. Au sortir de ma chambre, elle fut trouver mon père, et lui ayant appris tout ce qui s'était passé, ils résolurent d'aller, le lendemain, voir le marquis, et de m'y mener.
»Je le dis le soir à Mendez, et la crainte que j'avais qu'enfin mes parents ne me voulussent faire épouser ce vieillard, si par hasard il échappait de sa maladie; quelque touchée que je lui parusse, il s'emporta si fort, et il me fit de si grands reproches, qu'il fallait l'aimer autant que je l'aimais pour ne pas rompre avec lui. Mais il avait un tel ascendant sur mes volontés, qu'encore qu'il fût le plus injuste de tous les hommes, je croyais qu'il fût le plus raisonnable.
»Nous fûmes chez le marquis de Los-Rios; sa maison de campagne n'est qu'à deux lieues de Séville. Tout mourant qu'il était, il nous reçut avec tant de joie, qu'il nous fut aisé de la remarquer. Mon père lui témoigna son déplaisir de le trouver dans un état si pitoyable; il lui fit ses remercîments pour la donation qu'il m'avait faite et l'assura que s'il trouvait quelque prétexte honnête et plausible, il romprait avec Mendez, auquel il avait donné sa parole; que s'il pouvait y réussir, il la lui engageait; que je ne serais jamais à d'autre qu'à lui. Il reçut cette assurance comme il aurait pu recevoir sa parfaite félicité; mais il connut bien la douleur que j'en ressentais. Je devins pâle, mes yeux se couvrirent de larmes, et lorsque nous le quittâmes, il me pria de m'approcher de lui. Il me dit d'une voix mourante: «Ne craignez rien, belle Marianne, je vous aime trop pour vous déplaire; vous serez à Mendez, puisque Mendez a touché votre cœur.» Je lui dis que je n'avais point de penchant particulier pour lui, que l'on m'avait ordonné de le regarder comme un homme qui devait être mon époux, et qu'enfin je le priais de guérir.
»Il me semble que c'était la moindre démarche que je pouvais faire pour une personne à qui j'avais de si grandes obligations. Il en parut assez satisfait, et faisant un effort pour prendre ma main et la baiser: «Souvenez-vous, au moins, me dit-il, que vous m'ordonnez de vivre, et que ma vie étant votre ouvrage, vous serez obligée de la conserver.»
»Nous revînmes le soir, et l'impatient Mendez nous attendait pour me faire de nouveaux reproches. Je les pris, à mon ordinaire, comme des preuves de sa passion; et après m'être justifiée, je lui demandai si l'on n'avait point quelque nouvelle de la flotte. «Hélas! me dit-il, mon père en a reçu qui me désespèrent; je n'ose vous les apprendre.—Avez-vous quelque chose de caché pour moi, lui dis-je en le regardant tendrement, et pouvez-vous croire que je me démente à votre égard?—Je suis trop heureux, reprit-il, que vous ayez des dispositions si favorables, et comme, en effet, je ne puis avoir rien de secret pour vous, il faut que je vous avoue que le galion dans lequel nous avions tout notre bien s'est entr'ouvert et a échoué contre la côte.
»La plus grande partie de sa charge est perdue; mais j'y serais bien moins sensible, quelque intérêt que j'y aie, si je n'envisageais pas la suite des malheurs que cette perte me prépare. Votre présence aura rendu la santé au marquis de Los-Rios; l'on sait dans votre famille ses sentiments pour vous: il est riche et grand seigneur; je deviens misérable, et si vous m'abandonnez, ma chère Marianne, je n'aurai plus d'espoir que dans une prompte mort.» Je fus pénétrée de douleur à des nouvelles si affligeantes; je pris une de ses mains, et la serrant dans les miennes, je lui dis: «Mon cher Mendez, ne croyez point que je sois capable de vous aimer et de changer par les effets de votre bonne ou de votre mauvaise fortune. Si vous êtes capable de faire un effort pour lui résister, croyez aussi que j'en serai capable. J'en atteste le ciel, continuai-je, et pourvu que vous m'aimiez et que vous me soyez fidèle, je veux bien qu'il me punisse si jamais je change.»
»Il me témoigna toute la sensibilité qu'il devait à des assurances si touchantes, et nous résolûmes de ne pas divulguer cet accident.
»Je me retirai fort triste, et m'enfermai dans mon cabinet, rêvant aux suites que pourrait avoir la perte de tant de biens. J'y étais encore, lorsque j'entendis frapper doucement contre les jalousies qui fermaient ma fenêtre (car j'étais logée dans un appartement bas); je m'approchai, et je vis Mendez au clair de la lune. «Que faites-vous ici à l'heure qu'il est, lui dis-je?—Hélas! me dit-il, je veux essayer de vous parler avant que de m'en aller.
»Mon père vient encore de recevoir des nouvelles du galion; il veut que je parte tout à l'heure, et que j'aille où il est échoué, pour tâcher d'en sauver quelque chose; il y a fort loin d'ici et je vais être un temps considérable sans vous voir. Ah! ma chère Marianne, pendant tout ce temps, me tiendrez-vous ce que vous m'avez promis? Puis-je espérer que ma chère maîtresse me sera fidèle?—Si vous le pouvez espérer, dis-je en l'interrompant. Mendez, que vous ai-je fait pour le mettre en doute? Oui, continuai-je, je vous aimerai, fussiez-vous le plus infortuné de tous les hommes.»
»Ce serait abuser de votre patience, Madame, que de vous raconter tout ce que nous nous dîmes dans cette douloureuse séparation; et bien qu'il n'y parût aucun danger, nos cœurs se saisirent à tel point, que nous avions déjà un pressentiment des disgrâces qui nous devaient arriver. Le jour approchait, et il fallut enfin nous dire adieu; je lui vis répandre des larmes, et j'étais toute mouillée des miennes.
»Je me jetai sur mon lit, roulant dans mon esprit mille tristes pensées, et je parus le lendemain si abattue, que mon père et ma mère eurent peur que je ne tombasse dangereusement malade.
»Le père de Mendez les vint voir, pour excuser son fils de ce qu'il était parti sans prendre congé d'eux. Il ajouta qu'il s'agissait d'une affaire si pressée, qu'elle ne lui avait pas laissé un moment à sa disposition. A mon égard, Madame, je n'avais plus de joie, je n'étais sensible à rien, et si quelque chose pouvait me soulager, c'était la conversation de ma chère Henriette, avec qui je me plaignais en liberté de la longue absence de Mendez.
»Cependant le marquis de Los-Rios était hors de danger, et mon père l'allait voir souvent. Je remarquai un jour beaucoup d'altération sur le visage de ma mère: elle et mon père furent longtemps enfermés avec des religieux qui les étaient venus trouver, et après avoir conféré ensemble, ils me firent appeler, sans que je pusse en deviner la cause.
»J'entrai dans leur cabinet si émue, que je ne me connaissais pas moi-même. Un de ces bons pères, vénérable par son âge et par son habit, me dit plusieurs choses sur la résignation que nous devons aux ordres de Dieu, sur sa providence dans tout ce qui nous regarde, et la fin de son discours fut que Mendez avait été pris par les Algériens, qu'il était esclave, et que par malheur ces corsaires avaient su qu'il était fils d'un riche marchand, ce qui avait été cause qu'ils l'avaient mis à une furieuse rançon; qu'ils étaient à Alger dans le temps qu'il y arriva; qu'ils auraient bien voulu le ramener, mais que l'argent qu'ils avaient porté pour tous n'aurait pas suffi pour lui seul: qu'à leur retour, ils étaient allés chez son père pour lui apprendre ces fâcheuses nouvelles, mais qu'ils avaient su qu'il s'était absenté, et que la perte d'un galion sur lequel il avait tous ses effets, sans en avoir pu rien sauver, l'avait réduit à fuir des créanciers qui le cherchaient pour le faire mettre en prison; que les choses étant en cet état, ils ne voyaient guère de remède aux maux du pauvre Mendez; qu'il était entre les mains de Meluza, le plus renommé et le plus intéressé de tous les corsaires, et que, si je suivais leur conseil et celui de mes parents, je songerais à prendre un autre parti. J'avais écouté jusque-là ces funestes nouvelles si transie, que je n'avais pu les interrompre que par de profonds soupirs; mais quand il m'eut dit qu'il fallait penser à un autre parti, j'éclatai et fis des cris et des regrets si pitoyables, que je touchai de compassion mon père, ma mère et ces bons religieux.
»L'on m'emporta dans ma chambre, comme une fille plus près de la mort que de la vie; l'on envoya quérir Doña Henriette, et ce ne fut pas sans douleur qu'elle me vit si malheureuse et si affligée. Je tombai dans une mélancolie inconcevable; je me tourmentais nuit et jour, rien n'était capable de m'ôter le souvenir de mon cher Mendez.
»Le marquis de Los-Rios ayant appris ce qui se passait, conçut de si fortes espérances, qu'il se trouva bientôt en état de venir demander à mon père, de même à moi, l'effet des paroles que nous lui avions données. Je voulus lui faire entendre que la mienne n'était point dégagée à l'égard de Mendez, qu'il était malheureux, mais que je ne lui étais pas moins promise. Il m'écouta sans se laisser persuader, et me dit que j'avais autant d'envie de me perdre que les autres en ont de se sauver; que c'était moins son intérêt que le mien qui le faisait agir. Et ravi d'avoir un prétexte qui lui semblait plausible, il pressa mon père avec tant de chaleur, qu'il consentit à tout ce qu'il souhaitait.
»Je ne puis vous représenter, Madame, dans quelle douleur j'étais abîmée. Qu'est devenue, Seigneur, disais-je au marquis, cette scrupuleuse délicatesse qui vous empêchait de vouloir mon cœur d'une autre main que de la mienne? Si vous me laissiez au moins le loisir d'oublier Mendez, peut-être que son absence et ses disgrâces me le rendraient indifférent; mais dans le temps où je suis, tout occupée du cruel accident qui me l'arrache, vous ajoutez de nouvelles peines à celles que j'ai déjà, et vous croyez qu'avec ma main je pourrais vous donner ma tendresse!
«Je ne sais ce que je crois, me disait-il, ni ce que j'espère, je sais bien que ma complaisance a pensé me coûter la vie; que si vous n'êtes point destinée pour moi, un autre vous possédera; que Mendez, par l'état de sa fortune, n'y doit plus prétendre, et qu'enfin, puisque l'on veut vous rétablir, vous avez bien de la dureté de refuser que ce soit avec moi. Vous n'ignorez pas ce que j'ai fait jusqu'ici pour vous plaire, mon procédé vous doit être caution de mes sentiments; et qui vous répondra d'un autre cœur fait comme le mien?»
»Les jours se passaient ainsi dans les disputes, dans les prières et dans une affliction continuelle.
»Le marquis faisait bien plus de progrès sur l'esprit de mon père que sur le mien. Enfin, ma mère m'ayant envoyé quérir un jour, elle me dit qu'il n'y avait plus à balancer, et que mon père voulait absolument que j'obéisse à ses ordres. Ce que je pus dire pour m'en dispenser, mes larmes, mes remontrances, ma douleur, mes peines, tout cela fut inutile et ne m'attira que des duretés.
»L'on prépara toutes les choses nécessaires à mon mariage, le marquis voulut que tout eût un air de magnificence convenable à sa qualité; il m'envoya une cassette pleine de bijoux et pour cent mille livres de pierreries. Le jour fatal pour notre hymen fut arrêté. Me voyant réduite dans cette extrémité, je pris une résolution qui vous surprendra, Madame, et qui marque une grande passion. J'allai chez Doña Henriette, cette amie m'avait toujours été fidèle, et je me jetai à ses pieds; je la surpris par une action si extraordinaire. «Ma chère Henriette, lui dis-je, fondant en larmes, il n'y a plus de remèdes à mes maux, si vous n'avez pitié de moi; ne m'abandonnez pas, je vous en conjure, dans le triste état où je suis; c'est demain que l'on veut que j'épouse le marquis de Los-Rios. Il n'est plus possible que je l'évite. Si l'amitié que vous m'avez promise est à toute épreuve et vous rend capable d'une résolution généreuse, vous ne me refuserez point de suivre ma fortune et de venir avec moi à Alger payer la rançon de Mendez, et le tirer du cruel esclavage où il est. Vous me voyez à vos genoux, continuai-je en les embrassant (car quelques efforts qu'elle eût pu faire, je n'avais pas voulu me lever), je ne les quitterai point que vous ne m'ayez donné votre parole de faire ce que je souhaite.» Elle me témoigna tant de peine de me voir à ses pieds, que je me levai pour l'obliger à me répondre. Aussitôt, elle m'embrassa avec de grands témoignages de tendresse. «Je ne vous refuserai jamais rien, ma chère Marianne, me dit-elle, fût-ce ma propre vie; mais vous allez vous perdre et me perdre avec vous. Comment deux filles pourront-elles exécuter ce que vous projetez? Votre âge, notre sexe et votre beauté nous exposeront à des aventures dont la seule imagination me fait frémir. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que nous allons combler nos familles de honte; or si vous y aviez fait de sérieuses réflexions, il n'est pas possible que vous pussiez vous y résoudre.—Ah! barbare, m'écriai-je, plus barbare que celui qui retient mon amant, vous m'abandonnez; mais bien que je sois seule, je ne laisserai pas de prendre mon parti; aussi bien, le secours que vous pourriez me donner ne me pourrait être fort utile: restez, restez, j'y consens, il est juste que j'aille sans aucune consolation affronter tout le péril; j'avoue même qu'une telle démarche ne convient qu'à une fille désespérée.»
»Mes reproches et mes larmes émurent Henriette; elle me dit que mon intérêt l'avait obligée, autant que le sien propre, de me parler comme elle avait fait; mais qu'enfin, puisque je persistais dans mon premier sentiment et que rien ne pouvait m'en détourner, elle était résolue de ne me point abandonner; que si je l'en voulais croire, nous nous travestirions, qu'elle se chargeait d'avoir deux habits d'homme, et que c'était à moi de pourvoir à tout le reste. Je l'embrassai avec mille témoignages de reconnaissance et de tendresse.
»Je lui demandai ensuite si elle avait vu les pierreries que le marquis m'avait envoyées; je les porterai, lui dis-je, pour en payer la rançon de Mendez. Nous résolûmes de profiter de tous les moments, parce qu'il n'y en avait aucun à perdre, et nous ne manquâmes, ni l'une ni l'autre, à rien de ce que nous avions projeté.
»Jamais deux filles n'ont été mieux déguisées que nous le fûmes, sous l'habit de deux cavaliers. Nous partîmes cette même nuit et nous nous embarquâmes sans avoir trouvé le moindre obstacle; mais après quelques jours de navigation, nous fûmes surprises d'une tempête si violente, que nous crûmes qu'il n'y avait point de salut pour nous. Dans tout ce désordre et ce péril, je sentais bien moins de crainte pour moi que de douleur de n'avoir pu mettre mon cher Mendez en liberté, et d'avoir engagé Henriette dans ma mauvaise fortune. C'est moi, lui disais-je en l'embrassant, c'est moi, ma chère compagne, qui excite cet orage; si je n'étais pas sur la mer elle serait calme; mon malheur me suit en quelque lieu que j'aille, j'y entraîne tout ce que j'aime. Enfin, après avoir été un jour et deux nuits dans des alarmes continuelles, le temps changea et nous arrivâmes à Alger.
«J'étais si aise de me voir en état de délivrer Mendez, que je ne comptais pour rien tous les dangers que j'avais courus. Mais, ô Dieu! que devins-je en débarquant, lorsqu'après toute la perquisition que l'on put faire, je connus qu'il n'y avait point d'espérance de retrouver la cassette où j'avais mis tout ce que j'avais de plus précieux; je me sentis pressée d'une si violente douleur que je pensai expirer avant de sortir du vaisseau. Sans doute cette cassette, qui était petite et dont je pris peu de soin pendant la tempête, tomba dans la mer ou fut volée; lequel que ce soit des deux, je fis une perte considérable, et il ne me restait plus que deux mille pistoles de pierreries que j'avais gardées à tout événement et que je portais sur moi.
»Je résolus avec cela de faire une tentative près du patron de Mendez. Aussitôt que nous fûmes dans la ville, nous nous informâmes de sa maison; et l'ayant apprise sans peine (car Meluza était fort connu), nous nous y fîmes conduire vêtues encore en cavaliers.
»Je ne puis vous exprimer, Madame, dans quel trouble j'étais en approchant de cette maison où je savais que mon cher amant languissait dans les fers; quelles tristes réflexions ne faisais-je point! Hélas! qu'est-ce que je devins, lorsqu'en entrant chez ce corsaire, je vis Mendez enchaîné avec plusieurs autres que l'on allait mener à la campagne pour les faire travailler à polir le marbre? Je serais tombée à ses pieds si Henriette ne m'avait soutenue. Je ne savais plus ni où j'étais, ni ce que je faisais; je voulus lui parler, mais la douleur m'avait si fort serré le cœur et lié la langue que je ne pus proférer une seule parole. Pour lui, il ne me regarda pas; il était si triste et si abattu qu'il n'avait des yeux pour personne, et il fallait l'aimer autant que je l'aimais pour le pouvoir reconnaître, tant il était changé.
»Après avoir été quelque temps à me remettre de cette violente agitation, j'entrai dans une salle basse, où l'on me dit que Meluza était. Je le saluai et je lui dis le sujet de mon voyage, que Mendez était mon proche parent, qu'il avait été ruiné par la perte d'un galion et par sa captivité, et que c'était sur mon propre bien que je prenais de quoi payer sa rançon. Le Maure me parut fort indifférent à tout ce que je lui disais; et, me regardant dédaigneusement, il me dit qu'il ne s'informait point où je prendrais cet argent, mais qu'il savait, de science certaine, que Mendez était riche; que, cependant, pour me marquer qu'il ne voulait pas se servir de tous ses avantages, il ne le mettait qu'à vingt mille écus.
»Hélas! que ç'aurait été peu si je n'avais pas perdu mes pierreries! mais que c'était trop en l'état où je me trouvais. Enfin, après avoir longtemps disputé inutilement, je pris tout d'un coup une résolution qui ne pouvait être inspirée que par un amour extrême.
«Voilà tout ce que j'ai, dis-je au corsaire en lui donnant mes diamants, cela ne vaut pas ce que tu demandes; prends-moi pour ton esclave, et sois bien persuadé que tu ne me garderas pas longtemps. Je suis fille unique d'un riche banquier de Séville; retiens-moi pour otage et laisse aller Mendez, il reviendra bientôt pour me retirer.» Le barbare fut surpris de me trouver capable d'une résolution si généreuse et si tendre.—Tu es digne, me dit-il, d'une meilleure fortune. Va, j'accepte le parti que tu m'offres, j'aurai soin de toi et te serai bon patron. Il faut que tu quittes l'habit que tu portes pour en prendre un convenable à ton sexe; tu garderas même tes pierreries si tu veux, j'attendrai aussi bien pour le tout que pour une partie.
»Doña Henriette était si confuse et si éperdue du marché que je venais de conclure, qu'elle ne pouvait assez m'exprimer son déplaisir; mais, enfin, malgré toutes ses remontrances et ses prières, je tins ferme, et Meluza me fit apporter un habit d'esclave dont je m'habillai. Il me conduisit dans la chambre de sa femme à laquelle il me donna, après lui avoir raconté ce que je faisais pour la liberté de mon amant.
»Elle en parut touchée et me promit qu'elle adoucirait le temps de ma servitude par tous les bons traitements qu'elle me pourrait faire.
»Le soir, quand Mendez fut de retour, Meluza le fit appeler et lui dit que, comme il était de Séville, il lui voulait faire voir une esclave qu'il avait achetée, parce qu'il la connaîtrait peut-être.
»Aussitôt on me fit entrer. Mendez, à cette vue, perdant toute contenance, vint se jeter à mes genoux, et prenant mes mains qu'il baisait tendrement et qu'il mouillait de ses larmes, il me dit tout ce qui se peut penser de plus touchant et de plus tendre. Meluza et sa femme se divertirent de voir les différents mouvements de joie et de tristesse, d'amour et de peine dont nous étions agités; enfin ils apprirent à Mendez les obligations qu'il m'avait, qu'il était libre et que je resterais à sa place. Il fit tout ce que l'on put faire pour me détourner de prendre un tel parti.—Hé quoi! me disait-il, vous voulez que je vous charge de mes chaînes, ma chère maîtresse, pourrai-je être libre quand vous ne le serez pas? Je vais donc faire pour vous ce que vous venez de faire pour moi; je me vendrai et je vous rachèterai de cet argent; car, enfin, considérez que quand même je serais en état, aussitôt que j'arriverai à Séville, d'y trouver des secours et de revenir sur mes pas pour vous ramener, je ne pourrais cependant me résoudre de vous quitter; jugez donc si je le pourrai dans un temps où ma fortune ne me promet rien et que je suis le plus malheureux de tous les hommes.—J'opposai à toutes ses raisons la tendresse de mon père qui ne me laisserait pas esclave aussitôt qu'il le saurait. Enfin j'employai tout le pouvoir que j'avais sur son esprit, pour qu'il profitât de ce que je faisais en sa faveur.
»Que vous dirai-je, Madame, de notre séparation? Elle fut si douloureuse que les paroles ne peuvent exprimer ce que nous sentîmes. J'obligeai Henriette de partir avec lui, afin qu'elle allât solliciter et presser mes parents de faire leur devoir à mon égard.
»Cependant mon père et ma mère étaient dans une affliction inconcevable; et, lorsqu'ils s'aperçurent de ma fuite, ils en pensèrent mourir de douleur.
»Ils se reprochaient sans cesse ce qu'ils avaient fait pour m'obliger à épouser le marquis de Los-Rios; il n'était pas, de son côté, dans un moindre désespoir; ils me faisaient chercher inutilement dans tous les endroits où ils pouvaient s'imaginer que je serais cachée.
»Deux années entières s'écoulèrent sans que je reçusse ni nouvelles ni secours de Mendez; ce qui me fit croire, avec beaucoup d'apparence, qu'Henriette et lui étaient péris sur mer. Je leur avais donné toutes les pierreries que Meluza m'avait laissées; mais ce n'était pas leur perte ni celle de ma liberté que je regrettais, c'était mon cher amant et ma fidèle amie, dont le souvenir m'occupait sans cesse et me causait une affliction sans égale. Je n'avais plus de repos ni de santé, je pleurais nuit et jour; je refusais de sortir d'esclavage en négligeant d'écrire à mon père ma triste destinée. Je ne souhaitais qu'une prompte mort et j'aurais voulu la rencontrer pour finir mes peines et mes malheurs.
»Meluza et sa femme avaient pitié de moi: ils ne doutaient point que Mendez ne fût péri. Ils me traitaient moins cruellement que ces gens-là n'ont accoutumé de traiter les malheureux qui tombent entre leurs mains.
»Un jour que Meluza revenait de course, il ramena plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qu'il avait prises, mais entre autres une jeune fille de condition, qui était de Séville et que je connaissais. Cette vue renouvela toutes mes douleurs; elle fut fort surprise de me trouver dans ce triste lieu. Nous nous embrassâmes tendrement, et comme je gardais un profond silence: «Comment, belle Marianne, me dit-elle, êtes-vous si indifférente pour vos proches et pour votre patrie, que vous n'ayez aucune curiosité d'en apprendre des nouvelles?» Je levai les yeux vers le ciel, et poussant un profond soupir, je la priai de me dire si l'on ne savait point en quel lieu Mendez et Henriette étaient péris.—Qui vous a dit qu'ils soient péris? reprit-elle. Ils sont à Séville, où ils mènent une vie fort heureuse.
»Mendez a rétabli ses affaires, et s'est fait un plaisir et un honneur de publier partout les extrêmes obligations qu'il avait à Henriette. Peut-être ignorez-vous, continua-t-elle, que Mendez avait été pris et fait esclave par les Algériens? Cette généreuse fille se travestit et vint le racheter jusqu'ici; mais il n'en a pas été ingrat, il l'a épousée. C'est une union charmante entre eux, l'hymen n'en a point banni l'amour.» Comme elle parlait encore, elle s'aperçut tout d'un coup que j'étais si changée, qu'il semblait que j'allais mourir. Mes forces m'abandonnèrent, mes yeux se fermèrent et je tombai évanouie entre ses bras. Elle s'effraya extrêmement, elle appela mes compagnes qui me mirent au lit, et tâchèrent de me tirer d'un état si pitoyable.
«Cette belle fille s'y empressa plus qu'aucune autre; et lorsque je fus revenue à moi, je commençai à me plaindre, je poussai des soupirs et des sanglots capables d'émouvoir quelque chose de plus barbare qu'un corsaire.
»Meluza, en effet, fut touché du récit d'une trahison si inconcevable, et, sans m'en rien dire, il s'informa de sa nouvelle esclave du nom de mon père; il lui écrivit aussitôt tout ce qu'il savait de mes malheurs.
»Ces lettres pensèrent faire mourir ma mère. Elle ne pouvait s'imaginer qu'à dix-huit ans je fusse dans les fers, sans verser un torrent de larmes; mais ce qui augmenta tous ses déplaisirs, c'était le désordre des affaires de mon père. Plusieurs banqueroutes considérables l'avaient ruiné; il n'était plus dans le commerce, et c'était une chose impossible de trouver les vingt mille écus que Meluza voulait avoir pour ma rançon.
»Le généreux marquis de Los-Rios apprit ces nouvelles et vint trouver mon père pour lui offrir tout ce qui était à son pouvoir. Je ne le fais point, lui dit-il, en vue de violenter les inclinations de votre fille lorsqu'elle sera ici; je l'aimerai toujours, mais je ne la chagrinerai jamais. Comme mon père n'avait point d'autre parti à prendre, il accepta ce qui lui était présenté de si bon cœur, et après lui avoir témoigné sa reconnaissance pour des obligations si peu communes, il s'embarqua et arriva heureusement à Alger dans le temps où je ne songeais qu'à mourir.
»Il m'épargna tous les reproches que je méritais; il me racheta et racheta, à ma prière, cette aimable fille de Séville: la rançon était médiocre. Nous retournâmes ensemble, et ma mère me reçut avec tant de joie, qu'il ne s'en peut ressentir une plus parfaite. J'y répondis autant qu'il me fut possible: mais, Madame, je portais toujours dans mon cœur le trait fatal qui m'avait blessée. Tout ce que ma raison me pouvait représenter n'était pas capable d'effacer de mon souvenir l'image du traître Mendez.
»Je vis le marquis de Los-Rios; il n'osa me parler des sentiments qu'il avait conservés pour moi, mais je lui avais des obligations si pressantes, que la reconnaissance me fit faire pour lui ce que l'inclination m'aurait fait faire pour un autre.
»Je lui offris ma main, et il me donna la sienne avec autant de passion que s'il n'avait pas eu des sujets essentiels de se plaindre de moi.
»Je l'épousai enfin; et comme j'appréhendais de revoir Mendez, cet ingrat auquel je devais tant d'horreur, et pour lequel j'en avais si peu, je priai le marquis que nous demeurassions à la maison de campagne qu'il avait près de Séville.
»Il voulait toujours ce que je voulais avec la dernière complaisance. Il souhaita même que mon père et ma mère s'y retirassent. Il adoucit le méchant état de leur fortune par des libéralités essentielles; et je puis dire qu'il ne s'est jamais trouvé une âme plus véritablement grande. Jugez, Madame, de tous les reproches que je faisais à mon cœur de n'être pas pour lui aussi tendre qu'il le devait; mais c'était un crime où mon malheur seul avait part; il ne dépendait pas de moi d'oublier Mendez, et je sentais toujours de nouveaux déplaisirs, lorsque j'apprenais sa félicité avec l'infidèle Henriette.
»Après avoir passé deux ans dans une continuelle attention sur moi-même pour ne rien faire qui ne fût agréable à mon époux, le ciel me l'ôta, ce généreux époux; et il fit pour moi, dans ces derniers moments, ce qu'il avait toujours fait jusqu'alors, c'est-à-dire qu'il me donna tout son bien avec des témoignages d'estime et de tendresse qui relevaient beaucoup un don si considérable. Il me rendit la plus riche veuve d'Andalousie, mais il ne sut me rendre la plus heureuse.
»Je ne voulus point retourner à Séville, où mes parents me souhaitaient, et, pour m'en éloigner, je pris le prétexte qu'il fallait que j'allasse dans mes terres y donner les ordres nécessaires. Je partis; mais comme il y a une fatalité particulière dans tout ce qui me regarde, en arrivant à une hôtellerie, le premier objet qui frappa ma vue, ce fut l'infidèle Mendez. Il était en grand deuil, et il n'avait rien perdu de tout ce qui me l'avait fait trouver trop aimable. Je frissonnai, je pâlis, et voulant m'éloigner promptement, je me sentis si faible et si tremblante que je tombai à ses pieds. Quoi qu'il ne me connût pas encore, il s'empressa pour m'aider à me relever; mais la grande mante dans laquelle j'étais cachée, s'étant ouverte, que devint-il, en me voyant? Il ne resta guère moins éperdu que moi. Il voulut s'approcher; mais jetant un regard furieux sur lui: «Oseras-tu, parjure, lui dis-je, oseras-tu t'approcher de moi? Ne crains-tu point la juste punition de tes perfidies?» Il fut quelque temps sans répondre, et j'allais le quitter, lorsqu'il s'y opposa.—Accablez-moi de reproches, Madame, me dit-il; donnez-moi les noms les plus odieux, je suis digne de toute votre haine; mais ma mort va bientôt vous venger. Oui, je mourrai de douleur de vous avoir trahie et de vous avoir déplu, et si je regrette quelque chose en mourant, c'est de n'avoir qu'une vie à perdre, pour expier les crimes dont vous pouvez justement m'accuser.» Il me parut fort touché en achevant ces mots; et plût au ciel que l'on pût se promettre un véritable repentir d'un traître! Je ne voulus pas hasarder une plus longue conversation avec lui. Je le quittai sans daigner lui répondre, et cette marque de mépris et d'indifférence lui fut sans doute plus sensible que tous les reproches que j'aurais pu lui faire.
»Il avait perdu sa femme depuis quelque temps, cette infidèle qui lui avait aidé à se révolter contre tous les devoirs de l'amour, de l'honneur et de la reconnaissance, et, depuis ce jour-là, il me suivit partout. Il était comme une ombre plaintive attachée à mes pas, car il devint si maigre, si pâle et si changé, qu'il n'était plus reconnaissable. O Dieu! Madame, quelle violence ne me faisais-je point pour continuer de le maltraiter? Je sentis enfin que je n'avais pas le courage de résister à la faiblesse de mon cœur et à l'ascendant que ce malheureux a sur moi. Plutôt que de faire une faute si honteuse et de lui pardonner, je partis pour Madrid; j'y ai des parents, je cherchai parmi eux un asile contre mes propres mouvements.
»Je n'y fus pas longtemps que Mendez ne l'apprit et ne m'y vint chercher. Je vous avoue que je n'étais point fâchée de ce qu'il faisait encore pour me plaire; mais, malgré le penchant que j'ai pour lui, je fis une forte résolution de l'éviter, puisque je ne pouvais le haïr; et sans que personne l'ait su, j'ai pris le chemin de Burgos, où je vais m'enfermer avec une de mes amies qui y est religieuse.
«Je me flatte, Madame, d'y trouver plus de repos que je n'en ai eu jusqu'à présent. La belle marquise se tut en cet endroit, et je lui témoignai une reconnaissance particulière de la grâce qu'elle m'avait faite. Je l'assurai de la part que je prenais à ses déplaisirs; je la conjurai de m'écrire et de me donner de ses nouvelles à Madrid, et elle me le promit le plus obligeamment du monde.»
Nous apprîmes le lendemain qu'il était impossible de partir, parce qu'il avait neigé toute la nuit et que l'on ne voyait aucun sentier battu dans la campagne; mais nous avions une assez bonne compagnie pour nous consoler, et nous passions une partie du temps à jouer à l'hombre et l'autre en conversation. Après avoir été trois jours avec la marquise de Los-Rios, sans m'être aperçue de la longueur du temps, par le plaisir que j'éprouvais à l'entendre et à la voir (car elle est une des plus aimables femmes du monde), nous nous séparâmes avec une véritable peine, et ce ne fut pas sans nous être encore promis de nous écrire et de nous revoir.
Le temps s'est adouci, j'ai continué mon voyage pour arriver à Lerma. Nous avons trouvé des montagnes effroyables qui portent le nom de Sierra de Cogollos; ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que nous nous y sommes rendus. Cette ville est petite; elle a donné son nom au fameux cardinal de Lerma, premier ministre de Philippe III. C'est celui à qui Philippe IV ôta les grands biens qu'il avait reçus du Roi, son maître. Il y a un château que je verrai demain, et dont je vous pourrai parler dans ma première lettre. L'on m'avertit qu'un courrier extraordinaire vient d'arriver et qu'il partira cette nuit. Je profite de cette occasion pour vous donner de mes nouvelles et finir cette longue lettre; car, en vérité, je suis lasse du chemin et lasse d'écrire; mais je ne le serai jamais de vous aimer, ma chère cousine, soyez-en bien persuadée.
Adieu, je suis tout à vous.
De Lerme, ce 5 mars 1679.
CINQUIÈME LETTRE.
Ma dernière lettre était si grande, et j'étais si lasse quand je la finis, qu'il me fut impossible d'y ajouter quelques particularités qui ne vous auraient peut-être pas déplu. Je vais, ma chère cousine, continuer de vous dire celles de mon voyage, puisque vous le souhaitez.
J'arrivai tard à Lerma, et je résolus d'attendre jusqu'au lendemain pour aller voir le château. Les Espagnols l'estiment à tel point, qu'ils le vantent comme une merveille après l'Escurial; et véritablement, c'est un fort beau lieu. Le cardinal de Lerma, favori de Philippe III, l'a fait bâtir. Il est sur le penchant d'un coteau; pour y arriver, on passe sur une grande place entourée d'arcades et de galeries au-dessus. Le château consiste en quatre gros corps de logis, qui composent un carré parfait de deux rangs de portiques en dedans de la cour: ils ne s'élèvent guère moins haut que le toit, et empêchent que les appartements aient des vues de ce côté-là. Ces portiques fournissent les passages nécessaires par les vestibules, les offices et l'entrée des cours. Les fenêtres donnent en dehors et regardent sur la campagne. Mais ce qui déshonore le bâtiment, ce sont des petits pavillons qui sont aux côtés de ces grands corps de logis. Ils sont faits en forme de petites tours, qui se terminent en pointe de clocher, et qui, bien loin de servir d'ornement, servent à gâter tout le reste. C'est la coutume, en ce pays-ci, de mettre partout ces sortes de colifichets. Les salles sont spacieuses, les chambres sont belles et fort dorées. Il y en a un nombre prodigieux, et tout y paraît assez bien entendu. Ce château est accompagné d'un grand parc qui s'étend dans la plaine. Il est traversé d'une rivière et arrosé de plusieurs ruisseaux; de grands arbres, qui forment les allées, bordent la rivière, et l'on y trouve aussi un bois très-agréable. Je crois que c'est un séjour charmant dans la belle saison[47].
Le concierge me demanda si je voulais voir les religieuses dont le couvent est attaché au château. Je lui dis que j'en serais très-aise, de sorte qu'il nous fit passer dans une galerie, au bout de laquelle on trouve une grille, qui prend depuis le haut jusqu'au bas. L'abbesse, ayant été avertie, s'y rendit avec plusieurs religieuses plus belles que l'astre du jour, caressantes, enjouées, jeunes et parlant fort juste de toutes choses. Je ne me lassais point d'être avec elle, lorsqu'une petite fille entra; elle vint parler bas à l'abbesse, qui me dit ensuite qu'il y avait dans la maison une dame de grande qualité qui s'y était retirée; que c'était la fille de Don Manrique de Lara, comte de Valence, et fils aîné du duc de Najera; qu'elle était veuve de Don Francisco Fernandez de Castro, comte de Lemos, grand d'Espagne et duc de Tauresano[48]; que lorsqu'elle savait qu'il passait par Lerma des dames françaises ou quelqu'un de cette nation, elle les envoyait prier de la venir voir, et que, si je le trouvais bon, elle m'entretiendrait quelques moments. Je lui dis qu'elle me ferait beaucoup d'honneur. Cette jeune enfant qui s'était fort bien acquittée de la commission, fut lui rendre ma réponse.
Cette dame vint peu après, vêtue comme les Espagnoles étaient il y a cent ans; elle avait des chapins, qui sont des espèces de sandales où l'on passe le soulier, et qui haussent prodigieusement, mais l'on ne peut marcher avec sans s'appuyer sur deux personnes. Elle s'appuyait sur deux filles du marquis del Carpio; l'une est blonde, ce qui est assez rare dans ce pays-ci, et l'autre a les cheveux noirs comme du jais. En vérité, leur beauté me surprit, et il ne leur manque à mon gré que l'embonpoint. Ce n'est pas un défaut dans ce pays, où ils aiment que l'on soit maigre à n'avoir que la peau et les os. La singularité des habits de la comtesse de Lemos me parut si extraordinaire, que je m'en occupais comme d'une nouveauté. Elle avait une espèce de corset de satin noir, découpé sur du brocart d'or et boutonné par de gros rubis d'une valeur considérable. Ce corset prenait aussi juste au col qu'un pourpoint; ses manches étaient étroites, avec de grands ailerons autour des épaules, et des manches pendantes aussi longues que sa jupe, qui s'attachaient au côté avec des roses de diamants. Un affreux vertugadin, qui l'empêchait de s'asseoir autrement que par terre, soutenait une jupe assez courte de satin noir, tailladée en bâtons rompus sur du brocart d'or. Elle portait une fraise et plusieurs chaînes de grosses perles et de diamants, avec des enseignes attachées qui tombaient par étage devant son corps. Ses cheveux étaient tout blancs; ainsi elle les cachait sous un petit voile avec de la dentelle noire. Toute vieille qu'elle était, car elle a plus de soixante-quinze ans, il me sembla qu'elle devait avoir été extraordinairement belle; son visage n'a pas une ride, ses yeux sont encore brillants, le rouge qu'elle met, et qui ranime son teint, lui sied assez bien, et l'on ne peut avoir plus de délicatesse et de vivacité qu'elle en a; son esprit et sa personne, à ce qu'on m'a dit, ont fait grand bruit dans le monde; je la regardais comme une belle antiquité.
Elle me dit qu'elle avait eu l'honneur d'accompagner l'Infante lorsqu'elle épousa le Roi Louis XIII; qu'elle était une de ses menines, et des plus jeunes qui fussent auprès d'elle; mais qu'elle avait conservé une idée si avantageuse de la cour de France, et qu'elle aimait si fort tout ce qui en venait, qu'elle était toujours ravie quand elle en pouvait parler. Elle me pria de lui dire des nouvelles du Roi, de la Reine, de Monseigneur et de Mademoiselle d'Orléans. Nous allons voir cette princesse, ajouta-t-elle avec un air de joie; elle va devenir la nôtre, et l'on peut dire que la France va enrichir l'Espagne. Je répondis à toutes les choses qui pouvaient satisfaire à sa curiosité, et elle m'en parut contente. Elle me demanda comment se portait la veuve du comte de Fiesque. Je ne la connaissais pas par elle-même, continua-t-elle, mais j'étais amie particulière de son mari, lorsqu'il était à Madrid pour les intérêts du prince de Condé. Il était né galant, je n'ai pas connu de cavalier dont l'esprit fût mieux tourné; il faisait bien les vers, et je me souviens même qu'il commença, à ma prière, une comédie où des personnes plus capables d'en juger que moi trouvèrent de fort beaux endroits: elle aurait été admirable, s'il eût voulu se donner la peine de la finir; mais une fièvre lente, une profonde mélancolie et une véritable dévotion, l'arrachèrent tout d'un coup à l'amour et à tous les plaisirs de la vie. Je lui appris que la comtesse de Fiesque était toujours l'une des plus aimables femmes de la cour, et qu'elle n'avait pas moins de mérite que feu son mari.—Vous dites beaucoup, reprit-elle, et l'estime que le prince de Condé avait pour lui fait seule son panégyrique. J'ai eu l'honneur de connaître le prince dans le temps qu'il était en Flandre, et que la Reine de Suède y vint.—Vous avez vu cette Reine, dis-je en l'interrompant; eh! Madame, veuillez, de grâce, m'informer de quelques particularités de son humeur.—J'en sais, dit-elle, d'assez singulières, et je me ferai un plaisir de vous les raconter.
Le Roi d'Espagne envoya Don Antonio Pimentel[49] en qualité d'ambassadeur, à Stockholm, pour découvrir les intentions des Suédois, autant que cela lui serait possible. Ils étaient depuis longtemps opposés à la Maison d'Autriche, et l'on ne doutait pas qu'ils ne fissent de nouveaux efforts pour la traverser, dans le dessein de faire élire pour roi des Romains le fils de l'Empereur. On chargea Pimentel de conduire cette affaire délicatement. Il était bien fait, galant, spirituel, et il réussit beaucoup mieux que l'on n'aurait osé se le promettre. Il connut d'abord le génie de la Reine, il entra aisément dans sa confidence. Il démêla que la nouveauté avait des charmes puissants sur elle; que, de cette foule d'étrangers qu'elle attirait à sa cour, le dernier venu était le plus favorisé. Il se fit un plan pour lui plaire, et il gagna si bien ses bonnes grâces, qu'il était informé par elle-même des choses les plus secrètes et qu'elle devait le moins lui dire; mais on peut prendre tous ces avantages quand une fois on a trouvé le chemin du cœur. Celui de la Reine le prévint à tel point pour lui, qu'il se rendit le souverain arbitre des volontés de cette Princesse, et, par ce moyen, il se mit bientôt en état d'écrire à l'Empereur et aux Électeurs des choses si positives et si agréables, qu'il lui fut aisé de juger que le conseil de la Reine de Suède n'avait aucune part, à la déclaration qu'elle faisait en faveur du Roi de Hongrie.
Cette intrigue était consommée; on croyait que le Roi rappellerait Pimentel, parce qu'il ne paraissait aucune affaire qui demandât la présence d'un ambassadeur. Mais s'il était inutile au Roi d'Espagne qu'il demeurât à Stockholm, la chose n'était point égale du côté de la Reine, et elle ne négligea rien pour le conserver auprès d'elle. Il la suivit dans tous les lieux où elle alla depuis, et bien des gens qui sont toujours la dupe des apparences, jugèrent, lorsqu'elle quitta la couronne à son cousin, qu'elle le faisait avec plaisir, parce qu'elle avait les yeux secs, et qu'elle eut le courage de haranguer les états avec beaucoup de force et d'éloquence. Mais, le public était dans l'erreur sur les mouvements secrets de cette princesse. Son âme, dans le même moment, était pénétrée de la plus vive douleur; elle était au désespoir de céder au prince Palatin un sceptre qu'elle se trouvait digne de porter toute seule, et dont elle était légitime héritière.
Ce prince eut l'adresse de faire déclarer que, si elle voulait se marier, elle le choisirait pour époux. Aussitôt que cette déclaration fut faite, elle commença à souffrir de l'assujettissement dans lequel on la mettait; d'un autre côté, le peuple ne s'accommodait pas d'être gouverné par une fille. Il étudiait plus ses défauts que ses belles qualités. Le Prince y contribuait sous main; la Reine, qui était pénétrante, s'en aperçut; elle remarqua l'inclination que l'on avait pour lui, et les vœux que l'on faisait pour le voir sur le trône: elle en eut de la jalousie, et de ce premier mouvement, elle passa à ceux d'une haine secrète dont elle ne pouvait arrêter le cours. La présence du Prince lui devint si insupportable que, s'en étant aperçu, il se retira dans une île qu'on lui avait donnée pour son apanage; mais il ne fit cette démarche qu'après avoir laissé de bons mémoires à ses créatures contre la conduite de la Reine.
Lorsqu'elle se vit délivrée d'un objet dont la vue la blessait, elle ne ménagea plus les grands ni les officiers de son royaume. Elle suivit le penchant qu'elle avait pour les belles-lettres. Elle s'appliqua tout entière à l'étude. Son esprit merveilleux faisait des progrès admirables dans les sciences les plus profondes, mais elles lui étaient moins nécessaires qu'une bonne conduite pour ménager sa gloire et ses intérêts. Il arrivait souvent qu'après avoir passé dans son cabinet un certain nombre de jours, elle en paraissait ensuite dégoûtée; qu'elle traitait les auteurs d'ignorants, qui avaient l'esprit gâté, et qui gâtaient celui des autres; et quand les seigneurs de sa cour la voyaient dans cette disposition, ils l'approchaient avec plus de familiarité, et il n'était plus question que de goûter les plaisirs que l'amour, les comédies, le bal, les tournois, la chasse et les promenades fournissent. Elle s'y donnait tout entière; rien ne pouvait plus l'en tirer, mais elle ajoutait à ce défaut celui d'enrichir les étrangers aux dépens de son État.
Les Suédois commencèrent d'en murmurer; la Reine en fut avertie. Leurs plaintes lui parurent injustes et peu respectueuses; elle en eut du dépit contre eux, et elle fut si malhabile qu'on s'en vengea contre elle-même. En effet, à l'heure que l'on s'y attendait le moins, et dans un temps où elle était encore en état de trouver des remèdes moins violents, elle abandonna tout d'un coup sa couronne et son royaume à son cousin; à ce cousin, dis-je, qu'elle n'aimait point, auquel elle souhaitait tant de mal, et auquel elle fit tant de bien. Elle ne croyait point que l'on pût en pénétrer les motifs; elle prétendait, par ce grand trait de générosité, se distinguer entre les héroïnes des premiers siècles; mais, en effet, la conduite qu'elle tint dans la suite ne la distingua qu'à son désavantage.
On la vit partir de Suède, vêtue d'une manière bizarre, avec une espèce de justaucorps, une jupe courte, des bottes, un mouchoir noué au col, un chapeau couvert de plumes, une perruque; et, derrière cette perruque, un rond de cheveux nattés, tels que les dames en portent en France lorsqu'elles sont coiffées, ce qui faisait un effet ridicule. Elle défendit à toutes ses femmes de la suivre; elle ne choisit que des hommes pour la servir et l'accompagner. Elle disait ordinairement qu'elle n'aimait pas les hommes parce qu'ils étaient hommes, mais qu'elle les aimait parce qu'ils n'étaient pas femmes. Il semblait qu'elle avait renoncé à son sexe en abandonnant ses États, quoiqu'elle eut quelquefois des faiblesses qui auraient fait honte aux moindres femmes.
Le fidèle Pimentel passa en Flandre avec elle; et comme j'y étais alors, continua-t-elle, je l'y vis arriver. Il me procura l'honneur de lui baiser la main, et il ne fallait pas moins que son crédit pour y parvenir, car elle fit dire à toutes les dames de Bruxelles et d'Anvers qu'elle ne souhaitait point qu'elles allassent chez elle. Elle ne laissa point de me recevoir fort bien, et le peu qu'elle me dit me parut plein d'esprit et d'une vivacité extraordinaire; mais elle jurait à tous moments comme un soldat; ses paroles et ses actions étaient si libres, pour ne pas dire si peu honnêtes, que si l'on n'avait pas respecté son rang, on ne se serait guère soucié de sa personne.
Elle disait à tout le monde qu'elle souhaitait passionnément de voir le prince de Condé; qu'il était devenu son héros; que ses grandes actions l'avaient charmée; qu'elle avait envie d'aller apprendre le métier de la guerre sous lui. Le prince n'avait pas moins de curiosité de la voir qu'elle en témoignait pour lui. Au milieu de cette commune impatience, la Reine s'arrêta tout d'un coup sur quelques formalités et sur quelques démarches qu'elle refusa de faire, lorsqu'il viendrait la saluer. Ces raisons l'empêchèrent de le voir avec les cérémonies accoutumées; mais un jour que la chambre de la Reine était pleine de courtisans, le prince s'y glissa; soit qu'elle eût vu son portrait, ou que son air martial le distinguât entre tous les autres, elle le démêla et le reconnut: elle voulut aussitôt le lui témoigner par des civilités extraordinaires. Il se retira sur-le-champ; elle le suivit pour le conduire. Alors, il s'arrêta et se contenta de lui dire: «Ou tout, ou rien.» Peu de jours après, on ménagea une entrevue entre eux au Mail, qui est le parc de Bruxelles; ils s'y parlèrent avec beaucoup d'honnêteté et beaucoup de froideur.
A l'égard de Don Antonio Pimentel, les bontés qu'elle a eues pour lui ont fait assez de bruit pour aller jusqu'à vous, et si vous les ignorez, Madame, je crois que je ne dois pas vous en apprendre le détail, dont j'ai peut-être été moi-même mal informée. Elle se tut, et je profitai de ce moment pour la remercier de la complaisance qu'elle avait eue de me parler d'une Reine qui m'avait toujours donné tant de curiosité. Elle me dit civilement que je la remerciais sans avoir lieu de le faire, et elle s'informa ensuite si j'avais vu tout le château de Lerma. Celui qui l'a fait bâtir, dit-elle, était favori de Philippe III, dont les circonspections de la cour d'Espagne causèrent la mort. J'ai toujours dit qu'une telle aventure ne serait jamais arrivée au Roi de France.
Philippe III, dont je vous parle, continua-t-elle, faisait des dépêches dans son cabinet; comme il faisait froid ce jour-là, on avait mis proche de lui un grand brasier, dont la réverbération lui donnait si fort au visage, qu'il était tout en eau, comme si on lui en eût jeté sur la tête: la douceur de son esprit l'empêcha de s'en plaindre, et même d'en parler, car il ne trouvait jamais rien de mal fait. Le marquis de Pobar ayant remarqué l'incommodité que le Roi recevait par cette extrême chaleur, en avertit le duc d'Albe, gentilhomme de la chambre, pour qu'il fit ôter le brasier; celui-ci dit que cela n'était pas de sa charge, qu'il fallait s'adresser au duc d'Uzeda, sommelier du corps. Le marquis de Pobar, inquiet de voir souffrir le Roi et n'osant lui-même le soulager, crainte d'entreprendre trop sur la charge d'un autre, laissa toujours le brasier dans sa place; mais il envoya chercher le duc d'Uzeda, qui était par malheur allé, proche de Madrid, voir une maison magnifique qu'il y faisait bâtir. On vint le redire au marquis de Pobar, qui proposa encore au duc d'Albe d'ôter le brasier. Il le trouva inflexible là-dessus, et il aima mieux envoyer à la campagne quérir le duc d'Uzeda; de sorte qu'avant qu'il fût arrivé, le Roi était presque consommé; et dans la nuit même, son tempérament chaud lui causa une grosse fièvre, avec un érésipèle qui s'enflamma; l'inflammation dégénéra en pourpre, et le pourpre le fit mourir[50].
Je vous avoue, ajouta-t-elle, qu'ayant vu dans mes voyages d'autres cours que la nôtre, je n'ai pu m'empêcher de blâmer ces airs de cérémonie et d'arrangement qui empêchent de faire un pas plus vite que l'autre dans des occasions nécessaires, comme était, par exemple, celle dont je viens de vous entretenir; et je loue le Ciel de ce que nous aurons une Reine française, qui pourra établir parmi nous des coutumes plus raisonnables. J'ai même quitté mes habits de veuve pour en prendre de bizarros et de gala, afin d'en témoigner ma joie. Je vous dirai, ma chère cousine, que ces termes de bizarros et de gala, signifient galants et magnifiques. La vieille comtesse de Lemos aimait à parler, et continua son discours. «Qui pourrait aussi manquer de se réjouir, dit-elle, de l'espérance de voir sur le trône une seconde reine Élisabeth, dont la bonté avait rendu ses sujets dignes de l'envie de toutes les autres nations? j'avais un proche parent qui connaissait bien la grandeur de son mérite: c'était le comte de Villamediana[51]. «Ce nom-là, Madame, ne m'est pas inconnu, dis-je en l'interrompant, et j'ai ouï raconter qu'étant un jour dans l'église de Notre-Dame d'Atocha, et y ayant trouvé un religieux qui demandait pour les âmes du Purgatoire, il lui donna une pièce de quatre pistoles. Ah! Seigneur, dit le bon père, vous venez de délivrer une âme. Le comte tira encore une pareille pièce, et la mit dans sa tasse. Voilà, continua le religieux, une autre âme délivrée; il lui en donna de cette manière six de suite, et à chaque pièce, le moine se récriait: l'âme vient de sortir du Purgatoire.—M'en assurez-vous? dit le comte.—Oui, Seigneur, reprit le moine affirmativement, elles sont à présent au Ciel.—Rendez-moi donc mes six pièces de quatre pistoles, dit-il; car il serait inutile qu'elles vous restassent, et puisque les âmes sont au Ciel, il ne faut pas craindre qu'elles retournent au Purgatoire.»—«La chose se passa comme vous venez de le dire, ajouta la comtesse, mais il ne reprit pas son argent, car on s'en ferait un vrai scrupule parmi nous. La dévotion au mérite des messes et aux âmes du Purgatoire nous paraît la plus recommandable; cela est même quelquefois poussé trop loin, et j'ai connu un homme de grande naissance qui, étant fort mal dans ses affaires, ne laissa pas de vouloir en mourant, qu'on lui dît quinze mille messes. Sa dernière volonté fut exécutée, de sorte que l'on prit cet argent préférablement à celui qu'il devait à ses pauvres créanciers; car, quelque légitimes que soient leurs dettes, ils ne sauraient rien recevoir jusqu'à ce que toutes les messes qui sont demandées par le testament soient dites. C'est ce qui a donné lieu à cette manière de parler dont on se sert ordinairement: Fulano a dejado su alina heredera, ce qui veut dire: Un tel a fait son âme héritière; et l'on entend par là qu'il a laissé son bien à l'Église pour faire prier Dieu pour lui.
«Le Roi Philippe IV ordonna que l'on dît cent mille messes à son intention, voulant que, s'il cessait d'en avoir besoin, elles fussent pour son père et pour sa mère, et que s'ils étaient au Ciel, on les appliquât pour les âmes de ceux qui sont morts dans les guerres d'Espagne.
»Mais ce que je vous ai déjà dit du comte de Villamediana me fait souvenir qu'étant un jour dans l'église avec la Reine Élisabeth, dont je viens de vous parler, il vit beaucoup d'argent sur l'autel, que l'on avait donné pour les âmes du Purgatoire; il s'en approcha et les prit en disant: «Mon amour sera éternel; mes peines seront aussi éternelles; celles des âmes du Purgatoire finiront; hélas! les miennes ne finiront point; cette espérance les console; pour moi, je suis sans espérance et sans consolation: ainsi, ces aumônes qu'on leur destine me sont mieux dues qu'à elles.» Il n'emporta pourtant rien, et il ne dit ces mots que pour avoir lieu de parler de sa passion devant cette belle Reine qui était présente; car, en effet, il en avait une si violente pour elle, qu'il y a quelque sujet de croire qu'elle en aurait été touchée, si son austère vertu n'avait garanti son cœur contre le mérite du comte. Il était jeune, beau, bien fait, brave, magnifique, galant et spirituel; personne n'ignore qu'il parut, pour son malheur, dans un carrousel qui se fit à Madrid, avec un habit brodé de pièces d'argent toutes neuves, que l'on nommait des réales, et qu'il portait pour devise: Mis amores son reales, faisant une allusion au mot de reales, qui veut dire royales, avec la passion qu'il avait pour la Reine; cela est du plus fin espagnol et veut dire: Mes amours sont royales.
«Le comte d'Olivarez, favori du Roi, et l'ennemi secret de la Reine et du comte, fit remarquer à son maître la témérité d'un sujet qui osait jusqu'en sa présence déclarer les sentiments qu'il avait pour la Reine, et dans ce moment même, il persuada au Roi de se venger. On en attendait une occasion qui ne fît point d'éclat; mais voici ce qui avança sa perte: Comme il n'appliquait son esprit qu'à divertir la Reine, il composa une comédie que tout le monde trouva si belle, et la Reine, plus particulièrement que les autres, y découvrit des traits si touchants et si délicats, qu'elle voulut la jouer elle-même le jour qu'on célébrait la naissance du Roi. C'était l'amoureux comte qui conduisait toute cette fête; il prit soin de faire faire des habits, et il ordonna des machines qui lui coûtèrent plus de trente mille écus. Il avait fait peindre une grande nuée, sous laquelle la Reine était cachée dans une machine. Il en était fort proche; et à certain signal qu'il fit à un homme qui lui était fidèle, il mit le feu à la toile de la nuée. Toute la maison, qui valait cent mille écus, fut presque brûlée; mais il s'en trouva consolé, lorsque, profitant d'une occasion si favorable, il prit sa souveraine entre ses bras et l'emporta dans un petit escalier; il lui déroba là quelques faveurs, et ce qu'on remarque beaucoup en ce pays-ci, il toucha même à son pied. Un petit page qui le vit en informa le Comte-Duc, qui n'avait pas douté, quand il aperçut cet incendie, que ce fût là un effet de la passion du Comte. Il en fit une perquisition si exacte, qu'il en donna des preuves certaines au Roi; et ces preuves rallumèrent si fort sa colère, que l'on prétend qu'il le fit tuer d'un coup de pistolet, un soir qu'il était dans son carrosse avec Don Louis de Haro. On peut dire que le comte de Villamediana était le cavalier le plus parfait de corps et d'esprit que l'on ait jamais vu, et sa mémoire est encore en recommandation parmi les amants malheureux[52].»
Voilà une fin bien funeste, dis-je, en l'interrompant; je ne pensais pas même que les ordres du Roi y eussent contribué, et j'avais entendu dire que ce coup avait été fait par les parents de Doña Francisca de Tavara, Portugaise, laquelle était dame du palais et fort aimée du Comte. «Non, continua la comtesse de Lemos, la chose s'est passée comme je viens de vous le dire et, pendant que je vous parle de Philippe IV, dit-elle, je ne puis m'empêcher de vous conter qu'une des personnes qu'il a aimée avec le plus de passion, c'était la duchesse d'Albuquerque; il ne pouvait trouver un moment favorable pour l'entretenir. Le Duc, son mari, faisait bonne garde sur elle; et, plus le Roi rencontrait d'obstacles, plus ses désirs augmentaient; mais un soir qu'il jouait fort gros jeu, il feignit de se souvenir qu'il avait une lettre à écrire de la dernière conséquence. Il appela le duc d'Albuquerque qui était dans sa chambre, et lui dit de tenir son jeu. Aussitôt, il passa dans son cabinet, prit un manteau, sortit par un degré dérobé et fut chez la jeune duchesse avec le Comte-Duc, son favori. Le duc d'Albuquerque, qui songeait à ses intérêts domestiques plus qu'au jeu du Roi, crut aisément qu'il ne lui en aurait pas donné la conduite sans quelque dessein particulier. Il commença donc de se plaindre d'une colique horrible, et faisant des cris et des grimaces à faire peur, il donna les cartes à un autre et sans tarder il courut chez lui. Le Roi ne faisait que d'y arriver, sans aucune suite; il était même encore dans la cour et, voyant venir le Duc, il se cacha; mais il n'y a rien de si clairvoyant qu'un mari jaloux. Celui-ci apercevant le Roi, et ne voulant point qu'on apportât des flambeaux pour n'être pas obligé de le reconnaître, il fut à lui avec une grosse canne qu'il portait ordinairement: Ha! ha! maraud, lui dit-il, tu viens pour voler mes carrosses; et sans autre explication, il le battit de toute sa force. Le Comte-Duc ne fut pas non plus épargné, et celui-ci, craignant qu'il n'arrivât pis, s'écria plusieurs fois que c'était le Roi, afin que le Duc arrêtât sa furie: Bien éloigné, il en redoubla ses coups et sur le Prince et sur le Ministre, s'écriant à son tour, que c'était là un trait de la dernière insolence, d'employer le nom de Sa Majesté et de son favori dans une telle occasion: qu'il avait envie de les mener au palais, parce qu'assurément le Roi le ferait pendre. A tout ce vacarme, le Roi ne disait pas un mot, et il se sauva enfin demi-désespéré d'avoir reçu tant de coups et de n'avoir eu aucune faveur de sa maîtresse. Cela n'eut pas même de suites fâcheuses pour le duc d'Albuquerque; au contraire, le Roi, n'aimant plus la duchesse, en plaisanta au bout de quelque temps. Je ne sais si je n'abuse point votre patience par la longueur de cette conversation, ajouta la comtesse de Lemos, et je tombe insensiblement dans le défaut des personnes de mon âge, qui s'oublient lorsqu'elles parlent de leur temps. Je vis bien qu'elle voulait se retirer; et après l'avoir remerciée de l'honneur qu'elle m'avait fait, je pris congé d'elle et je retournai dans mon hôtellerie. Le temps se trouva si mauvais, que nous eûmes de la peine à nous mettre en chemin; mais ayant pris une bonne résolution, nous marchâmes tant que la journée dura, tombant et nous relevant comme nous pouvions. On ne voyait pas à quatre pas devant soi. La tempête était si grande, qu'il tombait des quartiers de rocher du haut des montagnes, qui venaient jusque dans le chemin, et qui blessèrent même un de nos gens; il en aurait été tué, s'il n'avait esquivé une partie du coup. Enfin, après avoir fait plus de huit lieues, à notre compte, nous fûmes bien étonnés de nous retrouver aux portes de Lerma, sans avoir avancé ni reculé; nous avions tourné autour de la ville sans l'apercevoir, comme par enchantement, tantôt plus loin, tantôt plus près, et nous pensâmes nous désespérer d'avoir pris tant de peines inutilement.
»L'hôtesse, ravie de nous revoir, elle qui aurait voulu que nous eussions marché ainsi tous les jours de notre vie, pour revenir coucher chez elle toutes les nuits, m'attendait au bout de son petit degré. Elle me dit qu'elle était bien fâchée de ne me pouvoir rendre ma chambre, mais qu'elle m'en donnerait une autre qui me serait aussi commode, et que la mienne était occupée par une señora des plus grandes señoras d'Espagne. Don Fernand lui en demanda le nom; elle lui dit qu'elle s'appelait Doña Éléonor de Tolède[53]; il m'apprit aussitôt que c'était sa proche parente. Il ne pouvait comprendre par quel hasard il la trouvait en ce lieu.
»Pour en être promptement éclairci, et pour satisfaire aux devoirs de la proximité, il envoya son gentilhomme lui faire un compliment et savoir s'il ne l'incommoderait point de la voir. Elle répondit qu'elle avait une grande satisfaction de cette heureuse rencontre, et qu'il lui ferait beaucoup d'honneur. Il passa aussitôt dans sa chambre, et il apprit d'elle plusieurs particularités qui la regardaient. Il vint ensuite me trouver, et il me dit fort civilement que si Doña Éléonor n'était pas malade et très-fatiguée, elle me viendrait voir. Je crus que je devais faire les premiers pas à l'égard d'une femme de cette qualité, et si proche parente d'un cavalier dont je recevais tant d'honnêtetés. Ainsi je le priai de me conduire dans sa chambre; elle me reçut de la manière du monde la plus agréable, et je remarquai dans les premiers moments de notre conversation, qu'elle avait beaucoup d'esprit et de politesse. Elle était dans une négligence magnifique (si cela se peut dire); elle n'avait rien sur sa tête; ses cheveux, qui sont noirs et lustrés, étaient séparés des deux côtés et faisaient deux grosses nattes qui se rattachaient par derrière à une troisième. Elle avait une camisole de Naples brochée d'or et mêlée de différentes couleurs, fort juste par le corps et par les manches, garnie de boutons d'émeraudes et de diamants; sa jupe était de velours vert couvert de point d'Espagne. Elle portait sur ses épaules une mantille de velours couleur de feu, doublée d'hermine. C'est de cette manière que les dames espagnoles sont en déshabillé. Ces mantilles font le même effet que nos écharpes de taffetas noir, excepté qu'elles siéent mieux; elles sont plus larges et plus longues, de sorte que, quand elles veulent, elles les mettent sur leur tête et s'en couvrent le visage.»
»Je la trouvais parfaitement belle; ses yeux étaient si vifs et si brillants, que l'on n'en soutenait l'éclat qu'avec peine. Don Fernand lui dit qui j'étais, et que j'allais voir une de mes proches parentes à Madrid. Son nom ne lui était pas inconnu non plus que sa personne; elle me dit même qu'il y avait peu que le Roi l'avait faite titulada et marquise de Castille. «Que je vous serais obligée, Madame, dis-je en l'interrompant, de m'apprendre ce que signifie ce titre-là, parce qu'elle m'en a parlé dans ses lettres sans me l'expliquer, non plus que celui de grandat et de majorasque. J'en ai entendu dire à plusieurs personnes; mais soit qu'elles l'ignorassent elles-mêmes ou qu'elles ne voulussent pas se donner la peine de me le dire, je n'en ai jamais été bien instruite.»
«Je vous apprendrai avec plaisir ce que j'en sais, reprit Doña Éléonor; et j'ai toujours entendu dire que, du temps des premiers rois d'Oviédo, de Galice et d'Asturie, ils étaient toujours élus par les prélats du royaume et par les ricos-hombres. Ces seigneurs n'ayant point encore obtenu les titres de ducs, de marquis et de comtes, qui les distinguent d'avec les gentilshommes, on les appelle ricos-hombres, ce qui était comme les grands d'Espagne d'aujourd'hui. C'était l'ordre qu'ils choisissent toujours pour régner les plus proches parents des Rois qui venaient de mourir. Mais cette coutume ne fut observée que depuis Pélage jusqu'à Ramire. En 843, on le déclara successeur d'Alphonse le Chaste, roi d'Asturie, et l'on admit sous son règne la succession du père au fils en ligne directe, ou du frère au frère, en ligne collatérale, pour la couronne; que ce consentement devint dès lors une loi municipale, qui s'est toujours depuis observée en Espagne. Vous remarquerez que le mot de ricos-hombres n'a pas la même signification que hombres ricos, qui veut dire hommes riches en français. Les ricos-hombres se couvraient devant le Roi, entraient aux états, y avaient leur voix active et passive. Sa Majesté leur accordait toutes ces prérogatives par des actes authentiques, et les titulados d'à présent sont les mêmes que l'on appelait alors ricos-hombres; mais leurs priviléges ne sont pas si étendus, et la plupart de ces honneurs, ainsi que je vous le dirai, ont été réservés aux grands d'Espagne[54]. Les titulados peuvent avoir un dais dans leur chambre, un carrosse dans Madrid à quatre chevaux, avec los tiros largos; ce sont de longs traits de soie, qui attachent les derniers chevaux aux premiers. Quand il y a des fêtes de taureaux, on leur donne des balcons dans la grande place, où leurs femmes sont régalées de corbeilles remplies de gants, de rubans, d'éventails, de bas de soie et de pastilles, avec une magnifique collation de la part du Roi ou de la ville, selon que c'est le Roi ou la ville qui donne ces fêtes au public. Ils ont leur banc marqué dans les cérémonies; et quand le Roi fait un titulados marquis de Castille, d'Aragon ou de Grenade, il entre aux États de ces royaumes-là[55].
»A l'égard des grands, il y en a de trois classes différentes; et la manière dont le Roi leur parle en les faisant, les distinguent. Les uns sont ceux à qui il dit de se couvrir, sans y rien ajouter, la grandesse n'est attachée qu'à leur personne et n'est point conservée dans leur maison.
»Les autres que le Roi qualifie du titre d'une de leurs terres, comme par exemple, duc ou marquis d'un tel lieu: Couvrez-vous pour vous et pour les vôtres, sont grands d'une manière plus avantageuse que les premiers, parce que la grandesse étant attachée à leur terre passe à leur fils aîné; et s'ils n'en ont point, à leur fille ou à leur héritier. Cela fait que dans une seule maison il peut y avoir plusieurs grandesses, et que l'on voit des héritières qui en portent jusqu'à six ou sept à leurs maris, lesquels sont grands à cause des terres de leurs femmes.
»Les derniers ne se couvrent qu'après avoir parlé au Roi, et l'on fait la différence des uns aux autres en disant: Ils sont grands à vie ou à race. Il faut encore remarquer qu'il y en a que le Roi fait couvrir avant qu'ils lui parlent en leur disant: Cubrios, et ils parlent et écoutent parler le Roi toujours couverts. D'autres qui ne se couvrent qu'après lui avoir parlé et qu'il leur a répondu. Et les troisièmes qui ne se couvrent qu'après s'être retirés d'auprès du Roi vers la muraille; mais, lorsqu'ils sont tous ensemble dans des fonctions publiques ou à la chapelle, il n'y a aucune différente entre eux: ils s'assoient et se couvrent devant lui; et, lorsqu'il leur écrit, il les traite comme s'ils étaient princes, ou leur donne le titre d'Excellence. Ce n'est pas que quelques grands seigneurs se contentent de les traiter de Votre Seigneurie; mais cela est moins honnête et très-peu usité. Quand leurs femmes vont chez la Reine, elle les reçoit debout; et, au lieu d'être seulement assises sur le tapis de pied, on leur présente un carreau[56].
«Pour les mayorasques, c'est une espèce de substitution qui se fait de la plupart des grandes terres qui appartiennent à des personnes de naissance; car celui qui ne serait pas noble et qui posséderait une de ces terres ne jouirait pas du privilége de mayorazgo; mais lorsque c'est un homme de qualité, quelques dettes qu'il ait, on ne saurait lui faire vendre ses terres en mayorasque s'il ne le veut bien, et il ne le veut presque jamais, de sorte que ses créanciers n'ont que la voie d'arrêter son revenu; et ce n'est pas encore la plus courte, parce qu'avant qu'ils en touchent un sol, les juges ordonnent une pension convenable, selon le rang de celui sur qui on vient de faire la saisie, tant pour ses enfants que pour sa table, ses habits, ses domestiques, ses chevaux et même ses menus plaisirs. D'ordinaire, tout le revenu est employé à cela sans que les créanciers soient en droit de s'en plaindre, bien qu'ils en souffrent beaucoup.
«Voilà, Madame, continua Doña Éléonor, ce que vous avez souhaité de savoir, et je me trouve heureuse d'avoir eu lieu de satisfaire votre curiosité.» Je lui témoignai qu'elle avait ajouté extrêmement au plaisir que je pouvais trouver dans le simple récit des choses dont je m'étais informée, et que je mettrais toujours une grande différence entre ce que j'apprendrais d'elle, ou ce que j'apprendrais d'une autre.
Elle me demanda si je savais celui que le Roi venait de nommer pour être son ambassadeur en Espagne; je lui dis qu'on ne me l'avait pas encore écrit. «Je n'ai pu apprendre qui c'est, ajouta-t-elle, avant que je sois partie de Madrid; mais j'ose dire que tout le monde ne nous convient pas. Nous souhaitons que l'on ait de bonnes qualités personnelles et de la naissance. Nous ne souffrons qu'avec peine qu'un homme d'un mérite et d'une condition médiocres soit revêtu d'une dignité qui l'élève si fort au-dessus des autres, lorsqu'il représente un grand monarque et qu'il traite de sa part avec le nôtre. Nous voulons, dis-je, qu'il honore son caractère autant que son caractère l'honore.»
Elle apprit ensuite à Don Fernand de Tolède que la marquise de la Garde, sa tante, était morte il y avait peu, et que le comte de Médelin, frère de cette dame, était mort le lendemain; que, plusieurs personnes croyaient que c'était de douleur de la mort de sa sœur.—«Hé quoi! Madame, dis-je en l'interrompant, les Espagnols ont-ils un si bon naturel? Il me semble que leur gravité s'accorde mal avec la tendresse.» Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que j'étais comme toutes les autres dames françaises qui se préviennent aisément contre les Espagnols; mais qu'elle espérait que lorsque je les connaîtrais, j'en aurais meilleure opinion. Elle eut l'honnêteté de me prier de venir me reposer quelques jours, proche de Lerma, dans une maison dont elle était la maîtresse. Je la remerciai de ses offres obligeantes, et lui dis que j'en aurais profité avec plaisir si j'avais des raisons moins pressantes d'aller à Madrid; mais que je l'assurais que lorsqu'elle y serait, je ne manquerais pas de la voir. Nous demeurâmes le reste du soir ensemble, et l'heure de se retirer étant venue, je lui dis adieu et la priai de m'accorder son amitié.
Je me levai avant le jour parce que nous avions une furieuse journée à faire pour aller coucher à Aranda de Duero. Le temps s'étant adouci, il faisait un grand brouillard mêlé de pluie, et, en arrivant le soir, l'hôte nous dit que nous serions fort bien chez lui, mais que nous n'aurions point du tout de pain. «C'est pourtant une chose dont on se passe difficilement, répondis-je.» Et, en effet, cette nouvelle me chagrina. Je m'informai d'où venait cette disette; Il me fut dit que l'alcalde-mayor de la ville (c'est celui qui ordonne de tout, et qui est tout ensemble le gouverneur et le juge), avait envoyé quérir le pain et la farine qui étaient chez les boulangers et les avait fait apporter dans sa maison, pour en faire une distribution proportionnée aux besoins de chaque particulier; et que, ce qui avait donné lieu à cela, c'était que la rivière de Duero, qui passe autour de la ville, était gelée, et les rivières de Leon, de Suegra, de Burgos, de Termes et de Salamanque, qui s'y jettent et s'y perdent, avaient aussi cessé leurs cours; qu'ainsi, aucun moulin ne pouvait moudre, ce qui faisait appréhender la famine. Cela nous obligea de nous adresser à lui pour avoir le pain qui nous était nécessaire. Don Fernand lui envoya un gentilhomme de sa part, de celle des trois chevaliers et de la mienne. Aussitôt on nous envoya tant de pain, que nous en eûmes assez pour en donner à notre hôte et à sa famille qui en avait grand besoin.
Nous n'étions pas encore à table, lorsque mes gens apportèrent dans ma chambre plusieurs paquets de lettres qu'ils avaient trouvés sur les degrés de l'hôtellerie. Celui qui les portait, ayant bu plus qu'il ne fallait, s'y était endormi, et tous ses paquets étaient exposés à la curiosité des passants. Il y a, dans ce pays, un très-méchant ordre pour le commerce; et, lorsque le courrier de France arrive à Saint-Sébastien, on donne toutes les lettres qu'il apporte à des hommes qui vont fort bien à pied et qui se relayent les uns les autres. Ils mettent ces paquets dans un sac attaché avec de méchantes cordes sur leurs épaules, de manière qu'il arrive souvent que les secrets de votre cœur et de votre maison sont en proie au premier curieux qui fait boire ce misérable piéton. C'est ce qui arriva dans cette occasion, car Don Frédéric de Cardone, ayant regardé plusieurs dessus de lettres, reconnut l'écriture d'une dame à laquelle il prenait apparemment intérêt; du moins je le jugeai ainsi par l'émotion de son visage et par l'empressement avec lequel il ouvrit le paquet. Il lut la lettre et voulut bien me la montrer, sans vouloir me dire ni de qui elle venait, ni pour qui elle était, mais il me promit de m'en informer à Madrid. Comme je la trouvai bien écrite, il me vint dans l'esprit que vous seriez peut-être bien aise de voir le style d'une Espagnole quand elle écrit à ce qu'elle aime; je priai le chevalier de m'en laisser prendre une copie, mais il est vrai que la traduction ôte beaucoup d'agrément à cette lettre; la voici:
«Tout contribue à m'affliger dans la malheureuse ambassade où vous allez, sans compter que l'éloignement est le poison des plus fortes amitiés. Je ne puis me flatter que quelque rupture entre les souverains ne puisse abréger le temps de votre absence et me rendre un bien sans lequel je ne saurais vivre. De tous les princes de l'Europe, celui à qui l'on vous envoie est le plus uni avec nous; je ne prévois point de guerre contre lui; et ce fléau, dont le ciel punit les coupables, serait pour moi mille fois plus doux que la paix. Oui, je consentirais d'en porter seule tous les désastres, de voir mes terres ruinées, mes maisons en feu, de perdre mon bien et ma liberté, pourvu que nous fussions ensemble, et que, sans vous faire partager mes disgrâces, je puisse jouir du plaisir de vous voir. Vous devez juger, par de telles dispositions, de l'état où je suis, quand je pense qu'effectivement vous allez partir, que je reste à Madrid, que je n'ose vous suivre; que mon devoir étouffe tout d'un coup les projets que je pourrais faire pour me consoler, et que je vous perds enfin, dans le temps où je vous trouve le plus digne de ma tendresse; où j'ai plus de sujet d'être persuadée de la vôtre, et où je sens davantage les marques que vous m'en donnez. Je devrais vous cacher ma douleur et ne rien ajouter à la vôtre; mais quel moyen de pleurer et de pleurer sans vous! Hélas! hélas! je serai bientôt réduite à pleurer toute seule. Ne craignez-vous point qu'une affliction si vive ne me tue, et ne pourriez-vous pas feindre d'être malade pour ne me point quitter? Songez à tous les biens qui sont renfermés dans cette proposition. Mais je suis folle de vous la faire; vous préférez les ordres du Roi aux miens, et c'est me vouloir attirer de nouveaux chagrins que de vous mettre à une telle épreuve. Adieu, je ne vous demande rien, parce que j'ai trop à vous demander; je n'ai jamais été si affligée.»
Comme j'achevais de traduire la lettre que je vous envoie, le fils de l'alcalde vint me voir; c'était un jeune homme qui avait une bonne opinion de lui-même et qui était un vrai guap[57]. Que ce mot ne vous embarrasse pas, ma chère cousine; guap veut dire, en espagnol, brave, galant et même fanfaron. Ses cheveux étaient séparés sur le milieu de la tête et noués, par derrière, avec un ruban bleu, large de quatre doigts et long de deux aunes, qui tombait de toute sa longueur; il avait des chausses de velours noir qui se boutonnaient de cinq ou six boutons au-dessus du genou, et sans quoi il serait impossible de les ôter sans les déchirer en pièces, tant elles sont étroites en ce pays. Il avait une veste si courte qu'elle ne passait pas la poche, et un pourpoint à longues basques de velours noir ciselé, avec des manches pendantes, larges de quatre doigts; les manches du pourpoint étaient de satin blanc bordées de jais, et au lieu d'avoir des manches de chemise de toile, il en portait de taffetas noir fort bouffantes avec des manchettes de même; son manteau était de drap noir, et comme c'était un guap, il l'avait entortillé autour de son bras, parce que cela est plus galant, avec un broquel à la main; c'est une espèce de bouclier fort léger et qui a au milieu une pointe d'acier: ils le portent quand ils vont la nuit en bonne ou en mauvaise fortune. Il tenait, de l'autre main, une épée plus longue que demi-pique, et le fer qu'il y avait à la garde aurait pu suffire à faire une petite cuirasse; comme ces épées sont si longues qu'on ne pourrait les tirer du fourreau à moins que l'on ne fût aussi grand qu'un géant, ce fourreau s'ouvre en appuyant le doigt sur un petit ressort. Il avait aussi un poignard dont la lame était étroite; il était attaché à sa ceinture contre son dos; sa golille de carton, couverte d'un petit quintin, lui tenait le col si droit, qu'il ne pouvait ni baisser ni tourner la tête[58]. Rien n'est plus ridicule que ce hausse-col; car ce n'est ni une fraise, ni un rabat, ni une cravate; cette golille, enfin, ne ressemble à rien, incommode beaucoup et défigure de même. Son chapeau était d'une grandeur prodigieuse, la forme basse et doublée de taffetas noir avec un gros crêpe autour, comme un mari le porterait pour le deuil de sa femme. L'on m'a dit que ce crêpe est le titre le plus incontestable de la plus fine galanterie. Ceux qui se piquent de se mettre bien ne portent ni chapeaux bordés, ni plumes, ni nœuds de rubans d'or et d'argent; c'est un crêpe bien large et bien épais dont ils se parent, et il n'y a point de Chimène qui puisse tenir contre cette vision. Ses souliers étaient d'un maroquin aussi fin que les peaux dont on fait les gants, et tout découpés, malgré le froid, si justes aux pieds qu'il semblait qu'ils fussent collés dessus, et n'avaient point de talon. Il me fit, en entrant, une révérence à l'espagnole, les deux jambes croisées l'une sur l'autre et se baissant gravement comme font les femmes lorsqu'elles saluent quelqu'un[59]. Il était fort parfumé, et ils le sont tous beaucoup; sa visite ne fut pas longue; il savait assez son monde; il n'oublia pas de me dire qu'il allait souvent à Madrid, et qu'il ne se faisait pas de courses de taureaux où il n'exposât sa vie. Comme j'avais sur le cœur le peu de soin qu'on prend des lettres, je lui parlai du courrier que mes gens avaient trouvé endormi sur le degré; il me dit que cela venait de la négligence du grand maître des postes, ou, pour mieux dire, de ce qu'il voulait trop gagner; et que, si le Roi en était informé, il ne le souffrirait pas. Ce nom de grand maître des postes fit que je lui demandai si l'on allait quelquefois en poste en Espagne; il me dit que oui, pourvu qu'on eût la permission du Roi ou du grand maître, qui est toujours un homme d'une naissance distinguée, et qu'à moins d'un ordre bien signé et en bonne forme, on ne donnait point de chevaux. Mais, lui dis-je, un homme qui vient de se battre ou qui a d'autres raisons de vouloir faire diligence, que fait-il? Rien, Madame, me dit-il; s'il a de bons chevaux il s'en sert, et, s'il n'en a pas, il est assez embarrassé; mais lorsque l'on veut aller en poste et que l'on ne part pas directement de Madrid, il suffit de prendre un billet de l'alcalde, qui veut dire gouverneur des villes par où l'on passe. Ma curiosité étant satisfaite sur ce chapitre, le galant Espagnol se retira, et nous soupâmes tous ensemble à notre ordinaire.
Il y avait déjà du temps que j'étais couchée et endormie, quand je fus réveillée par un son de cloches et par un bruit confus de voix effroyables. Je ne savais encore ce qui le causait, lorsque Don Fernand de Tolède et Don Frédéric de Cardone, sans frapper à ma porte, l'enfoncèrent, et m'appelant de toutes leurs forces pour me trouver (car ils n'avaient point de lumière), vinrent l'un et l'autre à mon lit, et jetant ma robe sur moi, ils m'emportèrent avec ma fille au plus vite jusqu'au haut de la maison. Je ne peux vous représenter mon étonnement et ma crainte; je leur demandai enfin ce qui était arrivé. Ils me dirent que le dégel était venu tout d'un coup avec tant de violence, que les rivières, grossies par les torrents qui tombaient de tous côtés des montagnes dont la ville est entourée, s'étaient débordées et l'inondaient; qu'au moment qu'ils m'étaient venus prendre, l'eau était déjà dans ma chambre, et que le désordre était horrible. Il n'était pas nécessaire qu'ils m'en dissent davantage, car j'entendais des cris affreux et l'eau ébranlait toute la maison. Je n'ai jamais eu si grand'peur, je regrettais tendrement ma chère patrie. Hélas! disais-je, j'ai bien fait du chemin pour me venir noyer au quatrième étage d'une hôtellerie d'Aranda. Toute mauvaise plaisanterie à part, je croyais mourir, et j'étais si troublée que je fus prête vingt fois de prier MM. de Tolède et de Cardone de m'entendre en confession. Je crois que dans la suite ils en auraient plus ri que moi. Nous fûmes jusqu'au jour dans les alarmes continuelles; mais l'alcalde et les habitants de la ville travaillèrent si promptement et si utilement à détourner les torrents, et à faire écouler les eaux, que nous n'en eûmes que la peur. Deux de nos mulets furent noyés, mes litières et mes hardes si pénétrées d'eau, que, pour les faire sécher, il a fallu rester un jour tout entier: et ce n'était pas une chose trop facile, car il n'y a pas de cheminée aux hôtelleries. L'on chauffa le four et l'on mit toutes mes hardes dedans. Je vous assure que je n'ai point gagné à cette malheureuse inondation; je me couchai après cela, où pour mieux dire, je me mis dans le bain, mon lit étant aussi mouillé que tout le reste.